Petite chronique thomiste
Foi et raison
Le semi-fidéisme
DANS cet extrait du Prœmium de l’opuscule théologique Responsio ad fr. Joannem Vercellensem, de articulis XLII, saint Thomas explique clairement le tort que provoquent ceux qui veulent appuyer des doctrines scientifiques sur la foi.
Plures horum articulorum ad fidei doctrinam non pertinent, sed magis ad philosophorum dogmata. Multum autem nocet talia quæ ad pietatis doctrinam non spectant, vel asserere vel negare quasi pertinentia ad sacram doctrinam. Dicit enim Augustinus in V Confess., cap. V (PL 32/709) : | Plusieurs de ces articles ne concernent pas la foi, mais plutôt les doctrines des philosophes [1]. Or il est très nuisible, au sujet de telles choses qui ne concernent pas la doctrine de la religion, de les affirmer ou de les nier comme si elles appartenaient à la sacrée doctrine. Saint Augustin dit, en effet, au 5ème livre des Confessions : |
“Cum audio christianum aliquem “ista, scilicet quæ philosophi de “cælo aut stellis, et de solis et lunæ “motibus dixerunt, nescientem, et “aliud pro alio sentientem, patienter “intueor opinantem hominem : nec “illi obesse video, cum de te, “Domine creator omnium nostrum, “non credat indigna, si forte situs et “habitus creaturæ corporalis “ignoret ; obest autem, si hæc ad “ipsam pietatis doctrinam pertinere “arbitretur, et pertinacius affirmare “audeat quod ignorat.” | “Quand j’entends un chrétien parler de ces “choses (ce que les philosophes disent du “ciel ou des étoiles ou des mouvement du “soleil ou de la lune) en ignorant, ou “avancer quelque opinion erronée, je sup“porte avec patience l’erreur de cet homme ; “pourvu qu’il ne croie rien qui soit indigne “de vous, Seigneur, Créateur de l’univers, “quel tort peut lui faire l’ignorance de la “nature, des vrais rapports des objets créés ? “Mais son ignorance lui serait funeste, s’il “pense que ces choses rentrent “nécessairement dans la doctrine de la “piété et qu’il ose soutenir avec opiniâtreté “ce qu’il ignore.” |
Quod autem obsit, manifestat Augustinus in I super Genesim ad litteram, cap. XIX : “Turpe est nimis “et perniciosum, ac maxime “cavendum, ut christianum de his “rebus quasi secundum christianas “litteras loquentem ita delirare “quilibet infidelis audiat, ut, “quemadmodum dicitur, toto cælo “errare conspiciens risum tenere vix “possit. | Que cela soit nuisible, saint Augustin le manifeste au premier livre du Commentaire sur la Genèse au sens littéral : “Il serait très “honteux, pernicieux même, et on doit “l’éviter par dessus tout, qu’un infidèle en “entendant parler de ces choses, comme s’il “en parlait selon les Saintes Écritures, et en “le voyant se tromper sur ces matières, “comme on dit, de toute la distance qui “sépare le ciel de la terre, ne pût s’empêcher de rire. |
“Et non tam molestum est quod “errans homo rideatur sed quod “auctores nostri ab eis qui foris “sunt, talia sensisse creduntur ; et “cum magno eorum exitio de “quorum salute satagimus, “tamquam indocti reprehenduntur, atque respuuntur.” | “Ce n’est pas qu’il soit bien fâcheux qu’un “homme qui se trompe soit l’objet d’un “sourire moqueur, mais le mal est que ceux “qui ne sont point des nôtres puissent croire “que nos auteurs ont pensé ainsi, ce qui les “ferait critiquer et rejeter comme des auteurs “dépourvus de science, au grand détriment “de ceux dont le salut nous est à cœur.” |
Unde mihi videtur tutius esse ut hæc quæ philosophi communius senserunt, et nostræ fidei non repugnant, neque sic esse asserenda ut dogmata fidei, licet aliquando sub nomine philosophorum introducantur ; neque sic esse neganda tamquam fidei contraria ; ne sapientibus huius mundi contemnendi doctrinam fidei occasio præbeatur. | Si bien qu’il me semble plus sûr, au sujet des opinions communes des philosophes qui ne sont pas en contradiction avec notre foi, d’une part de ne pas les affirmer comme des dogmes de foi, même si quelquefois on les utilise sous l’autorité des philosophes, et d’autre part de ne pas les nier comme contraire à la foi, de peur que ce ne soit une occasion pour les sages de ce monde de mépriser la doctrine de la foi. |
Crombette et certains de ses disciples disent que la Bible ne nous a pas été donnée seulement pour nous instruire du salut, mais aussi pour nous révéler certaines vérités de l’ordre scientifique, par exemple la position de « l’axe du monde » ou encore les époques des diverses glaciations. Ce n’est pas l’opinion de saint Thomas, telle qu’il l’expose au Quodlibet 7, q. 6, a. 1.:
Sacra Scriptura ad hoc divinitus est ordinata ut per eam nobis veritas manifestatur necessaria ad salutem. | L’Écriture sainte a été ordonnée par Dieu à ce que, par elle, nous soit manifestée la vérité nécessaire au salut. |
Il y a parfois des vérités de l’ordre naturel qui sont révélées [2] par la Bible ; saint Thomas ne l’ignorait pas. Mais, à la suite de saint Augustin, il nous invite dans le Quodlibet 4, q. 2, a. 2 à la plus grande prudence dans l’interprétation de ces textes, tout en maintenant bien entendu l’inerrance de la Bible :
In sacra Scriptura, quæ mentiri non potest, expresse dicitur aquas esse super cælum (Cf. Gn 1/7 et Ps 147/4-5) Et ideo, sicut Augustinus dicit in II super Gen. ad litteram : | Dans l’Écriture sainte, qui ne peut mentir, il est dit expressément qu’il y a de l’eau sur le ciel (...) C’est pourquoi, comme le dit saint Augustin au deuxième livre du Commentaire sur la Genèse au sens littéral : |
“Quoquomodo vel qualescumque “aquæ ibi sint, esse ibi eas minime “dubitemus. Major quippe est “Scripturæ huius auctoritas quam “omnis humani generis capacitas. | “De quelque manière que ces eaux y “soient et quelles qu’elles soient, ne “doutons pas qu’elles y soient. En effet “l’autorité de cette Écriture est plus “grande que la capacité de tout le genre “humain. |
Sed, sicut Augustinus, I eiusdem libri, dicit, “Turpe est nimis et perniciosum... | Mais comme le dit saint Augustin au premier livre de ce commentaire : “Il serait très honteux, pernicieux même... (cf le premier texte) |
Et ideo, sicut ipse subjungit, multiplices expositiones ipse posuit in verbis Genesis, ut sic accipiatur una expositio, quod alteri expositioni non præjudicetur, quæ forte melior est. | C’est pourquoi, comme il le dit ensuite, il propose diverses explications des paroles de la Genèse en sorte qu’on prenne une explication sans préjuger d’une autre explication peut-être meilleure. |
Sic ergo quod dicitur de aquis supra cælos existentibus, multipliciter intelligi potest. | Ainsi ce qui est dit des eaux qui sont au dessus des cieux peut s’entendre de diverses manières. |
Et saint Thomas propose diverses explications possibles :
— Ces eaux peuvent signifier l’eau des nuages qui sont au dessus de l’air où se trouvent les oiseaux ; opinion que saint Augustin qualifie de « très digne » parce qu’elle n’est pas contraire à la foi et qu’elle est facile à croire.
— Si on entend par « firmament » le ciel où sont situés les astres, deux solutions semblent encore possibles à saint Thomas :
• Soit ce ciel est composé des mêmes éléments (opinion d’Empédocle) que ceux que nous connaissons ici-bas ; dans ce cas il peut très bien y avoir au-delà encore de l’eau telle que nous la connaissons.
• Soit ce ciel est fait de « feu » (opinion de Platon) ou d’un élément inconnu ici-bas (opinion d’Aristote) et dans ce cas il paraît improbable à saint Thomas qu’il y ait de l’eau identique à l’eau d’ici-bas. En effet il faudrait supposer un miracle et saint Thomas, à la suite de saint Augustin, pense que Dieu a créé les choses d’une manière conforme à leur nature sans faire de miracles inutiles [3].
Mais cette expression « les eaux » peut désigner la matière corporelle, comme au tout début de la Genèse, selon l’explication de saint Augustin ; ou bien elle peut désigner un corps ayant l’apparence diaphane de l’eau, de même, dit saint Thomas, qu’on parle d’un ciel de feu parce que ce ciel aurait la splendeur du feu.
On voit ici que saint Thomas n’hésite pas, après saint Augustin, à utiliser cette règle : la Bible n’emploie pas un langage scientifique, mais l’écrivain sacré parle « selon les apparences ». Une telle règle, redonnée de nos jours par Léon XIII dans son encyclique Providentissimus, apparaît moderniste à Crombette et à ses disciples, à cause de leur semi-fidéisme.
Voici un autre texte où saint Thomas refuse d’admettre un miracle lors de la création du monde par Dieu. Il répond à un objectant qui pense que l’enfer est au centre de la terre et que cet espace vide n’est pas écrasé par le poids de la terre grâce à un miracle :
Responsio de articulis XXXVI, art. 24 : Si autem dicatur hoc miraculum fieri divina virtute, nulla subest miraculi ratio. Præparatio autem inferni ab initio mundi fuit, secundum illud (Is 30/33) : Præparata est ab heri Tophet, secundum expositionem Glossæ. In prima autem rerum institutione non est considerandum quid Deus facere possit, sed quid natura rerum habeat ut fiat, sicut Augustinus dicit II Super Genes. ad litteram (cap. 1 ; PL 34/263) | Si on dit que c’est un miracle réalisé par la puissance de Dieu, il n’y a aucune raison de miracle. Car l’enfer a été préparé dès le commencement du monde selon la parole l’Isaïe : Tophet a été préparé hier (avec l’explication de la Glose). Mais lors de la première institution des choses, il ne faut pas considérer ce que Dieu peut faire, mais ce que la nature des choses réclame qu’il soit fait, selon saint Augustin. |
Remarquons au passage que cette opinion de saint Thomas s’oppose aux théories des fondamentalistes qui voudraient expliquer par des miracles le fait que la terre ait l’apparence d’être vieille de plusieurs milliards d’années, alors que, selon eux, la Bible dit qu’elle n’a que 6000 ans. Dieu, disent-ils, aurait pu créer les choses avec une « apparence d’âge », comme lors du miracle de Cana où Notre Seigneur a fait un vin qui avait l’apparence d’un vieux vin, ou comme lors de la création d’Adam qui fut adulte dès le premier jour de sa vie.
Dans le miracle de Cana, nous sommes en face d’un miracle et il n’y a aucun inconvénient à ce que Dieu ait « perfectionné » son miracle en vieillissant instantanément le vin. Dans le cas d’Adam, il est naturel à l’homme d’être éduqué par sa famille et la société : il fallait donc que Dieu fasse le premier homme d’une façon « spéciale ». Mais pour le reste de la création il n’y a pas de raison d’invoquer de telles exceptions pour mettre en doute les dates proposées par les scientifiques, si ces dates reposent sur des faits assurés.
Dans l’article « Raison et foi », est cité un mot de saint Irénée faisant remarquer aux gnostiques du deuxième siècle qu'on se fait chrétien non pas pour devenir savant, mais pour se sauver. C’est aussi l’opinion de saint Thomas qui commente ainsi le verset 9 du chapitre 1er de l’Épître aux Éphésiens (« Pour nous faire connaître le mystère de sa volonté ») :
Sapientia nostra non est ut sciamus naturas rerum et siderum cursus et huiusmodi, sed in solo Christo : « Non enim iudicavi me scire aliquid inter vos, nisi Christum Jesum ... » (I Cor 2/2). | Notre sagesse n’est pas de connaître la nature des choses ou le cours des astres ou d’autres choses de ce genre, mais elle consiste dans le Christ seul : « Je n’ai pas jugé devoir savoir quelque chose parmi vous, sinon Jésus-Christ ... » |
L’intelligence de la foi
La raison peut parvenir à une certaine intelligence de la foi en se mettant à son service pour l’œuvre de la théologie, la doctrina sacra, ainsi qu’il a été dit dans l’article « Raison et foi » (1ère partie).
Dans cette petite phrase tirée du prologue de saint Thomas à son Commentaire des Sentences (q. 1, a. 3, qcla 3), on peut voir une belle explication du sous-titre du Sel de la terre, Intelligence de la foi :
Ratio manuducta per fidem excrescit in hoc ut ipsa credibilia plenius comprehendat, et tunc ipsa quodammodo intelligit. | La raison conduite par la foi en arrive au point de saisir plus pleinement les objets de la foi et alors, en quelque sorte, elle les « intellige ». |
La vérité
Saint Thomas d’Aquin commente ce passage de Denys l’Aréopagite (De divinibus nominibus, c IV, Comm. de saint Thomas l IV, § 329) : « (la lumière intelligible) purifie les yeux des intelligences de la lie qui les recouvre et qui leur vient de l'ignorance, elle les meut et les ouvre, eux qui étaient fermés à cause de la profondeur des ténèbres. »
Circa primum, considerandum est quod corporalis tenebra, tria facit in corporibus : primo enim reddit ea squalida et sordida ex eo quod non studiose purgantur quae in tenebris sunt ; | On doit considérer que l’obscurité corporelle fait trois choses dans les corps : d’abord elle les rend sales et repoussants, du fait qu’on ne nettoie pas avec soin ce qui est dans les ténèbres. |
secundo, tenebrae reddunt animalia immobilia, unde plerisque animalium naturale est ut in nocte quiescant et in die moveantur, quia per lucem diriguntur in motu, videntia quo vadunt ; | Deuxièmement les ténèbres mettent les vivants dans l’immobilité. Il est naturel, en effet, à la plupart des animaux, de se reposer la nuit et de se mouvoir le jour, parce qu’ils sont dirigés dans leurs mouvements par la lumière qui leur fait voir où ils vont. |
tertio, tenebrae corporales concludunt, ut in tenebris aliquis non praeparet se ad aliquid agendum et naturaliter aliquam pigritiam ingerunt. | Troisièmement, les ténèbres corporelles enferment, du fait que personne ne se dispose à faire quelque chose la nuit, et qu’elles amènent naturellement à une certaine paresse. |
Et haec tria facit etiam spiritualis tenebra, idest ignorantia veritatis : primo enim, contrahuntur ex ea sordes non solum errorum in intellectu, sed etiam pravarum affectionum in affectu et inordinatio actionum in actu, dum mala quae ignorat homo nec vitat nec purgat ; | Ces trois choses, l’obscurité spirituelle, c’est-à-dire l’ignorance de la vérité, les produit : d’abord, en effet, elle attire les souillures non seulement des erreurs dans l’intelligence, mais aussi des passions déréglées dans la volonté et du désordre dans les actes. Ceci parce que l’homme n’évite pas les maux qu’il ignore et ne s’en purifie pas. |
secundo, tenebra reddit homines otiosos, qui, dum habent ignorantiam boni quod est finis et viae qua ad ipsum pervenitur, non se movent ad finem consequendum ; | Deuxièmement l’obscurité (spirituelle) rend les hommes oisifs. En effet, comme ils ignorent le bien qui est leur fin et le chemin pour l’atteindre, ils ne se meuvent pas pour l’atteindre. |
tertio, reddit eos conclusos, quia dum non cognoscunt bonum, non aperitur eorum affectus per desiderium ad capiendum ipsum intra se. | Troisièmement, elle les enferme, car, ne connaissant pas le bien, leur volonté n’est pas ouverte par le désir de le prendre en elle. |
Sed haec tria removet intelligibile lumen, idest cognitio veritatis : et quantum ad primum, dicit quod intelligibile lumen mundat intellectuales oculos ipsarum, scilicet animarum, a faece, idest immunditia, circumposita ipsis, idest superveniente eis ex ignorantia ; | Mais ces trois maux, la lumière intelligible, c’est-à-dire la connaissance de la vérité, les écarte. Quant au premier de ces maux, Denys dit que la lumière intelligible purifie les yeux de leur intelligence, c’est-à-dire les yeux de leur âme, de la lie, c’est-à-dire de la souillure qui les recouvre, c’est-à-dire qui survient en eux du fait de l’ignorance. |
quantum ad secundum, dicit: et movet, scilicet ad bene agendum ; | Quant au deuxième, il dit : et les meut à savoir les meut à bien agir. |
et quantum ad tertium, dicit: et aperit, idest apertos reddit ad recipiendum per desiderium, conclusos, idest qui prius erant conclusi tenebris aggravantibus, idest tarditatem quamdam ad bonum immittentibus. | Et quant au troisième, il dit : et les ouvre, c’est-à-dire leur donne l’ouverture nécessaire pour recevoir, alors qu’ils étaient fermés par d’accablantes ténèbres, à savoir les ténèbres qui amènent une sorte de lenteur à faire le bien. |
Quia ergo conclusi erant, indigebant aperitione ; quia aggravati, indigebant motione. | Parce qu’ils étaient clos ils avaient besoin d’être ouverts, parce qu’ils étaient alourdis, il leur fallait être mus. |
[1] — Nous dirions aujourd’hui “des scientifiques”, car les exemples donnés par saint Thomas montrent bien qu’il s’agit de science (au sens moderne du mot). Au temps de saint Thomas, la philosophie et les sciences de la nature n’étaient pas nettement séparées.
[2] — Révélées per accidens (accidentellement) dira le théologien.
[3] — Saint Thomas le dit plus clairement encore dans un autre texte que nous citons juste après.

