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Les « Massacres

de septembre » 1792

 

La Révolution française atteint

son point de non-retour

 

 

 

par l’abbé Nicolas Portail

 

 

 

Le 2 septembre prochain, nous fêterons le 210e anniversaire des « Massacres de septembre » qui ensanglantèrent Paris en 1792. M. l’abbé Portail a étudié soigneusement l’histoire de ce drame qui marque un premier sommet dans les atrocités de la Révolution et annonce les cruautés de la Ter­reur. Nous publions ici la première partie de son étude qui en compte trois : après cette section consacrée aux « préparations », la deuxième partie traitera de « la semaine sanglante » (2-7 septembre 1792) et la dernière partie s’atta­chera à dégager « le nouveau visage de la révolution » après ces événements.

Le Sel de la terre.

 

*

  

 

« L’histoire n’est pas seulement le récit des événements,

mais l’étude des idées qui les ont fait naître. »

(J. Ploncard d’Assac, Les Idées qui tuent, page 157.)

 

EN LISANT cette étude, il faudra bien garder à l’esprit que les acteurs de ce drame, bourreaux ou victimes, furent de simples « français moyens », honnêtes gens, ni prédisposés à l’abjection ni à l’héroïsme. Ce qui permet de tirer la morale des « Massacres de septembre » : tout homme est capable du meilleur ou du pire…

 

 

Introduction

 

Le dimanche 2 septembre 1792, vers une heure de l’après-midi, un étrange cortège se forme dans la rue de Jérusalem, devant les bureaux de la mairie de Paris : vingt-quatre personnes, détenues dans une des salles de l’administration, sont poussées par des fédérés de Marseille et d’Avignon dans quatre voitures qui attendent.

Le canon tonne, la patrie est en danger, « la chaleur est excessive et le temps est à l’orage [1] ». La foule escorte les voitures qui marchent au pas, en di­rection de l’Abbaye. L’abbé Sicard témoigne :

 

Les soldats qui devaient nous accompagner, nous annoncent que nous n’arrive­rons pas jusqu’à l’Abbaye, que le peuple, à qui ils vont nous livrer, se fera enfin jus­tice de ses ennemis et nous égorgera dans la route. Ces mots terribles étaient accom­pagnés de tous les accents de la rage et de coups de sabre, de coups de pique, que ces scélérats assénaient sur chacun de nous. Bientôt le peuple se rassemble et nous suit en nous insultant. « Oui, disent les soldats, ce sont vos ennemis, les complices de ceux qui ont livré Verdun, ceux qui n’attendaient que notre départ pour égorger vos enfants et vos femmes. Voilà nos sabres et nos piques, donnez la mort à ces monstres »… 

 

Le convoi avance sur le Pont-Neuf, dans la rue Dauphine, passe le carre­four Buci… voilà enfin l’Abbaye :

 

… Les égorgeurs nous y attendaient. La cour était pleine d’une foule immense, on entoure nos voitures ; un de nos camarades croit pouvoir s’échapper : il ouvre la portière et s’élance au milieu de la foule, il est presque aussitôt égorgé ; un second fait le même essai, il fend la presse et allait se sauver, mais les égorgeurs tombent sur cette nouvelle victime et le sang coule encore. Un troisième n’est pas plus épargné…

 

Et la voiture n’est même pas encore arrêtée. En quelques minutes, sous les yeux de plusieurs centaines de spectateurs, vingt et un prisonniers ont été froi­dement abattus par une poignée d’hommes au commandement de Stanislas-Marie Maillard : les Massacres de Paris viennent de débuter, ils vont s’étirer sur cinq belles journées ensoleillées de septembre [2].

 

*

 

Les « Massacres de septembre » 1792 revêtent une importance déterminante au sein de la Révolution française, de par leur caractère inédit : selon Jean de Viguerie, ils constituent les premières tueries collectives organisées depuis la Saint-Barthélémy de 1572. Aussi, l’imagination des contemporains en a été frap­pée de stupeur. Certes, depuis 1789, le sang a déjà coulé bien des fois – et en abondance, comme le 10 août 1792 avec 1 200 victimes – mais jamais une telle manière, froide et calculée, n’a été employée. La « vengeance du peuple » s’est donnée libre cours. La Révolution est à un tournant définitif de son processus.

Les historiens sont conscients de cette importance ; la multitude des travaux sur ce sujet toujours brûlant suffirait à le prouver. Il ne servirait à rien de les re­censer tous, mais l’ouvrage de Frédéric Bluche, Septembre 1792, logiques d’un massacre, doit être signalé ici, car il revoit entièrement la question qui s’était enli­sée dans des querelles d’idéologies partisanes. Ses conclusions sont largement utilisées pour évoquer, deux cents ans après ces terribles événements, un des épisodes les plus honteux de l’histoire de France.

Les « Massacres de septembre » se définissent comme « l’épuration » des pri­sons par les « patriotes », désireux de mettre fin au « complot contre-révolution­naire » fomenté à l’intérieur du pays, alors que les forces vives de la nation se portent aux frontières contre l’« invasion étrangère ». C’est une réaction de salut public, celle d’une nation prise entre le marteau et l’enclume.

 

*

 

Cette définition soulève des questions qu’il faut résoudre sous peine de rester à la surface des événements, devant une énigme.

Il y a tout d’abord les motifs :

— L’invasion est un fait bien réel, mais non son influence sur les massacres fut-elle si déterminante ?

— Le complot des prisons est de prime abord plus douteux. Des rumeurs sur son existence ont-elles couru dès la fin du mois d’août ? Quel fut leur impact sur l’opinion publique ?

La description de l’état politique des institutions françaises, et parisiennes en particulier, la connaissance des opérations policières et de la situation dans les prisons après la chute de Louis XVI, l’étude des mouvements d’opinion au sein de la nation répondront à ces premières interrogations.

Viennent ensuite les faits :

— Une épuration est un tri fondé sur des critères normalement objectifs en vue d’exclure les membres indignes d’un groupe social. Quels furent ces critères désignant les « indignes » à la vengeance publique ? Que fut donc cette épura­tion ?

En suivant pas à pas les opérations de la semaine sanglante, à la fois sur le terrain des prisons et dans les coulisses des assemblées révolutionnaires, un peu de lumière sera projetée sur ces obscurités.

Et, pour clore, les responsabilités :

— les patriotes ont ainsi agi pour atteindre un but, servir des intérêts. Quel fut donc l’aboutissement de ces journées révolutionnaires ? Quels intérêts étaient mis en jeu dans ces massacres ?

Le bilan des tueries et l’analyse des faits et gestes de certains protagonistes permettront de soulever légèrement le voile encore tiré sur les authentiques res­ponsables et de dégager ce que fut « Septembre 1792 ».

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

Du 10 août au 2 septembre :

les préparations

 

Les « Massacres de septembre » prennent place dans une situation générale de la France et de Paris en ce mois d’août 1792 qui a largement contribué à les rendre inéluctables. Sur la toile de fond que constitue la guerre contre la Prusse et l’Autriche, un abcès vient se fixer : la question des prisons regorgeant de « traîtres et d’ennemis de la nation » arrêtés en masse durant les trois dernières semaines du mois. Jadis, ils émigraient ou bien se cachaient. Maintenant, les voilà concentrés les uns sur les autres, plus puissants de ce fait qu’ils n’ont jamais été. Comment donc régler le problème ?

Après un rapide coup d’œil sur l’état de la France depuis la chute de la royauté, la description des prisons de Paris et de leurs pensionnaires donne les éléments du problème posé aux autorités révolutionnaires. Enfin sont exposées les solutions préconisées et l’atmosphère dans laquelle elles furent reçues par le « peuple » de la capitale.

 

La France et Paris entre deux massacres

 

Depuis le 20 avril 1792, la France est en guerre avec le « roi de Bohême et de Hongrie » bientôt uni aux Prussiens. L’armée française, en pleine fermentation politique et disciplinaire, à l’image de la nation entière, s’est débandée aux pre­miers chocs avec l’ennemi qui progresse sur le territoire national. L’Assemblée lé­gislative a voté, le 12 juillet, la levée des volontaires, mais une armée ne s’impro­vise pas à coups de décrets brouillons. Certes, rien n’est perdu car les alliés avan­cent avec une prudence excessive, mais, tout de même, la situation est angois­sante, au point que les députés demandent à se retirer au sud d’une ligne formée par la Loire.

 

• Le vide constitutionnel

 

Le 10 août, cependant, les émeutiers parisiens emmenés par les fédérés – volontaires des départements du Sud et de Bretagne – ont pris d’assaut le châ­teau des Tuileries, dernier refuge de Louis XVI. Échappé à l’Assemblée, celui-ci s’est vu destitué de sa charge et enfermé au Temple avec sa famille. L’œuvre de la Constituante est désormais réduite à néant par la disparition d’un des deux pouvoirs. La France est sans institutions. Une nouvelle Assemblée, la Convention nationale, est convoquée pour le 21 septembre. En attendant, la direction des af­faires se partage, de fait, entre des assemblées et des ministres dont la légalité et la légitimité sont des plus ténues.

 

• Les parties en présence

 

L’Assemblée législative demeure encore l’autorité suprême dans un royaume qui n’est toujours pas république ; une assemblée qui vient de perdre tous les royalistes, qui garde encore les modérés de la « plaine » et qui se laisse toujours impressionner par les citoyens des tribunes. Elle expédie les affaires courantes, organise la défense, vote beaucoup de motions, en publie presque au­tant. Jadis affrontée au pouvoir exécutif du roi, elle se retrouve maintenant face à face avec le pouvoir insurrectionnel du 10 août : la Commune de Paris.

La Commune parisienne a confisqué toute la puissance municipale à son profit. Constituée dans la nuit du 9 au 10 août par les délégués de la majorité des sections, elle a dépouillé le directoire du département de Paris de la sûreté géné­rale et de la police par décret du 13 août suivant. Le Comité de Surveillance, composé de dix membres, en a hérité. Puis elle a contrebalancé le Corps munici­pal antérieur par son Conseil général de 288 membres. Elle est souveraine dans Paris, n’hésitant pas à mépriser ouvertement les actes de la Législative. Fait trou­blant, cette institution n’est dominée par aucun chef : le maire Pétion a été main­tenu dans sa fonction par le Conseil général, il en est l’otage. Les présidents de ce même conseil sont des personnalités de troisième ordre. Le procureur Manuel passe pour modéré et son prestige s’efface devant son substitut, Billaud-Varenne, ou devant le secrétaire-greffier, Tallien. Seul Robespierre pourrait revendiquer un certain magistère moral, mais il ne s’occupera absolument pas ni des massacres, ni de la guerre. Son combat est, pour l’heure, exclusivement politique, contre la Gironde.

Autre formation sans tête, le Conseil des ministres présidé par Clorivière. Deux hommes s’y livrent un duel exceptionnel, le ministre de l’Intérieur Roland, Girondin convaincu, révolutionnaire dans l’âme, mais peu efficace sur le terrain, et Danton, à la Justice, Montagnard et ancien substitut de la Commune, un « audacieux ».

Il faut signaler aussi la Garde nationale qui peut aligner plusieurs dizaines de milliers d’hommes armés. Depuis le 10 août, l’État-Major a été épuré et San­terre, homme de la Commune, y règne sans conteste. Les cohortes de cette for­mation sont de teintes politiques très diverses, allant des Constitutionnels pro-royalistes aux Montagnards fraternisant avec les émeutiers.

Enfin, à la base, les sections parisiennes divisent la capitale en 48 territoires. Assemblées d’élection aux États-Généraux, elles sont devenues permanentes et constituent l’un des organes du « peuple » pour se faire entendre. Avec quelques nuances, les sections se situent plutôt dans la mouvance de la Commune.

Ce paysage politique varié s’accorde au moins sur un principe : il faut continuer la Révolution. Ainsi la Commune compte bien poursuivre son œuvre d’assainissement commencée le 10 août. La Royauté n’est plus, mais ses partisans sont encore en liberté, autant d’ennemis avérés de la nouvelle société qui s’élève sur les dogmes façonnés par les « Lumières [3] ».

 

Les prisons de la capitale

 

En moins de trois semaines, les prisons de Paris vont se trouver bondées de détenus d’origines sociales les plus variées. Maintenus dans des conditions d’incarcération parfois lamentables, ils attendent avec inquiétude que les autorités statuent sur leur sort. Mais les mesures prises paraissent insuffisantes à plus d’un patriote.

 

• Les arrestations

 

Une vague d’arrestations suit la journée du 10 août. Toutes les institutions y ont mis la main. Le président de la Législative, Gensonné, nomme des commis­saires avec la mission d’inviter le peuple « à prendre lui-même les mesures néces­saires pour que les crimes fussent frappés du glaive de la loi ». Le lendemain, 11 août, le Conseil général de la Commune transmet des instructions aux 48 sections parisiennes pour enfermer les aristocrates et les prêtres insermentés.

Pendant une semaine environ, Paris et sa banlieue sont nettoyés. La section du Luxembourg met la main sur une cinquantaine de prêtres résidant sur son territoire ; le 15, des bandes armées se saisissent des clercs installés à Issy ; le lendemain, ceux de Vaugirard sont appréhendés à leur tour et ramenés à Paris par la rue de Sèvres : « Ils ne marchaient point au son du tambour comme leurs confrères qu’on avait conduits d’Issy la veille, mais ils étaient escortés par la Garde nationale qui était doublée par une ligue de révolutionnaires de fort mau­vaise mine, armés de piques, de sabres et enfin accompagnés et suivis d’une foule de peuple qui, les regardant comme des ennemis de la patrie, n’épargnait ni les vociférations ni les menaces [4]. »

Après quelques jours d’un calme tout relatif, l’Assemblée ordonne, le 29 août, sur demande du ministre de la Justice et sous la pression de la Com­mune, une vaste perquisition de vingt-quatre heures pour se saisir des « 80 000 fusils » dissimulés dans la ville. Dès six heures du soir, 700 escouades de sans-cu­lottes sont au travail, les barrières sont bouclées hermétiquement par double-poste, des sentinelles gardent les quais et des pataches empêchent toute fuite par voie d’eau. Malgré une prolongation de vingt-quatre heures imposée par la po­lice, les résultats sont maigres : à peine deux milliers de fusils. Mais, par contre, trois mille personnes ont été appréhendées – cinq à six mille selon Roederer – ; un grand nombre est relâché très rapidement [5].

En tout, au début septembre, sur une population carcérale de 3 000 âmes, un tiers provient des rafles du mois précédent, essentiellement des « politiques ».

 

• Les détenus politiques

 

Les ecclésiastiques refusant les diverses lois religieuses de la Constituante et de la Législative (Constitution civile du clergé en 1790 ; décrets sur les serments à cette Constitution les 26 décembre 1790 et 29 novembre 1791 et sur le serment de liberté-égalité le 14 août 1792…) ont été les premiers frappés : Mgr du Lau, archevêque d’Arles, et les deux frères La Rochefoucauld, évêques de Beauvais et de Saintes, sont sous les verrous depuis le 11 août. Toutes les compagnies de prêtres sont représentées : les Eudistes avec François Hébert, coadjuteur du Gé­néral ; le supérieur des Sulpiciens, monsieur Gallet, avec les siens ; les Lazaristes sont enfermés dans leur séminaire Saint-Firmin avec Louis-François, leur supé­rieur, ainsi que les prêtres et les élèves de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Puis, il faut signaler les prêtres de la maison des Nouveaux-Convertis, du séminaire des Trente-Trois, de l’hôpital des Enfants-trouvés, les professeurs des collèges de Na­varre, de Boncourt, du Cardinal Lemoine, du séminaire Saint-Louis. Et enfin tout le clergé réfractaire présent à Paris, curés, vicaires, docteurs en Sorbonne, vicaires généraux, dont Jean-Marie Gros, célèbre curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, quatrième député du clergé de Paris aux États-Généraux, « le nouveau saint Vin­cent de Paul [6] ».

Les fidèles du défunt régime – ou les suspects de sympathies envers la royauté – forment le deuxième contingent. Le roi et sa famille en tout premier lieu, ses anciens ministres et conseillers, les nobles de sa Cour, les dames d’hon­neur de Marie-Antoinette, les militaires de la Garde, les Suisses rescapés ; les ser­viteurs de Louis XVI lui sont arrachés le 29 août. Sans oublier les journalistes : le 12, « le peuple a fait main basse sur tous les journaux aristocratiques sans excep­tion ; quelques-uns des auteurs ont échappé à la vengeance populaire, mais leurs ouvrages ont payé pour eux ; on a impitoyablement brûlé jusqu’à la dernière feuille. Presses et caractères, rien n’a été épargné » selon Les révolutions de Paris des 11-18 août [7]. Il n’y a pas jusqu’aux signataires des pétitions de juillet favo­rables au roi et des protestations contre l’émeute du 10 août qui ne soient mena­cés. Un arrêt de la Commune insurrectionnelle les prive du droit de vote et les déclare indignes de remplir aucune fonction publique, le 11 août. Une large pu­blicité par voie d’affichage les désigne à la vindicte publique des patriotes.

Tout ce monde va s’entasser dans les prisons de la capitale bientôt débor­dées : 32 entrent au Châtelet, 80 à la Conciergerie, 320 aux deux prisons de la Force, 220 à l’Abbaye désaffectée de Saint-Germain. Deux lieux de détention sont improvisés : dans le couvent des Carmes pour 150 ecclésiastiques et au séminaire Saint-Firmin pour 91 ; auxquels il faut ajouter les dépôts temporaires comme à l’Hôtel-de-Ville [8].

Le paysage carcéral de Paris en est tout bouleversé. Désormais, à côté des traditionnelles prisons des droits communs (les femmes à la Salpêtrière, les for­çats aux Bernardins, les mineurs délinquants de Bicêtre…), il y a celles des poli­tiques (les Carmes, Saint-Firmin…) et les lieux de détention regroupant pêle-mêle les deux catégories de détenus. Unis dans l’emprisonnement, ils le seront aussi dans les massacres.

 

*

 

• Les conditions

 

Après avoir été appréhendés, les suspects sont conduits au bureau de la section locale pour y être interrogés et enregistrés. Puis ils sont dirigés vers quelque prison où ils vont connaître des conditions de vie très précaires. Elles sont dues à l’improvisation des arrestations et au surnombre des détenus.

Louis-Sifferin de Salamon, internonce près Louis XVI depuis 1790, est saisi à son domicile le 27 août et conduit au dépôt de la mairie :

 

On me fit traverser les basses-cours du côté de l’écurie et monter au second étage, dans un grenier assez vaste, mais dont le toit était si bas qu’une personne haute de cinq pieds six pouces n’y pouvait rester commodément debout. Je le trou­vai rempli de prisonniers et sus qu’il y en avait quatre-vingts. Ils étaient entassés sur de la paille… qui datait de quatre jours. Cette prison n’était éclairée que par des fe­nêtres fort étroites et garnies de barreaux de fer ; encore étaient-elles en très petit nombre. Il y régnait une effrayante obscurité. C’était vraiment le vestibule de la mort [9]

 

D’après l’abbé Augustin Barruel, les prisonniers des Carmes ont été regrou­pés dans l’église « de grandeur très médiocre ». Démunis de tout objet, ils passent deux jours et deux nuits « sans autre lit qu’une chaise ». Le ravitaillement est blo­qué par la garde, les vieux ecclésiastiques sont laissés sans soins. Devant une si­tuation si dramatique, les « sectionnaires » compatissent et invitent les parisiens à pourvoir à l’entretien des détenus. Ils ne se font pas prier : linge neuf, nourriture abondante, lits et matelas sont fournis à la prison. La vie s’organise peu à peu ; les détenus font ensemble la prière à genoux adorant Dieu « qui les avait choisis pour lui rendre témoignage ». Privés de la possibilité de célébrer les saints mys­tères, ils y suppléent « chaque jour en répétant les prières de la messe, en s’unis­sant à la même heure à celle que célébrait à Rome le premier des pontifes ». Pendant les repas, la Garde rôde autour des tables : les mets sont examinés pour découvrir les messages ou les armes qui y seraient dissimulés. Les sabres fouillent le pain, les viandes et jusqu’au bouillon des malades. Afin d’éviter les maladies contagieuses engendrées par une telle promiscuité, le « médecin civique » a or­donné des promenades d’une heure, le matin et l’après-midi. Les prisonniers en profitent pour visiter l’oratoire de la sainte Vierge, dans le fond du jardin [10].

Les conditions ne sont pas partout aussi dramatiques. Dans les prisons ré­gulières, les détenus sont en cellule et les règles de détention particulièrement souples de l’Ancien Régime sont toujours en vigueur. Le comte de Lamothe-Va­lois, à la Conciergerie, reçoit à dîner ses amis dans de la vaisselle plate et avec l’argenterie fournie par son traiteur habituel [11]

Entre ces deux extrêmes, il y a place pour une infinité de situations di­verses, sachant que les plus mal lotis sont les derniers arrivés, ceux qui n’ont pas de relations à l’extérieur ou qui sont démunis de tout argent. De toute façon, l’incertitude de leur sort à venir est plus angoissante que les difficultés matérielles présentes.

 

• Un sombre avenir

 

Comment en effet se faire quelque illusion après la désastreuse journée qui a fait s’effondrer la royauté dans le sang ? De plus, la Législative a voté depuis trois mois le décret de déportation des prêtres insermentés (décret bloqué par le veto de Louis XVI) et vient tout récemment – le 18 août – de supprimer les congrégations religieuses séculières et les confréries. Enfin, la presse appelle à la haine, à la délation et à la disparition rapide des tenants de l’Ordre ancien.

L’atmosphère quotidienne dans laquelle les prisonniers sont immergés laisse prévoir toutes les catastrophes. Les gardes ne cessent de les injurier, mêlant les blasphèmes aux menaces ; le pape est traité « d’Antéchrist, de chef de bri­gands, de scélérats, d’hypocrites ». Mgr du Lau est abreuvé de sarcasmes, un gen­darme assis à ses côtés s’amuse périodiquement à lui souffler des bouffées de ta­bac en plein visage. Les alertes multipliées viennent annoncer leur dernière heure aux détenus, surtout en pleine nuit.

Le 15 août, à onze heures du soir, dans la prison des Carmes,…

 

… ils entendent au loin les cris d’une nombreuse populace et les coups de fusil qui se mêlent aux hurlements de fureur. Le bruit approche, le fatal Ça ira, le chant de mort, s’entend distinctement ; nos confesseurs ne doutent plus que c’est eux qu’il menace… Tous courent au sanctuaire, tous se mettent à genoux sous la protection de la Reine des Martyrs ; tous offrent à Dieu le sacrifice de leur vie. La porte s’ouvre : ce sont les vénérables prêtres, les curés octogénaires, les professeurs et les prédicateurs émérites arrachés à l’asile de la vieillesse ; c’est toute la maison de François-de-Sales, fondée pour le repos des ecclésiastiques consumés de travaux et d’années, qu’amènent les cohortes du Finistère. Ce sont, avec tous ces respectables vieillards, tous les jeunes lévites préparés pour la maison du Seigneur dans celle des messieurs de Saint-Sulpice qui arrivent avec leur directeur sous la même escorte et que les mêmes ajoutent au nombre des captifs [12].

 

Cette résignation surnaturelle se dessine aussi dans les lettres que les pri­sonniers d’Orléans, en route pour Paris, adressent à leur famille. Jointe à l’abso­lue incapacité matérielle dans laquelle se trouvent les détenus de Paris, elle achève de détruire tout fondement aux rumeurs d’un complot contre-révolution­naire des prisons. Pourtant les autorités se préoccupent énergiquement de ré­soudre le problème posé par les détenus [13].

 

*

 

• Les mesures

 

Tous les pouvoirs politiques participent au dénouement de la question. Le 11 août, l’Assemblée législative annonce la création prochaine d’une cour mar­tiale pour juger les 250 Suisses ayant échappé au « Massacre de la Saint-Laurent » et détenus à l’Abbaye et au Palais-Bourbon.

Le 17 août, elle décrète, en sus, la création d’un tribunal extraordinaire pour juger les participants au « complot de la Cour », sans possibilité de cassation. Pour être autorisés, les avocats doivent être nantis d’un certificat de civisme.

Ces mesures répondent aux exigences des émeutiers et de la Commune qui, de leur côté, proposent un tribunal spécial flanqué de six tribunaux popu­laires.

Le ministre de la Justice, Georges-Jacques Danton, commente ainsi au nom du gouvernement exécutif provisoire : « Que la justice des tribunaux commence et la justice du peuple cessera [14]. »

Entre le 21 et le 25 août, trois têtes vont tomber : le secrétaire de l’adminis­tration de la Garde nationale, Collenot d’Angremont, l’intendant de la liste civile du Roi, Arnaud de la Porte, et un journaliste de La Gazette de Paris, du Rozoi.

La Législative ne s’arrête pas là. Elle décrète que les prêtres insermentés sont « tenus de sortir sous huit jours des limites du district et du département de leur résidence, et dans la quinzaine hors du royaume », sous peine d’être dépor­tés à la Guyane. Le premier effet de ce décret du 26 août est l’arrestation des ec­clésiastiques venus, en toute bonne foi, se présenter aux autorités locales pour recevoir leur passeport d’exil [15] !

 

Ces mesures pourtant draconiennes sont encore insuffisantes à contenter une opinion publique surchauffée par les propos incendiaires d’une presse ga­gnée au patriotisme le plus radical, voire fanatique.

 

Paris sous la Révolution

 

La fièvre qui présida à la journée du 10 août ne s’est pas estompée. Au contraire, désormais soulagée des libellistes opposants, la presse patriote s’emploie à la faire monter en jouant sur deux passions : « La peur et l’enthou­siasme, l’obsession de la trahison omniprésente et l’exaspération du bellicisme inconsidéré [16]. » Relayée par des proclamations officielles, cette intense prépara­tion psychologique impressionne fortement la frange active de la population pa­risienne : à la fin du mois, elle se trouve prête à tout pour sauver une Révolution qui, au travers de ses journées même les plus éclatantes, se révèle toujours plus menacée et en danger.

 

• Les appels au meurtre

 

Immédiatement après la chute du roi, alors que la chasse aux ennemis de la nation bat son plein, la presse patriote a préconisé une solution radicale pour les détenus politiques. Les journalistes de toutes tendances, indistinctement confon­dues, appellent au meurtre collectif, l’annoncent comme inéluctable, car seule expression de la justice révolutionnaire. Le 13 août, Carra dans les Annales pa­triotiques et littéraires : « Frappez les perfides qui sont au sein de la France. Quand vous aurez purgé votre sol, annoncez à l’univers que vous êtes libres et les tyrans disparaîtront, ainsi que leurs esclaves. » Dans le Courrier des quatre-vingt-trois départements, Gorsas prévient, les 17 et 18 août, que si justice n’est pas faite, le peuple frappera et « des flots de sang seront versés ». A ces journaux girondins, les Montagnards opposent L’Orateur du peuple de Fréron : « Les pri­sons regorgent de scélérats ; il est urgent d’en délivrer la société sur le champ. Il faut commencer par les chefs… » Et, devant la lenteur des tribunaux officiels, le même renchérit :

 

La première bataille que nous livrerons, elle se fera dans les murs de Paris et non à l’extérieur. Tous les brigands royaux que cette malheureuse ville recèle périront dans la même journée. Citoyens de tous les départements, vous tenez les familles des émigrés : qu’à cette époque, elles succombent sous le poids de la vengeance popu­laire : brûlez les châteaux, les palais, semez la désolation et l’épouvante partout où les traîtres ont fomenté la guerre civile… Les prisons sont pleines de conspirateurs : voyez comme on les juge ! Vous n’en avez que trois qui aient subi la peine qu’ils mé­ritaient, tandis qu’il devrait n’y en avoir plus un seul en état de vous nuire.

 

Le 19 août, Marat, fidèle à sa renommée, avait tracé le déroulement des massacres :

 

Quel est le devoir du peuple ? Il n’a que deux partis à prendre. Le premier est de presser le jugement des traîtres détenus à l’Abbaye, d’envelopper les tribunaux criminels et l’Assemblée et si les traîtres sont blanchis, de les massacrer sans balancer, avec le nouveau tribunal… Le dernier point, qui est le plus sûr et le plus sage, est de se porter en armes à l’Abbaye, d’en arracher les traîtres… et de les passer au fil de l’épée. Debout ! debout ! et que le sang des traîtres commence à couler [17] ! 

 

Déjà, tous les éléments sont présents : se porter aux prisons ; créer un nou­veau tribunal ; passer les traîtres au fil de l’épée ; ne pas en laisser un seul en état de nuire ; semer la désolation et l’épouvante ; tout régler en une seule jour­née ; commencer la guerre aux tyrans par la purge de son propre sol.

Ces annonces prophétiques, criées par les colporteurs, chaque jour, dans les rues de la ville, ont trouvé un écho dans la proclamation du Conseil exécutif de la Commune, le 25 août, probablement inspiré par Danton. Les ennemis exté­rieurs, y est-il dit, « maîtres de Longwy, menaçant Thionville, Metz et Verdun… veulent se frayer une route jusqu’à Paris ; ils peuvent y venir. Quel est celui d’entre nous dont l’âme indignée ne s’élève fièrement à cette idée, avec le juste sentiment de ses forces ?… Vous avez des traîtres dans votre sein ; eh ! sans eux le combat serait bientôt fini ; mais votre active surveillance ne peut manquer de les déjouer ». Ce texte influe admirablement sur les deux passions de la peur – car la situation est inquiétante avec l’invasion ennemie et la présence des traîtres au cœur de la nation – et de l’enthousiasme – car tout patriote, sûr de ses forces, est prêt à s’opposer victorieusement à la première et à surveiller avec at­tention les seconds. Mais il faut noter l’enchaînement des causes de ce péril : la principale réside en la présence des traîtres dans le pays. Leur élimination entraî­nera l’annihilation de la cause secondaire, l’invasion, et la fin victorieuse du conflit [18].

Ce raisonnement très simple fait son chemin dans l’opinion publique.

 

• Enthousiasme révolutionnaire

 

Par ses actes, par ses paroles, dans ses réclamations, la population patriote de Paris prouve, au long du mois d’août, qu’elle a saisi l’essentiel du message di­vulgué par les journaux et qu’elle s’apprête à le mettre en pratique en supprimant physiquement les contre-révolutionnaires désignés à sa vindicte.

Dès le 11 août, les soldats suisses recueillis chez les Feuillants manquent d’être massacrés par une populace qui a formé le projet de se transporter « dans toutes les prisons de Paris pour y enlever tous les prisonniers et en faire une prompte justice ». Le lendemain, aux Halles, elle s’en prend au maire Pétion qui, ayant sauvé les Suisses, est menacé de la pendaison avec ses protégés de la veille. Le 13 août, devant le Comité de la section des sans-culottes – l’ex-section des Plantes – sont amenés les prêtres du séminaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Aux abords de la salle, un homme brandit sa hache : « Donnez-moi tous ces prêtres, je vous les expédie tous [19] ! »

Cette conviction anime les séances de la Commune qui tombent en des états hystériques.

 

La salle retentissait des clameurs les plus sanguinaires contre les prêtres ; les fré­nétiques dont les tribunes étaient remplies, y chantaient, avec la permission du pré­sident, des couplets de cannibales dans lesquels il était question de massacrer sans re­tard les prêtres, qu’on y disait rassasiés de crimes, et de les ensevelir sous les autels en­sanglantés. Celle de ces chansons où de tels sentiments étaient exprimés avec la plus atroce énergie était applaudie avec fureur. On la faisait répéter, on ne se lassait pas de l’entendre. Les femmes des tribunes en trépignaient d’une joie féroce et leurs voix criardes s’élevaient en refrains. La Commune décida que cette chanson serait impri­mée à ses frais et envoyée, avec beaucoup d’autres semblables, dans les départe­ments : moyen puissant et terrible de nourrir et d’exalter les sentiments qu’on vou­lait inspirer au peuple. 

 

De même, le perruquier Vialard faisait le tableau des prêtres sur le point d’égorger la nation « si les citoyens ne se hâtaient de les prévenir [20] ».

Il n’y a pas à s’étonner, dans une telle atmosphère, de la répétition des mo­tions identiques proposées, qui au Conseil Général, qui dans les sections pari­siennes. Le 23 août, l’une d’elles se présente à la Commune et avertit que le peuple, « fatigué et furieux » de tant de retards, va forcer les prisons pour les pur­ger de leurs occupants. Au Club des Jacobins, quatre jours plus tard, un fédéré du Tarn demande que les volontaires, avant de « voler aux frontières », aient la certitude de ne laisser derrière eux « aucun danger, aucun traître, aucun conspira­teur ». Le 1er septembre, la Législative elle-même est saisie d’une pétition des fé­dérés présents dans la capitale. Elle exige « que tous les prévenus de conspiration et leurs agents, contre lesquels il n’y aurait que des suspicions probables, soient condamnés à mort et exécutés sur le champ [21] ».

Agitation brouillonne de quelques milliers d’excités ! Couverte et encoura­gée par les autorités en place, une telle agitation devient l’enthousiasme du « peuple éclairé » pour sauver la Révolution.

 

• La peur des patriotes

 

Les symptômes soulignant la fragilité de la Révolution à Paris viennent compléter ce tableau. La population de Paris, entre 600 et 700 000 âmes, est loin de soutenir toutes les entreprises révolutionnaires. Si le « Massacre de la Saint‑Laurent » a été couronné de succès, il le doit à l’appui déterminant des vo­lontaires fédérés de Province montés dans la capitale et unis aux émeutiers habi­tuels – guère plus de 3 000 têtes – autant qu’au désarmement moral des défen­seurs du roi. « Hors le théâtre du combat, tout est tranquille dans Paris ; on s’y promène, on cause dans les rues comme à l’ordinaire » déclare le maire, et Ar­nault renchérit : « Je trouvai la population aussi tranquille que si rien ne s’était passé. Dans l’intérieur de la ville le peuple montrait à peine quelque étonne­ment ; on dansait dans les guinguettes. Au Marais, […] on n’en était qu’à soup­çonner le fait, comme à Saint-Germain on disait qu’il y avait quelque chose à Pa­ris et l’on attendait impatiemment que le journal du soir dit ce que c’était. » Pour l’immense majorité, la profession, les difficultés économiques, les obligations fa­miliales, les parties de plaisir, accaparent l’essentiel du temps. La politique ne dis­trait qu’occasionnellement. La Révolution rencontre un peuple indifférent.

Les cérémonies patriotiques elles-mêmes, organisées à grand renfort de pu­blicité par les pouvoirs officiels et la presse, sont reçues par une apathie géné­rale. Le 27 août, a lieu la Journée du souvenir pour les patriotes tombés au châ­teau des Tuileries. Dix étendards commémoratifs rappellent les exactions des aris­tocrates : « Massacres de Nancy, de Nîmes, d’Avignon, de La Chapelle, de Carpen­tras, du Champ de Mars… » Impressionnante pompe funèbre qui a été suivie par la Garde nationale en uniforme « dans un air de dissipation et même de joie bruyante ». Les authentiques révolutionnaires peuvent se sentir isolés. En dehors des galeries de l’Assemblée nationale et du Club « des Jacobins », l’Anglais Moore ne trouve nulle part de dispositions sanguinaires. Le 19 août, la foule se divertit sur les Champs-Elysées, les boutiques vendent des rafraîchissements, les chan­sons, la musique, les pantomimes et les marionnettes égayent les badauds. Le duc de Brunswick marche pourtant sur la capitale : « Soyez sûr, monsieur, que le duc de Brunswick est précisément l’homme du monde auquel ils pensent le moins [22]. »

L’Assemblée législative elle-même vient se désolidariser de la cause patrio­tique. Devant les manifestes abus de pouvoir de la Commune, elle retire, le 30 août, ses pouvoirs au Conseil général et, par un acte législatif, ordonne son renouvellement par élection. La Commune insurrectionnelle se soumet : elle réta­blit l’ancien Corps et le Bureau municipal et rend au maire la présidence du Conseil général. Son meilleur instrument désarmé, la Révolution est vraiment en danger.

 

A l’extrême fin du mois d’août, malgré l’irrésistible poussée révolutionnaire qui domine Paris et la France depuis la chute de la royauté, les révolutionnaires sont perplexes quant à l’avenir immédiat. Les « ennemis du peuple » sont toujours vivants et la justice ne fait rien contre eux. La population dans son ensemble reste indifférente devant les menaces qui pèsent sur la Révolution ; elle n’a pas encore choisi son camp. Enfin, l’invasion étrangère est aux frontières, mais, in­contestablement, le premier danger est intérieur. C’est lui qu’il faut frapper avant tout.

 

*

  

 

Le 1er septembre, le charretier Jean Julien, condamné à douze ans de fer, a été exposé au carcan. Furieux sous les quolibets de la foule, il a insulté le peuple : « Vive le roi ! vive la reine ! vive Monseigneur de La Fayette ! au f… la nation ! » Emmené à la conciergerie et jugé, il est condamné et guillotiné sur le champ, comme promoteur d’une sédition prolongeant la conspiration du roi et de sa cour [23].

Cette « sédition » est l’un des éléments utilisés par la presse patriote pour faire croire à un complot des prisons. Mais le scénario d’une insurrection liberti­cide, menée par les détenus politiques alliés à la canaille pour « égorger la Pa­trie » et livrer Paris aux Austro-Prussiens, a été fabriqué après-coup pour justifier les massacres. Il n’a donc pas pu agir sur les motivations des septembriseurs. Ceux-ci se sont contentés de la menace potentielle, abstraite et lointaine, que pouvaient constituer quelques centaines de royalistes désarmés, incarcérés et démoralisés, et de prêtres réfractaires désemparés. Or, cette menace ne réside pas en ce que pourraient encore faire les détenus – ils sont hors d’état de nuire – mais bien en ce qu’ils ont déjà fait, ou mieux en ce qu’ils représentent, ce qu’ils incarnent, quelles que soient leurs actions. En eux, l’Ancien Régime catholique et royal survit malgré tout.

Les « Massacres de septembre » ne sont, en conséquence, que la suite lo­gique du « Massacre de la Saint-Laurent », une simple modalité du « Grand Mas­sacre de l’été 92 ».

Depuis la mi-juillet en effet, la Province est secouée par une vague de meurtres. La proclamation de la « patrie en danger », le 11 du mois, a été suivie d’exactions, dès le lendemain, dans le Vivarais. Le Midi s’est enflammé, puis le Gard, la Gironde, le Lot-et-Garonne. En moyenne, il y a une affaire au moins tous les deux jours avant le 15 août. A partir de cette date, le « Nord » fournit le plus grand nombre de victimes : l’Oise, l’Orne, le Calvados, l’Yonne, l’Aube… Une affaire par jour est dénombrée. Au début septembre, une centaine de per­sonnes au bas mot a péri dans ces échauffourées aux motifs politiques : prêtres réfractaires et aristocrates ont été uniquement visés ; les prisons ont été laissées en paix. A Paris, les journaux ont commenté les faits, les autorités sont parfaite­ment renseignées : la capitale n’a plus qu’à suivre l’exemple. Ces lignes de Prud­homme, tracées le 28 août, ne sont plus une prophétie mais déjà la réalité quotidienne :

 

Les 40 000 sicaires qui s’étaient rassemblés au château dans la nuit du 9 au 10 août,… ce sont des monstres furieux qu’il faut étouffer jusqu’au dernier. Peuple,… tu t’es levé ; reste debout jusqu’à ce qu’il n’existe plus un seul des conspi­rateurs. Il est de ton humanité de te montrer inexorable une fois. Frappe les mé­chants de terreur ; les proscriptions dont nous te faisons un devoir sont la sainte co­lère de la Patrie [24].

 

                                                                                                                (à suivre)

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Page de couverture du

« Recours des Français exilés au Sacré-Cœur de Jésus »

par un prêtre exilé à Bragance pendant la Révolution,

« avec la liste des prêtres massacrés à Paris

et dans différents départements, et des laïcs ».


[1] — Mémoires inédits du Comte de Lamothe-Valois sur sa vie et son époque, 1754-1830, p. 266. En fait, la température a baissé par rapport aux jours précédents. Frédéric Bluche, Septembre 1792, logiques d’un massacre, Paris, 1986, p. 44.

[2] — Le récit de l’abbé Sicard, rescapé des massacres de l’Abbaye, a été édité au XIXe siècle par M. F. Barrière et, récemment, par Yvan Gobry, Les Martyrs de la Révolution française, Paris, 1989, p. 149-152.

[3] — Voir F. Bluche, p. 53-55, 151-183.

[4] — Témoignage de Monsieur Bodé dans Dom H. Leclercq, La Révolution 1791-1794, Paris, 1911, p. 52.

[5] — Voir Yvan Gobry, p. 134, et Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine, t. I, Paris, 1986, p. 717-718.

[6] — Voir Y. Gobry, p. 142-144.

[7] — Cité dans Jacques Ploncard d’Assac, 1792, les dernières marches du trône, 1986, p. 324.

[8] — Voir Jean Leflon, La Crise révolutionnaire, 1789-1846, p. 100 et F. Bluche, p. 28.

[9] — Extrait du recueil de textes composé par Y. Gobry, L’Église immolée, 1990, p. 115-116.

[10] — Augustin Barruel, « Le Clergé de France pendant la Révolution », dans Dom Leclercq, p. 54-57.

[11] — Voir ses mémoires, p. 266.

[12] — D’après A. Barruel dans Dom Leclercq, p. 49-50, note 2.

[13] — « Quelques lettres des prisonniers d’Orléans », annexe IV dans F. Bluche, p. 260-264.

[14] — Dans F. Bluche, p. 23.

[15] Moniteur Universel de 1792, p. 540, et aussi Y. Gobry, L’Église immolée, p. 33-35 et Dom Leclercq, p. 57-58.

[16] — F. Bluche, p. 27.

[17] — F. Bluche, p. 34-39 et H. Taine, p. 719-720 qui insiste sur le côté répétitif des propos de la presse révolutionnaire, propre à créer une véritable psychose chez les lecteurs habituels.

[18] — Voir F. Bluche, p. 33 qui analyse ce texte avec finesse. Nous avons souligné les mots importants à notre avis.

[19] — Dans H. Taine, p. 711-712 et Y. Gobry, Les Martyrs…, p. 143.

[20] — Témoignage de l’abbé Morellet, signalé par Y. Gobry, Les Martyrs… p. 137.

[21] — Autres exemples nombreux dans H. Taine, p. 712 et F. Bluche, p. 42.

[22] — H. Taine a fait une description très soignée de Paris sous la Révolution, p. 702-714.

[23] — Id., ibid., p. 713-714 et F. Bluche, p. 41.

[24] — Cité par H. Taine, p. 738.

Informations

L'auteur

L'abbé Nicolas Pinaud a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 41

p. 78-97

Les thèmes
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