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La vérité (III)

par le frère Jean-Dominique O.P.

 

COMME un enfant suit son père pas à pas lors d’une promenade en montagne, nous nous sommes proposé d’étudier le problème de la vérité en suivant saint Thomas d’Aquin dans la question 16 de la première partie de sa Somme théologique.

Dans un prologue nous avons constaté le besoin vital, pour tout homme, de connaître la vérité.

Le premier article nous a permis de dégager la définition de la vérité. Elle est la conformité de l’intelligence et du réel. La vérité nous est alors apparue comme une relation entre deux termes : la réalité existante, d’une part, l’intelligence dans son acte de connaissance, d’autre part [1].

Dans l’article deuxième, nous avons étudié cette relation du côté du sujet connaissant. En montrant que la vérité se situe dans la deuxième opération de l’esprit, le jugement, saint Thomas en accentue considérablement le caractère objectif. Car c’est le jugement qui opère le retour au réel concret. Par son affirmation il atteint l’existence des choses [2].

Il nous reste maintenant à considérer cette même relation de conformité du côté du réel. Nous le ferons à la lumière du troisième article de cette question.

L’article quatrième, où saint Thomas étudie l’ordre qui existe entre le vrai et le bien, étendra le problème de la vérité à la vie humaine toute entière, à la morale.

 

 

Article 3 : Le vrai et l’être

 

Nous avons considéré jusqu’à présent la vérité dans l’intelligence qui connaît. Il nous faut la comparer maintenant avec l’existence réelle des choses. Y a-t-il une priorité quelconque de l’une sur l’autre ? L’une est-elle conditionnée par l’autre ? On devine facilement l’enjeu de cette question. Car si le vrai est antérieur à l’être, la pensée précède l’existence des choses. Si, au contraire, l’être a une priorité sur la connaissance, il semble devoir échapper à la saisie de toute intelligence.

Cette question revêt une importance particulière à l’heure actuelle. Au XVIIe siècle, en effet, renaissait en Europe un courant de pensée qui n’a fait que s’amplifier depuis cette époque, l’idéalisme. Pour lui, la réalité, c’est la pensée, c’est l’idée. La pensée est première par rapport à l’être. Descartes (1596-1650) en est considéré à juste titre comme le précurseur.

Après avoir appliqué un doute systématique sur toutes les connaissances qu’il avait admises jusqu’alors, il en vint à cette « découverte », jaillie comme une lumière fulgurante du fond de son esprit, « je pense, donc je suis ».

« Mais aussitôt après [3], je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. En remarquant que cette vérité : “je pense, donc je suis”, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques [4] n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais [5]. »

« Je pense, donc je suis. » En d’autres termes, ce qui me permet d’affirmer « je suis » et ensuite l’existence des choses, c’est la certitude intérieure qui s’impose à ma conscience : « je pense ». C’est le témoignage de mon intelligence quand elle se regarde elle-même. Le fait que j’existe est suspendu à cette lumière de l’esprit qui me dit que je pense.

Et cet axiome est « le premier principe de la philosophie que je cherchais », à savoir la source d’où découle tout l’édifice de ma pensée. Ainsi toutes mes connaissances sont issues par un raisonnement logique de certitudes indubitables, de ces « idées claires et distinctes » qui naissent dans ma conscience. « Le premier [précepte] était… de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute [6]. »

Après avoir mis en doute le témoignage des sens, l’existence même des choses, je choisis comme point de départ ces « idées claires et distinctes » que je découvre dans mon esprit. Le critère de la vérité, c’est donc la conscience, c’est ce que la pensée trouve en elle-même quand elle se tourne vers elle-même.

En résumé la vérité cesse d’être relative à l’être, pour être liée désormais à la seule lumière intérieure de l’esprit se pensant lui-même.

Gardons-nous de passer trop vite devant ces « découvertes », comme ferait un touriste blasé devant le cinquantième tableau d’une galerie de musée. Le Petit Larousse (1967) attire notre attention sur la portée de ces nouveautés. Au nom « Descartes » nous lisons : « Ses méditations fondèrent la métaphysique moderne, ruinèrent la scolastique et donnèrent une méthode nouvelle pour diriger la raison. »

On serait tenté, de prime abord, de douter de cette affirmation. Comment voir, en effet, dans les lignes citées plus haut, un principe assez corrosif pour « ruiner » à jamais la philosophie scolastique ?

Et pourtant le Larousse voit juste. À savoir que, si elle était vraie, la nouveauté introduite par Descartes détruirait toute la pensée réaliste, jusqu’à l’exercice même le plus élémentaire de la raison humaine.

Pour nous en persuader, commençons par une image.

La philosophie réaliste (Aristote — saint Thomas) est comme le lustre imposant et harmonieux d’un grand salon viennois. Toutes les boules de cristal sont savamment disposées, la solidité et l’élévation de l’ensemble étant assurées par un petit crochet rivé au plafond.

Comment anéantir d’un seul coup le merveilleux édifice ? En s’attaquant au seul crochet. Détruire celui-ci, c’est « ruiner » le lustre.

Ce crochet qui sous-tend toute la pensée réaliste, le principe auquel peuvent se réduire toutes ses affirmations, c’est précisément le sujet de notre article, c’est la primauté du réel. C’est l’évidence indubitable de l’existence des choses et des lois élémentaires de l’être, comme de l’aptitude native de l’intelligence à connaître le réel.

Or c’est là le point précis nié par cette « méthode nouvelle pour diriger la raison » inventée par Descartes. Elle consiste en effet à jeter sur toute certitude un doute méthodique. La mettre en œuvre c’est accepter, au moins au départ, l’éventualité de la non-existence du réel et de l’incapacité à connaître le réel.

C’est assez dire l’importance de l’article que nous étudions.

Voici comment saint Thomas répond à Descartes quelque quatre cents ans à l’avance :

Son raisonnement est simple.

— « Comme le bien dit un rapport à un appétit, la vérité dit un rapport à une connaissance [7]. ».

— « Une chose est connaissable dans la mesure où elle est, » et son mode d’être détermine le degré de connaissance dont elle est susceptible [8].

— Il en ressort que « l’être et la vérité sont convertibles. » La vérité ajoute seulement à l’être un rapport (comparatio) à une intelligence, le fait d’être connu par une intelligence. Dans le cas de la vérité ontologique, le vrai et l’être sont identiques selon la substance [9]. Tout ce qui est est vrai, et vice versa.

Dans le cas de la vérité logique, la vérité est convertible avec l’être « ut manifestivum cum manifesto », comme ce qui manifeste avec ce qui est manifesté (ad 1). La vérité est une proclamation dans l’intelligence de ce qui est, c’est une lecture de l’être, c’est la manifestation dans celui qui connaît de l’existence et de la nature de l’objet.

La leçon est simple, c’est celle de la primauté du réel.

Le monde qui m’entoure existe réellement, indépendamment de moi. Et il se livre à ma connaissance précisément parce qu’il existe.

La vérité, c’est le réel en tant qu’il est connu exactement. Réel qui n’a pas attendu d’être connu pour exister.

Ces quelques lignes de saint Thomas ont-elles répondu au système de Descartes ? Oui, pourvu que nous sachions en saisir toute la richesse. Si nous les regardons de près, nous constatons, en effet, qu’elles détruisent les trois principales erreurs de la « métaphysique moderne » : le doute universel, la source de la certitude, la méthode a priori.

 

1. Descartes se contredit

 

Arrêtons-nous d’abord sur la méthode suivie par saint Thomas. Elle vaut à elle seule une leçon. Pour montrer l’ordre entre l’être et le vrai, il revient à la connaissance. Celle-ci constitue le nœud de son raisonnement. À savoir qu’il met devant nos yeux non pas une construction de l’esprit, mais un fait naturel, quotidien, indiscutable, le fait de la connaissance. Si vous cherchez la vérité, c’est que vous voulez connaître. Mais, si vous voulez connaître, c’est que vous savez déjà qu’il y a quelque chose à connaître.

C’est là qu’apparaît clairement la contradiction interne du système de Descartes. Celui-ci s’applique à fonder une métaphysique nouvelle dans laquelle on puisse absolument tout prouver, y compris l’existence des choses et de nous-mêmes. Mais à quel titre le fait-il ? au titre de philosophe et de mathématicien. Pourquoi tout ce travail ? pour connaître. Avant même de se mettre au travail, notre homme affirme donc son désir de connaître. Et quand il dit « je veux connaître », il admet, de fait, qu’il y a quelque chose à connaître et qu’il existe un « je ». Il ne peut donc douter de ces existences sans se renier lui-même.

Prenons une image. Supposons un professeur de physique au pays des muets. Blouse blanche et lunettes rondes, il s’approche du tableau et commence son cours en écrivant : « Jusqu’à aujourd’hui, nous avons tous cru que l’on pouvait écrire sur un tableau noir avec une craie. Ce préjugé n’est pas scientifique. Il faut le mettre en doute et le prouver rigoureusement. C’est ce que je vais essayer de faire devant vous ce matin. Si la démonstration n’est pas probante, il faudra détruire tous les tableaux de l’école. »

Il ne manquera pas d’élèves assez pourvus de bon sens pour saisir le ridicule de la situation. Si le professeur prend une craie et écrit qu’il nie la possibilité d’écrire avec une craie, il se ment à lui-même.

Son geste même présuppose qu’il est absolument certain, même s’il ne veut pas se l’avouer, de l’existence de la craie et du tableau, comme de l’aptitude de celui-ci à recevoir l’impression de la craie.

Dans le sujet qui nous occupe, le tableau noir, c’est l’intelligence humaine. La craie, c’est le réel existant : réel qui informe l’intelligence quand elle connaît. L’acte le plus élémentaire de la connaissance humaine admet implicitement leur existence.

On le voit, face à celui qui met en doute, ne serait-ce qu’un instant et pour une question de méthode, l’existence réelle des choses et de lui-même, la méthode thomiste est la suivante : lui montrer qu’il se contredit lui-même, qu’il scie la branche sur laquelle il est assis. Il s’agit de « ramener l’individu à ce qu’il voit ; dissiper les nuées dialectiques qui offusquent sa vision ; le secouer un peu rudement pour l’arracher à son ivresse métaphysique ou à sa griserie oratoire [10]. »

Peut-être suffira-t-il de lui faire remarquer que lui-même, pas plus qu’un autre idéaliste, ne vit selon ses principes. Descartes n’a pas attendu de penser pour boire le lait de sa mère ! Et nul n’attend d’avoir fait une longue démonstration sur l’existence de son corps pour se mettre à table.

 

2. Le critère ultime de la vérité

 

On ne détruit bien que ce qu’on remplace. Aussi, pour montrer la fausseté du point de départ du système cartésien (à savoir, le doute universel), il faut montrer celui de la pensée réaliste.

Nous avons vu que la prétention de tout pouvoir démontrer est en elle-même une contradiction. À l’origine de la pensée doit donc se trouver une certitude qui ne peut être démontrée ni n’a besoin de l’être, une connaissance primordiale qui s’impose par elle-même, à savoir une évidence.

Ce terme d’évidence s’emploie en premier lieu pour le sens de la vue. Un objet est bien en évidence, une chose est évidente, quand ils « sautent aux yeux », quand ils sont visibles au premier coup d’œil. On ne peut pas ne pas les voir, sauf à être aveugle.

Appliqué à la connaissance intellectuelle, ce terme exprime la qualité d’un objet qui apparaît en pleine lumière à l’esprit. Sa vérité s’impose par le fait même de sa présence.

L’évidence est cette sorte de clarté par laquelle l’objet est manifesté à l’intelligence et entraîne son adhésion de manière immédiate et infaillible.

Quelles sont les évidences premières qui sont à l’origine de toutes nos certitudes ?

Pour Descartes, comme nous l’avons vu, c’est le témoignage de sa propre pensée. Mettant en doute toute évidence lui venant de l’extérieur, il est réduit à la demander à son propre esprit travaillant sur lui-même. Seules seront « évidentes », pour lui, les « idées claires et distinctes » nées de sa propre connaissance par une sorte d’autofécondation.

Saint Thomas, dans l’article où nous sommes, montre la vanité de ce nouveau principe en nous faisant constater « qu’une chose est connaissable dans la mesure où elle est. »

Cela ne veut pas dire seulement que l’on ne peut connaître une chose qui n’existe pas. Cela veut dire surtout que lorsqu’elle connait une chose, l’intelligence humaine ne se contente pas de lire la nature universelle (la quiddité) de son objet, mais elle l’atteint comme existante. Elle saisit tout à la fois, quoique de manière différente, sa nature (dont elle se forme un concept) et cette perfection qui la pose hors du néant, l’existence.

Et c’est le fait d’avoir l’existence réelle qui rend l’objet connaissable. C’est sous cet aspect qu’il se livre avant tout à l’intelligence.

Saint Thomas nous place là au cœur de la connaissance. Il met à nu le point de contact le plus radical de l’intelligence et du réel, et contredit le principe de Descartes. La source première de la certitude ne peut être « l’idée claire », mais le réel.

 L’objet naturel de l’intelligence c’est l’être concret existant, ce n’est pas elle-même. Avant de pouvoir avoir conscience d’elle-même, il faut qu’elle connaisse, qu’elle soit en contact immédiat avec son objet, il faut qu’elle s’ouvre à une réalité qu’elle n’a pas inventée. Il n’y a pas de pensée de rien. L’intelligence est naturellement orientée vers l’être [11].

C’est donc dans le contact initial de l’intelligence avec l’être qu’il faut chercher l’évidence, la certitude première antérieure à tout raisonnement. Elle naît de cette première ouverture de l’intelligence à l’existence des choses où celle-ci se livre à celle-là et où le sujet voit, par le fait même qu’il connaît, son aptitude à saisir le vrai.

Les évidences premières sont résumées dans cette simple affirmation : « je connais quelque chose. »

Affirmation qui présuppose une triple évidence :

— l’existence des choses qui m’entourent,

— l’existence de ce « je » qui connaît,

— l’aptitude de l’intelligence à connaître, son ordination naturelle à l’être, en d’autres termes la possibilité et l’existence de la vérité [12].

Dans ce contact initial et immédiat, l’être livrera à l’intelligence ses propres lois. Ce sont les principes premiers de l’être : le principe d’identité et de non-contradiction. (L’être est ; le non-être n’est pas ; tout être est ce qu’il est ; on ne peut pas être et ne pas être en même temps et sous le même rapport). ; le principe de causalité (tout ce qui n’est pas par soi est par un autre). ; le principe de finalité (tout agent agit pour une fin)…

Évidences que l’on ne peut nier sans s’interdire toute connaissance, et donc toute vérité, tout langage, toute vie.

 

3. La méthode a posteriori

 

Notre article nous permet de répondre à un troisième travers du système cartésien, sa méthode a priori.

Après avoir douté de tout, puis placé dans les « idées claires et distinctes » de sa conscience la source de la certitude, Descartes construit tout son système philosophique sur le modèle des mathématiques. Toutes ses affirmations ne sont plus que les conclusions de raisonnements a priori. Le primat de la pensée sur le réel qui a présidé à la genèse de la connaissance certaine s’étend à tout le connaissable. Le sujet pensant reconstruit logiquement le réel à partir des postulats de sa conscience.

Une phrase de notre article met en échec cette nouvelle prétention.

« La vérité (logique) est convertible avec l’être : ut manifestivum cum manifesto ; comme ce qui manifeste (la connaissance) avec ce qui est manifesté (le réel). »

Saint Thomas nous donne ici la discipline intellectuelle que doit suivre celui qui veut connaître la vérité. À quelque niveau que ce soit, la vérité n’est qu’une manifestation de ce qui est. Pour être dans le vrai, l’homme devra sans cesse revenir à l’être concret, il devra serrer le réel au plus près possible. La primauté du réel que nous avons vue à l’origine de la connaissance se retrouve tout au long de la recherche de la vérité. La vérité n’est pas à inventer, elle naît du contact fécond de l’intelligence et du réel. Le point de départ de la connaissance humaine doit être a posteriori..

Ceci n’exclut pas la possibilité, ni même la nécessité du raisonnement a priori, le syllogisme, qui nous permet de découvrir de nouvelles vérités à partir de choses déjà connues. Mais ce raisonnement lui-même tire ses éléments de l’observation et se termine par un jugement et donc par un retour à l’existence concrète.

Un exemple sera plus éloquent qu’un discours pour illustrer ce fait. C’est la méthode suivie par Aristote pour élaborer sa politique.

Il ne commence pas sa recherche en affirmant a priori de fumeuses définitions. Il observe les hommes. Ce premier contact avec le réel lui livre un fait d’expérience : le besoin et le désir, en tout homme, de continuer l’espèce et sa tension vers un bien qu’il ne saurait atteindre seul. Autre constatation : celui qui veut satisfaire la nécessité de la reproduction doit s’unir à une femme dans les liens du mariage, et pour atteindre sa perfection l’homme doit se mettre sous l’autorité d’ un autre.

Ensuite, restant fidèle à sa méthode a posteriori, Aristote prolonge son observation : ces familles et ces embryons de société s’unissent en villages, puis en cités, cité qui est la première communauté humaine autonome, se suffisant à elle-même pour mener l’homme à son bien.

On le voit bien, il n’y a dans tout cela rien de la pétition de principe et de l’a priori. Tout n’est qu’observation du réel. C’est le réalisme appliqué à la politique [13].

On devine à travers cet exemple les incidences pratiques de la question de la vérité. Et l’on voit aujourd’hui plus que jamais où mène une pensée séparée du réel et qui prétend refaire le monde de son propre fond.

Nous le verrons plus clairement encore par l’étude de l’article suivant.

 

 

Article 4 : Le vrai et le bien

 

Cet article va étendre le problème de la vérité à celui de tout l’agir humain.

La volonté, en effet, est le principe immédiat de toute action humaine. Un acte est dit proprement « humain » lorsqu’il est volontaire. Or l’objet de la volonté, c’est le bien. La volonté est un « appétit », un désir de bien qui le lui fait rechercher lorsqu’elle en est privée, et s’y reposer lorsqu’elle le possède.

Cette question des rapports du vrai et du bien met donc en cause toute notre conduite. Si le vrai a la préséance sur le bien, alors toute la vie humaine devra se laisser diriger par la vérité.

Donner, au contraire, la priorité au bien sur le vrai, c’est donner le rôle déterminant à la volonté. C’est elle qui sera la règle première de la qualité de nos actes. Il suffira d’avoir voulu authentiquement une chose pour qu’elle soit bonne.

On voit facilement l’abîme qui sépare ces deux points de vue et les conséquences désastreuses qu’aurait une erreur sur cette question.

Cela apparaît plus clairement encore quand on considère les trois thèses les plus répandues à l’heure actuelle sur ce sujet. Elles abordent respectivement le problème suivant trois aspects différents : la volonté elle-même (le volontarisme), l’action (le pragmatisme), la « vie » (l’existentialisme).

 

— Le volontarisme place la volonté au-dessus de l’intelligence. L’acte de la volonté sera bon non plus en raison de l’objet qu’il vise, mais par sa conformité à une loi arbitraire ou à une autre volonté. La volonté ne sera pas bonne ou mauvaise par référence à la vérité. Mgr Lefebvre racontait une anecdote qui donne un exemple saisissant de cette tournure d’esprit. Rencontrant un jour un haut prélat, il lui fit état des raisons de sa réaction dans l’Église, à savoir les hérésies répandues ou tolérées par les plus hautes autorités. Le prélat eut cette réponse : « Je préfère me tromper avec le pape qu’avoir raison contre le pape. » En d’autres termes, il vaut mieux sacrifier la vérité plutôt que de détourner sa volonté de l’autorité. Le bien, objet de la volonté, est supérieur à la vérité et indépendant d’elle.

— Le pragmatisme met la vérité au service de l’action. La vérité, c’est ce qui est utile présentement, ce qui est efficace, ce qui marche. Ses représentants les plus connus sont Friedrich Nietzsche (1844-1900) [14], William James (1842-1910), Edouard Le Roy (1870-1954), Maurice Blondel (1861-1949). Relevons à titre d’exemple cette déclaration de Napoléon Ier : « C’est en me faisant catholique que j’ai fini la guerre de Vendée. En me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les esprits en Italie. Si je gouvernais un peuple de juifs, je rétablirais le temple de Salomon [15]. »

— L’existentialisme place au-dessus de la vérité objective la vie (le « vécu »), l’expression libre et spontanée du moi, le développement « vital » de la personne. Donnons-en deux exemples fameux :

« Dostoïevsky avait dit : “Si Dieu n’existait pas tout serait permis.” C’est là le point de départ de l’existentialisme (...) Si l’existence précède l’essence, on ne pourra jamais expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée ; autrement dit il n’y a pas de déterminisme, l’homme est libre, l’homme est liberté (...) Si j’ai supprimé Dieu le père, il faut bien quelqu’un pour inventer les valeurs (...) Et, par ailleurs, dire que nous inventons les valeurs ne signifie pas autre chose que ceci : la vie n’a pas de sens a priori (…) c’est à vous de lui donner un sens, et la valeur n’est pas autre chose que ce sens que vous choisissez [16]. »

Dostoïevsky dans l’Esprit souterrain fait parler ainsi un de ses héros : « Mon Dieu, que m’importe la nature ? Que m’importe l’arithmétique si, pour une raison ou pour une autre, il ne me plaît pas que deux fois deux fassent quatre ? (…) Ce qui convient à l’homme c’est l’indépendance, à n’importe quel prix (…) je conviens que deux fois deux font quatre est une bien jolie chose ; mais, au fond, deux fois deux font cinq n’est pas mal non plus [17]. »

Ces citations suffisent à nous montrer l’origine commune de ces trois théories. C’est une inversion du vrai et du bien. C’est-à-dire qu’un acte de volonté, une action, une vie ne sont pas bonnes par référence à la vérité objective, et par elle au réel, mais elles trouvent en elles-mêmes, dans leur dynamisme propre, leur légitimité. Elles deviennent des valeurs absolues.

Il nous suffira pour y répondre de reproduire presque mot à mot le texte de saint Thomas :

« Le vrai est premier par rapport au bien, de manière absolue. Pour deux raisons : — Du fait que le vrai se tient plus près de l’être, qui est premier, que le bien. En effet, le vrai regarde l’être même, absolument et immédiatement. (L’intelligence atteint directement l’être tel qu’il est.) Tandis que l’être est dit « bien » de par une certaine perfection. C’est en effet en tant qu’il a une certaine perfection que l’être est désirable et donc qu’il est « bon ». — Cela apparaît ensuite du fait que de par sa nature la connaissance précède l’appétit. (C’est le fameux adage « nihil volitum nisi præcognitum ». Rien ne peut être voulu s’il n’est auparavant connu.) Or comme la vérité se rapporte à la connaissance et le bien à l’appétit, le vrai est premier par rapport au bien. (Même si c’est la même réalité concrète qui est, qui est vraie et qui est bonne.) »

Voyons comment ces lignes répondent aux courants de pensée exposés plus haut. La vérité précède le bien, cela veut dire que, comme l’intelligence n’est dans le vrai que quand elle se soumet au réel, de même la volonté n’est bonne que si elle s’adapte à la vérité.

C’est dans la mesure où l’homme se laisse conduire par la vérité, à savoir la connaissance du réel tel qu’il est, que l’homme peut atteindre le bien et donc un bonheur vrai.

Au contraire placer le bien en dehors du vrai, c’est s’émanciper de toute règle objective, c’est laisser libre cours à son caprice, c’est, de ce fait, s’interdire le bonheur authentique.

La société contemporaine nous en donne malheureusement d’abondantes confirmations. Ce sont, prises parmi d’autres :

— La multiplication des cas de cancer dus au mépris des lois les plus élémentaires de l’hygiène corporelle (abus d’alcool, de tabac. Contraceptifs) ;

— La monstrueuse épidémie du SIDA ;

— La montée en flèche de la délinquance et des troubles psychologiques, fruits de faux principes d’éducation et du divorce ;

— Les faillites successives des régimes socialistes depuis deux cents ans ;

— La mort des persécuteurs de la foi, qui survient très souvent dans de repoussantes maladies ou même la folie [18].

Ces faits nous montrent que toute vie humaine hors de la vérité est vouée à l’échec.

Il n’y a pas de vrai bonheur qui ne soit un bonheur vrai, à savoir un bonheur fondé sur la vérité, né de celle-ci comme le fruit de la fleur.

 

 

Conclusion

 

Le chemin que nous avons parcouru à la recherche de la vérité nous a fait rencontrer de nombreuses objections. Il s’en faut, d’ailleurs, que nous les ayons toutes mentionnées.

Avant de terminer cette étude sommaire, nous voudrions nous tourner une dernière fois vers elles. Non pour les présenter à nouveau ni pour les discuter, mais pour recevoir d’elles quelques leçons pratiques et ainsi les faire servir la vérité.

Saint Thomas, en effet, nous avertit dans son commentaire de la Métaphysique d’Aristote : « Quiconque sonde la vérité est aidé de deux manières par les autres. Nous recevons un secours direct de ceux qui ont déjà trouvé la vérité (…) Les penseurs sont aidés indirectement par leurs prédécesseurs, en ce que les erreurs de ceux-ci fournissent aux autres l’occasion de découvrir la vérité par une réflexion plus sérieuse. Il convient par conséquent que nous soyons reconnaissants à tous ceux qui nous ont aidés à conquérir le bien de la vérité. » (in II Métaph., lect.1)

Nous allons retirer trois leçons des erreurs touchant notre sujet :

— pour notre vie intellectuelle, la nécessité d’une rééducation,

— pour notre vie morale, la loyauté,

— dans nos rapports avec nos proches, le zèle de la vérité.

 

1. Une rééducation

 

Il est facile de constater que les objections contre le réalisme de la connaissance ne sont pas restées dans les bibliothèques. Elles ont pénétré en profondeur l’âme de nos contemporains, atteignant en eux les ressorts les plus vitaux de la nature humaine. Elles se sont développées comme une formidable contagion. Mais soyons lucides, nul d’entre nous ne peut se dire parfaitement indemne de ce fléau. Nous avons tous été touchés plus ou moins par le mal. Les a priori de Descartes, le subjectivisme de Kant, la soif d’indépendance de l’existentialisme ont marqué notre esprit, ont imprimé en nous une façon de nous tenir face au vrai.

La gravité et l’étendue de ces erreurs nous invitent donc à une œuvre de rééducation qui ne consiste pas à emmagasiner un savoir gigantesque, mais à se guérir du mal intellectuel de notre temps.

Il nous faut retrouver la santé de l’intelligence, nous forger un esprit réaliste.

Ce qui ne se fera pas sans beaucoup de travail — travail long, parfois pénible — par la fréquentation assidue de bons auteurs et une forte dose d’humilité.

 

2. La loyauté

 

Les courants de pensée que nous avons mentionnés dans les deux derniers articles ont ceci de commun : une fuite du réel.

Dans l’ordre de la connaissance comme chez Descartes, ou dans l’ordre de l’agir humain comme dans l’existentialisme, nous assistons à ce spectacle affligeant : l’homme fuit la vérité. L’homme prétend tirer de son fond le vrai et le bien, refuse de régler son esprit ou sa vie sur l’être objectif des choses.

Peut-être pourrait-on leur appliquer ce que le psaume 35 dit de l’impie : « Noluit intelligere ut bene ageret» (v.3). Il n’a pas voulu réfléchir pour bien agir. Il n’a pas voulu scruter, comprendre, embrasser la vérité, pour ne pas avoir à changer de vie, pour ne pas avoir à obéir à une règle extérieure. Il accepte de ne pas connaître la vérité, il accepte l’éventualité d’être dans l’erreur plutôt que d’avoir à s’y plier.

Cette mentalité nous invite, a contrario, à une grande loyauté vis-à-vis de la vérité.

Dès que nous l’avons entrevue, prenons-la comme soleil de notre existence. Face à tel vice, telle mauvaise habitude, telle connivence avec le mal, ne fermons pas les yeux comme si nous n’avions pas vu. Déclarons au contraire la guerre, en nous, à l’illusion pour établir dans nos vies le royaume de la vérité.

 

3. Le zèle de la vérité

 

Notre étude nous a donné plusieurs fois l’occasion de rencontrer ce principe fondamental que toute intelligence humaine est faite pour la vérité. La vérité est le bien de l’intelligence et la source de tous les autres, elle est la lumière de sa route vers la félicité.

Or une lumière ne brille pas pour elle seule, elle éclaire tout ce qui l’entoure. De par sa nature même, la lumière se répand et cherche à repousser les frontières de la nuit.

Aussi est-ce une loi pour la vérité que de s’affirmer et de gagner toutes les intelligences.

Ce faisant, elle exerce la suprême charité, la charité de la vérité. Elle procure aux hommes la racine de tous les autres biens, la libération des chaînes qui les tenaient captifs.

L’extension prodigieuse de l’erreur en notre siècle ne doit donc ni nous décourager ni nous replier sur nous-mêmes. Toutes les intelligences sont faites pour la vérité et en ont soif sans le savoir. Elle seule sortira notre monde du naufrage où il est engagé.

L’étude de la vérité doit donc donner naissance à une activité généreuse pour la gloire de la vérité et le service de nos frères.

Un mot résume ces trois « exhortations » : l’amour de la vérité. Saint Paul écrit aux Thessaloniciens que ceux qui se perdent « périssent parce qu’ils n’ont pas ouvert leur cœur à l’amour de la vérité pour être sauvés » (2 Thess. 2/10). Il nous indique par là la disposition qui doit régner sur nos âmes : la docilité, l’humilité, l’amour de la vérité.






[1] — Prologue et article 1 : Le sel de la Terre, n° 2, p. 30 et sq.

[2] — Article 2 : Le sel de la Terre, n° 3, p. 67 et sq.

[3] — Après avoir exercé sur tout un doute absolu.

[4] — Les sceptiques nient la possibilité de toute connaissance.

[5] — Discours de la méthode, 4e partie, Texte et commentaire d’E. Gilson, Vrin, Paris, 1976, p. 32.

[6] — Discours de la méthode, 2e partie, op. cit. p.18.

[7] — S.Th. I, q. 16, a. 3, c. Voir aussi notre premier article : Le sel de la terre, n° 2, p. 36.

[8] — « Unumquodque autem inquantum habet de esse, intantum est cognoscibile ». Nous admettons ici ce résultat comme le fait saint Thomas à cet endroit de la Somme. Il l’a amplement vérifié en d’autres lieux : IX Meta., c. 9, l. 10. S. Th. I, q. 5, a. 2.  I, q. 12, a. 1.

[9] — ad1. Substance : ce qui est en soi et subsiste par soi. On veut dire par là que l’être et la vérité d’une chose ne sont qu’une seule réalité vue sous deux angles différents.

[10] — Tonquedec, La critique de la connaissance, Beauchesne, 1929, p. 21.

[11] — « Intellectus per prius apprehendit ipsum ens ; et secundario apprehendit se intelligere ens ». L’intelligence appréhende en premier lieu l’être . En second lieu seulement elle s’appréhende elle–même connaissant l’être. S. Th. I, q. 16, a. 4,  ad 2.

[12] — Voir le préambule de cette étude sur la vérité : Le sel de la Terre n° 2. Saint Thomas rattache aussi l’évidence de l’existence de la vérité à l’évidence de l’existence même des choses dans : de Veritate, q. 10, a. 12, ad 3. « Veritas supra ens fundatur. Unde sicut ens esse in communi est per se notum, ita etiam veritatem esse. » La vérité est fondée sur l’être. Donc, comme il est évident qu’il y a de l’être, il est évident que la vérité existe.

[13] — Sur la méthode a posteriori d’Aristote, cf. Hugues Keraly, Préface à la politique , NEL, 1974, pp. 66-69

[14] — « Le philosophe ne cherche pas la vérité ; il cherche à humaniser l’univers... humaniser l’univers, c’est–à–dire nous en sentir de plus en plus maîtres » in la Volonté de puissance, Gallimard, 1938, II, p. 383–384. On retrouve cette conception de la vérité dans les plus grands courants politiques de notre époque : « Nous ne sommes pas objectifs. Pour nous est faux tout ce qui ne sert pas les intérêts du peuple allemand, est crime tout ce qui peut lui nuire ». Hans Schemm, ministre des cultes du Parti national socialiste allemand (1933), in : Dom Poulet, Initiation à l’histoire ecclésiastique, Beauchesne, Paris, 1945, II, p. 259. — « Notre moralité se déduit des intérêts de la lutte des classes du prolétariat. La morale pour nous est subordonnée aux intérêts de la lutte des classes du prolétariat. » Lénine, cité in J. Ousset, Marxisme et révolution, C.L.C., Paris, 1973, p. 117. — « Rien n’étant ni vrai ni faux, bon ou mauvais, la règle sera de se montrer le plus efficace, c’est–à–dire le plus fort. » Albert Camus, l’Homme révolté, cité dans Marxisme et révolution, p. 32.

[15] — Rapporté par Rœderer, Mémoires, t.3, p. 334 ; cité dans Boulay de la Meurthe, éditeur, Documents sur les négociations du concordat et sur les autres rapports de la France avec le Saint–Siège en 1800 et 1801, t. 1, Paris, 1891, p. 77.

[16] — J.P. Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Nagel, 1970, pp. 36, 37 et 89

[17] — Cité par Henri de Lubac, le Drame de l’humanisme athée, SPES, Paris, 1945, p. 354, 356.

[18] — La revue Marchons droit a présenté dans ses numéros 54 à 60 les cas suivants : Elisabeth I d’Angleterre, Voltaire, Henri VIII,  Luther, Staline, Marat, Danton, Robespierre : 48

Prieuré N.D. du Pointet – B.P. 4 – 03110 BROUT–VERNET.

 

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 4

p. 67-79

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