Catéchisme de la médiation
universelle de Notre‑Dame
(XII)
par Filius Ancillæ
On trouvera les dix premières parties de cette étude dans les numéros 20, 22, 24, 26, 27, 29, 31, 34, 37, 39 et 41 du Sel de la terre. L’article publié ici fait immédiatement suite à celui de notre numéro 41 et continue l’examen des textes liturgiques en faveur de la médiation universelle de la Vierge Marie : après la liturgie latine, voici le témoignage de la liturgie orientale.
Le Sel de la terre.
Article 4 : Le témoignage de
la Tradition ecclésiastique
1. La liturgie (suite)
61e question : Quelles sont les liturgies orientales où l’on peut trouver des prières faisant appel à la médiation de la très sainte Vierge ?
Réponse : La classification des Églises d’Orient et de leurs rites étant assez complexe [1], on divisera sommairement celles-ci selon trois liturgies principales, rattachées à Byzance, Antioche et Alexandrie.
La liturgie byzantine, qui est la plus importante par son influence – bien que moins ancienne – emploie surtout la langue grecque. Celle d’Antioche, confinée à la Syrie et ses provinces limitrophes, utilise le syriaque. Celle d’Alexandrie est célébrée en Égypte (idiome copte) et en Éthiopie (guèze).
Dans certaines d’entre elles et d’autres de moindre importance, l’hérésie ou le schisme ont pu altérer plus ou moins la vérité doctrinale de quelques textes, mais leur ancienneté commune leur a valu de conserver de nombreuses prières qui confirment heureusement la croyance générale en la médiation universelle de Notre‑Dame.
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62e question : Est-ce que la liturgie byzantine employait le terme de « médiatrice » (mesi`ti~, mésitis) ?
Réponse : Oui, et à plusieurs reprises. Il faut cependant reconnaître qu’il n’est pas toujours facile de discerner dans certains cas si, dans l’esprit des byzantins, ce mot se limitait au consentement à l’incarnation, ou s’étendait aussi à une actuelle distribution des grâces. Cette question est importante, car elle fournit une des principales objections des mariologues « minimalistes [2] » et de leurs amis schismatiques orthodoxes. Pour nous éclairer sur ce sujet, citons seulement saint Germain Ier, Patriarche de Constantinople, Père de l’Église grecque, et qui ne fut pas le moindre de ses liturgistes : « La Vierge divinement brillante et pleine de grâce, a été médiatrice tout d’abord par son enfantement surnaturel, et maintenant par l’intercession de sa maternelle protection [3]. »
On pourra s’étonner, à la lecture des pages suivantes, qu’une telle place ait été accordée à la liturgie byzantine. Plusieurs raisons nous invitent cependant à l’étudier plus en détail :
— Tout d’abord, ces prières liturgiques ayant été presque toutes composées entre le VIe et le Xe siècle, c’est-à-dire avant le schisme vis-à-vis de Rome, elles sont pleinement catholiques et font partie du patrimoine liturgique de l’Église universelle.
— C’est dans le rite byzantin que nous trouvons pour la première fois mention explicite du terme de « médiatrice », dès le VIe siècle, et de manière fréquente dans les siècles suivants. Notons bien que ce titre de médiatrice est déjà décerné à Marie dans la prière officielle de toute une Église, et non dans certaines liturgies locales, comme en Occident.
— Depuis plus de sept siècles, les Byzantins, très fidèles à leur tradition, ont procédé à très peu de changements dans leurs offices liturgiques. Il faut aussi souligner que les mêmes textes liturgiques – à quelques exceptions près – sont utilisés par les Grecs catholiques comme par les orthodoxes [4].
— La liturgie byzantine est sans doute la plus mariale de toutes. De nombreuses prières, hymnes et antiennes à la sainte Vierge jalonnent le cérémonial quotidien des offices et de la liturgie eucharistique. Il en résulte une multitude si variée de louanges à la Mère de Dieu, qu’il est très laborieux de les étudier toutes et que nous avons dû nous limiter – avec regret – dans nos recherches comme dans nos citations.
— La médiation universelle de Notre‑Dame étant contestée de nos jours par des théologiens orthodoxes, par réaction anti-romaine, et par leurs collègues modernistes, minimalistes surtout par souci d’œcuménisme [5], il convient d’autant plus de mettre au grand jour ces textes si explicites sur ce point de doctrine, qu’ils peuvent se passer de tout commentaire.
La prière la plus remarquable des Byzantins à Marie Médiatrice, tant par son antiquité que par sa popularité (tous la savent par cœur depuis leur enfance), est le Kontakion de saint Romain le Mélode († vers 560) : « Patronne inaltérable des chrétiens, médiatrice indéfectible (mesiteiva ajmetavqete) auprès du Créateur, ne méprisez pas les voix suppliantes des pécheurs ; venez dans votre bonté au secours de ceux qui crient vers vous avec foi : empressez-vous de prier, hâtez-vous de supplier, ô Théotokos qui intercédez toujours pour ceux qui vous honorent [6]. » La liturgie byzantine étant particulièrement riche en prières évoquant la médiation de la très sainte Vierge, nous les classerons donc selon les différentes modalités de celle-ci :
A) Médiation dans l’ordre de la rédemption objective
1) Par le libre consentement à l’incarnation :
— « Le Seigneur s’est adjoint Marie, étant vierge et innocente, comme médiatrice dans ce mystère [7]. »
— « Ô Vierge, vous avez réconcilié les hommes avec Dieu d’une manière admirable, intervenant comme une médiatrice entre lui et nous [8]. »
— « Salut à vous, la bénie de Dieu, le Seigneur est avec vous ; lui qui a détruit la mort, et qui, se servant de vous, ô Mère vierge et Reine, comme d’une médiatrice, a délivré l’homme de sa malédiction [9]. »
— « Jacob vit mystérieusement de ses yeux spirituels l’attente des nations, Dieu incarné de vous qui nous délivre par votre médiation [10]. »
2) Par l’enfantement de l’Homme-Dieu :
— « Nous vous acclamons, ô Vierge Théotokos, vous la médiatrice du salut de notre race (mesiteuvsasan th;n swthrivan tou` gevnou~ hJmw`n) : Votre Fils, en effet, notre Dieu, en la chair qu’il a reçue de vous, assuma la souffrance de la croix et nous libéra de la corruption, lui l’ami des hommes [11]. »
— « La condamnation de l’antique malédiction a pris fin par votre médiation (ejn th/` sh/` mesiteiva/), ô Vierge sans tache, car le Seigneur apparaissant en vous a fait fleurir la bénédiction [sur tous] dans sa grande bonté [12]. »
— « Vous êtes devenue médiatrice (provxeno~) de l’incarnation et de l’ineffable changement, ô vous qui avez enfanté celui qui fut engendré par le Père avant le soleil ; par vous la nature humaine fut unie à Dieu et placée sur le trône de gloire [13]. »
— « Vierge pure, avec les hommes vous avez réconcilié notre Dieu, vous qui avez servi entre nous et lui de surnaturelle médiatrice ; en effet, grâce à vous parvinrent à l’unité les natures jadis séparées, et nous avons obtenu les divines délices et l’héritage du ciel [14]. »
— « Vous êtes apparue pour tous la médiatrice du salut (provxeno~ swthriva~ pa`si), ô Mère de Dieu tout acclamée, quand vous avez enfanté le Sauveur, le Verbe de Dieu [15]. »
3) Incarnation au principe de toutes les grâces :
— « Le Sauveur s’incarna de votre sang très pur pour donner la pénitence aux hommes par votre médiation (mesiteivai~) [16]. »
— « Votre sein, ô toute immaculée, apparut au monde comme un tas sur une aire sainte, portant le froment de vie qui nous nourrit tous. Aussi nous vous célébrons ensemble, nous tous les fidèles comme la cause de tous les biens [17]. »
— « En donnant de votre sang virginal un corps à Dieu, ô Vierge, vous avez divinisé le genre humain ; aussi délivrez-moi par vos prières [18]. »
B) Médiation dans l’ordre de la rédemption subjective
a) Sous forme de médiation « ascendante »
1) Par sa place unique dans l’économie du salut :
— « Ô toute pure, qui seule (movnh) avez été établie médiatrice (mesiteuvsasa) entre le Créateur et les hommes d’une manière qui dépasse l’entendement, priez votre Fils d’être miséricordieux envers vos serviteurs [19]. »
— « Ô souveraine, seul guide et entrée vers Dieu, seule médiatrice des biens éternels, ayez pitié de moi [20] ! »
— « Nous n’avons pas d’autre médiatrice (mesiteivan) auprès de Dieu dans les dangers et les tribulations [21]. »
— « Vous êtes la seule protectrice du genre humain [22]. »
2) Par ses relations privilégiées avec Dieu :
— « Vous êtes à la droite du Christ comme Reine, […] ô pleine de la grâce divine, nous obtenant le royaume des cieux par votre médiation (mesiteiva/), par vos prières [23]. »
— « Ô Vierge qui portez dans vos mains celui qui porte tout par sa puissance, délivrez-moi par votre médiation (th/` mesiteiva/ sou) de la main de l’autre [Satan [24]].
— « C’est vous que j’ai pour médiatrice (mesivtrian), ô Vierge toute sainte, devant Dieu qui est né de vous [25]. »
— « Vous êtes notre rempart et notre havre de salut, la plus sûre médiatrice (prevsbun eujprovsdekton) auprès de Dieu que vous avez conçu [26]. »
3) Intercession continuelle dans le temps :
— « Impressionnant est votre patronage… Vous ayant comme médiatrice (mesi`tin) auprès de votre Fils et Créateur, nous serons tous sauvés par votre prière qui ne dort point [27]. »
— « Ô Vierge Théotokos, […] intercédez constamment (iJkevteue ejktenw`~) pour que nous soyons sauvés [28]. »
— « Heureux sommes-nous de vous avoir comme avocate [29], car, nuit et jour, vous intercédez pour nous [30]. »
— « Ô Marie, divine Épouse, intercédez sans cesse (ajpauvstw~) auprès du Christ pour nous [31]. »
4) En assumant nos demandes (une fonction propre au médiateur) :
— « Portez nos prières à votre Fils et Dieu, afin que, par vous, il sauve nos âmes [32]. »
— « Recevez vite nos prières, ô Souveraine, et apportez-les à votre Fils et Dieu [33]. »
— « Recevez, ô Dieu, notre prière par les intercessions (tai`~ presbeivai~) de la Mère de Dieu [34]. »
— « Rempli de toute espèce de péchés, je viens à vous, médiatrice en prières (mesi`tin kai; prevsbun) auprès de votre Fils ; ô Vierge, répondez pour moi [35]… »
b) Sous forme de médiation « descendante » :
— Médiation pour toutes sortes de besoins et de grâces
1) Grâces de conversion :
— « Redressement de ceux qui sont tombés, médiatrice (mesi`tiı) pour les pécheurs [36]. »
— « Soyez pour moi la route qui me guide vers les tabernacles divins, car j’ai perdu mon chemin, et j’enfonce dans le gouffre du mal, délivrez-m’en par votre sainte médiation (mesiteiva/ sou) [37]. »
— « Médiation pour les pécheurs (aJmartwlw`n mesi`tiı) [38]. »
— « Brisez les liens de mes péchés par votre médiation (th/` sh/` mesiteiva/), ô Vierge, car vous êtes l’espoir des désespérés qui ont recours avec foi à votre divine protection [39]. »
2) Grâces d’expiation :
— « Déchirez par votre médiation (mesiteiva/) la cédule de mes péchés [40]. »
— « Régente de l’univers […] effacez la multitude de mes péchés par votre sainte médiation (ejn th/` sh/` mesiteiva/) et votre divine intercession [41]. »
— « Mon âme est souillée par de nombreux péchés ; je vous supplie instamment, ô tabernacle immaculé, lavez-la de toute souillure par votre médiation [42]. »
— « [Le Seigneur], par votre secourable médiation (th/` sh/` crhsth/` mesiteiva/) accorde la pénitence à ceux qui vous honorent [43]. »
3) Grâces de sanctification :
— « Maintenant par votre médiation (Nu`n sh/` mesiteiva/), ô Vierge, j’obtiens le salut [44]. »
— « Vous, la médiatrice dont les intercessions auprès du Seigneur nous rendent participants de ses biens [45]. »
— « Souveraine, secours du monde, Mère de Dieu, sanctifiez-nous [46] ! »
— « Ne méprisez pas mon âme rendue stérile et défaillante par la privation des choses divines, mais nourrissez-la des divines grâces de votre Fils [47]. »
— « [Le Verbe] sauve par votre médiation, ô Immaculée, ceux qui vous considèrent comme Mère de Dieu [48]. »
— « Réveillez-moi [de ma torpeur], ô toute-pure, par votre médiation toujours vigilante (th/` sh/` ajgruvpnw/ mesiteiva/), et sauvez-moi [49] ! »
4) Grâces ultimes du salut éternel :
— « Délivrez-moi par votre médiation (mesiteiva/) de la mort éternelle [50]. »
— « C’est vous ma médiatrice devant le Dieu miséricordieux ; qu’il ne me reproche pas mes œuvres devant les anges ; je vous en supplie, venez vite m’aider [51] ! »
— « Soyez ma médiatrice (mesi`tiı), ô très bonne, auprès du Seigneur qui est né de vous, afin qu’il me préserve des flammes de l ’enfer, et me rende digne du royaume des cieux [52]. »
— « Seule guide et porte d’entrée vers Dieu, seule médiatrice des biens éternels [53]. »
— « Ô Vierge théonymphe, soyez donc la médiatrice (mesi`tiı) de ceux qui viennent de trépasser à Dieu ; soyez pour eux la porte du salut et conduisez-les à Dieu [54]. »
— Médiation universelle dans son étendue
1) Quant aux hommes (spécialement aux fidèles) :
— « Ô Vierge bénigne, répandez sur tous les hommes les bienfaits signalés de votre miséricorde [55]. »
— « Qu’elle soit toujours médiatrice (ajei; presbeuvoi), ô Jésus Dieu, pour tous (pavntwn) les fils de la terre qui croient en vous [56]. »
— « Puissante patronne des hommes sur la terre, Vierge immaculée, sauvez-nous qui avons recours à vous, car c’est en vous que nous avons mis notre espoir avec Dieu [57]. »
— « Salut, vous qui avez réuni ce qui est de la terre avec ce qui est du ciel ; salut espérance, protection et assistance de toutes les parties de l’univers [58]. »
— « Salut, doux encens de la prière ; salut, propitiation du monde entier (panto;~ tou` kovsmou ejxivlasma) [59]. »
— « Vous êtes la protectrice (prostasiva) de tous les humains (pavntwn tw`n ajnqrwvpwn) [60]. »
— « [Dieu] vous donna aux pécheurs comme une puissante espérance et un rempart. Par vous tout ce qui respire vient à Dieu [61]. »
2) Quant à la distribution des grâces :
— « Porte par laquelle non seulement la grâce incréée [Notre‑Seigneur Jésus‑Christ], mais toute grâce, tout bien descend sur nous. Marie est la dispensatrice des dons célestes [62]. »
— « Offrons nos acclamations à la très pure et très sainte Vierge Marie : car c’est d’elle (di∆ aujthv~) que découlent sur nous, au-delà de tout ce qui se peut concevoir, les grâces célestes : elle est le torrent de la bonté divine [63]. »
« A ceux qui vous chantent, Mère inépousée, avec le Verbe éternel qui est né de vous, distribuez largement la grâce de Dieu [64]. »
— « Rien n’est impossible à votre intercession [65]. »
3) Quant à la protection contre les maux :
— « Qui ne reçoit prompte délivrance des maux s’il a recours à votre protection, […] car il trouve en vous un secours qui ne déçoit jamais, une patronne, une inébranlable ; ô Mère de Dieu toute immaculée, défenseur des chrétiens, soyez médiatrice (mesivteuson) pour sauver nos âmes [66]. »
— « Si vous ne dirigiez l’intercession (eij mhv ga;r su; proi?staso presbeuvousa), qui nous délivrerait de tant de périls [67] ? »
— « Propitiation des fidèles, vous êtes leur refuge universel (koino;n katafuvgion), leur chaleureuse médiation (mesiteiva qermhv) [68]. »
— « Délivrez-nous tous de tous les malheurs (ajpo; pavsh~ rJu`sai sumfora`~ a{panta~), et préservez-nous tous des châtiments futurs [69]. »
4) Et pour toutes les nécessités :
— « Puissant secours du monde, protégez de toutes nécessités vos serviteurs par vos prières, ô seule bénie [70]. »
— « Ô Vierge, puissiez-vous guérir toute douleur corporelle… [71] »
— « Intendante de la Providence des cieux [72]. »
C) Médiation dans l’ordre de
la rédemption objective et (ou) subjective
— « Salut, vous qui êtes la réconciliation, la médiation auprès de Dieu (pro;~ qeo;n mesivtria), plus puissante, plus sainte que tous les séraphins, ô combien digne de vénération [73] ! »
— « Salut, médiatrice auprès de celui qui nous a façonnés (mesivtria pro;~ to;n plavsanta) ! Salut, délivrance de l’antique malédiction ! Nous tous qui jouissons toujours de vos abondants bienfaits, nous vous offrons comme il se doit cette hymne de reconnaissance [74]. »
— « Nous approchons de la médiatrice (presbeivan), Mère de Dieu [75]. »
— « Vous êtes apparue comme la conciliatrice (sunaptikhv) de ceux qui étaient séparés ; c’est en effet par vous, ô Vierge Théotokos, que les hommes sont vraiment devenus les cohéritiers du ciel avec les anges [76]. »
— « Salut, échelle céleste par laquelle Dieu est descendu ; salut, pont (gevfura) qui mène les hommes jusqu’au ciel [77] ! »
— « [Le Verbe] s’est fait homme véritablement, et comme source de grâces il vous a montrée à nous les fidèles [78]. »
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63e question : Peut-on encore ajouter d’autres observations sur la liturgie byzantine ?
Réponse : Oui, en particulier en ce qui concerne le culte de la Vierge dans la liturgie eucharistique. De nombreuses prières y font appel à son intercession [79], comme celle-ci, récitée par le célébrant durant la prothèse : « En l’honneur et à la mémoire de notre glorieuse Dame, bénie par-dessus tout, la Mère de Dieu et toujours Vierge Marie ; par son intercession, recevez, Seigneur, ce sacrifice à votre céleste autel [80]. »
Avant le trisagion et l’épître, le chœur chante, aux fêtes ordinaires de la semaine, ce tropaire à la Vierge médiatrice : « Ô secours des chrétiens qui ne saurait être confondu, vous qui êtes la médiation immuable à l’égard du Créateur, ne dédaignez pas les cris suppliants des pécheurs ; mais accourez, dans votre bonté, à notre secours, à nous qui crions avec foi : Hâtez-vous de vous faire notre avocate et empressez-vous d’intercéder pour nous, ô Théotokos, constante protectrice de ceux qui vous honorent [81]. »
Cette médiation revêt bien un caractère universel, apte à secourir tous les hommes dans tous leurs maux : « Notre protectrice assidue, ô Mère de Dieu céleste, priez votre Fils, le Christ notre Dieu, pour nous tous, et obtenez-nous le salut à nous tous qui accourons sous votre protection ; protégez-nous tous, ô Notre‑Dame, notre Reine et souveraine, dans les dangers et les tribulations et les maladies ; […] et, puisque nous avons tout notre espoir en vous, délivrance de tous les maux, accordez-nous à tous votre aide et sauvez-nous tous, ô Vierge, Mère de Dieu, car vous êtes la divine Providence de vos serviteurs [82]. »
Remarquons enfin que la Vierge est mentionnée avant tous les autres saints dans le Canon de la liturgie eucharistique, et ceci, dès le milieu du IVe siècle [83]. Cette pratique liturgique, mettant en honneur la Mère de Dieu au cœur du saint sacrifice, se généralisera rapidement [84] et mérite d’être signalée : « La mention explicite de Marie dans le Canon de toutes les messes de tous les rites de l’Église universelle est un fait doctrinal de la plus haute importance [85]. »
Quant à l’office divin byzantin, nous nous contenterons de cette remarque autorisée à son sujet : « Il n’est pour ainsi dire point de pièce liturgique un peu importante, soit par la dimension, soit par le caractère, qui ne comporte une mention spéciale, un recours particulier à la très sainte Mère de Dieu. Cette mention (strophe, tropaire, etc.) porte le nom commun de Théotokion (de Théotokos : Mère de Dieu). […] L’extension de cette particularité dans le rite byzantin est, à elle seule, très significative : on peut dire que, dans l’ordre de la prière, rien ne s’y fait que par et avec Marie [86]. »
Concluons donc cette partie consacrée au rite byzantin, qui est la prière officielle de la principale Église d’Orient : le titre de médiatrice (mesi`tiı) y est couramment employé, dans le sens de la rédemption objective ou subjective, et dans un contexte général d’intercession toute particulière de la Théotokos pour les divers besoins des hommes.
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64e question : Quels témoignages peut-on trouver dans la liturgie syriaque ?
Réponse : Cette liturgie ancienne, originaire d’Antioche, qui s’est perpétuée dans l’Église maronite, nous offre avant même Éphèse (431) une prière liturgique qui évoque implicitement la médiation universelle de Marie : « Priez Dieu, qui naquit de vous, que par vous il donne paix et prospérité à son Église. Puisse-t-il par la puissance de votre prière, ô Mère du Très-Haut, pacifier entièrement la terre et ses habitants [87]. » Comme dans les autres Églises d’Orient et d’Occident, on y trouve aussi mention explicite de son intercession, et ceci de manière universelle : « Pitié sur nous, en tout temps, par son intercession [88]. »
La liturgie syro-maronite retransmet les mêmes thèmes : « Ainsi nous, les fidèles, nous montons au ciel par son intercession [89] », et illustre par la métaphore biblique et suggestive de l’échelle cette médiation mariale : « La Vierge est l’échelle par laquelle les êtres inférieurs s’élèvent vers le ciel. […] La Vierge est l’échelle de Jacob par laquelle montent avec élan vers le ciel ceux qui sont sauvés [90]. »
A la liturgie syriaque d’Antioche s’apparente la liturgie chaldéenne (catholique), dont la langue est le syriaque oriental. Les fidèles chaldéens s’honorent de ne pas avoir suivi l’hérésie nestorienne et professent hardiment la médiation universelle de la Mère de Dieu : « Ô Christ, qui avez exaucé les prières de votre Mère quand elle était sur terre, et qui maintenant exaucez et aidez toujours ceux qui ont recours à elle et vous appellent par sa médiation, ayez pitié de nous [91] ! »
« Ô Reine des reines, riche en tout, enrichissez de vos bienfaits vos serviteurs, ô Mère du Très-Haut ! Car il vous a rendue intendante de ses trésors et maîtresse universelle de tout. Par votre bonté, répandez sur tous les dons dont ils ont besoin, afin que le monde entier vous tresse toujours une couronne d’actions de grâces [92]. »
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65e question : Quel est le témoignage de la liturgie d’Alexandrie en faveur de Marie médiatrice ?
Réponse : « Le témoignage de l’Église copte présente un intérêt capital pour le théologien et l’historien des dogmes. » En effet, la communauté chrétienne d’Égypte peut se vanter de remonter à l’époque apostolique. « Si l’on ajoute qu’elle a toujours, tant avant qu’après le schisme, mis un soin jaloux à préserver fidèlement ses coutumes et ses enseignements de tout changement, au point de devenir une des églises les plus fixistes de l’Orient, on comprendra pourquoi sa dévotion mariale si constante et si élaborée peut apporter à ceux qui se penchent sur les problèmes de la mariologie des indications et des certitudes des plus précieuses [93]. »
« […] Les Coptes emploient indifféremment les mots de “médiation”, “intercession”, et “rédemption” à propos du rôle de Marie. La confusion même des termes montre qu’ils ne doutent pas du caractère illimité de l’intercession de la Mère de Dieu. En fait, ils la prennent comme médiatrice entre le peuple et le Christ. Nombreuses sont les prières où ils s’adressent à elle pour présenter leurs requêtes à son Fils [94]. »
Le P. Gabriel Giamberardini, un spécialiste du Centre d’études orientales du Caire, a composé un ouvrage traitant ex professo de la médiation mariale dans la liturgie égyptienne [95]. A la fin de cette étude, il conclut à une croyance implicite en l’universalité de cette médiation. Parmi les nombreuses citations que l’on peut rassembler pour prouver la croyance des Coptes en l’intercession singulière de Marie et son rôle de distributrice de grâces en tout genre, certaines ont été traduites avec un vocabulaire explicite de médiation :
— « Ô Médiatrice auprès du Créateur [96] ! »
— « Au-delà de la médiation des anges et des saints, se tient celle de la Vierge Marie, la Mère de Dieu [97]. »
— « Ô vous qui êtes devenue médiatrice et qui intercédez auprès de votre Fils bien-aimé [98] ! »
— « Votre médiation dépasse celle des chérubins et des séraphins, car vous êtes vraiment le renom de notre race, et celle qui intercède pour nos âmes. Parlez en notre faveur auprès du Rédempteur [99]… »
D’autres prières la professent en termes analogues :
— « Vous êtes devenue celle qui intercède pour nous devant Dieu [100]. »
— « Je vous prie, ô pure première née, de vous faire mon intermédiaire auprès du Christ [101]. »
— « Vous êtes l’échelle vue par Jacob, celle qui de la terre atteint jusqu’au ciel, par laquelle montent et descendent les anges de Dieu [102]. »
— « Ô Intercesseur fidèle pour le genre humain [103] ! »
Cette intercession est permanente :
— « La Mère de Dieu intercède pour nous perpétuellement auprès de son Fils bien-aimé [104]. »
— « Marie, la Vierge parfaite, prie sans cesse pour notre race [105]. »
— « Ah ! [ô Marie] intercédez pour nous le jour et la nuit [106] ! »
— « Son intercession s’exerce sans cesse pour nous [107]. »
— « Demandons-lui donc en tout temps d’intercéder pour nous [108]. »
Elle a un caractère universel :
« L’universalité, qui est la raison pour laquelle la médiation peut être considérée comme un privilège marial, demeure prouvée de la façon la plus certaine [chez les Coptes] : quant au temps, quant aux créatures, quant aux dons. […] Les dons distribués par l’intermédiaire de Marie s’étendent aux trois ordres de la création, de l’élévation surnaturelle, de la glorification. Pour les Coptes, le fait est certain : c’est par Marie que se réalise la distribution des grâces et des dons aux créatures [109]. »
Un bel exemple de cette médiation universelle se trouve dans une hymne pour la dédicace d’une église. On y répète comme un refrain invariable : « Par le moyen de Marie, Mère de Dieu » :
— « Venez et louons, en disant : Par le moyen de Marie, Mère de Dieu, car toute aide est accordée aux chrétiens : Par le moyen de Marie, Mère de Dieu,
— Le Seigneur notre Dieu a sauvé son peuple : Par le moyen de Marie, Mère de Dieu,
— Si aujourd’hui les fidèles se rassemblent en fête : C’est par le moyen de Marie, Mère de Dieu,
— […] La couronne des saints et des martyrs : C’est par le moyen de Marie, Mère de Dieu,
— La beauté de nos cœurs et la joie des peuples : C’est par le moyen de Marie, Mère de Dieu,
— Gloire à vous, ô Bénie ! Intercédez pour nous auprès du Seigneur, afin qu’il nous aide [110] ! »
Concluons donc pour la liturgie copte : « Une des églises les plus vénérables de l’Orient chrétien porte un témoignage des plus précis et des plus constants à l’égard du rôle médiateur de Marie, entre le Christ et les hommes, et professe implicitement l’universalité de cette médiation [111]. » Ce témoignage est d’autant plus intéressant que cette liturgie a peu évolué depuis les premiers siècles, et que l’antiquité de son culte marial est confirmée par la découverte du Sub tuum sur un papyrus du IIIe siècle [112].
A l’Église d’Alexandrie se rattache celle d’Éthiopie, convertie au IVe siècle par saint Frumence, et qui eut à subir bien des vicissitudes, tant politiques que doctrinales (monophysisme hérité des Coptes). La dévotion mariale des Éthiopiens a été très influencée par les Pères alexandrins, saint Cyrille en particulier, et explique le culte spécial qu’ils professent pour la Waladita Amlâk (« Génératrice », Mère de Dieu) [113].
Dans leur doctrine mariale, « le ministère de Marie est celui de la miséricorde. La justice ne la concerne pas, car le caractère essentiel de la Waladita Amlâk est celui de médiatrice et de dispensatrice de pardon, médiatrice entre Dieu et les hommes, spécialement les pécheurs, et Jésus, son Fils [114] ». D’où cette prière à Marie :
« Réjouissez-vous, ô vous de qui nous implorons le salut, ô sainte remplie de gloire, Vierge en tout temps, génératrice de Dieu, faites monter notre prière vers les cimes où est Jésus, votre Fils bien-aimé, afin qu’il nous pardonne nos péchés.
Réjouissez-vous, ô vous qui avez enfanté pour nous la lumière de justice véritable, le Christ notre Dieu. Ô Vierge sainte, intercédez pour nous auprès de Notre‑Seigneur, afin qu’il fasse miséricorde à nos âmes et qu’il nous pardonne nos péchés.
Réjouissez-vous, ô Vierge Marie, génératrice de Dieu, sainte, orante [115] véritable pour la famille humaine, demandez pour nous au Christ votre Fils qu’il nous rende dignes du pardon de nos péchés.
Réjouissez-vous, ô Vierge, Reine véritable. Réjouissez-vous, ô gloire de notre race, qui avez enfanté pour nous l’Emmanuel. Nous vous prions de vous souvenir de nous, ô suppliante [116] véritable auprès de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ, afin qu’il nous pardonne nos péchés [117]. »
Pour en terminer avec la liturgie éthiopienne, signalons une anaphore mariale du XVe siècle, qui salue Notre‑Dame comme « la rédemptrice de tout le monde [118] ».
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66e question : Quels sont les témoignages liturgiques d’autres Églises orientales indépendantes, à l’appui de notre thèse ?
Réponse : La liturgie arménienne mérite particulièrement d’être citée, car elle est elle aussi très ancienne, et encore célébrée de nos jours par sa diaspora en de nombreux pays. Les Arméniens monophysites donnent à la très sainte Vierge le titre de mijnord (médiatrice [119]), et le terme parexosia (intercède, sois notre avocate), revient très souvent dans leurs prières.
Pour les Arméniens catholiques, la très sainte Vierge est « notre avocate auprès du Seigneur [120] », la « médiatrice entre Dieu et le genre humain [121] », qui « ne cesse d’intercéder pour nous [122] » et même « qui intercède pour toute la terre [123] ». « Médiatrice de la Loi et de la grâce [124] », elle est « Reine de l’univers [125] », « avocate du monde [126] » et « distributrice des grâces [127] ».
« Point particulièrement important à noter, et qui demanderait une étude spéciale : la Vierge est constamment nommée lors de la célébration des sacrements et des sacramentaux, ce qui semble indiquer la croyance de l’église arménienne en la médiation mariale des grâces sacramentelles [128]. »
Ajoutons encore une prière de saint Grégoire de Narek qui, sans appartenir à la liturgie officielle, n’en fait pas moins partie du recueil de prières le plus utilisé par les Arméniens, et traduit bien leur croyance commune : « Avec votre sainteté immaculée, vous êtes notre avocate [129] tutélaire. Recevez de moi qui vous acclame cette prière de supplication, présentez-la, offrez-la à Dieu… » Prière de celui qui est « par vous toujours secouru et comblé de vos bienfaits [130] ».
Pour la liturgie slave orthodoxe (gréco-russe), on peut citer l’office du « Pokrof » ou « Protection », qui est solennisé d’une manière singulière en Russie le 1er octobre, depuis le XIIe siècle, à la suite d’une apparition où la Vierge se montra les bras étendus, priant pour le monde et couvrant ses enfants de son voile. « Au cours de cet office, le mot pokrof revient sans cesse, tantôt pour désigner le voile que la Vierge étendit sur les fidèles présents dans l’église des Blachernes lors de l’apparition, tantôt la protection dont elle entoure les chrétiens, symbolisée par ce voile. Enfin, ce mot prend parfois valeur d’apposition, d’attribut et désigne la Vierge en personne. Marie incarne en quelque sorte la céleste protection [131]. » Nous nous limiterons à quelques formules extraites des 3e et 4e kondaks, qui se terminent tous par cette invocation : « Protégez-nous de tout mal par votre saint pokrof » :
— « Vous êtes l’unique, ô toute sainte et très pure Mère de Dieu, à qui soit donné de voir sa prière toujours exaucée. »
— « Etendez jusqu’aux extrémités de la terre vos mains secourables, ô souveraine de bonté surabondante. »
— « Par vous tout à tous est donné, chacun selon ses besoins. »
— « Assistez-nous, souveraine, au milieu des maux sans fin qui nous accablent. Tenez-vous près de l’autel du Seigneur. Levez vos mains vers le ciel. Suppliez le Roi de gloire d’accueillir notre indigne prière, d’exaucer la prière des vôtres qui invoquent votre nom [132]. »
Force est de reconnaître que si le terme de « médiatrice » n’apparaît pas dans ces prières, la notion n’en est pas moins pr ésente, et de manière universelle : « Par vous tout à tous est donné… » On pourrait encore évoquer le chant liturgique de l’Otvierzou ousta moia, que tous les Russes ont appris par cœur, et où ils prient ainsi la « Mère du Dieu vivant » : « Couvrez-nous de votre grâce lumineuse et divine [133] », ou encore ce théotokion : « Échelle céleste qui atteint de la terre au ciel par laquelle le Verbe de Dieu descendit aux hommes, pure, bénie, merveille inouïe, vision inimaginable, sauvez ceux qui ont recours à vous [134]. »
Il y aurait encore sans doute dans d’autres Églises particulières des éléments intéressants à relever, comme par exemple cette prière du propre grec de Jérusalem : « Envoyez sur nous votre grâce, vous qui êtes le salut des fidèles [135] », ou encore dans tel office de la liturgie roumaine, où de nombreux tropaires « rappellent sans cesse le rôle de médiatrice de la Mère de Dieu [136] ».
Le tour d’horizon qui vient d’être fait sur les liturgies orientales est donc assez probant pour nous permettre d’affirmer que la croyance en la médiation de Marie, sa protection assurée contre tous les maux, son intervention efficace pour obtenir toutes sortes de grâces, son intercession pour le monde entier, sont des vérités inscrites dans la prière officielle de l’ensemble de cette importante portion de chrétienté ; et cela avant même – ou malgré – les divers schismes et divergences doctrinales qui ont séparé de l’Église latine la majorité de son clergé.
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67e question : En conclusion générale, que peut-on dire au sujet de la médiation universelle de la très sainte Vierge dans la liturgie de l’Église ?
Réponse : La liturgie est un lieu théologique important, exprimant le contenu de la foi sous l’autorité non pas d’un docteur mais d’une Église ; il serait vain cependant de rechercher le terme technique de « médiation universelle » dans des offices liturgiques, qui préfèrent présenter à l’esprit des fidèles des images variées et sensibles, plutôt que les notions condensées et abstraites de la théologie spéculative.
Mais si l’on prend la peine d’étudier plus attentivement ces textes liturgiques, tant d’Orient que d’Occident, on est amené à constater qu’ils traduisent tous la croyance des peuples en la singulière et toute-puissante intercession de l’unique Mère de Dieu, et de la nécessité de recourir à elle pour nous procurer toutes sortes de biens et nous éviter tous les maux.
Seize siècles séparent la version primitive copte du Sub tuum de l’oraison romaine à Marie Médiatrice de toutes grâces, mais c’est toujours la même foi confiante en l’« omnipotentia supplex », même foi pour les chrétiens de tous les âges, exprimée publiquement avec les accents propres au génie de chaque peuple et de chaque langue envers la « médiatrice indéfectible [137] », notre avocate qui intercède constamment pour nous auprès de Dieu par ses prières et ses mérites, notre Mère céleste qui nous distribue toutes les grâces divines dont nous avons besoin et est capable de nous protéger de tout ce qui peut nous menacer.
