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Saint Pie X et le cardinal Pie

 

 

 

par l’abbé Nicolas Pinaud

 

 

 

Cet article est repris du bulletin Le Donjon (Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X du pays Basque, du Béarn, des Landes, de la Bigorre et de la Gascogne – numéro 45, mai 2000). Il a été revu et complété par l’auteur.

Le Sel de la terre.

 

*

  

 

 

Le maître et le disciple

 

LE 18 MAI 2000, nous fêtions le 120e anniversaire de la mort d’un grand dévot de la Vierge Marie. Il avait résumé son amour pour la Vierge dans sa devise épiscopale : « Tuus sum ego » et sur son blason figurait la Vierge de Chartres. Il fut un grand serviteur de l’Église et de la France du XIXe siècle. A l’occasion du couronnement de la statue de Notre‑Dame de Lourdes, le 3 juillet 1876, c’est lui qui prononça l’homélie devant le délégué du pape Pie IX.

Vous l’avez reconnu, il s’agit de l’illustre évêque de Poitiers : le cardinal Louis‑Edouard Pie [1]. Mort, on peut affirmer pourtant qu’il parlera encore – defunctus adhuc loquitur – et par la bouche d’un pape… le pape saint Pie X [2].

Nous savons, en effet, que Mgr Sarto se familiarisa avec notre langue en li­sant les œuvres du cardinal Pie. Est-ce bien tout ce qu’il y puisa ? L’article qui suit voudrait nous aider à y répondre.

Saint Pie X n’a jamais caché son admiration pour le cardinal Pie, qui fut probablement le plus grand évêque français du siècle dernier. L’influence post­hume qu’il aura sur saint Pie X augmente encore l’autorité de son enseignement. Le 1er mars 1912, Pie X gratifia la cathédrale de Poitiers du titre de basilique mi­neure ; ce témoignage volontaire ouvrait le fond de son âme, remarque justement le chanoine Etienne Catta dans son livre La Doctrine politique et sociale du car­dinal Pie [3]. C’était, de sa part, un hommage au saint docteur Hilaire, « l’intrépide défenseur de la divinité du Christ contre les ariens, mais à côté de lui, continuait saint Pie X, il est doux de rappeler Louis-Édouard Pie, cardinal de la sainte Église romaine, qui, second Hilaire, alter Hilarius, vengea par son éloquence victo­rieuse l’intégrité de la foi contre les modernes ariens [4] ».

Le chanoine Vigué rapporte dans l’introduction de ses Pages choisies du cardinal Pie [5], qu’un jour un prêtre du diocèse de Poitiers eut l’honneur d’être reçu dans le cabinet du souverain pontife : « Oh ! le diocèse du cardinal Pie ! dit le Saint-Père en levant les mains, dès qu’il eut entendu le nom de Poitiers. J’ai là tout proche les œuvres de votre cardinal, et voilà bien des années que je ne passe guère de jour sans en lire quelques pages. » Ce disant, il prenait l’un des volumes et le mettait aux mains de ses visiteurs. Ceux‑ci purent constater, à la modicité de la reliure, qu’elle avait dû appartenir au curé de Salzano ou au direc­teur spirituel du séminaire de Trévise longtemps avant de pénétrer au Vatican.

« Dès que je puis dérober quelques instants, avouera Pie X à une autre oc­casion, je lis quelque chose de votre grand cardinal, le cardinal Pie, c’est mon maître [6]. »

Cette collection des œuvres du cardinal Pie que lisait saint Pie X est conservée à la bibliothèque vaticane. L’édition italienne de L’Osservatore Romano du 2 et 3 avril 1973 en publia la photographie. Nous n’y voyons, sans surprise, que neuf des dix volumes que comporte la collection complète des œuvres épis­copales. Pie X n’eut sans doute pas connaissance du dernier volume, publié après les neuf premiers. Ce détail éclairera la suite.

Saint Pie X était donc imprégné de l’œuvre de l’évêque de Poitiers et, plu­sieurs fois, dans ses actes pontificaux, le pape le citera sans jamais le nommer. Les quatre exemples suivants s’efforcent de le prouver :

I.– La fameuse « prophétie » concernant l’avenir de la France.

II.– Les premières pages de sa première encyclique : « E Supremi Apostolatus ».

III.– La prière de saint Pie X à l’Immaculée Conception.

IV.– Deux derniers cas comme on pourrait en citer beaucoup…

 


Armes de Mgr Pie.


A propos de la « prophétie sur la France »

 

Cette « prophétie » de saint Pie X a été très souvent publiée : vous pouvez la lire dans le Bulletin diocésain de Bayonne du 1er décembre 1918, pages 597-598 ; le numéro 28 d’Itinéraires la publiait, page 42 ; dans cette même revue, le père Calmel, dans son article « Brumes du révélationisme » la cite également (numéro 181, page 182) ; le père Rifan l’a rappelée dans son sermon lors de la journée des « BBR 1998 » ; François‑Marie Algoud la cite également dans l’an­nexe XVII, page 480, de son livre Histoire de la volonté de perversion de l’intelli­gence et des mœurs ; et le XVe centenaire du baptême de Clovis, en 1996, a donné une nouvelle occasion à bon nombre de revues – tel le numéro 17 du Sel de la terre, pages 86-87 – de réimprimer cette « prophétie » que saint Pie X pro­nonça le 29 novembre 1911, au cours de l’allocution Vi Ringrazio, qui répondait au discours du cardinal Falconio, après l’imposition de la barrette aux nouveaux cardinaux, parmi lesquels trois Français qui honoreront le combat antimoder­niste : les cardinaux de Cabrières, Dubillard et Billot. – Ce dernier d’ailleurs, à la demande de Pie XI, rendra la pourpre en raison du soutien qu’il apportait ouver­tement à l’Action Française. Il ne se cachait pas, en effet, d’apprécier la pensée de Charles Maurras, dont il avait fait plusieurs citations – péché impardon­nable ! – dans le deuxième tome de son traité de théologie sur l’Église.

Les propos de saint Pie X n’étaient pas le fait d’une improvisation, ils avaient été rédigés à l’avance par le pape. Le cardinal Merry del Val en témoigna à l’évêque de Laval lors d’une audience ; ce dernier s’en fit l’écho dans sa Semaine Religieuse, le 29 juillet 1917.

Ces propos n’étaient pas, en effet, le fruit d’une improvisation : la lettre, si­non l’esprit, en avaient été tirés des œuvres du cardinal Pie et certains citent à l’appui, en référence, l’homélie du cardinal pour la prise de possession de son titre presbytéral de Sainte-Marie de la Victoire, à Rome, le 28 septembre 1879 – homélie imprimée dans le dernier volume de ses œuvres épiscopales [7] (tome X), aux pages 63-64. Or ceci me paraît impossible, puisque saint Pie X ne semble pas avoir possédé ce volume !

 

Quelle explication ?

 

Cette pensée du cardinal Pie, qui devint « prophétie » dans la bouche de saint Pie X, n’a pas été éphémère, mais, au contraire, elle fut présente à la pensée de l’abbé, puis de l’évêque et enfin du cardinal, c’est-à-dire tout au long de sa vie. J’en veux pour preuve le fait que nous la trouvons en conclusion du sermon « sur le devoir qu’avait la société tout entière de retourner à Dieu », qu’il pro­nonça le 1er mars 1846 dans la cathédrale de Chartres ; il y était vicaire depuis sept ans à peine. Ce sermon est publié dans les Œuvres sacerdotales [8], t. II, page 333. Mais saint Pie X n’eut vraisemblablement pas connaissance de ces œuvres de l’abbé Pie.

Cependant, nous retrouvons ce texte une nouvelle fois, en conclusion de l’éloge funèbre du général de la Moricière, prononcé dans la cathédrale de Poitiers le 5 décembre 1865 et publié au t. I, pages 506-507, des œuvres épisco­pales (Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers). C’est là probablement que saint Pie X puisa son « inspiration prophétique » !

Avant de procéder à la comparaison des textes, je vous cite une apprécia­tion de Dom Besse tirée de sa courte biographie du cardinal Pie [9] : « Celui qui li­rait avec une intelligence soutenue ses œuvres pastorales se formerait une syn­thèse philosophique et théologique d’une appréciable valeur. Les hommes, les prêtres ou laïques, qui désirent avoir la clef des événements dont ils sont à l’heure présente, les témoins attristés, n’ont qu’à les lire et les relire encore. Que de pages semblent écrites depuis quelques jours seulement, tant leur vérité saisit ! Il en est qui mériteraient d’être reproduites et mises à la portée des multitudes. »

Et maintenant, voici d’abord les deux textes prononcés à trente-trois années de distance et dont saint Pie X n’eut sans doute pas connaissance ; ensuite le texte que connut le pape et, en regard, sa « prophétie » ; puis les principaux pas­sages de sa première encyclique avec, en regard, des passages de la première lettre pastorale du cardinal Pie qui semble bien en être l’origine ; enfin la prière à la Vierge Immaculée de saint Pie X et sa « source », suivie de deux derniers exemples.

 

Les deux textes de Mgr Pie

vraisemblablement inconnus de saint Pie X

 

— Le premier texte, de l’abbé Pie, du 1er mars 1846 [10] :

— Le troisième texte, de Mgr Pie, du 28 septembre 1879 [11] :

 

 

Courage, c’est ainsi que tu reviendras à ton Dieu ; tout à coup, l’esprit d’en haut s’emparera de tes multitudes, le nombre de mes prêtres ne suffira pas à ce mouvement de retour, et ils m’apporteront tes enfants à pleins bras : « Et afferent filios tuos in ulnis. »

 

 

Et quant à toi, ô notre France, toi que les papes ont nommée le royaume de Marie, impossible que tu ne reviennes à ta vocation première. Nous l’avons affirmé dès les premiers jours de la crise, et nous le répétons avec plus d’assurance encore.

De précieux instincts qui se dérobent encore à toi, mais qui ne sont qu’endormis, se réveilleront dans ton sein.

Et tandis que, le cœur encore plein de rage et la bouche frémissante de menaces peut-être, tu sembleras entrer dans la route de Damas, dans la voie de la persécution, tout à coup une force secrète te renversera. Qui êtes-vous ? me demanderas-tu. Je suis ce Jésus que tu persécutes. O France, il est dur pour toi de regimber contre l’aiguillon ; faire la guerre à Dieu est contre ta nature. Relève-toi, race prédestinée, vase d’élection, et va, comme par le passé, porter mon nom à tous les peuples et à tous les rois de la terre

De précieux instincts, qui se dérobent à toi pour un temps, mais qui ne sont qu’endormis, se réveilleront dans ton sein.

Et tandis que, comme Paul respirant encore les menaces et le carnage sur le chemin de Damas, tu sembleras lancée dans la voie de l’impiété et de la violence, tout à coup une force secrète te renversera, une lumière subite t’enveloppera et une voix se fera entendre. « Qui êtes-vous ? » t’écrieras-tu : « Quis es, Domine ? — Je suis Jésus que tu poursuis, que tu persécutes : Ego sum Jesus quem tu persequeris. » O France, il est dur pour toi de regimber contre l’aiguillon : « durum est tibi contra stimulum calcitrare. » Faire la guerre à Dieu n’est pas de ta nature. Relève-toi, fille aînée de mon Église, race prédestinée, vase d’élection, et va, comme par le passé, porter mon nom devant tous les peuples et les rois de la terre.




 

 

Comparaison des textes

 

— I —

 

La « prophétie » sur la France

 

Cette « prophétie » de saint Pie X, le cardinal Pie l’avait formulée le 5 décembre 1864 pour la seconde fois : c’est manifestement ce texte dont s’inspira le pape.

 

Cardinal Pie

 

— Le deuxième texte de Mgr Pie, du 5 décembre 1864 [12] :

Saint Pie X

 

— Allocution « Vi Ringrazio » du 29 novembre 1911 [13] :

 

[…] Dieu tient dans ses mains les cœurs et les peuples aussi bien que les cœurs des hommes. Courage, ô France : c’est ainsi que tu reviendras à la vocation première. De précieux instincts, qui se dérobent encore à toi, mais qui ne sont qu’endormis, se réveilleront dans ton sein.

 

[…] Que vous dirai-je maintenant à vous, chers fils de France, qui gémissez sous le poids de la persécution ? Le peuple qui a fait alliance avec Dieu aux fonts baptismaux de Reims se repentira et retournera à sa première vocation. […] Les fautes ne resteront pas impunies, mais elle ne périra jamais, la fille de tant de mérites, de tant de soupirs et tant de larmes. […]

Et tandis que, comme Saul respirant encore les menaces et le carnage sur la route de Damas, tu sembleras lancée peut-être dans la voie de l’impiété et de la violence, tout à coup une force secrète te renversera, une lumière subite t’enveloppera, et une voix se fera entendre : « Qui êtes-vous », t’écrieras-tu : « Quis es, Domine ? — Je suis Jésus que tu poursuis, que tu persécutes : Ego sum Jesus quem tu persequeris. » O France, il est dur pour toi de regimber contre l’aiguillon. Faire la guerre à Dieu n’est pas dans ta nature. Relève-toi, race prédestinée, vase d’élection, et va, comme par le passé, porter mon nom à tous les peuples et à tous les rois de la terre.

Un jour viendra, et nous espérons qu’il n’est pas très éloigné, où la France, comme Saul sur le chemin de Damas, sera enveloppée de lumière céleste et entendra une voix qui lui répétera : « Ma fille, pourquoi me persécutes-tu ? » Et sur sa réponse : « Qui es-tu Seigneur ? » La voix répliquera : « Je suis Jésus, que tu persécutes. Il t’est dur de regimber contre l’aiguillon, parce que, dans ton obstination, tu te ruines toi-même. » Et elle, tremblante et étonnée, dira : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » Et lui : « Lève-toi, lave-toi des souillures qui t’ont défigurée, réveille dans ton sein les sentiments assoupis et le pacte de notre alliance, et va, fille aînée de l’Église, nation prédestinée, vase d’élection, va porter, comme par le passé, mon nom devant tous les peuples et devant les rois de la terre. »

 

 

— II —

 

La première encyclique de saint Pie X

et la première Lettre pastorale de Mgr Pie

 

Cardinal Pie

 

— La première Lettre pastorale, du 25 novembre 1849 [14] :

Saint Pie X

 

— La première encyclique : E Supremi Apostolatus, du 4 octobre 1903 [15] :

 

[…] Ce n’est point à nous qu’il ap­partient de dire avec combien d’insis­tances et de larmes nous avons demandé que ce calice passât loin de nous… ; mais en nous soumettant à une volonté plus forte que la nôtre, nous avons ac­cepté une lourde tâche, une œuvre de courage et de sacrifice. Car nous ne sommes pas assez étranger à l’observa­tion des choses pour nous arrêter à quelques surfaces qui peuvent encore éblouir, nous ne saurions méconnaître que la société humaine est en proie à un mal plus intime, plus profond, plus dé­vorant qu’il n’est pas possible de le dire.

 

[…] Il est inutile de vous rappeler avec quelles larmes et quelles ardentes prières nous nous sommes efforcé de détourner de nous la charge si lourde du pontificat su­prême. […] Pleinement conscient de notre faiblesse, nous redoutions d’assumer une œuvre hérissée de tant de difficultés, et qui pourtant n’admet pas de délais.

La logique des passions, longtemps suspendue, retardée dans sa marche, a produit enfin les conclusions inévitables des principes qu’avaient posés les siècles précédents. Nous vivons dans la fatale période des conséquences, des consé­quences extrêmes. Chaque jour les der­nières espérances s’évanouissent ; les ter­ribles problèmes, un instant écartés, re­viennent se poser en face ; toute solu­tion humaine est désormais impossible. Il ne reste qu’une alternative : se sou­mettre à Dieu, ou périr. […]

[…] Nous éprouvions une sorte de ter­reur à considérer les conditions funestes de l’humanité présente. Peut-on ignorer la ma­ladie si profonde et si grave qui travaille, en ce moment bien plus que par le passé, la so­ciété humaine, et qui, s’aggravant de jour en jour et la rongeant jusqu’aux moelles, l’en­traîne à sa ruine ? Cette maladie, vous la connaissez, c’est à l’égard de Dieu, l’aban­don et l’apostasie ; et rien sans nul doute qui mène plus sûrement à la ruine, selon cette parole du prophète : « Voici que ceux qui s’éloignent de vous périront. » […]

Si donc vous me demandez qui nous sommes, à quel parti nous appartenons, nous vous répondrons sans hésiter. Nous sommes, nous serons parmi vous l’homme de Dieu ; nous appartenons, nous appartiendrons toujours au parti de Dieu ; nous emploierons tous nos ef­forts, nous consacrerons toute notre vie au service de la cause divine. Et si nous devions apporter avec nous un mot d’ordre, ce serait celui-ci : « Instaurare omnia in Christo – Restaurer toutes choses en Jésus‑Christ » (Ep 1, 10).

Nous affirmons en toute vérité que nous en voulons être et que, avec le secours divin, nous ne serons rien autre, au milieu des so­ciétés humaines, que le ministre du Dieu qui nous a revêtu de son autorité. Ses inté­rêts sont nos intérêts ; leur consacrer nos forces et notre vie, telle est notre résolution inébranlable. C’est pourquoi, si l’on nous demande une devise traduisant le fond même de notre âme, nous ne donnerons que celle-ci : Restaurer toutes choses dans le Christ.

[…] Ce qui caractérise essentielle­ment l’époque moderne, c’est que, par une division et une opposition plus tranchées qu’à d’autres époques, le monde a été séparé en deux partis : le parti de Dieu, et le parti de l’homme, ou si vous voulez, du génie orgueilleux qui l’inspire. Jamais la lutte n’avait été plus avouée, plus directe, entre l’homme et Dieu ; jamais aucune génération n’avait rompu plus absolument tout pacte avec le ciel ; jamais aucune société n’avait adressé plus résolument à Dieu cette audacieuse parole : « Va-t-en » ; jamais l’homme n’avait fait plus inso­lemment le dieu sur la terre. Déjà il se croyait vainqueur. (…) Le vieux rêve de l’orgueil humain allait donc devenir une réalité : l’homme allait être à lui-même son dieu.

[…] En face de la guerre impie qui a été soulevée et qui va se poursuivant presque partout contre Dieu. De nos jours, il n’est que trop vrai, « les nations ont frémi et les peuples ont médité des projets insensés » contre leur créateur, et presque commun est devenu ce cri de ses ennemis : « Retirez-vous de nous ». De là, en la plupart, un rejet total de tout respect de Dieu. De là, des habi­tudes de vie, tant privée que publique, où nul compte n’est tenu de sa souveraineté. Bien plus, il n’est effort ni artifice que l’on ne mette en œuvre pour abolir entièrement son souvenir et jusqu’à sa notion.

 

On put croire que le fils de perdition, annoncé par saint Paul, avait apparu sur la terre ; ou, du moins, tous les éléments qu’il doit rassembler n’attendaient plus

Qui pèse ces choses a droit de craindre qu’une telle perversion des esprits ne soit le commencement des maux annoncés pour la fin des temps et comme leur prise de

que d’être réunis en une seule personni­fication pour constituer cet Antéchrist signalé par les Écritures. Voué à l’oppo­sition la plus constante, adversaire de toute croyance, de toute affirmation quelconque, l’homme avait également renversé tout ce qui porte le caractère vrai ou faux de la divinité… Et si l’idée d’un dieu restait encore, c’est que l’homme, s’étant substitué à son auteur, avait fait de l’univers un temple dont il se présentait lui-même comme le dieu.

contact avec la terre, et que véritablement, le fils de perdition dont parle l’apôtre (2 Th 2, 2) n’ait déjà fait son avènement parmi nous. Si grande est l’audace et si grande la rage avec lesquelles on se rue par­tout à l’attaque de la religion, on bat en brèche les dogmes de la foi, on tend d’un ef­fort obstiné à anéantir tout rapport de l’homme avec la divinité ! En revanche, et c’est là, au dire du même apôtre, le carac­tère propre de l’Antéchrist, l’homme, avec une témérité sans nom, a usurpé la place du créateur en s’élevant au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu. C’est à tel point que, impuissant à éteindre complètement en soi la notion de Dieu, il secoue cependant le joug de sa majesté et se dédie à lui-même le monde visible en guise de temple, où il pré­tend recevoir les adorations de ses sem­blables. « Il siège dans le temple de Dieu, où il se montre comme s’il était Dieu lui-même. »

La lutte était inégale, et nous savions de quels côtés resteraient et la victoire et la défaite. Plus l’homme semblait triompher, plus nous augurions pour lui une ruine prochaine, et, pour parler comme les livres saints, une de ces catas­trophes dont les éclats laissent un long retentissement dans les oreilles de tous ceux qui entendent.

 

Quelle sera l’issue de ce combat livré à Dieu par de faibles mortels, nul esprit sensé ne le peut mettre en doute. Il est loisible as­surément à l’homme qui veut abuser de sa liberté de violer les droits et l’autorité su­prême du Créateur, mais au Créateur reste toujours la victoire. Et ce n’est pas encore assez dire : la ruine plane de plus près sur l’homme justement quand il se dresse plus audacieux dans l’espoir du triomphe…

Nous avions appris de l’histoire que Dieu dissimule longtemps, qu’il semble parfois céder à ses ennemis, mais que ces défaites apparentes et momentanées ne sont que d’habiles et savantes retraites de la Providence, après lesquelles elle reprend position et porte ses coups déci­sifs. Plus d’une fois il nous sembla que les esprits célestes, fatigués des longs succès de la rébellion triomphante, em­pruntaient le langage des prophètes et qu’ils disaient : « Levez-vous, ô Dieu, et qu’il ne soit pas donné à l’homme de prévaloir. »

[…] Mais cette confiance ne nous dis­pense pas, pour ce qui dépend de nous, de hâter l’œuvre divine, non seulement par une prière persévérante : « Levez-vous, Seigneur, et ne permettez pas que l’homme se prévale de sa force », mais encore en revendi­quant pour Dieu la plénitude de son do­maine sur les hommes et sur toute créa­ture…

[…] C’est pourquoi, nonobstant tout ce grand travail de reconstruction sociale entrepris par tant d’architectes à la fois, nous subirons malgré nous les

[…] Il en est, et en grand nombre, nous ne l’ignorons pas, qui, poussés par l’amour de la paix, c’est-à-dire de la tranquillité de l’ordre, s’associent et se groupent pour

conséquences des fautes de nos pères, tant que nous n’aurons pas rebâti, au sein de la société, le temple renversé. Rien ne sera fait, tant que Dieu ne sera pas replacé au-dessus de toutes les choses humaines, tant que son droit ne sera pas solennellement reconnu, et res­pecté d’une façon sérieuse et pratique. On parle d’un grand parti de l’ordre et de la conciliation. Un seul parti pourra sauver le monde, le parti de Dieu. Il n’y a de salut que là : abjurer nos rêves d’in­dépendance à l’égard de l’être-souverain, et nous soumettre à lui ; …Qu’on ne s’y méprenne pas : la question qui s’agite, et qui agite le monde, n’est pas de l’homme à l’homme ; elle est de l’homme à Dieu. […] Si nous devions apporter avec nous un mot d’ordre, ce serait de « restaurer toutes choses en Jésus‑Christ ». Jésus‑Christ ! Ah ! Nous éprouvons une émotion profonde en prononçant pour la première fois parmi vous ce nom sacré, ce nom sauveur que nous vous répéterons si souvent. « Car personne ne peut poser un autre fonde­ment, si ce n’est celui qui a été posé par la main de Dieu, et qui est le Christ Jésus. »

former ce qu’ils appellent le parti de l’ordre. Hélas ! Vaines espérances, peines perdues ! De partis d’ordres capables de rétablir la tranquillité au milieu de la perturbation des choses, il n’y en a qu’un : le parti de Dieu. C’est donc celui-là qu’il nous faut promou­voir, c’est à lui qu’il nous faut amener le plus d’adhérents possibles, pour peu que nous ayons à cœur la sécurité publique.

Toutefois, ce retour des nations au res­pect de la majesté et de la souveraineté di­vines, quelques efforts que nous fassions d’ailleurs pour la réaliser, n’adviendra que par Jésus‑Christ. L’Apôtre, en effet, nous avertit que personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui a été posé et qui est le Christ Jésus (1 Co 3, 11).

 

[…] D’où il suit que tout restaurer dans le Christ et ramener les hommes à l’obéissance divine sont une seule et même chose. Et c’est pourquoi le but vers lequel doivent converger tous nos efforts, c’est de ramener le genre humain à l’empire du Christ. Cela fait, l’homme se trouvera, par là même, ra­mené à Dieu.

[…] Le Dieu dont nous serons parmi vous le ministre, l’ambassadeur, n’est point ce Dieu vague et complaisant dont le matérialisme effrayé invoque aujourd’hui l’autorité tutélaire, pour défendre ses jouissances et ses idoles contre les nouveaux envahisseurs, bien résolu à ne lui payer ensuite aucun tribu, et surtout à ne lui faire, pour sa part aucun sacrifice. Notre Dieu est ce­lui qui a donné sa loi aux hommes, qui est descendu sur la terre et qui a parlé en la personne de Jésus‑Christ, son Fils et son envoyé. En dehors de Jésus‑Christ, nous ne connaissons point de Messie, de Révélateur, de Sauveur.

Non pas, voulons-nous dire, un Dieu inerte et insoucieux des choses humaines, comme les matérialistes l’ont forgé dans leurs folles rêveries, mais un Dieu vivant et vrai, en trois personnes dans l’unité de na­ture, auteur du monde, étendant à toute chose son infinie Providence, enfin législa­teur très juste qui punit les coupables et as­sure aux vertus leur récompense.

Or, où est la voie qui nous donne accès auprès de Jésus‑Christ ? Elle est sous nos yeux : c’est l’Église, saint Jean Chysostome nous le dit avec raison : l’Église est ton es­pérance, l’Église est ton salut, l’Église est ton refuge.

 

Et Dieu, et Jésus‑Christ ne se trou­vent pour nous que dans l’Église : qui­conque n’écoute pas l’Église, est à nos yeux pire que l’infidèle.

C’est pour cela que le Christ l’a établie après l’avoir acquise au prix de son sang, pour cela qu’il lui a confié sa doctrine et les préceptes de sa loi, lui prodiguant en même temps les trésors de la grâce divine pour la sanctification et le salut des hommes.

Donc, replacer toutes choses sous le légitime empire de Dieu, de Jésus‑Christ et de l’Église ; combattre partout cette substitution sacrilège de l’homme à Dieu, qui est le crime capital des temps mo­dernes ; résoudre une seconde fois par les préceptes ou les conseils de l’Évangile, et par les institutions de l’Église, tous les problèmes que l’Évangile et l’Église avaient déjà résolus : éducation, famille, propriété, pouvoir ; rétablir l’équilibre chrétien entre les diverses conditions de la société ; pacifier la terre et peupler le ciel : telle est notre mission…

 

 

 

 

 


[…] Il s’agit de ramener les sociétés hu­maines, égarées loin de la sagesse du Christ, à l’obéissance de l’Église ; l’Église, à son tour, les soumettra au Christ, et le Christ à Dieu…

Toutefois, pour que le résultat réponde à nos yeux, il faut, par tous les moyens et au prix de tous les efforts, déraciner entière­ment cette monstrueuse et détestable ini­quité propre au temps où nous vivons et par laquelle l’homme se substitue à Dieu ; rétablir dans leur ancienne dignité les lois très saintes et les conseils de l’Évangile ; proclamer hau­tement les vérités enseignées par l’Église sur la sainteté du mariage, sur l’éducation de l’enfance, sur la possession et l’usage des biens temporels, sur les devoirs de ceux qui administrent la chose publique ; rétablir en­fin le juste équilibre entre les diverses classes de la société selon les lois et les institutions chrétiennes.


 

 

— III —

 

La prière de saint Pie X pour la neuvaine

à l’Immaculée Conception

 

Cardinal Pie [16]

Saint Pie X 

 

O Vierge sans tache, vous avez plu au Seigneur, et vous n’avez été sa Mère, que parce que vous avez été immaculée en toutes choses, immaculée dans votre chair comme dans votre âme, dans votre foi comme dans votre charité.

Enfin le grand blasphémateur, le grand maudisseur, c’est ce serpent, contre lequel a été prononcée la première des malédictions. Et vous, ô Marie conçue sans péché, vous êtes cette femme promise qui a écrasé la tête du serpent : du serpent, je le sais, et cela a été prédit, qui ne cesse point de tendre des pièges à votre talon, et qui poursuit tou-

 

 

Vierge très sainte, qui avez plu au Seigneur et êtes devenue sa Mère, Vierge Immaculée dans votre corps, dans votre âme, dans votre foi, et dans votre amour, de grâce, regardez avec bienveillance les malheureux qui implorent votre puissante protection.

 

Le serpent infernal, contre lequel fut jetée la première malédiction, continue, hélas ! à combattre et à tenter les pauvres fils d’Ève.

jours ses inimitiés contre votre race. Mais tandis que cette tête qui se redresse sous votre pied victorieux, fait entendre à travers les siècles le sifflement de ses malédictions et de ses blasphèmes, vous, ô Vierge, ô Mère, ô reine, vous faites monter vers le trône céleste l’accent de votre toute-puis­sante supplication… Ô Marie Immaculée, nous mettons tous aujourd’hui notre prière dans la vôtre… Et l’Église et Rome, et la France chrétienne chanteront encore une fois l’hymne de la délivrance, de la victoire et de la paix.

 

Ainsi soit-il.

Ô Vous, notre Mère bénie, notre reine et notre avocate, vous qui avez écrasé la tête de l’ennemi dès le premier instant de votre conception, accueillez nos prières, et, nous vous en conjurons, unis en un seul cœur, présentez-les de­vant le trône de Dieu, afin que nous ne nous laissions jamais prendre aux em­bûches qui nous sont tendues, mais que nous arrivions tous au port du salut, et qu’au milieu de tant de périls, l’Église et la société chrétienne chantent encore une fois l’hymne de la délivrance, de la victoire et de la paix.

Ainsi soit-il.

 

 

— IV —

 

Deux derniers exemples

 

Cardinal Pie

 

— Homélie prononcée à l’occasion du XVe anniversaire de sa consécration épiscopale, le 25 novembre 1864 [17] :

Saint Pie X

 

— Lettre « Il Gravore Dolore » à l’occasion de l’imposition de la barrette aux nouveaux cardinaux, le 27 mai 1914 [18] :

 

Entendez cette maxime, ô vous, chrétiens téméraires, qui adoptez si promptement les idées et le langage de votre temps, vous qui parlez de concilier la foi, de concilier l’Église, avec l’esprit moderne, avec le droit nouveau. Et vous qui acceptez avec tant de confiance les visées les plus hasardeuses de ce que notre siècle appelle si orgueilleusement la science, voyez à quel point vous vous éloignez du pro­gramme tracé par le grand apôtre : Devitans profanas vocum novitates, et oppositiones falsi nominis scientiae. Mais prenez garde. A ces témérités, on ne tarde pas à être conduit plus loin qu’on ne pense. En se plaçant sur cette pente des nouveautés profanes, en obéissant à ces courants de la prétendue science, plusieurs sont déchus de la foi.

 

Nous sommes, hélas ! en un temps où l’on accueille et adopte avec grande facilité certaines idées de conci­liation de la foi avec l’esprit moderne, idées qui conduisent beaucoup plus loin qu’on ne pense, non pas seulement à l’affaiblissement, mais à la perte totale de la foi. On ne s’étonne plus d’en­tendre des personnes qui se délectent des mots très vagues d’aspirations mo­dernes, de force du progrès et de la civi­lisation, en affirmant l’existence d’une conscience laïque, d’une conscience poli­tique, opposée à la conscience de l’Église, contre laquelle on revendique le droit et le devoir de réagir pour la corriger et la redresser.

N’avez-vous pas été souvent attristés, ef­frayés, mes vénérables frères, en entendant le langage de certains hommes, qui se croient encore enfants de l’Église, […] d’hommes qui accomplissent même plusieurs des pratiques chré­tiennes et qui fréquentent la Table sainte ? Les croyez-vous encore enfants, les croyez-vous membres de l’Église, ceux qui, s’enveloppant de paroles aussi vagues que celles d’aspirations modernes, de force du progrès et de la civilisa­tion, affirment hautement l’existence d’une « conscience laïque », d’une conscience séculière et politique, opposée à la « conscience de l’Église », contre laquelle ils s’attribuent le droit de réagir pour la corriger et la redresser ? Ah ! que de passagers, que de pilotes même, qui se croyant encore dans la barque, et se jouant avec les nouveautés profanes et la science menteuse de leur temps, ont déjà sombré et sont dans l’abîme !

Il n’est pas inouï de rencontrer des personnes qui expriment doutes et in­certitudes sur les vérités, et même af­firment obstinément des erreurs ma­nifestes, cent fois condamnées, et qui malgré cela se persuadent ne s’être ja­mais éloignées de l’Église parce que quelquefois elles ont suivi les pratiques chrétiennes. Oh ! combien de naviga­teurs, combien de pilotes et, ce qu’à Dieu ne plaise ! Combien de capi­taines, faisant confiance aux nouveau­tés profanes et à la science menteuse du temps, au lieu d’arriver au port ont fait naufrage !

 

Cardinal Pie

 

— Discours pour la réception des re­liques de saint Émilien, prononcé dans la cathédrale de Nantes, le 8 novembre 1859 [19] :

Saint Pie X

 

— Allocution « Vi son grato, ven. fratello » pour la béatification de Jeanne d’Arc, le 13 décembre 1908 [20] :

Aujourd’hui plus que jamais, la principale force des méchants, c’est la faiblesse des bons, et le nerf du règne de Satan parmi nous, c’est l’énervation du christianisme dans les chrétiens. 

De nos jours, plus que jamais, la force principale des mauvais, c’est la lâcheté et la faiblesse des bons, et tout le nerf de Satan réside dans la mol­lesse des chrétiens. 

                               


En guise de conclusion

 

 

« Qu’on parle tant qu’on voudra des Droits de l’homme : il en est deux qu’il ne faudrait point oublier. L’homme apporte en naissant le droit à la mort et le droit à l’enfer »

 

                                                                                                                  Mgr Pie [21].

 

*

 

Nouvel évêque, Joseph Sarto entreprit résolument sa tâche, animé par cette espérance que symbolisait ses armes : l’ancre jetée dans une mer en tempête et éclairée par une étoile ; c’était un passage de l’épître de saint Paul aux Hébreux (6, 18-19) qui lui avait inspiré ce choix. Peut-être ajouta-t-il le lion lorsqu’il devint successeur de saint Marc à Venise ? Quant à la devise : « Instaurare omnia in Christo » qui fut celle de son pontificat, elle avait été celle de son patriarcat et tout porte à croire qu’elle fut celle de son épiscopat.

 


Armes de saint Pie X.

 

*

 

« La grande figure de Mgr Pie, n’a rien perdu de son actualité ; au contraire et plus que jamais, dans cette effroyale lutte engagée entre l’Église et la Révolution, il est, pour nous, l’homme de la situation, une lumière, un porte étendard, un chef digne de figurer au premier rang parmi ces pères de notre gé­nération que nous devons louer, dont nous devons suivre les conseils, imiter les exemples, méditer les enseignements… Nous donc, qui que nous soyons, à quelque degré de la hiérarchie que nous appartenions, en quelque lieu, office, fonction que nous nous trouvions placés, si seulement nous avons au cœur l’ambition de servir, selon la mesure de nos moyens, la cause sacrée de Dieu et de la sainte Église dans les temps exceptionnellement troublés que nous traver­sons, nous tous, dis-je, nous n’aurons que profit à nous mettre à l’école de ce maître… De lui, en effet, que de lumières à utiliser, que de précieuses indications à recueillir, que de conseils à prendre, que d’enseignements à inscrire à notre ordre du jour ! Que d’encouragements aussi à recevoir dans la lassitude et l’épui­sement de la lutte ! »

 

                                                    Éloge du cardinal Pie par le cardinal Billot à l’occasion du centenaire de sa naissance le 26 septembre 1915 [22].

 

*

 

Avant de clore cette petite étude, je ne peux pas m’empêcher de vous rap­porter l’entretien que Mgr Pie eut avec l’empereur Napoléon III, le 15 mars 1859 [23], selon la présentation qu’en fait le chanoine Étienne Catta dans son livre : La Doctrine politique et sociale du cardinal Pie [24].

 

L’audience dura cinquante-cinq minutes. L’empereur avait porté lui-même dès le début la question sur le terrain politique. Il écartait les interprétations fâcheuses touchant son intervention en Italie [25] ; il ne voulait que du bien au gouvernement pontifical, « le rendre plus populaire, montrer à l’Europe que la France n’avait pas entretenu à Rome une armée d’occupation pour y consacrer des abus ».

Mgr Pie demanda de s’exprimer avec franchise ; Napoléon III acquiesça, bien éloigné de s’attendre à l’argumentation qui allait l’acculer :

« Puisque Votre Majesté daigne entendre ce que je pense, dit l’évêque, elle me permettra de m’étonner du scrupule qui lui fait craindre de passer pour avoir consa­cré des abus, par la présence de notre armée d’occupation à Rome. Certes, je n’ignore pas qu’il se glisse des abus partout ; et quel gouvernement peut se flatter d’y échapper ? Mais j’ose affirmer qu’il n’en existe nulle part de moins nombreux que dans la ville et dans les États gouvernés par le pape. Que Votre Majesté veuille bien se rappeler, par contre, Constantinople et la Turquie, qu’elle compare et qu’elle me permette de lui demander ce qu’à fait là notre glorieuse expédition de Crimée [26] ? N’est-ce pas là plutôt qu’à Rome que la France serait allée pour maintenir des abus ? »

Le secrétaire de Mgr Pie, qui écrivait sous sa dictée le récit de l’audience, rap­porte qu’à ce moment « les yeux de l’Empereur, d’ordinaire à demi-fermés, se le­vèrent un instant sur son audacieux interlocuteur » :

« Ah ! Sire, lorsqu’on se rappelle que, pendant onze siècles, la politique de l’Europe chrétienne fut de combattre le Turc, comment n’éprouverait-on pas quelque étonnement de voir le souverain d’un pays catholique se faire le soutien de la puissance ottomane et aller, à grands frais, assurer son indépendance ? Or, ne suis-je pas fondé à dire que c’est, par là-même, assurer des abus ? Car enfin, qui proté­geons-nous ? Il y a, à Constantinople, un homme, ou plutôt un être que je ne veux pas qualifier, qui mange dans une auge d’or deux cents millions prélevés sur les sueurs des chrétiens. Il les mange avec ses huit cents femmes légitimes, ses trente-six sultanes et ses sept-cent-cinquante femmes de harem, sans compter les favoris, les gendres et leurs femmes ! Et c’est pour perpétuer et consolider un tel état de choses que nous sommes allés en Orient ! C’est pour en assurer l’intégrité que nous avons dépensé deux milliards, soixante-huit officiers supérieurs, trois cent cinquante jeunes gens, la fleur de nos grandes familles, et deux cent mille Français. Après cela, sommes-nous bien venus à parler des abus de la Rome pontificale ? »

Pendant ce discours, l’Empereur tordait ses longues moustaches, et l’évêque ob­servait qu’il les tirait plus bas à mesure que la question devenait plus embarrassante. Mgr Pie poursuivit :

« Excusez-moi, Sire, mais à ce Turc, non seulement nous avons dit : Continue à te vautrer comme par le passé dans ta fange séculaire ; je te garantis tes jouissances et je ne souffrirai pas qu’on touche à ton empire. Mais nous avons ajouté : Grand Sultan, jusqu’à présent le souverain de Rome, le pape, avait présidé aux conseils de l’Europe. Eh bien ! nous allons avoir un conseil européen ; le pape n’y sera pas ; mais tu y viendras, toi qui n’y étais jamais venu. Non seulement tu y seras, mais nous fe­rons devant toi le cas de conscience de ce vieillard absent ; et nous te donnerons le plaisir de nous voir étaler et soumettre à ton jugement les prétendus abus de son gouvernement !

« En vérité, Sire, n’est-ce pas ce qui s’est fait ?… »

[…] L’Empereur, en voyant l’animation de l’évêque, s’était rapproché de lui… Il écoutait avidement, se passant la main sur le front. Il fit prendre soudain à la conversation un autre tour :

« Mais enfin, Monseigneur, n’ai-je pas fait suffisamment mes preuves de bon vouloir envers la religion ? La Restauration elle-même a-t-elle fait plus que moi ? »

Cette parole allait faire monter l’évêque aux grands aperçus de sa politique chrétienne en visant tout droit aux principes qui l’éclairent :

« Je m’empresse de rendre justice aux religieuses dispositions de Votre Majesté et je sais reconnaître, Sire, les services qu’elle a rendus à Rome et à l’Église, particu­lièrement dans les premières années de son gouvernement. […]

« Peut-être la Restauration n’a-t-elle pas fait plus que vous. Mais laissez-moi ajouter que, ni la Restauration ni vous, n’avez fait pour Dieu ce qu’il fallait faire, parce que, ni l’un ni l’autre, vous n’avez relevé son trône, parce que, ni l’un ni l’autre, vous n’avez renié les principes de la Révolution dont vous combattez cepen­dant les conséquences pratiques ; parce que l’évangile social dont s’inspire l’État est encore la Déclaration des Droits de l’homme, laquelle n’est autre chose, Sire, que la négation formelle des droits de Dieu.

« Or, c’est le droit de Dieu de commander aux États comme aux individus. Ce n’est pas pour autre chose que Notre-Seigneur est venu sur la terre. Il doit y régner en inspirant les lois, en sanctifiant les mœurs, en éclairant l’enseignement, en diri­geant les conseils, en réglant les actions des gouvernements comme des gouvernés. Partout où Jésus-Christ n’exerce pas ce règne, il y a désordre et décadence.

« Or, j’ai le devoir de vous dire qu’il ne règne pas parmi nous et que notre Constitution n’est pas, loin de là, celle d’un État chrétien et catholique. Notre droit public établit bien que la religion catholique est celle de la majorité des Français, mais il ajoute que les autres cultes ont droit à une égale protection. N’est-ce pas pro­clamer équivalemment que la Constitution protège pareillement la vérité et l’erreur ? Eh bien, Sire, savez-vous ce que Jésus-Christ répond aux gouvernements qui se ren­dent coupables d’une telle contradiction ? Jésus-Christ, Roi du ciel et de la terre, leur répond : “Et moi aussi, gouvernements qui vous succédez en vous renversant les uns les autres, moi aussi je vous accorde une égale protection. J’ai accordé cette pro­tection à l’empereur, votre oncle ; j’ai accordé cette protection aux Bourbon, la même protection à la République et, à vous aussi, la même protection vous sera accordée”. »

L’empereur arrêta l’Evêque : « Mais encore, croyez-vous que l’époque où nous vivons comporte cet état de choses, et que le moment soit venu d’établir ce règne exclusivement religieux que vous demandez ? Ne pensez-vous pas, Monseigneur, que ce serait déchaîner toutes les mauvaises passions ? »

L’évêque de Poitiers n’avait pas parlé de « règne exclusivement religieux », il avait seulement dégagé le droit divin qui devait dominer tout le règne ; mais l’essen­tiel de l’objection consistait dans cette opportunité toujours placée en avant. Il fit cette réplique solennelle :

« Sire, quand de grands politiques comme Votre Majesté m’objectent que le moment n’est pas venu, je n’ai qu’à m’incliner, parce que je ne suis pas un grand politique. Mais je suis évêque et, comme évêque, je leur réponds : “Le moment n’est pas venu pour Jésus-Christ de régner : Eh bien ! alors, le moment n’est pas venu pour les gouvernements de durer [27]. »

 

Si seulement Dieu nous accordait, non pas une demi-douzaine, mais un seul pasteur de cette trempe, la qualité de l’air que nous respirons en serait gran­dement améliorée !

 

 

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[1] — 26 septembre 1815 – 18 mai 1880.

[2] — 2 juin 1835 – 20 oaût 1914, pape de 1903 à 1914.

[3] — Paris, NEL, 1959, p. 362.

[4] — Actes de S.S. Pie X, Bonne Presse, t. VII, page 188.

[5] — Paris-Poitiers, Oudin, 1916, 2 vol., intoduction, p. XI.

[6] — Voir également René Bazin : Saint Pie X, éd. 1928, pages 57-58.

[7] — Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers, Paris-Poitiers, Oudin, 1e éd., 1866-1879 (tomes I à IX). La 10e éd. a été publiée chez J. Leday, à Paris, elle contient 10 tomes (1890-1894).

[8] — Œuvres  sacerdotales du cardinal Pie, choix de sermons et d’instructions de 1839 à 1849, Paris-Poitiers, Oudin, 1901.

[9] — Dom Besse O.S.B., Le cardinal Pie, sa vie, son action religieuse et sociale, Paris, 1903, p. 113.

[10]Œuvres sacerdotales du cardinal Pie, ibid., t. II, p. 333.

[11]Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers, ibid., t. X, p. 63-64.

[12]Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers, ibid., t. V, p. 506-507.

[13]Documents pontificaux de S.S. saint Pie X, Versailles, Publications du Courrier de Rome, 1993, t. II, p. 396-397.

[14]Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers, ibid., t. I, p. 96-119.

[15]Documents pontificaux de S.S. saint Pie X, ibid., t. I, p. 33 sq.

[16]Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers, ibid., t. VII, p. 68.

[17]Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers, ibid., t. V, p. 376-377.

[18]Documents pontificaux de S.S. saint Pie X, ibid., t. II, p. 575-577.

[19]Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers, ibid., t. III, p. 525.

[20]Documents pontificaux de S.S. saint Pie X, ibid., t. I, p. 654.

[21]Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers, ibid., t. V, p. 154.

[22] — Publié dans les nº 40 et 41 du Bulletin catholique du diocèse de Montauban, 2 et 9 octobre 1915, p. 339 et 342.

[23] — Napoléon III fut proclamé empereur le 7 novembre 1852, suite au coup d’État du 2 décembre 1851, et le resta jusqu’au moment où il fut fait prisonnier à Sedan par les Prussiens, le 30 août 1970. L’empire fut renversé quelques jours plus tard et la République proclamée, le 4 septembre, par Favre, Gambetta et Ferry. (NDLR.)

[24] — Paris, NEL, 1959, Chap. XIII : « L’évêque, l’empereur et la question romaine », p. 301-304.

[25] — Dès juin 1849 (alors que Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, était président de la République), la France avait envoyé un corps expéditionnaire en Italie, dans les États de l’Église, pour soutenir le pape attaqué par les républicains italiens. Les troupes françaises occupèrent Rome du 3 juillet 1849 au 11 décembre 1866. Mais Napoléon III, lui-même ancien carbonaro, voulant préserver son alliance avec la maison de Piémont, infléchit peu à peu sa politique de soutien au pape et laissa les Piémontais conquérir le territoire italien et envahir les États pontificaux en 1860-1861. (NDLR.)

[26] — L’expédition de Crimée (1854-1855) opposa aux Russes une alliance regroupant les Français, les Anglais, les Piémontais et les Turcs. (NDLR.)

[27] — Ces paroles ont été rappelées à la Chambre française, le 2 juin 1958, par un député, M. Guy Jarrosson – Voir le Journal Officiel du 3 juin 1958.

Informations

L'auteur

L'abbé Nicolas Pinaud a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 42

p. 206-221

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