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Dominus Jesus ou com­ment unir le Christ et Bélial

 

 

Le professeur Johannes Dörmann, dont nous avons déjà recensé plusieurs ou­vrages dans Le Sel de la terre, a fait un commentaire de la déclaration Dominus Jesus publié dans le mensuel catholique allemand Theologisches Katholische Monatsschrift de novembre-décembre 2000 [1].

Certains ayant pensé que cette décla­ration était l’amorce d’un retour de Rome à la Tradition [2], il nous semble utile de donner ici un résumé de ce commentaire.

 

La déclaration Dominus Jesus apparaît comme un coup de frein (bien dans la logique moderniste [3]) contre certaines er­reurs qui sont les conséquences de la po­litique œcuménique de l’Église conci­liaire. Toutefois la déclaration est complè­tement muette sur le rôle de Rome dans cette politique (notamment à travers les rencontres interreligieuses d’Assise et d’ailleurs).

Après avoir rappelé dans son intro­duction les vérités centrales de la foi ca­tholique, Dominus Jesus continue par une page à « saveur » moderniste dont nous donnons ici le principal passage :

 

Considérant de manière ouverte et positive [4] les valeurs dont témoignent ces traditions et qu’elles offrent à l’humanité, la Déclaration conciliaire sur les relations de l’Église avec les religions non chré­tiennes affirme : « L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un res­pect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoi­qu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose, ce­pendant apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes [5] ». Continuant dans la même direction, la tâche ecclésiale d’annoncer Jésus-Christ, « chemin, vérité et vie » (voir Jn 14, 6), emprunte aujourd’hui encore la voie du dialogue interreligieux qui ne remplace certainement pas la missio ad gentes mais l’accompagne plutôt, à cause de ce « mystère d’unité » dont « découle que tous ceux et celles qui sont sauvés participent, bien que diffé­remment, au même mystère de salut en Jésus-Christ par son Esprit [6] ». Ce dia­logue, qui fait partie de la mission évangélisatrice de l’Église [7], comporte une attitude de compréhension et un rapport de connaissance réciproque et d’enrichis­sement mutuel, dans l’obéissance à la vé­rité et le respect de la liberté [8].

 

Ainsi la déclaration nous explique que désormais le dialogue interreligieux (doctrine conciliaire) devra accompagner la mission (doctrine catholique). Et tout le reste du texte sera sur ce ton : on expli­quera la doctrine catholique (à peu près), puis on ajoutera un paragraphe pour dire que cette doctrine doit être complétée par la nouvelle doctrine (conciliaire). On ne se préoccupe pas du fait que l’une est inspi­rée par le Christ et l’autre par Bélial.

Et pour justifier cet accouplement monstrueux, on invoque le « mystère d’unité » grâce auquel tous ceux qui sont sauvés (et le reste de la déclaration peut permettre de penser qu’il s’agit de tous les hommes sans exception) sont associés au mystère de salut, c’est-à-dire que, même ceux qui sont hors de l’Église peuvent se sauver.

Certes, la déclaration critique certains excès de la nouvelle théologie (par exemple ceux qui nient l’unité person­nelle du Verbe et de Jésus de Nazareth), et certaines racines de ces erreurs, mais ce n’est pas pour revenir purement et sim­plement à la doctrine traditionnelle, c’est pour effectuer un recentrage : on va réaf­firmer certains points de la doctrine an­cienne, mais avec un regard « ouvert et positif » permettant de sauvegarder l’essentiel de la nouvelle théologie.

 

Ainsi la déclaration affirme que la ré­vélation n’est pas à confondre avec les messages de salut des autres religions, ni la foi avec la croyance, ni la sainte Écri­ture avec les « textes sacrés ». Mais elle ajoute aussitôt que ces textes sacrés contiennent des « semences du Verbe [9] », et que, par conséquent, « ils reçoivent du mystère du Christ des élé­ments de bonté et de grâce », par lesquels ils « nourrissent et dirigent l’existence » des adeptes de ces religions auxquels « Dieu se rend présent » (pas seulement aux individus, mais aux peuples « enrichis » par ces religions !).

Bref le Christ englobe tout, tous les hommes et toutes les religions.

 

La déclaration continue en critiquant la théologie qui donne au Verbe une mis­sion universelle hors de l’Église et sans rapport avec elle, mais elle poursuit en disant qu’après le péché, la ressemblance divine dans l’homme est seulement « altérée » et que, dans les autres reli­gions, il y a des richesses spirituelles qu’il ne faut pas séparer du Christ.

De même, la déclaration critique ceux qui donnent au Saint-Esprit une mission plus universelle que celle du Verbe in­carné, mais c’est pour ajouter aussitôt que le Saint-Esprit est donné à « l’humanité » et affirmer que la présence et l’activité du Saint-Esprit concernent, non seulement les individus, mais encore « les religions » et que c’est lui qui y répand ces fameuses « semences du Verbe ».

 

On affirme ensuite que le salut se réa­lise uniquement par l’incarnation, mais pour dire aussitôt qu’il y a des éléments positifs dans les diverses religions, et qu’on n’exclut pas l’existence d’autres médiations (que celles de Notre-Seigneur) à condition de dire qu’elles tirent leur valeur uniquement de celles du Christ [10].

 

Dominus Jesus prétend ensuite nous rappeler l’unicité et l’universalité de l’Église, mais c’est sans exclure les schis­matiques et les hérétiques qui conservent une communion « moins pleine ». On dit même que l’Église du Christ est présente et agissante dans les Églises schisma­tiques. Les baptisés de ces communautés sont « incorporés au Christ », et le sont, de manière imparfaite, « avec l’Église ».

 

On affirme que le Royaume de Dieu ne peut être séparé de l’Église, mais c’est pour y inclure aussitôt tout le monde : « On ne doit pas oublier l’action du Christ et de l’Esprit-Saint hors des limites vi­sibles de l’Église. On doit donc garder en mémoire que le Royaume concerne les personnes humaines, la société, le monde entier » (Dominus Jesus 19).

 

Puis on rappelle la doctrine tradition­nelle sur la nécessité d’appartenir à l’Église, mais en ajoutant que cela ne s’oppose pas à la volonté salvifique uni­verselle. Le salut (de ceux qui se sauvent sans être formellement et visiblement membres de l’Église) vient d’une grâce qui « tout en ayant une relation mysté­rieuse avec l’Église, ne les introduit pas formellement en elle, mais les éclaire de façon adéquate à leur situation intérieure dans leur milieu ambiant ». Voilà en effet une grâce bien mystérieuse qui sauve en faisant l’économie de la conversion.

On nous parle encore des « semences du Verbe qui font partie de l’action du Saint-Esprit dans les religions », ce qui revient à faire de ces religions de vrais instruments de salut. Ceux qui adhèrent à ces fausses religions sont seulement dans un état d’indigence : il ne s’agit pas d’une question de salut ou de perdition, mais d’une question de salut plus ou moins plein.

 

Enfin, en conclusion, on affirme vou­loir respecter la Tradition… tout en fai­sant le contraire. Bref, pour celui qui comprend encore ce qu’il lit et qui admet encore le principe de non contradiction, il y a matière à une bonne migraine, et peut-être un risque de schizophrénie [11].

 

Le professeur Dörmann, dans sa conclusion, remarque que la déclaration ne précise guère ce que sont ces fameuses « semences du Verbe », qu’elle se meut dans l’abstrait, sans considérer que ces religions ne sont pas orientées vers le Christ, et qu’elle ne distingue pas entre rédemption objective (le Christ est mort pour racheter tous les hommes), et ré­demption subjective (mais, de fait, tous n’en profitent pas). Quant au dialogue qui accompagne la mission, il a toujours existé, mais autrefois il avait pour but d’aider les païens à quitter leur religion.

 

Fr. P.-M.

 

 

Johannes Dörmann, commentaire de la déclaration Dominus Jesus, dans le men­suel catholique allemand Theologisches Katholische Monatsschrift, novembre-dé­cembre 2000. Traduction dans le Courrier de Rome, Sí sí no no, juillet-août 2001.


[1] — Traduction dans la revue Courrier de Rome, sí sí no no, de juillet-août 2001.

[2] — Voir en particulier Alètheia 4, du 18 octobre 2000 : « On doit remarquer d’abord que cette déclaration, datée du 6 août, n’a été rendue publique que le mardi 5 septembre, soit deux jours après la béatification de Pie IX. Ce n’est sans doute pas une coïncidence. Certains commentateurs, hostiles, ne s’y sont pas trompés qui y ont vu un “nouveau Syllabus”. L’abbé Claude Barthe, lui, dans un long commentaire paru dans le nº 69 de la revue Catholica (B.P. 246, 91162 Longjumeau Cedex), relève une autre coïncidence : le cinquantenaire de la grande encyclique Humani generis (12 août 1950). (…) Dominus Iesus est, après le Catéchisme de l’Église Catholique, Donum vitae, Ordinatio sacerdotalis, Fides et ratio, un acte restaurateur et clarificateur. »

[3] — « Disons donc, pour rendre pleinement la pensée des modernistes, que l’évolution résulte du conflit de deux forces, dont l’une pousse au progrès, tandis que l’autre tend à la conservation. La force conservatrice, dans l’Église, c’est la Tradition, et la Tradition y est représentée par l’autorité religieuse. Ceci, et en droit et en fait : en droit, parce que la défense de la Tradition est comme un instinct naturel de l’autorité ; en fait, parce que, planant au-dessus des contingences de la vie, l’autorité ne sent pas, ou que très peu, les stimulants du progrès » (Saint Pie X, Pascendi, éd. Courrier de Rome, p. 448).

[4] — C’est nous qui soulignons, de même dans la suite. (NDLR.)

[5] — Vatican II, Nostra aetate, § 2.

[6] — Conseil pontifical pour le Dialogue interreli­gieux et Congrégation pour l’Évangélisation des peuples, Instruction Dialogue et annonce, 29 : AAS 84 (1992) 414-446 ; Vatican II, Gaudium et spes, § 22.

[7] — Voir Jean-Paul II, Encyclique Redemptoris missio, 55.

[8] — Voir Conseil pontifical pour le Dialogue interre­ligieux et Congrégation pour l’Évangélisation des peuples, Instruction Dialogue et annonce, 9.

[9] — Sur cette tromperie des « semina Verbi », voir l’éditorial du Sel de la terre 38.

[10] — Dans ce sens on pourrait peut-être expliquer que Bouddha ayant certains aspects de ressemblance avec le Christ, en est une préfiguration, et jouerait le rôle de médiateur vis-à-vis de Dieu pour les bouddhistes tirant cette valeur de ce qu’il est un type du Christ. On ne voit pas que Dominus Jesus condamne une telle interprétation.

[11] — N’oublions pas ce passage toujours actuel de Pascendi : « A les entendre, à les lire, on serait tenté de croire qu’ils tombent en contradiction avec eux-mêmes, qu’ils sont oscillants et incertains. Loin de là : tout est pesé, tout est voulu chez eux, mais à la lu­mière de ce principe que la foi et la science sont l’une à l’autre étrangères. Telle page de leur ouvrage pour­rait être signée par un catholique ; tournez la page, vous croyez lire un rationaliste. Écrivent-ils l’histoire ? nulle mention de la divinité de Jésus-Christ ; mon­tent-ils dans la chaire sacrée ? ils la proclament hau­tement » (éd. Courrier de Rome, p. 441-442).

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 41

p. 254-257

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