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+ La restauration de la culture chrétienne.

 

Première lecture :

Culture de la restauration rapide ou rapide restauration de la culture ?

 

TOUT le monde sait ce qu'est un fast-food : il s'agit d'un de ces restaurants d'origine américaine qui offrent à leur clientèle des hamburgers, des hot-dogs, des frites, du Coca-cola et qui fleurissent dans nos villes sous les noms de McDonald’s, Quick, Burger King, etc. Les « recommandations officielles pour la langue française » proposent à la place de fast-food le mot « restauration rapide ».

Le fast-food, la restauration rapide, est une des plus évidentes manifestations du mode de vie nord-américain. On pourrait, sans exagération, appeler la culture américaine une « culture de la restauration rapide ». C'est pourtant de ce continent que nous vient un ouvrage étonnant qui veut, au contraire, promouvoir une rapide restauration de la culture, comprenons de la civilisation, et principalement de la culture ou civilisation chrétienne. Une restauration rapide, parce qu'elle doit s'effectuer avant la destruction définitive des restes de la civilisation, avant la plongée sans retour dans la barbarie.

Nous vivons, en effet, la plus grande décadence que le monde ait jamais connue. Elle se manifeste dans tous les domaines, intellectuel, moral, politique, artistique, sentimental, culinaire, médical, etc. Cette décadence est profondément aggravée, sinon expliquée, par un quasi-écroulement du christianisme et de ses manifestations culturelles.

Comment, dans ces conditions, pourrait-on œuvrer à la restauration de la culture chrétienne, sans être soi-même entraîné dans la dégénérescence ? Autrement dit, comment devons-nous chasser les miasmes mortels de nos propres âmes avant de les dissiper autour de nous ? Telle est la question à laquelle s'est efforcé de répondre John Senior. En sept chapitres, La restauration de la culture chrétienne tente de nous aider à réagir contre le déclin et à renouer avec cette civilisation chrétienne qui est la nôtre.

Pour bien comprendre cet ouvrage, il faut ne jamais oublier que l'auteur en est un Américain. Faute de cette considération, le lecteur s'expose à certaines erreurs préjudiciables. On a dit des Américains qu'ils étaient passés de la barbarie à la décadence sans connaître la civilisation. Le propos est un peu exagéré, mais il est sûr que la « civilisation américaine » est réellement civilisée en tant qu’elle est d'origine européenne et chrétienne.

Cette culture européenne constitue un milieu dans lequel nous baignons naturellement, mais que certains Américains redécouvrent avec stupeur. C'est ce qui explique en partie dans cet ouvrage un ton naïf qui peut agacer parce que l'auteur semble enfoncer des portes ouvertes. Cette naïveté possède pourtant un grand avantage. Un Américain est, en effet, semblable au « Persan » de Montesquieu : il nous fait voir ce qui est tellement évident que nous avons fini par le perdre de vue, tandis que son regard neuf lui permet de le distinguer du premier coup.

Cette naïveté est d'ailleurs certainement volontaire de la part de Senior. Celui-ci semble s’être beaucoup inspiré de Chesterton dans sa démarche et son écriture. Tout le monde connaît le grand apologiste catholique anglais des années vingt qui chercha à rendre à ses lecteurs le bon sens élémentaire à coups de paradoxes, d'énormités et d’affirmations ahurissantes. Les petits chefs-d'œuvre que sont Hérétiques, Orthodoxie, L'homme éternel et Saint Thomas du Créateur déroutent à la première lecture, parce qu'ils prennent tous les problèmes à l'envers – seule manière de les remettre à l'endroit dans un monde qui marche sur la tête. Senior procède comme Chesterton : il crée l'invraisemblance pour faire apparaître à nos yeux fatigués et blasés le vrai qu'ils ne veulent plus voir. Cette part d'ironie « socratique » rend son livre très attachant parce qu'elle libère le lecteur des slogans préfabriqués, standardisés, de la soft-idéologie.

In omnibus, respice finem, nous dit la philosophie : en toutes choses, considérons d’abord le but. Senior nous propose dans son premier chapitre une étude du but même de la culture chrétienne. Il le résume en quelques phrases bien frappées qu’il développera avec bonheur au cours du livre : « Je crois, c’est le thème et la thèse de ce livre, que la vraie dévotion à Marie est maintenant notre unique recours. » (p. 10) « La culture chrétienne est le milieu naturel de la vérité. » (p. 12) « Qu’est-ce que la culture chrétienne ? Essentiellement, la messe. » (p. 13) « Nous devons graver en nos cœurs cette loi fondamentale de l’économie chrétienne : la fin du travail n’est pas le profit mais la prière. » (p. 16) « Ce que je propose n’est pas une réponse à tous nos problèmes, mais un préalable à toute réponse. » (p. 23) « Mais d’abord, soyons sérieux : inutile de parler de restauration de l’Église et de la Cité si l’on n’a pas assez de bon sens pour jeter son poste de télévision. » (p. 25) « La tradition occidentale, assimilant tout ce que le monde gréco-latin apportait de meilleur, nous a donné une culture dans laquelle la foi se développe sainement. » (p. 29)

Senior étudie incidemment ce problème important pour les catholiques de langue anglaise (mutatis mutandis, nous pouvons l’appliquer à notre propre littérature) : que doit lire, avec quoi doit se former un jeune catholique anglophone, étant donné que la « littérature majeure » anglaise n’est pas catholique, mais anglicane ou protestante ? Il résout cette difficulté avec beaucoup de finesse et d’à-propos : c’est une des plus intéressantes parties du livre.

Dans le chapitre suivant, l’auteur examine comment nous pouvons et devons « faire tourner nos pendules à l’envers ». Il nous offre une belle description de la renaissance d’un foyer humain, d’un quartier, d’une ville, d’une civilisation. Il soulève la question de la véritable richesse, celle de l’âme. « Qui est riche ? Qui est pauvre ? Ni en Asie, ni en Afrique, vous ne trouverez une misère spirituelle semblable à la nôtre. » (p. 71)

Dans le troisième chapitre, Senior aborde (entre autres thèmes) la question de la prière, plus précisément du temps qu’il faut donner à la prière. Il affirme sans sourciller que les laïcs doivent y consacrer deux heures et demie par jour (les prêtres quatre et les moines huit). Une telle assertion a de quoi nous faire sursauter. Au temps de la chrétienté, c’était pourtant à peu près la norme générale. Lorsque le père Emmanuel arriva au Mesnil-Saint-Loup, la paroisse était considérée comme peu fervente, étant donné que les hommes n’assistaient pas tous aux vêpres, le dimanche. La norme était donc, pour le dimanche, la prière du matin, la messe, le catéchisme pour adulte (rendu obligatoire par les statuts synodaux), les vêpres, le chapelet et la prière du soir : cela fait largement plus de deux heures et demie. Or, pouvons-nous sérieusement espérer faire notre salut autrement que ne le firent nos pères ? Pouvons-nous échapper à la sentence de Notre-Seigneur : « Il faut prier toujours et ne jamais cesser ? »

Au chapitre suivant, l’auteur a cette affirmation qui peut encore surprendre, puisqu’il ne cesse de montrer la valeur de la doctrine de saint Thomas : « Je ne préconise rien qui ressemble à un renouveau thomiste. Je le crois impossible dans la situation actuelle. » (p. 113) Ce n’est pas que la lumière de saint Thomas soit éteinte ou inadaptée. C’est au contraire parce que les hommes d’aujourd’hui ne sont plus aptes à comprendre saint Thomas, en raison de « l’inculture grandissante » (p. 120). « Depuis le début de ce siècle, note Senior, et pour la première fois depuis le Moyen Age, des jeunes gens se présentaient au séminaire sans bien connaître le latin, ni d’ailleurs aucun des arts libéraux. » (pp. 120-121)

Une grande partie du livre est consacrée à la question de la contemplation, qui est traitée néanmoins ex professo dans le cinquième chapitre, simple mais beau commentaire de quelques phrases de la Règle de saint Benoît.

Pour l’éducateur, le chapitre le plus remarquable est le sixième, qui porte sur l’enseignement, plus précisément sur le but même, la fin de l’éducation. Senior (professeur de littérature et de philosophie) y a condensé toute sa méditation sur sa propre vocation, toute son expérience. On peut dire que ces quelques pages rappellent l’essentiel de toute éducation, de tout enseignement et que c’est pour l’avoir perdu de vue que l’éducation actuelle est « insensée » ou « insignifiante ».

« Quelques-uns des meilleurs esprits de la génération qui me précède ont pensé à tort, écrit-il, que la philosophie et la théologie pourraient être les instruments d'une restauration de la culture. » (p. 11) C'est une erreur parce que la philosophie ou la théologie sont des aboutissements, des couronnements, certainement pas des fondations. Aujourd'hui, un vrai professeur de philosophie ne peut qu'être désespéré : la plupart des élèves ne peuvent pas le comprendre et il ne peut pas se faire comprendre d'eux. Comment faire lire Platon à celui que la « méthode globale » a rendu incapable de voir ce qui est écrit ? à celui dont le vocabulaire est si pauvre que le texte le plus facile lui échappe ? à celui qui, abreuvé de télévision depuis son enfance, possède une faculté d'attention et de concentration ne dépassant pas quelques minutes ? à celui dont l'univers mental se réduit aux dessins animés japonais ?

On ne construit pas un toit sur du vide, en l'absence de fondations et de murs. On n'enseigne pas la philosophie à un demi-analphabète intoxiqué de sottises, dont l'imagination est saturée d'images obsédantes et dont l'intelligence est atrophiée par des années d'inactivité presque complète. « On ne fait pas boire l'âne qui n'a pas soif », dit le proverbe. Or, l'enfant moderne est un âne qui n'a plus soif, parce qu'on l'a gavé de médicaments contre la soif. Il est en train de mourir, mais la première chose à faire est de le désintoxiquer – bien avant de lui expliquer ce qu'est l'eau et combien elle est précieuse.

C'est donc à redonner à l'âne les moyens de ressentir sa soif qu’il faut s’atteler. Pour cela, l'homme doit renouer avec le réel dont il s'est progressivement éloigné. Il lui faut retrouver le réel matériel le plus humble. Reprendre contact avec la nature « naturelle » la plus simple et non pas la nature « artificielle » des zoos ou des jardins d'acclimatation (voir la délicieuse histoire du jardin zoologique, p. 176). Restaurer l'agriculture traditionnelle, qui fait le fond de toutes les civilisations, cette agriculture qui « courtisait la terre », selon le beau titre d'un livre de ces dernières années, au lieu de la violer au moyen d'énormes tracteurs climatisés.

Il faut également s’arracher à ces paradis artificiels qui nous coupent de la réalité : le plastique à la place du bois, le béton au lieu de la pierre, la chaîne stéréo remplaçant le chant, la piscine climatisée supplantant la rivière, la lumière électrique finissant par obscurcir le soleil. Ce que Senior propose, c’est donc de nous changer nous-mêmes, de nous réformer, de revenir au réel à notre place et selon nos moyens.

Il serait trop long de décrire tout ce beau livre : le lecteur y perdrait d’ailleurs la fraîcheur du premier contact. Il faut s’y plonger soi-même, comme nous y invite Senior avec force (p. 19 et 30). Mais cet ouvrage est à goûter à petites gorgées, pour en savourer la substance. Car, même s’il ne dit pas tout, ce qu’il dit suffit pour alimenter la réflexion, la méditation, voire la prière. Et, qui sait ? il aura peut-être pour effet de faire redécouvrir le maître et le modèle du genre, Chesterton, qu’on ne saurait trop recommander.

Alexandre Moncrif

 

 

Deuxième lecture

Restaurer la culture sans saint Thomas d’Aquin ?

 

LE livre a reçu beaucoup d’éloges dans la presse traditionaliste, même si parfois quelques critiques ont manifesté de-ci de-là leur étonnement à propos d’une affirmation un peu « étrange » de l’auteur. Ainsi lisait-on dans un quotidien bien connu : « On est pris par le charme. Et puis il y a un souffle dans cet enseignement : les pages sur la sainte Vierge, sur saint Benoît et saint Thomas d’Aquin sont trop belles et trop profondes notamment pour qu’on s’arrête aux quelques injonctions parfois abruptes, voire incongrues, en tout cas discutables, de l’auteur. »

 

Nous voudrions quand même relever son analyse sur saint Thomas d’Aquin, car elle nous concerne plus directement et aussi parce que nous ne partageons pas du tout l’avis de l’auteur.

« Je ne préconise rien qui ressemble à un renouveau thomiste. Je le crois impossible dans la situation actuelle. » (p. 113) « Donc, je ne préconise pas plus un retour à saint Thomas que je ne préconise la construction de réplique (sic) du Mont Saint-Michel ou de Chartres. » (p. 118)

Nous voilà mal partis. Vouloir « restaurer la culture chrétienne » en mettant saint Thomas d’Aquin au placard !

Certes l’auteur loue saint Thomas, mais il le porte tellement aux nues qu’il le prétend inaccessible à nos contemporains. Il faut pour lire saint Thomas, nous dit-il, avoir étudié les arts libéraux (grammaire, logique, rhétorique et sciences mathématiques). Cette étude des arts libéraux doit être elle-même précédée par « l’éducation musicale » (qui comprend le chant, l’apprentissage d’un instrument, la danse, la littérature, l’histoire et l’étude de la nature) [1]. À la base de cette « éducation musicale », il y a la gymnastique, « car la gymnastique est le fondement de tout savoir selon la maxime nihil in intellectu nisi prius in sensu [2]. » (p. 124)

S’il faut une telle préparation pour lire un article de la Somme, on comprend pourquoi, selon l’auteur, la lecture de saint Thomas est réservée, de nos jours, à une élite triée sur le volet [3]. On est soulagé d’apprendre que le pape Jean-Paul II s’occupe activement de former cette élite.

L’ignorance de ces rudiments nécessaires à la compréhension du thomisme est cause de l’échec du néo-thomisme et entraîne que la théologie n’est plus qu’une superstition, nous assure Senior avec sérieux.

Il serait intéressant de savoir quels exercices de gymnastique pratiquait saint Thomas avant d’écrire sa Somme. On croyait en effet, jusque là, que saint Thomas se contentait de se mettre à genoux devant son crucifix pour réciter la belle prière « O Creator ineffabilis [4]... »

 

On a du mal a penser que l’auteur parle avec sérieux. Peut-être s’agit-il d’une forme d’humour qui nous échappe.... L’étude de saint Thomas ne requiert absolument pas tout ce long préambule. Pour profiter de saint Thomas, il suffit d’avoir du bon sens et de la bonne volonté. Certes n’importe quel fidèle ne saurait aborder directement les passages les plus difficiles du Docteur angélique. Mais il y a des passages simples qui sont accessibles à tous (cf. le témoignage d’une mère de famille dans l’éditorial du n° 1 du Sel de la terre) et, pour le reste, on peut recourir à de bons vulgarisateurs. Car, contrairement à ce que dit Senior (mais connaît-il saint Thomas ?), il est tout à fait possible de vulgariser le Docteur commun : qu’on lise, par exemple, les remarquables écrits du père Emmanuel [5], ou encore le beau petit livre écrit par Monseigneur Lefebvre peu avant sa mort, Itinéraire spirituel à la suite de saint Thomas d’Aquin [6]. Ces deux auteurs, à supposer qu’ils fussent les seuls auteurs thomistes contemporains, suffiraient à montrer que le renouveau thomiste n’a pas été un échec.

 

Nous essaierons de prouver avec cette revue que saint Thomas est encore accessible à nos contemporains. Mieux : nous voulons prouver que c’est dans le thomisme, et en lui seul, que l’on peut trouver les principes d’une vraie restauration de l’intelligence et, par suite, de la culture chrétienne.

fr. P.M.

 

John Senior, La restauration de la culture chrétienne, Dominique Martin Morin, 1991, 22,5 x 15, 232 pages, 130 F.

 



 


[1] — Cette énumération est déjà passablement fantaisiste.

[2] — Il n’y a rien dans l'intelligence qui ne passe d'abord par les sens.

[3] — Tout cela n'est pas sans analogie avec le jansénisme qui exaltait tant la sainte communion qu’il en éloignait les fidèles.

[4] — Voir le texte entier de la prière en page 3 de couverture.

[5] — Par exemple le petit traité De la présence de Dieu dans ce n° du Sel de la terre et ses articles sur Dieu que la revue Fideliter (112 route du Waldeck - 57230 Bitche) publie depuis quelques années.

[6] — À commander auprès de Fideliter, cf. note précédente.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 4

p. 202-206

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