+ Le Grand Gaffiot
Dans le courant de l’année 2000, Hachette a publié une nouvelle édition du Dictionnaire français‑latin que des générations d’élèves et d’étudiants ont appelé tout simplement, du nom de son auteur, « le Gaffiot ».
Félix Gaffiot avait publié son dictionnaire en 1934. Après sa mort accidentelle en 1937, son immense travail avait reçu, au cours des ans, quelques corrections de détail. Une refonte s’imposait : si le latin ancien est immuable, la science qui l’entoure ne l’est pas. On retrouve des fragments de textes littéraires, des inscriptions ; les connaissances linguistiques progressent ; et surtout, inexorablement, le français, lui, change comme toute langue vivante (non content du lent changement naturel de tout organisme, le français contemporain s’agite comme s’il était pris de fièvre, mais cela est une autre histoire qui nous écarterait de notre propos).
Avouerai-je que, lorsque j’ai appris qu’un Gaffiot remanié allait paraître, j’ai éprouvé un sentiment d’angoisse ? Oui, je dois l’avouer parce que j’ai eu tort. Les caprices malsains de l’art moderne, la démence de l’architecture, la mégalomanie luciférienne de la biologie, le délire logique d’un certain structuralisme linguistique ont provoqué dans l’esprit traditionnel et classique un sentiment de défense a priori qu’il convient de combattre car il mène au passéisme. J’avais peur de l’érudition, de la propension contemporaine à une science intempestive et hasardeuse dans les milieux universitaires où les hypothèses de la recherche, où la mode – car la mode sévit dans l’érudition comme dans tous les domaines de l’activité humaine – gâtent souvent des travaux comme les dictionnaires et les manuels dont on attendrait plutôt décantation des connaissances, recul et sérénité. Mais je fus rassuré quand j’appris que la tâche avait été confiée à M. Flobert, grammairien rigoureux qui corrigea – « Eheu, fugaces [1] », dit le poète Horace en parlant des années que vit l’homme –, mes premiers thèmes latins rue de la Sorbonne.
Quelques regrets
à caractère secondaire
Avant d’entrer dans l’heureuse critique des qualités, sacrifions un instant à l’antique habitude de la critique des défauts. L’œuvre humaine pêche toujours per se ou per accidens. L’informatique, dont Félix Gaffiot n’avait pas connu l’usage, permet, au sein de la masse considérable de rubriques, d’exemples, de références que constitue un dictionnaire, d’éviter bien des erreurs, des répétitions, des omissions. Les coquilles, auxquelles aucun livre n’échappe [2], quelle que soit la diligence des personnes qui relisent les épreuves, doivent être bien rares puisque je n’en ai remarqué aucune en épluchant quelques colonnes prises au hasard. Relevons une maladresse dans la chronologie : « Julien rejette le christianisme, exclut les chrétiens, délivre la Gaule des Alamans, périt en Perse. » Ce résumé particulièrement concis qui fait venir à l’esprit le raccourci épique de Chateaubriand, « Constantin frappe ; Maxence est précipité dans le Tibre [3] », ferait croire, à cause de l’ordre erroné de ses propositions, que Julien, empereur, délivre la Gaule, alors que la bataille de Strasbourg date de 357, sous le règne de Constance, et que Julien, proclamé empereur par ses soldats en 360, fut accepté par tout l’empire à la mort de Constance en 361. Devant le bon ouvrage accompli, on a presque honte de relever pareilles misères.
Mais l’absence des illustrations surprend douloureusement le vieil utilisateur du Gaffiot.
« Les débris de l’armée romaine gagnèrent Canusium à la faveur de la nuit. » Cette phrase lue au hasard en feuilletant un Tite-Live dépareillé tiré de la boîte d’un bouquiniste réveillait dans la mémoire d’Anatole France le souvenir de sa classe de troisième et il retrouvait les images que la version avait suscitées en lui : « Je voyais passer en silence à la clarté de la lune, dans la campagne nue, sur une voie bordée de tombeaux, des visages livides [4]… » Combien fûmes-nous de jeunes latinistes à connaître Rome à travers les illustrations d’un Gaffiot feuilleté à longueur de pensums et de compositions, au point que, visitant plus tard la Ville, l’adulte reconnaissait dans les monuments antiques non les photos des livres d’art mais les simples vignettes du dictionnaire de son enfance ? Elles étaient en noir et blanc, elles étaient vieilles, elles dataient comme celles du Lavedan [5] ; on a dû penser qu’elles ne plairaient pas à des générations habituées dès les premiers balbutiements à la couleur, au relief, au mouvement, au clic de la souris, ridiculus mus [6], qui transforme l’image. Les illustrations ont surtout, je pense, été sacrifiées à des considérations matérielles de mise en page et de place. Si l’on se souvient de la manière dont Belin abîma le magnifique Dictionnaire grec de Victor Magnien et de Maurice Lacroix en exigeant la suppression des références à la fin des années soixante du siècle dernier, on n’en voudra pas aux éditions Hachette d’avoir sacrifié il y a quelques mois les illustrations du Gaffiot.
Un dictionnaire
amélioré et enrichi
Si on ne trouve plus d’illustration, la présentation est, en revanche, aérée ; un enrichissement typographique bien choisi rend la consultation plus aisée que par le passé. Des tableaux récapitulatifs qu’un fond gris met en évidence apporteront une aide précieuse au jeune latiniste qu’effraie la multiplicité des sens d’un verbe comme ago ou d’un substantif comme res. Mais l’essentiel des huit colonnes d’ago apparaît désormais en vingt-trois lignes.
Laissant intact le travail de Gaffiot lorsqu’il n’avait pas vieilli, M. Flobert a le plus souvent complété ses notices. Notons cependant quelques refontes complètes comme celle de calx, calcis, le talon.
Félix Gaffiot ne pensait qu’à l’enseignement secondaire ; M. Flobert a introduit des préoccupations d’enseignement supérieur. C’est ainsi qu’apparaissent des renseignements philologiques. Chaque mot est suivi de sa racine indo-européenne lorsque c’est possible, des rapprochements indo-européens sont faits également dans la plupart des cas. Dictionnaire d’usage pour lycéens, le Gaffiot devient aussi un ouvrage scientifique. Prenons, par exemple, le mot consul : le voici enrichi des graphies archaïques consol, cosol d’après le Corpus Inscriptionum Latinarum (CIL), recueil des inscriptions latines. L’épigraphie entre ainsi dans le Gaffiot qui donne encore pour notre consul les abréviations cos pour le singulier et coss pour le pluriel.
Le latin des inscriptions anciennes, le latin des auteurs archaïques n’avait, pour ainsi dire, pas sa place dans le dictionnaire d’origine parce que Gaffiot, comme les universitaires de son temps, ne voulait s’intéresser, il le dit dans sa préface, qu’à « la latinité, au vrai sens du terme, c’est-à-dire celle qui s’étend de Plaute à Tacite [7]… » Si les inscriptions, si les fragments qui subsistent des poètes comme Naevius [8] ne s’adressent qu’à des latinistes de profession, il existe une littérature latine postérieure à Tacite qui intéresse au premier chef notre civilisation. Comment comprendre l’Occident chrétien sans connaître l’œuvre de saint Jérôme et de saint Augustin, pour ne citer que deux des plus importants auteurs de l’Antiquité tardive que négligeaient les contemporains de Gaffiot par un purisme étriqué joint à un laïcisme militant ? L’Antiquité chrétienne n’existait pas parce qu’elle ne parlait pas comme Cicéron et qu’elle faisait référence aux Écritures. Saluons une évolution satisfaisante : depuis un quart de siècle environ, le latin chrétien a obtenu le droit de rentrer dans l’Université française. C’est ainsi que nous notons avec satisfaction les compléments apportés par M. Flobert aux notices de Gaffiot. Nous en apporterons quelques exemples.
Aux sens « classiques » du substantif caminus, fourneau, fournaise, cheminée, feu, on a ajouté les sens de creuset, épreuve, avec les références suivantes : Vulg. Is., 48, 10 ; VL Eccli. 2, 5. Gaffiot faisait parfois référence à la Vulgate mais il ignorait la Vetus Latina (VL), ensemble des versions latines pré-hiéronymiennes de la Bible.
Aux cinq sens figurés de l’adjectif rectus s’ajoute celui d’orthodoxe avec référence à saint Augustin (Doctr. 4, 4, 6).
Le verbe voveo, faire un vœu à une divinité, s’est enrichi de références chrétiennes : dans la Vulgate (Psal. 75, 22), il signifie promettre à Dieu, et saint Augustin l’emploie au passif dans le sens d’avoir fait un vœu de religion (Doctr. 4, 21, 48).
Arrêtons-nous. Je pense que le lecteur peut se rendre compte des améliorations apportées au Gaffiot dans différents domaines. Grâce à M. Flobert et à ses collaborateurs nous disposons d’un dictionnaire complet et à jour, correspondant aux exigences scientifiques modernes, qui embrasse la latinité de la période archaïque au début du Moyen Age. L’appellation Grand Gaffiot est méritée.
G. Bedel
Gaffiot Félix, Le Grand Gaffiot, Dictionnaire Latin-Français, Paris, Hachette, 2000, 20 x 26,5, 1808 p.
[1] — Horace, Odes, II, 14.
[2] — L’Anglais Johnson publia en 1783 une notice exposant un procédé au moyen duquel l’erreur typo graphique disparaîtrait : mais la notice en contenait une !
[3] — Chateaubriand, Les Martyrs, livre XXIV.
[4] — France Anatole, Le Livre de mon ami, IX, Éd. de la Pléiade, t. I, p. 504-507.
[5] — Lavedan Pierre, Dictionnaire illustré de la mythologie et des antiquités grecques et romaines, éd. Hachette, 1931.
[6] — « Une souris ridicule ». Voir Horace, Épître aux Pisons (« Art poétique »), v. 139.
[7] — C’est-à-dire du milieu du IIIe siècle avant Jésus‑Christ au début du IIe siècle après.
[8] — Né autour de 270 avant Jésus‑Christ.

