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Exégèse, théologie : causalité réciproque

par le père Éloi

 

 

 

IL ne fait aucun doute que l’Écriture Sainte soit source de notre foi et, par suite, de tout le travail de réflexion sur le donné révélé, en quoi consiste la théologie. Nous voyons les Pères de l’Église, saint Thomas d’Aquin, utiliser habituellement un tremplin scripturaire. Est-ce à dire qu’il ne puisse y avoir une sorte de retour, en ce sens qu’une fois partie de l’Écriture, la lumière de la théologie ne puisse revenir sur le texte sacré pour l’éclairer, le réchauffer, en enrichir la compréhension ? C’est pourquoi, dans le titre de cet article, nous avons parlé de causalité réciproque.

 

Une parabole nous aidera à comprendre. Une fiancée reçoit une longue lettre de son fiancé ; elle la lit d’abord une fois. Ce texte inspiré par l’amour va, en retour, exciter l’amour de la destinataire. Cette chaleur affective va lui permettre de revenir sur la lettre pour y lire beaucoup plus de choses, pour y découvrir des intentions, des rappels, des allusions qu’elle seule peut saisir et dont elle pourra se réjouir. Que penser en revanche de cette même fiancée qui s’attacherait essentiellement à une analyse scientifique du message reçu : étude graphologique, analyse du vocabulaire, de la syntaxe et de la psychologie de l’auteur ? Tout cela pourrait être parfaitement sérieux et véridique, mais il est évident que la lettre n’avait pas été écrite et envoyée pour cela et que ce serait en quelque sorte une injure de la traiter ainsi et uniquement ainsi. Il faut avouer qu’une exégèse trop scientifique fait subir au texte sacré quelque chose d’analogue qui peut avoir, à son plan, un certain intérêt, mais passe à côté de l’intention divine. Le texte sacré est un message né d’un amour paternel, celui d’un père très aimant qui a quelque chose de vital à nous communiquer.

D’autant que l’activité divine étant éternelle, l’acte divin d’inspiration est éternel, c’est-à-dire présent à notre présent temporel. Dieu n’a pas autrefois inspiré les textes : c’est actuellement qu’il agit, que son amour nous parle et nous atteint. Aucune distance, aucune fatigue, aucun vieillissement ! Dès lors, ce texte si proche, si fervent, nous échauffe, réclame une réponse. De même que la lettre reçue par la jeune fille, lue par elle, excitait en elle un amour capable de lui faire découvrir, en retour, des précisions, des intentions cachées, de même en est-il, lorsque le texte sacré reçu, lu, exploité par la théologie est repris sous une lumière plus pénétrante. C’est obéir à l’ordre du Christ : « Scrutez les Écritures », allez y découvrir des harmonies cachées. Ainsi, dans un concert, l’oreille d’un auditeur peu formé ne perçoit pas tout ce qui touche et enchante une oreille exercée, en matière de timbres et d’harmoniques.

 

Ces réflexions d’ordre général vont nous conduire à des exemples concrets. La théologie trinitaire peut nous permettre de mieux traduire et scruter certains versets du Prologue de saint Jean, à partir desquels, toutefois, la théologie a été élaborée.

« In principio erat Verbum », « au commencement était la Parole ». Nous gardons parole ; pourquoi s’encombrer de ce mot verbe dont le sens, en français, est trop restreint, trop spécialisé grammaticalement, même s’il nous arrive encore de dire de quelqu’un qu’il a le verbe haut ? « Au commencement » ; on se plaît à remarquer que l’Évangile de saint Jean commence comme le livre de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Devons-nous passer sans scruter ? S’agit-il de la même chose ? Dans la Genèse, l’expression « au commencement » introduit une action divine, décrite sous un mode humain (il faut bien parler homme !) c’est-à-dire au passé. Dieu a créé. La question vient immédiatement : « Quand ? à quel moment ? » Au commencement d’un temps qui précisément se met en route avec l’apparition d’un univers en devenir. Dans le texte de la Genèse, l’intention divine est de nous faire savoir que l’univers n’a pas toujours existé, qu’il y a eu un commencement. La semaine créatrice a commencé d’un commencement absolu, ne succédant à rien. Ainsi, sur un cercle en mouvement de rotation, on détermine un point à partir duquel tout évoluera, mais avant ce point, le cercle est invisible ou n’existe pas, même si notre imagination proteste.

En revanche il nous faut réfléchir au fait qu’il ne saurait y avoir de cercle ni de mouvement de rotation ni de devenir, sans un point centre immobile qui, lui aussi, est à un titre plus radical un commencement, un principe nécessaire. Cela nous achemine à la compréhension de l’in principio de l’Évangile de saint Jean. Il n’est pas suivi d’un verbe d'action comme dans la Genèse (« Au commencement Dieu créa »), mais d'un verbe d’état, du verbe être : erat, cette fois à l’imparfait. Tout à l’heure, le parfait creavit, maintenant l’imparfait erat. La comparaison entre les deux textes devrait se faire sentir ainsi : « Quand l’univers créé par Dieu a commencé à partir d’un principe (le premier instant), la Parole était (osons-nous dire : déjà ?), telle le centre du cercle, au principe radical de l’existence du cercle et de sa rotation. Le regard doit porter simultanément sur la circonférence et sur le centre, sur le mobile et l’immobile qui le permet, sur le devenir et sur l’Être immuable, sur le temps et sur l’éternité. Réalités différentes, hétérogènes et pourtant corrélatives. »

Nous devons reconnaître que, sans ce travail d’analyse, il nous serait impossible de savoir comment considérer le même in principio et comment le traduire. Nous avons droit à une nuance dans le choix : « Au commencement, Dieu créa… et à l’origine, était la Parole. » Le commencement d’un mouvement évolutif… un principe causal constructeur, osons le mot : créateur.

 

Et cependant parler de création, c’est aller trop vite. Cela sera dit plus loin, mais n’est pas encore dit. L’aigle johannique vole plus haut, au zénith ! Il plonge son regard en ce point pur et éternel dont nous venons de parler, il va le considérer en lui-même et pour lui-même. La Parole n’est pas d’abord cette parole, cet ordre donné, cette expression de la volonté divine qui appelle l’univers à l’existence. Non. Elle est parole qui exprime, révèle, épouse ce qui est et doit être dit et qui n’est pas moins que Dieu lui-même, en lui-même. C’est la suite du premier verset du Prologue ; après « in principio erat Verbum » arrivent les mots « et Verbum erat apud Deum ». Comment traduire ? « Et la parole était auprès de Dieu » statiquement ? Non ! Saint Jérôme a escamoté une nuance importante du texte grec. Ce dernier utilise la préposition pros avec l’accusatif. On décrit un mouvement, une projection qui appellent : « La Parole était vers Dieu », en référence active. Le latin devrait être et Verbum erat ad Deum. Et pourquoi cette référence à Dieu, sinon pour être parole, sinon pour dire Dieu ? « Et la Parole disait Dieu. »

 

Nous sommes amenés logiquement à la troisième partie du 1er verset « et Deus erat Verbum », « et la Parole était Dieu. » En effet qui peut dire Dieu, exhaustivement, sinon une parole qui soit Dieu ? Il faut que la parole soit Dieu pour dire Dieu. « Et la Parole était Dieu disant Dieu. »

La porte d’accès au mystère divin s’est ouverte aux yeux perçants de l’aigle. Ébloui, il éprouve le besoin de tout résumer et reprendre en une sorte de cercle : « Hoc erat in principio apud (ad) Deum. » Cette parole était à l’origine toute référée à Dieu, toute disante Dieu.

C’est seulement ici que, cessant de fixer le soleil, l’aigle abaisse son regard vers la création. Cette fois, il va considérer la Parole, cette Parole qui est Dieu et donc créatrice, dans sa relation causale avec l’univers. « Omnia per ipsum facta sunt » : « Toutes choses, c’est par elle qu’elles sont venues à l’existence. Et, pour insister, le regard de Jean reprend les choses dans l’autre sens : « Et sine ipso factum est nihil ». « Sans elle, rien n’est venu à l’être. C’est absolu.

 

Il nous faut ici rompre avec une habitude, avec une traduction courante : « Et sans elle rien n’a été fait de ce qui a été fait ». Non. Il faut se souvenir que les textes anciens n’avaient pas de ponctuation et que dans certains cas on pouvait couper le même texte de manières différentes. Avec les Pères anciens, nous choisissons. « Quod factum est, in ipso vita erat. »  « Ce qui est venu à l’être, en elle était vie. »

Il n’y a pas d’article dans le texte grec et la version courante : « En elle était la vie », ne s’impose pas. « Ce qui a été fait, en elle était vie » est plus près du texte et plus riche de sens. Analogiquement nous dirions : « La pietà de Michel-Ange avant d’être réalisée était vie dans le regard intérieur de son auteur, dans sa volonté créatrice, dans sa passion d’artiste. » Puisque la parole créatrice est Dieu, l’univers était vivant en elle, dès l’origine, en son principe, était vivant en elle, en elle était vie : connu, voulu, existant à ce niveau dans une dignité sublime, supérieure à sa réalisation concrète.

Plus sublime encore : nous sommes destinés à entrer dans cette connaissance divine du réel. C’est la promesse de l’Écriture : « Alors je connaîtrai de la même manière dont je suis connu. » Je connaîtrai en Dieu, j’entrerai dans la vie : « in vitam intrare » (Matth. 18/9 ; I. Cor. 13/12). Ce qui est venu à l’être « en elle était vie et la vie était la lumière des hommes. » « Et vita erat lux hominum » : cette existence vivante du réel en Dieu était destinée à devenir la lumière pour les hommes qui y seraient introduits.

Erat à l’imparfait : tel était le plan de Dieu, contrarié à présent par la ténèbre, l’ennemie de la lumière. « Et lux in tenebris lucet », « et la lumière dans la ténèbre luit. » Verbe au présent, pour la première fois, dans le Prologue. Actuellement, la lumière luit dans la ténèbre, la pénètre, la perce… victorieuse. « Et tenebrae eam non comprehenderunt. » Les ténèbres ne sauraient venir à bout de la lumière, s’en saisir pour l’éteindre, l’obturer. « Lux lucet » : « La lumière luit », imperturbable.

 

Après l’avoir fixée à plein regard, l’aigle redescend à notre niveau pour nous parler d’un homme à vocation privilégiée, qui a existé, qu’il a connu, mais qui n’est plus. « Fuit homo » : « Il y eut un homme », envoyé de Dieu, non comme lumière mais simplement comme témoin de la lumière. « Non erat ille lux » : « Il n’était pas, lui, la lumière » un simple réflecteur. Non, il n’était pas la lumière, lui. L’aigle remonte au zénith et reprend l’imparfait du verbe être en une proclamation triomphante. « Erat lux vera » : « Elle était la lumière, la vraie ! » La vérité ! « Celle qui (de droit, au présent) éclaire tout homme », appelé à la vision en Dieu. « Elle était… venant dans le monde. » C’est une erreur de traduire : celle qui éclaire tout homme venant dans le monde ! Venientem doit laisser la place à veniens accordé à lux vera. Elle était venant dans le monde, un monde au pouvoir des ténèbres. C’est la reprise de lux in tenebris lucet.

 

Notre propos n’était pas de scruter tout le Prologue, mais, pour rester dans la ligne de notre recherche, il nous reste à commenter un verset, au-delà de la partie du Prologue que nous connaissons comme dernier évangile de la messe. Au verset 17, l’évangéliste nous affirme que « la vérité est venue par Jésus-Christ » qui est la Parole faite chair : « Verbum caro factum est. » Logiquement, si cette Parole qui dit Dieu en Dieu, se fait homme, parole humaine, elle ne peut que révéler Dieu en toute vérité et d’une manière parfaite, incomparablement mieux que dans les révélations imparfaites qui ont précédé. Nous arrivons au verset 18. « Personne ne l’a jamais vu. » Personne ne l’avait jamais vu. Il s’est fait voir en celui qui seul ose affirmer « Qui me voit, voit le Père. » Le Père : voilà qui est nouveau ; un père ? et donc un fils ? « Un Dieu Fils unique, monogène » : unique engendré. Il est dommage que la Vulgate escamote le mot Dieu et se contente de dire un Fils unique… sans insister sur la divinité de ce fils. Le texte complet un Dieu Fils unique… nous renvoie aux tout premiers versets, créant une équivalence entre Parole et Fils. De la Parole qui est Dieu et dit Dieu exhaustivement nous passons à un Fils unique proféré par un Père, un Fils qui affirmera : « Qui me voit, voit le Père ! » La pénétration du mystère de la Sainte Trinité s’éclaire et se précise, d’autant qu’au verset 18 on ne nous dit pas seulement que le Fils est unique engendré, mais également quelle est son attitude essentielle à l’égard de son Père. Son attitude, sa tension aimante, plutôt qu’une simple localisation comme le dit la Vulgate : « Filius qui est in sinu Patris. » « Le fils qui est dans le sein du Père »… repos, immobilité… comme le pauvre Lazare au sein d’Abraham. Non. Nous retrouvons ici la précision signalée au verset premier : la Parole n’est pas seulement auprès de Dieu, elle est emportée vers Dieu, toute référée. Ad Patrem et pas apud Patrem. La préposition pros avec l’accusatif impose cette traduction et c’est à nouveau cette préposition qui impose une même signification de mouvement en notre verset 18. Le sens n’est pas « un Dieu fils unique qui repose au sein du Père », mais « qui se jette au sein du Père, dans un face à face, dans une étreinte de connaissance et d’amour, dans une fascination bienheureuse, une complaisance réciproque. »

Scrutons encore ce verset à la lumière de la théologie trinitaire. Le latin emploie une proposition relative : « Filius qui est », « un fils qui est. » Tournure qui ne présente rien de bien original. Il n’en est pas de même pour le texte grec. Bien évidemment, le grec pouvait utiliser une construction semblable : un pronom relatif suivi d’un verbe conjugué ; en fait il utilise une tournure plus rare, plus recherchée, sans doute plus riche de sens, une sorte d’apposition à Dieu monogène, constituée par un article au masculin suivi du participe présent du verbe être et qu’il faut bien traduire inesthétiquement par le étant. On ne peut pas reprocher au latin de changer la construction : il ne possède ni article, ni participe présent du verbe être, il ne pouvait recourir qu’à une proposition relative.

On a donc, d’après le grec, cette phrase curieuse : « Un Dieu unique engendré le étant vers le sein du Père. »… se jetant au sein du Père. Comment mettre en bon français ? Une solution de facilité : utiliser une relative : « Un Dieu fils unique qui est toute référence au sein du Père » ou alors scruter encore sous la lumière de la théologie trinitaire qui nous enseigne que les Personnes divines sont de pures relations subsistantes. Le Père est purement un ad Filium : un vers le Fils. Celui-ci est un pur ad Patrem… un vers le Père.

Dès lors, dans le sillage, nous pouvons traduire notre verset 18 de cette manière précise : « Un Dieu unique engendré, dont tout l’être est de se jeter au sein du Père » ou encore « à qui il est essentiel de se jeter. » En français une périphrase est nécessaire pour épuiser la concision du grec. « Celui à qui il est essentiel de se référer, de se projeter. » C’est bien le pur ad Patrem, une relation subsistante. C’est à présent que nous rencontrons le verbe principal : enarravit en latin. Le mot raconter, en français, est sans doute trop précis et trop étroit. Il serait préférable de dire : « Dieu, personne ne l’a jamais vu. Un Dieu Fils unique, lui, a parlé. « Le Fils, Parole incarnée, fait plus que de nous raconter le Père (s’agirait-il des seules paraboles ?)… Il nous le dit, il nous le fait voir, entendre. « Qui me voit, voit le Père. » « Mes paroles ne sont pas les miennes, mais celles du Père qui m’a envoyé. » Le Fils rend le Père présent, connu ; il ne se contente pas de nous en parler de loin, de nous en donner des nouvelles. Comme il le dira : « Le Père demeurant en moi, c’est lui qui fait les œuvres. » C’est lui qui parle, c’est lui qui se dit.

Nous comprenons mieux à présent l’invitation pressante du Père : « Ipsum audite » (Luc 9/35). Mon Fils, écoutez-le ! En l’écoutant, c’est moi, votre Père, que vous écoutez !

 

Terminons ici cet essai. Il semble que nous ayons réussi à prouver la causalité réciproque entre l’Écriture Sainte et la théologie, en confrontant quelques versets du Prologue de l’Évangile de saint Jean avec la théologie trinitaire classique.

 

Notes : A) Il est intéressant de citer la traduction de Monsieur Delebecque (Gabalda, Paris, 1988) concernant la 1ère Épître de saint Jean, ch. 1er, verset 2 :

« Et la vie fut manifestée et nous en gardons la vision et nous témoignons et vous annonçons la vie, la vie éternelle qui était face au Père et qui nous fut manifestée. »

B) À propos de la construction curieuse du verset 18 : un article défini suivi d’un participe présent, prenons cet exemple :

Si nous disons : « L’aiguille aimantée qui s’oriente vers le nord », la relative ne dit rien de plus que : « L’aiguille aimantée qui se trouve s’orienter vers le nord »… un fait constatable, rien de plus ! Si nous choisissons l’autre construction, nous avons : « L’aiguille aimantée “la étant” direction vers le nord » et nous pouvons traduire : « L’aiguille aimantée à qui il est essentiel de se tourner vers le nord » ; il s’agit d’une propriété inviscérée à sa nature.

 

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 4

p. 6-11

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