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L’Évangile au désert

 

Voici la réédition d’un ouvrage paru en 1965. Il s’agit d’un travail en deux parties distinctes et complémentaires : la première est une présentation historique du monachisme, la deuxième, beaucoup plus ample, consiste en un recueil de textes et de documents qui illustrent l’exposé historique (monachisme égyp­tien, tradition byzantine, syrienne, occi­dentale). La nouvelle édition de cette deuxième partie est enrichie de pages qu’il est en général difficile de trouver. Nous allons analyser la première partie qui est une introduction assez substan­tielle aux textes, mais qui reste un travail d’initiation où l’Orient, qui mérite d’être étudié, a la part trop belle par rapport à l’Occident.

Nous savons que, dès le IIIe siècle, des vierges ont mené une vie commune puis que se créèrent des groupements ascé­tiques masculins. Le monachisme appa­raît entre la fin du IIIe siècle et le milieu du IVe « comme par un phénomène de buissonnement spontané » (page 24). Après la « paix de l’Église », ce sera une réaction contre les dangers de contamina­tion du monde. Le moine témoigne concrètement que le chrétien n’appartient pas à ce monde. Un monachisme urbain existera tôt, mais les « Pères du désert » marqueront la vie religieuse de manière ineffaçable.

Après saint Antoine, « le Père des moines », l’Égypte fut la terre des origines du mouvement monastique. Les moines des déserts de Scété [1] et de Nitrie étaient peu cultivés et la Bible fournit le cadre de leur pensée sans référence à la philoso­phie grecque, mais Évagre le Pontique (246-399), ancien élève des Cappadociens, fera une synthèse entre la spiritualité du désert et la philosophie alexandrine. Marqué par Origène, ses écrits expurgés influenceront tout l’Orient monastique et seront, avec les Homélies spirituelles attri­buées à saint Macaire le Grand, à l’origine de la doctrine spirituelle « orthodoxe [2] ». Alors que l’esprit du désert était surtout tourné vers l’accomplissement spirituel personnel, la règle commune étant secon­daire, saint Pacôme, considéré comme le créateur du cénobitisme, veut réaliser une communauté selon les paroles des Actes des apôtres : « Ils n’avaient qu’un cœur et qu’une âme, et tout leur était commun. » Sa règle, rédigée en copte, fut traduite en grec ; saint Jérôme en donna une version latine, assurant ainsi son influence sur le monachisme occidental. Ce monachisme se répandit dans toute la vallée du Nil et jusqu’aux portes d’Alexandrie ; la clôture stricte et le silence remplaçaient l’éloi­gnement dans le désert.

Avec saint Basile et saint Grégoire de Nysse, le monachisme cappadocien aura une importance considérable dans l’élaboration de la doctrine mystique de l’Église byzantine. Le monachisme syrien sera particulièrement rigoriste, peut-être à cause de ses origines judéo-chrétiennes : on trouve les hypètres qui vivent en plein air, les dendrites réfugiés dans des arbres, les stylites sur des colonnes.

Jérusalem sera pour beaucoup de moines le terme de leur pèlerinage. A la fin du IVe siècle, le Mont des Oliviers fut un des hauts lieux du monachisme où la partie latine de l’Empire sera représentée par Mélanie l’Ancienne que connut saint Jérôme, fondateur de communautés à Bethléem.

En Occident comme en Orient, l’ascé­tisme a préparé le monachisme. On sait que des îles de la Méditerranée occiden­tale étaient peuplées d’anachorètes à la fin du IVe siècle. Nous ne suivrons pas l’auteur pas à pas dans son survol histo­rique des origines des communautés mo­nastiques occidentales. Il montre l’influence de l’Orient à la faveur des exils de saint Athanase qui écrivit sa Vie de saint Antoine pour les ascètes des Gaules, il insiste sur Cassien parce qu’il fut l’in­troducteur en Occident de la doctrine monastique orientale. Il vécut à Bethléem, séjourna en Égypte et fonda à Marseille les monastères de Saint‑Victor et de Saint‑Sauveur. Nous sommes un peu étonnés de la tendance à minimiser le rôle de saint Benoît dont la Règle ne serait que le meilleur exposé de ce qui se pratiquait un peu partout. Pour l’auteur, Cassien, saint Grégoire le Grand et saint Isidore de Séville représentent les classiques du monachisme médiéval.

Il se trouve plus à son aise dans le monde grec où « la tendance proprement byzantine à promouvoir un monachisme bien organisé et réglementé devra tou­jours composer avec une autre tendance plutôt orientale et syrienne dans son ori­gine, vers la liberté spirituelle de l’ana­chorétisme total et vers les pratiques pé­nitentielles extrêmes » (page 106). Il nous présente saint Maxime le Confesseur, la réforme importante de saint Théo­dore Stoudite qui, réagissant contre les excès de la vie solitaire en Syrie et en Bi­thynie, prêcha, à côté de la contempla­tion, les vertus actives. Voici le Mont Athos où se fera la synthèse entre la vie spirituelle, la liturgie et la théologie « orthodoxes ».

La partie de la présentation générale consacrée au monachisme en Occident, du Moyen Age à nos jours, est bien ra­pide et marquée par des a priori orien­taux. L’auteur affirme qu’à partir du XIIIe siècle, les forces vives de l’Église d’Occident ne sont plus dans les Ordres religieux. « Aucun homme de premier plan n’appartiendra plus aux grands Ordres religieux traditionnels » (page 159). Nous pensons à saint Domi­nique, à saint Thomas d’Aquin, au pape saint Pie V, à saint François d’Assise. Mais comme saint Dominique, mort en 1221, a vécu après le schisme de Mi­chel Cérulaire (1054), l’auteur ne prend peut-être pas en compte dans son survol historique les fondations postérieures. Il est quand même étrange de ne pas citer le nom de Dom Guéranger dans une his­toire du monachisme occidental !

Ces défauts, dus aux attaches orien­tales de l’auteur, mis à part et reconnus afin de rétablir une vision équilibrée des choses, l’exposé ne manque pas d’intérêt, surtout en ce qui concerne le monde by­zantin. Mais l’intérêt principal du livre tient à la seconde partie qui est la plus étendue. Les textes orientaux sont plus nombreux que ceux d’Occident, ce qui, au fond, est mieux pour nous qui n’avons pas besoin d’une nouvelle édition de la Règle de saint Benoît, mais qui sommes contents de découvrir la Doctrine de Rab­ban Youssef Bousnaya, de Jean Bar Kal­doun. On tire toujours de grands profits de la lecture des Apophtegmes des Pères du désert (les Sentences des Pères d’Égypte) qui revêtent l’aspect attrayant de petits dialogues de conteurs orientaux. La traduction des larges extraits proposés a été révisée avec soin.

En résumé, nous sommes en présence d’un ouvrage riche qu’on peut utiliser en sachant qu’il s’appuie sur une vue géné­rale de l’histoire de la Chrétienté qui n’est pas la nôtre et qui n’est pas explicitement annoncée.

 

G. Bedel

 

Archimandrite Placide Deseille : L’Évangile au désert, Paris, éd. du Cerf, col­lection « Perspectives de vie religieuse », 1999, 404 p.

 


[1] — Saint Macaire d’Égypte fut le fondateur.

[2] — L’adjectif orthodoxe est pris ici dans son sens historique, « qui appartient à l’Église chrétienne d’Orient, séparée de Rome depuis 1054 », et non dans son sens premier.

Informations

L'auteur

Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.

Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.

Notice nécrologique dans Le Sel de la terre 120.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 39

p. 243-245

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