La pénitence
Étude sur les sacrements (V)
par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.
Les quatre premières parties de cette étude se trouvent dans nos numéros 29 (page 128 : les sacrements en général), 31 (page 95 : le baptême), 35 (page 124 : la confirmation) et 38 (page 122 : l’eucharistie).
Ces pages sur le sacrement de pénitence sont extraites du Bulletin Notre-Dame de la Sainte-Espérance, numéros de mars à octobre 1881.
Nous rappelons à nos lecteurs que Le Sel de la terre a déjà publié une étude sur le sacrement de pénitence : « L’art de se confesser » par le père Chéry (numéro 23, page 118).
Le Sel de la terre.
— I —
Avant-Propos
UN des plus grands motifs d’irritation des hérétiques et des mauvais chrétiens contre la sainte Église de Dieu, est l’obligation qu’elle impose à tout pécheur de confesser son péché, pour en obtenir le pardon.
Un des plus grands motifs d’amour des bons chrétiens pour l’Église, leur mère, c’est qu’ils peuvent aller en toute confiance se jeter dans ses bras et dans son cœur, pour y déposer le fardeau de leurs péchés, et y puiser l’inestimable bienfait de la paix.
Luther personnifiait les premiers, quand il appelait la confession la torture des consciences.
Saint François de Sales personnifiait les seconds, quand il appelait le confessionnal, presque au même titre que la sainte Table, le plus doux présent du cœur de Jésus.
Ceux qui parlent contre la confession parlent en complète ignorance de cause : comment les écouter ? Ceux qui en célèbrent les bienfaits méritent d’être crus : ils parlent de ce qu’ils savent, de ce qu’ils ont goûté.
Rappelons-nous l’argument du saint curé d’Ars. Quand un pauvre chrétien venait lui apporter quelque objection contre la confession, il lui disait avec son inimitable douceur : « Tenez, mon ami, mettez-vous là, à genoux, et confessez-vous ; nous verrons après. » L’argument était irrésistible.
Mais nous nous tromperions en croyant que les seuls bons catholiques exaltent la confession. Il y a des hommes, baptisés il est vrai, mais non catholiques, qui en célèbrent les bienfaits à faire rougir bien des catholiques. Des protestants, oui, des protestants, ont reconnu que la confession était nécessaire au maintien de la société chrétienne, bien plus, au maintien de la moralité publique ; ils ont fait mieux, ils ont voulu la rétablir ; généralement ils n’ont pu en venir à bout ; quelques-uns, seulement en Angleterre, ont réussi.
Voilà l’Église catholique amplement vengée des pernicieuses déclamations de Luther.
*
Nous le savons, et généralement on est trop porté à l’oublier, la confession n’est qu’une des parties constitutives du sacrement de pénitence. Sans le repentir, sans la volonté de satisfaire, elle est illusoire, complètement inefficace.
Ce que nous disons, c’est que, pour quiconque éprouve un vrai repentir, l’accusation de ses péchés est un besoin, un soulagement, une source de paix.
Il en est des maladies de l’âme comme des maladies corporelles. Quand le corps est travaillé par un dérèglement du sang ou des humeurs, si le principe de la maladie, au lieu de rester à l’état interne, se porte à la peau, s’il survient une transpiration abondante, on dit : le malade est sauvé. De même l’âme entre en voie de guérison, lorsqu’elle manifeste au dehors, par la confession, ses maladies internes, ses péchés latents. Cette manifestation la soulage et tend à ramener la santé. Saint Grégoire le Grand, dont le symbolisme est toujours si vrai, avait reconnu cette analogie, quand il comparait le pauvre Lazare couvert de plaies au pécheur qui confesse ses péchés. « La confession, disait-il, tire le péché du fond de l’âme ; et sans cette manifestation, il demeure inguérissable. »
Mais voici une autre considération plus saisissante encore.
Ô homme, vous avez reçu dans le fond de l’âme un de ces coups, une de ces blessures qui la font saigner douloureusement : c’est la perte de quelqu’un qui vous est cher, la trahison d’une personne aimée, que sais-je encore ?… Que ferez-vous ? Vous chercherez un ami fidèle, pour épancher dans son cœur la peine secrète qui vous dévore.
L’Écriture sainte avait reconnu le prix d’un ami fidèle, quand elle disait : « Rien n’est comparable à un ami fidèle… Un ami fidèle, c’est un remède de vie et d’immortalité. » Et comme tout don parfait nous vient de Dieu, elle ajoutait : « Et ceux qui craignent le Seigneur le trouveront » (Si 6, 14-16).
Eh bien ! la confession n’est autre chose, dans son fond, que le recours d’un cœur brisé à une amitié fidèle, à cette amitié qui est un remède de vie et d’immortalité, à l’amitié de Notre-Seigneur pour les pécheurs, amitié qui se transmet de son cœur adorable dans le cœur du prêtre.
Pauvres pécheurs, comprenez-vous maintenant le bienfait de la confession ? Vous traînez le fardeau intolérable du péché, vous êtes tourmentés par l’aiguillon du remords, agités par la crainte des jugements de Dieu : allez au prêtre comme à un ami, et l’amertume de votre âme disparaîtra sous l’onction des consolations divines. Un ami pourrait trahir votre secret : celui-là le gardera sous le sceau d’un inviolable silence. L’ami que vous choisiriez ne pourrait, en recevant la confidence de vos peines, que les soulager momentanément ; l’ami que Dieu vous donne les fera cesser entièrement, en en supprimant la cause, qui est le péché. Il est investi d’un pouvoir divin pour vous absoudre ; et par cette absolution, le péché est aboli.
Oui sans doute, il faut le reconnaître, le prêtre est un juge, le confessionnal est un tribunal ; mais c’est un juge qui absout, son tribunal est un tribunal de pardon. La qualité de juge ne diminue pas dans le prêtre celle d’ami ; elle la complète. Si le prêtre n’était pas juge, son amitié pour le pécheur serait impuissante, sa compassion inefficace.
Quel juge, que celui dont le premier devoir est de compatir au coupable, de pleurer avec lui ! Les saints comprenaient ainsi leur office de juge. Saint Ambroise forçait, par ses larmes, son pénitent à pleurer ; saint François de Sales faisait de même ; le saint curé d’Ars, à l’imitation de Notre-Seigneur, prenait sur lui de faire la pénitence des pécheurs.
Saint Paul met, parmi les conditions du sacerdoce : que le prêtre puisse compatir à ceux qui sont dans l’ignorance et le péché, étant lui-même entouré d’infirmité (He 5, 2). Notre-Seigneur, qui était sans péché, a pris sur lui, avec nos péchés, la qualité de pécheur, pour mieux compatir aux pécheurs. Le prêtre, lui, est pécheur par nature ; comment n’aurait-il pas pour les pécheurs une compassion débordante ?
Oh ! que les pécheurs ont tort de le craindre, parce qu’il est leur juge ! Ce n’est pas un juge qui veut punir ; c’est un ami qui a puissance d’absoudre, et qui, assis dans un tribunal de miséricorde, s’humilie dans son cœur, comme dit saint Grégoire, au-dessous de son pénitent.
*
Envisagé dans cette lumière, le sacrement de pénitence est une admirable invention du tendre amour de Notre-Seigneur pour les hommes.
Comme il faut plaindre les pécheurs qui s’en éloignent systématiquement !
— Vous traînerez donc toujours, pauvres âmes, le poids insupportable de vos péchés, les remords de votre conscience ; vous n’aurez donc jamais le saint courage d’aller puiser dans une honte salutaire, dans une accusation généreuse, les joies ineffables du pardon !
Comme il faut plaindre aussi les chrétiens qui se confessent sans un vrai repentir ! Ah ! ceux-là non plus ne connaissent pas la joie du Saint-Esprit que produit une bonne confession ; ils ne connaissent pas la douceur du baiser, dans lequel, comme dit l’Imitation, Dieu se rencontre avec l’âme pénitente ; ils ne connaissent pas les caresses paternelles qui accueillent l’enfant prodigue.
On lit que certains pénitents sont morts aux pieds du prêtre de contrition et de joie. La joie du pardon peut être si vive que la nature humaine ne puisse la porter.
Souhaitons à tous nos chrétiens de connaître, pour le temps de Pâques, les joies pures et saintes de la vraie pénitence.
— II —
Institution du sacrement de pénitence
C’est le jour même de sa bienheureuse résurrection que Notre-Seigneur institua le sacrement de pénitence. Il apparut à ses disciples, tout rayonnant d’amour plus encore que de gloire, de bonté plus encore que de beauté, et il leur dit : Paix à vous ! Puis il leur montra ses mains et son côté. « Les disciples se réjouirent à la vue du Seigneur. Il leur dit de nouveau : Paix à vous ! Comme mon Père m’a envoyé, je vous envoie. A ces mots, il souffla sur eux et leur dit : Recevez le Saint-Esprit. Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez ; ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez » (Jn 20, 20-24).
Par ses simples paroles, Notre-Seigneur rendit ses apôtres dépositaires d’une autorité divine ; il créa la pénitence comme sacrement de la loi nouvelle.
Il nous est doux de penser qu’un des premiers actes de Jésus ressuscité a été de tendre une main secourable aux pécheurs, de leur ouvrir une arche de salut. Oui, le sacrement de pénitence est vraiment sorti de ses plaies et de son côté comme un fruit de son amour, en même temps qu’il est sorti de ses lèvres comme un esprit nouveau destiné à renouveler la face de la terre.
La pénitence avant Notre-Seigneur
Il est certain qu’avant Notre-Seigneur le chemin de la pénitence, qui seul conduit au repos des justes, n’était pas fermé aux hommes.
Nous rencontrons dans le peuple de Dieu d’insignes exemples d’une vraie pénitence. Le plus connu est celui du saint roi David. L’esprit de pénitence l’avait pénétré jusque dans la moelle des os, quand il l’exprima dans le Psaume Miserere.
Les peuples, qui étaient en dehors de l’alliance d’Abraham, connurent aussi la grâce de la pénitence. L’Écriture sainte nous dépeint comment l’immense cité de Ninive s’ébranla tout entière à la voix du prophète Jonas, et s’humilia dans la cendre et le cilice. Dieu pardonna. Notre-Seigneur allègue aux juifs l’exemple des Ninivites, pour les faire rougir de leur impénitence.
C’était sans doute le brisement d’un cœur humilié et repentant sous l’action de la grâce divine qui fit descendre le pardon sur David, sur les Ninivites, comme sur Adam lui-même après son péché, et sur ces hommes des premiers âges qui, au témoignage de saint Pierre, firent pénitence au moment du déluge. Toutefois il ne faudrait pas croire que l’action de la pénitence restât tout intérieure ; elle se traduisait au dehors, non seulement par le jeûne, les larmes, la cendre et le cilice, mais encore par une accusation des péchés plus ou moins explicite.
Il est certain par exemple que la confession des péchés était en grand usage chez les juifs. Au chapitre XVI du Lévitique, Moïse retrace les cérémonies de la fête de l’Expiation, qui consistait à immoler un bouc pour les péchés du peuple, et à chasser un autre bouc au désert. Après l’immolation du premier, dont le sang servait à l’aspersion de l’autel, le grand-prêtre offrait au Seigneur le bouc vivant. « Les deux mains posées sur sa tête, il confessait toutes les iniquités des enfants d’Israël, tous leurs délits et péchés ; les ayant donc prononcés sur sa tête avec imprécation, il le faisait chasser au désert par un homme désigné pour cela. » Et le bouc emportait sur lui les iniquités du peuple (Lv 16, 20-22). Si le grand prêtre confessait ainsi les péchés des enfants d’Israël, ce n’était pas une vaine cérémonie ; chacun y prenait part en avouant ses péchés. Les livres religieux des juifs nous racontent que le peuple, en cette fête de l’Expiation, faisait plusieurs confessions : 1°) la veille au soir avant le souper ; 2°) après le souper ; 3°) le lendemain matin, et jusqu’à dix fois pendant cette fête, en mémoire de ce que le grand-prêtre y prononçait dix fois le nom trois fois saint de Jéhovah, qu’il ne lui était plus permis de prononcer de toute l’année. Ainsi la confession faite par le grand-prêtre en ce jour solennel était comme le résumé des confessions particulières de tout le peuple.
Les livres sapientiaux, qui renferment toutes les maximes de la sagesse antique, exhortent à la confession, tout comme pourraient le faire nos auteurs ascétiques. « Celui qui cache ses crimes, disent les Proverbes, ne sera pas redressé ; celui qui les avoue et qui cesse de les commettre obtiendra miséricorde (Pr 18, 13). – N’ayez pas de honte, dit l’Ecclésiastique, de confesser vos péchés » (Si 5, 31). Les Psaumes parlent dans le même esprit.
Mais tous ces témoignages ne valent pas celui de saint Matthieu dans son Évangile. Les juifs qui accouraient auprès de saint Jean Baptiste lui confessaient leurs péchés, confitentes peccata sua (Mt 3, 6) ; et, grâce à cette confession, le baptême leur était conféré en la rémission des péchés. On le voit clairement, la confession était chez les juifs une pratique usuelle.
Il en était de même chez les Gentils. Plusieurs graves auteurs l’ont surabondamment prouvé. Ceux qui voulaient être initiés à certains mystères secrets devaient, au préalable, confesser leurs péchés à l’hiérophante : les empereurs eux-mêmes subissaient cette formalité, ainsi qu’on le rapporte de Marc-Aurèle. Chez plusieurs peuples, il y avait des prêtres pénitentiers, spécialement chargés d’entendre les confessions ; dans un certain pays, ils portaient une clef sur l’épaule, en signe, dit-on, du secret religieux qui leur était commandé. Les peuples du Mexique ont été trouvés sur ce point en conformité d’usages avec les vieilles nations asiatiques.
En résumé, toute l’antiquité s’écrie avec Cicéron : la confession est le remède du pécheur, sit erranti medicina confessio. Elle témoigne hautement que la confession, bien loin d’être une gêne pour la conscience, répond à un des besoins les plus intimes de l’âme humaine.
La pénitence chrétienne
Il résulte de ces faits que Notre-Seigneur n’a pas inventé la confession. Elle existait avant lui ; elle faisait vraisemblablement partie de la religion primitive qui était celle des premiers patriarches ; on voit combien les prétendus réformateurs du XVIe siècle ont été ridicules d’en attribuer l’invention au premier concile général de Latran.
La grande nouveauté, inaugurée par Notre-Seigneur comme Fils de Dieu, comme Sauveur des hommes, c’est d’avoir donné à ses apôtres, et par eux à tous les prêtres catholiques, le pouvoir divin de remettre les péchés.
Autrefois confesser ses péchés était un acte pieux, un acte qui, en humiliant l’âme, en l’excitant à la confiance, la disposait au pardon. Maintenant la confession, qui s’adresse à un prêtre catholique, est un acte sacramentel ; un acte qui, posé dans les conditions voulues de repentir et de bon propos, complété par la sentence d’absolution du prêtre, est infailliblement accompagné d’une infusion de grâce justifiante.
Autrefois le prêtre juif, qui recevait l’aveu des péchés, ne pouvait qu’exciter son pénitent à la confiance en Dieu, en lui rappelant ce beau passage du Psaume 31 : « Bienheureux l’homme dont les iniquités sont remises, et les péchés pardonnés ! Bienheureux l’homme, à qui Dieu n’impute pas son péché, et dont l’esprit est sans fraude ! Parce que j’avais gardé le silence, mes os ont été broyés par la douleur, tandis que je poussais des rugissements tout le long du jour. Votre main, Seigneur, s’était appesantie sur moi le jour et la nuit ; je me voyais flétrir comme l’herbe durant les sécheresses de l’été. Mais je vous ai fait connaître mon péché ; j’ai cessé de cacher mon injustice. Je me suis dit : Je confesserai à ma honte mon iniquité au Seigneur, et vous avez fait disparaître l’impiété de mon péché. » Telle était la consolation du pénitent antique ; elle était grande, mais combien plus grande est la nôtre !
Le prêtre, après avoir entendu l’humble aveu de nos fautes, nous dit : Je vous pardonne, je vous absous. Et c’est Dieu, c’est Jésus-Christ qui parle. Une grâce puissante, efficace par elle-même, descend dans l’âme bien disposée, la transforme, la justifie. Les portes de l’abîme se ferment, les portes du ciel s’ouvrent. Et, au témoignage du concile de Trente, ces effets de grâce sont assez fréquemment rendus sensibles par une impression de paix et de sérénité, par une véhémente consolation d’esprit, concientiae pax et serenitas cum vehementi spiritus consolatione consequi solet.
— III —
Éléments constitutifs du sacrement de pénitence
Nous allons expliquer à nos lecteurs comment et de quels éléments le sacrement de pénitence a été constitué par Notre-Seigneur.
Ce sera une leçon de théologie que nous leur ferons. Mais nous chercherons à la rendre aussi claire, aussi intéressante que possible. Et, nous l’espérons, elle sera pleine de fruit.
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Saint Thomas d’Aquin établit très nettement que la pénitence, avant d’être un sacrement, est une vertu qui se rattache à la grande vertu de justice.
En effet la justice nous commande de rendre à chacun ce qui lui est dû, et la pénitence nous porte à réparer, dans la mesure de notre possible, l’injure faite à Dieu par le péché. Elle nous met en action pour le paiement d’une dette, d’une dette qui dépasse nos facultés, d’une dette envers celui à qui nous devons tout ; elle renferme donc éminemment un acte de justice.
De même qu’il y a dans l’homme un mouvement naturel qui l’incline à rendre justice, il y a, par la grâce de Dieu, un mouvement qui l’incline à faire pénitence. Ce mouvement tend à produire dans le fond du cœur trois actes successifs : le regret du péché, l’aveu secret qu’on est vraiment coupable, la volonté de satisfaire à la justice divine. Ces trois actes procèdent de la vertu de pénitence ; ils s’engendrent l’un l’autre ; ils se produisent tout d’abord dans le secret de l’âme, entre l’homme et Dieu. Mais, quand ils sont vifs et profonds, ils tendent à se manifester extérieurement. Le regret ou la contrition s’exprime par les larmes ; l’aveu intime du péché devant Dieu se traduit par un aveu devant les hommes ; la volonté de satisfaire s’arme des jeûnes et des macérations, comme de moyens propres à compenser et à éteindre les pernicieuses délectations du péché. Ces manifestations extérieures sont un gage et comme un miroir fidèle de la sincérité du repentir et de la conversion. Celui qui s’estime vraiment coupable devant Dieu ne doit pas trouver mauvais que les hommes l’estiment pour ce qu’il est en réalité.
Voilà comment la vertu de pénitence agit dans l’homme pécheur, et quel mouvement elle lui imprime au dedans et au dehors.
Ce mouvement, conforme à la droite raison, excité et vivifié par la grâce, atteint son but ; il fait produire à l’homme de dignes fruits de pénitence ; et, étant donnée la compatissante bonté de Dieu qui oublie l’indignité du pécheur, il le fait rentrer en grâce avec le Père céleste.
C’est par cette voie, c’est par des actes de la vertu de pénitence vivifiée par la grâce, qu’Adam, David, les Ninivites, et tous les pénitents de l’ancienne loi, ont obtenu leur pardon.
Maintenant nous nous demanderons : quelles sont donc les merveilleuses facilités de pardon que Notre-Seigneur nous a données par l’institution du sacrement de pénitence ! En quoi sommes-nous favorisés comparativement aux anciens ?
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Notre-Seigneur a pris les actes de la vertu de pénitence, tels que nous les avons décrits, et il en a fait la matière de son sacrement.
Il n’a pas dit expressément : Confessez-vous à mes apôtres. Mais il a donné à ceux-ci le pouvoir des clefs, qui consiste à remettre ou à retenir les péchés ; et ce pouvoir suppose nécessairement que les péchés seront manifestés aux prêtres par une humble confession, accompagnée des marques du repentir et de la volonté de satisfaire ; autrement il ne pourrait jamais s’exercer.
Ainsi le sacrement de pénitence s’est trouvé constitué de toutes pièces. Les trois actes intérieurs, manifestés par des paroles ou signes, en sont le côté matériel sensible ; la sentence d’absolution, prononcée par le prêtre au nom et en l’autorité de Notre-Seigneur, en est le côté spirituel également sensible. L’union de ces deux éléments forme le sacrement, auquel est attachée la grâce de la résurrection spirituelle des âmes ; comme à l’union de l’ablution corporelle et de la formule baptismale est attachée, dans le baptême, la grâce de la régénération.
Considérons maintenant les avantages immenses et les consolations que ce sacrement renferme. Une comparaison familière expliquera notre pensée.
On raconte que certains peuples non civilisés obtiennent de la flamme par le frottement prolongé de deux morceaux de bois sec l’un contre l’autre. Le moyen est pénible, mais, paraît-il, efficace : le frottement amène un développement de chaleur qui à la longue détermine un embrasement. Malgré ce résultat, il n’est personne assurément qui ne préfère obtenir de la flamme soit par une concentration des rayons solaires au moyen d’un verre grossissant, soit par le frottement d’une matière inflammable comme le phosphore : ces moyens, que fournit la science, abrègent singulièrement et le temps et la peine.
C’est ainsi que le sacrement rend la pénitence douce et facile.
En effet, pour appliquer notre comparaison, nous disons que les anciens recouvraient l’amitié de Dieu par l’effet d’une contrition vive et prolongée. En s’exerçant dans le repentir, ils s’échauffaient peu à peu dans l’amour de Dieu ; et à la fin la charité jaillissait dans leur âme comme une flamme céleste, ils étaient justifiés. « Je méditais en moi-même durant la nuit, dit le psalmiste ; je m’exerçais et je purifiais mon esprit » (Ps 76). « Mon cœur s’échauffait en moi-même, et dans ma méditation s’allumait une flamme » (Ps 38).
Pour nous, chrétiens, nous ne sommes nullement dispensés de la contrition, qui produit l’humble aveu des fautes, et qui dispose aux œuvres satisfactoires. Mais ces actes, qui nous sont communs avec les anciens pénitents, étant soumis à la puissance des clefs et pénétrés par la vertu de l’absolution qui sort des lèvres du prêtre, deviennent comme une matière facilement inflammable, de laquelle jaillit comme par enchantement, sous l’infusion de la grâce sacramentelle, la flamme vive de la charité. Et c’est ainsi que, grâce au sacrement, il nous est bien plus facile qu’aux anciens de recouvrer l’amitié de Dieu.
Telle est en effet la nature de l’opération sacramentelle. Il lui faut un sujet, une matière, une formule qui la détermine. Mais, si le sujet est suffisamment disposé, si la matière est convenable, si la formule est posée dans les conditions réglées par Notre-Seigneur, l’effet suit infailliblement. Dans le baptême, la matière est distincte du sujet : c’est l’eau. Dans la pénitence, elle se confond avec lui : ce sont les actes mêmes du pénitent. Mais dans l’un comme dans l’autre de ces deux sacrements, l’effet produit est toujours tel qu’il ne saurait être attribué qu’à l’opération divine, et non pas à l’élément matériel qui lui sert d’instrument ou de base.
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Les prétendus réformateurs du XVIe siècle, ne comprenant rien aux œuvres de Dieu, jetaient à la face de l’Église catholique cette calomnie, qu’avec le sacrement de pénitence elle dispensait les pénitents de tout mouvement de repentir. Rien n’est plus faux que cette imputation. Comme nous l’avons montré, l’efficacité du sacrement de pénitence se fonde sur les actes de la vertu de pénitence ; et, si ces actes n’existent pas, l’absolution est de nul effet, il n’y a pas de rémission des péchés.
Il y a lieu de craindre qu’aujourd’hui bien des chrétiens ne tombent pratiquement dans la fausse opinion que les protestants imputaient calomnieusement à l’Église. Pourvu que l’on se confesse et comment ? Pourvu qu’on reçoive une absolution plus ou moins extorquée, on se croit justifié. Funeste et lamentable aberration !
Sans doute, il est vrai que le sacrement vient puissamment en aide au pauvre pécheur qui veut se repentir, et qui ne le peut autant qu’il le faudrait. Mais il n’agit que là où il trouve au moins ce commencement du vrai repentir.
Chrétiens, ne négligeons donc pas la vertu de pénitence si nous voulons profiter du sacrement.
— IV —
La pénitence dans les premiers siècles
Il nous sera bon d’étudier la pénitence telle qu’elle se pratiquait dans les premiers siècles de l’Église, et en un mot telle qu’elle est sortie de l’institution apostolique. C’est là que se manifeste à nos yeux l’âme de l’Église, avec les harmonies et les contrastes que décèlent l’action du Saint-Esprit.
Dans la pénitence, l’Église exerce un jugement qui est comme l’ombre du grand jugement de Dieu. Seulement ce jugement est tout entier de miséricorde ; il ne vise que l’amendement du coupable ; et c’est une mère qui le porte. De là un mélange de majesté et de tendresse, de sévérité et de douceur compatissante, dont la conduite de saint Paul vis-à-vis du Corinthien coupable est l’expression la plus pure, et qui éveille dans l’âme des sentiments indispensables de crainte et d’amour.
La pénitence secrète et la pénitence publique
Il est certain que, dès le commencement de l’Église, il y a eu une pénitence secrète des péchés secrets.
Mgr Gerbet, dans sa Rome chrétienne, nous fait toucher du doigt cette pratique de la pénitence ; il nous montre, dans certains sièges de pierre découverts aux Catacombes, le tribunal où le prêtre s’asseyait, à l’écart de l’autel, pour entendre les confessions ; il nous fait voir à ses pieds les pénitents agenouillés. Les païens n’ignoraient pas cet usage, ils le tournaient même en odieuses calomnies.
Saint Cyprien nous fait connaître clairement que les pieux fidèles révélaient aux prêtres, par la confession, jusqu’à leurs pensées les plus secrètes et à leurs désirs inaccomplis.
L’historien de saint Ambroise nous représente le saint assis dans un lieu accessible à tous, recevant, tout évêque qu’il était, la confession de tous ceux qui se présentaient à lui, et forçant par ses larmes tous ses pénitents à pleurer.
A côté de cette confession secrète, il y avait la confession et la pénitence publiques. C’était un remède plus héroïque. On l’employait pour les péchés publics qui avaient scandalisé l’Église, et qui demandaient une réparation publique ; on l’employait aussi pour les péchés secrets, quand le pénitent s’y portait de lui-même sur l’avis de son confesseur. C’est ce que nous apprenons d’un passage admirable du savant Origène. « Mettez, dit-il, tout le soin, toute la circonspection possible à choisir un bon confesseur ; éprouvez le médecin à qui vous devez exposer à fond l’état de vos langueurs spirituelles, prenez-le qui sache être infirme avec les infirmes et pleurer avec ceux qui pleurent, en sorte que, s’il vous donne un conseil, vous le suiviez sans hésitation. Et, s’il voit que votre maladie est de telle nature qu’il convienne de la déclarer et de la traiter devant toute l’assemblée des fidèles, ce qui pourrait tourner à leur édification et accélérer votre guérison, après mûre délibération, et sur l’avis de ce médecin habile, ne craignez pas de recourir à ce remède. »
La pénitence publique des péchés même secrets avait donc un double effet : édifier toute l’Église, accélérer la guérison du pénitent. Tertullien y exhorta par ces paroles touchantes : « Si vous rougissez des regards de vos frères, au moins ne craignez pas les compagnons de vos infortunes. Jamais un corps ne se réjouit de ce que ses membres souffrent ; tout entier il souffre avec eux, tout entier il conspire à leur guérison. Quand l’un d’entre nous découvre ses péchés à ses frères, les larmes de toute l’Église lui viennent en aide, et il est absous par les prières de Jésus-Christ. » Saint Ambroise parle de même : « Si le péché, dit-il, est tellement grave que tu ne puisses l’effacer dans tes propres larmes, que l’Église pleure pour toi, elle qui est ta mère, elle qui, comme la veuve de l’Évangile, intervient pour chacun de ses enfants comme pour un fils unique. »
Tel était le motif qui portait beaucoup de chrétiens à la pénitence publique. En s’agenouillant devant le presbyterium de l’Église, c’est-à-dire devant l’évêque assisté de ses prêtres, en déclarant à haute voix leurs péchés, en demandant avec larmes la pénitence, ils voulaient émouvoir sur eux-mêmes la compassion de leurs frères. Et ils trouvaient une douceur secrète à s’épancher ainsi dans le sein des amis de Dieu, à s’humilier sous les regards maternels de l’Église, et, comme dit Tertullien, à charger tous leurs frères d’une ambassade de prières en leur faveur, omnibus fratribus legationes deprecationis suae injungere.
Nous pouvons donc faire sur la pénitence publique la même remarque que sur la confession en général ; elle était un soulagement pour un cœur brisé de repentir et altéré de pardon. Sans doute, parfois l’Église s’armait, comme dit saint Paul, d’une verge pour châtier les scandaleux ; elle déployait dans sa rigueur le pouvoir que le Seigneur lui a donné. Mais quand le pénitent était humble et contrit, l’action de la pénitence était tellement imprégnée de miséricorde, qu’il est presque impossible de se la représenter sans être attendri jusqu’aux larmes.
La pénitence publique
