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Les erreurs de luther

et l’esprit du monde actuel


par l’abbé Franz Schmidberger,

 Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X

 

 

 

NDLR : « Le sel de la terre » est heureux de publier cet article de monsieur le Supérieur général de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X qui, par sa fonction et par son origine allemande, est à même de bien connaître la question de la crise dans l’Église et les erreurs de Luther qui en sont l’origine lointaine.

 

INTRODUCTION

POUR mieux comprendre les erreurs du monde d’aujourd’hui, spécialement les événements intervenus à l’intérieur de l’Église catholique, il me semble absolument nécessaire de saisir de plus près la position de Luther et de ses partisans dans le protestantisme, et de la comparer avec le néoprotestantisme et le néomodernisme actuel.

 

L’essentiel de la position de Luther se trouve résumée dans les quatre « soli » :

— « Sola scriptura » (l’Écriture seule), donc sans la Tradition de l’Église.

— « Sola fides » (la foi seule), donc sans les œuvres.

— « Sola gratia » (la grâce seule), donc sans la coopération de l’homme par sa liberté morale.

— « Solus Deus » (Dieu seul), donc sans la médiation du salut par l’Église et l’intercession des saints.

 


I — « SOLA SCRIPTURA » (l’ÉCRITURE SEULE)

 

Luther prétend que la Sainte Écriture est la source unique de la révélation divine et que chaque chrétien a reçu l’inspiration du Saint-Esprit pour la comprendre et l’interpréter dans le bon sens. D’après lui, le magistère de l’Église obscurcit plutôt la parole de Dieu qui porte sa clarté en elle-même ; pour parler de façon très populaire, mieux vaut traire directement la vache qu’aller chercher le lait à la laiterie. Les protestants de toutes dénominations et orientations, jusqu’aux témoins de Jéhovah, ont fait leur cette affirmation de Luther contre laquelle on est à même d’opposer toute une série d’arguments très puissants, en se servant avant tout du témoignage de la Sainte Écriture elle-même.

 

A — En Jean 20/30, 31 nous lisons ces paroles : « Il est encore quantité d’autres miracles que Jésus a faits en présence de ses disciples et qui n’ont pas été mis par écrit dans ce livre. » Et un peu plus loin, en Jean 21/25 nous lisons : « Il est encore quantité de choses que Jésus a faites. Si on voulait les mettre par écrit en détail, le monde entier, je crois, ne pourrait pas contenir les livres qui les relateraient. »

Ceci prouve clairement que la Sainte Écriture ne représente qu’un extrait des paroles et des œuvres de Jésus, et il n’est pas du tout évident de savoir selon quels critères le choix s’est fait. C’est donc une hypothèse sans fondement de dire que l’Écriture seule contient l’enseignement du Christ nécessaire au salut et que, pour le reste, il s’agit de détails négligeables.

 

B — De fait, le Seigneur a commandé à ses disciples d’aller et d’enseigner : « Allez dans le monde entier, prêchez l’Évangile à toute créature » (Mc. 16/15). Il ne leur a pas commandé d’écrire un livre. C’est donc l’enseignement vivant sous l’inspiration du Saint-Esprit, Esprit de vérité, qui se trouve  au commencement de la vie de l’Église. Ce fait correspond d’ailleurs à une raison immédiatement évidente : Dieu, Créateur de la nature et de la grâce, se sert des hommes comme d’instruments dans le gouvernement du monde et la communication du salut ; et en cela, la parole vivante a une importance toute particulière dans la communication de personne à personne. Le créateur connaît bien ses œuvres, et particulièrement l’âme humaine avec ses facultés, ses aspirations et la façon de lui communiquer la vie : « Fides ex auditu [1] » dit saint Paul

 

C — La Sainte Écriture a été rédigée seulement après un certain nombre d’années d’existence de l’Église au cours desquelles  la plénitude de sa vie s’était déjà pleinement épanouie, dans la célébration du saint sacrifice, la prédication de l’Évangile, l’administration des sacrements et l’exercice du gouvernement selon les principes de l’Évangile. Si l’Écriture était le fondement ultime de l’Église, celle-ci n’aurait même pas pu exister dans les premières années !

 

D — Qui détermine ce qui appartient à l’Écriture et ce qui ne lui appartient pas ? Ou, en d’autres termes, qui fixe le canon des Saintes Écritures ?

Le critère pour cela ne peut se trouver dans la Sainte Écriture elle-même, car alors le passage lui-même pourrait à juste titre et devrait être mis en question. Il doit donc nécessairement se trouver en dehors de la Sainte Écriture et porter en lui l’aptitude requise pour distinguer et discerner avec certitude les écrits authentiques inspirés, des apocryphes. Ce critère réside justement dans le magistère institué par le Christ qui transmet le dépôt de la foi sous la conduite du Saint-Esprit sans altération à travers les siècles.

 

E — En cas de doute et de controverse, qui interprète la Sainte Écriture ? Le Saint-Esprit lui-même, disent Luther et les protestants. Le catholique en est d’accord, mais avec la précision que l’Esprit-Saint se manifeste objectivement dans une institution divine composée par des hommes, à savoir le magistère de l’Église, de sorte que la conservation du dépôt de la foi soit au-dessus de tout doute et de toute relativisation subjective. C’est justement la multiplication des sectes protestantes, se contredisant elles-mêmes pour la plupart, qui prouve que Dieu n’a confié le dépôt de la foi ni à des individus ni à des groupes sociaux, mais à saint Pierre et aux apôtres avec lesquels il reste jusqu’à la consommation des siècles (Matthieu 28/20) en la personne de leurs successeurs.

 

Les protestants n’ont rien de positif à opposer à la doctrine catholique. Ils vivent purement et simplement de la critique du catholicisme et, en conséquence, ils prétendent que nous autres catholiques nous ne nous trouvons pas mieux qu’eux, les protestants, car eux ont la Sainte Écriture comme livre de dernière instance tandis que nous avons un livre de plus, à savoir toute la collection des dogmes.

La réponse à cette objection est simple : L’Église catholique n’est ni un ensemble de dogmes, ni d’abord un système moral, elle est l’Emmanuel, l’Homme-Dieu qui continue à vivre et à agir parmi nous dans son sacrifice, dans ses sacrements, dans la hiérarchie instituée par Lui, qui détient le dépôt de la foi.

L’Église n’a pas une tradition, mais elle est essentiellement Tradition, c’est-à-dire continuation du Verbe fait chair. Ainsi ce n’est pas l’Église qui baptise et qui enseigne, mais c’est proprement et ultimement le Christ, qui sacrifie, baptise et enseigne en se servant du prêtre humain, et du pape en tant que « Pontifex maximus », comme instruments par lequel est dispensé le salut.

L’Église est donc le Christ vivant, pourvue d’un magistère vivant qui, en principe, est toujours capable de définir de nouveau des vérités (non pas de les inventer !), de prendre position par rapport aux problèmes du temps actuel, de distinguer et de réfuter, d’argumenter et de condamner. « Qui vous écoute m’écoute, qui vous méprise me méprise, mais qui me méprise, méprise Celui qui m’a envoyé », dit le Seigneur aux apôtres (Luc 10/16).

La position protestante, en mettant en valeur de façon déséquilibrée la « parole », n’est rien d’autre qu’un froid rationalisme. Elle ne veut pas reconnaître que le Verbe s’est fait chair, que Notre Seigneur s’est sacrifié et continue ce sacrifice dans le temps et dans l’espace pour notre salut. Elle refoule l’autel et met à sa place une chaire ; le sermon, le chant, sont au centre et non plus l’Agneau immolé et le tabernacle du Dieu vivant. Le catholique contemporain ne peut être que douloureusement touché par ce qui n’est que la répétition, à l’intérieur de l’Église, de la réforme protestante, sous les auspices susdites : du rejet du magistère de l’Église, de la négation du Christ continué et communiqué, du refoulement du mystère et du passage à un froid rationalisme, voire au naturalisme.

Lorsqu’au XVIe siècle la ville de Stuttgart passa au protestantisme, au jour fixé pour l’adoption de la nouvelle religion, les clercs célébrèrent pour la dernière fois le saint sacrifice de la messe dans la « Hofkirche. » Puis le célébrant enleva le très saint sacrement du tabernacle et la lumière du sanctuaire indiquant la présence réelle fut éteinte. Le bâtiment est toujours là, mais Lui, l’Emmanuel, s’en est allé.

 

 

II — « SOLA FIDES » (LA FOI SEULE)

 

Luther prétend que la foi seule suffit au salut et que les bonnes œuvres, comme l’aumône, le jeûne, les œuvres de mortification et le chemin de la perfection dans la vie monastique, ne sont pas méritoires ; il va jusqu’à dire que l’homme pèche dans toute bonne œuvre.

 

A — On peut puiser dans la Sainte Écriture elle-même les affirmations les plus claires qui réfutent cette erreur protestante.

Dans la lettre de saint Jacques (Jc. 2/26), nous lisons que « la foi sans les œuvres est morte » ; dans l’Apocalypse, sont appelés bienheureux les morts « parce que leurs œuvres les suivent » (Apo 14/3) et dans le deuxième livre des Macchabées le vaillant guerrier Judas fait une quête pour les défunts pour qu’on offre un sacrifice expiatoire « car il pensait bien et pieusement au sujet des trépassés » (II Macc. 12/45).

Luther était donc parfaitement à même d’apprécier les difficultés qu’il y avait à défendre sa thèse de la « foi seule. » C’est pourquoi il coupe court et rejette l’épitre de saint Jacques comme une « épitre de paille », l’Apocalypse comme douteuse et le livre des Macchabées comme apocryphe.

 

B — Il existe une analogie entre la foi et les œuvres d’une part, et la nature humaine composée d’un esprit et d’un corps d’autre part : l’esprit s’exprime dans le corps et le corps est l’instrument de l’âme spirituelle ; entre les deux, il y a donc une relation mutuelle, une influence réciproque. Si je fais par exemple une génuflexion devant le très saint sacrement, je manifeste par là (extérieurement) ma foi (intérieure) en la présence réelle. D’autre part, chaque geste extérieur, chaque signe de croix et chaque inclinaison fortifie ma foi. L’âme est nourrie intérieurement par des signes extérieurs. De plus, il ne faut pas oublier qu’après la séparation de l’âme et du corps, il n’y aura qu’un état provisoire jusqu’au jour du jugement dernier où âme et corps retrouveront de nouveau leur unité dans leur mutuelle complémentarité

Il faut par analogie voir la relation qui existe entre la foi et les œuvres. D’une part, la foi s’exprime dans les œuvres et les œuvres apparaissent comme le prolongement de la foi ; d’autre part, les bonnes œuvres animent et fortifient la foi. Sans la foi, les œuvres sont mortes comme le corps est mort sans l’âme. De même l’absence de bonnes œuvres fait conclure à une foi très faible ou même morte. Comme l’âme appelle le corps après la mort, la foi appelle l’œuvre bonne.

Nous pouvons donc dire que la foi et les bonnes œuvres constituent ensemble le mérite devant Dieu comme l’âme et le corps constituent ensemble la nature humaine.

Le corps de l’homme est également appelé à la gloire, et sa glorification fait partie du bonheur éternel de l’homme.

À la lumière de cette analogie, nous sommes conduits à penser que les bonnes œuvres contribuent à notre justification, à notre sanctification et à notre glorification

 

C — Le Logos (le Verbe) s’est incarné, il a pris une âme et un corps humain visible. De même, analogiquement, la foi tend à s’incarner. Nos cathédrales, nos sanctuaires, nos églises, nos pélerinages et processions, nos séminaires et nos couvents, nos institutions chrétiennes, sont la foi rendue visible, la foi incarnée dans la pierre ou dans les corps sociaux visibles comme la famille catholique, le monastère ou l’État catholique.

 

D — L’Église est ensuite la prolongation, l’extension et la continuation de Notre Seigneur Jésus-Christ. Elle a donc une hiérarchie visible et des sacrements, signes visibles qui indiquent et contiennent la grâce invisible et la transmettent. Elle est comme un vase contenant la foi et la grâce. C’est de cette manière que les bonnes œuvres contiennent et renferment la foi. Elles ne sont pas seulement une conséquence de la foi à long ou à court terme, mais elles sont la foi vécue.

 

E — Le mystère chrétien n’est pas uniquement un mystère d’illumination de l’esprit, mais un mystère qui touche absolument toutes les facultés de l’âme, et même le corps. L’intelligence est illuminée par la foi, la volonté est embrasée par la charité divine, le cœur émerveillé par la beauté éternelle, le corps est spiritualisé. Et comment la charité se manifeste-t-elle ? Par les œuvres !

Si on considère l’œuvre comme le signe et le fruit de la charité chrétienne, la doctrine de la « foi seule » devient le bourreau de la plus grande des vertus, celle qui, selon saint Paul, dépasse et survit à la foi et à l’espérance, la charité, qui seule demeure parce qu’elle est éternelle.

 

 

III — « SOLA GRATIA » — (LA GRÂCE SEULE)

 

Luther ne veut pas accepter l’idée de la collaboration de l’homme à l’œuvre de sa justification et de sa sanctification. Pour lui, la grâce de Dieu fait tout, elle agit absolument seule. Luther en est arrivé à cette négation par une fausse notion du péché originel et de ses suites : dans la chute, selon lui, la nature humaine n’a pas été seulement gravement blessée comme l’enseigne l’Église, mais complètement détruite, et spécialement le libre arbitre. Par voie de conséquence, l’homme ne possède plus aucun capteur pour percevoir les messages divins, aucun réceptacle pour recevoir la grâce, il est devenu sourd à l’appel de Dieu et absolument incapable de coopérer de quelque manière que ce soit à sa guérison et à son salut. Il est donc logique pour Luther que la justification soit un processus purement extrinsèque : Dieu jette sur le pécheur le manteau des mérites de Jésus-Christ et le déclare justifié, tandis que le pécheur reste intérieurement ce qu’il est, sans la moindre transformation de son être.

Pour les catholiques, la justification est un vrai passage intérieur de l’état de pécheur à l’état de justifié et sa déclaration extérieure va de pair avec cette transformation de son âme par la grâce. Saint Paul appelle les premiers chrétiens des purifiés, des justifiés, des sanctifiés, des bien-aimés de Dieu.

 

La négation de la liberté conduit nécessairement Luther a déclarer vaine, voire téméraire, toute initiative humaine surnaturelle ou toute action de l’Église, ceci avec toutes les conséquences qui en découlent : la notion d’un sacrifice propitiatoire contredit directement selon lui les institutions du Christ, une « satisfaction vicaire » de l’Église et de ses membres revient à un mépris des mérites du Christ et en fin de compte à un blasphème contre Dieu. Les notions de mortification, de pénitence, de renoncement et de sacrifice perdent tout leur sens et ne sont admises éventuellement que comme signes lointains de la foi.

Enfin, la foi n’est plus pour Luther une participation à la connaissance de Dieu et l’acceptation de sa révélation, mais plutôt une sorte de confiance aveugle et irrationnelle dans les mérites du Christ [2].

De la négation du libre arbitre de l’homme suivent deux conséquences fondamentales : d’une part tout l’ordre moral s’écroule et d’autre part il ne peut plus y avoir de créatures transformées par la grâce de Dieu, à savoir des saints.

 

— Voyons quelques exemples de changement dans la morale.

Dans la vie quotidienne, la morale conjugale protestante diffère sensiblement de la morale conjugale catholique ; il suffit pour s’en rendre compte de considérer le nombre des naissances dans les régions catholiques et de le comparer avec le nombre d’enfants dans les régions protestantes.

Dans la vie personnelle, la conception protestante change profondément les mentalités. Des statistiques montrent par exemple que le prêtre catholique meurt dix ans plus jeune que le pasteur protestant. À cela plusieurs raisons : le prêtre catholique s’offre chaque jour au saint sacrifice de la messe comme victime expiatoire avec le Christ et donne sa vie pour ses brebis, il doit se lever de bon matin pour dire son bréviaire, entendre les confessions ; il doit administrer même la nuit l’extrême-onction aux malades ; il meurt d’un cœur brisé par l’amour de Dieu et des âmes. Le pasteur protestant vit autrement : il est le président de la communauté, prépare pendant la semaine son sermon et le chant communautaire, organise sa paroisse et célèbre de temps en temps la cène avec sa communauté ; il n’a pas de sacrifice à célébrer, de confession à entendre, de viatique à porter, d’extrême-onction à administrer, il vient le dimanche dans son église qui est plutôt une salle de réunion que la maison du Dieu vivant, pour la refermer après l’accomplissement de la cérémonie jusqu’au dimanche suivant.

Le réformateur Calvin reprend la doctrine de Luther sur le péché originel, la justification et la négation du libre arbitre et pousse ses conclusions jusqu’au bout. Si l’homme ne peut rien dans l’œuvre de son salut, il existe une prédestination pour le ciel et une pour l’enfer. L’homme ne peut en aucune manière changer son destin.

Comment sait-on si on est prédestiné pour le ciel ? Principalement par l’abondance des bénédictions temporelles de Dieu. Chacun désirant prouver qu’il est prédestiné pour le ciel, tout  bon calviniste va essayer d’augmenter le plus possible « les bénédictions temporelles de Dieu. » Les statistiques démontrent de manière évidente une grande différence dans la prospérité entre catholiques et protestants, entre pays catholiques et pays protestants.

 

— Un mot maintenant au sujet des saints : non seulement de fait il n’y en a pas dans le protestantisme, mais en droit il ne peut y en avoir. Un saint est un homme renouvelé et transformé par la grâce de Dieu, il est passé de l’état de péché à l’état de justice, non pas en vertu de ses propres mérites, mais par l’action de Dieu et l’efficacité de sa grâce qui purifie, illumine, fortifie et sanctifie son âme par la vertu de la Croix de Jésus-Christ ; mais, par sa volonté libre, surélevée par la grâce, le saint a dû fournir sa coopération vertueuse, souvent héroïque, à l’action divine.

Être un saint signifie être l’ami de Dieu, participer à la vie de la Sainte Trinité, développer pleinement en soi les grâces du baptême et de la confirmation, et entrer dans l’imitation vivante du Christ dans une vie de renoncement à soi-même et de recherche intérieure des vertus. Le saint est un sarment vivant de la vigne vivante qu’est le Christ. Il est élevé bien au-dessus de ses forces purement humaines, sa conversation déjà ici-bas est au ciel.

Parce que le protestantisme nie cette collaboration harmonieuse entre la grâce divine et la liberté humaine, parce qu’il nie aussi la conformation de l’âme chrétienne à l’âme du Christ, il peut posséder de grands hommes, et même des hommes vertueux, mais il ne peut avoir des saints.

 

On peut, dans ce contexte, citer la parole de saint Paul : « Maintenant, je suis plein de joie dans mes souffrances pour vous et, ce qui manque aux souffrances du Christ en ma propre chair, je l’achève pour son corps qui est l’Église » (Col. 1/24). Intrinsèquement parlant il ne manque rien à la grâce du Christ ; toutefois il a voulu, non par nécessité, mais par pure bonté et par l’effet de son immense miséricorde, nous faire participer à son œuvre de rédemption, comme la bienheureuse Élisabeth de la Trinité l’exprime de façon merveilleuse dans sa prière : « O mon Christ Aimé, crucifié par amour, venez à moi comme Adorateur, comme Réparateur et comme Sauveur (...). Qu’il se fasse en moi comme une incarnation du Verbe ; que je lui sois une humanité de surcroît, en laquelle il renouvelle tout son mystère. »

À cause de l’absence de la notion et de la réalité du sacrifice expiatoire et de la satisfaction dans la communion des saints, il manque aux protestants un élément fondamental de toute vie chrétienne : le très saint sacrifice de la messe, l’union des âmes avec la Victime divine de nos autels. La vie des catholiques est une sainte messe vécue, un confiteor, un gloria, un credo, une offrande continuelle, une consécration et une communion, c’est-à-dire l’union de l’âme à son Créateur, Sauveur et Juge.

Luther combat logiquement l’offertoire de la messe et le canon romain comme une abomination. Il introduit très vite une liturgie réformée, expurgée du caractère sacrificiel, tout au moins du caractère sacrificiel expiatoire et impétratoire, laissant subsister un sacrifice de louange et d’action de grâce. Les paroles de la consécration prennent un caractère narratif, le latin est remplacé par la langue vernaculaire, la communion est distribuée sous les deux espèces.

La réalité du saint sacrifice de la messe est liée à la réalité de notre vie chrétienne qui est un combat spirituel (Luc 5/13), une maturation, un effort et une montée jusqu’à ce que l’âme atteigne la lumière de l’éternité. Ce feu du Saint-Esprit, que nous, catholiques, recevons chaque jour dans la sainte communion, nous donne l’esprit missionnaire et apostolique. Quel spectacle, que de voir ces armées d’apôtres de Jésus et de Marie traverser le monde pour annoncer l’Évangile, semer la parole divine dans la sueur et parfois dans le sang versé ; que le protestantisme est pauvre en comparaison de l’apostolat de l’Église missionnaire !

Quelle douleur alors pour les catholiques de voir le protestantisme s’établir à l’intérieur de l’Église, de constater la façon dont le saint sacrifice de la messe se transforme en repas communautaire, le prêtre en président d’assemblée, les autels en tables, le sanctuaire en salle de réunion vide et froide ! Comme il y a quatre cent cinquante ans, c’est la communauté qui se célèbre elle-même, qui remplace la présence du Dieu vivant sur cette terre. La vérité révélée objective cède la place à la libre conscience ; la soumission, l’obéissance et le service silencieux font place à l’émancipation et même aux droits de l’homme. Le catholique moderne ne veut plus s’agenouiller pour recevoir la communion sur la langue, il est adulte, il peut se servir lui-même. L’Église qui est unité de foi, de culte et de gouvernement se dissout complètement pour faire place à un rassemblement d’innombrables opinions et courants divers, à une liturgie créative et subjectiviste, aux errements de la libre conscience. Le caractère surnaturel de l’Église, et spécialement de sa liturgie, disparaît au profit de l’ordre naturaliste, humain, libéral.

Il n’est pas difficile de découvrir la parenté d’esprit qui existe entre le protestantisme et le néo-catholicisme. Être catholique signifie être humble, accepter dans un esprit de dépendance absolue la révélation de Dieu, vivre comme un enfant dans la maison du Père. Derrière le protestantisme se cache l’antique mot d’ordre donné par l’éternel révolté : « Vous serez comme Dieu. » Le protestant comme le néo-catholique ne veut se soumettre ni dans son esprit ni dans sa volonté ni par son attitude extérieure, il ne s’agenouille pas. « Non serviam » , telle est sa devise.

 

 

IV — « SOLUS DEUS » (DIEU SEUL)

 

Le catholique affirme que le salut est communiqué par des causes secondes, c’est-à-dire par l’Église et son ministère sacerdotal, par les saints et leur intercession, tout spécialement par la Bienheureuse Vierge Marie. Le protestant au contraire prétend que le salut est donné directement par Dieu ; en conséquence, les sacrements ne sont plus en première ligne des canaux de la grâce, mais des signes de la communauté, des symboles d’initiation.

Pour répondre à cette grave erreur, il faut dire en premier lieu que Dieu lui-même a voulu et a établi le gouvernement du monde par des causes secondes, ceci dans le domaine naturel comme dans le domaine surnaturel. Dans l’ordre de la foi et de la grâce, cela se révèle immédiatement dans le mystère de l’Incarnation et dans le prolongement de l’Incarnation qu’est l’Église avec sa hiérarchie, son sacrifice et sa vie sacramentelle. On ne peut séparer Dieu, le Christ et l’Église. « Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie » (Jn 20/21), dit le Seigneur aux apôtres, c’est-à-dire avec la même mission, la même autorité et la même efficacité. En conséquence, si le Christ s’est dit la seule voie vers le Père, l’Église est la seule voie vers le salut éternel. À ses apôtres, le Seigneur a confié le trésor de la foi, le depositum fidei, et son trésor de la grâce, le depositum gratiæ ; les sacrements apparaissent comme l’humanité prolongée de Jésus-Christ, car à travers l’humanité du Christ se manifeste son Être divin.

En second lieu, le Seigneur a commandé de plusieurs façons et de manière expresse à ses apôtres de continuer sa mission : « Faites ceci en mémoire de Moi. » (Luc 22/14). « Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. » (Mt 28/19). « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez. » (Jn 20/23). « Je serai avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28/20). Chez saint Jacques, nous apprenons déjà l’administration du sacrement de l’extrême-onction (Jc 5/14 et s.).

Ainsi l’Église est vraiment la voie de l’homme vers Dieu parce que le Christ est l’unique médiateur entre le ciel et la terre, entre Dieu et les hommes. Il est la Voie, la Vérité et la Vie. Toutefois Dieu, dans son mystère insondable, a voulu faire participer l’homme à l’œuvre du salut par le sacerdoce royal et donc hiérarchique, par l’intercession de ses saints, par le labeur des chrétiens et par la communion des saints. Un passage des Actes des apôtres anéantit l’erreur de Luther : saint Paul sur le chemin de Damas, aveuglé par la lumière de Dieu qu’il a reçue directement, n’a recouvré la vue que par la prière et l’imposition des mains d’Ananie, c’est-à-dire par une médiation humaine.

Luther insulte le pape en le désignant comme Antéchrist, il rejette le sacerdoce ministériel en le remplaçant par le sacerdoce commun des fidèles. Le culte des saints et la foi en leur intercession s’écroulent dans le protestantisme. Puisqu’il n’y a plus de magistère, puisque la seule source de la révélation est la Sainte Écriture, lue et interprétée infailliblement par tout chrétien, chacun devient alors sa propre règle de foi. Ainsi est posé le fondement de la division du protestantisme en mille et mille dénominations différentes et il n’y a qu’un pas à faire pour arriver à l’indifférentisme complet. Si de nos jours on échange des idées avec un protestant sur les différences de foi entre catholiques et protestants, il répond de façon stéréotypée : « Mais nous adorons tous le même Dieu. »

On n’a pas non plus besoin de se jeter aux pieds du prêtre pour obtenir par lui le pardon de Dieu pour ses péchés ; on demande directement pardon à Dieu. Ainsi le pasteur protestant n’a-t-il pas besoin d’une ordination, d’un pouvoir spécial pour absoudre le péché ; il est simplement le représentant de la communauté chrétienne ; il lui faut certainement quelques études spéciales, mais non pas la transmission d’un pouvoir spirituel.

Avec la ruine de l’Église dans son mystère et dans son ministère est abolie spécialement la dévotion à la très sainte Vierge. Sa médiation universelle n’a aucune place dans le système protestant, comme n’a pas de place l’intercession des autres saints

Pour quelle raison Dieu a-t-il voulu gouverner le monde par des causes secondes et ceci tout spécialement dans l’ordre surnaturel  ? Pour quelle raison a-t-il voulu un magistère infaillible, un ministère sacerdotal et l’intercession des saints ? La première raison découle de notre nature humaine, la seconde de notre nature déchue. Dieu, infini, invisible et éternel, a voulu dans sa bonté infinie que nous puissions nous approcher de Lui par l’intermédiaire de ses créatures finies, visibles et mortelles comme nous. Si Moïse a dû se voiler le visage après avoir eu la vision de Dieu sur le mont Sinaï, combien il nous serait difficile d’approcher Dieu directement !

Depuis la chute, Dieu qui est le meilleur médecin et pédagogue veut nous soumettre aux éléments sensibles pour guérir les plaies de notre âme ; il fait que le salut dépende de quelques gouttes d’eau, d’un peu d’huile, de quelques miettes de pain ou de quelques gouttes de vin, de l’acte qui consiste à nous jeter aux pieds d’un prêtre, homme pécheur comme nous, pour lui confesser nos péchés. Quelle leçon pour l’homme et son orgueil !

Les protestants veulent, soi-disant, être fidèles au Christ ; pourtant ils rejettent les institutions qu’il a fondées au prix de son sang, ils refusent ceux qu’il a choisis pour continuer son œuvre sur la terre. Puisqu’ils ne comprennent pas le principe de l’analogie, ils ne comprennent pas le Christ communiqué et répandu à travers le temps et l’espace.

Cette quatrième erreur de Luther mène nécessairement à l’ère des pentecôtistes et des charismatiques. D’après eux, chacun reçoit directement le Saint-Esprit, sans passer par une hiérarchie, un sacerdoce ni l’intercession de la très sainte Vierge. On parle d’une nouvelle ère de l’Église qui n’est rien d’autre que l’aboutissement des principes erronés de Luther.

Sans doute, il y a une étape de préparation à cette monstrueuse hérésie dans l’introduction commune de la notion du Peuple de Dieu ; ce terme se trouve originellement dans l’Ancien Testament, désignant le peuple élu avec sa hiérarchie sacerdotale, mais il prend un sens démocratique sous l’inspiration du protestantisme et insinue aujourd’hui la négation de la constitution hiérarchique de l’Église et de son sacerdoce.

Le canon 204 du nouveau droit canon qui stipule que chaque fidèle participe directement à la dignité sacerdotale, prophétique et royale du Christ est dès lors absolument à rejeter comme revenant tout simplement, dans le contexte actuel, à une négation du sacerdoce ministériel.

 

Encore une erreur de Luther, très lourde de conséquence et de portée : le rejet de l’autorité papale et sacerdotale entraîne pour Luther la nécessité vitale de rechercher une autorité extra-ecclésiastique, s’il veut échapper à l’anarchie totale, anarchie qui a été bien près de s’installer parmi ses adhérents. Cette autorité, il l’a trouvée auprès des princes et il soumet ainsi sa secte à leurs intérêts. Il est intéressant d’observer comment, tout au long de son histoire, le protestantisme s’est  livré à l’autorité séculière, même despotique : en 1933, Hitler est arrivé au pouvoir grâce aux votes massifs des protestants tandis que les régions catholiques rejetaient son NSDAP ; de même le régime communiste d’Allemagne de l’Est a pu compter sur la collaboration fidèle des pasteurs protestants.

 

 

CONCLUSION

 

Avec ses quatre « soli », Luther détruit la morale chrétienne, l’œuvre du Saint- Esprit dans les âmes et toute la chrétienté.

La morale chrétienne d’abord, parce que sans le libre arbitre toute morale reçoit son coup de grâce. Nous avons une illustration des fruits d’une telle pensée dans ces paroles de Luther : « Pèche fortement, mais crois encore plus fortement. »

Les fruits les plus beaux de l’œuvre du Saint-Esprit dans les âmes, ce sont les saints, qui cependant sont détrônés par Luther, même s’il a conservé par inconséquence pendant sa vie une certaine dévotion envers la très sainte Vierge. À celui qui refuse le sacerdoce se ferment les sources de la grâce : à celui qui nie la sainte messe se dérobe le Seigneur crucifié et glorifié.

Finalement, Luther détruit toute la chrétienté bâtie sur la coopération harmonieuse entre la liberté et la grâce, entre Dieu et l’homme sous sa dépendance. La chrétienté, fondée sur l’irruption de l’éternel dans le temps, consiste dans les institutions que le Christ nous a laissées dans son sang rédempteur : le sacrement de mariage et la famille, les monastères, couvents et séminaires, le sacerdoce et la papauté, les écoles catholiques et l’État catholique où le souverain participe en vertu de sa charge à l’autorité de Dieu. Dans sa structure hiérarchique, la chrétienté est le reflet de la cour céleste, une manifestation visible de la Jérusalem d’en-haut.

Luther déclare que le mariage est une affaire purement profane, que les vœux religieux ne sont pas d’origine divine, mais humaine, voire un abus grave. Avec sa révolte contre l’Église et l’empereur, il verse dans l’esprit révolutionnaire.

 

Nous nous gardons bien  de juger les protestants pris dans leur individualité ; un certain nombre se trouvent dans l’erreur invincible, mais la plupart ont adopté l’indifférentisme. Par pur amour pour Notre Seigneur crucifié, nous leur demandons instamment de réfléchir sur leur misère volontaire qui les éloigne de la maison du Père, de réintégrer l’unique bercail et le sein de l’unique pasteur afin d’édifier avec nous sous la protection maternelle de Marie et de tous les saints le royaume du Divin Cœur sur cette terre et de servir avec désintéressement sa sainte Église bâtie par Lui sur Pierre.

 





[1] — La foi vient de la prédication, Rom 10/17.

[2] — Pour couvrir leur éloignement de l’ordre éternel de Dieu, les protestants remplacent la notion de vérité par celle de la sincérité. Ce n’est pas le dogme qui importe, disent-ils, mais la sincérité avec laquelle on se confie au Christ. Ils oublient que la sincérité suppose justement la vérité si elle ne veut pas devenir une sincérité purement subjective, une sincérité dans l’erreur. Ceci comporte des conséquences dans la vie pratique : le catholique est absolument sûr de sa foi, mais il tremble pour son salut. Le protestant au contraire n’est pas certain de sa foi, mais ne doute pas de son salut s’il a confiance dans les mérites du Christ. Pour garder cette confiance, il est obligé à de constants efforts intérieurs, ce qui lui donne un comportement extérieur tendu et sombre par opposition à la sérénité et à la gaieté catholique, même dans la souffrance.

 

 

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Franz Schmidberger en a été le Supérieur général, à la suite de Mgr Marcel Lefebvre.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 4

p. 14-26

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