Hommage à deux grands serviteurs de Marie
En cette fin d’année 2002, nous fêtons un double anniversaire marial, ou plutôt l’anniversaire du décès de deux grands serviteurs de la Vierge Marie. Il s’agit de deux religieux de la congrégation des Frères de Saint-Vincent de Paul : le père Georges Bellanger, mort le samedi 16 août 1902, il y a juste cent ans, et le père Gabriel Jacquier, mort le dimanche 13 décembre 1942, il y a soixante ans.
Par un heureux concours de circonstances, cette année correspond aussi au cinquième anniversaire du rappel à Dieu du Révérend père Reynaud, décédé à Notre-Dame du Rafflay, le 25 novembre 1997. Or c’est le père Reynaud qui nous fit connaître ces deux grandes figures de sa propre congrégation, figures qu’il estimait entre toutes, à cause de leur grande dévotion mariale [1].
Le Sel de la terre.
*
Le père Georges Bellanger,
« le saint de l’Ave Maria » *
Une mère exemplaire
LE 16 AOÛT 1902, il y a juste cent ans, un samedi soir à l’heure de l’Angélus, s’éteignait le père Georges Louis Auguste Bellanger, surnommé : « le saint de l’Ave Maria ».
Né à Bourgbourg-Ville (Nord) le 24 mai 1861, en la fête de Notre-Dame Secours des chrétiens (dite encore Notre-Dame auxiliatrice), baptisé le lendemain et consacré à la sainte Vierge, l’enfant perdit son père à quatre ans.
Sa mère, grande chrétienne, dut élever seule ses sept enfants dont l’aînée n’avait que 16 ans et le benjamin, 18 mois [2]. Cette femme n’en continua pas moins, levée la première, à faire chaque matin une heure d’oraison avant de distribuer le travail aux ouvriers agricoles de la ferme familiale. Puis elle se rendait à la messe et vaquait aux tâches que lui imposait son devoir de mère de famille et de fermière. Jamais, avant le repas de midi qui réunissait ses enfants et tout son personnel, elle ne manquait de faire réciter l’Angélus et, le soir, tout le monde se retrouvait à nouveau autour d’elle pour la prière commune. Le père Bellanger dira plus tard : « Ah ! si j’avais le quart de la sainteté de ma mère !… si j’étais saint comme elle, mon Dieu ! »
D’un naturel pieux et affectueux, mais volontiers entêté et colérique, l’enfant se sentait porté, encore tout petit, à dire sa messe : il ne considérait pas cela comme un jeu et s’y appliquait avec beaucoup de sérieux. Aussi la maman fit-elle confectionner un petit autel et des ornements à la taille du célébrant. Tout cela agit sur son caractère emporté ; les colères se faisaient de plus en plus rares et étaient aussitôt suivies de repentir. On raconte notamment l’épisode suivant :
Comme à l’âge de sept ou huit ans, Georges avait commis un gros mensonge : « Qu’est-ce que j’apprends ? lui demandait sa maman en larmes en le berçant sur ses genoux. Est-ce possible ? Dis-moi, mon petit Georges que tu ne recommenceras plus jamais, jamais ! » L’enfant la regardait, tout décontenancé. « Tiens, j’aimerais mieux te voir mort ! » On sait ce que put être la conséquence de cette parole sur les lèvres d’une Blanche de Castille. « Elle me laissa, devait noter Georges lui-même, une impression ineffaçable. »
Le petit Georges manifesta très jeune une très grande dévotion pour la sainte Vierge, inhabituelle chez un enfant de son âge. Il ne se fût pas endormi sans s’être passé au cou son chapelet. Il voulait en posséder « un grand, grand ». A sa mère qui lui demandait ce qui lui ferait plaisir comme étrennes pour l’année de ses neuf ans, il répondit : « Oh ! maman, un joli rosaire pour dire beaucoup d’Ave Maria ! »
En 1870, Mme Bellanger déménagea à Moulle (Pas-de-Calais) pour se rapprocher de sa famille. Dans la nouvelle ferme, elle fit aménager une pièce pour servir d’église à son « petit prêtre » comme on l’appelait désormais dans l’intimité familiale.
Mais bientôt, Georges dut quitter les siens pour aller au collège Saint-Bertin de Saint-Omer. C’est là qu’il fit sa première communion, en 1873. Au pensionnat, il fit rapidement partie des congréganistes de la sainte Vierge dont il devint même le « président » en classe de quatrième.
Le miraculé de la sainte Vierge
C’est alors que l’épreuve s’abattit brutalement sur le pauvre enfant qui paraissait en pleine santé.
Une coxalgie [3] se déclara et il dut rester alité de longs mois au milieu de grandes souffrances. L’affection empira, l’abcès gagna, au point qu’un jour, le médecin déclara le mal incurable.
L’héroïque maman s’adressa alors à la Vierge : « Ô notre Mère du ciel, guérissez notre petit Georges, seulement s’il doit devenir prêtre ! » On fit neuvaine sur neuvaine. Le mardi 30 mai 1876, l’état du malade parut désespéré ; deux médecins, mandés d’urgence, déclarèrent que c’était une question d’heures. Mme Bellanger gardait pourtant espoir : elle avait demandé des messes au sanctuaire de Notre-Dame du Sacré-Cœur d’Issoudun dont la fête tombait justement le lendemain, le mercredi 31 mai.
Et voilà qu’au matin de ce jour, elle trouva Georges assis dans son lit et souriant. Le médecin ne put que reconnaître la totale guérison ; la plaie profonde s’était cicatrisée en une nuit. L’adolescent s’habilla seul et alla s’agenouiller devant la statue de Marie. « Je serais fort coupable si je n’aimais la sainte Vierge, dira-t-il plus tard : je suis son miraculé. […] Je suis un guéri de la sainte Vierge. Aussi n’ai-je qu’un désir, qu’une ambition : la faire connaître, la faire aimer, dire partout combien elle est bonne, répéter en tous lieux le mot de saint Bernard : on ne l’a jamais invoquée en vain. »
Toute sa vie néanmoins, Georges garda une forte claudication et ne retrouva jamais sa bonne santé d’autrefois ; il resta fragile et sujet à d’atroces migraines.
Le séminariste et le prêtre
A la fin de septembre 1879, la mère présenta elle-même au supérieur du grand séminaire d’Arras ce fils qui voulait dire la messe pour de bon.
Georges fut heureux au séminaire en dépit des études ardues qui le firent peiner. Il demeura simple dans sa piété : l’amour de la sainte Vierge, le culte de Jésus-Eucharistie lui suffisaient.
Un défaut lui restait toutefois que son directeur de conscience détecta bientôt : « Vous avez un air trop austère ; suivez le conseil de saint Paul : Réjouissez-vous dans le Seigneur, je vous le dis, je vous le répète, réjouissez-vous, mais sans perdre pour cela la modestie, à savoir l’à-propos et le doigté. » Le conseil ne fut pas donné en vain : Georges devint joyeux, par zèle, par charité : « Devenons des saints, mais des saints gais. »
Ordonné diacre à Noël de l’année 1883, il fut nommé professeur de sixième au petit séminaire d’Arras en attendant d’avoir les 24 ans requis pour recevoir le sacerdoce. Enfin, le 12 juillet 1885, il fut ordonné prêtre. Au pied de l’autel où il pouvait désormais monter pour de vrai, il fit cette prière :
« Seigneur, que vous rendrai-je pour toutes les grandeurs dont vous m’avez couronné ?… »
Et Notre-Seigneur m’adressa la réponse qu’il fait à chacun de ses prêtres :
« Donne-moi des âmes. Il est vrai, je t’ai tout donné ; mon cœur n’a plus de secret pour le tien ; ton pouvoir est incompréhensible puisqu’il s’étend même sur ma divine personne. Eh bien, en retour, je ne te demande que des âmes ; travaille toute ta vie à me faire aimer, à faire aimer ma Mère, à sauver des âmes. »
L’apôtre des soldats
C’est au cours de sa deuxième année comme professeur au petit séminaire que l’abbé Bellanger devint providentiellement l’apôtre des soldats.
A Arras, deux régiments tenaient garnison [4]. Depuis 1880, un vicaire d’une paroisse de la ville avait ouvert un cercle militaire dans un coin d’une école libre tenue par les Frères. Le peu de soldats que cette œuvre attirait, venaient y fumer la pipe, le soir, et converser. Le vicaire aumônier, surmené, ne pouvait que leur dire un mot rapide et réciter avec eux une courte prière. A sa mort, son remplaçant chercha de l’aide et demanda à l’abbé Bellanger de le secourir.
Le jeune prêtre ne se contenta pas de venir à ses moments perdus ; malgré la fatigue des classes, des surveillances et la correction des copies, il tint à venir chaque soir au cercle militaire et, très vite, une profonde transformation s’opéra dans les âmes et dans le cadre même de l’œuvre. L’abbé Bellanger avait trouvé sa vraie vocation. « A partir de ce moment-là, témoigna le vicaire, le cercle fut comble ; […] une chapelle fut jugée nécessaire ; […] les communions se multiplièrent, des Ave se récitèrent par milliers… »
La sainte eucharistie et la sainte Vierge
Pour ménager sa santé, en 1887, on nomma l’abbé Bellanger supérieur de l’externat des Saints-Anges qui était situé juste en face du petit séminaire.
Bien que déchargé de ses cours au petit séminaire, il garda la direction spirituelle de nombreux jeunes qui ne voulurent pas changer de confesseur. Sous l’influence du jeune prêtre, « beaucoup d’élèves, même de la petite division, se mirent à communier plusieurs fois par semaine, et un certain nombre, tous les jours. » Et cela se passait dix-huit ans avant le décret de saint Pie X sur la communion fréquente (20 décembre 1905).
Partout où il passait, il répandait la dévotion à la sainte Vierge. « Sous l’influence de l’abbé Bellanger, a raconté l’un de ses anciens élèves devenu rédemptoriste, le nombre s’accrut des élèves qui avaient à cœur cette dévotion et qui s’imposèrent chaque jour de dire le rosaire en entier. »
A ses enfants de l’externat, il recommandait spécialement son œuvre de prédilection : le cercle militaire ; il leur donnait ce mot d’ordre pour stimuler leur piété : « Semez des Ave et vous récolterez des soldats. »
A cette époque, il n’y avait, légalement, ni Dieu, ni religion, ni prêtres pour les soldats. Le décret royal de 1830 sur les aumôniers militaires était devenu lettre morte. Si l’on consentait à faire appel au prêtre sur les champs de bataille, il se voyait en revanche refuser l’entrée des casernes en temps de paix. D’ailleurs, la franc-maçonnerie veillait et venait d’obtenir l’interdiction de la Légion de Saint-Maurice, une œuvre s’adressant à l’élite des soldats et qui commençait à se répandre dans les garnisons.
Sans titre officiel d’aumônier militaire, sans moyens, l’abbé Bellanger obtint pourtant des résultats au-delà de toute espérance. C’est qu’il avait, comme il l’a écrit, « un cœur pour aimer les soldats, les plus délaissés entre les enfants du bon Dieu, un chapelet pour prier et faire prier en leur faveur la divine Mère des orphelins. »
Sa « paroisse » militaire
Ses soldats, c’était « sa paroisse », la plus ignorée du diocèse, mais il n’aurait pas voulu en changer pour tous les évêchés du monde. Pour sauver l’âme de ses soldats, le petit abbé boîteux et malingre se dépensait sans compter en dépit des épreuves et des déceptions.
Il dut bien changer dix fois de chapelle ou d’église pour pouvoir leur dire la messe. Il eut d’abord pour lieu de culte une ancienne remise. Au bout de quatre ans, ayant pu louer une maison située près du petit séminaire, il projeta de bâtir une chapelle sur le terrain qui entourait l’immeuble. En attendant, il fallut se contenter d’un oratoire sous les combles. Enfin, la vaste et jolie chapelle fut bénie solennellement le dimanche 8 mars 1891.
Mais « l’homme ennemi » veillait. L’aumônier avait le droit de recevoir dans son cercle tout soldat qui s’y présentait, de lui prêter des cartes, de lui servir à boire ; seulement, pas de « réunions cultuelles » ! Or une chapelle se bâtissait l à : la république était en danger !
Le ministre Freycinet envoya donc à l’autorité militaire d’Arras l’ordre de fermer cette nouvelle chapelle inaugurée depuis moins de quarante-cinq jours !
L’abbé Bellanger, ses soldats en furent témoins, reçut l’ordre inique avec une sérénité admirable. « Pas un signe ne lui échappa, ni pendant, ni après, de la douleur qu’il en dut ressentir », a rapporté un officier accouru près de lui. Cédant à la force, il transporta en silence les hosties consacrées dans un autre tabernacle.
Il entraîna donc ses « paroissiens » militaires dans l’église de Notre-Dame des Ardents que le gouvernement ne pouvait lui interdire. Mais il lui fallait Jésus-Hostie près de lui, au cercle, pour ses adorations et celles de ses soldats. On aménagea donc, sous le toit de l’œuvre militaire, un réduit dont les pauvres murs disparurent sous des tentures. L’évêché donna l’autorisation d’y dire la messe et d’y conserver le Saint-Sacrement. C’était si petit que six soldats à peine pouvaient y tenir. C’est là que l’abbé Bellanger placera plus tard l’image miraculeuse de Notre-Dame du Bon-Conseil qui ne le quittait pas.
Sa pédagogie : « c’est l’œuvre de la très sainte Vierge »
De l’abbé Bellanger, on a pu dire : « Il est né avec un petit soldat dans le cœur. » Mais ce petit soldat, il l’avait confié à Marie. « L’œuvre militaire d’Arras a été l’œuvre de la très sainte Vierge » a-t-il écrit. Il voulut que l’œuvre fût une maison de famille dont la Vierge serait la mère.
Le premier soir où il aborda les cinq soldats qui se trouvaient à l’attendre, résolument il fit réciter comme première prière un chapelet. Quelques jours plus tard, les soldats du cercle étaient une vingtaine. Et pour bien marquer de quelle mère ils étaient les enfants, à leur grande satisfaction il plaça une belle statue de Notre-Dame des Armées. Ce soir-là ce fut fête : bougies, lampions, pétards, après le chant d’un cantique et la récitation d’un chapelet.
Dans la garnison comme dans la ville d’Arras, les gens prirent l’habitude de désigner l’œuvre militaire sous le nom de l’Ave Maria. « L’Ave Maria, disait à l’abbé Bellanger un brave typographe, c’est votre... raison sociale ! »
Dans ses prédications, ses exhortations, ses conseils, l’abbé revenait toujours à la sainte Vierge, parce qu’en définitive, Dieu y trouvait abondamment son compte : « Il ne faut pas parler d’elle exclusivement ; il faut cependant parler de cette admirable Mère à propos de tout. »
Directeur d’âmes éclairé, l’abbé Bellanger résumait ainsi sa pédagogie : « Nous avons essayé d’abord de conduire nos soldats à la très sainte Vierge. Nous leur avons mis en main un chapelet, ils l’ont récité, et Marie s’est empressée de les mener à son divin Fils en son eucharistie. Le soldat fidèle à méditer l’amour de son Dieu dans le rosaire, le soldat fidèle à prier sa Mère du ciel sera toujours un apôtre, et il faut que le soldat soit apôtre pour persévérer. Le soldat fidèle au sacrement de la sainte Vierge, c’est-à-dire au rosaire, sera fidèle aux sacrements de Notre-Seigneur. » A Jésus par Marie, c’est exactement la pédagogie de saint Louis-Marie Grignion de Montfort.
Inversement, il savait qu’en encourageant ses soldats à être les apôtres de la Vierge et de son rosaire, il les obligeait à pratiquer eux-mêmes de mieux en mieux ce qu’il leur faisait prêcher : l’âme droite est en effet portée à pratiquer ce qu’elle dit.
Il y eut de véritables merveilles de grâce. Par exemple, ces deux jeunes soldats du cercle passant presque tous leurs dimanches à dire des rosaires devant le Saint-Sacrement. Pour obtenir la conversion d’un camarade, ces inlassables diseurs d’Ave Maria s’imposaient en plus la pénitence, vraiment méritoire pour des soldats, de jeûner au pain et à l’eau. En les recommandant dans ses prières à la Vierge, l’abbé Bellanger les lui nommait « mes deux saints de l’Ave Maria ». Ces deux admirables apôtres attirèrent à l’œuvre militaire des centaines de camarades.
Pour hisser les âmes, l’abbé ne se contentait pas de les exhorter, il leur donnait l’exemple. Ainsi, au cours de l’été 1893, alors qu’il était depuis trois ans déchargé du professorat pour se consacrer entièrement à son œuvre militaire, il put se rendre à Lourdes. Il resta les quatre jours de son pèlerinage dans le domaine de Massabielle, allant de la grotte aux basiliques, se contentant de pain sec et de l’eau de la source, s’étendant quelques heures chaque nuit, sous le portique de la colonnade, enroulé dans son manteau. Ce furent quatre jours de continuels rosaires, ses délices ! Il eut même la joie de bénir une fillette aveugle qui fut guérie ensuite au cours de la procession du Saint-Sacrement.
Le religieux et le maître des novices
Mais l’abbé Bellanger aspirait à une vie encore plus parfaite. Il voulait se faire religieux chez les Frères de Saint-Vincent de Paul [5]. Après deux ans d’attente, en 1896, l’évêque d’Arras accorda enfin, à contre-cœur, l’exeat.
Le 4 mai, l’abbé Bellanger rentrait donc au noviciat des Frères, à Paris. Mais, au bout de huit mois, un appel angoissé vint d’Arras. L’œuvre militaire ne se remettait pas du départ de son aumônier, personne n’avait réussi à le remplacer. Les supérieurs n’hésitèrent pas : les Frères de Saint-Vincent de Paul avaient depuis peu une maison à Arras où ils dirigeaient un patronage ; le nouveau frère y fut envoyé chaque samedi, avec ordre de passer le dimanche à l’œuvre militaire. Ainsi fut fait.
Après sa profession religieuse, le 2 juillet 1898, le père Bellanger fut attaché à la communauté d’Arras et put reprendre l’œuvre des soldats.
Il lança alors partout, dans les communautés de son Ordre et ailleurs, des appels à la prière pour ses chers soldats, organisant une vraie croisade d’Ave Maria : « Mon rêve serait de donner à chaque soldat un ange gardien terrestre dans la personne d’un petit enfant priant la sainte Vierge pour lui. »
Le père prêchait partout à Arras ; il s’usa au cours de ces années 1898-1899. Du coup, il tomba malade. Le voilà revenu aux portes de la mort : « C’est une belle histoire que celle de ma maladie, écrivait-il. La sainte Vierge m’a donné une preuve de plus qu’elle m’aime d’un amour de prédilection. Je suis son enfant, et la croix est le meilleur cadeau qu’elle fasse à ses enfants. »
Après plusieurs mois de convalescence, à la fin de l’année 1900, il fut nommé maître des novices de sa congrégation. Cette fois, il lui fallait quitter définitivement ses chers soldats.
Au noviciat, il commença sa première conférence par ces mots : « Mes amis, je dépose ma démission entre les mains de notre Mère du ciel. C’est elle qui sera maîtresse des novices et qui fera de nous des saints. » Tous comprirent le sens de cette démission. Le noviciat n’avait jamais été aussi fervent.
Obligé de quitter la France, le 30 septembre 1901, par suite de la « loi » sur (ou plutôt contre) les congrégations, le noviciat des Frères de Saint-Vincent de Paul s’installa à Tournai, en Belgique, dans une maison que le père Bellanger nomma « Notre-Dame du Rosaire ».
La mort
Mais le père n’avait plus de forces. Au bout de quelques mois, il dut cesser de dire régulièrement la messe.
Sur ordre du médecin, il fut ramené dans sa famille, à Moulle, en avril 1902. La phtisie progressait inéluctablement. Le crucifix et l’image de Notre-Dame du Bon Conseil ne le quittaient pas.
Le jour de l’Assomption, si chère à son cœur, il commença à s’exprimer avec difficulté. Il put cependant se confesser au curé de la paroisse.
J’ai assisté à sa fin, a témoigné ce vénérable prêtre. C’était le samedi 16 août. Après avoir célébré la messe, je me rends auprès de lui. Nous nous entretenons seulement un instant, à raison de sa faiblesse... Il me demande de lui administrer les derniers sacrements. Puis il renouvela ses vœux de religion. C’est alors qu’il adressa ses adieux à sa famille et lui fit ses suprêmes recommandations : « Je vais mourir… Une seule chose me console et me rassure, ce sont mes Ave Maria. A ce moment, il n’y a que cela de vrai ! »
Vers sept heures du soir, on l’entendit balbutier : « Où suis-je ?... Fiat.... Marie, ma Mère ! »
Autrefois, il avait dit : « Que je voudrais mourir au son de l’Angélus ! » A l’église, l’Angélus du soir se mit à sonner. Au second tintement, au second Ave, il rendit sa belle âme à Dieu.
Il n’avait que quarante et un ans, mais, plein d’œuvres et de mérites, comme dit le livre de la Sagesse, il avait fourni une longue carrière. Il disait à ses soldats : « Il me semble que le ciel ne serait pas le ciel si nous ne devions continuer à y entendre et à y redire l’Ave Maria ». Sur la croix de sa tombe, à sa demande, on inscrivit ces seuls mots : Ave Maria.
L’un de ses anciens séminaristes-soldats, devenu religieux, donnera ce témoignage : « Le rossignol, dit-on, s’éprend lui-même de son chant. Plus il chante, et plus il veut chanter, si bien que sa petite poitrine finit par éclater, et il en meurt. Voilà bien M. Bellanger. L’Ave Maria et le rosaire l ’enivraient, pour ainsi dire. Plus il les disait, plus il voulait les dire. Et il les a récités tant de fois, il a fait tant d’efforts pour que partout on les récitât, qu’il s’y est épuisé. Sa vie, sa mort elle-même n’ont été qu’un chant d’amour pour la céleste Mère. »
*
Le père Gabriel Jacquier *
Dans Le Sel de la terre numéro 8, sous le titre « Le croisé de Notre-Dame », le père Jean Reynaud a déjà donné une courte biographie du père Jacquier à laquelle nous renvoyons nos lecteurs. Nous nous contenterons ici de résumer à très grands traits les points saillants de la vie de ce grand apôtre de la sainte Vierge, qui voyait dans la dévotion mariale le fondement d’une véritable restauration sociale chrétienne. Il l’a notamment expliqué dans les deux fascicules qu’il a rédigés en 1939 et 1941 : L’Ordre social chrétien par le règne social de Marie et Le Manuel du croisé, réédités tous les deux par la revue [6].
Éclosion d’une vocation
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ABRIEL JACQUIER est né dans une famille originaire de Haute-Savoie. Son père et sa mère étaient montés à Paris pour trouver du travail, et c’est là qu’ils se connurent. Gabriel naquit donc dans le quartier de la Villette, le 27 mai 1906.
Mais la foi des jeunes époux Jacquier, transplantés dans cette grande ville, s’étiolait peu à peu. De plus, le décès prématuré du papa – Gabriel n’avait que trois ans – obligea Mme Jacquier à un surcroît de travail qui l’accaparait tout entière. Sur le conseil d’une amie, elle plaça ses deux garçons, Gabriel et Georges, au patronage Notre-Dame de Nazareth des Frères de Saint-Vincent de Paul, rue Blomet, dans le quinzième arrondissement.
Gabriel trouva au patronage le milieu favorable à l’éclosion de sa vie de piété et les conseils d’un excellent directeur de conscience : le père Perollet. Il y apprit à dominer sa fougue naturelle et à devenir obéissant.
Parallèlement à la vie du patronage, il allait à l’école communale. Plus tard, il confiera : « Vous ne savez pas quelles graves répercutions peut avoir sur un enfant le fait de ne jamais entendre parler de Dieu à l’école. Ce que dit le maître est parole d’Évangile pour l’enfant ; si le maître ne parle pas de Dieu, c’est que cela n’a pas d’importance dans la vie. » Précieuse remarque dans la bouche d’un éducateur qui parlait d’expérience.
Au cours d’une retraite suivie avec ferveur, il se sentit appelé à la vie religieuse. Il voulait être prêtre, mais pas prêtre séculier.
Cet ostracisme, écrit son biographe, le père Doury [7], paraît bien singulier. Il en confiait un jour la raison à sa sœur. Il avait vu un prêtre séculier dans une pâtisserie en compagnie de jeunes filles. Le fait n’a rien en lui-même de blâmable et n’inclut aucune note péjorative ; il était peut-être imprudent ; il blessa un enfant épris d’absolu et catégorique dans ses jugements, et d’une pudeur extrême. Il ajoutait : « Je mettrai une règle dans ma vie pour m’empêcher de commettre de tels écarts. » On en voit d’autres à notre époque… Mais le résultat est le même : si les prêtres qui affectent une familiarité excessive avec les jeunes filles croient ainsi attirer les jeunes au sacerdoce, ils se font illusion.
Formation religieuse
C’est chez les Frères de Saint-Vincent de Paul, dont il avait tant reçu au patronage, que Gabriel se consacra à Dieu. En 1922, à l’âge de 16 ans, il entra au petit noviciat qui, depuis les expulsions de 1901, se trouvait en Belgique, à Kain, et le 15 août 1925, il fut reçu au grand noviciat, à Tournai, que dirigeait le père Henri Hello, le neveu du célèbre écrivain catholique Ernest Hello.
Le caractère du jeune novice, fortement contrasté, à la fois exubérant et très sensible, spontané et ardent mais aussi recueilli et volontiers secret, trouva dans la vie religieuse le puissant instrument qui allait le conduire dans les voies de la perfection. Un trait dominait chez lui : la volonté énergique. Par nature, il était entier et ne faisait rien à moitié ; cette soif d’absolu va se concrétiser désormais dans la recherche de la sainteté et la décision de tout ramener à Dieu. Le père Doury écrit : « Il ne nous appartient pas de dire s’il est parvenu à la sainteté ; mais nous pouvons montrer qu’il a “tendu” à la sainteté, qu’il l’a voulue et cela avec une continuité et une volonté de fer qui est pour tous un exemple et un encouragement. »
C’est alors qu’il découvrit la dévotion à la sainte Vierge, car « le noviciat avait eu, vingt ans auparavant, à sa tête, un homme qui l’avait marqué d’une empreinte ineffaçable, le père Bellanger. […] Rien, depuis lui, ne s’y faisait sans Marie, tout était imprégné de son souvenir et de sa maternelle tendresse. Marie y était Mère de la vie surnaturelle. »
Études et terrible épreuve de santé
Dès que Gabriel eut prononcé ses premiers vœux, le 19 septembre 1926, il fut envoyé à Rome, au scolasticat de la congrégation pour y faire de solides études ecclésiastiques.
Le scolasticat était alors dirigé par des maîtres prestigieux, les pères Charles Maignen [8] et Henri Jeoffroid, hommes de doctrine et de grande orthodoxie. Le cursus des études intégrait l’assistance à plusieurs cours de l’Université Grégorienne.
Le jeune profès continua de tendre à la sainteté et s’appliqua à étudier sérieusement la philosophie et la théologie. Mais, au moment où il allait pouvoir prononcer ses vœux solennels, son état de santé s’aggrava à tel point qu’il dut être opéré d’une tumeur.
Car Gabriel Jacquier avait toujours eu de gros problèmes de santé. De petite taille, il ne s’était développé physiquement qu’avec difficulté. Dès l’âge de trois ans, il souffrait de polypes, et ses infirmités se révéleront tenaces et croissantes. Sa vie sera une vie de souffrances continuelles. Ces humiliations dans sa chair le marqueront et il lui fallut une très grande force de volonté pour ne pas céder au découragement et au repliement sur soi.
L’opération n’ayant pas réussi, son Supérieur général le fit revenir à Paris et le confia à l’un des plus habiles chirurgiens de la ville. Le jeune séminariste entra donc en clinique le 2 octobre 1929, après avoir fait sa profession perpétuelle. Il n’en sortira définitivement que le 14 avril 1931 après treize mois d’hospitalisation, quatorze anesthésies, sept interventions chirurgicales et un état de faiblesse tel qu’il reçut trois fois l’extrême-onction. Phlébite, pleurésie, hémorragie, etc., s’étaient accumulées et succédées. Après avoir tout tenté, le chirurgien finit par implanter à son patient « un anus artificiel qui sera son instrument de pénitence pendant dix ans ». Il lui faudra désormais être toujours suivi par une infirmière. Les médecins ne lui donnaient que trois ans à vivre.
En tout cela, il réagit vaillamment, au point de faire l’édification de son entourage. On admirait surtout sa volonté de fer, son abandon à la Providence, son désir du ciel et sa piété : il récitait son rosaire toute la journée, et au cours de ses insomnies il parlait souvent de Marie avec amour.
Sa santé ne lui permettant pas de retourner à Rome, ses supérieurs l’envoyèrent à Kain, dans la maison belge du petit noviciat qu’il connaissait déjà, pour terminer ses études. Il n’avait que deux cents mètres à faire pour assister aux cours du studentat dominicain du Saulchoir. La célèbre maison d’études dominicaine regroupait alors des théologiens et des religieux éminents. Le frère Jacquier sut en profiter.
Enfin, le 17 juillet 1932, Gabriel fut ordonné dans la chapelle du patronage où, dix ans auparavant sa vocation s’était décidée. Il lui restait dix ans à vivre.
L’aumônier du Cercle Montparnasse
Après son ordination, le père Jacquier fut nommé aumônier au Cercle Montparnasse. Ce cercle de jeunes ouvriers avait été créé en 1855 par Maurice Maignen, l’un des fondateurs de la congrégation des Frères de Saint-Vincent de Paul. Il fut le berceau d’où sortit l’œuvre des Cercles catholiques d’ouvriers qui couvrit la France de ses fondations à la fin du XIXe siècle.
Mais, au moment où le père Jacquier prit possession de sa charge, le Cercle Montparnasse n’était plus que l’ombre de lui-même.
L’étiquette « catholique » ne recouvrait plus qu’une marchandise avariée : […] à Montparnasse, on ne participait plus aux sacrements, « on fuyait la chapelle », on ne pensait qu’à quitter le cercle « le plus tôt et le plus longtemps possible » dès qu’un jour de congé se présentait, afin de se distraire ailleurs sans souci des intérêts de Dieu et de la religion.
Le nouvel aumônier n’était pas de nature à tolérer un tel scandale. Il décida de reprendre tout par la base, en commençant par la vie de prière. Un samedi soir, jour de réunion, il lança un appel aux volontaires. Une vingtaine répondit. Il savait bien que c’était beaucoup trop pour ce qu’il osait leur demander. Effectivement, le nombre diminua très vite et se fixa à trois le quatrième samedi. La masse restait indifférente. Certains même ne cachaient pas leur hostilité : ils passaient devant lui sans se découvrir et en ayant l’air de ne pas l’apercevoir, ils ridiculisaient ses paroles et sa faible constitution. Et cet état de tension dura une année entière.
Loin de se décourager, le père Jacquier tint bon : Il s’occupa de ses trois jeunes gens avec le même soin qu’il aurait consacré à un groupe nombreux. Il leur fit des cours où il leur expliquait les merveilles du dogme et de la vie de la grâce, le rôle de la sainte Vierge dans le plan rédempteur et dans la lutte contre les erreurs modernes. Ils furent conquis. L’aumônier ne s’en tint pas là. Il fit preuve de patience et de charité surnaturelles envers ses détracteurs qu’il parvint ainsi à désarmer. Beaucoup de jeunes se laissèrent gagner. Grâce à cette action surnaturelle, il y eut bientôt de solides vocations sacerdotales et religieuses.
En agissant de la sorte, le P. Jacquier appliquait la bonne formule, la seule capable de porter des fruits surnaturels et durables. Et il rejoignait la méthode préconisée par le fondateur, M. Le Prévost. Belle leçon, toujours actuelle, pour ceux qui dédaignent l’apostolat surnaturel et galvaudent le christianisme pour le mettre au goût du jour.
La vie mariale du père Jacquier
La Vierge Marie tenait une grande place dans la vie spirituelle du père Jacquier. Mais, en 1935, il suivit une retraite prêchée par un montfortain flamand qui fut pour lui « une véritable révélation » et le lança à fond dans cette dévotion. Il n’avait jamais si bien compris et de façon si pratique le rôle universel de Marie dans la vie intérieure. Plus qu’un accroissement de dévotion envers Marie, il découvrit la « vie mariale ». Que de fois il répéta ensuite : « Ah ! si j’avais su plus tôt, quelle simplification j’aurais apporté dans ma vie ! »
Le point central de cette découverte n’était rien d’autre que le rôle maternel de Marie à l’égard des chrétiens. Assurément, d’autres l’avaient vu avant lui, mais le père Jacquier exprime cette vérité d’une manière très réaliste en comparant notre vie chrétienne sur cette terre à celle de l’embryon dans le sein de sa mère. Écoutons-le :
Il faut bien se rendre compte que notre vie intérieure ici-bas est la vie de l’embryon ; cela nous dépasse et au fond c’est à notre Mère de vivre pour nous. Ceci bien compris, toute la vie intérieure se simplifie dans une tendresse spirituelle habituelle pour notre Mère. Elle en nous, nous en Elle, et par Elle en la Trinité. Et qu’importent nos insuffisances, nos misères ! Notre Mère vit pour nous, aime pour nous, nous soutient. Approfondir cette vie du petit Jésus en Marie, c’est avoir toute la vie mariale de nos âmes.
Dès lors, tout son programme de vie intérieure tient en ces mots : vivre, se tenir, rester – dans la foi – in sinu Mariæ :
Mon seul souci sera de m’appliquer à vivre doucement in sinu Mariæ. Le Cœur de Marie sera mon centre, je veux m’y perdre et tout oublier : c’est la seule voie pour trouver Jésus et la Trinité Sainte. En conséquence, au début de chacune de mes actions, m’arrêter quelques instants, prolonger cet arrêt si possible, pour me plonger in sinu Mariæ. Maintenir cette union en faisant toutes choses avec calme. Que mes exercices de piété ne soient que des moments plus propices pour me perdre dans le Cœur de Marie. Devant une contrariété, une tentation, m’arrêter encore pour me replonger et me perdre dans le Cœur de Marie et retrouver là mon équilibre surnaturel. Devant un sacrifice à faire, une épreuve à accepter, me plonger encore en Marie et stimuler bravement mon âme par cette aspiration : C’est pour Marie, pour son Règne !
Ne jamais rien refuser à ma Mère, tout faire moment par moment, pour lui faire plaisir et m’en remettre à son amour pour ce qui me concerne. Dans les doutes, pour me déterminer dans mon apostolat, me plonger en Marie pour me pénétrer encore plus de son esprit, de sa douceur, et me demander : — Qu’aurait-elle dit ou fait ? Comment aurait-elle agi si elle avait été à ma place ? Comment s’y serait-elle prise pour attirer telle âme à Jésus ? Tout cela en esprit de foi, en pensant que je trouve la très sainte Vierge en moi, vivante et agissante, que je suis réellement in sinu Mariæ, moi l’embryon du Christ éternel. Faire porter mon examen sur la façon dont je marche avec calme in sinu Mariæ.
Le « sein de Marie » évoque donc l’atmosphère mariale, le milieu vital où l’âme chrétienne reçoit la vie spirituelle et doit se mouvoir, et le « Cœur de Marie », autre expression chère au père Jacquier, en évoque la tendresse, l’amour qui nous entraîne dans l’amour de la Trinité [9]. Enfin, pratiquement, le moyen le plus efficace pour entretenir ce recours et cette dépendance perpétuelle à l’égard de Marie, sera la récitation du rosaire :
Pour arriver à faire oraison : dire fidèlement tous les jours ses trois chapelets… Marie embaumera et assouplira peu à peu notre âme ; peu à peu, car il faut savoir attendre l’heure de Dieu.
Le démon est l’ennemi du chapelet. Quand on va pour le dire, il nous met en tête mille travaux « urgents » à faire. Mépriser cette tentation. Être assuré qu’on fait plus après un chapelet avec l’aide de Marie qu’on n’en ferait tout seul. Le démon cherche à nous décourager en nous montrant que nous disons mal notre chapelet. Du moment que nous avons bonne volonté, est-ce que notre Mère n’est pas aussi satisfaite de nos balbutiements que des plus beaux discours ?
Spiritualité doctrinale
Cette doctrine mariale, que le père Jacquier a condensée dans ses « carnets noirs [10] » – petits carnets où il notait ses pensées pour lui-même, au fil des journées – fut sans conteste le trait dominant de sa vie spirituelle.
Mais le père était aussi un passionné de saint Jean de la Croix comme le montre cette confidence de 1939 : « Hier, j’ai donné la conférence ecclésiastique sur les Caractéristiques de la spiritualité de saint Jean de la Croix. J’y ai mis tout mon cœur. C’est mon auteur préféré. J’en suis à la huitième lecture de ses ouvrages. Quand je les ai finis, je recommence. Le reste me semble fade à côté. »
Un tel amour et une telle pratique de saint Jean de la Croix prouvent que sa dévotion mariale n’était pas une affaire de sentiment, mais qu’elle était fondée sur une solide connaissance de la théologie spirituelle, sur un authentique oubli de soi et un vrai renoncement au monde, et sur une profonde vie d’oraison.
D’ailleurs, rapporte le père Doury, il « se plaignait du peu d’âmes de prière qu’il rencontrait, même parmi ses confrères : “On ne sait pas ce que c’est que de faire une oraison prolongée !” » Qu’aurait-il dit aujourd’hui, où l’action est si souvent vidée de tout esprit surnaturel ? Ceux qui négligent la prière ne doivent pas s’étonner de ne recueillir que peu de fruits. Le père Jacquier ne craignait pas d’y consacrer plusieurs heures de suite : il savait que ce n’était pas du temps perdu pour son apostolat.
Apostolat surnaturel et contre-révolutionnaire
Son apostolat fut essentiellement marial.
Le principal thème de ses prédications, on pourrait presque dire, leur unique thème, fut la maternité spirituelle de Marie à l’égard des âmes, et, ce qui en est la conséquence, sa royauté spirituelle.
Il ramenait tout à Marie, pour mieux conduire les âmes à Jésus-Christ. Et il n’encourageait pas tant à des pratiques de dévotion envers Marie, qu’à une vraie vie mariale.
Bien plus, il envisageait cette vie mariale non seulement comme un puissant moyen de conversion et de sanctification des âmes, mais encore comme un instrument de contre-révolution et de conquête sociale et politique au service du Christ-Roi. Bien formé dans sa congrégation par des maîtres antilibéraux et grands connaisseurs des documents pontificaux promulgués ces deux derniers siècles à l’encontre des erreurs modernes, il confiait : « Je me sens une puissance de vie formidable malgré [le fait] que je sois diminué physiquement. Je me sens la Contre-Révolution intégrale [11]. »
Ainsi, « son idée constante était de tout regrouper, vie familiale, personnelle, sociale, professionnelle, autour de la sainte Vierge, antagoniste de Satan... »
Dès qu’il entrevit les principales composantes de ce programme marial social – de cette croisade pour l’établissement du règne de Marie –, il regroupa quelques hommes qui se proposaient de lutter avec lui « contre l’état de choses créé par la dictature maçonnique ».
Qu’arriva-t-il ? Le père Doury se contente de dire que cette action fut « brusquement contrecarrée par des événements… » La situation fut même assez préoccupante pour entraîner l’exil momentané du père Jacquier en Belgique au cours de l’année 1938. Nous n’en savons pas plus…
Du moins, profita-t-il de cette inaction forcée pour rédiger les deux opuscules que nous avons cités plus haut : L’Ordre social chrétien par le Règne social de Marie et Le Manuel du Croisé.
Le premier parut en 1939 avec l’approbation de Mgr Harscouët, évêque de Chartres ; l’idée de ces pages était de réagir contre les principes issus de la Révolution de 1789 par une croisade visant à « constituer Marie Reine des individus, Reine des familles, Reine des métiers et vraiment Reine de France ».
Le second opuscule, achevé en 1941, avait pour objet d’énoncer les fondements de la formation d’une élite d’apôtres, décidés à faire passer ce programme dans les mœurs.
La mort
En février 1942, le père Jacquier tomba malade. Une congestion pulmonaire, bientôt doublée d’une paraphlébite, le cloua au lit pendant neuf semaines. En mars, il reçut l’extrême-onction pour la quatrième fois. Après une accalmie qui lui permit de redire la messe pendant six mois, il rechuta définitivement : congestion, lésion au poumon… C’était la fin.
Il offrait ses souffrances pour se préparer à paraître devant Dieu. « Si on lui disait : vous souffrez pour telle ou telle intention, il répondait : Je souffre pour me purifier ; il faut être si pur pour voir Dieu !... J’ai bien assez à faire pour me purifier ! »
Il mourut le dimanche 13 décembre 1942 au soir, dans l’octave de la fête de l’Immaculée Conception ; il n’avait pas trente-six ans.
Ce même dimanche, pour obéir à l’invitation de Pie XII, plusieurs évêchés et paroisses procédèrent à la consécration du monde au Cœur Immaculé de Marie que le pape avait prononcée, le 31 octobre, dans son Radiomessage à la nation portugaise et qu’il avait renouvelée solennellement le soir du 8 décembre, jour de l’Immaculée conception [12]. Dans la chapelle du Cercle Montparnasse, cette même consécration fut lue durant le salut du très Saint-Sacrement, et l’on avait laissé les portes ouvertes pour que l’écho en arrivât jusqu’au lit du mourant qui s’éteignit deux heures plus tard.
*
On aura noté les nombreuses analogies entre la vie du père Bellanger et celle du père Jacquier : orphelins de père l’un et l’autre, tous deux marqués par de lourdes épreuves de santé et une vie de grandes souffrances, membres de la même congrégation, morts jeunes, profondément surnaturels dans leur manière d’envisager l’apostolat et surtout, grands serviteurs et apôtres de la Vierge Marie. Ils se complètent néanmoins admirablement et nous montrent l’étonnante richesse et efficacité que recèlent une spiritualité et un apostolat authentiquement marials. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, qui fut le modèle des pères Bellanger et Jacquier, ne l’avait-il pas prophétisé ? Voici ce qu’il écrivait sur les apôtres des derniers temps :
[56] Mais qui seront ces serviteurs, esclaves et enfants de Marie ?
Ce seront un feu brûlant, ministres du Seigneur [Ps 103, 4] qui mettront le feu de l’amour divin partout.
Ce seront sicut sagittæ in manu potentis [Ps 126, 4], des flèches aiguës dans la main de la puissante Marie pour percer ses ennemis.
Ce seront des enfants de Lévi, bien purifiés par le feu de grandes tribulations et bien collés à Dieu [Ml 3, 3 ; 1 Co 6, 17], qui porteront l’or de l’amour dans le cœur, l’encens de l’oraison dans l’esprit et la myrrhe de la mortification dans le corps, et qui seront partout la bonne odeur de Jésus-Christ [2 Co 2, 15-16] aux pauvres et aux petits, tandis qu’ils seront une odeur de mort aux grands, aux riches et orgueilleux mondains.
[57] Ce seront des nues tonnantes et volantes [Is 60, 8] par les airs au moindre souffle du Saint-Esprit, qui, sans s’attacher à rien, ni s’étonner de rien, ni se mettre en peine de rien, répandront la pluie de la parole de Dieu et de la vie éternelle ; ils tonneront contre le péché, ils gronderont contre le monde, ils frapperont le diable et ses suppôts, et ils perceront d’outre en outre, pour la vie ou pour la mort, avec leur glaive à deux tranchants de la parole de Dieu [He 4, 12], tous ceux auxquels ils seront envoyés de la part du Très-Haut.
[58] Ce seront des apôtres véritables des derniers temps, à qui le Seigneur des vertus donnera la parole et la force pour opérer des merveilles et remporter des dépouilles glorieuses sur ses ennemis ; ils dormiront sans or ni argent et, qui plus est, sans soin, au milieu des autres prêtres, et ecclésiastiques et clercs, inter medios cleros [Ps 67, 14] ; et cependant auront les ailes argentées de la colombe, pour aller avec la pure intention de la gloire de Dieu et du salut des âmes, où le Saint-Esprit les appellera, et ils ne laisseront après eux, dans les lieux où ils auront prêché, que l’or de la charité qui est l’accomplissement de toute la loi [Rm 13, 10].
[59] Enfin, nous savons que ce seront de vrais disciples de Jésus-Christ, qui marchant sur les traces de sa pauvreté, humilité, mépris du monde et charité, enseignant la voie étroite de Dieu dans la pure vérité, selon le saint Évangile, et non selon les maximes du monde, sans se mettre en peine ni faire acception de personne [Mt 22, 16], sans épargner, écouter ni craindre aucun mortel, quelque puissant qu’il soit. Ils auront dans leur bouche le glaive à deux tranchants de la parole de Dieu [He 4, 12 ; Ep 6, 17] ; ils porteront sur leurs épaules l’étendard ensanglanté de la Croix, le crucifix dans la main droite, le chapelet dans la gauche, les sacrés noms de Jésus et de Marie sur leur cœur, et la modestie et mortification de Jésus-Christ dans toute leur conduite.
Voilà de grands hommes qui viendront, mais que Marie fera par ordre du Très-Haut, pour étendre son empire sur celui des impies, idolâtres et mahométans. Mais quand et comment cela sera-t-il ?... Dieu seul le sait : c’est à nous de nous taire, de prier, soupirer et attendre : Exspectans exspectavi [Ps 39, 2].
[Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge, Paris, Seuil, 1966, p. 52-54.]
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Textes du père Bellanger
Le père Bellanger faisait à ses soldats de petits sermons, courts, simples, dont le thème ordinaire était la sainte Vierge et le chapelet. En voici quelques exemples.
Le Sel de la terre.
Le chapelet pour les soldats
(Sermon pour le 18e dimanche après la Pentecôte.)
L |
E JEUNE HOMME en état de péché vit dans la position du paralytique ; il gît sur le lit que lui ont fait le démon et ses suppôts : lit du plaisir, lit de l’indépendance, lit de l’impiété...
Mais Jésus a pitié, il écoute surtout les supplications de sa Mère qui est le refuge des pécheurs...
Prions donc Marie... et la prière qui lui fait le plus de plaisir, c’est le chapelet.
Mes amis, récitez le chapelet, plus souvent que jamais, avec plus de ferveur que jamais, pour obtenir une abondance de grâces. « Gratia plena », pour que Marie rende aux soldats et à la France le bon Dieu que des méchants veulent lui ravir. « Dominus tecum », pour que Jésus et Marie soient de nouveau reconnus Roi et Reine de l’armée et de la France. « Benedicta tu », pour que Marie veille sur vous pendant votre vie, mais surtout durant votre service militaire à l’heure de votre mort. Le soldat est si exposé à mourir. « Ora pro nobis ! »
La dévotion du chapelet sauvera le soldat. La sainte Vierge nous l’indique bien en apparaissant à Lourdes, ayant au bras un chapelet et demandant à Bernadette la récitation du chapelet. Et le souverain pontife n’a-t-il pas répété mille fois que Marie, qui a déjà mis le pied sur les ennemis de notre religion, ne manquera pas d’écraser, encore une fois, le serpent de l’erreur et du mal, si nous recourons à elle par la dévotion du chapelet ?
Enfin cette dévotion est la plus facile de toutes, le chapelet est un livre où lisent les savants et où peuvent lire ceux-là mêmes qui ne savent pas lire. Qui donc ignore la manière de dire le chapelet ? Personne. Ou plutôt, je me trompe, je connais quelqu’un : L’orgueilleux !… Car le chapelet est la prière des humbles, des simples, des âmes du bon Dieu !
Ah ! mes amis, ne rougissez pas d’avoir un chapelet et de le dire, dites-le surtout pendant vos longues heures de garde, ou le soir, dans votre lit, avant de prendre votre repos.
Il y a quelque temps, un soldat fut surpris disant son chapelet dans un coin d’une écurie à genoux sur une botte de paille. Il n’avait pas entendu entrer son camarade qui, du reste, était fort bon, et qui m’a raconté la chose. Et il demeura là, près d’une demi-heure, parlant cœur à cœur avec sa Mère du ciel. Voilà, mes amis, des chapelets qui pèsent lourds dans la balance du bon Dieu.
Donc, mes amis, disons notre chapelet, chapeletons avec ferveur pour nos pauvres camarades qui se trouvent dans la paralysie du péché. Prions pour l’armée ! Prions pour la France !
*
La vraie dimension de l’Ave Maria
L’Ave Maria est, après le Notre Père, la grande prière eucharistique, la prière de l’Esprit-Saint, la prière toute puissante, la prière que nous ne redirons jamais trop souvent, si nous la disons bien, car cette prière est riche de Jésus.
– C’est lui qui a rendu Dieu au monde qui ne l’avait plus ! L’incarnation, la rédemption, la divine eucharistie, voilà le fruit du premier Ave Maria prononcé sur la terre... Il est vrai que ce premier Ave Maria avait été bien dit : Dieu avait chargé un archange de l’apporter à l’humble Vierge de Nazareth !
– C’est lui qui a rendu Jésus au monde chaque fois que le monde était sur le point de perdre Jésus :
N’est-ce pas lui qui a terrassé toute une vaste hérésie venue en droite ligne de l’enfer ? N’est-ce pas lui qui a sauvé la chrétienté au jour de la bataille de Lépante ? La Vierge de Lourdes, n’est-ce pas la Vierge de l’Ave Maria ?
Nous disons l’Ave Maria, mais nous ne le disons pas bien.
Beaucoup ne comprennent pas que l’Ave Maria est une prière grande comme le Cœur de Marie ! une prière catholique comme l’Église ! par conséquent, une prière que nous n’avons presque pas le droit de prononcer pour nos petits intérêts d’un jour.
Quand nous commençons l’Ave Maria, c’est alors que nous devons nous rappeler la parole du Seigneur : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et tout le reste vous sera donné par surcroît... »
Nous cherchons « le reste », nous ne demandons pas « le règne de Dieu ».
Il faut respecter l’ordre établi par Dieu.
Le meilleur moyen pour ne pas avoir le « pain » dont il est question dans le Notre Père, c’est de commencer par demander ce « pain ». Demandons [d’abord] la gloire de Dieu : « Que votre Nom soit sanctifié ! Que votre règne arrive ! Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel !... », et nous aurons le « pain » par-dessus le marché.
Il en est de même pour l’Ave Maria. Ne rapetissons pas cette prière.
« Je vous salue Marie, pleine de grâces »... Océan de grâces... Océan qui nous apparaît sans rivage et sans fond.. Océan où l’on puise depuis le Calvaire et qui ne cesse de déborder... Se plaignant en quelque sorte qu’on n’y puise pas davantage ! Océan où toutes les nations, toutes les âmes, tout l’univers entier devraient puiser ! Jugez s’il doit déborder !... Jugez s’il doit souffrir !... Que de nations, que d’âmes n’ont pas encore approché de cet océan de grâces, créé tout exprès pour elles !
Savez-vous à qui nous ressemblons quand, disant l’Ave Maria, nous ne demandons à la sainte Vierge que des grâces de l’ordre temporel ?
A des hommes qui, à une époque de sécheresse, iraient chercher dans l’océan avec une coquille, quelques gouttes de son eau afin d’arroser toute une contrée.
Savez-vous à qui nous ressemblons au contraire quand, disant l’Ave Maria, nous donnons à cette prière l’étendue qu’elle doit avoir ; quand nous le disons, par exemple, pour la France, pour le monde, pour l’Église universelle ?
A ces ouvriers hardis qui, ayant creusé un canal bien profond et bien large de plusieurs lieues d’étendue, y font entrer les eaux de la mer pour que ces eaux puissent fertiliser tout le pays qu’elles traversent.
Encore une fois, ne rapetissons pas l’Ave Maria puisqu’il contient le Cœur de Marie, océan de grâces dont jamais sur la terre nous ne connaîtrons le fond et les bornes.
Donnons à notre Ave Maria l’étendue de l’océan.
« Dominus tecum, le Seigneur est avec vous ! » Nous voici maintenant dans l’infini... puisque voici Dieu lui-même dans l’Ave Maria.
« Dominus tecum », Dieu, c’est-à-dire l’infini dans le sein de Marie, qui est plus véritablement sa mère que les mères de la terre le sont de leurs enfants, puisque, seule, elle lui a donné sa nature humaine.
Oui, Dieu est là tout entier... et, l’Église, qui, déjà, est demeurée dans l’admiration, dans l’étonnement devant l’océan de la grâce, ne sait plus que dire... Aussi s’écrie-t-elle : « Sainte et immaculée Virginité, comment vous offrir des louanges dignes de vous ? Vous avez porté dans votre sein celui que les cieux ne peuvent contenir... »
Ne disons l’Ave Maria que pour donner Dieu au monde, que pour procurer à Dieu la gloire qu’il attend de notre pauvre monde.
L’Ave Maria donne Dieu : c’est son rôle et c’est pour ce motif que là où Dieu commence à manquer, le Saint-Esprit engage les âmes à répéter l’Ave Maria pour que Dieu soit rendu.
« Benedicta tu in mulieribus, vous êtes bénie entre toutes les femmes ; et Jésus, le fruit de vos entrailles est béni » :
C’est de nouveau Marie, non plus cette fois avec ce que lui donne le ciel comme dans le « Gratia plena », mais avec ce que lui donne la terre. Ce sont ces bénédictions qui, depuis 2 000 ans, montent de la terre vers son trône pour réaliser son Magnificat.
Et j’irai perdre mon temps à redire l’Ave Maria pour de petits intérêts d’un jour, quand, dans l’Ave Maria, tout m’invite à prendre en main les grands intérêts de ma Mère du ciel, et ceux de son Divin Fils !
Que d’âmes ne les bénissent pas !
Je dirai désormais l’Ave Maria pour que chaque jour de ma vie j’obtienne qu’une âme de plus bénisse ma Mère et son divin Fils, et se prépare à les bénir au ciel.
« Sancta Maria, Sainte Marie..., priez pour nous... »
Voici dans cette courte prière indiquées toutes les préoccupations des saints Cœurs de Jésus et de Marie.
Ai-je le droit d’en avoir d’autres ?... Les pécheurs, les mourants et les morts :
— Les pécheurs, qui outragent mon Dieu, qui foulent au pied sa gloire, qui jettent par terre le sang de Jésus, qui se moquent des larmes de ma Mère, qui sont là, suspendus au-dessus des abîmes éternels, surtout si ces pécheurs sont des mourants !
— Les mourants : Ah ! les mourants ! Qu’on pense peu à prier pour eux ! Pourtant, qu’ils en ont besoin ! A chaque instant une âme comparaît devant Dieu. Si je dis bien cet Ave Maria, que je voudrais offrir pour quelque grâce temporelle..., si je le dis bien pour ce mourant pécheur, qui, dans un instant va rendre son âme à son Créateur, rapide comme l’éclair, une grâce va partir du Cœur de Marie vers ce lit d’agonie... Cette grâce va triompher des dernières résistances... Une âme de plus va bénir Jésus et Marie dans le ciel pendant l’éternité...
— Les morts : enfin les morts du purgatoire ! Qu’ils ont besoin de soulagement, de lumière et de paix ! Eh bien, l’Ave Maria est tout rempli du Sang de Jésus, de ce Sang divin, qui seul peut éteindre les flammes du purgatoire... Répétons l’Ave Maria pour les morts !
Mes Frères, vous m’avez compris, n’est-ce pas?
Ne rapetissons plus l’Ave Maria :
Disons-le pour les pécheurs, pour les mourants, et les morts.
Disons-le pour la France.
Disons-le pour le pape.
Disons-le pour l’Église.
Disons-le pour la Vierge Marie, afin que cette divine Mère soit de plus en plus connue, aimée, priée.
Disons-le pour Jésus, pour l’auguste Trinité afin que bientôt, sur la terre entière comme au ciel, gloire soit rendue au Père, au Fils et au Saint-Esprit.
*
Le Magnificat
(Sermon pour le 2 juillet.)
Vous êtes-vous demandé pourquoi, dans l’univers catholique entier, certaines prières, certains chants sont entourés d’une solennité, d’un cérémonial vraiment extraordinaire ? Avez-vous remarqué en particulier le Magnificat ? Quel appareil l’Église déploie lorsqu’après deux mille ans, elle répète, comme au jour de la Visitation, le cantique de Marie ?
L’Église n’a pas trop de toutes ses voix pour faire monter jusqu’au trône de l’adorable Trinité les accents tombés pour la première fois des lèvres de la Vierge Marie : C’est la voix céleste des cloches, c’est la voix majestueuse des grandes orgues, ce sont surtout les voix de tous les fidèles. Puis c’est l’encens qui monte vers le ciel, comme un parfum de louange et d’amour… Les fidèles se sont levés pour exprimer la foi et l’allégresse !
I. — N’oubliez jamais, quand vous chanterez le Magnificat, tout ce qu’il y a de grandeur et de beauté dans le cantique le plus sublime de tous.
C’est Marie, humble Vierge, qui l’a chanté pour la première fois ; elle a prédit alors ce qui se passerait pour elle dans l’univers entier, jusqu’à la fin du monde ; elle a prédit que toutes les générations la diraient bienheureuse, et elle a dit vrai.
Mettez ces paroles : « Toutes les générations » sur les lèvres de la reine la plus puissante, la plus aimée ; elles vous feront sourire. Vous savez que le sort des reines même les plus puissantes et les plus aimées est d’être bientôt oubliées. Quelques jours, quelques années s’écoulent, et l’histoire seule en parle, et en lisant l’histoire, le cœur reste froid. Marie n’était pas une reine, Marie était inconnue. Dans son humilité, elle a osé dire que toutes les générations la proclameraient bienheureuse et toutes les générations la vénèrent, la bénissent, l’aiment comme la femme bénie entre toutes les femmes, comme la Mère de Dieu !
II. — N’oublions pas non plus que notre devoir à nous est d’ajouter une note à ce concert de louanges qui monte vers le trône de Marie.
Aimez l’Ave Maria, aimez le chapelet, par lequel vous proclamez Marie cinquante fois de suite bienheureuse, « Benedicta tu ».
Ayons une confiance sans borne en Marie. Ne voyez-vous pas par tout ce que je viens de dire, combien elle est puissante ? La sainte Vierge peut tout au ciel... jamais on ne l’a invoquée en vain.
Enfin, soyons fiers, saintement fiers d’appartenir à une religion qui s’appuie sur des bases aussi solides que la religion catholique. Le Magnificat à lui seul nous prouve la maternité divine de Marie ; Marie est Mère de Dieu ; le Fils de Marie, Notre-Seigneur Jésus-Christ est le Fils de Dieu ; sa religion est divine....
Mais faisons passer cette sainte fierté dans nos actes. Soyons les disciples de Jésus et de Marie, toujours, jusqu’à la confession franche de notre foi, sans l’ombre d’un respect humain, jusqu’à l’accomplissement complet de tous les devoirs de chrétien !
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Marie, porte du ciel
(Dimanche dans l’octave de l’Ascension.)
Considérons le bonheur des élus dans le ciel. Contemplons Notre-Seigneur entouré de sa cour royale. La sainte Vierge, saint Joseph, notre saint patron… C’est là que nous devons aller un jour pour chanter les louanges de notre Dieu et de notre Mère pendant toute l’éternité.
Mes amis, va au ciel qui veut ; pourquoi alors tous n’y vont-ils pas ?
C’est 1º parce que plusieurs ne prennent pas la bonne route.
C’est 2º parce que plusieurs se trompent de porte.
C’est 3º parce que plusieurs se trompent de sonnette. On les fait attendre.
C’est 4º parce que plusieurs tirent bien le cordon qui doit leur faire ouvrir, mais ils ne tirent pas la sonnette comme il faut. Il y a une manière de la tirer pour être bien sûr que la sonnette marchera, et qu’on aura la porte ouverte.
Mes chers amis, je vous fais sourire, et cependant je dis de grandes vérités, vous allez comprendre :
Ceux-là ne prennent pas la bonne route qui ne vont pas au ciel par la route de la sainte Vierge, route où elle veut bien nous servir de guide.
Ceux-là se trompent de porte qui oublient de frapper chez la sainte Vierge, qui s’appelle : porte du ciel.
Ceux-là se trompent de cordon qui ne tirent pas leur chapelet.
Ceux-là tirent mal le cordon de la sonnette qui disent mal leur chapelet.
En d’autres termes, voulez-vous avoir votre feuille de route signée pour le paradis ? Ecoutez bien :
Dites à la sainte Vierge de bon cœur : Ma bonne Mère, pendant ma vie, je veux demeurer tout près de vous, je ne veux pas vous quitter un instant. Je veux mourir dans vos bras. Je veux aller vous voir éternellement en passant le moins possible par le purgatoire ; pour cela, je vous promets de prendre votre chapelet, de le dire de mon mieux, en toute rencontre, et jusqu’à mon dernier soupir.
*
Le nouveau paradis terrestre
(16e dimanche après la Pentecôte.)
Je voudrais méditer avec vous une invocation des litanies que vous n’avez peut-être jamais bien comprise, et qui dit cependant des choses bien grandes et bien consolantes : « Cause de notre joie. »
Remarquez, mes amis, que lorsque Dieu eut fermé à l’homme pécheur le paradis terrestre, sa miséricorde lui en ouvrit immédiatement un autre. Écoutez Dieu parlant au démon, probablement en présence des deux coupables : « Je placerai l’inimitié entre toi et la femme, entre ta race et la sienne ; elle t’écrasera la tête, et tu chercheras à la mordre au talon. »
Quelle est cette femme ? C’est le nouveau paradis terrestre, je dis paradis terrestre, parce que l’homme retrouve en Marie la joie et le bonheur qu’il aurait goûté au premier paradis terrestre, et une joie et un bonheur bien plus grands, quoique d’un genre différent.
Savez-vous quelle est la cause de toutes les tristesses de l’homme sur la terre ? C’est la peur… L’homme est malheureux depuis son péché, parce qu’il a peur. Si l’homme n’avait pas peur, il ne serait pas malheureux. L’homme n’aurait pas peur, s’il connaissait davantage son paradis terrestre, la très sainte Vierge Marie, cause de notre joie !
L’homme pécheur a peur de tout… Il a peur de son Dieu, un ami, un père … Il a peur de Satan, son ennemi… Il a peur de la croix, que j’appellerais volontiers l’arbre de vie, puisqu’elle porte le bon Dieu… Il a peur de la mort, qui n’est après tout que la suprême délivrance…
L’homme a peur de Dieu depuis le péché, parce qu’il se sent pécheur, parce qu’il sent qu’il a affaire à un maître et à un juge souverain. L’homme n’aurait point peur de Dieu, s’il allait le voir dans son paradis terrestre, la Vierge Marie.
Dans ce paradis terrestre, Dieu reste Dieu, c’est-à-dire le maître et le juge souverain, mais là, il n’a plus rien de terrible. Il nous apparaît dans les bras de Marie, dans l’extérieur d’un petit enfant d’une beauté ravissante qui sourit et qui pleure, qui nous ouvre ses bras, si petits et si grands, pour nous accueillir et nous bénir.
Le démon fait peur à l’homme, et tellement peur qu’il le décourage, qu’il lui enlève toute son énergie. J’ai rencontré souvent des pauvres âmes de jeunes gens mille fois les victimes de Satan, tellement ses victimes qu’elles se résignaient à vivre sous son joug.
L’homme n’aurait point peur du démon, s’il se trouvait auprès de Marie, son paradis terrestre, car cette bonne Mère lui dirait : Regarde, sous mon pied, ton ennemi, n’aie pas peur, il ne bouge pas ! Reprends courage, bientôt tu remporteras toi-même, sur ce grand orgueilleux, une grande victoire.
La croix fait peur à l’homme, j’entends par la croix, toutes les souffrances de la vie : les souffrances du corps, du cœur, les douleurs de 1’âme…
L’homme n’aurait pas peur de la croix, si, dès qu’il la rencontre, il se réfugiait par la prière, dans son paradis terrestre, dans le Cœur de Marie, où a été planté, pour la première fois, la croix, c’est-à-dire l’Arbre de vie.
Enfin la mort est pour l’homme une heure d’angoisses épouvantables, s’il est éloigné du paradis terrestre ; au contraire, si la sainte Vierge se trouve là, il meurt en souriant, il meurt en chantant ; la porte du ciel n’est pas loin.
Mes amis, la sainte Vierge, c’est le paradis terrestre de l’homme, c’est la vraie cause de notre joie.
*
L’apostolat pour l’œuvre militaire
(4e dimanche après la Pentecôte.)
Considérons Notre-Seigneur disant à saint Pierre, après la pêche miraculeuse : « Ne craignez point, désormais vous serez pêcheurs d’hommes. »
Demandons à la sainte Vierge la grâce de devenir apôtres à la caserne et de lui amener des âmes en les attirant au cercle militaire, auprès de l’aumônier.
Soyez des apôtres en vous chargeant d’amener au cercle militaire, à l’aumônier, quelques bons camarades. Ah ! mes amis, le prêtre a besoin de votre concours ! Avec confiance il vous le demande ! L’œuvre militaire a toujours eu ce premier cachet d’être une réunion de jeunes gens dévoués sachant s’imposer une gêne, un sacrifice, pour amener un camarade, pour l’habituer au cercle.
Combien de jeunes gens, avant de rentrer dans leur foyer, ont fait cette œuvre magnifique de mettre dans le droit chemin plusieurs de leurs camarades. Je me souviens de 1’un d’eux qui m’avait amené plus de cinquante jeunes gens de la caserne, et il me disait un jour en riant : « Savez-vous que je suis grand-père ! Les jeunes soldats que je vous ai amenés vous en amènent d’autres. Je considère comme mes fils ceux que je vous ai amenés, et comme mes petits-fils ceux amenés par eux. »
Mes amis, savez-vous bien ce que vous faites quand, par tous les moyens, vous attirez dans l’œuvre et vous y conservez un ou plusieurs camarades. Vous faites, sous l’uniforme, l’œuvre du prêtre, du missionnaire. Vous êtes des pêcheurs d’hommes !
Voici un jeune soldat, il a quitté sa mère en lui promettant de rester fidèle au bon Dieu. Il arrive dans son régiment, il se croit seul à avoir des idées religieuses, et alors le respect humain fait qu’il s’éloigne du bon Dieu, et, privé des secours de la religion, il se livre bientôt à l’inconduite ; il perd l’affection des siens, et, au bout de son temps de service militaire, la pauvre mère s’écrie en le revoyant : « Ah ! une bête féroce a dévoré mon fils ! » Et au bout de sa vie, il refusera peut-être encore de se convertir, et mourra dans ses péchés, et tombera en enfer !
Mes amis, est-ce que j’exagère ? Ne voyez-vous pas tous les jours cette œuvre de destruction s’opérer chez un bon nombre de vos camarades ?
Eh bien ! supposez qu’au lieu de passer son temps, comme hélas ! la plupart, seul, sans soutien, sans ami chrétien, ce même jeune homme vous rencontre sur son chemin ; vous allez à lui franchement et vous lui dites : Mon ami ! Tu es chrétien, et moi aussi. Viens avec moi ! Sortons ensemble. Je te conduirai dans une nouvelle famille, chez un prêtre qui t’aimera comme ton père. Là, nous accomplirons ensemble nos devoirs religieux, nous serons heureux, nous nous aimerons bien.
Ce jeune homme ne restera pas insensible, vous aurez sauvé une âme, et, s’il va au ciel un jour, c’est à vous qu’il le devra.
Mais ce n’est pas tout d’amener au cercle de bons camarades, il faut qu’ils y restent. Or, vous le savez, ils resteront au cercle, si, chaque fois qu’ils y viennent, ils y trouvent une famille nombreuse, gaie, pleine d’entrain et d’affection. Je vous demande donc de venir chaque jour, chaque fois que vous le pourrez, au cercle.
Puis, voyez-vous, il y a un moyen de gagner les cœurs, c’est la sainte Table. Ah ! comme il serait beau de voir plusieurs centaines de soldats, tous comme des frères, à la table du père de famille !
*
La revue de la sainte Vierge
(21e dimanche après la Pentecôte.)
Saint Paul, dans l’épître de ce jour, nous dit : « Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu, pour pouvoir vous défendre des embûches du démon ; car nous avons à combattre… »
Il me semble voir la sainte Vierge, comme un général, passant une revue pour savoir si rien ne vous manque de ce qui fait le soldat chrétien.
Elle vous demande d’abord si vos armes sont en bon état, si désormais, chaque jour, vous vous servirez vaillamment de l’arme de la prière, de l’arme de la vigilance.
Elle vous demande ensuite si votre nourriture est assez abondante, si vous allez fréquemment chercher à la Table sainte le Pain des forts, le Pain de l’eucharistie, qui n’est autre que son divin Fils.
Et parmi vous, s’il se trouve des soldats blessés, des soldats souvent malades, qu’ils entendent Marie les engager vivement à aller trouver le médecin des âmes, le prêtre, ministre du pardon, qu’ils ne craignent pas de ne pas être reconnus malades, qu’ils n’aient pas peur d’un pansement trop douloureux.
Enfin, mes amis, écoutez Marie vous adressant une pressante exhortation : « Soldats chrétiens ! vous dit-elle, aimez toujours votre divin chef, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ne profanez jamais son nom par le blasphème, n’oubliez pas qu’il est au milieu de vos rangs vivant avec vous, combattant avec vous, pauvre comme vous. N’oubliez pas que l’Église est sa demeure, et que c’est là qu’il faut prendre le mot d’ordre qui vous rendra forts et obéissants toujours.
« Soldats chrétiens ! vous dit encore Marie, n’oubliez pas que je suis votre Mère, à la vie, à la mort. Bien des fois vous avez chanté : « Monstra te esse Matrem. » Vous m’avez mise en demeure de prouver que je suis votre Mère !
« Soldats chrétiens ! Comptez toujours sur le cœur de votre Mère ! Je veillerai sur vous, je prierai pour vous, je vous conduirai au ciel ! Je n’exige qu’une seule condition : Soldats chrétiens, vous me prierez tous les jours,vous aimerez surtout votre chapelet, l’Ave Maria. Vous porterez toujours mon chapelet et ma médaille.
« Vous ne m’oublierez pas surtout quand la tempête grondera autour de votre cœur ; vous vous souviendrez que jamais on ne m’a invoquée en vain. Vous vous souviendrez qu’un enfant qui m’est dévoué ne peut périr. »
*
Après votre service militaire,
retour à la vie de famille
Voici notre dernier entretien…
Auprès du c œur de notre Mère, écoutez ses derniers conseils.
Dites-lui d’abord un grand merci ! Comme elle a été bonne pour vous ! Vous allez vous en retourner meilleurs parce que grâce à elle vous avez bien combattu… La vie militaire, si bonne en elle-même, puisqu’elle développe les belles vertus d’obéissance, d’abnégation, d’amour du devoir, ne vous a apporté que des avantages… Les inconvénients qui proviennent, non de la vie militaire, mais des circonstances qui s’y ajoutent, vous les avez évités, grâce à la sainte Vierge qui a pris près de vous la place de votre mère de la terre, qui a fait l’intérim, si je puis ainsi parler… Dites-lui merci, un grand merci !
Écoutez ensuite ses derniers conseils :
Restez chez vous, vous dit d’abord la très sainte Vierge. Ne quittez pas le pays natal pour aller étouffer et vous perdre dans nos grandes villes. On y étouffe au point de vue du corps, au point de vue de l’âme. On s’y perd, on perd tout, sa santé, sa bourse, sa famille, sa vertu, sa religion, son beau ciel, son Dieu…
N’écoutez pas le démon qui voudrait vous y entraîner et vous éloigner de vos campagnes. Demeurez chez vous [13].
Conservez le culte du foyer domestique, préférez à tout le reste la chaumière où vos parents, vos aïeux ont travaillé, ont souffert et peut-être sont morts. De quelque côté que vous vous tourniez, de cette chaumière on a vue sur le ciel, et toujours là vous arrive l’air du ciel. On est si près de Dieu, à la campagne, tandis que dans nos villes, ne pouvant habiter tout seul, que de fois on est obligé de rester dans des maisons de péchés et de crimes. Le péché habite au-dessus, au-dessous, à droite, à gauche... C’est si triste et si dangereux d’habiter une maison où Dieu est outragé tous les jours !
Conservez le culte du cimetière, le culte des tombes qui vous sont chères. A la campagne, le cimetière fait partie de l’église et de la maison de famille. On est bien au cimetière. On se sent chez soi. On s’agenouille sur la tombe, on baise la croix qui touche le cercueil, et cette croix est un trait d’union entre ceux qui sont partis et ceux qui demeurent. Dans nos villes ou plutôt loin de nos villes, car on a exilé les morts, les cimetières ont perdu leur vrai caractère.
Ils sont devenus des musées où les vivants étalent leurs vanités, ils sont devenus des déserts pour les âmes qui souffrent. Les cœurs qui prient sur une tombe y sont de plus en plus rares.
Conservez votre place dans le cimetière où dorment vos aïeux, et pour cela demeurez auprès de ce cimetière. Si vous émigrez à la ville, on portera un jour votre corps dans quelque coin perdu d’un immense cimetière où vous serez oublié dès qu’on aura fait tomber sur votre bière les six pieds réglementaires ; là, vous n’aurez jamais la seule chose qu’un mort doive désirer, une prière, un souvenir aux pieds du bon Dieu !
Conservez le culte de votre clocher. Pauvre siècle que le nôtre ! Pauvres hommes que ceux d’aujourd’hui ! On préfère au vieux clocher qui s’élance vers le ciel, qui renferme des voix qui parlent du ciel, la vilaine cheminée d’usine ou de fabrique qui jette sa fumée noire du côté du ciel comme pour en obscurcir l’azur, qui brave trop souvent le ciel, le dimanche par exemple, qui dépeuple tous les sanctuaires de Dieu : le sanctuaire de la famille, le sanctuaire de l’eucharistie, le sanctuaire du paradis.
Restez chez vous ! Et ne dites pas : Il faut bien gagner de l’argent, on n’en gagne plus au village. Que je vous plains si vous croyez en gagner davantage en ville ! Vous ignorez donc que tout coûte plus cher en ville et que l’on vous empoisonne par-dessus le marché... Restez chez vous !
Consultez bien la sainte Vierge, quand il s’agira d’unir une vie à votre vie, un cœur à votre cœur, pour le temps et pour le ciel.
La sainte Vierge vous dira que le sacrement de mariage ne se donne pas à deux porte-monnaies, mais à deux âmes ayant la même foi et le même amour. Elle vous dira, si votre position vous permet de choisir dans un milieu plus cultivé, de préférer une compagne ayant la science chrétienne de l’épouse et de la mère, la science pratique du ménage, à une autre ayant tout le bagage des sciences à la mode aujourd’hui. Elle vous dira de ne pas choisir une compagne aimant plus les livres que les berceaux. Elle vous dira de préférer un cœur qui sait souffrir à un cœur avide de plaisir.
Consultez donc la sainte Vierge, et quand la sainte Vierge aura choisi, quand arrivera le jour où elle vous donnera la compagne de son choix, invitez la divine Mère à vos noces, à votre nouveau foyer, donnez-lui partout la place d’honneur, et partout où il ne devait y avoir que de l’eau, la sainte Vierge y mettra du vin, du bon vin... comme chez les époux de Cana.
Chaque soir, dites le chapelet à vous deux, en attendant que la sainte Vierge vous ait envoyé du ciel de charmants petits enfants qui viendront mêler leurs voix d’anges à la voix de leur père et mère...
La prière du soir, la prière à la sainte Vierge en commun, quelle source de bénédictions à un foyer ! Comme cela dissipe les nuages de la journée, comme cela console dans l’épreuve, comme cela éloigne tous les outrages à la Providence de Dieu, comme cela apporte avec soi le pain quotidien ! La bonne Mère peut-elle laisser ses enfants sans pain, et je ne parle pas de la confiture qu’elle met de temps en temps sur la tartine ! Comme cela réunit aux pieds de la divine consolatrice, près de ceux qui restent, les absents du foyer, surtout ceux que la mort a fait disparaître...
N’oubliez pas ce conseil de votre Mère, plus tard, quand vous serez deux… Ne l’oubliez pas jusqu’au jour où vous serez deux… Soyez toujours fidèles à votre chapelet.
Je vous demande, avant de vous quitter, de jeter à la sainte Vierge un bout de cette corde de sauvetage qui s’appelle le chapelet, et de vous attacher à l’autre bout pour ne la lâcher jamais…
Après quelques années, la sainte Vierge tirera la corde et mettra dans son beau ciel tous ceux qui auront été fidèles à dire son chapelet.
Ave Maria.
[1] — Le Sel de la terre a publié quatre articles du père Reynaud : « Le croisé de Notre-Dame » (nº 8, p. 182), « Une œuvre grandiose : le patronage » (I : nº 10, p. 132 ; II : nº 11, p. 160 ; III : nº 13, p. 171).
* — Les renseignements biographiques qui suivent et les citations sans références sont tirés du numéro spécial que la Revue du Rosaire consacra jadis à « l’abbé Georges Bellanger, le saint de l’Ave Maria » (Revue du Rosaire de mai 1963, nº 5).
[2] — Une sœur aînée du père Bellanger, Hélène, devint carmélite à Saint-Omer et son jeune frère, Arthur, fut ordonné prêtre en 1888. Il mourra deux ans et demi plus tard, emporté par la maladie.
[3] — Tuberculose de l’articulation coxo-fémorale.
[4] — Le 3e Génie et le 33e d’Infanterie, soit 7 à 8 000 hommes de troupe.
[5] — Congrégation de frères et de prêtres, fondée en 1846 par Jean-Léon Le Prévost († 1874).
* — Pour rédiger la notice qui suit, nous avons consulté l’article du père Trémeau O.P. dans la Revue du Rosaire de mars 1976 – nº 3, p. 82-94 : « Un grand serviteur de Marie, le père Jacquier des Frères de Saint-Vincent de Paul, 1906-1942 ». Les citations sans références sont tirés de cet article. Le père Trémeau a lui-même utilisé l’ouvrage du père R. Doury S.V., Vie du R. P. Gabriel Jacquier des Frères de Saint-Vincent de Paul, 244 p. Voir aussi, du même auteur, Vie et doctrine mariale du R.P. Jacquier, Paris, Procure Générale du Clergé, 1946.
[6] — Le premier opuscule se trouve dans Le Sel de la terre 8, p. 190-210, et le second dans Le Sel de la terre 9, p. 132-164. Ces deux fascicules ont été édités également en « tirés-à-part » : on peut les commander aux bureaux de la revue (Couvent de la Haye-aux-Bonshommes, F – 49240 Avrillé).
[7] — Vie du R. P. Gabriel Jacquier des Frères de Saint-Vincent de Paul.
[8] — Le père Charles Maignen, 1858-1937. A vingt ans, il rejoignit son oncle, Maurice Maignen, fondateur du Cercle Montparnasse, dans la congrégation des frères de Saint-Vincent-de-Paul. Il combattit l’américanisme (Le P. Hecker est-il un saint ? 1898), la démocratie (Nationalisme, catholicisme, révolution, 1901), le modernisme (Nouveau catholicisme et nouveau clergé, 1902), et condensa l’enseignement du magistère sur les questions sociales dans un précieux petit livre : La Doctrine sociale de l’Église d’après les encycliques, 1933.
[9] — Sur le sens de ces expressions dans la vie et la doctrine du père Jacquier, voir le rapport du père Mura S.V. placé en introduction de l’édition des « carnets noirs » du père Jacquier (références à la note suivante).
[10] — Père Jacquier, La Vie mariale – Les Carnets noirs, Procure des religieux de Saint-Vincent de Paul, 27 rue de Dantzig, 75015 Paris, 5e édition, 1988.
[11] — Père Doury, Vie et doctrine mariale du R.P. Jacquier, p. 64.
[12] — Le 28 février 1943, suite à cette consécration de l’Église et du monde au Cœur Immaculé de Marie accomplie par le pape Pie XII, sœur Lucie de Fatima fit connaître la réponse du ciel à l’évêque de Gurza (son directeur spirituel) dans une longue lettre : « Le bon Dieu m’a déjà montré son contentement de l’acte, bien qu’incomplet selon son désir [ce n’était pas, comme demandé, la consécration explicite de la Russie], réalisé par le Saint-Père et par plusieurs évêques. Il promet, en retour, de mettre fin bientôt à la guerre. La conversion de la Russie n’est pas pour maintenant. […] »
[13] — Dans le même sens, le père Calmel O.P. (1914-1975), dans « notes d’un prédicateur » (texte inédit de 1960 ou 1962), disait : « Il est évident que je dois parler aux gens de Foix (et de partout) comme à des frères, mais à des frères pécheurs comme moi-même, et menacés par des péchés bien déterminés. […] La difficulté d’être entendu par eux vient encore de ceci : les curés les baptisent, les évêques les confirment et les abandonnent ensuite ; se moquant avec le dernier cynisme de savoir si la vie sociale et politique ne les accule pas presque inévitablement à vivre comme s’ils n’étaient ni baptisés ni confirmés. Oui, mes frères, la vie sociale et politique vous scandalise continuellement ; elle est, en France, de nos jours, scandaleuse de soi. Eh bien, dans un milieu où les biens suprêmes sont devenus l’auto, le frigidaire et le préservatif anti-conceptionnel vous devez vivre comme des baptisés. Un imbécile heureux comme l’évêque de Versailles vous raconte, mes frères, que l’exode vers les grandes villes peut devenir une chance pour la foi. C’est bien plus commode pour lui d’énoncer cette sottise (car enfin la surpopulation des villes démesurées favorise en elle-même la dépersonnalisation et les vices), c’est bien plus commode pour l’évêque d’énoncer des sottises au nom de “l’esprit missionnaire” que de mettre en cause une politique inhumaine obligeant les hommes à se déraciner. Votre évêque vous trahit et cependant vous devez vivre en confirmés... »
Mais loin de dénoncer les méfaits de l’urbanisation moderne, la Constitution Gaudium et spes de Vatican II (Exposé préliminaire, n. 6 § 6) se réjouit de l’évolution « à l’œuvre chez les peuples en voie de développement qui souhaitent procurer à leur pays les bienfaits de l’industrialisation et de l’urbanisation. » (NDLR.)
Informations
L'auteur
Ordonné prêtre le 4 juillet 1937 dans la congrégation des frères de saint Vincent de Paul (SV) le père Jean Reynaud (1912-1997) y fut initié à la pédagogie du patronage.
Fidèle à la messe traditionnelle, il fut aumônier du Mouvement de la Jeunesse Catholique de France (MJCF) à partir de 1975.
Le numéro

p. 143-172
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