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+ L’École de l’ésotérisme chrétien

 

UN numéro spécial du bulletin d’étude de la Société Augustin Barruel est consacré à un sujet très important et assez méconnu : celui de « l’ésotérisme chrétien ». Par cette expression il faut entendre un courant de pensée qui se rattache, pour une bonne part, à René Guénon. Ici l’auteur n’étudie pas directement la pensée du maître, dont la tentative d’infiltration du christianisme fut un échec : il consacre son ouvrage à l’examen de la pensée des disciples de Guénon qui se disent catholiques ou qui exercent une grande influence auprès de catholiques. Parmi ceux-ci, il en distingue trois qui sont plus importants : l’abbé Stéphane, François Chenique et Jean Borella.

Le cas de « l’abbé Stéphane » (André, Henri, Stéphane Gircours, né en 1906) est assez troublant. Voici un prêtre qui se laissa complètement gagner par les théories gnostiques de Guénon et de son disciple Frithjof Shuon. Son évêque s’en émut et le chassa de son diocèse. Il se réfugia à l’école Sainte-Geneviève, à Versailles, où il enseigna les mathématiques jusqu’en 1973. Il est mort en 1984 après avoir souffert de troubles psychiques nécessitant des soins en établissement psychiatrique.

Cet abbé a réagi contre les déviances modernistes dans l’Église au nom d’une certaine « Tradition ». Mais il faut savoir que les guénoniens ne placent pas sous ce nom la Tradition apostolique et romaine que défend Le sel de la terre à la suite de Monseigneur Lefebvre. Pour eux, la Tradition est une connaissance « sacrée » confiée à une « élite » et à des « initiés ».

Dans le vocabulaire de ces gnostiques, il faut distinguer l’exotérisme (où se place par exemple notre revue) et l’ésotérisme (où ils se placent). Cette distinction se retrouve dans chaque forme religieuse « authentique » : islam, hindouisme, judaïsme, .... et aussi christianisme. Au niveau de l’exotérisme, il y a conflit entre les différentes formes religieuses, mais au niveau de l’ésotérisme il y a une « unité transcendante des religions ».

 

L’enseignement de l’abbé Stéphane fut recueilli par des disciples dont deux sont actuellement particulièrement actifs : François Chenique et Jean Borella. Ce dernier est spécialement dangereux, car il a réussi, par une pratique très exacte de « l’exotérisme », à faire une certaine percée dans le milieu catholique traditionaliste. Pourtant il ne cache pas son admiration pour René Guénon, et Jean Vaquié n’a pas de peine a retrouver dans ses écrits les principaux thèmes du gnosticisme.

 

Nous avons entre les mains les actes d’un colloque organisé du 31 aout au 2 septembre 1991 pour le 40e anniversaire de la mort de René Guénon. Jean Borella y participait à côté de franc-maçons comme Jean Tourniac, de musulmans comme ‘Abd Al Wâhid Pallavicini et ‘Abd Al Haqq Ismaïl Guiderdoni, et d’autres ésotéristes favorables au bouddhisme, à l’hindouisme et au « christianisme » (par exemple Jean Hani et un père bénédictin, Michel Van Parys). Notons le « Propos inaugural » de Roland Goffin : « Ces journées devraient être vécues, j’en forme le vœu, dans un esprit analogue à celui d’Assise [1], (où il ne s’agissait pas d’élever vers le Ciel une prière commune à toutes les traditions, ni peut-être même de prier ensemble,) mais d’être ensemble pour élever nos pensées et réflexions, certes conformément à la nature de chacune des traditions ici représentées, mais toutes orientées vers leur principe divin commun, identique et transconfessionnel (...), énoncer des vérités qui, en elles-mêmes, sont au-delà de chacun des points de vue adoptés : “au centre”, dont toutes les traditions providentiellement issues et instituées de par la Volonté divine sont pout nous des voies et des rayons convergents [2]. »

La revue qui publie ces actes, Vers la Tradition, exprime que « son souci est de ne publier que des travaux compatibles avec le principe de l’unité essentielle des diverses traditions, principe qui est le fondement du véritable œcuménisme, celui de l’Esprit, conçu et vécu en dehors de tout syncrétisme. » Nous laissons à nos lecteurs le soin de découvrir de quel « Esprit » il peut bien s’agir.

Nous avons affaire à une doctrine sortie directement des antres de l’enfer, insufflée à des initiés s’exerçant à des pratiques ésotériques, et qui prétend être une justification théorique de l’œcuménisme de Jean-Paul II. Il est incroyable que des catholiques qui se prétendent traditionalistes participent à une telle entreprise.

Mais on sera moins étonné si on lit l’intervention d’un des participants à ce colloque, ‘Abd Al Wâhid Pallavicini. « Il n’y a pas d’organisation ésotérique ni d’ésotérisme en dehors d’un exotérisme auquel on appartient déjà, même si ce n’est qu’“en vue” d’une telle initiation (...) Pour nous occidentaux, aujourd’hui, notre exotérisme est nécessairement une “religion” [3]. » Dans la logique de cette doctrine gnostique, pour développer toutes les « virtualités » contenues dans « l’influence spirituelle » donnée par l’initiation, il faut pratiquer aussi un exotérisme, c’est-à-dire une religion. Certains auront de la répugnance à imiter monsieur Pallavicini — qui a sans doute reçu au baptême un prénom moins barbare que celui que nous renonçons à écrire une troisième fois — dans sa pratique de l’islam. Alors il leur reste la possibilité de pratiquer la religion catholique. Évidemment, pour ces messieurs qui se prétendent ésotéristes « orthodoxes », en se démarquant bien des vulgaires occultistes du New-Age, ils préfèrent pratiquer l’exotérisme « orthodoxe » de la Tradition catholique. Là ils sont sûrs que les sacrements sont valables et transmettent « l’influence spirituelle » et ils trouveront une liturgie qui a gardé le sens du sacré et s’accorde avec ce qu’ils cherchent à trouver dans la pseudo-mystique (pour ne pas dire la contre-mystique) de l’initiation.

 

Toute cette longue digression n’aura pas tellement fait connaître L’École de l'ésotérisme chrétien aux lecteurs du Sel de la terre. Mais plutôt que de résumer cet ouvrage nous conseillons à nos lecteurs de se le procurer. Ils auront compris, à la lumière des quelques considérations que nous venons de faire, le danger de cette École. Ils trouveront dans l’ouvrage de Jean Vaquié une bonne description des « leaders » de l’École et de leur doctrine.

 

Nous pouvons regretter un peu que cette étude s’en tienne surtout à l’aspect descriptif de cette école. Une bonne analyse, à la lumière de la philosophie et de la théologie thomistes, des principales notions du guénonisme (tradition primordiale, influence spirituelle, symbolisme, « réalisation » par la connaissance, Principe indifférentié etc.) serait bienvenue et montrerait le vide de cette pensée face aux richesses de la Tradition catholique. L’auteur de cette étude a peut-être manqué d’une connaissance approfondie du thomisme. C’est ce qui expliquerait aussi qu’il approuve, paradoxalement, la critique injustifiée de Borella de l’hyperthomisme qui n’est rien d’autre que le thomisme contemporain.

Il reste donc à faire une étude plus doctrinale de la pensée de René Guénon. À notre connaissance cette étude n’a pas encore été faite. Il y a bien eu quelques études peu après la mort de Guénon, mais elles sont aujourd’hui introuvables et  n’ont pas toujours mesuré la nocivité contenue en germe dans cette pensée, laquelle est beaucoup plus visible aujourd’hui. L’étude de Noële Maurice-Denis Boulet parue dans La Pensée catholique (n° 77, 78-79, 80), qui jouit d’une certaine réputation, était beaucoup trop favorable au « maître » dont elle n’hésitait pas à faire un grand métaphysicien.

 

Certains ont pu aussi signaler quelques erreurs de fait dans cette étude. Personne n’est infaillible ici bas — sauf le pape dans certaines conditions et aussi les guénoniens — et l’auteur travaillant un peu en pionnier dans cette matière a bien pu faire quelques inexactitudes ou négliger quelques informations. Cela ne remet certainement pas en cause la conclusion de ce travail : sous l’influence de René Guénon est en train de se constituer un courant de pensée qu’on peut qualifier d’ésotérisme chrétien, courant de pensée qui regroupe des personnes dont l’influence est loin d’être négligeable. Aussi on comprend que l’auteur ait reçu cet encouragement substantiel [4] de Monseigneur Lefebvre à qui il avait adressé les épreuves de cette étude :

 

« S.E. Monseigneur Marcel Lefebvre exprime ses vives félicitations et sa profonde reconnaissance à Monsieur Jean Vaquié pour le remarquable ouvrage qu’il a rédigé sur l’École de l’ésotérisme chrétien. « Ce faisant, il réalise le désir de Léon XIII et de saint Pie X, disant qu’il faut enlever le masque de ces gens qui ce déguisent en catholiques pour faire mieux passer leurs doctrines perverses. « Que Dieu le bénisse ! »

 

Monsieur Jean Vaquié étant décédé peu après la parution de cet ouvrage, espérons qu’il recevra sans tarder cette bénédiction souhaitée par Monseigneur Lefebvre ainsi que la juste récompense pour ses nombreux et intéressants travaux dont celui-ci constitue le dernier.

 

Antoine de Motreff

 

Jean Vaquié, L’École de l’ésotérisme chrétien, Société Augustin Barruel (62 rue Sala, 69002 Lyon), 1992, 21x29,7, 168 pages, 100 F.

 




[1] — Cette phrase est soulignée par nous, les suivantes le sont par l’auteur.

[2] — Quelle humanitÉ ? demain ... Actes du colloque organisé à Reims du 31 août au 2 septembre 1991 pour le 40e anniversaire de la mort de René Guénon, Vers la Tradition, B.P. n° 193, 51000 Châlons sur Marne cédex, p.17.

[3] — Id. p. 20.

[4] — Daté d’Écône le 27 septembre 1989 ; publié par La gazette royale, Cosne-Cours-sur-Loire, novembre-décembre 1992, p. 2.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 4

p. 207-209

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