+ « Esprit »
(de la liturgie), es-tu là ?
« Le cardinal Ratzinger s’efforce une fois de plus de dogmatiser Vatican II. Nous avons affaire à des personnes qui n’ont aucune notion de la Vérité. Nous serons désormais de plus en plus contraints d’agir en considérant cette nouvelle Église conciliaire comme n’étant plus catholique. » [Lettre de Mgr Lefebvre à Jean Madiran, le 29 janvier 1986.]
A la fin de l’année dernière est parue la traduction française d’un livre du cardinal Ratzinger, L’Esprit de la liturgie, présenté comme un livre-programme :
L’Esprit de la liturgie est une « somme » de théologie liturgique. C’est aussi un livre-programme. Intentionnellement, le cardinal Ratzinger a donné à son livre le même titre que celui de Romano Guardini [1] qui, en 1918, lança le Mouvement liturgique, dans l’espoir que L’Esprit de la liturgie donne naissance à un mouvement qui corrige les insuffisances de la réforme de la liturgie catholique. [4e page de couverture.]
Voilà qui est clair. Reste à savoir si l’« esprit » que le cardinal veut donner à cette réforme de la réforme est un bon ou un mauvais esprit.
A première vue on pourrait penser que le cardinal milite pour un retour à la liturgie traditionnelle.
Le cardinal propose le retour de l’autel face à Dieu. Il nous dit :
L’orientation versus populum est l’effet le plus visible d’une transformation qui ne touche pas que l’aménagement extérieur des lieux liturgiques, mais implique une conception nouvelle de l’essence de la liturgie : la célébration d’un repas en commun. […] L’orientation commune vers l’est pendant le Canon demeure essentielle. Il ne s’agit pas ici d’un élément accidentel de la liturgie. L’important n’est pas de regarder le prêtre mais de tourner un regard commun vers le Seigneur. Il n’est plus question ici de dialogue mais d’une commune adoration (pages 65 et 69).
L’agenouillement lui semble devoir être réintroduit là où il a disparu :
L’acte spirituel, de par l’unité corps-âme de l’homme, doit nécessairement se traduire par un acte corporel. […] Il se peut bien que l’agenouillement soit étranger à la culture moderne, pour la bonne raison que c’est une culture qui s’est éloignée de la foi. Elle ne connaît plus Celui devant lequel l’agenouillement est le seul geste adéquat, le seul geste nécessaire. […] Une liturgie qui ne connaîtrait plus l’agenouillement serait intrinsèquement malade. Il faut réapprendre à nous agenouiller, réintroduire l’agenouillement partout où il a disparu […] (pages 151 et 153).
Le silence du Canon de la messe, enfin, permettrait un plus grand retour vers le sacré :
Il n’est pas vrai qu’il faille réciter à haute voix l’intégralité de la Prière eucharistique pour obtenir la participation de tous à cet acte central de la messe (page 169).
Or, le rite romain, dit de Saint-Pie V, n’est-il pas celui de l’autel face à Dieu, de l’agenouillement et du silence sacré durant le Canon ?
Rome amorce-t-elle un retour vers une conception traditionnelle de la liturgie et de la messe ?
Peut-on voir une confirmation de ce début de « conversion » dans ces paroles du pape lors de sa communication à la Plenaria de la congrégation pour le Culte divin, le 21 septembre 2001 ?
Le Peuple de Dieu a besoin de voir dans les prêtres et les diacres un comportement plein de révérence et de dignité, capable de l’aider à pénétrer les choses invisibles, même avec peu de paroles et d’explications. Dans le Missel Romain, dit de Saint-Pie V, comme dans diverses liturgies orientales, on trouve de très belles prières avec lesquelles le prêtre exprime le plus profond sens d’humilité et de révérence face aux saints Mystères : celles-ci révèlent la substance même de toute liturgie.
Cela fait plus de trente ans que, sous de belles apparences, les modernistes qui occupent l’Église cherchent à conduire les catholiques vers les prairies empoisonnées de l’œcuménisme et de la liberté religieuse : il convient donc d’y voir de plus près, car, comme le dit le dicton, « tout ce qui brille n’est pas d’or ».
On connaît aussi le conte du petit chaperon rouge. La grand-mère, dans ce conte, a un beau sourire et de belles dents. Mais c’est pour mieux croquer le petit chaperon rouge ! Voyons donc si ces belles dents sont celles d’un loup ou d’une grand-mère.
Trois constatations
préliminaires
Commençons par trois brèves constatations qui nous invitent à ne pas trop nous fier à une apparence « traditionnelle » :
Dans son « Avant Propos », le cardinal nous prévient : la liturgie en 1918 (date du livre de Guardini) était une fresque recouverte par des ajouts qui la déformaient. Le concile Vatican II a réalisé une œuvre merveilleuse : dégager la fresque. « Pendant un instant nous restâmes fascinés par la beauté de ses couleurs et de ses motifs » (page 10). Il ne s’agit donc pas de la recouvrir de nouveau, mais simplement de la préserver des intempéries qui pourraient à nouveau abîmer la fresque.
Ainsi, le cardinal nous dit que la réforme conciliaire est substantiellement bonne et qu’il s’agit de la conserver.
Ensuite, on ne trouve dans ce livre aucune référence à saint Thomas d’Aquin (le Docteur commun de l’Église), ni à dom Guéranger (l’initiateur du mouvement liturgique, du temps où ce mouvement était catholique [2]). Les auteurs cités par le cardinal sont des auteurs modernes, voire modernistes : de Lubac, Martimort, Guardini, Jungmann (« un des pères de la Constitution sur la liturgie de Vatican II ») et d’autres. Il cite même assez longuement Teilhard de Chardin (pages 24-25).
Sans doute le cardinal ne reprend-il pas intégralement la pensée de Teilhard, trop exclusivement « ascendante ». Il la corrige, ou plutôt la complète, par la conception d’un mouvement circulaire, formé d’exitus et de reditus, dont on trouve la formulation « la plus impressionnante » chez… Plotin.
Troisième remarque préliminaire : on ne sent pas de piété dans ce livre. C’est un livre froid, technique, d’un professeur de faculté de la fin du XXe siècle. Il y a de beaux passages, mais ce sont des citations des Pères de l’Église, tandis que les considérations du cardinal sur l’exitus et le reditus, sur le logos et l’ethos (page 125), sur le jeu interactif de la culture et de l’histoire (page 175) ne portent pas particulièrement à l’amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
D’ailleurs le cardinal n’emploie jamais cette formule : « Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Il parle plus volontiers du Logos.
Quant à la sainte Vierge Marie, c’est simplement « Marie », et encore est-elle à peine évoquée (page 92).
La liturgie est la prière officielle de l’Église, c’est le cri d’amour de l’Épouse à son Époux, de l’Esprit-Saint qui « gémit » d’amour dans le Corps Mystique de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Si on veut en restaurer « l’esprit », il faudrait, à notre avis, plus de piété. Pour cela, il faut surtout des saints.
Une vision évolutive
de la religion
Toutefois, le plus grave, c’est la vision évolutive que le cardinal a de la religion. La religion chrétienne n’est que l’évolution la plus achevée du sens religieux humain :
Dans ce concept [d’adoration conforme au Logos], l’élan spirituel de l’ancien Testament, le processus à l’œuvre dans l’histoire des religions, la quête de l’homme et la réponse divine, trouvent leur aboutissement. […] Cette liturgie, nous l’avons vu, accomplit à la fois les promesses de l’ancien Testament et la quête religieuse de l’humanité (page 41).
Or, rappelons-nous que, pour les modernistes, la religion n’est que l’expression du sentiment religieux, sentiment qu’on trouve chez tous les hommes. Toute religion est à la fois naturelle et surnaturelle (Pascendi dominici Gregis, 8 sept. 1907, dans l’édition du Courrier de Rome, Versailles, 1993, page 435). Il y a un progrès dans ce sentiment religieux, et la religion chrétienne est la meilleure parce qu’elle est la plus vivante (celle où le progrès est le plus sensible) (Pascendi, page 439).
L’évolution est un élément caractéristique de la religion :
Ils posent tout d’abord ce principe général que, dans une religion vivante, il n’est rien qui ne soit variable, rien qui ne doive varier. D’où ils passent à ce que l’on peut regarder comme le point capital de leur système, savoir l’évolution. [Pascendi, page 447.]
Il y a une opposition fondamentale entre la conception catholique et la conception moderniste sur ce point de l’évolution de la religion.
Pour un catholique, la religion est instituée par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Elle a donc une origine surnaturelle externe.
Notre-Seigneur lui ayant donné son dogme, sa morale, et son culte, elle ne peut évoluer que de manière très secondaire, accidentelle, en restant toujours substantiellement la même à travers toutes les époques.
Les autres religions (sauf le judaïsme de l’ancien Testament jusqu’à la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la croix) sont toutes de fausses religions et l’Église ne peut rien leur emprunter pour son dogme ni pour son culte.
Pour un moderniste, la religion vient du sentiment religieux de l’homme, sentiment à la fois naturel et surnaturel (les modernistes ne font pas de distinction nette entre nature et grâce).
Notre-Seigneur n’ayant donné que le germe initial, la religion reçoit des développements très importants par rapport à ce qu’elle était au début, et doit s’adapter aux diverses circonstances de temps et de lieux.
Toutes les religions sont des expressions plus ou moins réussies du sentiment religieux, et on peut leur faire des emprunts pour le dogme ou pour le culte.
Or, c’est surtout sur ce point qu’on remarque que le cardinal Ratzinger a une vision moderniste de l’évolution de la religion. Il est clair que, pour lui, le culte catholique est l’aboutissement d’une évolution des cultes païens :
[…] [La liturgie chrétienne] se présente à nous dans toute sa majesté, sans rupture avec la quête religieuse des hommes à travers l’histoire, et sans se couper des grandes religions du monde [3], dont elle a recueilli les motifs essentiels (page 29).
Ainsi, par la croix et la résurrection de Jésus, l’eucharistie représente le point de rencontre de tous les fils de l’ancienne Alliance, bien plus, de toute l’histoire religieuse de l’humanité (page 39).
Le christianisme, […] à travers la religion biblique, a absorbé l’héritage des religions du monde, un héritage purifié et illuminé dans le culte du Dieu unique (page 81).
L’évolution se fait peu à peu, à partir des formes les plus démoniaques du culte, comme les sacrifices humains, le culte du soleil ou le culte des mystères :
Cette évidence […] se fait plus claire au fur et à mesure que se développe la conscience religieuse de l’humanité. […] Les religions ont progressivement écarté cette sinistre tentative de réconciliation [les sacrifices humains] pour établir leur système sacrificiel, tel celui d’Israël, sur l’idée de substitution. Ce développement aviva encore la conscience de l’insuffisance de la chose sacrifiée (page 31).
Cette dimension cosmique permit, après l’avoir combattu, d’intégrer le culte du soleil dans la théologie liturgique des fêtes chrétiennes (page 91).
« Revêtir le Christ » est sans doute une notion que saint Paul a reprise au culte des mystères où, dans le rite d’initiation, le néophyte devait revêtir le masque de la divinité (pages 170-171).
Si la religion judaïque a eu un plus heureux développement que d’autres religions, cela vient du caractère privilégié du sentiment religieux des peuples nomades du désert :
Le monothéisme ne pouvait pas naître dans les grandes cités ni sur les rives fertiles des grands fleuves. Sa terre originelle est le désert, cet espace sans limite où ciel et terre se font face – le désert, patrie de ce voyageur libre de toute attache, qui ne divinisait aucun lieu et n’avait pour seul recours que ce Dieu marchant à ses côtés (page 84).
Pour le cardinal, le sentiment religieux est toujours bien orienté :
L’homme, en effet, a toujours cherché la manière juste et digne de louer Dieu, c’est-à-dire une forme de culte en adéquation avec sa majesté et conforme à sa volonté (page 129).
Saint Paul a dit que la croix est une folie pour les païens. Mais il n’avait pas encore fait la « découverte extraordinaire » que la croix était déjà connue des « anciennes traditions religieuses » :
Les Pères grecs furent frappés par une autre découverte. Ils trouvèrent chez Platon la notion étrange d’une croix inscrite dans le cosmos (Timée 34 a/b et 36 b/c). Platon connaissait cette croix grâce à la tradition pythagoricienne, qui l’avait reprise des traditions de l’Orient ancien. Le Timée faisait observer que le plan de l’écliptique (le grand cercle que le mouvement du soleil semble dessiner sur le globe céleste) et celui de l’orbite terrestre, en se coupant, formaient la lettre grecque Khi, représentée sous la forme d’un X. Suivant en cela des traditions plus anciennes, Platon avait mis cette « croix » en relation avec l’image de la divinité : le démiurge (architecte de l’univers) aurait ainsi étendu l’âme du monde « à travers le cosmos tout entier ». […] Pour les Pères, ce dut être une découverte extraordinaire que ce philosophe qui, résumant et interprétant les plus anciennes traditions religieuses, avait parlé de la croix comme du signe dont est marqué l’univers (page 144).
Saint Pie X nous avertit que l’évolution de la religion, pour les modernistes, se fait sous l’action combinée des théologiens (élément moteur) et du magistère (qui freine et tempère) :
Disons donc, pour rendre pleinement la pensée des modernistes, que l’évolution résulte du conflit de deux forces, dont l’une pousse au progrès, tandis que l’autre tend à la conservation.
La force conservatrice, dans l’Église, c’est la Tradition, et la Tradition y est représentée par l’autorité religieuse. Ceci, et en droit et en fait : en droit, parce que la défense de la Tradition est comme un instinct naturel de l’autorité ; en fait, parce que, planant au-dessus des contingences de la vie, l’autorité ne sent pas, ou que très peu, les stimulants du progrès. [Pascendi, page 448.]
Il n’est donc pas étonnant de trouver dans le livre du cardinal Ratzinger des tentatives de « modération » :
Une liberté sans frein n’est pas conciliable avec l’essence de la foi et de la liturgie. La grandeur de la liturgie, faut-il le répéter, tient justement au fait qu’elle échappe à l’arbitraire (page 134).
Mais ne nous faisons pas trop d’illusion sur cette « modération ». Le cardinal ne remet pas en cause, par exemple, le missel « zaïrois » :
Des variantes liturgiques, à l’intérieur de ces familles, sont toujours possibles. Il en a toujours été ainsi en Occident jusqu’à des temps récents. On le voit dans le missel qu’utilise l’Église du Zaïre (Congo). Ce missel « zaïrois » fait partie de la famille liturgique romaine. Il s’agit du rite romain, mais pour ainsi dire habillé à la congolaise et enrichi – à mon avis de façon très sensée – d’éléments provenant du christianisme oriental. Le signe de paix, par exemple, n’est pas échangé avant la communion, mais avant l’offertoire, selon Mt 5, 23-25, ce qui serait souhaitable pour le rite romain, pour autant que l’on veuille conserver comme tel le signe de paix (page 133).
D’ailleurs aucun rite chrétien ne connaît la danse. Ce qu’on appelle ainsi dans la liturgie éthiopienne ou dans la forme zaïroise de la liturgie romaine, est en fait une procession en cadence, tout à fait appropriée à la dignité de la liturgie. Cette démarche rythmée confère une unité et une ordonnance aux différents moments de la liturgie, une beauté et une dignité à la mesure de Dieu (page 156).
Le cardinal ne remet pas non plus en cause l’introduction dans les célébrations para-liturgiques de masques démoniaques :
Au nord du Chili, j’ai assisté un jour à une célébration mariale dans un petit sanctuaire au beau milieu du désert, suivie d’une danse sur le parvis en l’honneur de la Vierge. Les masques arborés par les danseurs provenaient de traditions précolombiennes très anciennes ; ils me parurent plutôt effrayants. Et cependant, cette gravité, cette terreur devant les dieux qu’ils exprimaient, étaient maintenant transformées par la joie et la dévotion envers l’humble servante, devenue Mère de Dieu et cause de notre espérance. Ces manifestations para-liturgiques ont leur raison d’être (pages 157-158).
Ne nous méprenons pas non plus lorsque le cardinal nous parle de la Tradition. Il ne s’agit pas de la partie de la Révélation divine (immuable) transmise oralement, mais de la vie de l’Église à travers l’histoire. Pour le cardinal, les traditionalistes sont sans doute trop « rigides » en pensant à une Tradition immuable :
Faut-il dire plus explicitement que tout cela n’a rien à voir avec la rigidité ? Pour l’islam, le Coran est la parole de Dieu adressée à l’homme sans intermédiaire humain. Pour le chrétien, au contraire, Dieu a parlé à travers des hommes, Dieu est entré dans l’histoire. Cette interaction entre Dieu et l’homme fait que la Parole biblique n’est vivante que dans la réponse de l’Église à travers l’histoire, dans la Tradition ; que les récits de la sainte Cène ne sont actualisés que dans l’Église qui les célèbre. Et cette coopération permet à la « divine liturgie” d’évoluer sans hâte, sans intervention violente, de façon naturelle (cf. Mc 4, 28) (page 136).
Cette vie de l’Église, cette « Tradition » vivante évolutive permet des progrès, comme la croyance en la présence réelle dans le Saint-Sacrement qui a mis plus de mille ans à s’établir :
Le tabernacle eucharistique en tant que tente sacrée, lieu de la shekinah, de la présence du Seigneur vivant, n’est apparu qu’au deuxième millénaire, après de longs débats théologiques qui mirent finalement très clairement en évidence la présence permanente du Christ dans l’hostie consacrée (page 73).
Mais comme on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, le cardinal nous prévient que l’évolution amène aussi à perdre des aspects importants de la religion :
Manifestement quelque chose de la dynamique eschatologique, de la conscience du « nous » dans la foi eucharistique s’est perdu, ou s’est du moins affaibli (page 75).
Le tournant du Moyen Age a, certes, conduit à une perte, mais il nous a fait don aussi d’un approfondissement spirituel remarquable (page 78).
Sans doute le cardinal nous avertit par là que l’on ne peut pas espérer tout conserver de l’ancienne liturgie. Le tournant du Concile a, certes, conduit à une perte, mais il nous a fait don aussi d’un approfondissement spirituel remarquable.
Le silence du canon
Après avoir vu comment, d’une façon générale, le cardinal conçoit l’évolution de la religion, voyons, d’une façon un peu plus précise, comment il conçoit le silence pendant la sainte messe, puisque c’était un des points que nous signalions dans notre introduction par où l’étude du cardinal semblait rejoindre les positions des traditionalistes. Nous citerons largement le cardinal pour qu’on ne nous soupçonne pas de trahir sa pensée (pages 164-169).
Tout d’abord il semble réclamer le retour à un silence substantiel :
Ce que nous attendons de la liturgie, c’est qu’elle nous offre ce silence substantiel, positif, où nous pouvons nous retrouver nous-mêmes. […] De toute évidence, cette recherche traduit un besoin réel de l’homme qui, dans la forme actuelle de la liturgique catholique, n’est pas satisfait. […] Il doit faire partie intégrante de la liturgie.
Le cardinal signale les insuffisances du Novus Ordo à ce sujet :
Comment le réaliser dans la pratique ? Le Novus Ordo a introduit deux courts temps de silence : une petite pause après le sermon et un moment de recueillement après la communion.
La pause de silence qui suit le sermon s’est avérée peu satisfaisante, et surtout artificielle. […]
[Quant au silence après la communion,] cet instant précieux est malheureusement bien souvent perturbé par l’incessant bruit de va-et-vient qui accompagne la distribution de la communion. Par rapport au reste de l’action liturgique, celle-ci dure souvent trop longtemps, si bien que le prêtre se sent obligé de poursuivre sans délai la liturgie pour éviter soit un temps mort, soit la nervosité de certains fidèles se préparant déjà au départ. […]
Mais il ne remet pas en cause cette réforme, car il trouve d’autres moments de silence :
La liturgie propose d’autres moments de silence. Il y a d’abord le silence qui suit la consécration, lors de l’élévation des espèces. […] En cet instant, le monde fait silence, tout se tait. Le temps d’un battement de cœur nous sommes arrachés au flux du temps et entrons dans l’éternel présent de Dieu.
La structure de la liturgie comprend un autre espace de silence « substantiel », celui des prières que le prêtre doit prononcer à voix basse. […] Le nombre de ces prières silencieuses a été fortement réduit par la réforme liturgique mais, Dieu soit loué, elles existent toujours et doivent continuer à exister.
Il y a d’abord une brève prière de préparation avant la proclamation de l’Évangile. Elle devrait être prononcée par le prêtre dans le silence et le recueillement, dans la pleine conscience de la responsabilité qui lui incombe de proclamer dignement l’Évangile, les lèvres et le cœur purifiés. […]
[Ensuite] deux prières très belles et profondes précèdent la communion du prêtre. Elles sont aujourd’hui laissées à choix [sic], sans doute pour éviter un trop long silence. Peut-être retrouvera-t-on un jour le temps de les réciter toutes deux. Puisque le prêtre n’en prie plus qu’une seule, il devrait le faire avec d’autant plus de ferveur, dans un silence concentré, se préparant à recevoir le Seigneur d’une manière qui amènera chaque participant à s’avancer silencieusement vers la présence sacrée, empêchant ainsi que le chemin de la communion ne se dégrade en une pure démarche extérieure. Une telle concentration est d’autant plus nécessaire que l’échange du signe de paix génère une certaine agitation parmi les fidèles, après laquelle l’invitation à tourner notre attention vers l’Agneau de Dieu se fait parfois sans transition, un peu brusquement.
Un temps de silence à ce moment-là, où véritablement chacun contemple l’Agneau avec les yeux du cœur, peut devenir un espace de silence béni. De même, après la distribution de l’eucharistie, deux prières d’action de grâces silencieuses du prêtre sont prévues ; elles pourraient et devraient être partagées par les fidèles à leur façon (pages 165-168).
La nouvelle liturgie pourra donc subsister grâce à ces silences d’après la consécration (« le temps d’un battement de cœur »), à la brève prière de préparation avant la proclamation de l’Évangile (le temps de deux ou trois battements de cœur ?), à la prière avant la communion du prêtre (mais elle est gênée du fait que « l’échange du signe de paix génère une certaine agitation parmi les fidèles ») et aux prières d’action de grâces après la communion (mais « le prêtre se sent obligé de poursuivre sans délai la liturgie pour éviter, soit un temps mort, soit la nervosité de certains fidèles se préparant déjà au départ »).
Tout au plus, le cardinal réclame-t-il une certaine liberté pour ceux dont la sensibilité réclame plus de silence :
En 1978, au grand ennui de plus d’un liturgiste, j’ai déclaré qu’il n’y avait rien d’obligatoire à réciter le Canon en entier à haute voix. Après mûres réflexions, je maintiens ce point de vue et reprends cette thèse, dans l’espoir que, vingt ans après, elle sera peut-être mieux comprise. […]
Voilà ce que je proposais à l’époque : tout d’abord une formation liturgique appropriée, qui permette aux fidèles de comprendre la signification essentielle et l’orientation fondamentale du Canon de la messe. Ensuite, le prêtre pourrait prononcer à haute voix les premiers mots des diverses prières, comme point de repère pour l’assemblée, de sorte que chacun puisse s’unir à la récitation silencieuse de la Prière eucharistique.
On est donc encore loin du retour à la messe traditionnelle. Tout au plus, au milieu du brouhaha des messes où le « silence substantiel » ne dépassera pas quelques battements de cœur, il y aurait la liberté pour le prêtre qui le voudrait, de dire certaines parties du Canon en silence, après avoir assuré la formation de ses fidèles et en prononçant à haute voix les premiers mots des diverses prières.
Le mystère pascal
Un livre r écent, que nous avons analysé dans Le Sel de la terre 38, a attiré notre attention sur la nouvelle théologie du mystère pascal. Un des aspects de cette nouvelle théologie est de prétendre que le sacrifice du Christ est présent à la messe grâce à une « objectivité » du mémorial quelque peu étrange.
Dans le livre du cardinal Ratzinger, la présence du sacrifice du Christ dans la liturgie est exposée à l’aide d’une absorption du temps dans l’éternité.
De même que la douleur corporelle se trouve entraînée dans le « pathos » de l’esprit et devient le oui de l’obéissance, de même le temps est absorbé dans ce qui dépasse le temps (page 47).
S’il semblait au premier abord n’y avoir aucune relation possible entre l’immutabilité de l’éternité et l’écoulement du temps, l’Éternel lui-même a maintenant pris le temps en lui : le temps et l’éternité coexistent dans le Fils. En se soumettant à la temporalité, en assumant l’existence humaine, le Verbe éternel incarné a fait entrer le temps dans la sphère de l’éternité ; plus précisément, il est devenu lui-même le lien entre le temps et l’éternité (page 79).
Il semble bien que le cardinal veuille expliquer, par cette manière vague, le fait que la messe soit un sacrifice, et qu’il prétende ainsi répondre à Luther. Il l’explique ailleurs :
L’erreur de Luther gisait, j’en suis convaincu, dans un faux concept d’historicité, dans une mauvaise intelligence de l’unicité. Le sacrifice du Christ ne se trouve pas derrière nous comme quelque chose de passé. Il touche tous les temps et nous est présent. L’eucharistie n’est pas simplement la distribution de ce qui vient du passé, mais bien la présence du mystère pascal du Christ, qui transcende et unit les temps [4].
On est loin de la conception traditionnelle du sacrifice de la messe comme représentant et appliquant le sacrifice de la croix par la séparation sacramentelle du corps et du sang de Notre-Seigneur réellement présents sur l’autel, offerts par Jésus-Christ, souverain prêtre, par le ministère du prêtre.
Ce que nous dit le cardinal un peu plus loin sur l’abandon du platonisme au Moyen Age qui fut la cause du passage de « l’image mystérique » à « l’image dévotionnelle » ne nous rassure guère, car il semble admettre que la conception de la liturgie (donc de la messe) comme « reproduction symbolique de la crucifixion » (nous dirions mieux, comme représentation du sacrifice du calvaire) est tardive dans l’Église :
L’iconographie chercha dès lors [au XIIIe siècle] à représenter des événements réels, considérant l’histoire sacrée, non plus comme un sacrement mais comme une narration déroulée dans le temps. La croix, symbolisant la souffrance vécue par le Christ en un certain moment de l’histoire, remplace l’Orient, le Ressuscité qui nous précède, dans la direction de la prière des fidèles. La liturgie, elle aussi, est perçue comme la reproduction symbolique de la crucifixion (page 104).
Sur d’autres points, la théologie du cardinal semble coïncider avec la théologie moderne du mystère pascal : la rédemption est la manifestation ultime de l’amour de Dieu pour l’homme, amour qui n’a pas été détruit par le péché, qui se manifeste surtout dans la résurrection (plus que dans la passion) et qui déifie l’homme (toute l’humanité) pour toujours :
Le Christ, premier-né de la création, prend la mort sur lui et, par la résurrection, anéantit son pouvoir : la mort cesse d’avoir le dernier mot. L’amour du Fils s’avère plus fort que la mort, car il unit l’homme à l’amour de Dieu qui est la vie même (page 86).
C’est donc à travers la résurrection que l’Alliance s’accomplit vraiment. L’homme est maintenant uni à Dieu pour toujours (page 81).
La libération de la mort est en même temps libération de la prison de l’individualisme, de la geôle du moi, de l’incapacité d’aimer et de faire don de soi-même. A Pâques, l’homme accomplit en quelque sorte son passage de la mer Rouge, se dépouille du vieil homme pour entrer en communion avec le Christ ressuscité et, en lui, en communion avec tous ceux qui lui appartiennent. Le grain de blé tombe mais ne demeure pas seul et porte beaucoup de fruit, dit l’Évangile. Dans la résurrection du Christ, c’est toute l’humanité qui se relève. Le symbole de la Pâque juive passe dans la Pâque chrétienne : la résurrection crée le nouveau peuple de Dieu, crée la nouvelle et universelle communauté des hommes (page 87).
Divers
Il y aurait d’autres points à examiner, mais que nous ne signalons qu’en passant, où l’on voit que « l’esprit » du cardinal n’est pas un esprit traditionnel.
Nous avons dit au commencement que le cardinal réclame un retour à l’agenouillement et à la réorientation de l’autel. Mais ces réclamations du cardinal ne sont guère plus convaincantes d’une volonté de retour à la vraie Tradition que sa réclamation du silence. Le cardinal, par exemple, ne demande pas même l’agenouillement pour communier. Quant à la réorientation, comme il peut être dommageable de tout changer et réarranger pour cela, il dit qu’on pourrait se contenter de mettre la croix au centre de l’autel qui servirait d’« Est intérieur ». Ainsi nous aurions les avantages combinés d’être tous tournés vers le Seigneur, tout en conservant la célébration face au peuple (pages 70-71).
On relève encore des expressions étranges. Par exemple, à la page 47, le cardinal nous dit que le Logos (c’est-à-dire le Verbe, le Fils de Dieu) est un élément de la condition humaine, avec le corps, l’âme, et l’esprit [5]. Un peu plus loin, il est dit que ce Verbe est le « Sens qui crée et porte la vie » (page 121). Ailleurs, Jésus est dit avoir un « moi » humain (page 48) [6].
Le cardinal semble admettre que le Christ ressuscité n’est pas visible aux sens, ou du moins qu’on ne peut trancher cette question :
Rappelons-le, il n’y a pas de « portrait » du Ressuscité. Après sa résurrection, les disciples ne reconnaissent pas le Christ [7]. C’est graduellement qu’ils doivent être amenés à une nouvelle façon de voir, à une vision qui s’ouvre de l’intérieur. […] Ce qu’ils voient n’apparaît pas aux sens mais transparaît à travers eux : le Seigneur, vivant d’une vie nouvelle, est là, devant leurs yeux (page 99).
Si l’homme ne s’ouvre pas à une vision intérieure [8] qui, au-delà du mesurable et du quantifiable, le rende apte à percevoir la présence du divin dans la création, Dieu restera exclu du champ de notre perception. Le portrait de Dieu est-il accessible ou non aux sens ? L’icône, loin des questions et des faux débats, nous fait discerner la face du Père dans celle du Christ (page 100).
Il est dit que l’Église d’Occident doit « s’ouvrir à l’enseignement du deuxième concile de Nicée » (page 109) et qu’elle doit dépasser les limites de l’esprit européen pour accéder à une culture véritablement universelle (page 119), que le baptême « nous unit au Christ dans sa descente aux Enfers » (page 112), que le Cantique des cantiques « est en soi un recueil de chants d’amour tout à fait humains » (page 114).
On apprend que « l’aspect tragique des tentatives de réforme de Luther tient à ce qu’elles ont eu lieu à une époque où la nature de la liturgie, ainsi que son rapport avec le dépôt de la foi, était dans une large mesure incomprise » (page 135).
La grâce perd son aspect proprement surnaturel (la gratia elevans, la grâce qui élève) pour ne garder qu’un aspect naturel (la gratia sanans, la grâce qui guérit la nature) : par le sacrifice, l’amour opère une recréation, « un retour de la création à elle-même » (page 29).
Les concepts utilisés sont souvent flous (l’esprit moderne a horreur de la précision des termes employés par la scolastique). Par exemple, le culte (qui est de soi un acte public, donc extérieur) peut être purement intérieur sous forme de « mains vides » et de « cœurs débordants » (page 37). Le sacrifice se confond avec la prière (oratio, page 38).
Le cardinal approuve la participation active des fidèles, revalorisée par Vatican II, ainsi que l’accent mis sur le sacerdoce des fidèles :
L’expression participatio actuosa est le concept que le concile Vatican II a choisi pour définir la participation active de tous à l’« Opus Dei », à la sainte liturgie. Un choix judicieux, qui va dans le sens du Catéchisme de l’Église catholique, où le mot liturgie est mis en rapport avec le sacerdoce commun et englobe par conséquent tous les chrétiens (CEC, 1069) (page 137).
Sans doute, le prêtre a un sacerdoce ministériel différent de celui des laïcs, mais, au terme d’une laborieuse explication, on en retient que cette différence est « secondaire » :
La récitation de la Prière eucharistique au nom de l’Église et, au milieu de celle-ci, les paroles de la consécration, où le prêtre s’exprime avec le « Je » de Jésus-Christ, sont réservées au sacerdoce ministériel. Mais la participation à cet acte, que seul le Seigneur accomplit, que seul il a pouvoir d’accomplir, est la même pour tous. Pour chacun de nous il s’agit, selon la parole de 1 Co 6, 17, de nous unir au Seigneur et de ne faire « avec lui qu’un seul esprit ». Il s’agit finalement d’abolir la distinction entre l’actio du Christ et la nôtre. Qu’il n’y ait plus qu’une actio, à la fois sienne et nôtre – nôtre dans la mesure où nous sommes devenus avec lui « un corps et un esprit ». L’unicité de la liturgie chrétienne consiste justement en ce que Dieu lui-même agit et nous intègre dans son action. En regard de cela, le reste est secondaire (page 139).
On apprend que l’ascèse n’est, au fond, qu’un entraînement en vue de la résurrection, entraînement qui consiste à accepter l’autre dans son altérité [9] :
Le corps doit en quelque sorte subir un entraînement en vue de la résurrection. Souvenons-nous que le mot ascèse signifie tout simplement entraînement – « training », pour employer un terme anglais à la mode. Or, aujourd’hui, alors que nous nous entraînons avec application, endurance et beaucoup de sacrifices à toutes sortes de choses, pourquoi ne pas nous entraîner pour Dieu et son royaume ? […] Cette ascèse doit toutefois trouver son point d’ancrage dans la liturgie, dans son « orientation » vers le Christ ressuscité. C’est un exercice qui nous amène à accepter l’autre dans son altérité, un entraînement à l’amour, à l’acceptation du Tout-Autre – Dieu – dans le but de nous laisser former et utiliser par lui (page 141).
Le cardinal n’exclut pas « la posture méditative en lotus, propre à la religiosité indienne » du moment qu’elle n’a pas lieu dans la liturgie (pour ne pas choquer les traditionalistes ?), car, si…
…dans la position de méditation orientale, […] l’homme regarde vers l’intérieur, il ne se « quitte » pas pour aller à la rencontre de l’autre, mais s’abîme en soi, dans ce qui est à la fois le néant et le tout, […] la tradition chrétienne connaît elle aussi le Dieu qui nous est plus intime que nous-mêmes, ce Dieu que nous cherchons lorsque, las des errances extérieures, nous nous tournons vers l’intérieur, à la rencontre de notre être propre, de notre fond le plus intime. En ce sens, il existe un lien entre ces deux attitudes de prières » (pages 155-156).
Enfin, signalons que le cardinal réprouve l’usage du « rock » dans la liturgie (ouf !), mais il se garde d’en signaler le caractère démoniaque. Il se contente de souligner que ses adeptes « déchaînent en quelque sorte les forces élémentaires de l’univers, dans lesquelles ils finissent par se faire engloutir » (page 120). Les démons sont-ils des « forces élémentaires de l’univers » ?
La conclusion de notre enquête est qu’on veut mettre un emplâtre sur une jambe de bois et que « l’esprit » invoqué par le cardinal n’est pas le Saint-Esprit.
Ce n’est pas tellement étonnant quand on remarque que le cardinal Ratzinger, préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi depuis une vingtaine d’années, ne s’est toujours pas rendu compte que la nouvelle messe était dangereuse pour la foi, que le pape Jean-Paul II faisait des péchés publics contre la foi (à Assise entre autres) et que certains évêques et cardinaux ont visiblement perdu la foi (voir ce que nous avons dit sur le cardinal Kasper dans Le Sel de la terre 39).
Quant au fait qu’il y ait chez le cardinal un aspect traditionnel (à certains moments), alternant avec un aspect progressiste, cela est fréquent chez ceux qui sont influencés par le modernisme, selon la pénétrante analyse de saint Pie X :
A les entendre, à les lire, on serait tenté de croire qu’ils tombent en contradiction avec eux-mêmes, qu’ils sont oscillants et incertains. Loin de là : tout est pesé, tout est voulu chez eux, mais à la lumière de ce principe que la foi et la science sont l’une à l’autre étrangères. Telle page de leur ouvrage pourrait être signée par un catholique ; tournez la page, vous croyez lire un rationaliste. Écrivent-ils histoire ? nulle mention de la divinité de Jésus-Christ ; montent-ils dans la chaire sacrée ? ils la proclament hautement. [Pascendi, pages 441-442.]
Fr. P.-M.
Cardinal Joseph Ratzinger, L’Esprit de la liturgie, Genève, Ad Solem [10], 2001.
*
Annexe :
Qui est le cardinal
Joseph Ratzinger ?
Nous avons plusieurs fois parlé du cardinal Ratzinger dans Le Sel de la terre. Ceux qui auront la curiosité de faire une recherche sur le CD-Rom du Sel de la terre trouveront instantanément une bonne trentaine de références.
Nous donnons ici une partie de ces citations, qui aident à se faire une idée de la physionomie de ce cardinal.
Présentation générale
Dans Le Sel de la terre 5, page 62 et suivantes, Monsieur l’abbé Gérard Mura [11] nous donne une présentation générale du cardinal Ratzinger :
Peut-on dire du cardinal Ratzinger qu’il est un évêque réellement traditionnel et sûr dans le domaine doctrinal ?
En 1968, Joseph Ratzinger, alors professeur à l’université de Tübingen, fut un des 38 responsables de la « Déclaration sur la liberté et la fonction des théologiens dans l’Église », publiée dans le numéro de décembre 1968 de l’édition française de la revue Concilium. Ce texte constitue une attaque assez violente contre la Congrégation pour la doctrine de la foi et, à travers elle, des actes du magistère pontifical, supposés mettre un frein à la liberté des théologiens. Parmi les autres responsables, on peut citer les théologiens progressistes Marie-Dominique Chenu, Yves Congar, Walter Kasper, Hans Küng, Karl Rahner, Edward Schillebeeckx.
Sur ce texte, le père Congar, pourtant assez « en pointe », a exprimé ses réserves : « Ce texte a vivement déplu à Rome. Il est loin de me satisfaire ; malheureusement, lorsqu’on m’a soumis la première rédaction, j’étais à l’hôpital, seul, sans aide, je n’ai pu agir comme je l’aurais voulu. J’ai fait cependant un certain nombre de remarques : une ou deux furent acceptées, mais pas la principale. Je ne suis donc pas entièrement d’accord avec cette déclaration que j’ai cependant signée – et je sais que ma signature en a entraîné quelques autres [12]. »
On pourra rétorquer que le cardinal Ratzinger n’assume pas tous les écrits du professeur Ratzinger. Cependant, lorsque Vittorio Messori lui a posé la question de savoir s’il considérait sa collaboration à Concilium comme un « péché de jeunesse », le cardinal n’a nullement fait une réponse analogue à celle du père Congar regrettant la « Déclaration » de 1968. Au contraire, il affirme que ce sont les autres responsables de la revue qui ont changé, tandis que lui restait fidèle à l’esprit primitif [13]. Il situe ce tournant définitif vers 1973, soit près de cinq ans après la « Déclaration ».
Passons maintenant à des déclarations faites depuis son cardinalat. Peut-on dire que celui qui écrit la déclaration suivante soit un évêque doctrinalement sûr ? « Le problème des années soixante était d’acquérir les meilleures valeurs exprimées de deux siècles de culture “libérale”. Ce sont des valeurs qui, même si elles sont nées en dehors de l’Église, peuvent trouver leur place – épurées et corrigées – dans sa vision du monde. C’est ce qui a été fait. » « Nous devons constater qu’au concile Vatican II ont été entérinées des valeurs qui ne sont pas venues de l’Église, mais qui viennent de deux siècles d’esprit libéral, mais purifiées et corrigées [14]. »
Peut-on dire que celui qui écrit la déclaration suivante soit un évêque doctrinalement sûr ? « Gaudium et Spes est (en liaison avec les textes sur la liberté religieuse et sur les religions du monde) une révision du Syllabus de Pie IX, une sorte de contre-Syllabus. […] Ce texte joue le rôle d’un contre-Syllabus dans la mesure où il représente une tentative pour une réconciliation officielle de l’Église avec le monde tel qu’il était devenu depuis 1789 [15]. »
Peut-on dire que celui qui écrit la déclaration suivante soit un évêque doctrinalement sûr ? « Celui-ci [le texte de l’instruction sur la vocation ecclésiale du théologien] affirme – peut-être pour la première fois d’une façon aussi claire – qu’il existe des décisions du magistère qui ne peuvent constituer le dernier mot sur une matière en tant que telle, mais une stimulation substantielle par rapport au problème, et surtout une expression de prudence pastorale, une sorte de disposition provisoire. Leur substance reste valide, mais les détails sur lesquels les circonstances des temps ont exercé une influence peuvent avoir besoin de rectifications ultérieures. A cet égard, on peut penser aussi bien aux déclarations des papes du siècle dernier sur la liberté religieuse qu’aux décisions antimodernistes du début de ce siècle, en particulier aux décisions de la Commission biblique de l’époque. En tant que cri d’alarme devant les adaptations hâtives et superficielles, elles demeurent pleinement justifiées ; une personnalité comme Johann Baptist Metz a dit, par exemple, que les décisions antimodernistes de l’Église lui ont rendu le grand service de la préserver de sombrer dans le monde libéral-bourgeois. Mais dans les détails relatifs aux contenus, elles ont été dépassées, après avoir rempli leur devoir pastoral à un moment précis [16]. »
Peut-on dire que celui qui écrit la déclaration suivante soit un évêque doctrinalement sûr ? « Ce serait absurde de vouloir revenir en arrière, retourner à un système de chrétienté politique. Mais il est vrai que nous nous sentons une responsabilité dans ce monde et désirons lui apporter notre contribution de catholiques. Nous ne souhaitons pas imposer le catholicisme à l’Occident, mais nous voulons que les valeurs fondamentales du christianisme et les valeurs libérales dominantes dans le monde d’aujourd’hui puissent se rencontrer et se féconder mutuellement [17]. »
L’examen de ces quelques déclarations du cardinal Ratzinger manifeste qu’il peut difficilement être considéré comme un évêque réellement sûr au plan doctrinal. […]
Il faut rappeler que le cardinal Ratzinger a été sacré en 1977, donc avec le rite nouveau. Or, il pèse sur ce nouveau rite des doutes, d’une part dans sa formule latine, d’autre part dans ses traductions vernaculaires, mais surtout dans les cérémonies concrètes d’ordination et de sacre, qui sont trop souvent gravement fantaisistes ou accompagnées de déclarations du consécrateur ou du consacré qui entraînent de légitimes inquiétudes sur l’intention nécessaire à la validité.
A cela, on peut ajouter quelques textes du cardinal, cités dans d’autres numéros du Sel de la terre, qui montrent ses insuffisances doctrinales (se reporter au numéro cité en référence pour avoir des explications plus détaillées) :
— Extrait du Sel de la terre 1, page 31 :
Après avoir expliqué que les théologiens allemands ont commencé à critiquer le concept de Corps mystique dans les années 30, il [Ratzinger] poursuit : « Nous nous demandâmes si l’image du Corps mystique ne constituait pas un point de départ par trop restreint pour la définition des formes multiples d’appartenance à l’Église, désormais présentes dans les méandres compliqués de l’histoire de l’humanité. L’image du Corps n’offre qu’une seule forme de représentation de l’appartenance, celle de “membre”. Ou l’on est membre ou on ne l’est pas, il n’y a pas de moyen terme. Mais, pouvait-on se demander, le point de départ de cette image ne serait-il pas précisément un peu trop étroit puisqu’il existe à l’évidence des degrés intermédiaires dans la réalité ? On trouva alors le concept de “peuple de Dieu”, qui, de ce point de vue, est beaucoup plus ample et souple. La constitution Lumen Gentium l’a précisément fait sien dans cette acception quand elle décrit le rapport des chrétiens non-catholiques avec l’Église catholique par le concept de “connexion [18]” (coniunctio) et celui des non-chrétiens par la notion d’“ordination [19]” (ordinatio) ; dans les deux cas, on s’appuie sur l’idée de peuple de Dieu (nn.15 et 16) [20]. »
— Extrait du Sel de la terre 1, pages 54-55 :
« Certains textes de dévotion semblent suggérer que la foi chrétienne en la Croix se représente un Dieu dont la justice inexorable a réclamé un sacrifice humain, le sacrifice de son propre Fils. Et l’on se détourne avec horreur d’une justice dont la sombre colère enlève toute crédibilité au message de l’amour [21]. » […] Cette objection que prend à son compte le cardinal Ratzinger est la thèse des protestants libéraux [22] (on voit combien le protestantisme a déteint sur les hommes d’Église !) mais elle n’est pas nouvelle, puisque saint Thomas la mentionne déjà de son temps en termes moins outrés à la q. 47, a. 3 (1ère objection).
— Extrait du Sel de la terre 5, page 84 :
Un journal « connu et influent » ayant titré « Ratzinger confirme l’interdiction de la pilule », le cardinal écrit : « Dans toute la presse internationale, je n’ai rien trouvé d’aussi insensé », et il répond en évoquant la loi de gradualité : « La gradualité est une idée nouvelle du synode, devenue l’une de ses perspectives les plus profondes, et qui demeure présente dans toutes les questions particulières [23]. »
— Extrait du Sel de la terre 16, pages 187-188 :
Commentant l’article 22 de la constitution Gaudium et Spes, le théologien Joseph Ratzinger déclarait :
On pourrait dire qu’ici, pour la première fois dans un texte magistériel, apparaît un nouveau type de théologie entièrement christocentrique, qui ose avancer à partir du Christ une théologie conçue comme une anthropologie et, de ce fait, devient alors seulement radicalement théologique, en ce sens qu’à travers le Christ elle inclut aussi l’homme dans le discours sur Dieu, manifestant ainsi la profonde unité de la théologie [24].
— Le Sel de la terre 37, page 232, note 1 :
Le cardinal Ratzinger expose dans une conférence publiée dans la Documentation catholique que l’Église existe, à la fois, uniquement dans l’Église catholique, mais aussi dans les autres communautés chrétiennes. L’explication de cette contradiction se trouve, dit le cardinal, dans le péch é : « Dans le paradoxe de la différence entre singularité et concrétisation de l’Église, d’une part, et existence d’une réalité ecclésiale en dehors de l’unique sujet, d’autre part, se reflète le caractère contradictoire du péché humain, la contradiction de la division. » (DC 2224, 2 avril 2000, page 311). Le cardinal n’explique pas ce qui contredit quoi dans le péché, ni comment cette contradiction pourrait constituer une exception au principe de non-contradiction dans le cas des propositions affirmées ensemble : « L’Église est présente dans la seule Église catholique » et « L’Église est présente en dehors de l’Église catholique ». Un tel discours nous oblige à nous demander si ce n’est pas une perte de temps d’essayer de discuter avec de tels interlocuteurs. Cum negante principia non disputatur, dit l’adage scolastique : avec celui qui nie les principes, il ne sert à rien de disputer.
Confessions
du cardinal Ratzinger
Nous avons analysé, dans Le Sel de la terre, deux livres du cardinal où il expose assez en détail qui il est. Nous en citons ici quelques extraits :
• De son livre : Le Sel de la terre *
– Question : Quel courant spirituel vous a particulièrement intéressé et fasciné ?
– Réponse : Heidegger et Jaspers m’ont vivement intéressé, de même que le personnalisme dans son ensemble. Steinbüchel a écrit un livre sur Die Wende des Denkens (Le Tournant de la pensée), où il a représenté de manière très impressionnante le passage de la domination néo-kantienne à la phase personnaliste. Ce fut une lecture-clé pour moi. Ensuite, j’ai été dès le début très vivement intéressé par saint Augustin, en contrepoids, pour ainsi dire, à Thomas d’Aquin (page 60).
Chacun présentait à tour de rôle le résultat de ses travaux, et l’on en débattait. Je crois que nous y avons tous gagné. Puis nous avons élargi cette méthode en rendant visite à de grandes personnalités. Nous sommes allés voir Congar à Strasbourg, Karl Barth à Bâle, inversement nous avons invité chez nous Karl Rahner (page 66).
J’essaie naturellement de ne pas m’arrêter à l’Église ancienne, mais de fixer les grands sommets de la pensée et d’intégrer en même temps dans la discussion la pensée contemporaine (page 66).
Nous avons vu se faire en ce siècle des découvertes théologiques grâce à des hommes comme de Lubac, Congar, Daniélou, Rahner, Balthasar, etc. Là se sont ouvertes de toutes nouvelles perspectives dans la théologie, sans lesquelles Vatican II n’aurait pas été possible (page 248).
Il devient de plus en plus évident que les textes du Concile se situent tout à fait dans la continuité de la foi. […] Leur contenu réel, qu’une explication objective permet de connaître, est le grand héritage du Concile. C’est exactement ainsi que naîtront de nouveaux élans, en un nouveau rapport au monde, avec l’explication de la liberté de religion, etc. (page 75).
Il est tout à fait possible que quelqu’un reçoive de sa religion les instructions qui l’aideront à devenir un homme plus pur, et grâce auxquelles, pour reprendre ce mot, il plaira à Dieu et gagnera son salut (page 24).
Combien y a-t-il de chemins qui mènent à Dieu ? Autant qu’il y a d’êtres humains (page 33).
Je pense que la crise du XVIe siècle a été grave, elle aussi, même si elle ne touchait pas autant aux racines (que la crise arienne) parce que demeurait une adhésion commune aux principes de la foi (page 158).
Nous devons vivre de nouveau notre appartenance commune en l’histoire d’Abraham, où s’inscrivent en même temps notre séparation et notre parenté, en respectant le fait que les Juifs ne lisent pas l’ancien Testament les yeux fixés sur le Christ (page 239).
Pour le synode asiatique, il s’agit de savoir comment le christianisme peut entrer dans le contexte religieux asiatique, comment les forces considérables des religions asiatiques peuvent s’unir à celles de la religion chrétienne dans le grand effort demandé par le millénaire finissant (page 245).
Le dialogue avec les autres religions est en marche. Nous sommes tous persuadés, je crois, que nous avons quelque chose à apprendre par exemple de la mystique d’Asie, et que les grandes traditions mystiques offrent aussi des possibilités de rencontres qui ne sont pas aussi évidentes dans la théologie positive (page 254).
Le pape espère beaucoup, en fait, qu’à un millénaire de séparations suivra un millénaire d’unification. […] L’irruption de l’œcuménisme dans Vatican II est déjà le signe que l’on se dirige vers une nouvelle unité (page 229).
Le chrétien peut tout à fait reconnaître dans les images religieuses des religions du monde, des essais tâtonnants qui se dirigent vers le christianisme. Il peut aussi trouver derrière tout cela une action secrète de Dieu, qui touche l’homme à travers les autres religions et les met sur le chemin (page 249).
L’idée de la séparation de l’Église et de l’État n’est entrée dans le monde que grâce au christianisme. […] Cette séparation est donc en fin de compte un legs de l’origine du christianisme et aussi un facteur décisif de liberté. […] En ce sens, le développement qui s’est produit depuis les Lumières, qui ont inauguré le modèle de la séparation de l’Église et de l’État, a un côté tout à fait positif. […] Le christianisme n’a jamais voulu se considérer comme religion d’État, du moins dans ses commencements. […] Je crois qu’en ce sens le développement de la modernité apporte un côté négatif, le retour de la subjectivité ; mais l’élément positif, c’est la chance qu’il y ait une Église libre dans un État libre, si l’on peut s’exprimer ainsi (page 263)
Le cas des divorcés remariés n’est pas mieux traité. Le principe de l’indissolubilité du mariage est rappelé, mais
…il peut toujours y avoir des problèmes factuels, des questions individuelles. Par exemple, on pourrait à l’avenir constater juridiquement que le premier mariage a été nul. Cela pourrait ensuite être établi par la paroisse locale, si elle est expérimentée (page 202).
Qu’est-ce donc qu’une paroisse expérimentée ? Cette réforme ne serait-elle pas la porte ouverte à tous les abus ? Surtout, pour le cardinal, la situation des gens divorcés qui vivent en concubinage (il parle à tort d’un « autre mariage ») est une souffrance parce qu’elle prive de la communion eucharistique :
Ils doivent sentir qu’ils sont quand même acceptés par l’Église, que l’Église souffre avec eux (page 201).
Il arrive qu’en assumant ce renoncement [à l’eucharistie, non au péché] on puisse faire quelque chose pour l’Église et pour l’humanité, en donnant pour ainsi dire un témoignage de l’indissolubilité du mariage (page 201).
La souffrance, l’état de violence de cette situation, pour le cardinal, ce n’est pas l’offense à Dieu ni l’infidélité, c’est la privation de l’eucharistie. Voilà donc cet état de péché élevé au rang des actes méritoires. Mais de changer de vie et de faire cesser le scandale, il n’en est pas question.
A la question : « Qu’est-ce qui, pour vous, est le plus fascinant dans le fait d’être catholique ? », il répond :
Ce qui est fascinant, c’est cette grande Histoire vivante dans laquelle nous entrons, et qui, d’un point de vue purement humain, est déjà quelque chose d’extraordinaire (page 21).
A partir de là tout s’explique par « l’accélération de l’histoire », en particulier la crise que connaît l’Église aujourd’hui :
Sur ce point, je donne dans une certaine mesure raison à Karl Marx ; la constitution idéologique d’une époque est aussi le reflet de sa structure économique et sociale (page 174).
Sans commentaire.
• De son livre : Ma Vie, souvenirs *
— L’étudiant
Le ton est donné dès le début. De ses deux années de philosophie (1945-1947) au séminaire de Freising (Bavière), il nous dit : « Nous ne voulions pas nous contenter de faire de la théologie au sens étroit du terme, mais écouter l’homme d’aujourd’hui [25]. On dévorait les romans de Gertrude von Le Fort, Elisabeth Langgässer (1899-1950), Ernst Wiechert [26]. Dostoïevski était de ces auteurs que tout le monde lisait... » (pages 50-51). On conçoit mal comment ces jeunes séminaristes trouvaient le temps et obtenaient l’accord de leur supérieurs pour lire de tels auteurs profanes. Plus loin, il nous apprend son intérêt pour les philosophes modernes Heidegger [27], Jaspers [28], Nietzsche [29], Bergson [30]. « La découverte du personnalisme que nous trouvâmes réalisé avec une force de conviction nouvelle chez le grand penseur juif Martin Buber[31], fut pour moi une expérience intellectuelle marquante. […] En revanche, j’avais du mal à comprendre saint Thomas d’Aquin, dont la logique cristalline me paraissait bien trop fermée sur elle-même, trop impersonnelle et trop stéréotypée » (page 52).
[…] L’auteur ne nous cache pas non plus son enthousiasme pour l’œuvre du père de Lubac, l’un des principaux « Pères » de la « nouvelle théologie ». Son ouvrage Catholicisme « devint pour moi une lecture-clé » (page 74). Le cardinal Ratzinger nous apprend par ailleurs que le concile Vatican II « dans tout ce qu’il dit sur l’Église, se meut exactement dans la direction de la pensée du père de Lubac [32] ». Celui-ci avait pourtant à la même époque des difficultés avec Rome. Il ne semble pas que cela dérangeait les responsables de la formation des futurs prêtres ; en Allemagne comme en France, on affichait une certaine indépendance, voire un certain mépris vis-à-vis de l’autorité romaine, jugée « arriérée ». « La théologie qu’on nous enseignait était profondément marquée par la pensée historique, de sorte que le style des déclarations romaines, davantage empreint de tradition néo-scolastique, ne nous touchait guère. Peut-être l’orgueil germanique a-t-il un peu contribué à nous faire croire que nous en savions plus que ceux de “là, en bas” [33] » (page 69). […]
Mais, contrairement à ses espérances, sa thèse sera d’abord « rendue pour corrections ». « Michael Schmaus [le professeur co-rapporteur de la thèse] qui avait sans doute eu depuis Freising des échos irrités sur la modernité de ma théologie, ne vit aucunement dans ces thèses la fidèle restitution de la pensée de Bonaventure (ce dont je reste, par contre, persuadé encore aujourd’hui), mais un dangereux modernisme, en passe de faire du concept de la Révélation une notion subjective » (page 88). Le cardinal défend son point de vue en quelques lignes où il distingue l’action de Dieu qui révèle et le résultat de cette action, le fait objectif de la Révélation. Il affirme que « le concept de “Révélation” implique toujours le sujet qui reçoit : là où personne ne perçoit de “révélation”, il ne se produit aucun dévoilement » (page 87). Autrement dit, la Révélation devient un fait de la conscience du sujet, elle se subjectivise et, sans la participation de la conscience, elle n’est pas Révélation. Le professeur Schmaus avait vu juste. On ne peut pas nier la valeur de la Révélation parce que des hommes la refusent, parce qu’elle n’atteindrait pas leur conscience. La Révélation existe comme fait objectif, quelle que soit notre perception à son égard [34].
— La liturgie
Le dernier trait que nous voudrions souligner dans ce récit, c’est l’appréciation que porte le prélat sur la réforme liturgique. Nous aurons ici un exemple significatif du conflit interne caractéristique chez les modernistes. Évoquant la « publication du missel de Paul VI, assortie de l’interdiction quasi totale du missel traditionnel [35] », il défend énergiquement la vérité historique concernant l’œuvre du pape saint Pie V qui « n’a jamais créé de missel. Il n’a fait que réviser le missel, phase d’une longue évolution » (page 133). Il n’hésite pas à parler d’« autodestruction de la liturgie » (page 68). Perce ici l’attachement du cardinal à la liturgie de son enfance ; il est révolté par « l’étrange froideur [des liturgistes rationalistes et historicistes] envers la valeur des sentiments qui nous font expérimenter l’Église comme la patrie de l’âme » (page 67). Mais la suite nous montre que ce n’est pas l’esprit du cardinal qui est touché. Pour lui, le problème n’est pas doctrinal ; il ne voit certainement pas dans le nouveau rite une menace pour la foi catholique. « Nul doute que ce nouveau missel apportait une véritable amélioration et un réel enrichissement sur beaucoup de points » (page 134). Ce qu’il regrette, c’est qu’on ait rompu avec l’histoire, qu’on ait fait « passer la liturgie non plus comme un organisme vivant, mais comme le produit de travaux érudits et de compétences juridiques » (page 134). En somme, le cardinal n’a rien contre la réforme en elle-même. Il critique seulement la façon dont elle s’est déroulée et c’est pourquoi il appelle à une nouvelle réforme : « Nous avons besoin d’un nouveau mouvement liturgique, qui donne le jour au véritable héritage du concile Vatican II » (page 135).
— Conclusion
Nous nous trouvons en présence d’un homme à deux facettes : un coeur « catholique », attaché aux traditions ; un esprit moderniste, formé par des doctrines étrangères à l’Église. Ne nous faisons donc pas d’illusions sur le « conservatisme » du cardinal Ratzinger. Nous conclurons en reprenant ces mots de S.E. Mgr Richard Williamson s’adressant au cardinal : « Éminence, si les idées étaient sans importance, vous seriez peut-être bon catholique, mais comme la vertu de foi a son siège dans l’esprit et non dans le coeur, tant que votre esprit balance entre la Tradition et la modernité, vous êtes, malgré vous, à votre poste de gardien de la foi, un terrible ennemi de l’Église catholique [36]. »
Jugements
d’évêques catholiques
Donnons ici quelques réflexions parues dans Le Sel de la terre, faites par les évêques de la Tradition au sujet du cardinal Ratzinger :
— Mgr Lefebvre dans Sel de la terre 31, page 194 :
Je l’ai résumé au cardinal Ratzinger en quelques mots : « Éminence, voyez, même si vous nous accordez un évêque, même si vous nous accordez une certaine autonomie par rapport aux évêques, même si vous nous accordez toute la liturgie de 1962, si vous nous accordez de continuer les séminaires et la Fraternité, comme nous le faisons maintenant, nous ne pourrons pas collaborer, c’est impossible, impossible, parce que nous travaillons dans deux directions diamétralement opposées : vous, vous travaillez à la déchristianisation de la société, de la personne humaine et de l’Église, et nous, nous travaillons à la christianisation. On ne peut pas s’entendre. »
— Mgr Tissier de Mallerais dans Le Sel de la terre 9, page 56 :
Nous refusons le « consensus moral » universel proposé par le cardinal Ratzinger, parce qu’il élimine Dieu : « Que les forces morales de l’histoire, dit le cardinal, restent les forces du présent et que surgisse, toujours neuve cette évidence des valeurs, sans laquelle la liberté commune n’est pas possible [37]. » Nous refusons cette exaltation de l’humain à laquelle devrait se subordonner la religion : « La collaboration de toutes les religions est nécessaire […] pour proclamer la vérité sur l’homme, notamment pour défendre les droits humains, éliminer la faim, la pauvreté, l’ignorance, la persécution […], les discriminations basées sur […] le Credo [38]. »
— Mgr Williamson dans Le Sel de la terre 29, page 179 :
Selon le rapport du Wanderer sur ce week-end Ecclesia Dei, le cardinal Ratzinger assura les conservateurs que leur problème venait des évêques diocésains. Autrement dit, comme Jean-Paul II, le cardinal estime bon le remplacement de l’ancienne liturgie ; tout au plus, il n’est pas toujours bien appliqué.
Divers
— Extrait du Sel de la terre 16, pages 210 et suivantes, où nous citions Una Voce de septembre-octobre 1995 :
Certains, à Rome, ont interprété ces déclarations comme étant déjà le signe que des personnages de l’Église ayant un rôle déterminant songeraient à de possibles changements de la pratique liturgique actuelle. Mais le cardinal atténua ses dires : il s’était exprimé, dit-il, « non pas dans l’exercice de mes fonctions officielles mais en tant que théologien s’intéressant à la question, en tant que chrétien engagé et que prêtre ». De même il ne recommandait nullement un renversement de situation immédiat : « Nous avons eu tant d’agitation que je tiens pour souhaitable un peu plus de calme et de paix dans le domaine liturgique – ainsi qu’un processus de mûrissement qui pourrait conduire un jour [39] à une réforme de la réforme ; cependant, nous devrions confier cela à la Providence divine. »
Le cardinal a souligné qu’il ne voulait pas remettre en cause la réforme du Concile [40], mais il a ajouté : « On ne peut nier que nous avons aujourd’hui un sérieux problème liturgique. De jour en jour les fidèles abandonnent, en Europe et aux États-Unis, de plus en plus les églises. » Le cardinal Ratzinger met en doute que davantage de réformes et de créativité puisse y remédier (comme le croient certains) car, alors, beaucoup trop de choses seraient laissées à l’arbitraire de petits groupes et le résultat serait une liturgie de plus en plus vide [41].
— Extrait du Sel de la terre 33, page 215 :
Des hommes comme le cardinal Ratzinger ne craignent pas de célébrer des « vêpres œcuméniques » avec Maria Jepsen, la première « femme-évêque » protestante en Allemagne, qui se déclare favorable à faire bénir les « unions » d’homosexuels (page 199).
[1] — Sur la démarche de Guardini qui « sent le modernisme », voir Didier Bonneterre, Le Mouvement liturgique, Escurolles, Fideliter, 1980, p. 46-47. Guardini ne disait la messe qu’une fois par semaine, cela « lui suffisait » (Courrier de Rome, sì sì no no, décembre 1992, p. 7).
[2] — On lira utilement, comme antidote au livre du cardinal, ces ouvrages de dom Prosper Guéranger : Institutions liturgiques, extraits, Chiré (DPF), 1977 ; L’Esprit de la liturgie catholique, éd. Servir, 2000.Et sur l’histoire du mouvement liturgique, le livre de l’abbé Didier Bonneterre, Le Mouvement liturgique, Escurolles, Fideliter, 1980.
[3] — C’est nous qui soulignons. De même dans les citations suivantes. (NDLR.)
[4] — Conférence du cardinal Ratzinger le 23 juillet 2001 à Fontgombault reproduite dans La Nef 120, octobre 2001, p. 24.
[5] — Le Verbe n’est évidemment pas une partie de la nature humaine. Notons au passage que le cardinal semble favorable à la « tripartition », c’est-à-dire à la division de la nature humaine en trois parties : le corps, l’âme et l’esprit. C’est un thème remis en l’honneur par le père de Lubac (Théologie dans l’histoire, t. 1, Paris, 1990, p. 113-222), mais c’est aussi un thème gnostique (Jean Vaquié, Occultisme et foi catholique, nº spécial d’AFS, p. 20-21).
[6] — Rappelons que, selon la foi catholique, il n’y a en Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’une seule personne, la personne du Verbe, deuxième personne de la Sainte-Trinité, tandis qu’il y a deux natures, la nature humaine et la nature divine. Le Verbe (Logos
