Campos est tombé
par S. Exc. Mgr Richard Williamson
Nous traduisons ici la Lettre aux amis du séminaire Saint-Thomas d’Aquin (Winona, USA), publiée par Mgr Williamson le 1er février 2002.
Cette chute de Campos ne nous réjouit pas. Nous vient au contraire à l’esprit le chant funèbre que composa David sur la mort de Saül et de son fils Jonathas, et qu’il ordonna d’enseigner aux enfants de Juda :
« La splendeur d’Israël a-t-elle péri sur tes hauteurs ?
« Comment sont tombés les héros ?
« Ne l’annoncez pas à Geth,
« Ne le publiez pas dans les rues d’Ascalon,
« De peur que les filles des Philistins ne s’en réjouissent,
« De peur que les filles des incirconcis ne sautent de joie !
« Montagnes de Gelboë,
« Qu’il n’y ait sur vous ni rosée ni pluie,
« Ni champs de prémices !
« Car là fut jeté bas le bouclier des héros.
« Le bouclier de Saül n’était pas oint d’huile,
« Mais du sang des blessés, de la graisse des vaillants ;
« L’arc de Jonathan ne recula jamais en arrière,
« Et l’épée de Saül ne revenait pas inactive.
« Saül et Jonathas, chéris et aimables
« Dans la vie et dans la mort, ils ne furent point séparés,
« Ils étaient plus agiles que les aigles,
« Ils étaient plus forts que les lions.
« Filles d’Israël, pleurez sur Saül,
« Qui vous revêtait de pourpre au sein des délices,
« Qui mettait des ornements d’or sur vos vêtements !
« Comment les héros sont-ils tombés dans la bataille ?
« Jonathas a été percé sur tes hauteurs !
« L’angoisse m’accable à cause de toi, Jonathas mon frère.
« Tu faisais toutes mes délices ;
« Ton amour m’était plus précieux que l’amour des femmes.
« Comment les héros sont-ils tombés ?
« Comment les guerriers ont-ils péri ? » (2 Rois 1, 19-27.)
Le Sel de la terre.
Chers amis et bienfaiteurs,
Et alors, Campos est tombé. Les deux douzaines de prêtres qui, du lointain Brésil, pendant vingt ans, avec leur propre évêque, étaient les encourageants compagnons d’armes de la Fraternité Saint-Pie X dans sa défense solitaire de la Tradition catholique, sont retournés à la Rome conciliaire. Que s’est-il passé ? Que va-t-il arriver ? Qu’est-ce que cela signifie ?
Ce qui s’est passé peut être résumé brièvement à la manière de Shakespeare : les circonstances ont imposé la grandeur aux prêtres de Campos. Maintenant, ils ont déposé le fardeau.
L’histoire de l’arrivée du diocèse de Campos au premier plan de la Tradition catholique après le concile Vatican II, est connue des nombreux lecteurs du livre The mouth of the lion, du docteur David White [1]. Avant le Concile, le diocèse brésilien de la cité côtière de Campos, à trois heures de route au Nord de Rio de Janeiro, avait à sa tête un véritable évêque catholique, S. Exc. Mgr Antonio de Castro Mayer. Comme il ressort clairement de son magnifique Catéchisme des vérités opportunes opposées aux erreurs contemporaines [2], écrit pour son diocèse dans les années 1950, Mgr de Castro Mayer avait parfaitement compris le danger de l’hérésie moderniste. Toutes les erreurs pernicieuses dévastant l’Église catholique à cette époque et jusqu’à aujourd’hui, y sont dévoilées avec leur charme mortel. A l’opposé, l’évêque présente la vérité catholique, qui n’a pas tout ce charme, mais qui est libre de poison. Plus profondément, il explique où le poison se trouve caché et pourquoi l’enseignement de l’Église catholique est la vérité.
Cet évêque, conscient ou non du désastre qu’allait entraîner Vatican II, en tout cas par son insistance à prêcher la vraie doctrine, comme le montre le docteur White, prémunit à l’avance son diocèse contre le tremblement de terre. Lorsque celui-ci arriva avec le Concile (1962-1965), ses prêtres et ses fidèles étaient préparés, de telle sorte que la plupart gardèrent la vraie foi ; et quand la nouvelle messe fut introduite (1969), tandis qu’un petit nombre de prêtres l’adoptèrent et changèrent de diocèse, la plupart de ses prêtres continuèrent, avec sa permission, à célébrer la messe traditionnelle.
Non que l’évêque se défiât de Paul VI, ou qu’il ne tînt pas compte des pressions exercées par le pape pour introduire la nouvelle messe. Mais il avait écrit une lettre très respectueuse au pape [3], lui demandant d’éclaircir un certain nombre de problèmes doctrinaux que lui posait le nouveau rite de la messe, et puisqu’il ne reçut absolument aucune réponse du pape, s’appuyant sur ce qu’il savait être la bonne doctrine, il donna à ses prêtres la permission de garder le rite qui était sûr.
Aussi son diocèse, prêtres et laïcs, le suivit-il pour une large part jusqu’à sa soixante quinzième année, âge de sa retraite obligatoire, en 1981. L’Église officielle désigna pour lui succéder un évêque qui allait, par la violence, arracher au diocèse sa religion traditionnelle, et en faire un membre « normal » de la nouvelle Église. Mais les prêtres formés par Mgr de Castro Mayer résistèrent, presque comme un seul homme, et les fidèles suivirent leurs bons prêtres. Aussi, lorsque ces prêtres furent bien sûr expulsés de leurs paroisses, les meilleurs fidèles de Campos se groupèrent-ils derrière eux, et construisirent dix splendides églises pour y continuer la splendide religion traditionnelle. Pourtant, ce n’est pas un diocèse riche ! J’en crois à peine mes oreilles lorsque j’entends qu’aucun des fidèles (ou prêtres) de Campos ne proteste de voir remises entre les mains de Rome ces églises construites expressément et à tant de frais pour résister à cette même Rome, mais c’est ce qu’on nous dit. Les prêtres ont-ils dit toute la vérité à leurs fidèles ?
Mais revenons à notre récit. Lorsque Mgr de Castro Mayer dut démissionner et que la nouvelle Église le remplaça par un destructeur, pendant dix ans le mouvement de résistance fut florissant. Son âme en fut l’Union sacerdotale Saint-Jean-Marie Vianney. Mais, en 1991, un mois jour pour jour après la mort de Mgr Lefebvre, Mgr de Castro Mayer décédait. A la demande de l’Union sacerdotale, trois évêques de la Fraternité Saint-Pie X consacrèrent Mgr Licinio Rangel, afin que les catholiques de Campos pussent continuer à recevoir les confirmations et les ordinations. Cependant, comme nous le savons maintenant, remplacer Mgr de Castro Mayer pour confirmer et ordonner était facile. Ce qui était difficile, était de remplacer le chef antilibéral. Et nous revoilà dans le mystère du néo-modernisme, cette incroyable corruption de l’intelligence capable de toucher les esprits les plus catholiques.
Car il ne peut y avoir aucun doute sur l’orthodoxie catholique des prêtres et des fidèles de Campos, que Mgr de Castro Mayer avait laissés derrière lui. Au moins jusqu’à l’été 2000, il n’y avait aucune trace de déviation (à ma connaissance), par rapport à la ligne de défense de la Tradition catholique établie par les deux grands évêques (Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer) dans les années 1970 et 1980. Mais, à partir du pèlerinage de la Tradition à Rome en août 2000, peut-être que de discrets contacts entre Campos et Rome furent rétablis (ou fortifiés ?). En tout cas, l’année dernière, émergea le récent accord, rendu public dans tous les médias de la nouvelle Église au milieu de janvier 2002.
Cet accord, par lequel les traditionalistes de Campos sont « de nouveau accueillis dans l’Église », a les apparences d’une excellente affaire pour les prêtres et les fidèles de la Tradition catholique. En échange de la fin de leur résistance, on leur accorde ce que l’on appelle une « administration apostolique », ce qui signifie plus ou moins un diocèse personnel directement en dessous du pape, et ne dépendant que de la personne de leur seul évêque, présentement Mgr Rangel. On leur permet de garder la liturgie tridentine, en d’autres termes, ils peuvent continuer à célébrer la vraie messe. Cela semble trop beau pour être vrai.
Et c’est bien sûr trop beau pour être vrai. Par exemple, comme chacun sait, et Rome mieux que quiconque, Mgr Rangel est atteint d’un cancer, et ses jours sont comptés. Les prêtres de Campos doivent croire qu’il sera remplacé, mais si Rome tient les choses en mains à sa mort, qu’est-ce qui empêchera Rome, ou de choisir le plus libéral des prêtres du groupe [4], ou de déclarer que l’évêque [diocésain] actuel de Campos est suffisant pour tous les catholiques, conciliaires ou traditionnels, maintenant que tous sont réunis ? Déjà, le théologien du pape à Rome, le père Cottier, rassure les conciliaires alarmés par les apparentes concessions de Rome à Campos : « Petit à petit, nous devons attendre d’autres pas, par exemple qu’ils [les prêtres de Campos] participent aussi à des concélébrations dans le rite réformé. Cependant, nous ne devons pas nous précipiter. Ce qui est important, c’est que, dans leurs cœurs, il n’y ait plus de rejet. La communion retrouvée dans l’Église a par elle-même un dynamisme interne qui va mûrir » (Interview du 20 janvier).
Un autre exemple classique de « dynamisme interne », de « communion qui mûrit » dans l’Église de Vatican II, a été fourni récemment par la parution à Rome, en novembre dernier, d’un petit livre intitulé « Le peuple juif et les saintes Écritures dans la Bible chrétienne », rédigé par la Commission biblique pontificale et préfacé par le cardinal Ratzinger, pas moins. La thèse de ce livre est que « l’attente des juifs pour le Messie n’est pas vaine » : énoncé typiquement ambigu et qui peut signifier à la fois que le Messie viendra à la fin du monde une seconde fois (ce qui est parfaitement vrai), ou bien pour la première fois (ce qui est affreusement faux).
Interrogé sur cette ambiguïté, le porte-parole du pape, le Dr. Navarro Valls (membre de l’Opus Dei), répondit : « Cela veut dire que ce serait mal pour un catholique d’attendre le Messie, mais pas pour un juif ! » En d’autres termes, il est vrai et il n’est pas vrai que Jésus de Nazareth était le Messie promis dans l’ancien Testament ! C’est-à-dire qu’il n’y a pas de vérité objective. La vérité change selon les personnes.
Aussi les prêtres de Campos sont-ils en train, eux aussi, de laisser corrompre leur intelligence. Ils mettent leur confiance dans les Romains pour protéger la vérité absolue de la Tradition catholique, alors que ces Romains ne croient à rien de tel. A quoi croient les Romains ? A ce qui fait que nous nous sentions tous bien. Et c’est là-dedans qu’entrent les prêtres de Campos. Ils revendiquent de continuer le combat pour la Tradition à l’intérieur du courant dominant de l’Église. Mais quelle chance ont-ils en face de la folie de Rome qui continue, comme, par exemple, avec cette nouvelle réunion à Assise, clairement condamnée par Mgr Fellay dans le texte ci-joint [5] ?
Les pauvres prêtres de Campos ! Ayant abandonné la santé de leur intelligence pour rentrer dans l’Église officielle et ne plus être dans le froid (la marginalisation), à partir de maintenant ils vont presque certainement suivre tout ce que disent les Romains, plutôt que d’avoir à retourner dans le froid de l’« excommunication », du « schisme », etc. Comme la Fraternité Saint-Pierre, ils auront payé si chèrement (au prix de la santé et de l’intégrité de leur intelligence) leur acceptation par Rome, qu’ils payeront par la suite n’importe quoi pour ne pas la perdre. Rome le sait bien, et l’exploitera à fond, mais « petit à petit », comme le dit le théologien du pape.
Incroyable. Mais, ne jetons pas la pierre. La confusion aujourd’hui est universelle, et elle vient d’en haut – « Je frapperai le pasteur et les brebis du troupeau seront dispersées » (Za 13, 7 ; Mt 26, 31). Dans une guerre, les balles sifflent, des camarades tombent. On passe une demi-minute à essuyer une blessure ou une larme avec son mouchoir, et la guerre continue. Plutôt que de jeter la pierre, pensons à nous-mêmes. Les prêtres de Campos qui tombent aujourd’hui dans la folie et la trahison de Rome, ont pourtant eu la vraie messe, le bréviaire et les prières traditionnelles pendant les vingt dernières années, et ils sont tombés. Alors qui est à l’abri ?
Je pourrais dire que les prêtres de Campos sont tombés parce que Mgr de Castro Mayer leur a ménagé un passage trop facile de la période d’avant le Concile à celle qui a suivi, de telle sorte que leur cas est un cas tardif de cinquantisme [6]. Mais, comme nous avons dit plus haut, ils ont été prémunis contre le tremblement de terre avant le Concile, et après ont dû tout reconstruire à partir de zéro. Cela n’était-il pas assez pour les vacciner contre l’esprit néo-moderniste ? Apparemment non. Vraiment, si ces jours ne sont pas raccourcis par une intervention de Dieu, nous risquons tous de perdre la santé de notre intelligence. Kyrie eleison. Mais « Quand ces choses commenceront à arriver, redressez-vous et relevez la tête, parce que votre délivrance approche » (Lc 21, 28).
Chers fidèles, sans que nous le recherchions, Dieu nous a imposé la grandeur de ne pas tomber au milieu de la folie qui nous environne. Pour l’amour de Notre-Seigneur et de sa Mère des douleurs, ne déposons pas le fardeau. « Celui qui persévérera jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé » (Mt 10, 22).
Avec ma bénédiction en Notre-Seigneur.
[Fin de la traduction de la Lettre aux amis du séminaire de Winona.
Le texte a été revu et corrigé par l’auteur.]
[1] — Dr. David Allen White, The mouth of the lion, Bishop Antonio de Castro Mayer and the last catholic diocese, Kansas City (USA), Angelus Press, 1ère éd. avril 1993, 4e éd. avril 2000. Malheureusement, à ce jour, l’ouvrage n’a pas été traduit en français.
[2] — Le Sel de la terre en a commencé la publication à partir du nº 37 qui était consacré à Mgr de Castro Mayer, et la poursuit depuis dans chaque numéro. (NDLR.)
[3] — Nous l’avons publiée dans Le Sel de la terre 37, p. 29. (NDLR.)
[4] — Rappelons ici le souhait que Mgr de Castro Mayer exprimait à la fin de son « votum » pour le Concile : « Il ne fait aucun doute que la restauration de la chrétienté dépend surtout de l’action des évêques. C’est pourquoi, lorsque les candidats à l’épiscopat sont présentés, il me semble qu’il faut principalement s’assurer, par l’enquête habituelle, de leur esprit face au socialisme, au laïcisme, au néo-modernisme, etc. et, en général, devant les erreurs et les formules dont s’alimente la conjuration antichrétienne ; c’est-à-dire s’ils sont capables et ont la force de combattre fermement, activement et efficacement contre ces erreurs, leurs formules artificieuses et leurs manières d’être » (Voir Le Sel de la terre 37, p. 26). (NDLR.)
[5] — Publié ci-après, p. 181. (NDLR.)
[6] — Mgr Williamson parle ici de cette Église des années cinquante, apparemment traditionnelle et en bonne santé, mais souvent déjà vermoulue, ce qui explique la chute si rapide qui a suivi. (NDLR.)
Informations
L'auteur
Converti de l'anglicanisme, Richard Williamson a fait partie des premiers membres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.
Il a été professeur au séminaire d'Écône et directeur de séminaire aux États-Unis puis en Argentine.
Il a été sacré évêque par Mgr Marcel Lefebvre le 30 juin 1988.
Le numéro

p. 168-172
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