L’éruption de
la Montagne Pelée
« On ne se moque pas de Dieu »
par l’abbé Nicolas Pinaud
Ce récit est extrait du Donjon, bulletin de la Fraternité Saint-Pie X pour le Pays Basque, le Béarn, les Landes, la Bigorre et la Gascogne. Monsieur l’abbé Pinaud l’a rédigé il y a quelques années, au retour d’un voyage à la Martinique. Nous le publions dans ce numéro car le 8 mai prochain sera le centième anniversaire de cette catastrophe.
Le Sel de la terre.
*
VOICI LE RÉCIT du drame survenu le 8 mai 1902 à la Martinique : l’éruption de la Montagne Pelée détruisit en un clin d’œil la ville de Saint-Pierre, faisant près de 40 000 morts sur les 100 000 âmes que comptait la Martinique à cette date. En visitant les ruines de cette ville, nous imaginons ce que dut être la violence du cataclysme.
Les partisans du P.A.C.S. et des autres abominations modernes (avortement, etc.) gagneraient à méditer cet événement, car le prophète Osée a écrit il y a déjà bien longtemps : « Celui qui sème le vent récoltera la tempête » (Os 8, 7) ; et, plus près de nous, saint Paul écrivait aux Galates : « Ne vous y trompez pas : on ne se moque pas de Dieu » (Ga 6, 7).
Ne croyons pas périmées ces paroles d’éternité parce que Dieu se tait. « La peine est retardée parce que Dieu est bon, écrit Joseph de Maistre dans Les Délais de la justice divine, mais elle est certaine parce que Dieu est juste. »
Il semble bien que ces vérités permettent de comprendre cette terrible catastrophe du 8 mai 1902.
Après avoir visité, à Saint-Pierre, le petit musée qui rassemble quelques souvenirs et quelques photographies de la ville après sa destruction, je demandai à la jeune Antillaise de couleur qui me servait de guide si les habitants de la Martinique n’avaient pas vu dans ce cataclysme un châtiment. Sans hésitation, elle me répondit oui. Je lui demandai alors quelle pouvait être la cause de cette punition. Cette jeune femme, d’une trentaine d’années, me dit que la religion était méprisée et ses ministres insultés, ajoutant qu’un prêtre avait peut-être été tué lors du carnaval précédent de 1902.
Signes prémonitoires
La Montagne Pelée est un massif qui occupe le Nord-Ouest de la Martinique et dont le point culminant, le Morne La Croix, avait, avant l’éruption de 1902, une altitude de 1350 mètres.
Deux cratères y sommeillaient depuis des siècles : le lac des Palmistes sur le versant de l’Atlantique et le gouffre l’Étang Sec, par opposition au lac toujours plein, situé sur l’autre versant de ce même piton. Le cratère l’Étang Sec avait donné, le 5 août 1851, quelques légers signes de vie : jets de fumée et de cendres sur à peine cent mètres.
En 1902, dès le mois de février, une forte odeur de soufre se dégagea d’abord vers le petit village de Rivière Blanche. Les serpents et les oiseaux désertèrent les flancs de la montagne. Bœufs et moutons brisaient leur corde quand on les menait paître sur les pentes de la Pelée ; les chiens hurlaient souvent la nuit.
De petites fumerolles firent leur apparition un peu en-dessous du sommet et tous les objets argentés se couvraient d’une teinte bleutée irisée dans tous les environs.
Ces phénomènes durèrent jusqu’au vendredi 25 avril. Ce jour-là, entre sept et huit heures du matin, une détonation souterraine se fit entendre, immédiatement suivie d’une secousse. Deux heures plus tard, une fine cendre bleutée, d’une forte odeur de soufre, commença à tomber sur le village du Prêcheur. Dans l’après-midi, de nouveau, la terre trembla à deux reprises.
Le lundi 28 avril, des grondements se firent entendre sur la montagne, alors que des colonnes de vapeur s’en échappaient. Le débit de la rivière Blanche augmenta jusqu’à tripler son volume habituel.
A Saint‑Pierre, la veille, c’était le premier tour des élections législatives, particulièrement disputées. Les passions étaient surexcitées et la fièvre politique occupait davantage les esprits que la crue insolite d’une rivière voisine, ou la présence menaçante de quelques nuages de cendre qui, du reste, n’avaient pas encore atteint Saint‑Pierre. Les résultats du premier tour promettaient la victoire des « républicains ». Les anciens se souvenaient sans doute de ces phénomènes apparus 51 ans plus tôt. La montagne avait craché de la cendre qui n’avait pas causé le moindre dégât et s’était rendormie sans plus d’histoire.
Les Colonies, le plus grand journal socialiste de Saint‑Pierre, écrivait dans ses colonnes, le 30 avril, sous la plume de son directeur anticlérical, M. Hurard :
Pour nous, insulaires de la Martinique, avril aura été doublement tragique. Nous y aurons vu deux éruptions : l’une dans les esprits, l’autre à la Montagne Pelée ; l’une électorale, l’autre physique ; l’une de discours, de propagande, de rhum, d’argent et de bulletins de vote ; l’autre de fumée et de cendre… Pourvu que la Montagne se contente de fumer et de montrer de la cendre ! Mais, pour Dieu ! qu’elle ne se mette pas à trépider ! C’est pour le coup que les cœurs trépideraient et danseraient aussi… Cette cendre est pour nous un poème ; il est déjà fait dans notre imagination et, si nous l’écrivions, nous l’intitulerions : La Cendre du Volcan. Et quelles flammes aussi nous ferions jaillir de cette cendre !…
La Montagne Pelée, voyant que les bonnes coutumes s’en allaient, a voulu simplement nous faire manger un poisson d’avril. Aimable avril ! aussi, puisque tu vas te coucher, dors bien ! Et toi, mai, salut !
Le mois de mai se leva sur un spectacle de désolation. Le paysage était couvert de cendre, pas un oiseau dans les arbres, pas un bruit… De temps en temps, un craquement sec annonçait la chute d’une branche, vaincue par le poids de la cendre. D’énormes colonnes sombres sortaient de la montagne.
Le 2 mai dans la matinée, les grondements se multiplièrent et, vers seize heures, une colonne de vapeur noir foncé, boursouflée, sillonnée d’éclairs, apparaissait au sommet. La cendre continuait de tomber et, pour la première fois, Saint‑Pierre en fut recouvert.
Dans la nuit du 2 au 3 mai, les habitants du Morne Rouge furent réveillés, au milieu de la nuit par une sorte de canonnade souterraine, tremblement de terre et détonation formidable, le tout accompagné d’une espèce de ronflement continu, semblable à un rugissement de lion. Tout le monde sortit des maisons. La montagne était couronnée d’éclairs jaillissant du cratère. La panique s’empara des habitants qui se précipitèrent à l’église ; les confessionnaux furent pris d’assaut. La foule resta là jusqu’au matin, attendant la mort.
Sous une pluie de cendres, répandant une forte odeur de soufre, rapporte Mgr Parel, je voulus visiter Sainte‑Philomène, le Prêcheur, le Morne Rouge, qui sont les localités les plus rapprochées du volcan. Ces trois bourgs étaient remplis d’habitants de la campagne fuyant des hauteurs vers le littoral ; les églises, ouvertes depuis la veille, ne désemplissaient pas ; les curés ne cessaient de baptiser, de confesser et de soutenir le courage du peuple affolé.
Le 3 mai, le gouverneur Louis Mouttet quitta Fort‑de‑France pour examiner la situation par lui-même. Il rentra le soir même tranquillisé par les renseignements reçus : le volcan n’avait pas fait parler de lui depuis un demi-siècle, il n’y avait donc pas lieu de s’alarmer outre mesure !
La « Société de Gymnastique » de Saint‑Pierre, qui avait organisé pour le lendemain dimanche une grande excursion sur la montagne, rafraîchissait en ces termes, dans la presse, la mémoire de ses adhérents :
Ceux qui ne sont jamais allés jouir du magnifique panorama qui s’offre à l’œil du spectateur étonné, à 1300 mètres d’altitude, ceux qui désirent voir le trou béant par lequel s’échappaient, ces jours derniers, les épaisses fumées qui n’ont pas manqué de jeter l’effroi au cœur des habitants des villages voisins, devront profiter de cette belle occasion. Si donc le temps est beau, les excursionnistes passeront une journée dont ils garderont longtemps un agréable souvenir…
La curiosité et l’enthousiasme des volontaires furent refroidis après l’éruption qui se produisit la nuit. L’excursion fut renvoyée sine die. Le dimanche 4 mai fut relativement calme.
A neuf heures eut lieu la messe et, dans son sermon, le père Maury, exhortant ses paroissiens à la pénitence, s’écria :
Le feu et la lave sont là, mes frères, le feu et la lave sont là… Dieu les tient suspendus au-dessus de vos têtes, prêt à les déverser sur vous, si vous ne vous convertissez et ne faites pénitence !
Le lundi 5 mai, vers midi et demi, un fleuve de boue noire incandescente, d’une dizaine de mètres de hauteur, sortit du cratère et telle une avalanche, en un clin d’œil dévala la montagne et recouvrit la rhumerie Guérin, les villas des propriétaires et les pavillons des employés. Seule, la cheminée de l’usine, comme le mât d’un navire qui sombre, resta visible quelques heures au milieu de cette marée de boue qui engloutit cent cinquante personnes.
Au moment même de cette avalanche, en rade de Saint‑Pierre, la mer se retira, comme effrayée. Puis, soudain, les vagues revinrent, comme des montagnes, se ruer sur la ville, répandant la consternation. Les habitants commençaient à fuir sur les hauteurs mais vingt minutes plus tard, tout rentra dans l’ordre.
L’émoi fut alors à son comble. Quelques familles partirent vers l’île de Sainte‑Lucie, beaucoup vers d’autres communes où parents et amis pouvaient les recevoir provisoirement…
Les autorités s’employèrent alors à rassurer la population !
Sur la demande expresse du maire, le gouverneur Mouttet et le colonel Gerbault, accompagnés de leurs épouses, vinrent et restèrent à Saint‑Pierre à partir du 6 mai, ce qui leur coûtera la vie.
La « Commission scientifique » nommée par le gouverneur déclara, la veille même du désastre, à la tombée de la nuit, à travers la ville de Saint‑Pierre et au son du tambour, « … que la position relative des cratères et des vallées débouchant vers la mer permet d’affirmer que la sécurité de Saint‑Pierre reste entière. »
A Fort-de-France, c’est trois heures après le désastre que l’on affichera cette consultation solennelle ! Le créateur se moque de la science des hommes. A Dieu seul appartient l’avenir.
Dans l’après-midi de ce même jour, 7 mai, le capitaine d’un bateau italien mouillé en rade fut mieux inspiré ; il alla chercher d’urgence ses papiers chez son consignataire qui le renvoya au lendemain : « Eh bien ! je m’en passerai », répondit-il et, montrant la Montagne Pelée, il ajouta : « Si, en Italie, on voyait le Vésouve foumer aussi fort, tout le monde il s’empressérait dé fouir ! »… Le lendemain, les quatre cents bateaux ancrés en rade étaient tous, à l’exception d’un seul, incendiés et engloutis.
Le journal Les Colonies, dans son numéro du mercredi 7 mai, le dernier, celui qui devait clore sa carrière, écrivait : « … L’émigration de Saint‑Pierre continue à se faire de plus en plus intense… Les vapeurs de la Cie Girard ne désemplissent pas. La moyenne des voyageurs sur la ligne de Fort‑de‑France, qui était de 80 par jour, s’est élevée à 300 depuis trois jours. Nous avouons ne rien comprendre à cette panique. Où peut-on être mieux qu’à Saint‑Pierre ? »
Malgré tous ces beaux discours, écrit un témoin, beaucoup avaient peur, et ce fut avec terreur qu’on vit arriver la nuit. Pour ajouter à cette appréhension, la ville entière se trouva plongée dans les ténèbres, la lumière électrique n’ayant pu s’allumer à cause des phénomènes magnétiques provenant du volcan.
Nous sommes à quelques heures de la catastrophe. Après tant de signes prémonitoires (tremblement de terre, pluies de cendres et de lapilli, odeur de soufre, eau des rivières devenue chaude, eau du lac des Palmistes disparue subitement, destruction de l’usine Guérin…), il semble très étonnant que les Pierrotins n’aient pas eu une idée plus juste du danger qui les menaçait. La montagne ne cessait de donner les avertissements les plus significatifs.
Pourquoi n’a-t-on pas évacué la ville ?
Il est difficile, dit un témoin, de répondre pour tout le monde, car, évidemment, chacun réagissait selon son tempérament.
Beaucoup, sans doute, espéraient que, si le volcan poussait sa fureur à l’extrême, ils auraient le temps de fuir les laves.
D’autres pensaient que le vomissement de cet immense fleuve de boue avait soulagé le volcan et que la crise était passée.
Certains, craignant un raz-de-marée, cherchaient plutôt à s’en aller vers « les hauteurs ». L’éruption de l’île de Krakatoa était la cause de cette épouvante : le volcan de la Sonde avait sauté comme une bombe gigantesque provoquant un très large raz-de-marée.
Abandonner sa maison, c’était l’exposer sûrement au pillage et risquer la ruine.
Le nombre d’enfants, les personnes à charge, les infirmes, les malades furent certainement pour un bon nombre un obstacle à la fuite.
Est-il excessif de penser que le spectacle effrayant de ce monstre en colère provoquait une sorte de fascination ? Ce n’est pas impossible.
Enfin les élections qui enfiévraient toujours l’île avaient fait monter, cette année-là, la température sociale à des degrés jamais atteints ; le second tour du scrutin devait avoir lieu le dimanche suivant 11 mai. Pour qu’il y ait des électeurs, le peuple devait rester sur place, il convenait de le rassurer, et le rapport de la commission scientifique y contribua certainement !
La catastrophe
Le 8 mai 1902, après une nuit de tourmente, de grondements sourds, Saint‑Pierre s’éveilla tard en ce jour de l’Ascension. De gros nuages noirs, opaques, obscurcissaient le ciel.
Le vapeur « Rubis », qui quittait le quai à six heures et demie pour gagner Fort-de-France, fut pris d’assaut par de nombreux voyageurs. Il fut littéralement envahi par des grappes humaines qui s’accrochaient à toutes les parties du navire. Nombre d’habitants, épouvantés par la nuit qu’ils venaient de subir, s’étaient résolus à partir.
Les carillons sonnèrent à tous les clochers, appelant les fidèles aux premiers offices de l’Ascension.
Soudain, une détonation terrible se fit entendre. Il était 7 h. 50 ; c’est l’heure fatale restée inscrite sur l’horloge retrouvée dans l’hôpital tenu par les Pères de Saint‑Jean‑de‑Dieu. Un bruit, comparable à celui de centaines de sirènes de bateaux hurlant en même temps, emplit l’air, et une nuée fumante, boursouflée, épaisse, noire, sillonnée d’éclairs, s’échappa du volcan entrouvert, et, en un clin d’œil, se précipita sur la ville, la couvrit, l’étouffa, l’embrassa, roula sur la mer, puis se dilatant en tout sens, grandit comme une montagne de cendre et de feu.
Après avoir dépassé la ville, la nuée s’arrêta brusquement, refoulée par un violent vent de retour. C’est alors qu’on aperçut la ville : une fumée opaque recouvrait la malheureuse cité de son voile noir et impénétrable d’où jaillissaient, par intervalles, des milliers de flammes.
A l’heure fatale, le receveur du téléphone de Fort-de-France, M. Lodéon, était depuis quelques instants en conversation avec son collègue de Saint‑Pierre, lorsque celui-ci se tut brusquement, au milieu d’un mot inachevé et, tandis que toutes les sonneries du bureau se mettaient en branle, M. Lodéon ressentit soudain une violente secousse électrique et perçut un râle d’agonie et comme le bruit d’un vaste effondrement. La communication était interrompue et pour cause !…
L’œuvre de destruction était accomplie. Soixante-dix secondes avaient suffi pour rayer Saint-Pierre de la carte.
Alors, une pluie de cendres fines recouvrit le drame comme d’un linceul. De la ville, il ne restait qu’un brasier, des murs déchiquetés et calcinés, un amas indescriptible de gravats, d’arbres carbonisés. Des 40 000 habitants qui vécurent le drame, pas un n’en réchappa, ils furent brûlés, asphyxiés, foudroyés, électrocutés en un éclair.
Les photographies de la ville détruite font immédiatement penser à celles d’Hiroshima détruite par l’arme atomique. Saint‑Pierre donne l’impression d’avoir été écrasé par un souffle gigantesque : la statue de Notre‑Dame‑de‑Bon‑Port, protectrice des marins, fut retrouvée à une douzaine de mètres de son socle. Elle pesait la bagatelle de 5 tonnes et était située à 5 km du cratère !
Une cloche de la cathédrale s’est considérablement déformée sous l’effet de la chaleur. Exposée au musée du volcan, elle est peut-être le souvenir qui impressionne le plus et aide à imaginer la puissance du cataclysme ; cette cloche pèse une tonne et semble avoir été étreinte par une « poigne de fer » !
Un seul des 400 bateaux en rade au moment du cataclysme, le Roddam, échappa au désastre. Nous avons le récit que fit l’un des passagers :
Lorsque la colonne de feu et de laves s’abattit sur la cité, une immense clameur s’éleva ; cris de désespoir et d’angoisse. Cette lugubre et déchirante clameur fut telle, qu’elle surpassa en puissance le mugissement des flots et les grondements du volcan.
Nous vîmes une foule nombreuse se précipiter sur le rivage. Mais les malheureux ne couraient pas longtemps dans ce feu qui les enveloppait. Ils tombaient comme des mouches et ceux qui arrivèrent jusque sur le bord de la mer où ils pensaient trouver le salut, furent tout à coup engloutis par une immense lame qui les entraîna. De plus les flots étaient devenus bouillants et les pauvres victimes furent brûlées avant même d’être noyées.
Le bateau fut recouvert de 10 tonnes de cendre incandescente malgré la distance qui le séparait du rivage. Il parvint à Sainte‑Lucie dans un état des plus lamentables, il n’y avait plus à son bord que des morts et des mourants, pas un ne réchappa des brûlures qu’ils avaient reçues.
Mais pourquoi le drame du 8 mai 1902
serait-il un châtiment ?
Le film Titanic a suscité beaucoup d’articles ces derniers temps. Jamais il n’est fait mention de ces inscriptions blasphématoires apposées sur sa coque pendant sa construction ; jamais il n’est mentionné que sa destruction avant le terme même de son premier voyage pourrait bien être la réponse divine aux attaques des hommes.
De même, pour l’éruption de 1902, vous ne trouverez mentionnée cette possible explication dans aucun ouvrage récent, dans aucun guide, mais elle persiste au cœur des anciens, et de moins anciens en ont entendu parler, j’en veux pour preuve cette Antillaise qui me faisait visiter le musée du volcan…
L’épée de feu
Dans le courant de l’année qui précéda la catastrophe que nous venons de relater, il y eut au couvent de la Délivrande des présages sinistres, des signes effrayants, des pressentiments, des intuitions douloureuses.
Neuf mois avant l’éruption, deux sœurs résidant à Saint‑Pierre, le même jour, bien que ne se trouvant pas ensemble, virent une épée de feu planer sur la ville, comme retenue par une main invisible. Saisies d’effroi, elles se demandaient, chacune de son côté, ce que cela pouvait signifier… Consternées l’une et l’autre, elles gardèrent leur secret jusqu’à l’heure de la récréation. Alors l’une d’elles dit à ses sœurs réunies : « Oh ! j’ai vu quelque chose d’extraordinaire et d’effrayant ! » La deuxième religieuse témoin du prodige, lui répondit : « Il est impossible, ma sœur, que vous ayez vu quelque chose de plus effrayant et de plus extraordinaire que ce que j’ai aperçu moi-même. » Pressées de s’expliquer par les sœurs intriguées, elles firent la même déclaration : vision très nette d’une épée de feu planant sur la ville de Saint‑Pierre.
Vers la même époque, un fait extraordinaire se passa au Morne Rouge dans une autre maison de la même communauté. Pendant plusieurs jours de suite, « une de mes sœurs et moi – rapporte sœur Marguerite‑Marie – nous trouvâmes les rideaux de nos lits couverts de larges taches rouges semblables à du sang. Les rideaux furent renouvelés à trois reprises, et, chaque fois, le même phénomène se reproduisit : ceux d’un lit surtout en était particulièrement constellés. » Stupéfaction de la communauté. Que veut dire ce fait étrange ? se disaient les religieuses… peut-être que c’est l’annonce du martyre. « Pour ma part, pensant aux progrès croissants de la persécution religieuse, j’y vis un présage de massacre… »
Toujours au couvent de la Délivrande du Morne Rouge, pendant les trois mois qui précédèrent le cataclysme, on entendait, la nuit, dans les grands corridors, des sanglots, des soupirs et des prières ; pendant les jours gras, ces faits mystérieux se produisirent même dans la journée, des bruits de sanglots se percevaient de plusieurs points du couvent. Le Mardi-Gras, au moment où la communauté faisait à l’église l’amende honorable, la Révérende Mère Supérieure, retenue par la maladie dans la salle de communauté, entendit pleurer à la porte. Le bruit fut si fort qu’elle envoya la religieuse qui la soignait voir s’il n’y avait pas quelqu’un dans le couloir… Cette dernière ne trouva personne.
D’autres faits mystérieux sont encore rapportés : une statue de Notre‑Dame de Lourdes dont la physionomie souriante exprima tout à coup une grande tristesse, des bruits de vaisselle fracassée dans un couvent de religieuses, une lampe qui tressaute.
Un châtiment…
Pour punir quel crime ?
A cette question, la jeune femme qui nous guidait dans ce petit musée dont je vous ai déjà parlé ne me répondit pas en disant :
— « pour punir les blancs de l’esclavage… », de l’abolition duquel on fête cette année les 150 ans ;
— ou : « pour punir les mœurs relâchées ». Il est vrai que les unions illégitimes étaient de loin les plus nombreuses et la rue des « respectueuses » très fréquentée. Le dernier mandement de Mgr de Cormont était un pressant appel à ses diocésains pour les exhorter à régulariser les unions illégitimes et à respecter la loi du mariage.
Non, elle mentionna sans hésitation des péchés contre la religion.
On peut lire dans l’ouvrage de Louis Garaud, Trois ans à la Martinique :
… Jamais les saturnales à Rome, jamais les bacchanales en Grèce, n’ont offert un pareil spectacle ; jamais la fête des fous, au Moyen Age, n’a étalé cette débauche de joie. L’imagination ne peut rêver de semblables folies humaines, un délire aussi envahissant…
Saint‑Pierre, classée 101e ville de France par son luxe et son confort, développait tous les vices que la mollesse peut engendrer. La foi n’était pas seulement objet d’indifférence, elle était méprisée et insultée publiquement par un petit nombre, au moins sous l’instigation de la « loge » de Saint‑Pierre qui était puissante et agissante.
Le carnaval, qui prend des proportions inimaginables aux Antilles, s’en prit, cette année-là, à la religion. Des participants déguisés en religieux ou religieuses se moquaient de la religion.
Quelques témoignages affirment que Mgr de Cormont avait dû écourter la procession de la Fête‑Dieu précédente en raison des insultes et des pierres que recevait le cortège !
Mgr de Cormont avait même dû quitter la Martinique quelques mois avant la catastrophe pour calmer les esprits. En effet, une polémique très vive s’était levée qui était due au fait qu’il voulait accorder un avancement à l’un de ses neveux prêtre alors qu’un plus ancien briguait la place… chacun avait ses supporters !
A son départ, quelques-uns, excités par la franc-maçonnerie lui avaient lancé des pierres. Mgr De Cormont s’était retourné vers eux en disant : « Vous nous lancez des pierres, le volcan vous les renverra. » C’était le 10 avril !…
Dans son livre Pèlerinage funèbre aux ruines de Saint‑Pierre, U. Moerens écrit, à la page 60 :
Une presse excessivement violente et impie s’efforce de déchristianiser ce malheureux pays. De vision étroite et d’esprit intolérant, ceux qui ont assumé la mission de diriger l’opinion publique ne cessent, à propos de tout et de rien, de répandre le blasphème et de jeter le mépris sur tout ce qu’il y a de plus respectable et de plus sacré.
Cette œuvre sectaire portait du fruit. Mais c’est vraisemblablement l’ignoble profanation qui eut lieu le Vendredi saint 28 mars 1902 qui provoqua la colère de Dieu.
Sur la foi d’un Martiniquais, elle fut rapportée sous le titre : « Le Christ au Volcan », le 5 septembre 1902, dans l’un des plus grands journaux parisiens :
C’était le 28 mars dernier : Vendredi saint. Notre jolie ville coloniale s’éveille dans ce demi-jour si calme, si plein de fraîcheur, qui caractérise les matinées des tropiques. Derrière les vérandas entrouvertes on aperçoit les ménagères qui se hâtent de mettre tout en ordre pour se rendre aux églises. Le soleil monte doucement à l’horizon. L’heure du repas arrive et chacun va rompre le jeûne, mais dans le maigre « à la créole » : morue entourée de riz. Cependant un groupe bruyant se dirige vers un des principaux hôtels de la ville où un festin est préparé. Ce sont les représentants de la libre-pensée qui, pour prouver leur indépendance d’esprit, vont manger avec fanfaronnade les aliments les plus gras qu’ils peuvent inventer, en contradiction de l’abstinence universelle. De nombreuses bouteilles sont débouchées et rapidement vidées ; et, quand elle est suffisamment avinée, cette bande diabolique se met à parcourir les rues de la petite capitale en vociférant des choses ordurières et en ridiculisant l’image du Christ qu’ils ont emportée avec eux.
Les voilà bientôt hors de la ville, sur le chemin qui mène à la montagne. Devant eux, elle s’élève majestueuse, détachant son sommet déchiqueté sur l’azur du ciel, et quatorze fois, au milieu d’infâmes blasphèmes, cette troupe s’arrête, fait des stations pour parodier le chemin de Croix et pour bafouer les scènes de la Passion que l’Église chante en ce moment d’une façon si douloureuse. Et ils montent, ils montent encore, toujours plus excités, inventant à chaque pas de plus horribles blasphèmes. Enfin, les voilà au sommet… Ils contournent le lac aux eaux tranquilles, arrivent devant la bouche béante du volcan et là, au milieu d’une infernale sarabande, hurlant et gesticulant, ils précipitent au fond du gouffre l’image de celui qui, il y a dix-neuf siècles, est mort sur la croix pour racheter les âmes de ces forcenés. Le jour de l’Ascension, parmi les râles des morts et les cris d’épouvante, le volcan répondait aux insulteurs du Christ et faisait remonter la croix vers les cieux.
En effet, cette année 1902, le jeudi 8 mai tombait le jour de l’Ascension… Hasard ?
Evidemment les libres-penseurs n’avaient guère intérêt à ce que soit connue cette histoire. Elle fut considérée comme une fable, une invention des catholiques et, aujourd’hui, elle n’est rapportée nulle part.
Vérité ou affabulation ?
Ce triste événement fut authentifié par Mélanie, cette jeune enfant qui vit Notre‑Dame à la Salette, et que l’abbé Combe interrogera sur cette catastrophe.
— Saviez-vous depuis longtemps que cette catastrophe arriverait ?
— Oui [répondit Mélanie].
— Le saviez-vous par l’apparition de 1846 ?
— Non [répond-elle].
Il faut tout lui arracher [reprend l’abbé Combe], et encore ne répond-elle que par oui et non.
— Vous avez bien vu l’éruption, parlez donc.
— Eh ! mon Père, j’étais au milieu.
Le vendredi 16 mai 1902, l’abbé Combe note :
J’ai remarqué sous son poêle, dans les papiers à brûler, la lettre de faire-part de Madame veuve X décédée le 1er mai, au verso de laquelle Mélanie avait écrit au futur les prochains châtiments de la Martinique :
« Nous ne l’avons pas volé, mais bien acheté et arraché de la main de Dieu. Il ne se contentera pas d’avertir ses créatures raisonnables qu’il aime tant une fois, deux fois, et même quand sa justice demande sa gloire pour venger la miséricorde outragée, ce bon et divin maître avertit presque comme en cachette de sa justice. Il fait doucement sentir quelques tremblements de terre inaccoutumés. C’est ainsi qu’il va faire dans les Petites Françaises Antilles. Pendant plus de six jours, il y aura de petites secousses entremêlées d’un peu plus grandes. Hélas, hélas, les hommes ont des oreilles et n’entendent point. Enfin, le 8 mai 1902, le feu dévorateur tombe sur une des principales villes de la Martinique : Saint‑Pierre, la dévore et la couvre de cendres et de débris de toutes sortes. Outre la destruction de cette ville, trois autres petits pays par le même feu feront des victimes sans compter les dommages des propriétés. Le feu ne sera pas remis entièrement dans sa caverne. Douze jours après le premier cataclysme, Fort‑de‑France pleurera et bien d’autres pleureront aussi. »
— Cette méditation, l’avez-vous écrite le 8, avant l’éruption [lui demande l’abbé Combe] ? Jusqu’ici, la seule ville de Saint‑Pierre a été détruite, on parle déjà de 30 000 victimes.
— Il y en a 40 000 [répond Mélanie].
— Puisque vous avez vu d’avance la destruction de Saint‑Pierre, vous pourriez me dire le nom de ces petits pays qui auront le même sort [demande l’abbé Combe].
— Curbet ou Curba, c’est un nom comme ça [répond Mélanie].
A l’occasion d’une nouvelle catastrophe qui fit un millier de victimes, les journaux (Le Pèlerin du 14 septembre 1902) ont donné pour la catastrophe du mois de mai, après enquête faite sur place, le chiffre de 40 000 morts.
Le jeudi 22 mai, l’abbé Combe note :
Je désirais une prédiction dont l’antériorité fût pour moi matériellement certaine, me voilà servi à souhait. Dépêche arrivée ce matin : « Les câblogrammes officiels sur l’éruption des 19 et 20 mai sont très succincts, néanmoins on sait déjà qu’un village : le Carbet, situé sur la côte à quelques kilomètres de Saint‑Pierre, a été en partie détruit. »
Je suis allé lui demander : — Quels crimes épouvantables, autres que l’impureté, ont pu attirer, sur ces populations qu’on disait très catholiques, un pareil fléau ?
Elle m’a raconté que, « le Vendredi saint dernier, un grand Christ de près d’un mètre fut traîné dans les rues de Saint‑Pierre au bout d’une corde, qu’on le traîna ensuite sur la pente de la montagne et, arrivé auprès d’une crevasse, on l’y poussa du pied ».
— Pour attirer la malédiction de Dieu sur tout un pays, ce sacrilège a donc été l’œuvre d’une masse d’hommes et de femmes [demande l’abbé Combe].
— Quelques-uns seulement [explique Mélanie], mais on les a laissés faire et une douzaine d’enfants suivait. La montagne a crevé de ce côté-là le matin de l’Ascension. Comment Dieu peut-il punir pareillement ? penserez-vous. Est-ce là justice ? Dans les temps de vraie foi, d’autres profanations ont eu lieu. La différence, c’est que les profanations étaient montrées du doigt, certains se sont vus lourdement condamnés par le pouvoir civil ; d’autres ont été châtiés de manière miraculeuse. Dans ce cas de la Martinique, la profanation a été publique, on a laissé faire ; des enfants suivaient ; entre le Vendredi saint et le jeudi de l’Ascension, a‑t‑on entendu dire qu’ont été faites des prières de réparation ou que le clergé a organisé des processions, des pénitences publiques qui auraient désarmé la colère de Dieu ? [Voir : L’Apparition de la très sainte Vierge, par M.-H. Bourgeois – cassette audio nº 4b.]
Après la destruction de Saint‑Pierre, il fallut attendre au moins deux jours avant de pouvoir poser le pied sur la cendre brûlante qui recouvrait le sol de la ville détruite. (Ceci rend très difficilement crédible la survie d’un prisonnier dans sa cellule, comme on l’a affirmé de Cyparis, que le cirque Barnum montra en spectacle pendant des années, comme rescapé de Saint-Pierre.)
Un détail du témoignage de ceux qui s’aventurèrent les premiers semble confirmer que ce cataclysme était un châtiment de l’impiété.
Au milieu d’un chaos de ruines, ils ne retrouvèrent plus la géographie de la ville qui leur était pourtant si bien connue. Partout s’amoncelaient des cadavres carbonisés, putréfiés, répandant une odeur méphitique qui viciait l’atmosphère… Dans la cathédrale, un confessionnal était resté debout, intact. Non loin, sur un pan de mur, une affiche avait à peine été léchée par le feu quand d’autres à côté étaient complètement carbonisées : « Le Christ au pilori ! la Vierge à l’écurie ! » disait cette inscription effrayante, car le spectacle qui s’offrait aux regards semblait bien la réponse à ce blasphème.
Une colonne de 300 mètres de hauteur resta figée au sommet du volcan pendant plusieurs années. Avec le temps, elle s’effrita et disparut. La nuit, elle était « incandescente », ce qui ne manquait pas d’être impressionnant. N’était-ce pas le doigt de Dieu signant la justice divine : « Celui qui sème le vent récoltera la tempête ? »
Le 16 et le 20 mai, de nouvelles éruptions firent de nouvelles victimes : des curieux et surtout des pillards qui venaient comme des vautours dépouiller les cadavres de leurs biens. Après le 20, on en trouvera morts, couchés sur un sac d’argenterie qu’ils se disposaient à emporter ; un autre était sur un cadavre auquel il semblait être en train d’arracher quelque bijou !…
L’éruption du 20, qui fut très forte, eut un effet sanitaire. Elle ensevelit les cadavres, évitant ainsi le développement d’épidémies.
La dernière éruption dévastatrice fut celle du 30 août 1902 qui détruisit le village du Morne Rouge, faisant 2 000 victimes. L’église fut totalement détruite, mais, au milieu des ruines, les survivants trouvèrent un peu noircie la statue de Notre‑Dame‑de‑la‑Délivrande miraculeusement conservée. Elle était restée debout et intacte sur son piédestal qui ne fut pas ébranlé.
Depuis, les Martiniquais font, le 30 août, une grande procession en l’honneur de leur patronne.
Dans la tempête, regarde l’étoile, invoque Marie.

