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+ La vie de Blaise Pascal

 

 

La vie de Blaise Pascal, d’André Bord, n’est pas une simple biographie. Le sous-titre, Une ascension spirituelle suivie d’un essai : Plotin, Montaigne, Pascal, suffirait à le prouver. Dès les premières pages, ce livre entraîne le lecteur dans la vie quo­tidienne d’une famille aisée et cultivée au début du XVIIe siècle. La peinture de cette société intelligente et pieuse est si bien menée qu’on pense à cette « résurrection » du passé que Michelet assignait pour but à l’art de l’historien. Vues d’ensemble, détails matériels, nous baignons dans le milieu de la bonne bourgeoisie catholique, parisienne et provinciale, qui fraie avec la noblesse. Nous nous permettrons donc, devant tant de connaissances, de nous étonner d’un portrait de Richelieu qui reprend la cari­cature romantique brossée par l’art de Vigny (Cinq-Mars) et popularisée par le talent de l’auteur des Trois Mousquetaires ! Il y a longtemps que la science historique a réfuté cette image anachronique mais rien n’est plus tenace qu’un préjugé histo­rique, même chez les intellectuels [1].

Mais, quelques détails de ce genre mis à part, le tableau est riche, intelligent et suggestif. Nous entrons dans la vie intel­lectuelle de l’époque. L’importance des sciences dans la vie de l’esprit au XVIIe siècle, si souvent oubliée parce qu’historiens et philosophes sont des « littéraires », se trouve ici mise en valeur de manière excellente. Si Pascal est un génie scientifique, son attirance pour les sciences n’en fait pas un personnage rare :

 

Les mathématiques sont à la mode et la France n’en a pas le monopole. Il est tout de même remarquable qu’au XVIIe siècle, « celui de tous qui fait le plus honneur à l’esprit humain », on y trouve les grands noms de Descartes, Roberval (1602-1675), Fermat (1601-1665), Desargues (1593-1661), Pascal. Roberval est professeur de mathéma­tiques au Collège de Maître Gervais et au Collège royal de France, mais les autres sont des amateurs qui rivalisent d’inventions géniales. Descartes a fait des études de droit ; Fermat est conseiller au Parlement de Toulouse, il s’intéresse aux auteurs anciens, fait des vers latins, français ou espagnols ; De­sargues est architecte. Tous se récla­ment de François Viète (1540-1603), père des mathématiques modernes, mais juriste qui devient Maître des Re­quêtes de l’Hôtel du Roi et membre du Conseil privé…

 

André Bord va serrer de près la vie de Pascal (1623-1662) pour résoudre quel­ques obscurités, souvent chronologiques, et montrer l’ascension spirituelle de son personnage : le génie, le converti, le mys­tique, vers la gloire, tels sont les quatre points principaux de la biographie.

Blaise ne fut pas le seul enfant précoce chez les Pascal puisque sa sœur Jacque­line écrivait, à l’âge où les filles jouent en­core à la poupée, des poèmes qui la firent remarquer à Rouen par Pierre Corneille ; encouragée par lui, elle se présenta à un concours de poésie et obtint le premier prix pour une composition consacrée à la Vierge Marie. Etienne Pascal, le père, avait été nommé commissaire en Nor­mandie pour prélever les impôts à Rouen. C’est là que, pour l’aider dans ses calculs, Blaise conçut sa machine arithmétique, la pascaline. En juin 1646, Etienne Pascal fait une mauvaise chute sur le sol glacé et se démet la cuisse. Il sera soigné par deux gentilshommes, experts en chimie, en médecine et en chirurgie, qui s’appli­quent, par charité chrétienne, à soulager leur prochain ; ils sont les disciples d’un prêtre qui occupe une cure près de Rouen et qui a été marqué par l’abbé de Saint-Cyran. Blaise est bouleversé par leur conversation et c’est à ce moment qu’on parle de sa conversion, terme ambigu qui pourrait porter à croire qu’il avait aban­donné la pratique religieuse. Il n’en est rien ; comme toute sa famille, Blaise était pratiquant mais les Pascal vont devenir maintenant des chrétiens zélés, surtout Jacqueline et Blaise qui s’engagent dans les voies qui mènent à la perfection chré­tienne. Jacqueline veut entrer en religion mais son père s’y oppose. Il existe, dans le premier XVIIe siècle, une hostilité à la vie régulière due, en grande partie, à la ré­probation du relâchement dans l’obser­vance de la règle au sein de trop nom­breuses communautés. On se persuade qu’il est préférable de mener une vie ran­gée et pieuse chez soi, près du monde ou même dans le monde. Lorsque meurt Etienne Pascal c’est son fils Blaise qui prend le relais de l’opposition parce qu’il envisage pour lui, et souhaite aussi pour sa sœur, la consécration à Dieu dans le monde. On a l’exemple de Monsieur de Renty.

Lorsque Jacqueline entre enfin au cou­vent, Blaise, qui est de santé fragile et que fatiguent ses travaux intellectuels, tombe malade sous le choc de la séparation. Les médecins lui conseillent de changer de vie : qu’il sorte, qu’il achète une charge. Pourquoi, à 29 ans, ne se marierait-il pas ? Et ce sera, pendant quelques mois, la pé­riode « mondaine » de sa vie. Un mérite du livre est de montrer la brièveté de cette période et le sérieux des « mondanités » : Pascal participe à des conférences scientifiques, fait l’hommage d’une pascaline à la reine de Suède.

En octobre 1652, Pascal part pour Clermont, voyage que l’auteur considère comme une véritable retraite qui le pré­parera à la vie mystique. Il lit beaucoup saint Jean de la Croix. Bientôt, en 1653, il va « être purifié douloureusement sur le plan affectif » car il devra accepter la pro­fession religieuse de sa sœur. Tentation surprême du monde ? Son amitié avec le duc de Roannez, qui portera l’épée du roi lors du sacre de Reims, qui sera gouver­neur du Poitou, l’amène à fréquenter des personnages de la Cour. On le voit auprès du chevalier de Méré dans le salon de la marquise de Sablé. Mais il fréquente le monde sans être mondain. Ce grand lec­teur se fait aussi observateur ; il prend des notes, il entre en discussion avec des « libertins ». A côté de ses lectures philo­sophiques, il se nourrit de la Bible et pra­tique le bréviaire et le martyrologe ; il fait oraison. Après une épreuve de plusieurs mois, celle que saint Jean de la Croix ap­pelle nuit de l’esprit, c’est la soirée du 23 novembre 1654, celle du Mémorial. Après l’expérience mystique, poussé par Jacqueline qui rêve de le voir entrer en religion, il fait une retraite à Port‑Royal, s’y entretient avec Monsieur de Sacy mais part au bout de treize jours. Ce ne sera jamais un solitaire. Il se consacre à la pré­paration de son Apologie de la religion chré­tienne lorsque les événements le poussent à composer ses Lettres à un Provincial (1656-1657). Arrêtons-nous. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail de la querelle janséniste parce que l’auteur ne le fait pas.

André Bord opère de nombreux rap­prochements entre Pascal et saint Jean de la Croix qu’il connaît bien pour lui avoir consacré cinq études entre 1971 et 1998. Sous cet éclairage, on voit, derrière le portrait traditionnel que donne sa sœur Gilberte dans la Vie de M. Pascal, une âme engagée dans l’amour de Dieu. Dans un milieu janséniste, Gilberte nous présente maladroitement un homme aus­tère, dur, volontaire, plus stoïcien, au fond, que chrétien. Montrer la richesse de la vie intérieure de Blaise Pascal n’est pas un des moindres mérites du livre. L’au­teur des Pensées est autre chose qu’un jan­séniste‑type.

Oui, mais jusqu’à quel point Pascal est-il janséniste ? Et quelle place le jansé­nisme occupe-t-il dans le livre ? Nous n’avons pas encore abordé ces problèmes parce qu’ils figurent dans l’ouvrage d’une manière trop discrète. Le mouvement jan­séniste, la doctrine janséniste, les grandes figures du jansénisme apparaissent en fi­ligrane et les pages consacrées aux Pro­vinciales ne semblent avoir pour but que de montrer la parfaite orthodoxie de Pas­cal et de ses amis, âmes ardentes aux prises avec des esprits tièdes trop atta­chés au monde. On ne voit plus d’enjeu théo­logique mais une question de personnes, de discipline et d’opportunité. L’auteur, qui avait jeté un regard vigoureux d’his­torien sur la jeunesse de Pascal, sur son milieu, sur les sciences au XVIIe siècle, donne, en fait, dans le schéma trop connu des bons jansénistes, exigeants, intègres, assoiffés d’absolu, victimes des puis­sances établies : jésuites, Curie romaine, pouvoir royal. Il devient un allié de Pas­cal et de ceux qu’il défend : « Certains pensent que par opposition à une morale relâchée, Port‑Royal est tombé dans une sévérité excessive. Je constate seulement chez Pascal une grande fidélité à l’Évan­gile. » Les reproches faits au jansénisme portent sur bien autre chose qu’une ex­cessive dureté en théologie morale : et le problème de la grâce ? Et celui de l’eu­charistie ? Et que signifie ce recours direct à l’Évangile quand on parle de la Tradi­tion des Pères et de la discipline ecclésias­tique ? Sola Scriptura ?

Nous ne pouvons pas, dans le cadre de cette recension, reprendre un examen complet du jansénisme, mais il faut, quand l’auteur du livre que nous étu­dions édulcore totalement la doctrine, rappeler quelques vérités car, quels que soient et le génie de Pascal, et son art d’écrivain, et la hauteur et la profondeur de sa vie intérieure, en admettant même qu’il n’ait peut-être pas adhéré aux conséquences extrêmes du jansénisme, il faut bien reconnaître qu’il a défendu avec passion des hommes qui sortaient de l’orthodoxie catholique. Dans ce livre sur Pascal, Baïus n’est pas cité ! Prenons un exemple qui n’est pas assez connu : une des sœurs de Mère Angélique composa en 1630 un Chapelet secret du Saint‑Sacrement, méditation en seize points en l’honneur des seize siècles écou­lés depuis la mort du Sauveur. On y adore seize attributs de Jésus‑Christ le montrant comme un maître hors de notre portée : son inaccessibilité, son incompré­hensibilité, son incommunicabilité… Condamné en Sorbonne, ce Chapelet fut défendu par Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran. Cet abbé de Saint‑Cyran [2] a été bien jugé par saint Vincent de Paul auprès duquel il avait es­sayé de s’insinuer : « Mais quand il a causé un peu longuement avec lui des Pères et de la réforme de l’Église, en l’entendant parler du concile de Trente, qui a fait fléchir la doctrine et a rompu avec la tradition ecclésiastique, saint Vincent devine l’hérétique, il devine l’homme qui s’isole en lui-même, qui donne la première place à sa pensée, et il le lui dit. » Ainsi s’exprimait l’abbé Huvelin dans une de ses confé­rences de la crypte de Saint‑Augustin [3]. Quant au cardinal de Richelieu, voilà ce qu’il dit à l’abbé Beaumont de Péréfixe, précepteur du Dauphin, futur archevêque de Paris, au matin du 15 mai 1638 : « Beaumont, j’ai fait aujourd’hui une chose qui fera bien crier contre moi : j’ai fait arrêter, par ordre du roi, l’abbé de Saint‑Cyran. Les savants et les hommes de bien en feront peut-être du bruit. Quoi qu’il en soit, j’ai la conscience d’avoir rendu service à l’État et à l’Église. On au­rait remédié à bien des malheurs, si on avait fait emprisonner Luther et Calvin dès qu’ils commencèrent à dogmati­ser [4]. » Ses amis réussirent à faire libérer Saint‑Cyran quelques jours après la mort du cardinal.

André Bord redevient rigoureux quand il s’attache à nouveau à l’histoire des dernières années, des derniers mois de Pascal, aux problèmes de chronologie. Mais les pages consacrées à l’Apologie sont décevantes : sept pages, et assez dé­cousues, qui n’évoquent pas le grand problème du plan, du classement des Pensées. Cette lacune révèle-t-elle une des clefs du livre ? L’auteur se serait plus in­téressé à l’homme qu’à l’œuvre et aurait voulu esquisser, à travers un travail d’une construction assez souple, l’histoire d’une âme. Peut-être. Il  n’en reste pas moins que l’absence d’une étude du jan­sénisme, genèse de la doctrine, son évo­lution, sa place enfin dans la vie d’esprit de Pascal, s’imposait. Mais cela aurait cer­tainement amené André Bord à prendre position sur des définitions doctrinales. Il semble qu’il préfère parler de l’amour de Dieu en général dans un doux syncré­tisme théologique. Reprenons une cita­tion faite plus haut et allons jusqu’à la fin du paragraphe :

 

Certains pensent que par opposition à une morale relâchée, Port‑Royal est tombé dans une sévérité excessive. Je constate seulement chez Pascal une grande fidélité à l’Évangile. Ce qui est certain, c’est qu’après la condamnation de Fénelon en 1699, on confondra dans le même rejet mystique et quié­tisme. Les protestations du P. Dosithée en 1727 n’y feront rien. On réduira la religion à l’ascétisme et on qualifiera cette attitude de janséniste alors qu’elle sera générale. Le Docteur Thérèse de l’Enfant‑Jésus réhabilitera la mystique. 

 

Quel téméraire raccourci !

Nous avons apprécié la contribution d’André Bord à l’histoire de la vie intel­lectuelle du XVIIe siècle, nous avons sa­lué ses aperçus sur la complexité de la vie in­térieure de Pascal, mais les carences théologiques nous forcent à dire que l’ouvrage pourrait troubler des esprits non avertis.

 

G. Bedel

 

 

Bord André, La Vie de Blaise Pascal, Paris, Éd. Beauchesne, 2000, 15,5 x 24, 234 p., 180 F.


 


[1] — Nous renvoyons au livre de Roland Mousnier, L’Homme Rouge ou la vie du Cardinal de Richelieu, Éd. Laffont, 1992.

[2] — Située à Saint-Michel-en Brenne (Indre), la maison mère des sœurs de la Fraternité Saint‑Pie X, l’Abbaye Saint‑Michel, occupe une partie de l’an­cienne abbaye de Saint‑Cyran dont Duvergier de Hauranne, né à Bayonne, fut abbé. Saint‑Cyran est le patron de la Brenne.

[3] — Aux amis de l’abbé Huvelin, Quelques Directeurs d’âmes au XVIIe siècle, Paris, Éd. Gabalda, 1911, p. 86. L’abbé de Saint‑Cyran a déclaré à saint Vin­cent de Paul : « Calvinus bene sensit, male locutus est », Calvin a pensé juste mais s’est mal exprimé.

[4] — Cité dans F. Mourret, Histoire générale de l’Église, t. VI, Bloud et Gay, 1911.

Informations

L'auteur

Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.

Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.

Notice nécrologique dans Le Sel de la terre 120.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 37

p. 259-263

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