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Le vrai catholique

et la politique

 

 

 

par le R.P. Grasset, C.P.C.R.

 

 

 

Nous reproduisons ici des extraits d’une lettre que le père Grasset, des Coopérateurs paroissiaux du Christ-Roi [1] ou « pères de Chabeuil », écrivit à son confrère, le père Vinson, en janvier 1959. Cette lettre a été publiée dans Simple Lettre (nº 131 de janvier-février 2002) d’où nous la tirons [2].

Ce document mérite d’être lu avec attention ; il expose d’importants principes que les catholiques doivent connaître et mettre en œuvre dans leur activité politique pour ne pas faire le jeu de la révolution.

Le Sel de la terre.

 

*

  

 

 

29 janvier 1959

 

(…) Certes, beaucoup de points défendus par les nationalistes les plus ca­tholiques sont authentiquement contenus et exprimés dans l’enseignement tradi­tionnel de l’Église. Nous pourrons même concéder que quelques nationalistes ne visent que la restauration de l’ordre social chrétien… Mais, je le répète, ce qui compte, c’est le formel et non le matériel. On peut à l’extrême se faire les cham­pions de la lettre du catholicisme, avoir pour objet la matière de l’enseignement catholique. Cependant on n’en est pas pour autant formellement catholiques, si on ne possède pour cela l’esprit du catholicisme.

(…) Il manque aux nationalistes comme à la majeure partie des catholiques modernes cette lumière spécifique, ce lumen sub quo des scolastiques. Cette cé­cité n’est pas nouvelle, elle est le péché de tous les naturalistes, ou mieux le châ­timent de leur orgueil naturaliste. Charles Maurras, le grand Charles Maurras, était frappé de cette cécité intellectuelle. Il admirait profondément l’Église catholique. Il chantait en elle la civilisatrice par antonomase. Il lutta pour elle contre ses en­nemis. Mais il ne voyait pas que cet ordre, qui le séduisait tant, était l’effet d’une action surnaturelle.

L’Église est un corps harmonieux, mais c’est la mutiler que d’y supprimer son âme vivifiante : l’Esprit‑Saint de Jésus, son époux. L’erreur des nationalistes est une erreur sur l’Incarnation du Verbe. (…) Ils voudraient, ils veulent même, l’ordre admirable causé par l’Église catholique romaine. Ils le veulent pour plu­sieurs motifs : par tradition catholique ; par amour de l’ordre et de la raison ; par opposition à des adversaires qui combattent cette même Église romaine. Mais ils ne savent pas – ou s’ils le savent, c’est sans influence formelle sur leur action, c’est-à-dire que leur action n’est pas informée par cette vue, cette connaissance – que cet ordre naturel est impossible sans le surnaturel, qu’il est le fruit de la grâce du Christ rédempteur, (…) et, par suite, qu’il ne peut se défendre ou se conquérir que par les moyens naturels surnaturalisés. Le grand péché des nationalistes est ce naturalisme pratique, je dirai cette praxis athée (pour employer le langage marxiste) avec lesquels ils s’efforcent de vaincre leurs adversaires et d’instaurer l’ordre social chrétien. Effort tragiquement stérile.

Voilà la raison profonde des échecs répétés de la Contre-Révolution. Elle s’oppose matériellement à la Révolution, à savoir son but, son objet matériel est contradictoire, objectivement contradictoire du but, de l’objet matériel de la Révo­lution, mais formellement, elle voit cet objet sous une lumière analogue à la lu­mière marxiste, naturaliste, et par suite elle agit en naturaliste travaillant sans s’en rendre compte dans le sens de la Révolution. Elle est une phase de la Révolu­tion, une phase dialectique, qui, opposée diamétralement (mais sur le même plan) à d’autres phases extrêmes de la Révolution, reste contraire, formellement contraire et non contradictoire à l’action révolutionnaire. (…).

Pour bien comprendre ceci, je vais donner quelques exemples.

Le Parti. Cette conception moderne du parti est une idée révolutionnaire. Elle échappe rarement à l’orgueil de caste et à la tyrannie de la partie sur le tout. Elle s’origine d’une pensée, plus ou moins confuse ou précise, subjectiviste, indi­vidualiste. Le parti, c’est l’individu collectif. Par principe, il est antinaturel, donc source de désordre. Il a une conception de l’homme qui n’est pas organique, di­vine. Il forme des forces au service d’une idéologie abstraite. L’homme de parti est de type standard interchangeable. Vous vous rappellerez ce que dit notre ami, l’autre jour, en parlant des ouvriers : « Ce sont les nôtres ». Le sens de la propriété est très nuisible à l’harmonie chrétienne. On pourrait croire que notre ami est ja­loux de voir que d’autres s’occupent d’un problème qu’il se croit seul capable de résoudre. Voilà un bien grand danger. Le Parti veut être celui qui fait tout. Il s’achève, quand il triomphe, en un étatisme dictatorial insupportable et sa tyran­nie se maintient par la persécution, jusqu’à ce qu’un autre naturalisme, un autre parti le détruise. (…) Le parti, par essence, se sépare du peuple parce que le peuple se rend très vite compte (et les autres tyrans de demain se chargent de le mettre en évidence) que le parti ne le sert pas, mais qu’au contraire il est, lui [le peuple], l’esclave (selon divers degrés de confort) du parti (quelle que soit la chose désignée par ce mot de parti : soit une classe, soit un individu, soit un consortium, etc.). Comme ceci est contraire à l’esprit de Jésus‑Christ qui, lui, est venu non pour être servi, mais pour servir ! Comment vaincre la Révolution qui a engendré l’esprit de parti, avec un autre parti ? Erreur, profonde et grave erreur, même si la cause proposée à l’activité du parti est le règne de Jésus‑Christ. Ne croyez pas que ceci soit dit à la légère. Que s’examinent sincèrement nos natio­nalistes (une bonne retraite de cinq jours !) et ils découvriront qu’ils ne souffrent pas avec patience que d’autres qu’eux-mêmes travaillent à la même cause et puissent récolter la gloire du succès. Avec cet esprit partisan, (…) comment com­prendre la complémentarité catholique des œuvres ? Les partis de droite crèvent chroniquement parce qu’ils veulent tout faire comme l’État totalitaire. Et ceci vient de leur fausse vision du réel, essentiellement parce qu’ils oublient que la Contre-Révolution, l’ordre social chrétien est avant tout l’œuvre de Dieu. Ils fe­raient bien de méditer la doctrine du Corps Mystique (…) exposée dans saint Paul (1 Co 12). Divers membres, mais un seul Esprit, diverses fonctions, mais un seul Esprit. Leur naturalisme inconscient leur fait croire qu’ils sont la source unique de l’ordre. De là au rationalisme positiviste, il n’y a qu’un pas ; au marxisme, deux pas, ce dernier mettant la source de toute réalité dans la pure action humaine… Je ne parle pas des confusions que cet esprit de parti (qui a pour origine l’orgueil au service du bien tandis que le marxisme est l’orgueil au service du mal) engendre entre l’ordre spéculatif et l’ordre pratique. Vous savez, vous, combien on a vite fait d’ériger en dogme ce qui n’est que norme d’action et ne relève que de la prudence. (…) « Ma, ou notre position est la seule. » On dogmatise – on exclut – on a vite fait de douter de la bonne foi des autres… Ces autres, bientôt, on les haïra… (…)

Prenons un autre exemple caractéristique. En fait, c’est dire la même chose sous un autre aspect.

A méconnaître (par défaut de voir les choses dans la lumière de la foi et des dons de science et d’intelligence) le surnaturel, ou, du moins, à le mécon­naître pratiquement, dans leur action politique et sociale, les nationalistes se dé­pensent inutilement à répondre aux ennemis sur leur propre terrain. Folie dont les conséquences sont fatales ! Que d’efforts, que de sacrifices pour la bonne cause ! Et, pour récolte, une série renouvelée d’échecs de plus en plus graves ! On s’arme de sa plume, on polémique, on se bat, on fait le coup de feu même et puis, que voit-on ? Les ennemis plus forts que la veille et les champions de la bonne cause découragés et divisés… Il faut le dire, on a perdu le sens du combat contre-révolutionnaire parce qu’on n’a plus le sens surnaturel, l’esprit surnaturel. On ne sait plus que « s’il faut combattre », certes, c’est cependant « Dieu qui donne la victoire ». On néglige de prier sans discontinuer, selon la recommanda­tion du Christ lui-même. On oublie pratiquement que sans Dieu nous ne pou­vons rien faire. Sans doute, la raison peut connaître quelques vérités, mais pas toutes sans la grâce qui la fortifie et l’élève. Sans doute, la volonté peut faire des actes des vertus naturelles [3], mais pas pratiquer sans la grâce toutes les vertus et s’y maintenir. (…) Alors, pas d’ordre social stable et durable sans Notre‑Seigneur Jésus‑Christ, c’est-à-dire concrètement, sans la doctrine de Jésus‑Christ éclairée dans la lumière de Jésus‑Christ, sans la grâce et la charité de Jésus‑Christ distri­buées et produites par les moyens surnaturels, en particulier les sacrements. Et comme le péché (originel et actuel) est le grand obstacle à l’ordre divino-humain, pas d’ordre social sans la croix de Jésus‑Christ, c’est-à-dire sans l’abnégation, la pauvreté, la contradiction.

Voilà des années que Dieu nous donne la leçon des faits et nous ne vou­lons pas comprendre. Notre naturalisme pratique échoue. Que faut-il de plus pour y renoncer une bonne fois ? « Allons-nous recommencer les mêmes erreurs suivies des mêmes châtiments ? »

Allons-nous enfin comprendre, selon le mot du cardinal Pie, que Jésus‑Christ n’est pas facultatif ? Saurons-nous apprécier à sa juste valeur la cause que nous voulons servir ? Saurons-nous voir l’ordre enchanteur du christianisme avec les yeux de la foi, dans la haute et nécessaire lumière du catholicisme for­mel ? (…).

Les vrais hommes d’action sont des contemplatifs. Ils voient tout dans le Verbe de Dieu comme le Père voit toutes choses dans son Verbe, sa propre splendeur. Alors, ainsi élevés et fortifiés de cette lumière qui est vie (Jn 1, 1), ils découvrent mieux que les autres quels sont les moyens les plus efficaces et les plus sûrs (cf. « Principe et fondement » des Exercices de saint Ignace [4]) pour arriver au but. Les vrais (il y en a de faux qui ne sont que des rêveurs séparés du réel, des idéalistes fumeux) contemplatifs sont les plus prudents. (…)

 

 

 

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[1] — Les C.P.C.R. ont été fondés dans l’entre-deux guerres par le père Vallet († 1947) pour la prédication des exercices spirituels de saint Ignace. Les pères Grasset et Vinson, de même que le père Barielle (qui fut directeur spirituel à Écône jusqu’à sa mort en 1983), étaient membres de cette congrégation.

[2] — Maison Saint-Joseph, 38470 Serre-Nerpol. Le fait de reproduire cette lettre ne signifie pas que nous approuvions toutes les prises de position de ce bulletin.

[3] — Nous signalons ici que l’exemplaire publié par Simple Lettre contient une coquille qui fausse gravement le sens : le texte porte « surnaturelles » au lieu de « naturelles ». Or, sans la grâce, la volonté ne peut évidemment pas faire des actes des vertus surnaturelles.

[4] — Exercices spirituels, Principe et fondement, nº 23 : « Désirant et choisissant uniquement ce qui nous conduit plus sûrement à la fin pour laquelle nous sommes créés. » (NDLR.)

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 41

p. 226-251

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