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La fraternité du sacerdoce

et celle de l’état religieux

 

 

 

par le père Édouard Hugon O.P.

 

 

 

Dans Le Sel de la terre 41, figurait déjà un texte du père Hugon, rédigé peu de temps avant le vote de la loi sur les congrégations (la fameuse loi du 1er juillet 1901, complétée en décembre 1902, décrétant illégal tout ensei­gnement donné, même à titre privé, par un membre d’une congrégation reli­gieuse non autorisée, ou même par un membre d’une congrégation autorisée mais dans un établissement non autorisé). Dans ce contexte de persécution antireligieuse, le père Hugon prenait la défense des ordres religieux et des vœux de religion.

Dans la présente étude écrite la même année (1900), il poursuit son ana­lyse et montre que la même haine révolutionnaire poursuit et les religieux et les prêtres séculiers, et qu’il importe donc que soit renforcée la fraternité du sacerdoce et celle de l’état religieux pour opposer un front commun aux me­nées des ennemis de l’Église et du Christ-Roi. C’est spécialement aux prêtres et aux religieux que s’adresse ce travail, pour leur montrer les avantages im­menses de cette douce et féconde fraternité.

Le Sel de la terre.

 

*

  

 

 

Avant-propos

 

 

• Double tactique de nos ennemis : isoler le prêtre, diviser le clergé séculier et le clergé régulier

 

La haine sectaire et féroce, qui depuis longtemps poursuit les religieux, ne respecte pas davantage le prêtre ; on commence par les moines avec l’intention bien arrêtée de finir par l’écrasement complet du clergé. Notre dessein n’est pas de discuter toutes ces attaques ; elles sont variées à l’infini, comme les ressources du parti satanique. Mais nous tenons à dénoncer une double tactique de l’ennemi. Son jeu serait d’abord d’isoler et de séparer les prêtres, afin de les ruiner plus facilement. On ne saurait concevoir l’angoisse qui étreint parfois un pauvre ministre de Jésus‑Christ, lorsqu’il se voit abandonné, obligé de lutter seul contre tant d’ennemis acharnés à sa perte. En face de ce danger, les prêtres devraient s’unir et s’organiser de toutes parts : il y a là des raisons théologiques et profondes qui justifient cette union et peuvent en assurer en quelque manière la durée et le succès.

Une autre manœuvre consiste à diviser les prêtres et les religieux en deux camps rivaux et opposés, car on sait bien que, s’ils étaient unis, ils deviendraient une armée formidable et pourraient défier bien longtemps la fureur et les assauts des loges.

 

• Le remède est dans la fraternité du sacerdoce unie à celle de l’état religieux

 

Nous voudrions, à ce propos, dissiper certains préjugés et exposer quelques doctrines bien consolantes. Aucun prêtre n’est véritablement isolé sur la terre ; il compte une légion de frères qui ont les mêmes traits que lui et présen­tent la même physionomie surnaturelle : Jésus-Christ les a tous réunis dans l’ad­mirable fraternité de son sacerdoce éternel. Mais, pour bien comprendre cette fra­ternité déjà si douce et si féconde, il faut la comparer avec celle de la vie monas­tique, montrer comment elle est compatible avec elle et comment ce sublime idéal du sacerdoce uni à l’état religieux s’est réalisé dans l’histoire de l’Église. La force et le bonheur des prêtres seraient d’être unis très intimement entre eux et avec leurs frères du cloître. On pourrait porter la question sur le terrain de la pra­tique et des œuvres ; nous ne la traiterons qu’au point de vue thomiste, qui est celui de la doctrine et des principes.

 

• Plan et utilité de la présente brochure

 

Notre travail se réduira donc à ces quelques points : la fraternité qui pro­vient du sacrement de l’ordre ; les prêtres et les religieux comparés ; les nom­breuses convenances qui réclament ou justifient l’union du sacerdoce avec l’état religieux ; enfin la réalisation historique de cet idéal.

 

• Paroles de Mgr Rumeau, évêque d’Angers

 

Cette étude sera le complément de notre brochure sur les vœux [1], elle aura, comme la précédente, le mérite de l’actualité. Des membres éminents du clergé ont reconnu l’importance de cette fraternité, et il nous est particulièrement agréable de reproduire ici quelques paroles de l’éloquent discours prononcé ré­cemment par Mgr Rumeau, évêque d’Angers :

 

Un autre moyen et des plus féconds pour conquérir le prestige, pour rendre les âmes chrétiennes est l’union des prêtres entre eux. Ce spectacle produit sur les âmes une influence extrêmement féconde… Vous souvenez-vous, messieurs, de cette pa­role prononcée par le divin Sauveur et écrite pour nous dans la sainte Écriture ? A la veille de sa Passion, au moment où il faisait le testament de son cœur et où, à travers les siècles, de son regard divin il voyait ses prêtres futurs, à cette heure suprême où il devait nécessairement se borner aux choses essentielles, il revient plusieurs fois sur ces paroles empreintes d’une divine charité ; ceci est mon précepte formel, hoc est præceptum meum, commandement dans lequel tous les autres disparaissent, pour faire place à un nouveau commandement, mandatum novum ; le signe auquel on re­connaîtra que vous êtes mes disciples : in hoc cognoscent quia discipuli mei estis.

J’ai là, à mes côtés, ajoute l’éloquent prélat, deux illustres évêques de France, re­présentants de deux grands diocèses ; j’ai sous mes yeux l’élite du clergé français ; il me semble que les vœux que j’exprimais tout à l’heure ne sont plus des espérances mais de douces réalités, si tous les prêtres ne font qu’un cœur et qu’une âme, selon les vœux de celui qui dirige la barque de l’Église. Sint unum, sint consummati in unum [2]

 

 

Chapitre premier

 

La fraternité qui provient du sacrement de l’ordre

 

 

• Fraternité de la nature et fraternité de la grâce

 

Toute fraternité est fondée sur une ressemblance et une communauté de nature : les membres de l’humanité, à ce titre, sont déjà frères, mais, parce que le lien commun n’est nulle part plus étroit que chez les enfants d’une même famille, c’est à eux que le nom est spécialement réservé. Dans l’ordre du salut tous les justes sont frères, ayant tous une nature semblable : la grâce leur donne à tous une participation de la vie divine, car elle est comme la figure de Dieu imprimée dans leurs âmes et comme le miroir brillant et fidèle dans lequel Dieu peut se contempler et se reconnaître. Et, depuis que le Verbe a épousé notre humanité au jour de l’incarnation, il y a eu contact entre lui et nous : nous avons reçu une part de sa vie, il nous a communiqué quelque chose de son sang, en sorte que nous sommes devenus les membres de son corps, l’os de ses os et la chair de sa chair. S’étant ainsi fait notre frère aîné, il nous a par là même rendus frères entre nous. Cette parenté déjà si intime s’achèvera dans la gloire : alors la ressemblance commune, l’image surnaturelle sera parfaite et indélébile. Ce sera la dernière transfiguration qui donnera à tous les élus le visage de Dieu.

 

• Le caractère sacramentel

 

Pour faire comprendre la fraternité des prêtres, rappelons d’abord ce qu’est le caractère sacramentel. C’est une participation du sacerdoce de Jésus-Christ. Toute la religion chrétienne, tous ses rites et toute son économie dérivent de cette source sacrée ; les fidèles, que le caractère des sacrements rend aptes à donner ou à recevoir les choses saintes, possèdent en eux quelque chose de ce sacerdoce premier et principal et c’est ainsi que tous les chrétiens peuvent dans un sens large être appelés prêtres : « regale sacerdotium – sacerdoce royal » (1 P 2, 9). Ils sont tous marqués à la ressemblance du prêtre éternel, et ils reflè­tent en quelque sorte son image et sa figure. « Character sacramentalis specialiter est character Christi, cujus sacerdotio configurantur fideles secundum sacramen­tales characteres, qui nihil aliud sunt quam quædam participationes sacerdotii Christi ab ipso Christo derivatæ– Le caractère sacramentel est spécialement carac­tère du Christ, au sacerdoce de qui les fidèles sont configurés selon les caractères sacramentels ; et ceux-ci ne sont pas autre chose que des sortes de participations au sacerdoce du Christ découlant du Christ lui-même » (III, q. 63, a. 3).

 

• L’onction de Notre-Seigneur ; participation qui nous en est donnée par le caractère de l’ordre

 

Mais c’est à proprement parler le caractère de l’ordre qui est la véritable participation au sacerdoce éternel, car c’est l’ordre seul qui établit le baptisé mé­diateur entre Dieu et les hommes, lui confère le pouvoir de donner les choses saintes, en quoi consiste principalement l’office sacerdotal : sacerdos, sacra dans. L’ordination sera donc la vraie initiation au sacerdoce de Notre‑Seigneur. Or Jésus‑Christ a été constitué prêtre par l’union hypostatique : la grâce d’union est cette onction joyeuse [3] qui a sanctifié l’humanité du Verbe ; toute l’huile de la divinité s’est répandue dans le Christ, qu’elle a pénétré et embaumé. En vertu de ce sacre, il est roi et pontife pour l’éternité, et, dès le premier instant de l’incarna­tion, il a commencé l’exercice de ce ministère dont il accomplira sur la croix le dernier acte sacrificatoire.

Puisque le caractère de l’ordination nous fait participer au sacerdoce de Jésus‑Christ, il doit nous donner aussi une participation accidentelle de l’union hypostatique. Comme la personne divine a oint l’humanité qu’elle s’est unie, ainsi le caractère, onction d’allégresse, consacre le ministre des autels ; comme les ac­tions de l’humanité sainte deviennent celles de la personne divine, ainsi les ac­tions du prêtre deviennent, en quelque manière, celles de Jésus‑Christ. C’est en effet, Jésus qui parle, qui agit, qui absout et sanctifie par notre ministère. Le prêtre vient de prononcer quelques paroles, il accomplit ce signe mystérieux qui s’appelle un sacrement : à l’instant même la vertu divine s’empare de ce rite, Jésus‑Christ se saisit de ces paroles, les transforme, les vivifie, leur donne le pou­voir qui sauve et qui guérit. La grâce sort de ce signe à flots pressés, et, en même temps que le sacrement touche l’âme, l’âme touche Dieu. Nos actions sacerdo­tales sont bien véritablement les actions du Christ, prêtre invisible, mais princi­pal ; il y a entre lui et son ministre une véritable communauté d’opérations, une ressemblance mystérieuse, mais très réelle.

 

• Le prêtre reproduit la figure du Christ

 

Le caractère sacerdotal qui nous met ainsi en contact avec le prêtre éternel nous donne, pour ainsi dire, la physionomie, les traits et la figure de Jésus : Per characterem ipsi Christo configuramur [4]. C’est ainsi que le prêtre devient, comme Jésus, médiateur entre Dieu et l’homme, car il touche à l’un et à l’autre : il touche à l’homme par sa nature et ses infirmités, mais par son caractère et sa puissance il touche à Dieu ; il fait naître Dieu sur l’autel et dans les âmes, et comme Dieu, il ressuscite les morts en donnant la grâce au tribunal de la pénitence.

Reflétant ainsi la physionomie du Christ, il est véritablement son frère ; il ne sera donc jamais complètement isolé, puisqu’il est avec Jésus. C’est là sa gloire et son bonheur. Il y a même une immense consolation à n’avoir pas d’autre ami que Jésus, à ne pas chercher « d’autre tête que la tête sanglante de notre Sauveur, pas d’autres yeux que ses yeux, pas d’autres lèvres que ses lèvres, pas d’autres épaules où nous reposer que ses épaules sillonnées par les fouets, pas d’autres mains et d’autres pieds à baiser que ses pieds et ses mains percés de clous pour notre amour, pas d’autres plaies à soigner doucement que ses plaies divines et toujours saignantes [5] ».

 

• Le caractère donne à tous les prêtres la même physionomie divine et les rend frères entre eux

 

Mais, si les prêtres sont les frères du Christ, ils seront nécessairement frères entre eux. Pour achever cette notion du sacerdoce, il nous faut le considérer en­core dans le caractère, car c’est cela qui constitue principalement l’ordre. Les théologiens distinguent dans les sacrements trois choses pleines de mystères : sa­cramentum tantum, ce qui est signe seulement, c’est-à-dire le rite extérieur qui représente la grâce, comme l’ablution dans le baptême ; res tantum, ce qui est seulement chose signifiée, c’est-à-dire la grâce elle-même ; res et sacramentum, ce qui est d’abord signifié par le rite sacramentel et qui est à son tour le signe d’un effet ultérieur. Dans l’ordre, le rite sensible est seulement signe, sacramen­tum tantum ; la grâce est seulement chose signifiée, res tantum ; mais le carac­tère est à la fois res et sacramentum : il est signifié, car les cérémonies de l’ordi­nation représentent bien le sceau intérieur dont l’âme doit être marquée ; à son tour, il est signe de la grâce, car le caractère étant une activité surnaturelle, une puissance qui demande à agir, donne droit à des grâces nombreuses pour exer­cer dignement les fonctions d’un si grand ministère. Le signe extérieur passe aus­sitôt que les paroles de la forme sont prononcées ; la grâce n’est pas de l’essence du sacrement, puisque celui-ci est valide sans elle ; le caractère demeure im­muablement et éternellement dans l’âme en laquelle il s’est imprimé. C’est donc lui qui constitue essentiellement et principalement le sacerdoce. « Illud quod est res tantum non est de essentia sacramenti ; quod est etiam sacramentum tantum transit, et sacramentum et res manere dicitur. Unde relinquitur quod character interior sit essentialiter et principaliter ipsum sacramentum ordinis – Ce qui est “la réalité seulement” n’est pas de l’essence du sacrement ; ce qui est “le sacre­ment seulement” [le signe] passe, et ce qui est “la réalité et le sacrement” est dit demeurer. D’où il s’ensuit que le caractère intérieur constitue essentiellement et principalement le sacrement de l’ordre [6] ».

Or, le caractère étant comme la figure de Jésus et se trouvant égal dans tous les prêtres, tous reproduisent également cette physionomie divine : même visage, mêmes traits surnaturels, en faut-il davantage pour être frères ?

 

• Le sacerdoce résume toutes les fraternités

 

Nous savons bien que la ressemblance de physionomie peut être quelque­fois l’effet du hasard ; mais la similitude des traits qui est gravée dans l’âme de tous les prêtres n’est pas fortuite et de pure circonstance : produite par le même principe générateur de l’ordre, elle est la marque et le fait d’une véritable pa­renté. Le sacerdoce résume, en quelque manière, les diverses fraternités dont parle saint Thomas : fraternité de nature, de patrie, de parenté et d’affection. Quatuor modis in Scripturis fratres dicuntur, scilicet natura, gente, cognatione et affectu [7]. Les prêtres n’ont pas seulement la même patrie spirituelle et les mêmes sentiments d’affection, mais une sorte de parenté naturelle. De même, en effet, que la fraternité de nature suppose une naissance commune, la fraternité du sa­cerdoce dérive d’une même source et comme d’un même acte générateur, l’ordi­nation.

La fraternité de la grâce n’est pas égale dans tous les justes ; que de variétés et de différences depuis les commencements de la charité commune jusqu’aux derniers sommets de la sainteté héroïque ! La fraternité du sang ne fait pas que tous les fils reproduisent également le même air de famille, et il arrive parfois que la ressemblance est assez lointaine même entre jumeaux. Le caractère sacerdotal n’admet ni ces variétés ni ces degrés ; la ressemblance entre les prêtres est ache­vée, c’est la fraternité parfaite, une, indivisible, comme le sacrement qui la produit.

 

• L’évêque et les prêtres

 

Le sacerdoce, il est vrai, est plus complet dans l’évêque, car c’est grâce à l’épiscopat que le caractère acquiert toute son extension, et c’est en lui que le sa­crement de l’ordre se résume et se meut tout entier. L’évêque représente plus spécialement la personne de Jésus‑Christ, gerit in Ecclesia personam Christi [8] et, comme Jésus, il est plus spécialement l’époux de l’Église : episcopus specialiter sponsus Ecclesiæ dicitur sicut et Christus [9]. Seul, il peut engendrer des semblables dans le sacerdoce ; mais son sacerdoce n’est pas d’une autre nature que le leur. Il est de la sorte le frère et le père de ses prêtres : frère, parce qu’il a le même sa­cerdoce ; père, parce qu’il leur communique cette vie.

 

Il n’y a pas seulement entre l’évêque et les prêtres une pure similitude, qui peut être extérieure et de pur accident ; mais il y a entre eux communication substantielle de même sacerdoce. Le presbytère porte le caractère de ressemblance, parce qu’il possède dans la substance un même sacerdoce avec l’évêque et qu’il est avec lui une même chose dans cette unité du sacerdoce, comme l’épiscopat est une même chose avec Jésus‑Christ, et comme Jésus‑Christ dit de lui-même : mon Père et moi nous sommes une même chose [« Ego et Pater unum sumus », Jn 10, 30].

Dans cette unité, tout semble naturellement commun entre l’évêque et les prêtres. Le prêtre comme l’évêque annonce la parole de Dieu, offre le sacrifice, ad­ministre les sacrements ; il a autorité sur le peuple fidèle : c’est bien le même sacer­doce et l’objet n’en est pas différent.

Mais le sacerdoce du prêtre, par là même qu’il n’est pas un autre sacerdoce que celui de l’évêque, est un sacerdoce communiqué qui vient de l’épiscopat, a été insti­tué et repose dans l’épiscopat et place le prêtre dans une dépendance essentielle et nécessaire de l’évêque.

Le prêtre fera donc les œuvres de l’évêque, mais il les fera comme assistant, coopérateur et organe de l’évêque ; ses mains ont été ointes comme celles de l’évêque, mais la tête de l’évêque seul a reçu d’abord l’onction : et cette onction qui, de ce chef consacré, descend jusqu’aux mains et rend les mains du prêtre semblables à celles de l’évêque, les initiant aux œuvres saintes, fait du prêtre comme son propre membre et une extension de lui-même [10].

 

C’est donc à l’évêque que le prêtre doit recourir dans son abandon, comme au consolateur qui est à la fois son frère et son père.

 

• La fraternité du sacerdoce applique tous les prêtres aux mêmes œuvres et crée dans leurs âmes les mêmes aspirations

 

Mais revenons à la fraternité des prêtres entre eux. Nous avons vu qu’elle donne à tous la même physionomie surnaturelle : ipsi Christo configuramur. Il y a plus : elle les applique aux mêmes œuvres et crée dans leurs âmes les mêmes aspirations. La communauté du sang ne fait pas cela. Pour avoir une nature semblable, tous les enfants d’une famille n’ont pas nécessairement la même voca­tion ; les goûts sont souvent très différents, comme les vues très opposées. Tous les prêtres ont le même rôle à jouer ici-bas : prier, répandre la vérité, consacrer. Chaque prêtre est le représentant de toute l’Église, l’homme universel, établissant à lui seul ce vaste courant de la prière publique qui emporte au ciel les vœux et les dons de l’humanité. Il est aussi l’homme de la vérité ; c’est de ses lèvres qu’on attend la science sacrée [11] ; c’est son regard que les peuples viennent consulter pour y lire des pensées vénérables [12]. Enfin il doit être l’homme de la sainteté, puisqu’il doit consacrer le Saint des saints, donner la pureté et la justice au monde ; c’est à lui spécialement qu’il a été dit : « Estote sancti, quia ego sanctus sum – Soyez saints, parce que moi je suis saint ! » (Lv 20, 7).

Mais son rôle principal est celui de sacrificateur. Chez tous les peuples et dans tous les cultes, le sacrifice a été regardé comme un symbole et un moyen d’unité. Ce n’est que grâce à ces sortes de signes, dit saint Augustin, que les membres d’une même religion, vraie ou fausse, peuvent communier entre eux. « In nullum nomen religionis, sive verum sive falsum, coagulari homines possunt nisi aliquo signaculorum et sacramentorum visibilium consortio colligentur – Dans aucune religion supposée, vraie ou fausse, les hommes ne peuvent se re­grouper s’ils ne sont rassemblés par quelques signes et sacrements visibles com­muns [13]. » Le seul fait de participer à un même sacrifice et de s’asseoir habituelle­ment à la même table est l’indice d’une origine commune et, partant, de parenté ; dès lors la fonction commune d’offrir tous les jours le même sacrifice doit être également le signe d’une fraternité spirituelle. Puisque les communiants du même sacrifice deviennent frères entre eux, les sacrificateurs doivent l’être à plus forte raison. Voilà pourquoi, même les sacrificateurs des fausses religions ont pu se considérer comme une sorte de caste ou de grande famille. N’y aurait-il donc pas une véritable fraternité entre les prêtres de la nouvelle loi, dont toute l’existence est consacrée à immoler de la même manière une seule et même victime ? Et pour achever cet idéal, l’Église veut qu’ils s’identifient, en quelque sorte, avec l’auguste objet de leur sacrifice : il faut que leur chair soit immolée par la chas­teté comme la chair de Jésus par le glaive de la consécration. Sur l’autel, la chair de l’Agneau divin est victime, et cependant elle est glorieuse et immortelle : de même, la virginité immole le prêtre, mais pour rendre sa chair incorruptible, ra­dieuse, et lui communiquer dès ici-bas l’immortalité de l’autre vie. Sacrificateurs et victimes comme le Christ, immaculés, vierges et incorruptibles comme lui, les vrais prêtres deviennent chaque jour plus semblables à Jésus et par là même plus frères entre eux.

Telle est la vocation, telles sont les œuvres communes à tous les prêtres. Comme citoyens et hommes politiques, ils peuvent avoir d’autres destinées et jouer des rôles très différents ; mais alors ce n’est plus le prestige mystérieux qui les accompagne, on sent bien que la majesté de Dieu ne les couvre plus, et ils ne jouissent de tous leurs privilèges surnaturels qu’en revenant à cette uniformité de vocation dont nous venons de parler.

Le caractère, commun à tous, est une activité vigoureuse qui les porte tous à agir, « secundum se consideratus, habet rationem principii – considéré en lui-même, il a raison de principe [14] » ; il dépose chez tous des énergies puissantes, qui, en se développant, engendreront chez tous les mêmes aspirations géné­reuses et divines : le zèle de l’apostolat, l’amour de l’Église, la soif du surnaturel. De la sorte, leurs âmes aussi seront véritablement sœurs, puisque les mêmes ob­jets et les mêmes saintes passions les feront tressaillir.

Voilà donc les prêtres doublement frères : parce qu’ils ont la même figure divine, parce qu’ils sont appliqués aux mêmes œuvres et ont tous les mêmes as­pirations.

 

• Comparaison entre la fraternité du sacerdoce et celle de l’état religieux

 

La fraternité de l’état religieux est sans doute admirable :  communauté des mêmes richesses spirituelles, d’une même gloire, d’une même vie et souvent des mêmes sentiments et des mêmes affections. Elle est aussi forte qu’elle est douce, elle a réalisé de telles merveilles que l’art et le cœur de l’homme ne sont jamais allés plus loin que dans la création du monastère [15]. Elle fonde comme une nature nouvelle, elle crée la ressemblance et même l’égalité entre des hommes qui vien­nent peut-être des points les plus opposés de la fortune ou de l’opinion. « Des vieillards blanchis et sereins, des hommes d’une maturité précoce, des adoles­cents en qui la pénitence et la jeunesse forment une nuance de beauté inconnue du monde, tous les temps de la vie apparaissent ensemble sous un même vête­ment [16]. » Toutefois, cette communauté de vie ne met pas dans les âmes une réa­lité intérieure et physique, une sorte de figure surnaturelle comme celle du sa­cerdoce. La physionomie commune que le caractère donne à tous les prêtres n’est pas purement morale, extérieure et passagère : c’est une réalité vivante, une faculté nouvelle, une activité intime et féconde.

La fraternité religieuse peut, à la rigueur, être plus ou moins brisée, comme les vœux sur lesquels elle repose, et, dans ce cas, si elle n’est pas entièrement dé­truite, elle est très atténuée et comme effacée. La fraternité du sacerdoce est in­destructible : la distance, la séparation ne l’atteignent pas, elle est plus forte que le temps et que la mort, car elle est forte comme l’éternité. Le sacrilège même et l’apostasie ne peuvent rien contre elle. Malgré tout, le prêtre emportera avec lui ce caractère qu’il n’a pas réussi à souiller ; malgré tout, il sera christ : il aura la physionomie de Jésus et gardera les mêmes traits que ses frères. Ce sera, il est vrai, pour son tourment ; on se le montrera comme un objet de stupeur et d’épouvante : voilà le maudit, celui qui fait honte à ses frères ! Mais il ne par­viendra jamais à effacer les traits de ce visage royal que l’ordination lui a donné, il devra conserver pour son supplice cette marque divine qui sera l’éternelle gloire de ses frères.

Ces pauvres déchus, ces infortunés apostats du sacerdoce, les bons prêtres ne les repoussent pas, ils s’attachent encore à eux comme à des frères chéris, et ils leurs adressent les touchantes paroles de saint Bernard [17] : « Pour moi, mes frères, j’ai résolu de vous aimer toujours, lors même que vous ne m’aimeriez pas. Je resterai attaché à vous quand même vous ne le voudriez pas, quand même je ne le voudrais pas. Envers ceux qui sont émus et troublés, je serai doux et pai­sible ; à l’égard de ceux qui essaient de m’irriter, je n’aurai aucun ressentiment, écartant de moi toute impression de colère. Je me laisserai vaincre par les injures et les paroles de dissension et de discorde, et je m’efforcerai de vaincre par mes soumissions et mes services. Je les rendrai, malgré eux, à ceux qui les refusent, je les multiplierai envers ceux qui n’y ont répondu que par l’ingratitude. Je serai plein d’égards envers ceux qui m’insultent et j’honorerai ceux-là mêmes qui m’outragent. »

 

• L’idéal serait de les unir toutes deux

 

Telle est cette précieuse fraternité du sacerdoce, comparable et supérieure, à certains égards, à celle de l’état religieux. L’idéal serait de les unir toutes deux. N’est-il pas désirable, en effet, que les hommes chargés de donner les choses saintes soient déjà entrés à l’école officielle de la sainteté, que les ministres de la religion soient en même temps les religieux voués par état au culte divin ? Avant d’étudier les convenances qui réclament l’union de ces deux fraternités, il nous faut d’abord dissiper certaines équivoques et comparer le sacerdoce et la vie religieuse.

 

 

Chapitre deuxième

 

Les prêtres et les religieux comparés

 

 

• Les prêtres séculiers ont-ils plus de droit que nous à se dire de l’ordre de Jésus-Christ ?

 

Bien des esprits ne soupçonnent pas et ne voudront jamais croire que le sacerdoce et la vie religieuse s’attirent par des harmonies profondes et de mysté­rieuses affinités. On a voulu y voir deux états non seulement distincts, mais opposés. Nous avons entendu des personnes, d’ailleurs bien intentionnées, nous dire, en se réclamant de graves autorités, que les prêtres sont l’ordre de saint Pierre et de Jésus‑Christ, et les religieux l’ordre d’un saint particulier, de saint Benoît, de saint Dominique, de saint François ou de saint Ignace.

Nous ne répondrons pas que ces assertions sont entièrement fausses, une simple distinction servira mieux notre cause. Il y a ici deux points de vue qu’il ne faut pas confondre : l’ordre sacerdotal est l’état ou genre de vie du prêtre. L’ordre est sans aucun doute d’institution divine, mais n’est-il pas commun aux réguliers ? Voudra-t-on soutenir qu’il doit être l’apanage des séculiers et qu’un clerc, par le fait qu’il vit dans le monde, a plus de droit à revendiquer les honneurs du sacer­doce ? Ce serait une plaisanterie, et l’on doit convenir qu’elle est de mauvaise grâce. Il est clair que, à ce premier titre, les prêtres religieux appartiennent tout aussi bien que les prêtres séculiers à l’ordre de Jésus‑Christ.

Quant à l’autre point de vue, il faudra nous prouver que l’état séculier du clergé est une institution de Notre‑Seigneur ou de saint Pierre. Cette preuve ne sera jamais essayée, on ne la promettra même pas ; et l’on devra cependant concéder que l’état religieux est de droit divin. Les règles et les formes particu­lières ont été l’affaire des hommes et des temps, mais l’état lui-même remonte à Notre‑Seigneur, et nous établirons plus loin que les apôtres ont été religieux.

Ainsi, tandis que les prêtres séculiers n’appartiennent qu’à un seul titre à cet ordre de saint Pierre dont on est si fier, nous y appartenons doublement : et à raison de notre sacerdoce, qui n’est pas moins noble que celui des autres prêtres, et à raison de notre état, qui est, comme celui de saint Pierre, d’origine évangé­lique.

On ajoute que les prêtres sont bien supérieurs aux religieux. Ici encore nous ne voulons pas répliquer par une dénégation, nous distinguerons trois choses : l’état, l’ordre, l’office ou la charge qu’on remplit dans l’Église [18].

 

• Les prêtres et les religieux comparés quant à l’état, quant à l’ordre et quant à l’office

 

Si nous considérons l’état indépendamment de la cléricature, celui des reli­gieux est plus parfait. Nous reconnaissons volontiers que tel prêtre dans le monde peut avoir plus de vertu que l’homme du cloître, déployer une plus grande charité, en faisant des efforts plus prolongés et plus méritoires, à cause des tentations et des difficultés plus nombreuses dont il a à triompher. Mais être plus parfait et vivre dans un état plus parfait sont des notions bien différentes. Ainsi que nous l’avons expliqué dans notre travail sur les vœux, l’état de perfec­tion requiert l’obligation solennelle et permanente des trois conseils. Le prêtre sé­culier n’étant pas soumis, comme le moine, à ces trois vœux, et, d’autre part, n’ayant point, comme l’évêque, une charge parfaite qui l’enchaîne pour toujours à son église et le dévoue jusqu’à la mort au soin de son troupeau, n’est pas dans l’état de perfection, mais dans celui de la sainteté commune. Quoique élevé par son sacerdoce dans un rang au-dessus du peuple, il reste dans la condition des fidèles séculiers. Il ne s’est pas engagé à tous les détachements, puisqu’il peut garder encore ses biens et surtout le grand domaine de sa volonté. A ce point de vue, il est inférieur à l’humble frère convers, qui par ses trois renoncements s’est mis à l’école officielle de la sainteté.

Pourtant, si l’état du simple religieux est plus parfait, la dignité du prêtre même séculier est incomparablement plus grande. Le caractère de l’ordre, qui est un écoulement du sacerdoce de Jésus‑Christ et une participation, quoique loin­taine, de l’union hypostatique, ne sera jamais égalé par la consécration des vœux. Les actions dont le prêtre est le ministre, comme le changement du pain et du vin au corps et au sang de Notre‑Seigneur, la rémission des péchés au tribunal de la pénitence, sont tellement sublimes que saint Thomas les estime supérieures, en un sens, à la création du ciel et de la terre [19]. Le contact perpétuel avec la per­sonne du Verbe, l’onction divine qui s’échappe de l’humanité adorable pour consacrer le prêtre, faire de lui l’instrument animé du Tout-Puissant et comme sa main et sa parole, la majesté surnaturelle qui couvre le célébrant et la vertu qui s’empare de lui au moment où il administre les sacrements : tout cela suppose ou confère une dignité suréminente que rien dans le cloître ne saurait imiter. Et, parce qu’il est revêtu de cette dignité, parce qu’il doit exercer un ministère si au­guste et si grandiose, le prêtre séculier, bien qu’il soit dans un état extérieur moins parfait, devrait avoir une sainteté intérieure plus grande que celle du reli­gieux convers. C’est pourquoi, conclut saint Thomas, le clerc revêtu des ordres sacrés, s’il fait un acte contraire à la sainteté, pèche plus gravement que le reli­gieux laïque, bien que celui-ci soit tenu à des observances régulières qui n’obli­gent pas le premier [20].

Nous venons d’examiner l’état ; si maintenant notre comparaison porte sur l’ordre, prêtres séculiers et prêtres réguliers seront et semblables et égaux, en vertu de cette indivisible unité du sacerdoce qui n’admet ni différences ni varié­tés. Ainsi, placé comme prêtre sur le même rang que ses frères du siècle, le reli­gieux leur est supérieur en raison de son état. Car le moine qui est élevé aux ordres sacrés change de condition et augmente en dignité, mais il reste toujours dans son bienheureux état de la perfection qui le met plus haut que le monde et le rend plus digne de la prêtrise. « Vivez si saintement dans le cloître, disait saint Jérôme à Rusticus, que vous méritiez d’être appelé aux honneurs de la cléri­cature. Sic vive in monasterio ut clericus esse merearis. »

Quant à l’office sacerdotal, il est certain qu’un prêtre séculier qui dirige une paroisse, administre les sacrements, consacre son existence au salut de ses frères, est relevé par là au-dessus du moine qui n’exerce point ces fonctions. Mais le re­ligieux prêtre peut avoir aussi charge d’âmes. Dégagé par ses vœux de tout ce qui entrave l’amour divin et l’amour du prochain, il n’en devient que plus apte à pratiquer cette forme exquise de la charité qui est le dévouement aux âmes. Ainsi la vie religieuse embrasse tout ce qu’il y a d’excellent dans la condition du prêtre séculier : dignité du sacerdoce, grandeur et mérites du saint ministère, et elle y ajoute l’incomparable bienfait de l’état de perfection.

 

• Supériorité de l’état religieux sur tous les offices ecclésiastiques inférieurs à l’épisco­pat ; excellence suréminente de l’épiscopat

 

Supposé qu’on ne puisse jouir de tous ces avantages à la fois, vaut-il mieux être simple prêtre religieux que prêtre à charge d’âmes sans le bénéfice de la vie religieuse ? Rappelons d’abord ce que nous avons déjà fait remarquer : le prêtre séculier, qui est aux prises avec les difficultés de chaque jour, qui s’expose pour le bien des âmes à des dangers extérieurs sans cesse renouvelés et se conserve immaculé malgré la corruption du monde, peut avoir plus de mérite que le prêtre religieux dans son cloître. Mais en soi et tout bien considéré, mieux vaut être simple prêtre religieux que prêtre à charge d’âmes sans la vie régulière. En effet, l’obligation qui naît des trois vœux est perpétuelle, irrévocable : il n’est pas de jour ni d’instant où le profès puisse se relâcher du travail de la perfection, et, du moment où il perdrait ce désir, il aurait commis un mensonge, une hypocrisie, une sorte d’apostasie. L’obligation de la charge paroissiale n’a rien de cette ri­gueur ni de cette perpétuité. Le curé sans doute est retenu à son église par cer­tains liens, mais ils peuvent être assez facilement rompus et sans l’intervention du souverain pontife. D’ailleurs, tous ces offices inférieurs à l’épiscopat sont encore imparfaits, n’étant que des charges partielles, limitées, subordonnées : les prêtres qui les exercent sont les instruments de l’évêque et n’ont qu’une portion res­treinte de son office.

L’évêque, lui, est à tous égards supérieur aux religieux. D’abord, il a une charge première et principale, car il est le ministre parfait qui n’est pas l’instru­ment d’un autre sacerdoce ; son office est plénier et universel, car il s’étend à la collation de tous les sacrements et au gouvernement de toutes les parties du diocèse.

D’autre part, l’obligation contractée au jour de la consécration épiscopale est aussi rigoureuse, aussi permanente, aussi indissoluble que celle de la profes­sion solennelle. Les observances auxquelles le moine est astreint sont bien des moyens, des secours pour arriver à la perfection, ils ne sont pas la perfection elle-même ; les actes de l’évêque, au contraire, doivent être l’exercice même de cette perfection, puisque c’est la pratique de la charité, le dévouement continuel à son troupeau, même au prix de son sang. Il n’y a donc pas d’ordre régulier qui puisse égaler la perfection de l’état épiscopal. Mais les autres offices ecclésias­tiques sont en soi inférieurs à la vie religieuse, et parce qu’ils sont partiels et se­condaires et parce qu’ils n’imposent pas une obligation perpétuelle et irrévocable.

 

• Y a-t-il plus de mérite à vivre au milieu des difficultés de la charge paroissiale que de vivre dans le cloître ?

 

A ceux qui objectent sans cesse que c’est un plus grand mérite de vivre au milieu de plus nombreuses difficultés, nous demanderons s’il ne faut pas plus de mérite et plus de courage pour fuir d’avance ces mêmes difficultés et pour aban­donner d’une manière universelle et définitive les occasions d’où elles naissent. Sans doute, pour faire son devoir jusqu’au bout malgré les dangers du monde, le prêtre séculier doit se renoncer sans cesse. Pourtant ce n’est pas le renoncement total et absolu, puisqu’il n’atteint ni les biens extérieurs ni la volonté. Le religieux, en quittant pour toujours ces dangers et ces occasions, s’est engagé à tous les re­noncements, il a dû abdiquer ses biens, sa chair et sa volonté. Le prêtre du siècle doit aussi s’offrir en sacrifice, mais la victime n’est pas immolée tout entière, il reste toujours cette chère indépendance qu’on ne voudrait perdre pour rien au monde ; par les trois vœux du cloître la victime est consumée jusqu’aux cendres. Ainsi, au point de vue des difficultés et du renoncement général, la vie du reli­gieux l’emporte autant sur celle du curé que l’holocauste parfait sur le sacrifice ordinaire. La charge paroissiale, nous l’avons dit, est très noble, très méritoire, elle est une forme exquise de la charité ; mais, comme elle n’est pas la perfection du sacrifice, elle n’est pas non plus la perfection de l’amour. La vie religieuse, nous l’avons exposé ailleurs, est la perfection de l’amour dans la perfection du sacrifice.

 

• Privilège que les saints canons accordent aux curés de quitter leur paroisse pour entrer en religion

 

Voilà pourquoi les saints canons permettent aux clercs séculiers d’entrer au couvent et enjoignent aux évêques de leur laisser sur ce point pleine et entière liberté, attendu qu’il s’agit d’un genre de vie plus parfait. « Clerici qui monacho­rum propositum appetunt, quia meliorem vitam sequi volunt, liberos eis ab epi­scopis in monasteriis oportet largiri ingressus– Aux clercs qui aspirent au genre de vie des moines, parce qu’ils veulent suivre une vie meilleure, il convient que les évêques accordent la liberté d’entrer dans les monastères. » C’est ainsi que parlait déjà le IVe concile de Tolède, en 633, et l’on sait que ce texte a passé dans le dé­cret de Gratien [21]. Benoît XIV, dans la célèbre constitution Ex quo dilectus, du 14 janvier 1747, accorde à tous les clercs, comme l’avait déjà fait Innocent IV, l’autorisation d’embrasser la vie religieuse, malgré l’opposition de l’évêque. « Quisquis igitur hoc spiritu ducitur, etiam episcopo suo contradicente, eat liber nostra auctoritate – Celui qui est donc conduit par cet esprit, même si son évêque s’y oppose, qu’il aille, libre, de par notre autorité [22]. »

 

• Objection et réponse : double principe qu’il ne faut pas oublier

 

Mais l’usage d’un tel privilège ne va-t-il pas mettre en péril les diocèses et laisser les âmes sans pasteurs ? Nous reconnaissons avec Innocent IV et Benoît XIV que, si une église devait véritablement péricliter par suite de ces dé­parts, l’évêque pourrait rappeler ses prêtres. Or, ce cas est-il réalisable et le dan­ger est-il sérieux ? L’exemple du prêtre qui abandonne son bénéfice pour les aus­térités du cloître sera-t-il assez contagieux pour dépeupler tout un diocèse ? Le redouter n’est-ce pas la prudence ridicule de celui qui refuserait d’aller puiser de l’eau de crainte que le fleuve ne vienne à tarir ? « Patet ergo quod hic timor est stultus, puta si aliquis timeret haurire aquam ne flumen deficeret – Il est donc évident que cette crainte est stupide, comme celle de l’homme qui craindrait de puiser de l’eau pour ne pas mettre le fleuve à sec [23]. »

Fort bien, dira-t-on : quand un diocèse est riche en vocations sacerdotales, qu’il donne son superflu à l’état régulier, rien de mieux ; mais, quand il est déjà pauvre et très pauvre, le premier de ses droits n’est-il pas de retenir ses prêtres et de leur défendre l’entrée en religion ?

Ceux qui parlent ainsi oublient une double question de principes. Et d’abord, qu’est-ce qui est nécessaire à l’Église universelle et aux églises particu­lières ? Le sacerdoce, qui est d’institution divine. Si donc les religieux compromet­taient le recrutement du clergé et condamnaient l’Église à se trouver sans prêtres, on aurait le droit et même le devoir de fermer la porte des couvents. Mais l’état séculier du clergé est-il nécessaire aux églises et une condition de prospérité pour un diocèse ? Est-ce que le bien d’un diocèse ne peut être procuré que par des prêtres séculiers ?

Les nombreux évêques de Hollande et des États-Unis qui ont confié aux re­ligieux tant et de si importantes paroisses ne le pensent pas.

Quoi donc ! parce que le ministère des âmes serait assuré par des prêtres entièrement détachés du monde, voués par vocation à la sainteté, le diocèse se­rait en péril ! L’état de perfection dans ceux qui s’occupent des fidèles serait un danger ! Ah ! s’écrie un pieux canoniste, si les prêtres non seulement d’un dio­cèse mais de l’univers entier étaient religieux, il ne resterait qu’à entonner un Te Deum universel d’actions de grâces !

Si l’on trouve que cette solution n’est que théorique (ce qui ne l’empêche pas d’être vraie et excellente), nous en ajouterons une autre qui s’applique à tous les pays. Le second principe qu’on oublie ici, c’est que l’état religieux est néces­saire à l’Église, attendu qu’il doit faire resplendir en elle la note de la sainteté. C’est là un bien général pour toute l’Église et qui rejaillit ensuite sur les églises particulières. Les diocèses, non seulement n’ont pas le droit d’empêcher la réali­sation de cette fin supérieure, mais ils sont tenus d’y concourir, comme la partie doit se dévouer au service du tout. Tel est cet impôt de la sainteté que chaque diocèse doit payer à l’Église universelle. Qu’il acquitte donc avec joie son tribut de vie parfaite, et en échange d’un prêtre qu’il aura donné au cloître, il recevra de Notre‑Seigneur plusieurs vocations sacerdotales : « Date et dabitur vobis – Donnez et il vous sera donné » (Lc 6, 38). Jésus‑Christ ne peut se contredire. C’est lui qui inspire cette sublime vocation ; c’est lui, d’autre part, qui est le chef et des églises et des diocèses. S’il allume dans l’un de ses prêtres la flamme de la vie régulière, c’est une preuve que la présence de ce prêtre n’est pas indispen­sable au bien du diocèse et que le ciel y pourvoira autrement. Voilà une réponse que nous pouvons appeler triomphante à des objections dictées par un manque d’esprit surnaturel. Encore une fois, Notre‑Seigneur ne peut pas se contredire : que le diocèse soit généreux envers Jésus‑Christ, et Jésus‑Christ sera généreux envers le diocèse : date et dabitur vobis. En compensation de ces sacrifices, il donnera au diocèse d’autres prêtres et surtout de bons prêtres.

Ces considérations suffisent à notre but. Nous ne venons pas ici lancer une réclame ou un plaidoyer pro domo : nous exposons des doctrines et des prin­cipes, et nous croyons le faire avec ce ton et cette forme pacifiques dont saint Thomas nous a donné l’exemple.

Nous pensons avoir dissipé quelques malentendus, et maintenant il nous sera facile de montrer comment la fraternité du sacerdoce demande à être com­plétée par celle de la vie religieuse.

 

 

Chapitre troisième

 

Les convenances qui réclament

l’union de ces deux états

 

 

• Témoignage de la Tradition depuis le pape Siricius jusqu’au pape Pie VI

 

L’Église, par la voix de ses théologiens, de ses pontifes et de ses conciles, a depuis longtemps proclamé la doctrine que nous exposons. Déjà, en 385, le pape Siricius exprimait son vif désir que les offices de la cléricature fussent exer­cés par les moines. « Monachos… clericorum officiis aggregari et optamus et vo­lumus – Nous souhaitons et voulons que les moines soient associés aux offices des clercs [24]. » Saint Grégoire le Grand, ainsi que l’atteste Egilward [25], jugeait éga­lement que les religieux, par cela même qu’ils ont tout quitté pour Dieu, et re­produisent dans leur conduite la passion et la mort de Notre‑Seigneur, n’en sont que plus dignes d’accomplir les fonctions des ordres sacrés. « Dignius liceat bap­tizare, communionem dare, pœnitentiam imponere, peccata solvere – Qu’il leur soit permis à meilleur droit de baptiser, de donner la communion, d’imposer une pénitence, d’absoudre les péchés. »

Le concile de Nîmes, sous Urbain II, en 1096, estime aussi que les moines peuvent s’acquitter du ministère sacerdotal plus dignement que les prêtres sécu­liers. « Quod monachi sacerdotali ministerio rectius fungi possint quam presbyteri sæculares – Les moines prêtres peuvent accomplir le ministère plus justement que les prêtres séculiers. »

Enfin Pie VI, dans son immortelle constitution Auctorem fidei, vient donner une dernière et définitive autorité à tous ces enseignements de la Tradition. Il condamne comme fausse, pernicieuse, injurieuse envers les saints Pères de l’Église, qui ont si merveilleusement associé les fonctions de la cléricature aux observances de la vie religieuse, la quatre-vingtième proposition du conciliabule de Pistoie. Elle soutenait que l’état régulier ou monastique est, de sa nature, in­compatible avec la charge des âmes et les devoirs de la vie pastorale, qu’il ne peut, dès lors, faire partie de la hiérarchie ecclésiastique sans nier les principes mêmes de la vie religieuse [26].

Il est, au contraire, facile de montrer que la vie régulière s’allie au sacer­doce par de nombreuses affinités, et qu’elle prépare le prêtre à tous les actes de son ministère sacré.

 

• La vie religieuse prépare au premier office du sacerdoce, qui est la prière officielle

 

Le premier office du sacerdoce est la prière officielle : c’est l’homme du sanctuaire, avons-nous dit, qui établit le courant universel et mystérieux entre la terre et le ciel.

Or, la vie du cloître dispose excellemment à cette divine fonction. Elle dé­gage, sépare l’âme d’avec le monde pour la préparer aux célestes effusions avec Dieu, elle la détache du néant de la créature pour l’élever, la river indissoluble­ment à son principe éternel. La religion est une sorte de prière continue, puisqu’elle nous tient habituellement enchaînés au Dieu pauvre, au Dieu vierge, au Dieu obéissant. Tous les actes de la vie régulière sont comme une cérémonie qui honore Dieu, car ils sont tous vivifiés et pénétrés par cette puissante vertu de religion qui a dicté les vœux. Les mains pieuses du moine vouées par la profes­sion au culte divin tiennent, pour ainsi dire, continuellement l’encensoir : le par­fum de l’oraison s’en élève à l’aurore, à midi, le soir et même la nuit, à l’heure où la débauche et l’orgie entonnent leurs derniers chants ou vomissent leurs derniers blasphèmes. La prière monastique embrasse ainsi toutes les heures de la journée, pour les féconder toutes et les bénir. Comme il semble naturel, dès lors, que ce religieux, dont toute la vie est l’oraison même en exercice, devienne l’homme of­ficiel de la prière, et que celui qui touche déjà à Dieu par son état soit chargé de porter à Dieu les vœux et les dons de l’humanité !

 

• Elle prépare au rôle de sanctificateur

 

Un autre rôle du prêtre est de sanctifier. Jésus est le Saint des saints, l’idéal immaculé de tout ce qui est vierge, pur et beau ; mais sa sainteté n’est pas stérile, elle se déverse sur l’humanité comme un réservoir toujours plein, et il devient ainsi le sanctificateur par excellence. Comme nous l’avons indiqué dans notre étude sur les vœux, il a établi dans l’Église une école officielle pour reproduire sa sainteté personnelle, c’est l’état religieux, et une autre chargée d’exercer son rôle de sanctificateur, c’est le sacerdoce. Les prêtres et toute la hiérarchie sacrée ont l’office de communiquer aux âmes les flots de la vie divine : c’est par cet inter­médiaire que la grâce et la sainteté circulent dans l’Église, comme une sève abondante et féconde qui descend et remonte tour à tour. Sanctifier de la sorte est déjà une dignité incomparable, mais l’idéal n’est pas achevé tant qu’on ne ré­unit pas la double gloire de Jésus : son rôle de sanctificateur et sa sainteté per­sonnelle ; tant qu’on n’est pas à la fois prêtre et religieux.

Les vœux sont la vraie préparation à la sainteté, car ils constituent l’état où la perfection s’enseigne, s’apprend et s’acquiert. La sainteté, en effet, consiste à se séparer de tout ce qui est terrestre et profane pour s’unir au principe de toute pureté. Or, c’est la vie religieuse qui opère ce dégagement, puisqu’elle est une séparation universelle et irrévocable.

Elle est aussi la protection de la sainteté : l’ensemble des observances du cloître est comme un réseau surnaturel et puissant qui enlace le religieux, même au milieu du monde, le préserve des dangers et de la corruption du siècle.

Bien plus, toutes les actions de la vie régulière sont comme la pratique et l’exercice de la sainteté. Le Docteur angélique compare l’âme religieuse au calice consacré. La profession marque le moine comme l’onction liturgique le calice de l’autel. En vertu de la cérémonie solennelle qui l’a destiné aux choses du culte, le calice est livré à Dieu et à la sainteté ; en vertu de la consécration des vœux, l’âme religieuse est vouée à une vie de pureté : elle ne peut plus être employée aux usages profanes, il faut que toutes ses actions, comme celles d’un calice, soient une sorte de cérémonie sacrée. Elle doit se rappeler qu’elle est en tout et partout la chose sainte du Seigneur : Sanctum Domino.

Cette âme ainsi marquée n’est-elle pas bien faite pour la suprême transfigu­ration de la cléricature ? Il semble que l’onction du sacerdoce descendra plus joyeusement et plus profondément dans une créature qui est déjà préparée par la consécration des vœux.

Comme ces deux onctions s’appellent et se complètent, pour transfigurer une âme et la pénétrer de Dieu ! L’homme qui reproduit déjà la sainteté de Jésus ne semble-t-il pas choisi pour exercer son rôle de sanctificateur ? C’est là assuré­ment un ravissant idéal d’être à la fois religieux et prêtre, voué à la sainteté pour soi et à la sanctification pour les autres.

Loin de nous l’intention de laisser croire que le sacerdoce soit incompatible avec l’état séculier, que le prêtre dans le monde ne reproduise jamais la vie par­faite de Jésus‑Christ. Les secours sacramentels qui dérivent de l’ordination, le contact continuel avec les choses saintes et surtout avec l’auteur de la sainteté, assurent au ministre des autels des grâces de choix capables de l’élever à une haute vertu, supérieure à celle du religieux laïque. Nous avons dit, avec saint Thomas, que la perfection intérieure du prêtre doit être plus grande que celle du moine convers. Mais il reste toujours vrai que, en vertu de son état, le prêtre séculier ne reproduit pas la sainteté de Notre‑Seigneur, que la vie reli­gieuse, au contraire, étant la préparation à la sainteté, rend plus digne de l’office de sanctificateur ; elle dispose davantage le prêtre à devenir plein de grâce pour lui-même et surabondant de grâce pour les autres : plenus sibi, superplenus aliis.

 

• Elle prépare au rôle de sacrificateur et de corédempteur

 

Le prêtre est sacrificateur : il immole une victime d’un mérite infini pour apaiser une vengeance infinie. Quand l’humanité ingrate crucifie de nouveau son Auteur et son Sauveur, un prêtre gravit les marches de l’autel, et quand la voix des crimes monte vers le ciel pour nous accuser, une autre voix, plus puissante que le tonnerre de Dieu, s’élève aussi, non pas pour maudire, mais pour crier : amour et pardon ! Et cette voix du sang immolé a été plus éloquente et plus forte que celle des justices, et une fois de plus le ciel s’est laissé fléchir.

La valeur du sacrifice eucharistique est sans doute indépendante des mé­rites du célébrant, mais qu’il serait beau de voir le sacrificateur immolé comme sa victime ! La chasteté, qui est imposée aux ministres sacrés, commence déjà cette immolation : elle rend le prêtre victime, vierge, radieux et immortel comme Jésus. Ce n’est pas encore l’holocauste universel ; il faut les trois vœux, avons-nous dit, pour avoir la perfection du sacrifice avec celle de l’amour. Voilà ce que fait la vie religieuse.

C’est un jour solennel et terrible que celui de la profession, un jour qui nous couronne et nous transfigure, mais de la couronne des victimes et de l’auréole du Golgotha. L’âme religieuse est devenue l’autel des holocaustes, la flamme doit y brûler sans cesse. C’est ici que se vérifieront les prescriptions de la loi : « Ignis in altari semper ardebit – Le feu brûlera toujours sur l’autel » (Lv 6, 12). Le feu a été mis à la victime au moment de la profession, les observances de chaque jour devront entretenir ce brasier dévorant, jusqu’à ce que la nature en­tière ait été consumée à petit feu, réduite en cendres. Rebelle et révoltée, elle ré­sistera longtemps, il faudra des énergies surnaturelles pour la maintenir sur le bû­cher ; mais elle devra succomber enfin sous la flamme impitoyable des trois vœux. C’est bien là le sacrifice universel ; le moine est un condamné à mort, et par lui-même : il doit mourir chaque jour à son jugement, à sa volonté propre, à ses désirs, à tout ce qu’il y a de pervers dans la nature. Immolé ainsi avec Jésus, le religieux semble tout préparé pour participer à son sacerdoce. Comme il est convenable que l’homme destiné au sacrifice soit sacrificateur, que celui qui est victime soit prêtre !

On voit par là comment il peut devenir corédempteur avec le Christ. L’office du prêtre est d’arracher les âmes à l’enfer, porter sur lui les péchés de la nation, intercéder pour le peuple coupable. Mais pour exercer une médiation véritablement efficace, il doit reproduire dans sa vie les souffrances de l’Homme-Dieu, achever en sa personne ce qui manque à la passion de Jésus, mourir comme lui : la rédemption n’est qu’à ce prix. « Sine sanguinis effusione non fit remissio – Sans effusion de sang, il n’y a pas de rémission » (He 9, 22). Les sup­plications du prêtre seront plus facilement exaucées, si, à son titre d’intercesseur officiel, il ajoute ses immolations personnelles, s’il peut dire à Dieu : « Je vous donne du mien, afin que vous me donniez du vôtre ; je vous offre l’oblation de ma vie religieuse, afin que vous m’accordiez le salut de cette âme. » Nous savons que le clergé séculier ne recule pas devant le sacrifice, que sa vie est comme tis­sée de générosité et d’immolation ; certains prêtres du monde peuvent être plus renoncés que certains prêtres du cloître ; mais il n’en est pas moins incontestable que, en soi, l’holocauste de l’état religieux prépare plus excellemment à l’office de rédempteur.

 

• Elle prépare au ministère de l’enseignement sacré et au gouvernement des âmes

 

Une autre fonction du sacerdoce est l’enseignement des choses divines, des vérités surnaturelles. Sous la loi de Moïse, le prêtre était chargé de consulter le propitiatoire pour connaître les volontés du ciel : la gloire de Jéhovah apparais­sait soudain, sa majesté couvrait le tabernacle, et c’est ainsi que la réponse de Dieu était transmise à son peuple. L’Église catholique est l’arche d’alliance, le prêtre consulte encore le propitiatoire par lequel les fidèles entrent en communi­cation avec l’invisible : la gloire du Seigneur se repose sur la tête du prêtre, et c’est par lui que l’oracle céleste se fait entendre.

Le religieux est préparé par l’ensemble de sa vie à cet auguste ministère. Son regard, qui s’est détourné du monde et de la vanité, devient plus pur et, par­tant, plus capable de lire les secrets de l’éternité. En s’interdisant toute préoccu­pation de l’argent et des affaires, le profès est plus apte à vivre en Dieu, avec Dieu, à recevoir ses lumières et à les transmettre aux âmes par la prédication ou l’enseignement sacré. Enseigner, c’est communiquer aux autres le trop-plein de la contemplation : contemplata aliis tradere [27]. Cette œuvre convient donc spéciale­ment au prêtre religieux pour lequel l’exercice de la contemplation doit être plus fréquent et dès lors plus facile.

Comme l’athlète se sent plus à l’aise pour courir, après s’être débarrassé de tout ce qui aurait pu entraver sa marche, ainsi le moine, en se dépouillant, par ses vœux, de tout ce qui gêne l’esprit dans son vol, se trouve plus libre pour étudier, parcourir les vastes et sereines régions de la vérité. C’est la comparaison dont se sert saint Thomas pour montrer que la vie religieuse dispose admirable­ment à l’un des principaux offices du ministère sacerdotal, qui est l’enseignement et la prédication [28].

Il en est de même de la charge des âmes. Parce qu’on est dans l’état de perfection, on n’en est que plus digne de faire l’œuvre des parfaits. Or, le soin des âmes est de sa nature l’œuvre des parfaits car il suppose l’exercice continuel de cette divine charité en laquelle consiste la perfection. Aussi bien Notre‑Seigneur, à mesure qu’il obtient de saint Pierre la triple et solennelle pro­messe d’un amour inviolable, lui dit : « Pais mes agneaux,… pais mes brebis… » (Jn 21, 15-18), comme pour lui faire comprendre que le meilleur gage et la meil­leure pratique de l’amour doit être le dévouement aux intérêts des âmes. Par conséquent les religieux, hommes de la perfection et consacrés d’avance au ser­vice de la charité, sont excellemment préparés pour accomplir cette œuvre ex­quise des parfaits qui est le ministère sacré. Le cœur qui a su immoler toutes les concupiscences et toutes les affections de la chair et du sang, renoncer à tous les calculs de l’égoïsme et à toutes les intrigues de l’ambition, aura pour les âmes les trésors inépuisables d’une tendresse que rien n’a souillée. Si un homme trouve en lui assez d’énergie pour se vaincre d’une manière irrévocable et universelle, il sera assez généreux pour se dévouer au troupeau de Jésus‑Christ, et lui donner, au besoin, le témoignage du sang.

A défaut de ce gage suprême, les fidèles attendent et peuvent exiger de leurs pasteurs au moins ces deux choses : l’exemple et la doctrine. L’enseignement : mais nous venons de le montrer, il est plus facile au religieux pour lequel la contemplation et l’étude sont un devoir d’état ; l’exemple : il est naturel au religieux de le donner, puisqu’il est à l’école officielle de la sainteté.

On le voit, il n’est aucun office du ministère sacré auquel l’état régulier ne puisse servir de préparation. Cela se comprend aisément. Les prêtres sont les co­adjuteurs de l’évêque, et les fonctions de leur ordre une participation de la charge épiscopale. Il est dès lors naturel que le sacerdoce soit conféré à ceux dont la vie se rapproche davantage de celle de l’évêque, et qu’il devienne ainsi le digne couronnement de la vie religieuse qui, sans atteindre les sommets de la perfection épiscopale, l’imite et la touche même d’assez près, comme la fin du premier touche le commencement du second.

 

• Le bienfait social qui provient de l’union du sacerdoce avec la vie religieuse

 

Si ces belles doctrines étaient comprises et pratiquées, l’état sacerdotal se­rait plus heureux et plus fécond. Nous avons montré ailleurs comment la vie reli­gieuse développe, utilise, multiplie les talents et les facultés naturelles et arrive par là à des succès éclatants. Que serait-ce donc si elle pouvait mobiliser à la fois toutes les forces de la nature et toutes les énergies de la grâce, tous les dévoue­ments du religieux et tous les pouvoirs du prêtre ! Il y aurait là, sans aucun doute, une puissante fécondité pour le saint ministère et en même temps une consolation et une force pour le prêtre de savoir qu’il n’est pas isolé, qu’il a par­tout des frères pour le soutenir, l’encourager et combattre avec lui le bon combat. Ce serait aussi un bienfait pour l’Église et pour la société. Le sacerdoce est par lui-même une véritable puissance sociale. Le prêtre est un homme public ; sa prière, son sacrifice, son rôle d’intercesseur et de sanctificateur ont toujours une valeur officielle qui doit servir les intérêts supérieurs de l’humanité. Grâce à son prestige surnaturel et à l’autorité divine de son enseignement, il peut exercer sur les foules cette influence profonde et durable que le parti du désordre a toujours redoutée. Il devient de la sorte un agent tout-puissant pour promouvoir la pros­périté spirituelle et temporelle des nations.

D’autre part, l’état religieux est aussi un bienfait social, et nous avons ex­posé ailleurs le double genre de services que les vœux rendent à la patrie.

Même séparés l’un de l’autre, le sacerdoce et la vie religieuse sont déjà une puissance considérable au point de vue social : comme leur vertu serait multi­pliée s’ils pouvaient s’unir, s’ils groupaient toutes leurs ressources et toutes leurs forces dans un vigoureux et indissoluble faisceau !

 

• Réfutation des idées jansénistes sur l’état régulier

 

Ce rôle bienfaisant n’a pas été compris par certains écrivains gallicans ou jansénistes qui ont pensé que la vie religieuse était incompatible avec le saint mi­nistère ; que c’était plutôt un état de pénitence, et que les moines, au lieu de s’occuper de la direction des âmes et d’un office public ou social, ne devraient songer qu’à pleurer leurs péchés.

Que la vocation du cloître soit une excellente école de pénitence et un moyen d’expier ses fautes, rien de plus certain, puisqu’elle est l’holocauste par­fait, le sacrifice universel. Mais prétendre que ce soit là la fin première et princi­pale de l’état monastique, c’est une grave illusion que tout catholique doit réprouver. La raison d’être de la vie religieuse, nous l’avons abondamment dé­montré ailleurs, est de réaliser l’idéal de la charité, de constituer l’état de la per­fection et de reproduire la sainteté personnelle de Jésus‑Christ. Mais tout cela re­quiert des âmes de choix, des âmes éprises d’idéal, pures et immaculées comme celle de Notre‑Seigneur. Il est clair dès lors que la vie religieuse est faite avant tout pour les âmes innocentes. Jésus‑Christ aime bien mieux être honoré par la pureté inviolée des vierges que par les larmes tardives des pénitents, et, en insti­tuant l’état religieux pour être la reproduction de sa sainteté, il pensait tout spé­cialement aux âmes pures, sans exclure cependant les âmes pécheresses et repenties.

La conception janséniste une fois écartée, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher le moine de jouer un rôle public et social. Et d’ailleurs, pourquoi les hommes qui honorent Dieu dans le cloître par la mortification et la prière ne pourraient-ils pas le louer aussi devant l’Église et devant le monde par leurs bonnes œuvres, et par cette œuvre exquise entre toutes qui est le ministère des âmes ? Pourquoi ceux qui reproduisent déjà le Christ dans leur vie ne le produi­raient-ils pas au dehors par la vertu du sacerdoce ?

On objecte que l’office du prêtre demande une connaissance pratique et une longue expérience que l’homme du cloître ne saurait acquérir. Et pourquoi donc l’exercice des vertus monastiques nous rendrait-il incapables de cette connaissance ? Parce qu’on est plus renoncé, parce qu’on a une charité plus large et plus parfaite, on deviendrait impuissant à acquérir l’expérience des âmes ! Il est inutile d’insister ; mais il fallait bien dénoncer cette fausse conception et si­gnaler en passant le bienfait social qui provient de l’union du sacerdoce avec la vie religieuse.

Cette admirable harmonie entre ces deux états n’est pas un pur idéal abs­trait ; de nobles âmes en ont été séduites à toutes les époques de l’histoire et se sont efforcées de le réaliser. C’est le dernier point qu’il nous reste à éclaircir.

 

 

Chapitre quatrième

 

Comment la fraternité du sacerdoce

et celle de l’état religieux ont été unies ensemble

dans toute l’histoire de l’Église

 

 

• Jésus-Christ prêtre et religieux

 

Notre‑Seigneur Jésus‑Christ, en même temps qu’il est le prêtre parfait, l’évêque de nos âmes (1 P 2, 25), le pontife de l’éternité, est aussi le religieux par excellence du Père céleste. Ce n’est pas qu’il ait fait des vœux proprement dits. Quelques auteurs, comme Suarez [29], Sylvius [30], Corneille de la Pierre [31], l’ont bien prétendu, mais les raisons de saint Thomas semblent prouver le contraire. Jésus‑Christ étant Dieu véritable et homme parfait a toujours eu sa volonté hu­maine immuablement affermie dans le bien ; jouissant de la vision béatifique dès le premier instant de sa vie temporelle, il ne pouvait en tant qu’homme s’éloigner de Dieu ni de la vertu. Dès lors les vœux devenaient pour lui superflus ou im­possibles [32].

Mais il a eu d’une manière suréminente ce qui fait le fond de la vie reli­gieuse et il a pratiqué d’une façon supérieure tout ce qu’il y a d’excellent dans les trois vœux. En vertu de l’union hypostatique, il est le grand consacré ; par la transcendance même de son être et son genre de vie, il est séparé de tout ce qui n’est pas saint [33], de tout ce qui n’est pas Dieu ou ne se rapporte pas à Dieu. Il est en tout et partout l’homme attaché à Dieu, se mettant dans une dépendance ab­solue à l’égard de son Père ; il se fait en tout son homme lige, c’est-à-dire son re­ligieux. Il veut naître, vivre et mourir dans la pauvreté. La chasteté sera aussi la couronne de ce Christ vierge, fils d’une mère vierge, époux d’une Église vierge. L’obéissance l’a fait venir en ce monde, l’obéissance le fera mourir sur la croix [34]. Le voilà donc prêtre parfait, religieux parfait, la merveille de la terre et du ciel.

 

• Comment l’état religieux a pu exister dès l’origine de l’Église

 

Mais il a voulu être encore prêtre et religieux dans la personne de ses membres, se survivre ici-bas dans une double institution qui est inséparable de son Église, le sacerdoce et l’état de perfection. Tous les deux ont commencé en même temps, quoique les origines de la vie religieuse soient moins connues. Il est clair qu’il n’y eut pas, dès le début, de règle ni de formule précise, et qu’il ne faut pas s’attendre à trouver déjà le cérémonial moderne de nos touchantes prises d’habit. Les écrivains hostiles qui reculent l’apparition du monachisme jusqu’au IIIe ou IVe siècle ne prouvent rien, en réalité, contre l’institution évangélique et divine de la vie religieuse. Qu’il n’y ait pas eu, à l’origine, un état monastique avec ces formes déterminées que nous trouvons plus tard chez les ascètes de la Thébaïde, qu’il n’ait pas existé tout d’abord d’ordre religieux proprement dit, nous l’accordons volontiers ; mais cela prouve-t-il que l’état religieux, considéré dans son essence, n’était pas déjà pratiqué ? Ne confondons pas l’état religieux lui-même avec l’ordre religieux, qui est simplement une forme accidentelle de la vie régulière. Remarquons aussi qu’il n’était pas besoin d’une formule canonique, que la profession tacite, qu’un engagement général à pratiquer les conseils évan­géliques, suffisait pour faire de vrais religieux [35].

Ces quelques observations suffisent à renverser certaines théories pénible­ment construites, et elles nous permettent d’adhérer, sans crainte et sans réserve, à la doctrine catholique et traditionnelle touchant l’institution divine et du sacer­doce et de la vie religieuse.

 

• Les apôtres furent les premiers prêtres et les premiers religieux

 

Il est donc certain que, après Notre‑Seigneur, les apôtres furent les pre­miers prêtres et les premiers religieux. Les témoignages des Pères à ce sujet sont innombrables. « Les apôtres ont commencé ce que les moines font de nos jours », dit saint Jean Chrysostome [36]. « L’Église primitive, ajoute saint Jérôme, a été ce que les moines essaient encore de réaliser [37]. » Saint Épiphane dit de même : « Après les apôtres, combien d’âmes ont mené dans le monde la vie monastique [38]. » Le texte de Cassien est célèbre : « La discipline cénobitique a commencé avec la prédication des apôtres [39]. » Le Docteur angélique n’est pas moins précis : « Les apôtres, dit-il, ont voué les choses qui appartiennent à l’état de perfection ; lorsque, ayant tout quitté, ils ont suivi Jésus‑Christ [40]. »

Dans la suite, l’évêque et son presbyterium réalisent pleinement l’idéal de cette double fraternité. Sans former un corps distinct, sans avoir des liens très étroits, pas d’autres peut-être que celui du gouvernement ecclésiastique, les prêtres constituent une sorte de collège religieux, sous la direction de l’évêque ; et l’on sait que l’institution des curés n’est pas antérieure au IVe siècle [41].

 

• La cléricature et la vie régulière dans les églises d’Orient, d’Afrique, des Gaules, et particulièrement dans les églises celtiques : les Pères de l’Église prêtres et religieux

 

Les saints des âges suivants s’efforcèrent de ressusciter l’état primitif. Le champion de la foi, le magnanime Athanase, introduisit à Alexandrie les institu­tions monastiques, et fit régner dans son Église la cléricature et la vie religieuse. On sait que saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Jean Chrysostome ont porté cette double couronne des prêtres et des religieux. En Occident, saint Eusèbe établit ce genre de vie dans son clergé de Verceil [42]. Les clercs et les prêtres de plusieurs cathédrales des Gaules étaient religieux.

Saint Martin, devenu évêque, ne quitta ni son habit de moine ni son monas­tère de Marmoutiers : c’était un pieux et touchant spectacle de le voir, les jours de fête, se rendre de sa pauvre cellule à sa cathédrale de Tours. Nos grands évêques qui, à l’origine, ont édifié la France comme les abeilles bâtissent leur ruche, étaient des moines, et le monastère de Lérins, illustré particulièrement par saint Hilaire et saint Césaire, fut longtemps appelé la pépinière des évêques.

L’Église d’Afrique, sous saint Cyprien d’abord et plus tard grâce à la règle de saint Augustin, réalisa aussi l’idéal de la fraternité du sacerdoce avec celle de l’état religieux. Augustin voulut rétablir le genre de vie du collège apostolique ; la prose qu’on lisait autrefois à la messe du saint Docteur rappelait « qu’il avait réglé la vie des clercs conformément aux institutions des apôtres. Les clercs ne possé­daient rien en propre, mais ils vivaient ensemble et toutes choses leur étaient communes ». Voici ces strophes pittoresques :

 

Clericalis vitæ formam

Conquadravit juxta normam

Cœtus apostolici.

Sui quippe nil habebant

Tamquam suum, sed vivebant

In communi clerici [43].

 

Fait digne de remarque, aussi bien que les Pères de l’Église grecque, Athanase, Basile, Grégoire et Chrysostome, les quatre grands Docteurs de l’Église latine ont été prêtres et religieux. La qualité de moine n’a jamais été contestée à saint Jérôme. Avant saint Augustin, Ambroise avait déjà, sous la direction de Simplicien, uni en sa personne la vie religieuse avec les fonctions cléricales et épiscopales, ainsi que le remarque Baronius [44].

Saint Grégoire le Grand professait la vie cénobitique dans ce monastère de Saint‑André qu’il avait établi à Rome en sa propre maison. Devenu pape malgré ses répugnances et une lutte désespérée, il demeura toujours fidèle à ses devoirs monastiques.

Il faut, sans doute, reconnaître que, à certaines époques, la majeure partie des moines étaient de simples laïcs et que les supérieurs eux-mêmes n’étaient pas toujours dans les ordres sacrés [45] ; mais il y a eu à tous les âges des clercs reli­gieux. Les églises celtiques, particulièrement, n’avaient point, aux VIe et VIIe siècles, de clergé séculier. Les évêques et les clercs se recrutaient unique­ment parmi les moines. Durant toute une période du Moyen Age, les religieux et, en particulier, les bénédictins, furent attachés au service de nombreuses cathé­drales en Allemagne et en Angleterre [46].

 

• Les ordres apostoliques du Moyen Age

 

Avec les grands ordres apostoliques du XIIIe siècle commence un nouveau genre de vie religieuse. Ces prédicateurs de l’Évangile ne sont plus attachés à un monastère ni à une église déterminée, ils deviennent les anges de l’Église univer­selle, et, comme les apôtres, ils ont le monde entier pour théâtre de leur minis­tère. Le côté original de l’institution de saint Dominique fut d’unir aux obser­vances monastiques l’apostolat universel. Ce dernier point de vue de son œuvre a été plus ou moins imité par les ordres et les congrégations d’origine plus ré­cente qui ont pour objet les missions, l’enseignement, le ministère sacré sous ses formes diverses.

 

• L’union du sacerdoce et de la vie religieuse a contribué à l’éclosion des sciences sacrées

 

L’union du sacerdoce et de la vie religieuse a puissamment contribué à l’éclosion et au développement des sciences sacrées. Initiés comme prêtres du Dieu invisible qui leur a conféré une onction éternelle, dégagés, par leurs trois vœux, des préoccupations de ce monde, ayant déjà un avant-goût des choses célestes, les théologiens du cloître ont pu approfondir tous les secrets de la Révélation, toute l’économie de l’ordre surnaturel. Ce sont eux principalement, on le reconnaîtra sans peine, qui ont fondé la science du dogme, celle de la mo­rale et celle de la mystique divine, en sorte que l’histoire de ces grandes doc­trines est devenue, pour ainsi dire, leur propre histoire. Comme les Pères de l’Église, nos illustres docteurs catholiques, depuis saint Pierre Damien, saint Bernard, saint Thomas, saint Bonaventure, jusqu’à saint Alphonse de Liguori, ont été prêtres et religieux.

 

• Les prêtres religieux et la charge paroissiale

 

Là, pourtant, ne s’est pas arrêtée la fécondité de l’Église. Il y a eu d’autres prêtres religieux dont le but spécial a été la charge paroissiale. Nous avons vu comment, à l’origine, le presbyterium figurait cette institution, comment le service des églises à Alexandrie, à Carthage, à Verceil, dans les Gaules, était assuré par des clercs réguliers.

Plus tard, quand s’annoncent les désordres et les scandales de la barbarie, saint Chrodegand leur oppose la force du sacerdoce unie à celle de l’état reli­gieux. « Chrodegand, dit Paul Diacre, institua la vie commune au sein de son clergé ; il transforma son chapitre en un cloître, donna une règle à ses clercs, leur apprit comme il fallait servir le Seigneur dans la milice angélique et, se dégageant des soucis temporels, vaquer uniquement aux offices divins [47]. » Le concile natio­nal d’Aix-la-Chapelle, en 816, rendit cette règle obligatoire dans tous les diocèses, et, portée dans toutes les villes épiscopales, elle y assura la réforme ecclésias­tique.

Le Moyen Age et les temps modernes ont vu se former diverses congréga­tions de chanoines réguliers qui ont associé les observances de la vie commune aux obligations du ministère paroissial, et auxquels Dieu donna des saints remar­quables, comme Pierre Fourrier et tant d’autres. A toutes les époques, de grandes âmes ont eu souci de rétablir cette double et précieuse fraternité dont nous par­lons. Saint Charles Borromée essaya de l’introduire chez les chanoines de sa ca­thédrale ; il ne put y réussir, mais pour exécuter, en partie au moins, son dessein, il fonda les Oblats, ou clercs voués à la vie commune. C’était aussi l’intention de saint Gaétan de faire pénétrer la vie religieuse et apostolique dans les rangs du clergé, quoiqu’il ait abouti à la fondation d’une congrégation particulière.

 

• Application à notre époque : témoignages de l’abbé Darras et de Pie IX

 

La tradition doctrinale et pratique de l’Église sur ce point a donc toujours été constante, et l’on peut espérer qu’elle ne sera jamais entièrement interrompue.

 

Notre époque, dit l’abbé Darras, a sans nul doute plus besoin que celle de Chrodegand de cet enseignement pratique. Tant que le clergé séculier, éparpillé, pour ainsi dire, dans un émiettement qui isole chaque membre et livre le corps en­tier à toutes les calomnies, ne comprendra pas la nécessité de se grouper par cha­pitres, par paroisses, dans la vie commune là où elle est possible, et, en cas d’isole­ment, sous une même règle partout observée, il continuera sans fruits des labeurs fort méritoires devant Dieu, mais stériles devant les hommes [48]

 

Et ailleurs :

 

Basile et Grégoire de Nazianze avaient été moines, comme Jérôme, comme Épiphane, comme saint Martin de Tours, comme Sulpice Sévère, comme Jean Chrysostome. Qu’on veuille bien y réfléchir sérieusement. Il est impossible que ce soit là une coïncidence fortuite. La discipline religieuse est éminemment favorable à la culture intellectuelle.

« Sans doute, à lui seul, l’élément monastique ne saurait créer le génie là où l’étoffe manque. Mais, à égalité de dispositions naturelles entre deux enfants, il est certain que l’éducation religieuse donnera infailliblement la supériorité à celui qui, outre l’éducation purement classique, aura reçu la discipline chrétienne. C’est qu’en effet, l’homme vaut plus par le cœur que par l’intelligence. Voilà pourquoi les mo­nastères ont fait tant de si grands hommes [49].

 

Pie IX, avec plus d’autorité, exprimait les mêmes désirs dans un Bref du 17 mars 1866 :

 

Nous voyons que les anciennes lois de l’Église, non seulement approuvaient, mais ordonnaient que les prêtres, les diacres et les sous-diacres vécussent ensemble, mettant en commun tout ce qui leur venait du ministère des églises ; et il leur était recommandé de tendre de toutes leurs forces à reproduire la vie apostolique, qui est la vie commune. Nous ne pouvons donc que louer et recommander tous ceux qui s’unissent pour mener ce genre de vie ecclésiastique.

 

Il n’est sans doute pas possible, à l’heure actuelle, que tous les prêtres s’unissent par les liens de l’état religieux ou d’une règle commune ; mais n’y a-t-il pas d’autres moyens de s’entraider et de rester frères dans la pratique de la vie ? Dans chaque diocèse, ne pourrait-il pas y avoir des associations volontaires, qui seraient une source de force et de consolation ? Les jeunes prêtres qui vont sortir du séminaire ne pourraient-ils pas, avant de se séparer, former, avec l’approba­tion et la bénédiction de leur évêque, une sorte de « syndicat » (employons ce mot, puisqu’il est à l’ordre du jour), pour se prêter secours au point de vue spiri­tuel et temporel et se défendre mutuellement contre leurs adversaires et calom­niateurs de toute sorte ? Il ne nous appartient pas de donner des conseils ni de formuler des programmes, mais il est permis de souhaiter, et nous souhaitons ar­demment, que cette douce fraternité du sacerdoce soit mieux comprise et de­vienne chaque jour plus étroite, à mesure que les attaques de la libre-pensée de­viennent plus impudentes et plus féroces. L’enfer a mobilisé contre nous toutes ses forces. Satan a aussi ses prêtres, ses missionnaires, ses apôtres, et nous les rencontrons sur tous les chemins ; il a ses sanctuaires et ses temples qui se dres­sent dans toutes nos cités. Mais devons-nous trembler ? Est-ce que la fraternité du désordre peut égaler la fraternité du bien ? Est-ce que toutes ces loges de l’infa­mie peuvent prévaloir contre nos cathédrales et même contre la plus humble des chapelles élevées à Marie ? Est-ce que la franc-maçonnerie peut se comparer au sacerdoce béni du Dieu tout-puissant ? Les prêtres de Jésus‑Christ sont le nombre : qu’ils soient l’union, ils deviendront la force et feront frémir l’ennemi. Unis tous entre eux, unis avec le Prêtre éternel, ils pourront dire avec lui la pa­role triomphante : Nous avons vaincu le monde ! « Ego vici mundum » (Jn 16, 33).

 

• Conclusion

 

Nous venons d’exposer à grands traits les fondements théologiques de cette auguste fraternité, et nous en avons vu la réalisation perpétuelle et constante à travers toutes les époques de l’histoire de l’Église. La conclusion qui se dégage de ces considérations est de nature à encourager et à consoler les humbles prêtres qui se croient seuls contre leurs innombrables adversaires. Ce que nous avons dit aussi de l’union étroite et si naturelle du sacerdoce et de la vie monastique suffi­rait à réfuter les étranges rêveries des sectaires qui veulent provoquer un odieux antagonisme entre le clergé et les religieux. Mais les liens qui sont là subsisteront malgré tout, ils sont trop forts et trop divins pour être brisés par les menaces ou les manœuvres de la franc-maçonnerie. Il n’y a pas deux sacerdoces : prêtres sé­culiers et prêtres réguliers ont le même caractère, la même physionomie divine, les mêmes traits de famille. Frères par l’ordination, ils resteront frères dans la pra­tique de la vie et dans les luttes de chaque jour : ils marcheront la main dans la main, n’ayant qu’un cœur et qu’une âme, ne formant qu’un seul corps, qu’une seule armée pour courir sus à l’ennemi [50]. Ils constitueront dans notre chère patrie un clergé indivisible comme le caractère de l’ordre, ce beau clergé de France qui a fait l’admiration de l’univers et qui écrira encore dans les annales de l’Église et dans celles de l’humanité, des pages brillantes et glorieuses comme celles du passé.

En face des luttes nouvelles qui se préparent, ils seront tous là, séculiers et réguliers, debout et serrés les uns près des autres ; et, guidés par les évêques, pères de leur sacerdoce, ils iront défendre encore la France, l’Église et la civilisa­tion. « Frater qui adjuvatur a fratre quasi civitas firma – Le frère aidé par son frère est comme une ville forte » (Pr 18, 19 selon la Vulgate).

 

 

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[1] — Les Vœux de religion contre les attaques actuelles ; voir Le Sel de la terre 41, p. 112 sq.

[2] — « Qu’ils soient un, qu’ils soient consommés dans l’unité… »

[3] — « Unxit te Deus, Deus tuus, oleo lætitiæ præ consortibus tuis – Dieu, votre Dieu, vous a oint de l’huile d’allégresse, de préférence à vos compagnons » (Ps 44, 8).

[4] — Summ. Theol. supplem., q. 40, a. 5, ad 2.

[5] — Lettre de Lacordaire à Montalembert.

[6] — Supplem., q. 34, a. 2, ad 1. Le texte de saint Thomas semble toutefois légèrement différent : Illud quod est res tantum non est de essentia sacramenti ; quod est etiam sacramentum tantum transit, et sacramentum [et non pas sacramentum et res] manere dicitur… Ce qui est “la réalité seulement” n’est pas de l’essence du sacrement ; ce qui est “le sacrement seulement” [le signe] passe, et on dit que le sacrement demeure. D’où il s’ensuit que c’est le caractère intérieur qui constitue essentiellement et principalement le sacrement de l’ordre. » (NDLR.)

[7] — III, q. 28, a. 3, ad 5.

[8] — Voir III, q. 82, a. 1, ad 4 ; q. 83, a. 5, ad 6.

[9] — Supplem., q. 40, a. 4, ad 3.

[10] — Dom A. Gréa, De L’Église et de sa divine constitution, p. 291-292.

[11] — Ml 2, 7 : « Labia sacerdotis custodient scientiam, et legem requirent ex ore ejus, quia angelus Domini exercituum est – Car les lèvres du prêtre gardent la science, et de sa bouche on demande l’enseignement, parce qu’il est l’ange du Dieu des armées. »

[12] — Père Lacordaire, vingt-deuxième conférence.

[13]Const. Faust., lib. 19, cap. 11.

[14] — III, q. 63, a. 2, ad 4.

[15] — Père Lacordaire, Vie de saint Dominique, chap. 8.

[16] — Id., ibid.

[17] — « Ego autem, fratres, quidquid faciatis, decrevi semper diligere vos, etiam non dilectus… Adhærebo vobis etsi nolitis ; adhærebo etsi nolim ipse. Cum turbatis ero pacificus ; conturbantibus dabo locum iræ. Vincar jurgiis, vincam obsequiis. Invitis præstabo, ingratis adjiciam ; honorabo contemmentes me… » Saint Bernard, epist. 252.

[18] — Voir II-II, q. 184, a. 8 et opuscule De perfectione vitæ spiritualis, chap. 22 et sq.

[19] — Voir III, q. 75, a. 8 ad 3, et I-II, q. 113, a. 9.

[20] — II-II, q. 184, a. 8.

[21]Caus. 19, can. Clerici.

[22] — Ce privilège s’étend aussi aux congrégations modernes, comme il ressort d’une réponse de la s. congrégation des Évêques et Réguliers à la Société des Prêtres de la Miséricorde, le 22 septembre 1830, où il est dit : « Et reformentur preces, ita ut intelligatur salva constitutio Benedicti XIV : Ex quo dilectus. »

[23] — II-II, q. 189, a. 7, ad 2.

[24]Epist. ad Himerium Tarraconensem.

[25] In vita S. Burchardi.

[26] — « Regula prima, quæ statuit universe et indiscriminatim statum regularem aut monasticum natura sua componi non posse cum animarum cura cumque vitæ pastoralis muneribus, nec ideo in partem venire posse ecclesiasticæ hierarchiæ, quin ex adverso pugnet cum ipsius vitæ monasticæ principiis – falsa, perniciosa, in sanctissimos Ecclesiæ Patres et Præsules, qui regularis vitæ instituta cum clericalis ordinis muneribus consociarunt, injuriosa… La première règle qui établit de façon générale et sans distinction : “L’état régulier ou monastique de par sa nature ne peut pas entrer en composition avec le soin des âmes et avec les tâches de la vie pastorale, et ne peut donc pas avoir part à la hiérarchie ecclésiastique sans être en conflit avec les principes de la vie monastique elle-même”, est fausse, pernicieuse, fait injure aux saints Pères et chefs de l’Église qui ont associé les instituts de la vie religieuse aux tâches de l’ordre clérical, contraire à l’usage pieux, ancien, approuvé de l’Église ainsi qu’aux ordonnances des souverains pontifes… » (DS 2680).

[27] — II-II, q. 188, a. 6.

[28] — « Ridiculum est dicere quod ex hoc aliquis a doctrina repellatur, per quod magis quietus ad vacandum studio et doctrinæ redditur, sicut ridiculum esset quod a currendo impediretur qui impedientia cursum reliquit. Sed religiosi per triplex votum reliquerunt illa quibus animus maxime inquietatur, ut ex prædictis patet. Ergo eis maxime docere et studere competit – Il est ridicule de dire que quelqu’un ne doit pas se livrer à l’étude de la science, par cela que le repos auquel il se livre le rend plus apte à y vaquer ; comme il serait ridicule de dire de celui qui a brisé les obstacles qui l’empêchait de courir, qu’il ne peut pas le faire. Or les religieux, par leur triple vœu, ont renoncé à tout ce qui inquiète l’esprit, comme le prouve ce qui a été dit précédemment. C’est donc à eux qu’il convient surtout et d’étudier et d’enseigner. » Contra Impugnantes Dei cultum et religionem, pars II, cap. II (Vrin reprise, Opuscules théologiques 5, p. 536). Voir aussi II-II, q. 188, a. 5.

[29]In III, q. 40, a. 3, sect. 2.

[30]In II-II, q. 88, a. 4.

[31]Comment. in Act. Apost., cap. 5.

[32] — Voir II-II, q. 88, a. 4, ad 3 : « Le Christ étant ce qu’il est n’avait pas à faire de vœux. Parce qu’il était Dieu. Et aussi parce que, comme homme, il avait la volonté fixée dans le bien, lui qui possédait la vision de Dieu. […] »

[33] — « Segregatus a peccatoribus et excelsior cœlis factus – séparé des pécheurs et élevé plus haut que les cieux » He 7, 26.

[34] — « Factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis – Rendu obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix » Ph 2, 8 – Sur quoi, saint Bernard s’écrie : « Perdidit vitam ne perderet obedientiam – Il a perdu la vie pour ne pas perdre l’obéissance. »

[35] — Les Bollandistes ont longuement traité cette question (Examen libri Mariani Verhoeven).

[36] — « Ab apostolis impleta sunt quæ nunc a monachis implentur », Homil. 69 in Matthæum.

[37] — « Apparet talem primum Christo credentium fuisse Ecclesiam, quales nunc monachi esse nituntur et cupiunt », De Viris illustribus, cap. 11.

[38] — « Post ipsos apostolos quot millia in mundo solitarium vitam agentes », Hæres. 58.

[39] — « Cœnobitarum disciplina a tempore prædicationis apostolicæ sumpsit exordium », Coll. 18, cap. 5.

[40] — « Apostoli intelliguntur vovisse pertinentia ad perfectionis statum quando Christum relictis omnibus sunt secuti », II-II, q. 88, a. 4, ad 3.

[41] — On a depuis longtemps réfuté les étranges prétentions du parochisme. La Faculté de Paris, en 1772, censurait la proposition suivante : « Venerandum quidem parochorum ordinem esse de jure divino, et a Deo immediate institutum – Il faut tenir en honneur que l’ordre des curés est de droit divin et a été institué directement par Dieu. » Gerson avait émis une opinion semblable : « Status curatorum succedit statui septuaginta duorum discipulorum Christi quoad legem novam, et figuratus est in antiqua lege per levitas : ac proinde status curatorum est de institutione Christi et Apostolorum suorum a principio fundationis Ecclesiæ – Le statut des curés succède au statut des 72 disciples de la loi nouvelle et est figuré dans la loi ancienne par les lévites : par conséquent, l’état de curé a été institué par le Christ et ses apôtres au principe de la fondation de l’Église. » (Gerson, De Statu curatorum, consider. 1.)

[42] — Voir Epist. 82 de saint Ambroise ad Vercel.

[43] — Nous lisons également à la troisième antienne des Laudes : « Factus ergo presbyter monasterium clericorum mox instituit, et cœpit vivere secundum regulam sub sanctis apostolis constitutam – Devenu prêtre il institua bientôt un monastère de clercs et commença à vivre selon une règle composée sous les saints apôtres. » — Il dit lui-même : « Sic et clericus duas res professus est, et sanctitatem et clericatum… Ergo professus est sanctitatem, professus est et communiter vivendi societatem – Ainsi le clerc professe deux choses, et la sainteté et la cléricature… Il professe donc la sainteté et il professe la société de vie commune. » (Serm. 335.)

[44]Annal., ad ann. 374.

[45] — Dom Besse, Le Monachisme africain, p. 12.

[46] — Id., ibid., p. 15.

[47]Hist. Episc. Melens.

[48]Histoire de l’Église, t. XVII, p. 357.

[49] — Id., t. XI, p. 287.

[50] — En 1846, le P. Lacordaire passa par Dijon, et, au grand séminaire, devant les élèves réunis, il prononça une magnifique allocution sur le sacerdoce catholique. On y remarque ce passage : « Les missionnaires séculiers ne peuvent se multiplier, car ils n’ont pas de centre, pas d’organisation. Il faut donc rétablir des corps apostoliques. Ils ont commencé à paraître sur le sol français, grâce à la protection des évêques et au concours du clergé. Ce rétablissement des corps apostoliques, si nécessaire, si indispensable, vous pouvez, messieurs, y contribuer chacun pour beaucoup. Oui, vous pouvez beaucoup pour cette œuvre, non par votre argent, car vous n’en avez pas, mais par votre parole, par votre  bienveillance, par votre amour. Je ne vous demande pas un sou de votre poche, mais je vous invite à m’offrir le sou de votre cœur. Les prêtres doivent soutenir les ordres religieux. L’idée de la concurrence dans le ministère ne peut pas être admise. La moisson est si grande qu’il y a de l’ouvrage pour tous les ouvriers. Chaque prêtre se fait sa paroisse, son troupeau ; si nous vous ramenons quelques brebis, c’est pour augmenter votre troupeau », Histoire de la littérature française, par Fréd. Godefroy, XIXe siècle, Prosateurs, t. I, p. 163.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 42

p. 174-203

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