Évola, assassin
de la jeunesse (II)
Tradition primordiale
et Tradition catholique
par Paolo Taufer
Le professeur Paolo Taufer a montré, dans la première partie de cette étude (Sel de la terre 42, pages 93-122 [1]), comment Julius Évola s’oppose radicalement au catholicisme par sa philosophie, sa religion, sa morale et sa mystique :
— philosophie idéaliste et immanentiste : il n’y a rien d’autre que le Moi absolu ; la logique, qui dit le contraire, n’est qu’une illusion à dépasser ;
— religion sans Dieu transcendant : l’homme doit seulement atteindre « les états supérieurs de l’être » ;
— morale de l’anomie (absence de loi) : il faut dépasser tout dualisme entre le bien et le mal, n’avoir d’autre loi que sa propre volonté ;
— mystique sans grâce surnaturelle : un parcours d’auto-salut utilisant magie et rites initiatiques (et donc forces infernales).
Il reste à voir, dans cette deuxième partie, la vision de la société, de l’histoire et de la civilisation que propose Julius Évola.
Car en dénonçant avec vigueur la décadence du monde moderne et ses mythes les plus absurdes, tel l’évolutionnisme, en exaltant la chevalerie médiévale, le sens de l’honneur et le goût de l’effort, en proposant une certaine spiritualité en un siècle où règne le matérialisme le plus grossier, et en redonnant aux Européens la fierté de leurs racines alors que le cosmopolitisme semble tout submerger, Évola peut facilement séduire de jeunes esprits, au milieu des ruines actuelles [2]. Pourtant, comme le montre Paolo Taufer, tout est faussé chez lui : pourfendant l’égalitarisme contemporain, il ne combat pas son principe, l’orgueil, mais manifeste un orgueil encore supérieur en prônant une société de castes ; exaltant la chevalerie il la déforme dans un sens anti‑chrétien ; prétendant célébrer la civilisation occidentale, c’est en fait, sous un déguisement romain, l’hindouisme qu’il promeut [3]. Et en définitive, c’est à la haine du Christ qu’il entraîne les jeunes.
Le démon, père du mensonge et homicide depuis le commencement, ne pouvait se contenter, dans notre monde moderne, de tenir les grands boulevards de la pensée unique ; les réfractaires à l’idéologie dominante devaient eux aussi être rattrapés et conduits à la mort spirituelle. Pour cela, ce sont ses meilleurs tueurs qu’il a embusqués dans les ruelles de la « réaction ». Évola en fait partie.
Le Sel de la terre.
*
L’organisation de la société traditionnelle
des initiés dans la vision « évolienne »
Si l’initiation confère des pouvoirs capables de transformer l’initié en super-homme nietzchéen, on pourrait se demander quelle a été la vision historico-sociale d’un haut initié comme Évola.
Disons tout de suite que sa vision sociale plaçait à son sommet la royauté divine, entendue comme attribut suprême de l’homme divinisé, royauté dont la raison d’être découlait de la considération que, pour l’homme traditionnel, le plan physique contient seulement des effets, dans le sens où rien dans le monde du réel ne peut se produire qui n’ait déjà eu cours dans celui de l’invisible [4]. Il faut, par ailleurs, toujours faire attention au fait que, quand Évola parle de Tradition, la référence est toujours, et seulement, ce que l’on appelle la Tradition primordiale, qu’il considérait comme domaine d’application de l’organisation politico-sociale qui tirait d’elle uniquement une légitimation supérieure. Le rite et le sacrifice jouaient le rôle de médiateurs entre ces deux mondes en imprégnant de sacré toute action humaine et en alimentant la tension du peuple vers le haut, de façon que l’immanent et le transcendant en tirent cohésion. Tous les deux, rite et sacrifice, selon Évola, étaient réservés à une hiérarchie (littéralement : souveraineté du sacré) de princes et de prêtres qui, à leur tour, recevaient légitimation et auctoritas de la figure supérieure du Rex. Le Rex ou basileuv~ était la figure dans laquelle se fondaient harmonieusement non seulement le pouvoir, mais aussi le sacerdoce suprême du Pontifex Maximus (le souverain « constructeur de ponts », celui qui jouait le rôle de médiateur entre terre et ciel) à travers lequel agissaient les numina, les forces célestes qui constituaient l’essence de la religion primordiale. L’action intermédiaire du Rex en faveur du peuple constituait le champ d’action de ce que l’on appelait Ars regia [5].
L’acte formel du passage vers la royauté était l’initiation, une opération « intensément royale, capable de changer l’état ontologique de l’individu et de greffer en lui des forces du monde de l’être », ou « surmonde [6] ». Les deux voies maîtresses d’accès à l’initiation consistaient en l’Action héroïque et virile, et en la Contemplation. La Loi traditionnelle fournissait le cadre à cette société sacrée fondée sur les castes, ou groupes rigides d’appartenance, développés, selon Évola, pour permettre aux membres d’exprimer au mieux leur identité et d’arriver à leur propre perfectionnement à travers l’observance de la loi traditionnelle.
Au sommet de la caste des initiés Évola plaçait les ârya, terme qui évoque la caste sacrée des nobles indiens, « régénérés » à travers l’initiation, à laquelle était déléguée la pratique de la prophétie et de la magie : ils présidaient le temple et dirigeaient. Suivait la classe de l’aristocratie guerrière, marquée par l’action héroïque ; puis la classe bourgeoise, celle des marchands, qui par leur activité faisaient face aux nécessités matérielles de la société, et au niveau le plus bas la caste de la masse des plébéiens, grise et informe, à laquelle était réservée la religion du travail [7].
Le symbole terrestre visible qui incarne cette organisation sociale rigide et toujours égale à elle-même était l’Empire, et, pour Évola, l’empire par antonomase était l’Empire romain, qu’il considérait comme l’héritier fidèle et ultime de l’esprit des plus anciens royaumes germaniques, avec leurs mythes héroïques et leur organisation sacrale centrée, répétons-le, sur la figure du roi-prêtre, qui se chargeait de transmettre, inchangée dans le temps, la grandeur et la stabilité [8].
Avec la mort d’Auguste et l’émergence contemporaine du christianisme, pour Évola cesse la transmission jusqu’alors ininterrompue de la royauté sacrée et commence le chemin du transfert régressif de l’autorité et du pouvoir vers le bas, à travers d’abord la classe des guerriers, supplantée ensuite par le Tiers-État, ou encore par la classe bourgeoise des marchands qui suscitera le virulent rejeton capitaliste, pour aboutir en notre siècle à la classe des esclaves, de ceux qui dans les sociétés naguère décrites comme traditionnelles, occupent le degré le plus bas pour former le « Quart État ». La possibilité réelle de compléter l’inversion des castes, et avec elle de s’approcher de la fin du cycle, Évola la distingue dans la conquête latente du pouvoir par les différentes formes de socialisme communiste.
Tradition nordique et tradition méditerranéenne
Évola, à l’égal de nombreux initiés, est un champion de la thèse selon laquelle « la civilisation vient du Nord », des brumeuses terres blanches hyperboréennes et atlantides, situées entre la Grande-Bretagne et le Pôle Nord [9], une « terre sainte » avec des figures de héros, d’hommes forts et virils à mi-chemin entre l’état divin et celui humain, androgynes (= réunissant en eux les éléments mâle et femelle), terre où une « race de l’esprit » héritière directe de la Tradition primordiale, vécut un âge solaire de lumière, un âge d’or transmis à mémoire d’homme et qui fut à l’origine de toutes les civilisations. De là, elle aurait rayonné dans l’Amérique du Nord et ensuite dans un continent de la région atlantique vite disparu, continent qui coïnciderait avec la légendaire Atlantide dans les narrations de Platon.
La chute aurait marqué, sous forme de catastrophe (déluge qui submerge la « Terre Sainte »), la clôture du cycle de cette humanité primitive parfaite, porteuse de caractères auxquels Évola réserve le terme d’olympiques (= semblables aux dieux) marqués d’immuabilité et situés dans une position centrale.
Les survivants de la race supérieure nordique, dite aussi aryenne [10], marquée d’un ethos viril et d’une spiritualité guerrière, se seraient ensuite croisés avec les races du Sud, qu’Évola dénomme atlantico-australes, dominées par des cultes gynécocentriques, féminins et dionysiaques [11] – envers lesquels il nourrissait un sain mépris – introduisant ainsi un climat de dégénérescence dans la pureté virile originelle. L’effet de cette « chute » primitive aurait été la manifestation d’une « seconde race » qui se gouvernait selon un culte et sur des lois tout à fait différentes.
Toutefois les survivants du déluge, appelés les « sauvés des eaux » – les eaux représentant le chaos, la dissolution du monde – ou encore les grands initiés porteurs de spiritualité uranique (= céleste) qui ne s’étaient pas mêlés aux races dégénérées [12], créèrent des centres traditionnels post-diluviens qui servirent de pôles de rassemblement et de référence pour une spiritualité supérieure (la « Lumière du Nord ») en opposition aux forces et aux processus involutifs qui auraient inéluctablement conduit aux âges suivants. La permanence de ces noyaux traditionnels qui gardent la semence de la Tradition originelle, est symbolisée pour les « initiés » par la fête du « Solstice d’hiver », où le soleil, et avec lui la lumière qui semble céder le pas aux ténèbres, ressurgirait pourtant toujours, grâce à un principe supérieur.
Où l’on voit qu’Évola aussi, à l’égal de Guénon, embrasse totalement la vision cyclique du temps, celle qui ramène aux quatre âges du poète grec Hésiode, à la succession infatigable d’un âge d’or, puis d’argent, puis de bronze [auquel Hésiode ajoute le cycle des héros] pour déboucher dans celle du fer ; âges représentés par un quadrige, un coche traîné par quatre chevaux où l’action de chacun des chevaux symbolise à son tour les différents âges de la vie.
Est digne de mention le cycle des héros qu’Hésiode situe entre les deux derniers âges, du bronze et du fer, « lignée céleste » qui vécut immédiatement avant l’humanité actuelle. En elle, Évola fixe un moment de restauration de la spiritualité solaire du cycle doré arctique avant l’arrivée de la décadence (le prétendu « avènement de la cinquième lignée »), restauration dont il voit la concrétisation dans la pratique de la virilité olympique du guerrier, le sujet, par définition, de cette action mise à la base de son parcours initiatique.
Avec ces critères Évola pénètre dans les civilisations successives du bassin de la Méditerranée, les étudie sur plusieurs années et acquiert la conviction de la subsistance en elles d’éléments originaux de la tradition hyperboréenne primordiale, que Guénon, quant à lui, retrouve généralement en Orient. Ce fut ainsi qu’Évola arriva à opposer à la Tradition primordiale, de provenance surtout indienne, la « lumineuse tradition méditerranéenne » du cycle aryenno-occidental héroïque, en s’écartant de la vision guénonienne, laquelle, en fin de compte, ne lui avait offert d’original que le contexte, l’idée d’une Tradition primordiale, promptement « occidentalisée » par Évola.
L’apogée des civilisations méditerranéennes, surtout égyptienne et grecque, civilisations qu’Évola, au moins dans un premier temps [13], considérait comme protagonistes du cycle héroïco-uranien occidental, n’est, toutefois, à ses yeux atteint que par Rome [14].
C’est dans l’ethos de Rome qu’en fait Évola rencontre la conception de l’imperium, avec la double signification d’ordre viril et d’Empire (auctoritas), uni à la virtus civile, entendue comme expression d’une virilité et d’un courage sur le modèle de Caton – personnage auquel il vouait une admiration inconditionnelle [15] ; il y rencontre aussi une doctrine de l’État solidement assise sur le jus (= droit), cheville et soutien de l’universalité du monde romain. Le mos enfin (= droit coutumier), complétait organiquement le tableau en donnant à toute religion, à toute ethnie ou tradition, une place harmonieuse dans la supérieure pax romana.
La pax romana de César Auguste est l’incarnation de l’unité des deux pouvoirs, royal et sacerdotal, héritage de l’ancienne royauté romaine, qu’Évola n’hésite pas à relier directement à la royauté primordiale, hyperboréenne [16].
Pour Évola Rome ne fut, au fond, que la dernière tentative réussie de la « race de l’esprit », toute tendue vers l’affirmation de sa vérité primordiale et s’opposant aux forces de désagrégation de la « race du corps », comme il l’appelait, aux forces de la matérialité. Ces forces, semblables à la pierre qui entraîne vers le fond, précipitèrent le cycle vers le bas, vers l’âge noir du fer.
Et l’âge noir, dénonce Évola, commence quand, inconnu et négligé, dans une pauvre grotte de bergers du Proche‑Orient, sous le règne d’Auguste, naît un pauvre malheureux, un hors‑caste, aux antipodes de l’appartenance à toute élite religieuse traditionnelle, un certain Jésus‑Christ…
Ici commence le hiatus relevé aussi bien par les chrétiens que par les païens, ici l’Histoire se brise en deux, et la paganitas s’obscurcit toujours plus, jusqu’à disparaître sous les coups de bélier de la bonne nouvelle de l’Évangile répandue in toto orbe [dans le monde entier] en vertu et de l’assistance surnaturelle et de la force intrinsèque qui accompagnent la vérité ; celle‑ci devient irrésistible quand elle reçoit le témoignage du sang des martyrs.
Mais la vision de Julius Évola est bien loin de cela.
La décadence de la civilisation traditionnelle selon Évola
Pour Évola ce fut donc une chute – motus in fine velocior – vers l’abîme, retenue, selon lui, en deux moments seulement, tous deux situés en cet Âge‑Moyen qui sépare le paganisme antique du moderne : la Chevalerie et le Saint Empire Romain. A ses yeux, seuls étaient restés gardiens de l’ancienne idée romaine d’organisation traditionnelle – avec son passé d’héroïsme et de gloire – les peuples germaniques, tenacement imperméables, dans le plus profond de leur conscience, aux idées de l’universalisme chrétien et fidèles, en revanche, à ces traditions guerrières ancestrales, porteuses, selon la théorie bâtie par Évola, de cette Action héroïque indispensable pour accéder aux états surhumains de la réalisation du Moi absolu.
D’où la constance de son gibelinisme « théologique » et l’attention qu’il réserve à l’esprit guerrier des peuples germaniques, sentiments qui, à l’époque d’Hitler, le conduiront à nouer des relations directement avec Himmler, figure éminente du socialisme « magique » de la gnose nazie, et avec les cénacles confidentiels de l’Ahnenerbe (littéralement : héritage des ancêtres) et des S.S., promus pour réactualiser les traditions nordiques du paganisme primordial, aux fastes desquels le peuple allemand devait renaître dans le nouveau Troisième Reich des mille ans [17].
L’Église, selon la vision évolienne, était donc la partie adverse, l’inextirpable âme guelfe contre laquelle l’élément germanique avait dû combattre en toute occasion pour défendre l’idée impériale et le paganisme. Pour Guénon, au contraire, la Tradition catholique avait légitimement supplanté la Tradition romaine, cette dernière étant désormais dégénérée. Cette Tradition catholique se constituait même progressivement comme l’unique référence dans le chaos du monde occidental moderne.
Avec ces prémisses, plusieurs positions évoliennes deviennent logiques et compréhensibles : son aversion contre le mouvement communal, par exemple, vu comme une phase d’intense obscurcissement de la hiérarchie traditionnelle par la classe bourgeoise naissante, expression historique de l’action de forces centrifuges « souterraines » visant à faire sortir de ses gonds le monolithisme impérial, ou contre la naissance des nations, très puissants moteurs d’un éloignement définitif de l’unité politico-sacrale elle-même.
De là son refus des climats culturels qui ont favorisé le développement des forces qu’Évola, empruntant le terme à Guénon, définit comme « anti-traditionnelles » : Renaissance, Réforme, Révolution française, Risorgimento et tous les mouvements et débordements révolutionnaires qui ont constellé l’Europe du XIXe siècle. L’unique Renaissance authentique, proclame Évola, fut celle de la civilisation du Moyen Age, qui dans le Saint Empire romain et dans la Chevalerie, sut faire revivre les fastes de l’Iliade héroïco-olympique et de Rome.
La royauté initiatique, fondement de toute société traditionnelle, aurait, selon ses dires, disparu avec la Renaissance, comme un fleuve souterrain s’enfonçant dans des courants secrets particuliers, tel celui des hermétistes et des Rose-Croix [18], en attendant de réémerger à la lumière du nouvel âge d’or. Nous savons que de ces courants a jailli ensuite la maçonnerie dite spéculative, qu’Évola repousse en tant que telle, l’accusant d’avoir supplanté et inversé le contenu du dépôt initiatique mûri dans la précédente phase opérationnelle. Pour cette raison, la maçonnerie actuelle ne serait à ses yeux que le reflet de l’action concertée de la caste des marchands, changée en classe capitaliste, pour favoriser d’abord la révolution bourgeoise du Tiers‑État contre la royauté, et ensuite le funeste avènement de la démocratie.
Nous n’avons donc pas à être surpris de ce que Évola dénonce implicitement le geste rituel du néophyte admis au degré doctrinal le plus élevé du Rite Écossais Ancien et Accepté – le 30e, dit chevalier Kadosh (= pur, cathare) – quand, rituellement, il frappe avec un poignard la tiare et la couronne, doubles symboles de l’autorité [19]. Argumentations qui toutefois n’atténuent pas le moins du monde notre conviction que, même si Évola, comme il semble, ne fut pas maçon, il fut en un autre sens maçonnique, et au degré le plus élevé.
En réalité, le jugement d’Évola sur la maçonnerie était plus complexe : à l’instar de Guénon, en effet, il ne niait pas à la maçonnerie un caractère initiatique, mais il la classait plutôt comme « une forme particulière de la tradition ésotérique [20] », la réduisant à un mélange de symbolisme christiano-romain qui tirerait sa seule valeur de son appartenance au très vaste canal de la Tradition primordiale.
Évola croyait fermement à l’existence de centres de pouvoir afférents à une « troisième dimension », qu’il définissait comme « souterraine », centres agissant dans l’ombre dans un sens « anti-traditionnel », c’est-à-dire – qu’on ne le perde pas de vue – dans le sens d’un éloignement du Centre primordial, de l’âge d’or et des perfections originelles. Action qu’il dénommait « guerre occulte », et il faut reconnaître qu’il réussit à exprimer des observations très fines et intéressantes, spécialement dans l’ordre des tactiques et des modalités d’agressions conduites contre la hiérarchie, et donc contre le corps social, dont la dernière n’est pas la constatation du triste destin réservé par la révolution à ses enfants. Le protagoniste de première grandeur de cette œuvre de subversion était, à ses yeux, la maçonnerie moderne, « force cachée de la subversion mondiale », tendant à « renverser toute forme d’autorité depuis le haut » :
Dans le degré en question [le 30e écossais] l’initié qui abat les colonnes du Temple et piétine la croix, étant admis, après cela, au Mystère de l’échelle ascendante et descendante à sept gradins, est celui qui doit jurer vengeance et concrétiser rituellement ce serment en frappant avec un poignard la couronne et la tiare, c’est-à-dire les symboles du double pouvoir traditionnel, autorité royale et pontificale ; il ne fait là qu’exprimer ce que la maçonnerie, comme force occulte de la subversion, a favorisé dans le monde moderne, depuis la préparation de la Révolution française et la constitution de la démocratie américaine, en passant par les mouvements de 1848, pour arriver enfin à la première Guerre mondiale, la révolution turque, la révolution d’Espagne et autres événements analogues [21].
Nonobstant cela, il faut bien remarquer qu’ici, Évola ne fait pas allusion à la tiare papale, mais bien au « pouvoir des deux épées », politique et religieux, conférés au haut initié ; de fait, il dit ailleurs, en parlant des Rose-Croix :
[…] Ils visent à réduire en poussière le triple diadème du Pape, en revendiquant pour eux-mêmes une plus haute “orthodoxie” et autorité spirituelle […]. Ce diadème fait partie des symboles qui, précisément, se réfèrent au Roi du Monde [22] et à sa fonction que, pour les Rose-Croix, le chef de l’Église catholique aurait usurpée [23].
Ses positions apparaissent également à découvert quand il traite de l’Ordre des Templiers :
[…] Les Templiers avaient un rite secret à caractère authentiquement initiatique. Comme condition pour être admis à ce rite […] on devait abjurer la christolâtrie. Le chevalier aspirant aux hiérarchies internes de l’Ordre devait piétiner et outrager le Crucifix », affirmant ainsi sa supériorité sur toute loi en se portant « au-delà d’une forme ésotérique, simplement religieuse, de dévotion, de culte [24]
Or, l’Ordre du Temple est celui qui, selon Évola, s’approcha le plus, parmi les divers ordres chevaleresques, de la « Chevalerie spirituelle du Graal », métaphore pour les « réalisés en vie ». On en déduit donc que le nouvel aspirant à la divinité devra nécessairement « piétiner la croix » et la renier, en témoignage de sa détermination à usurper les cieux. On a là un intéressant aperçu de la nature des forces qui s’emparent de l’adepte et une confirmation très forte de la contradiction dans les termes quand on parle de l’existence possible d’un ésotérisme chrétien.
Total et sans appel est le refus évolien de la démocratie moderne, considérée comme fille de la maçonnerie et stade final du renversement ultime de l’ordre traditionnel fondé sur les castes ; stade final qui, dans la vision évolienne, voit l’émergence et la suprématie soit de la classe des marchands, dans la version capitaliste des idéologies libérales et démocratiques, soit de la classe des serviteurs, fondée sur l’homme-masse, dans la version socialiste.
Ce n’est certainement pas en spectateur qu’Évola vécut les fascismes européens, qu’il salua d’abord favorablement parce qu’il y apercevait les germes d’une possible restauration dans un sens traditionnel, et donc du ralentissement du processus de régression spirituelle. Dans ce sens, il fut le champion du culte de l’homme fort, catalyseur des vertus guerrières d’un peuple, ou de la constitution d’Ordres politico-religieux inspirés des traditions les plus anciennes. Mais dès qu’il devint évident, comme dans le fascisme italien, que venaient s’ajouter aux fastes de la romanité des accords et des compromis avec les forces étrangères à la « tradition », c’est-à-dire avec l’Église catholique (accords qui culminèrent en 1929 dans la signature des Accords du Latran), sa réaction fut violente, n’épargnant à personne les plus brûlantes critiques.
Le monde chevaleresque médiéval
Il faut dire un mot de la conception qu’Évola se fait du Moyen Age gibelin et, en particulier, de la Chevalerie. Dans sa répartition sociale en quatre parties : serfs, bourgeoisie, noblesse guerrière et représentants de l’autorité spirituelle, il place au sommet le roi-prêtre, en opposition à la vision organique catholique qui a proclamé depuis toujours la primauté du Christ sur le monde.
Notre auteur soutient que l’origine des Ordres ascético-chevaleresques serait à imputer à une tentative réussie de survie des forces païennes dans un milieu à très fortes connotations chrétiennes : il se serait agi, en d’autres mots, de cacher sous un langage voilé, et sous une liturgie et une pratique initiatiques, les motifs héroïco-olympiques typiques de la Tradition primordiale, seule véritable source des principes d’honneur, de fidélité et de fierté, typiques de la Chevalerie.
Nous savons toutefois qu’il n’en fut pas ainsi : n’importe quel manuel d’histoire, même partisan du laïcisme, attribue en fait à l’esprit chrétien, et non à l’influence haute-germanique, le mérite d’avoir tempéré, dès les premiers siècles qui ont suivi la chute de l’Empire romain, les mœurs féroces des peuples barbares. C’est l’Église qui leur instilla les sentiments de dévotion et d’honneur, en limitant les jours de bataille grâce à la paix de Dieu, en imposant d’arrêter la poursuite d’un ennemi quand, à l’horizon, apparaissait la tour d’un monastère, en agissant contre leurs habitudes et superstitions. C’est encore l’Église qui, par cette extraordinaire entreprise européenne que furent les Croisades, s’employa à affiner l’esprit religieux de ces rudes et valeureux soldats et d’en atténuer la brutalité. C’est encore l’Église qui, à travers la cérémonie de l’investiture, les lia à un code de courtoisie, de loyauté et d’obéissance. C’est encore l’Église qui sut susciter la figure, jusqu’alors inconnue, du moine guerrier qui offrait ses capacités, sinon sa vie elle-même, pour la défense des pèlerins et des lieux de la Terre sainte.
Splendides figures de chevaliers à la valeur indiscutée, imprégnés de l’idéal chrétien du service, dont ils témoignaient en portant la croix sur leurs habits, et qui réussirent, dans des conditions souvent extrêmes, à tenir les Lieux saints contre le Turc pendant presque un siècle, jusqu’à la chute de la forteresse de Saint Jean d’Acre en 1291. Évola s’écarte de ces faits évidents en affirmant au contraire que le monde chevaleresque fut seulement « nominalement chrétien » et qu’en réalité c’était le propre de la chevalerie que d’affirmer des idéaux païens typiques de l’éthique aryenne, idéaux qui auraient opposé [25] :
— le héros au saint (mais seulement si – en l’absence de la foi – on ne voit pas que le saint est un héros) ;
— le vainqueur au martyr (mais seulement si – en l’absence de la foi – on ne voit pas que le martyr est un vainqueur) ;
— la fidélité et l’honneur à la caritas et à l’humilité (mais seulement si – en l’absence de la foi – on ne voit pas que c’est l’amour de Dieu qui suscite les âmes généreuses et fidèles, même chez les guerriers) ;
— la lâcheté et la bassesse comme des maux supérieurs au péché (mais seulement si – en l’absence de la foi – on ne voit pas que la lâcheté et la bassesse sont des péchés graves).
Idéaux, qui, selon Évola, tendaient à exclure de leurs rangs ceux qui s’en seraient tenus à la lettre du précepte chrétien : « Tu ne tueras pas. »
A cet égard, il faut rappeler que l’Église, jusqu’à Vatican II, a toujours soutenu la doctrine de la peine de mort pour les délits les plus graves ainsi que celle de la guerre juste, tout en restreignant et codifiant les cas où il est permis de tuer, et cela, surtout, aux époques où la vie humaine était très peu considérée. L’apparition d’Ordres de moines-guerriers en Terre sainte, fortement voulue par l’Église, fut au plus haut point un témoignage de cette sagesse évangélique, qui, tout en prêchant le pardon, exige que les armes soient prises pour défendre le prochain injustement agressé et la civilisation chrétienne elle-même.
Lecture ésotérique de la chevalerie médiévale :
Évola et le cycle du Graal
Le sens attribué par des initiés comme Évola aux récits chevaleresques et aux sagas médiévales ne peut donc être que de nature symbolique et initiatique : le cycle du Graal et des Chevaliers de la Table Ronde, par exemple, ne constitueraient que des allégories de l’itinéraire initiatique, parcours hérissé de risques et d’obstacles que l’adepte doit franchir pour passer de sa condition humaine à la « réalisation transcendante ».
Évola explique que ces récits, souvent composés d’aventures sans lien entre elles, se mouvant dans un climat fantastique en dehors de toute catégorie temporelle, « se ramènent à un petit nombre de thèmes, et quand ceux qui lisent ces romans les ont compris, ils ne trouvent à la fin qu’une répétition interminable sous les formes les plus variées [26] ». Il s’agit essentiellement du thème de la recherche d’un « centre » mystérieux, à atteindre moyennant la recherche d’une « épreuve » et le parcours d’un itinéraire de « conquête spirituelle ». A ces motivations, s’ajoute souvent celui de la « succession ou restauration » royale avec aussi des caractères d’action « vindicative et guérisseuse [27] ». Le « Graal » est décrit comme « symbole de ce qui a été perdu et qui doit être retrouvé [28] », c’est « la Révélation intérieure de la sagesse divine [29] ». Tiré, selon la légende, d’une pierre qui ornait le diadème de Lucifer, le Graal tomba sur la terre quand ce dernier fut frappé par l’épée de saint Michel, mais « ses troupes, dans une espèce de “revanche des anges” cherchèrent à le reconquérir [30] ». Ailleurs, il est précisé comment « les textes du Graal disent fréquemment et ouvertement, sous la forme de la tentation de la femme [la sagesse divine, la séduction de la puissance et de la connaissance transcendante], la tentation même de Lucifer [31] ».
De cette pierre précieuse aurait été tirée la coupe qui recueillit le sang coulé du côté du Christ quand il fut frappé par le coup de lance du soldat romain, sang qui symbolise, aux yeux des initiés, le « principe régénérateur ». Le Graal devient donc la coupe qui est « demeure de l’immortalité [32] ». Le Graal aurait été confié à Adam (l’homme parfait primordial) dans le Paradis terrestre (ou « Centre du monde » ou terre hyperboréenne de l’âge d’or), et lui fut retiré au moment de sa chute.
La légende raconte que Joseph d’Arimathie « noble chevalier païen » se serait chargé de le transporter avec des moyens surnaturels (« en marchant sur les eaux ») dans l’île d’Avallon, l’Ile Blanche des hyberboréens, le Montsalvat (= « Mont du salut ») des légendes du Graal, figuration qui coïncide aussi avec le Paradis terrestre de la Bible, Centre primordial de perfection et dépôt du savoir unique, immuable. De ce sang la légende exalte les vertus vivifiantes, sa capacité à « renouveler et à prolonger surnaturellement la vie », à fournir une nourriture inépuisable, à « induire une force de victoire et de domination » où – en réalité – revient à nouveau le thème des pouvoirs surnaturels acquis par le haut initié.
Le Graal est « pierre fondamentale », non dépourvue toutefois d’un côté terrible et destructeur pour celui qui ne possède pas « la qualification adéquate », qui « ne saurait pas passer à des formes supérieures de conscience, à d’autres états de l’être [33] ».
Le « Royaume du Graal » est l’équivalent du royaume du prêtre Jean, de la grecque Thulé, de la mythique terre blanche d’Avallon, c’est la manifestation du « Roi du monde » de l’Empire médiéval, renouant avec cette Tradition Primordiale célébrée comme source de toute perfection. Il est donc naturel que « la recherche du Graal » soit prise comme symbole du parcours initiatique et que le protagoniste – que ce soit le roi Arthur lui-même ou le héros Parsifal – soit d’une fois à l’autre décrit comme le « roi blessé ou paralysé », à la tête d’un royaume déchu, ou comme « fils d’une Veuve » pour représenter la Tradition primordiale, l’âge d’or « resté seul » à restaurer.
La Table Ronde du roi Arthur (Arthur lui-même est un nom « polaire », qu’Évola fait dériver d’Arthos, ours en celtique, terme qui se réfère à la Grande Ourse, et donc aux terres hyperboréennes du nord) devient ainsi l’image de l’univers (le cycle du zodiaque), et les douze chevaliers qui y siègent « sont autant de représentants du pouvoir central ordonnateur ». Une treizième place reste vacante à la Table Ronde, la « place dangereuse », réservée au « Roi du Monde », au guerrier sans tache et sans peur qui restaurera le royaume déchu d’Arthur. Et c’est cette dernière figure qui est le véritable souverain, l’adepte qui, inébranlablement, agit pour la restauration de la pureté des origines, archétype de l’homme réintégré avec le Centre du Monde, celui qui s’assiéra à la Table Ronde, où les qualifications sacerdotale, guerrière et royale devront coexister.
Un des récits de la Table Ronde raconte qu’Arthur, « dominateur universel invisible » est frappé à mort tandis qu’il tente de se réapproprier Genièvre, sa femme, ou encore la connaissance transcendante, injustement usurpée tandis qu’il avait entrepris la conquête du monde. Presque mort, Arthur est transporté à Avallon, où il survit et siège à nouveau sur son trône : ses fidèles (= les initiés, « ceux qui sont » et « qui peuvent ») attendent dès lors son retour, ils attendent que la « Terre Désolée », l’« Arbre Sec », symbole de la période de décadence, porte des feuilles pour se transformer en cet « Arbre de Vie », connu aussi comme Axe du Monde ou Arbre Cosmique, duquel jaillit « la rosée », « l’eau de vie » ou « nourriture éternelle ».
Dans un autre récit revient aussi le thème du moment du refus de Dieu. Le chevalier Parsifal accuse Dieu de l’avoir trahi en ne l’ayant pas assisté jusqu’à la conquête du Graal. Il se rebelle donc et, dans sa colère, dit à son compagnon : « […] Quand viendra le moment de combattre, que ce soit la pensée d’une femme [sous-entendu : et non celle de Dieu] qui te protège » […] « Et lui, ainsi détaché de Dieu, évitant les églises… finit… par atteindre également la gloire [34] ».
Les significations attribuées aux symboles ésotériques les plus récurrents dans les récits fabuleux de la geste des chevaliers méritent une brève mention.
La lance, symbole par excellence du Moyen Age de l’Empire, est assimilée au sceptre du roi. Manifestation de royauté, là où elle touche elle fait couler le sang, c’est-à-dire le principe régénérant, solaire. La lance du Graal devient ainsi le symbole de la domination universelle. A la lance on attribue une autre signification, elle « rappelle une vengeance que le prédestiné doit accomplir : c’est seulement alors que l’on aura, en même temps que l’accomplissement du mystère, la paix, la fin de l’état critique d’un royaume ». Pour parler clair : le retour présagé du paganisme et l’extirpation présagée et irréversible du christianisme (la vengeance).
L’épée est l’image d’une puissance spirituelle tournée vers des ennemis invisibles qui barrent le chemin au candidat à l’initiation, elle exprime la dureté de la conquête à laquelle le héros se soumet, dans sa tentative de violer l’inaccessibilité du château, représenté aussi comme le palais royal fortifié ou Montsalvat, demeure de la sagesse divine, qui prend parfois l’image d’une terre invisible, d’autres fois d’une montagne sauvage à escalader ou d’une région souterraine éloignée à atteindre. Le fer de l’épée est l’indice de la détermination, de la volonté pure qu’a l’initié de se sublimer, se rendre différent des autres hommes, moyennant l’union des principes spirituels (l’axe vertical de l’épée) et de la matérialité (l’axe horizontal).
Avec l’épée, le héros tue le dragon, emblème ésotérique du désordre et de l’anarchie intérieure à dépasser, condition indispensable pour accéder à la transcendance divine. L’épée brisée, est, au contraire, l’indice de la transcendance perdue, languissante à l’état occulte sous les apparences humaines, épée dont le héros, confiant dans ses qualifications supérieures – et parfois avec l’aide d’un créateur aux traits divins – doit ressouder les tronçons, en les reforgeant ensemble, une fois arrivé au château fatidique [35]. Le pouvoir des deux épées, sacerdotale et royale, converge alors dans la figure du héros élevé au rang de Pontife, figure qui résout « la tragédie du roi blessé ou paralysé » en rétablissant la tradition solaire de l’Empire.
Le roi pêcheur est celui qui, en référence à la pêche miraculeuse « connaîtra le Graal et sera conscient de sa fonction et de ses bienfaits » qui se reverseront sur lui. « D’où, l’autre aspect du même symbolisme, le roi pêcheur comme “chercheur d’hommes”, d’hommes au sens éminent, d’êtres qualifiés [36]. » L’allusion à Pierre, pêcheur d’hommes, et donc au pape, est ici transparente. Nous pourrions aussi dire que l’initié, « le roi pêcheur », s’annonce comme l’anti-Pierre à la tête d’une contre-Église ésotérique ouverte non à tous, mais seulement aux « élus », aux vrais hommes capables d’initiation.
Le cygne blanc des récits épiques chevaleresques, représente la lumière, le soleil des hyperboréens. Il tire le char ailé d’Apollon, dieu de l’âge d’or. Au cygne, symbole de la chasteté ascétique indispensable pour tenter l’entreprise héroïque de la découverte du Graal, est confiée la charge de conduire le fils de Parsifal, Lohengrin, chevalier pur et sans tache, dans la terre du Graal : où, une fois de plus, on peut saisir l’exactitude de la thèse d’Évola quand il affirme que ces récits « se ramènent à un petit nombre de thèmes, et quand ceux qui lisent ces romans les ont compris, ils ne trouvent à la fin qu’une répétition interminable sous les formes les plus variées ».
Retour sur l’ouvrage
Révolte contre le monde moderne
La dernière partie de Révolte contre le monde moderne ne contient que les conséquences logiques des prémisses doctrinales de notre auteur. Elles ramènent tout en arrière vers une souveraine sagesse initiale et un homme parfait et complet en lui-même. La condamnation, par exemple, des doctrines évolutionnistes et matérialistes est motivée par leur nature d’insinuations venues des centres anti-traditionnels, pour détourner le regard des origines radieuses de l’humanité et donc pour affaiblir toute volonté tendue vers un retour possible en leur direction. L’évolution darwinienne n’est, à ses yeux, que « la profession de foi du parvenu » qui refuse toute origine supérieure et projette son parcours personnel sur l’humanité tout entière, selon un jaillissement artificiel où le plus sort du moins et le haut du bas – vision simplifiante et généralisatrice que n’arrêtent ni le ridicule, ni l’absurde. Il stigmatise avec raison des propositions comme les suivantes : — la civilisation provient de la barbarie ; — la religion de la superstition ; — l’homme de la bête ; — la pensée de la matière ; — toute forme spirituelle de la sublimation des instincts ; et autres tristes amabilités du même genre, considérées comme des vérités spirituelles et scientifiques établies.
Sont intéressants aussi quelques jugements sur des activités jugées tout à fait positives dans la société d’aujourd’hui, le sport, par exemple, regardé par Évola comme un travail vain, rien de plus qu’une expression de la religion du travail [37].
Contrairement à ce que croient ceux qui parlent d’un Évola théoricien du fascisme, il faut rappeler qu’il ne fut jamais inscrit au P.N.F., et tint au contraire en souverain mépris tout nationalisme, qu’il considérait comme très pernicieux en ce qu’on y apercevait l’« absolutisation » de cette forme décadente et désagrégeante de l’unité primitive qu’est la nation.
En effet, tout en s’étant servi du fascisme – il évita de s’en aller en claquant la porte, comme le fit Reghini quand Mussolini montra clairement qu’il ne cherchait en aucune façon la rupture avec l’Église –, Évola n’épargna pas d’âpres critiques aux nationalismes : il dénonça leur mode d’action sur les masses qui s’efforçait d’exploiter mythes et suggestions aptes à les galvaniser, pour éveiller en elles des instincts grégaires, recourant même à l’adulation avec des « perspectives et des obsessions de prééminence, d’exclusivisme, de puissance [38] ». La référence au fascisme était transparente. De même, il considérait la patrie comme « une superstition » dont il faut tout de suite « se débarrasser » pour lui substituer le chef, le dominateur absolu, celui qui peut dire : « La nation, l’État, c’est moi [39]. »
Dans la période d’équilibre bipolaire USA-URSS, alors consitués en deux blocs opposés (nous sommes à la fin des années soixante, lors de la quatrième édition de son ouvrage Révolte contre le monde moderne [40] qu’il avait lui-même préfacée), Évola considérait qu’il s’agissait de simples représentants supranationaux des – respectivement – quatrième et troisième État, sujets d’une unique action convergente, « deux expressions différentes d’une chose unique [41] ».
Le théoricien de l’action dans son expression la plus pure, ne pouvait naturellement pas conclure son œuvre centrale sans laisser des consignes précises à ceux qui, en se mettant à sa suite, seraient vite affrontés à la réalité concrète du monde. Comment agir, quelle attitude prendre face à la modernité qui emporte et entraîne tout vers le tourbillon destructeur de l’âge noir ?
Évola donne trois indications pour « rester debout dans un monde de ruines [42] » :
1 – une indication d’espérance : il existe encore des gardiens de la tradition, qui veillent « incognito » afin que ne soient pas perdus les contacts entre « monde » et « surmonde ». Leur fonction est de témoigner par leur présence la certitude du nouvel âge d’or à venir ;
2 – une indication opérationnelle adressée à celui qui sait, qui est déjà initié : rattraper, orienter celui qui a besoin de « libération », c’est-à-dire qui éprouve une impatience invincible pour son propre état déchu et sa situation dans le monde moderne. Orienter, au sens d’initier, ceux qui voudraient pratiquer la « défense interne », qui voudraient « rendre absolue leur volonté », ou encore, concrètement, devenir eux-mêmes des divinités afin de « rendre bien visibles les valeurs de la vérité [43] » ;
3 – une indication opérationnelle extrême : accélérer, par tous les moyens, y compris les processus les plus destructifs de l’ère moderne, la conclusion du cycle déstabilisant la société, de façon à hâter le temps de sa dissolution [44]. Pour décrire le rôle de l’initié dans cette situation, Évola adopte l’image empruntée au monde d’Extrême-Orient de celui qui « chevauche le tigre ». Un dicton exprime l’idée « que celui qui réussirait à chevaucher un tigre, non seulement l’empêcherait de venir sur lui, mais, en ne descendant pas, en maintenant sa prise, finirait, on peut le penser, par en avoir raison [45] ». Et Chevaucher le tigre sera même le titre de la dernière synthèse de sa pensée (1961), destinée à fournir les orientations existentielles « pour une époque de dissolution », essentiellement un refus et une négation irrévocables du monde moderne et de ses valeurs. On ne peut même pas s’étonner que de telles théories, étroitement liées à une vision circulaire, cyclique, de l’histoire, aient pu s’enraciner dans le monde politique de la droite radicale européenne, où certains, spécialement après les tentatives révolutionnaires du fameux mai 1968, se firent carrément les champions d’une unité avec des groupes d’extrême-gauche, dans le cadre de la lutte commune pour détruire le système politique.
Impérialisme païen
C’est le titre d’un article que l’un des maîtres d’Évola, Arturo Reghini, écrivit dès avant la guerre de 1914. Évola le développa dans un ouvrage qui vit le jour en 1928 aux éditions Atanòr du « frère » Circo Alvi. Dans ce livre, sa position à l’égard du christianisme apparaît franche, nette et résolue. Sa réponse aux critiques reçues de la part des fascistes lui donna l’occasion de cultiver des sentiments anticatholiques.
Dans ce livre l’opposition au christianisme est totale et indiscutable. Évola évoque, en le développant, Nietzsche, qui, se proclamant « hyperboréen », dans son fameux ouvrage Antichrist, déclarait que le christianisme était la religion des faibles, des esclaves, des défaitistes, et concluait par ces mots :
[…] Je définis le christianisme comme l’unique grande malédiction, l’unique grande et la plus intime dépravation, l’unique grand instinct de vengeance, pour lequel aucun moyen n’est assez vénéneux, furtif, souterrain, mesquin. Je le définis comme l’unique tache d’infamie de l’humanité [46].
Évola, à son tour, ne ménage pas ses termes. Décrivant la conception chrétienne de l’au-delà, il la flétrit comme :
L’hallucination d’un autre monde […] le besoin d’évasion des déchus, des rejetés, des maudits, de ceux qui sont impuissants à assumer et vouloir leur réalité. […] Obscure réalité [qui] s’enflamma depuis les bas-fonds de l’Empire, sous la prédication du Galiléen, et ce fut le mythe de la grande révolte des esclaves, la vague frénétique dont la Rome païenne fut submergée [47].
Le Seigneur Jésus lui-même « n’est pas le type d’un Dieu », au contraire ce ne fut qu’un « démagogue révolutionnaire, qui finit sur la croix [48] ».
Au christianisme, « sale brouillard exhalé de la terre, qui a exclu la vision des cieux [49] », Évola reproche sa condamnation de toute forme de « virilité », considérée au contraire par la religion chrétienne comme un orgueil stérile ; il lui reproche la prédication du service envers les plus petits, le rappel constant à l’humilité, à la fraternité (l’amour chrétien, dit Évola, est « un piège mou [50] »), mais surtout il lui reproche la ferme condamnation qu’il prononce contre toute forme d’ésotérisme, contre toute possibilité d’une voie personnelle de réalisation détachée de l’action de la grâce, posant ainsi une inamovibilité préjudiciable à quelque parcours initiatique que ce soit [51]. A la religion et à la morale, Évola oppose l’initiation, à la technique et à la science, la magie [52], au saint chrétien, la sérénité olympique, séraphique et divine du haut initié.
Tout est grâce, dit le chrétien ; Dieu, c’est moi, répond l’initié, Deus meumque jus (= Dieu et mon droit) déclare la devise du 33e degré du Rite écossais. L’initié, individu d’exception, souligne Évola, est « […] un être, qui par une supériorité intérieure […] se réalise […] comme déterminateur de la loi », […] « sans reconnaître à quiconque le droit de donner une sanction à sa loi, qui n’est pas loi parce que juste, mais qui est juste parce que loi, et sa loi [53] ». Et voici l’acte de foi d’Évola, acte de foi digne d’un grand initié :
Nous professons et défendons […] la froide, positive, dure science et puissance de l’initiation, de la magie, de la réalisation païenne […]. Le monde doit être nettoyé, doit être restitué à l’état pré-chrétien […] cet état où il n’existe pas des “choses” ni des “formes”, mais des pouvoirs ; dans lequel la vie est une aventure héroïque à tout instant, faite d’actes, de symboles, de commandements, de gestes magiques et rituels […]
Ceci est notre vérité, et ceci est le seuil de la grande libération : la cessation de la foi, la libération du monde à l’égard de Dieu. Aucun “ciel” ne gravitera plus sur la terre, aucune “providence”, aucune “raison”, aucun “bien” ni “mal”, fantôme d’hallucinés, pâles évasions d’âmes pâles [54].
Notre Dieu peut être celui aristocratique des Romains, le Dieu des patriciens que l’on prie debout et la tête haute, et celui qu’on porte en tête des légions victorieuses – non le patron des misérables et des affligés que l’on implore aux pieds du crucifix, dans la défaite de tout son esprit [55].
Concepts qu’Évola diffuse auprès des revues les plus prestigieuses du régime, comme : Vita nova (= Vie nouvelle), revue dirigée en 1930 par celui qui était alors le ministre de l’Intérieur Leandro Arpinati ; Il Lavaro d’Italio (Le Travail d’Italie) ; La Critica fascista, contrôlée par son ex-compagnon d’armes, le hiérarque fasciste et intellectuel maçon Giuseppe Bottai ; puis La Vita italiana (La Vie italienne), dans laquelle il écrivait alors sous les pseudonymes d’Arthos et Gherardo Maffei ; et encore, plus tard, dans son Diorama philosophique, prestigieuse rubrique qu’Évola tenait dans Regime Fascista du « frère » Farinacci [56].
La réaction catholique d’alors ne se fit pas attendre : parfois même avec des tons quasi-hystériques, mais avec une franchise aujourd’hui absolument perdue, la Revue Internationale des Sociétés Secrètes de Mgr Jouin [57], passait à l’attaque en définissant Évola comme « un sataniste italien », « un agent provocateur de l’enfer », « agent de la supermaçonnerie cabaliste », homme qui ne croit pas au diable, qui… « toutefois […] parle exactement comme un possédé, victime inconsciente peut-on dire, mais certaine, de celui dont il nie l’existence [58] ».
La position d’Évola sur le christianisme se serait ensuite, selon ses partisans, assouplie, en effaçant les tons âpres et décidés de la première heure. En réalité, même dans son œuvre la plus mûre, Révolte contre le monde moderne, où Évola avait procédé à de nombreuses rectifications, le ton s’atténue, mais la substance ne change pas. Du christianisme, il dénonce le « caractère destructeur », en rappelant qu’il « s’appuie sur la partie irrationnelle de l’être », et constitue, en dernière analyse, une chute qui « réalise une forme spéciale de dévirilisation qui est le propre des cycles de type lunaire-sacerdotal » ou encore féminins et, donc, inférieurs.
Évola soutient que dans le christianisme « ont été universalisées, rendues exclusives et exaltées la voie, la vérité et l’attitude qui conviennent seulement à un type humain inférieur, à ces basses couches d’une société pour laquelle furent conçues les formes exotériques de la Tradition : ce qui est l’un des signes caractéristiques du climat de l’âge “obscur”, du Kali-Yuga ».
Avec la formule « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » les chrétiens « attaquent directement le concept de la souveraineté traditionnelle et cette unité des deux pouvoirs qui s’était formellement reconstituée dans la Rome impériale […]. Précisément sur ce point le contraste entre idée chrétienne et idée romaine déboucha en un conflit ouvert [59] ».
Évola reconnaît ouvertement que Tradition dans le sens initiatique – Tradition primordiale – et Tradition chrétienne ne coïncident pas [60].
Plus significatif encore est le rapprochement de la figure du Christ avec l’âne :
« Celui qui considère, dit Évola, les témoignages énigmatiques des symboles, ne peut pas ne pas être frappé par la part que prend la figure de l’âne dans le mythe de Jésus. Non seulement l’âne est présent à la naissance de Jésus, mais c’est sur un âne que la Vierge et l’enfant divin fuient et, surtout, l’âne est la monture du Christ lors de son entrée triomphale à Jérusalem. Or, l’âne est un symbole traditionnel d’une force “inférieure” de dissolution [61] », un animal traditionnellement associé aux forces « démoniales » et « antisolaires » [62]. Affirmation équivoque : si, d’un côté, elle n ’exclut pas une reconnaissance des qualités divines du Christ qui, en chevauchant l’âne, s’impose aux forces « infernales », elle se prête, par ailleurs, à une tout autre interprétation si on la relie aux considérations du Pontifex Maximus du maçon Albert Pike (1809-1891), quand il écrit : « […] Les païens accusaient les chrétiens d’adorer un âne » et, en se référant aux juifs samaritains, il ajoute que « Thartac, le dieu représenté par un livre, un manteau et une tête d’âne, était le dieu de la superstition [63] ».
Cela permet d’effleurer au moins le problème des symboles. Alors que, dans le christianisme, ceux-ci se prêtent à une interprétation univoque, chez les initiés – ou encore chez ceux qui, se déclarant supérieurs par nécessité, se fient à leur seule intuition –, ils peuvent tranquillement présenter de multiples significations, contradictoires entre elles. Évola lui-même l’affirme quand il observe que le « caractère essentiel du mythe et du symbole est le fait qu’ils sont des moyens possibles d’expression pour de multiples significations à séparer d’une manière ordonnée et à ramener cas par cas à différentes lignes moyennant les interprétations [64] » adéquates. Oswald Wirth (1860-1943), 33e degré du Rite écossais, auteur qui fait autorité dans le monde maçonnique, le répète quand il dit qu’il faut s’habituer au caractère étrange des symboles « qui s’expriment à leur façon » et sont contradictoires, en avertissant que si nous nous laissons effrayer par cela nous ne deviendrons (hélas !) jamais des initiés [65].
Nous ne pouvons pas conclure cette partie sans nous arrêter sur le blasphème constitué par le rapprochement que fait Évola entre le cœur de la Messe catholique elle-même, la transsubstantiation, et les rites païens fondés sur la magie sexuelle orgiaque, selon lesquels, à un certain moment, la divinité s’incarnerait dans la femme, incarnation qu’il affirme déterminée « par un climat magico-rituel… sur le type de la messe chrétienne elle-même […] dans les mêmes termes par lesquels dans le catholicisme on parle de la présence réelle de la divinité dans les hosties [66] ».
Reste le dogme, la barrière que l’Église a érigée face à l’orgueil humain et qu’Évola, se référant à Guénon, tend plutôt au contraire à présenter comme une clef instrumentale, apte à tenir « étroitement en tutelle » ceux qui auraient tendance « à divaguer ». L’initié, en revanche, qui « connaît quelque chose par immédiate évidence, n’a pas besoin de “croire”, puisqu’il “sait”, et il est en fait libre. Et il se trouve au-delà du dogme [67] […] », et donc on en infère, une fois encore, que l’initié de la Tradition primordiale coïncide avec Dieu lui-même.
Conclusion
Alors : Les hommes et les ruines ou plutôt : Les hommes et les ruines d’Évola ?
Qui fut Évola ? Un haut initié ? Un rêveur ? Un agent, plus ou moins conscient, de la maçonnerie, ou peut-être de la C.I.A. [68] ? Un titan solitaire qui lourdement a voulu se dresser face au monde moderne pour en freiner la chute ? Un chercheur sincère des vérités immuables sur l’homme ? Un aventurier de l’esprit ?
Les dimensions modestes de cette étude ne permettent pas d’approfondir l’œuvre d’Évola puisque, en fait, nombreux sont les arguments qui ne sont ici même pas mentionnés, comme certains traits biographiques significatifs [69] : son infirmité permanente, effet d’un bombardement en 1945 à Vienne, où il semble qu’Évola s’était rendu pour étudier une certaine documentation sur les sociétés secrètes ; ses rapports avec des personnages importants de l’époque, etc.
Nous ne pouvons pas toutefois nous dispenser de constater avec Giacoppo, que « contre la pensée moderne, son irréalisme hallucinatoire, sa suffisance homicide, ses idées fixes, ses névroses, Évola ne se déchaîne que par ironie, puisque [il] prend comme base l’un de ses plus discutables et pernicieux énoncés théoriques », avec une très claire allusion au mythe du surhomme, au refus de soumission de l’intelligence à Dieu [70]. Il faut en outre relever qu’Évola, avec sa société de castes, avec ses références à Shiva, Durga, Kali, au tantrisme, finit en réalité par être, nonobstant ses tons solennels et prophétiques, à l’égal des divers Schopenhauer, Nietzsche ou Guénon, un hindouiste, qui plus est adepte du gnosticisme. On ne comprend donc pas ce qu’il y a de spécifique dans sa tradition proclamée occidentale, empruntée justement à l’hindouisme, même dans le vocabulaire, avec un vernis de romanité purement nominal.
Reste un fait. Sa manière d’aller à contre-courant, son raisonnement viril, sa façon directe de battre le rappel, renonçant, dans un monde qui est en train de s’écrouler, au langage initiatique et aux recherches minutieuses d’un Guénon, rappel fait le plus souvent en termes éclatants et allant droit au but, avec le geste caractéristique de celui qui domine la colline qu’il vient de conquérir au combat, qui entraîne et stimule. Et cela est bien plus vrai si l’on disjoint les arguments pris isolément des vraies sources auxquelles il s’est abreuvé et où il entend mener quiconque veut vraiment le suivre.
Le critère catholique Bonum ex integra causa, malum ex quocumque defectu est toutefois toujours valable [71]. Le Seigneur nous enseigne à distinguer et saint Paul nous répète de tout examiner, mais de ne retenir que ce qui est utile à notre âme. Chez Évola, il y a beaucoup de defectus et, surtout, tout l’essentiel : du recours à la magie à la tentative d’usurpation des cieux.
Si nous nous arrêtions aux mots, aux simples faits matériels, nous devrions admettre parfois être évoliens. Comment ne pas faire nôtre, par exemple, la définition de demonia donnée à l’économie, cette espèce d’hypnose qui ramène tout aspect de la vie individuelle et sociale à l’économie, à l’intérêt, fruit direct exacerbé du réductivisme moral typique de l’esprit mercantile ? Comment un jeune peut-il, s’il n’est pas une courge, ne pas percevoir quelque chose qui vibre à l’intérieur de lui, quand il entend parler de sentiments d’honneur, d’obéisssance, de fidélité, de relations claires et nettes entre hommes ? Ou quand il entend rappeler que les qualités d’un homme « s’éveillent dans un climat dur, même d’indigence et d’injustice […] par lequel il est mis à l’épreuve, tandis qu’elles s’étiolent quand est assuré à l’animal humain un maximum de vie commode et sûre et sa quote-part de bien-être et de bonheur de bétail bovin » ? et cela quand il lui suffit de se mettre à la fenêtre pour saisir le climat d’avachissement, de désorientation quotidienne, d’ennui, sinon pire, qui l’entoure ?
Comment peut-on ne pas reconnaître l’actualité profonde inhérente aux propositions évoliennes que relèvent, par exemple, l’aversion intrinsèque de la démocratie pour le monde militaire, démocratie qu’Évola associe « au pacifisme hypocrite et à la prétention de légitimer la “guerre juste” uniquement dans les termes d’une nécessaire opération internationale de police contre un “agresseur [72]” », et cela trente ans avant que le même jeune ne vive le cumul de mensonges répugnants et répétés qui a accompagné une guerre de ce type, celle du Kosovo ? Aversion et lutte, en réalité, dirigées contre les valeurs que le monde militaire sous-tend (ou peut-être sous-tendait), valeurs d’esprit de sacrifice désintéressé, de haute moralité, de résistance à l’injustice, de solidarité efficace dans le malheur, valeurs toutes insupportables aux meneurs ténébreux des foules d’esclaves et aux affairistes de la globalisation.
Mais la manœuvre est subtile et fuyante, puisque le vrai Évola n’est pas celui des œuvres ésotériques du type Les Hommes et les ruines, Chevaucher le tigre, ou encore L’Arc et la massue [73], réservées au recrutement des degrés inférieurs, des porteurs d’eau. Évola était cabaliste, et donc mage, théosophe ; il possédait toutes les connaissances des doctrines ésotériques, il était ennemi juré du catholicisme comme le démontre la riposte cinglante qu’il infligea à un prêtre amené par un ami, et qui l’invitait – lui qui était paralysé en-dessous de la ceinture – à un voyage de l’espoir à Lourdes [74].
Ce que nous pouvons soutenir avec certitude, c’est que les Évola et les Guénon ont fait leur jeu, et l’ont bien fait, en véritables maîtres qu’ils étaient de la subversion antichrétienne, en réveillant par leur œuvre la mémoire d’une Tradition primordiale illégitime, et en ramenant à elle tout leur effort, tandis que la mémoire de l’unique vraie Tradition, la catholique, gît depuis trop longtemps obnubilée et languissante. Et nous ne pouvons pas ne pas dénoncer que cette société matérialiste rendue stupide, bestialisée, est précisément le fruit de la manœuvre séculaire de ces cercles gnostiques, qui se réfèrent d’une manière générale à la franc-maçonnerie, qui ont déchristianisé la société avec leurs révolutions, leurs idéologies et leurs partis. Et Évola était pleinement un gnostique, et même un gnostique de haut niveau.
Si la Tradition Catholique pouvait à nouveau resplendir nous verrions de quoi serait capable l’esprit catholique, le même qui habitait le génie militaire d’un Eugène de Savoie [75], pour ne pas parler des figures resplendissantes de Marc-Antoine Bragadino [76], de l’intrépide capucin Marc d’Aviano [77], du ferme Andreas Hofer [78], ou du courage surnaturel qui poussa au martyre des hommes d’armes, encadrés par un code de discipline et d’honneur, comme la Légion Thébéenne, ou de la détermination de ces missionnaires qui, dans la certitude de la mort qui les attendait, n’hésitèrent pourtant pas à se jeter dans la mêlée, armés de leur seule foi et des prières des bons, parce que leur recul aurait été indigne de l’exemple donné par le Maître… C’est autre chose qu’une religion de dérobade et d’esclaves !
Additif
Ici s’arrête cette brève étude, mais d’autres considérations, d’une actualité pressante, et qui ne s’écartent qu’en apparence du thème traité ici, s’imposent.
Ne nous apercevons-nous pas, chers amis, que la Babel New Age actuelle se nourrit précisément de doctrines semblables à celles professées par Guénon et par Évola ? Qu’un tout petit nombre de régisseurs occultes sont en train de conduire à une fin rapide, humainement parlant, la civitas Dei ? que la lutte de ceux-là, comme celle des Guénon et des Évola est, en dernière analyse, seulement contre le Christ ?
Et tandis que parmi nos troupes, certains vont suivre les sirènes paganisantes de la « profondeur » de la pensée illégitime, la Turquie – nouvelle récente [79] – sera bientôt admise en Europe, amenant avec elle 200 millions de citoyens potentiels, musulmans et turcophones, auxquels elle entend donner la citoyenneté [80],et qui, donc, deviendront citoyens européens à tous effets, une légion qui – selon l’intention exprimée par leurs chefs conduira à l’extinction de la chrétienté. Dans très peu d’années, chacun pourra constater ce que ces affirmations contiennent de vrai. Nous devons nous rendre compte qu’en Allemagne il y a déjà deux mille mosquées et qu’il y en a déjà un millier aussi bien en France qu’en Grande‑Bretagne. Or, la mosquée, pour les musulmans, n’est pas seulement lieu de culte et de prière, comme l’église pour nous : elle constitue un point d’agrégation, de renforcement de leur identité, de jugement sur la société et de réexamen, à la lumière du Coran, de ce qui arrive, voire de transmission d’ordres de type politique, comme le souligne le Père Samir, jésuite de la Saint Joseph University de Beyrouth, profond connaisseur, dans le monde catholique, du monde musulman [81].
Nous apprenons qu’en France le nombre de catholiques pratiquants ne dépasse plus désormais celui des musulmans, lesquels prient souvent dans les églises, désormais vides, mises à leur disposition par le clergé catholique [82], à cause de l’affaissement et de la lâcheté d’une hiérarchie qui n’exerce plus sa fonction. Le Père Samir lui-même rappelle que, pour le fidèle de l’Islam, le lieu où il a prié devient, à ses yeux, sacré, et le reste pour toujours. A fortiori il est compréhensible qu’ils se moquent de nous : « Si vous nous vendez vos églises, cela veut dire que votre religion, en fait, ne vaut rien et que la nôtre est l’unique vraie. » Et ils pourraient ajouter : « Jamais dans nos pays nous n’admettrons l’édification non pas d’une église grande comme Saint-Jean de Latran, mais d’une simple chapelle [83]. Nous, à Rome, cœur de la chrétienté, avec votre encouragement et avec l’argent que vous nous avez apporté pour le pétrole, nous avons édifié la mosquée la plus grande d’Europe, de la hauteur de Saint‑Pierre. Quelle religion est donc la vôtre ? » Nous devons nous rendre lucidement compte que les légistations d’Europe soutiennent des projets comme ceux-là et, parallèlement, admettent des infamies toujours plus grandes, élevant le vice le plus grossier et abject au niveau du droit et de la vertu et poursuivant ou paralysant, grâce à des lois à large spectre, bien étudiées dans les loges, toute réaction possible, toute voix qui proclame sur un ton trop soutenu la vérité.
Sans céder, en aucune sorte, au millénarisme, fruit typique de l’esprit des sectes, mais avec la fermeté qui nous fait regarder en face la réalité et en prendre acte, nous affirmons alors que le moment présent est très grave, qu’il fait appel à toutes nos ressources intellectuelles et morales, à toutes nos possibilités de veiller et de voir, pour informer du danger quiconque serait capable de le comprendre.
Il faut proclamer sans périphrases que nous sommes en train de perdre notre identité la plus authentique et profonde, et aussi que la foi est dans un épouvantable déclin sous l’effet, d’un côté, du rouleau compresseur maçonnique de la gnose et des spiritualités fausses et toxiques comme celles de Guénon et d’Évola, et de l’autre, de la poussée irrésistible de la globalisation économique. Nous savons d’autre part qu’il faut rester fermes et, selon l’exhortation de saint Paul, refuser toute doctrine bizarre, pour nous tourner vers la vérité tout entière, unique ressource permettant, pour reprendre l’expression d’Évola, de « rester debout dans les ruines ».
Qu’il nous soit accordé d’être trouvés, au moment de l’épreuve, dans le pusillus grex (= petit troupeau) de ceux qui ont voulu se battre au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et jamais dans celui d’une Tradition primordiale éloignée et mystérieuse, d’un nouvel âge d’or à venir dont l’attente a été marquée – tous les divers socialismes nous suffisent pour cela – par l’accumulation de millions de cadavres. Même ici nous pourrons faire nôtre la proposition évolienne de constituer un Ordre, non pas pour lutter contre la chair et le sang mais, comme le rappelle saint Paul, contre les dominateurs de ce monde ténébreux, contre les esprits malins de l’air.
Les autres, les adversaires, les hauts initiés, croient fermement à tout cela, et ils agissent avec tout autant de détermination, et cela depuis des siècles. Nous, non.
Nous avons la Loi parfaite et vingt siècles d’histoire, et il nous a été donné la grâce de la connaître ; nous ne pourrons pas dire :« Je ne savais pas », et nous devrons certainement assumer la terrible responsabilité de rendre des comptes pour ne pas avoir témoigné en un moment aussi important. Nous ne sommes pas des rêveurs ! Aucun triomphalisme, aucune illusion de reconstitution d’une Europe chrétienne sur les indications de Jean‑Paul II, quand celles-ci transitent à travers le grand chaudron œcuménique multiracial, par des prières communes blasphématoires avec ceux qui n’admettent même pas l’existence de Dieu ! Et que dire de l’acte, inouï et scandaleux, du baiser du Coran par Jean‑Paul II le 14 mai 1999, à l’occasion de la visite au Vatican d’une délégation composée d’un Imam chiite et du président sunnite de la Iraqi Islamic Bank, qui accompagnaient le Patriarche de la plus grande communauté catholique irakienne [84] ?
Les martyrs d’Otrante auront sursauté dans leurs tombes, et l’on ne voit pas avec quel courage Rome pourra maintenant se tourner vers les catholiques soudanais dont le régime mahométan actuel a enlevé et déporté en esclavage hommes et enfants, dans un martyre sans fin.
Les desseins de Dieu sont impénétrables, et il n’est certainement donné à personne de connaître si le triomphe du Règne de Marie, prophétisé à Fatima, passera ou non un jour par la conversion en masse de l’Islam au Christ, ni s’il sera précédé ou non d’une complète islamisation de l’Europe. Du reste, aujourd’hui, comme l’observait avec perspicacité un ami, il est plus facile de convertir un fidèle intégriste musulman, qui a une idée bien claire de sa condition de créature incommensurablement distante de Dieu et de la nécessité de lui rendre un culte avec humilité et ferveur, qu’un chrétien moderniste, habitué au relativisme moral, à l’indifférence religieuse, oublieux de la prière et sous l’emprise de n’importe quelle suggestion mondaine. Je pense pouvoir dire que ce que nous pouvons faire avec certitude , restant sauves diverses indications célestes données à quelques âmes saintes, c’est de prier, pour obtenir la grâce que l’aveugle-né demandait de façon si confiante et émouvante : « Rabboni, ut videam [Seigneur, accordez -moi de voir] », et, pour ne pas être ingrats après un tel bienfait, de nous immerger encore plus dans la prière et dans l’action, pour obtenir la grâce encore plus grande de réussir à communiquer ce bienfait aux autres.
L’action devient alors diffusible, reflet de la grâce qui éclaire les esprits et, comme le soutenait Évola, même si c’est à partir de positions antithétiques et irréductibles aux nôtres, l’action – à ce point – est guidée et soutenue par une dimension surnaturelle.
Je crois que nombre de nos jeunes, beaucoup de têtes bien faites et de cœurs pleins de sentiments élevés – et qui se sont tournés vers les sources empoisonnées de Guénon et d’Évola parce que, assoiffés de vérité, ils n’ont distingué autour d’eux qu’un monde de ruines universelles et de trahison, « royaume de la stupidité satisfaite » – sont, en fin de compte, animés par l’esprit de l’aveugle de l’Évangile.
Seigneur, faites qu’ils voient !
[1] — Cet article est la traduction française d’un exposé fait en octobre 1999 au congrès des Études catholiques tenu à Rimini, en Italie. Nous remercions M. Roger Boulet qui a bien voulu en assurer la traduction de l’italien.
[2] — Surtout si, dans leur quête de la vérité, ces jeunes n’entendent aucun avertissement de la part de ceux qui devraient leur présenter l’authentique contre-révolution. Exemple récent : le numéro 272 (18 septembre 2002) du Libre Journal de Serge de Beketch (4 place Franz Litz, 75010 Paris), qui se présente pourtant comme un « décadaire de résistance française et catholique », publie sur deux pages une recension signée Arnaud Guyot-Jeannin de divers ouvrages consacrés à Évola. Titre : « Julius Évola plus que jamais présent ». Sous-titres sautant à l’œil : « Un adversaire des totalitarismes » et « fasciné par l’esthétisme ». Sur chaque page, un portrait flatteur du penseur italien. Le lecteur ne peut qu’avoir un a priori favorable, surtout lorsque l’ensemble paraît dans la rubrique « C’est à lire ». L’article commence : « Grand penseur de la droite radicale italienne, Julius Évola suscite toujours un vif intérêt chez les lecteurs anticonformistes français (…) ». Suivent trois colonnes d’analyses sans la moindre critique. Au milieu du texte, néanmoins, quelques molles réserves : « […] Évola semble faire l’impasse sur 2 000 ans de christianisme […] ». Mais elles sont comme oubliées quelques lignes plus loin et jusqu’à la fin de l’article. A un collaborateur du Journal qui s’étonne de cette complaisance, Serge de Beketch répond dans le numéro 274 (9 octobre 2002) que « Le Libre Journal pratique le syncrétisme nationaliste », tandis qu’Arnaud Guyot-Jeannin récidive page 20 en qualifiant Évola de « penseur vigoureux de l’antimodernité ».
[3] — Sur l’hindouisme, qui est la forme la plus pure de la gnose, et sur le système des castes, caractéristique de l’orgueil inspiré par le diable, voir le « Petit catéchisme de la Contre-Église » paru dans Le Sel de la Terre 37, p. 128-129. Sur l’intervention des démons lors des initiations gnostiques, voir l’article d’Antoine de Motreff « Qui a inspiré René Guénon ? » dans Le Sel de la terre 13, p. 33-64.
[4] — Voir Évola Julius, Rivolta contro il mondo moderno (Révolte contre le monde moderne), Rome, Mediterranee, 1969, p. 176.
[5] — Sur l’Art royal, voir la première partie de cette étude : Sel de la terre 42, p. 107, note 2.
[6] — Voir Évola Julius, Rivolta contro il mondo moderno, ibid., p. 89.
[7] — Voir Évola Julius, Rivolta contro il mondo moderno, ibid., p. 402.
[8] — Pour Évola, qui reprend la vision sociale nettement différenciée de Guénon, posant au sommet le sacerdoce et seulement en subordination la royauté, ce fut précisément cette appropriation indue, par les prêtres, des pouvoirs revenant au Rex qui engendra une première fraction dans la société sacrée, début de la dégénérescence de la « race de l’esprit ».
[9] — Le lieu originel de l’âge d’or dans les diverses traditions serait désigné comme « terre ferme », « île » au milieu des eaux, « terre du milieu », « terre polaire », c’est-à-dire où se trouve le « pôle », « terre blanche » (le Nord), « terre hyperboréenne », ainsi nommée par les Grecs parce que située aux extrêmes régions polaires. C’est la Tulla des Aztèques, la Thulé des légendes grecques dominée par Cronos, dieu de l’âge d’or et père de tous les dieux.
[10] — Provenant des arya, caste sacrée des nobles indiens, « régénérés » par l’initiation (c’est la palingénèse gnostique : ce n’est pas par hasard que Guénon signait Palingenius). L’ancien nom de l’Inde aurait été, en fait aryâvarta ou terre des Aryens, descendants de la race boréale nord-atlantique et ancêtres du tronc indo-européen.
[11] — C’est-à-dire caractérisés par des formes typiques des cultes dionysiaques (mais aussi de ceux d’Eleusis et d’Orphée), comme débauche, violence, caractère orgiaque, formes d’extase en promiscuité, contrastant avec la virilité de la race nordique, à laquelle étaient attribués des aspects de fermeté, d’équilibre, de souverain détachement de la matérialité, etc.
[12] — Parmi eux Évola place aussi Moïse, à côté de Romulus et Remus (voir Rivolta contro il mondo moderno, ibid., p. 295 et 332).
[13] — Évola, à partir des œuvres suivantes orientées vers l’« Impérialisme païen » corrige le tir et ne parle plus de « civilisation méditerranéenne », mais bien de « caractères », d’« âme » méditerranéenne. Il en parle dans un sens négatif, comme expressions des « races du Sud », gynécocratiques et décadentes, en contraste évident avec les civilisations hyperboréennes dont l’esse non habere (= ne pas avoir mais être) du patricien latin aurait constitué l’expression la plus naturelle. Pour une étude exhaustive de cet aspect, voir Évola lui-même dans Gli uomini e le rovine (Les Hommes et les ruines), Rome, Il Settimo Sigillo, 1990, p. 217 et sq.
[14] — Rome, comparée à l’Ellade, était placée par Évola en rapport étroit avec l’idée d’empire et avec le principe d’un ordre universel, reposant donc sur un plan d’æternitas que la Grèce ne possédait pas (voir Évola J., L’arco e la clava [L’Arc et la massue], Rome, Mediterranee, 1995, p. 146).
[15] — Caton l’Ancien, 234-149 av. J. C. (NDLR.)
[16] — Un « conte sinistre », c’est ainsi que l’initié Elémire Zolla définit la thèse d’Évola sur l’antiquité d’une descendance aryenne qui « aurait fondé Rome, balayant la fange humaine dionysiaque, démocratique, lunaire et matriarcale […], fange qui s’était toujours référée au grand principe du Mal, le Sémitisme, Israël ». Une fable qui, « facile à mémoriser et à appliquer à une histoire simplifiée, se substitua pour Évola aux doctrines de l’antiquité que s’était proposé de lui instiller le dernier représentant de l’École italienne et pythagoricienne, homme maladroit, mais de profondes connaissances, Arturo Reghini, avec lequel il s’affronta grossièrement quand Reghini se retira du fascisme, au moment du pacte avec le Vatican » (Zolla E., Lo stupore infantile [La Stupeur infantile], Milan, Adelphi, 1994, p. 137-138).
[17] — On notera que Pauwels (maçon) et Bergier (haut-initié martiniste), dans leur ouvrage ésotérique Le Matin des magiciens (Paris, 1965) affirment que « d’une certaine façon, l’hitlérisme c’était le guénonisme plus les divisions blindées » (p. 405). En fait, on admet aujourd’hui tranquillement que le nazisme, dans son essence, se résoudrait en une gnose qui puisait au depositum de cette même Tradition primordiale hyperboréenne que Guénon avait mis à la base de sa construction intellectuelle ; il suffit de penser aux expéditions organisées par les théoriciens de la race en Orient, en Inde, au Tibet, au Japon, à la recherche des racines indo-européennes du peuple allemand, ou à la dimension magique du mouvement national-socialiste, que René Guénon connaissait bien. Gianni Vannoni dans son ouvrage Le società segrete dal Seicento e il Novecento (Les Sociétés secrètes du XVIIe au XXe siècles, Florence, Sansoni, 1985) cite une lettre de Guénon à Évola, datée du 29 octobre 1949, où Guénon, parlant d’Aleister Crowley, le plus fameux mage noir du siècle écrivait : « Se trouvant alors au Portugal, il disparut à l’improviste, et on retrouva ses habits sur le rivage de la mer ; mais c’était seulement une mort simulée pour que l’on ne s’occupât plus de lui et que l’on ne cherchât pas à savoir où il était allé. En effet, il s’était rendu à Berlin pour y jouer le rôle de conseiller secret auprès d’Hitler, qui en était alors à ses débuts » (p. 284).
[18] — Évola J., Rivolta contro il mondo moderno, ibid., p. 378.
[19] — Voir Évola J., Gli uomini e le rovine, ibid., p. 118.
[20] — Voir Évola J., Imperialismo pagano (Impérialisme païen), Padoue, éd. di Ar, 1978, p. 135.
[21] — Évola J., Il mistero del Graal (Le Mystère du Graal), Rome, Mediterranee, 1972, p. 193.
[22] — Titre semblable à celui de « Seigneur Universel » ou « Roi des Rois », réservé au Grand Initié, à celui qui a atteint l’état divin : à lui s’appliquent des symboles comme le centre, le pôle, la pierre, l’aimant. Le caractère omniprésent d’opposition et de substitution à la figure du Christ de la figure luciférienne de l’initié ne nous échappe pas. Guénon précise que le Roi du Monde pourrait être une personne réelle, comme aussi seulement une représentation symbolique du centre spirituel d’où émanent les Supérieurs Inconnus (appelé “Terre Sainte” ou “Terre de Lumière”). Malgré cela, et même si Guénon refuse clairement de propager cette identification, sa description permet de distinguer en filigrane la présence nette d’une autre figure, celle du Princeps huius mundi, le Prince de ce monde contre lequel le Seigneur, dans sa vie terrestre, n’a pas cessé de mettre en garde ses apôtres, lui reconnaissant une explicite seigneurie sur le monde (voir Guénon René, Le Roi du Monde, Paris, Gallimard, 1958, p. 22 et passim).
[23] — Évola J., Il mistero del Graal, ibid., p. 184.
[24] — Id., ibid., p. 143.
[25] — Évola J., Rivolta contro il mondo moderno, ibid., p. 364.
[26] — Évola J., Il mistero del Graal, ibid., p. 122.
[27] — Id., ibid., p. 17-18.
[28] — Id., ibid., p. 38.
[29] — Polia Marion, « Il misterio imperiale del Graal – Il misterio della dama » (Le Mystère impérial du Graal – Le Mystère de la dame), I Quaderni di Avallon (Les cahiers d’Avallon), Rome, 1980, nº 0, p. 20.
[30] — Évola J., Il mistero del Graal.
[31] — Id., ibid., p. 86.
[32] — Ibid., p. 99 et René Guénon, Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Paris, Gallimard, 1962, p. 40. Un symbole équivalent à la coupe est celui du cœur, considéré comme le réceptacle de sa déité.
[33] — Évola J., Il mistero del Graal, ibid., p. 76.
[34] — Id., ibid., p. 82.
[35] — « Réunir les deux parties signifie venir à la synthèse propre à la restauration, au roi primordial qui renaît à travers le héros ». Évola J., Il mistero del Graal, ibid., p. 106.
[36] — Id., ibid., p. 115.
[37] — Évola J., Rivolta contro il mondo moderno, ibid., p. 407.
[38] — Id., ibid., p. 410.
[39] — Voir Évola, Imperialismo pagano, ibid., p. 45-46.
[40] — Le livre eut sa première édition en Italie en 1934, en Allemagne en 1935.
[41] — Évola J., Rivolta contro il mondo moderno, ibid., p. 417.
[42] — Id., ibid., p. 441-443.
[43] — Évola, dans son ouvrage Gli uomini e le rovine, dans le chapitre consacré à l’Europe, vers la fin du livre, ajoute des indications complémentaires pour la formation d’une élite plus élargie, puisant à ce qu’il estime encore sain : il se réfère essentiellement à ces ateliers sélectionnés du monde militaire habitués à des expériences fortes, comme les parachutistes et les troupes spéciales, totalement sans illusions et indifférents vis-à-vis des politiques. Ces guerriers incarneraient encore, en quelque sorte, l’État éthico-militaire de l’ancienne Rome, assumant en eux ces caractères d’essentialité, de sens froid de la domination, étranger à tout favoritisme et à toute vanité qui représentaient le trait saillant du style romain. Selon son jugement, en effet, le modèle de la hiérarchie militaire est le seul qui, dans la civilisation moderne, puisse servir de base pour la renaissance des infrastructures nécessaires de la société traditionnelle, et donc de l’Empire.
[44] — L’époque présente du New Age est placée par les initiés sous le signe zodiacal du Verseau « les eaux dans lesquelles tout revient à l’état fluide, informe », pour signifier la phase finale du cycle, l’accomplissement de ce solve, destiné à s’épuiser au moment où il transite par le point zéro, où il cède le pas au coagula dans la « remontée » vers le « nouveau et éclatant matin de l’âge d’or », (voir Évola, J., Cavalcare la tigre [Chevaucher le tigre], Milan, Vanni Scheiwiller, 1973, p. 16-17).
[45] — Id., ibid., p. 15-17.
[46] — Voir Nietzsche Friedrich : L’Antichrist – malédiction du christianisme, Milan, Adelphi, 1984, p. 97.
[47] — Voir Évola J., Imperialismo pagano, ibid., p. 90.
[48] — Id., ibid., p. 118, 123.
[49] — Id., ibid., p. 95.
[50] — Id., ibid., p. 115.
[51] — Le même Évola, du reste, en grand maître de l’ésotérisme qu’il était, ne reconnaissait pas au christianisme la possession d’un enseignement ésotérique, coupant ainsi avec autorité l’herbe sous les pieds des divers Charbonneau-Lassay qui entendaient promouvoir la connaissance du Christ et de sa doctrine à travers les symboles d’une connaissance initiatique. Évola dit, de fait : « On ne devrait jamais oublier que si le christianisme s’est approprié l’ancienne tradition juive, l’hébraïsme orthodoxe a continué comme une direction indépendante, et, ne reconnaissant pas le christianisme, avec le Talmud, il a eu dans la Kabale une tradition précisément initiatique, que le christianisme n’a jamais possédée. C’est ainsi que (si) plus tard, partout en Occident, prit forme un véritable ésotérisme, cela advint essentiellement en dehors du christianisme, avec l’aide de courants non-chrétiens, tels que précisément la Kabale juive, l’hermétisme, ou bien cela vint d’une origine nordique éloignée (Rivolta contro il mondo moderno , ibid., p. 343 ; voir aussi : Cavalcare la tigre, ibid., p. 56 et chez Gianfranco de Turris, Testimonianze su Evola [Témoignages sur Évola], Rome, Mediterranee, 1985, p. 349). Évola arrive finalement à une formule péremptoire : « […] A notre avis ce qu’il peut y avoir d’initiatique n’est pas chrétien et ce qu’il y a en lui de chrétien n’est pas initiatique » (L’arco e la clava, ibid., p. 112). Il faut signaler que le Dizionario Biografico Italiani (Dictionnaire biographique des Italiens, Rome, 1993) écrit qu’Évola fut conduit, au début des années 1930, à faire une brève expérience de séjour, incognito, aux monastères des Ordres chartreux, carme, bénédictin de l’ancienne règle pour comprendre si la tradition ascético-contemplative catholique pouvait être prise comme point de départ vers les valeurs de la Tradition primordiale, mais la conclusion fut qu’elle se situait sur un plan bien inférieur, précisément par le manque d’aspect ésotérique, à la tradition telle qu’il la concevait. La position de Guénon est différente. Pendant un certain temps il avait carrément assigné au catholicisme, et non à la maçonnerie, une tâche de restauration de la Tradition primordiale, soit parce qu’il croyait en un possible ésotérisme chrétien, soit à cause de la grande organisation représentée par l’Église, très opportune pour la diffusion de sa doctrine. Sa position fut ensuite revue, notamment à cause des fortes résistances rencontrées du côté catholique, et modifiée dans le seul sens de maintenir à la religion un rôle spirituel de base, de liaison réelle avec le monde de l’esprit, en vue de l’initiation (milieu dans lequel l’adepte pourrait maintenir sa ferveur, tandis qu’en secret il cultiverait l’iter initiatique). Voir Guénon René, Aperçus sur l’initiation, Paris, Éd. Traditionnelles, Villain et Bellehomme, 1973, (édition corrigée), p. 74 ; sur la différence que Guénon aperçoit entre « christianisme ésotérique » et « ésotérisme chrétien », ce dernier dans l’acception d’un approfondissement du divin réservé à quelques élus et fondé sur l’observance scrupuleuse des normes d’une foi ésotérique, voir Guénon René, Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Paris, Gallimard, 1962, p. 57. Dans l’optique guénonienne, le fruit de l’ésotérisme chrétien aurait dû être la formation d’une élite active dans le rapprochement entre Orient et Ocident et dans une féconde diffusion des connaissances initiatiques indispensables à la restauration de la Tradition primordiale ; cette élite aurait dû agir depuis l’intérieur de l’Église, la dominant ainsi et la coiffant d’en haut.
[52] — Évola J., Imperialismo pagano, ibid., p. 98.
[53] — Id., ibid., p. 40-41.
[54] — Id., ibid., p. 128 et 133.
[55] — Id., ibid., p. 163.
[56] — Voir Vannoni Gianni, Massoneria, fascismo e Chiesa cattolica (Maçonnerie, fascisme et Église catholique), Bari, Laterza, 1980, p. 251, note 74.
[57] — Mgr Jouin (1844-1932) fut l’une des principales figures de la lutte contre le modernisme, vu comme l’expression d’un vaste complot organisé par les sectes.
[58] — Revue Internationale des Sociétés Secrètes, nº 4, 1er avril 1928, p. 124-129 et nº 2, 1er février 1929, p. 43-68, sous la signature de A. Tarannes ; cité dans Sodalitium (Verrua Savoia), nº 1/96, article : « Julius Évola, homme traditionnel ou cabaliste ? » sous la signature de don Curzio Nitoglia. Mgr J.B. Montini lui-même, qui était alors assistant principal de la Fédération des Universitaires Catholiques Italiens, attaqua dans le nº 6 de juin 1928 de Studium la nouvelle revue de sciences ésotériques Ur et son directeur, le « prof. Évola », défini comme l’« astrologue principal » de la revue. (Voir J. Évola, L’arco e la clava, ibid., p. 237).
[59] — Évola J., Rivolta contro il mondo moderno, ibid., p. 344-346 et passim..
[60] — Évola J., Il cammino del Cinabro (Le Chemin du Cinabre), Milan, Vanni Scheiwiller, 1972, p. 174 : « Aujourd’hui plus que jamais apparaît clairement l’incapacité du catholicisme officiel à s’intégrer “traditionnellement” ; […] ce qui est traditionnel seulement de façon catholique, au sens courant et orthodoxe, n’est traditionnel qu’à moitié » ; voir aussi Gli uomini e le rovine, ibid., p. 141.
[61] — Id., ibid., p. 348.
[62] — Évola J., Il mistero del Graal, ibid., p. 44.
[63] — Pike Albert, Morals and dogma, Foggia, Bastogi, 1983, vol. I, p. 222-223.
[64] — Évola J., Rivolta contro il mondo moderno, ibid., p. 270 ; voir aussi Imperialismo pagano, ibid., p. 138 et La Tradizione ermetica (La Tradition hermétique), Rome, Mediterranee, 1988, p. 44, nº 98. L’étoile à cinq branches, par exemple, qui trône dans les loges de cette ma çonnerie moderne qu’Évola indique comme anti-traditionnelle et subversive, l’étoile rouge des Soviets, qu’Évola abhorrait, seraient « un ancien symbole magique du pouvoir de l’homme comme initié et dominateur surnaturel » (Évola J., Il mistero del Graal, ibid., p. 196, en note).
[65] — O. Wirth, Les Tarots, Rome, Méditerranée, 1990, p. 387.
[66] — Voir Évola, Metafisica del sesso (Métaphysique du sexe), Rome, Mediterranee, 1976, p. 268.
[67] — D’après un article d’Évola tiré du mensuel La Vita italiana (La Vie italienne), nº 298, janvier 1938, p. 27-37 ; cité dans Considerazioni sulla guerra occulta (Considérations sur la guerre secrète), 4e Quaderno Evola (Cahier Évola), Gênes, Centro Studi Evoliani (Centre d’Études Évoliennes), 1977, p. 12 ; voir aussi Évola, L’arco e la clava, ibid., p. 67.
[68] — Flamigni Sergio, parlementaire du P.C.I. de 1968 à 1987, dans son livre Trame atlantiche. Storia della Loggia massonica segreta P2 (Complots atlantiques. Histoire de la Loge maçonnique secrète P2), Milan, Kaos, 1996, écrit à la p. 85 : « En mai 1995, le magistrat de Venise, Félix Casson entrera en possession d’une liste de douze ex-“collaborateurs” de la C.I.A. en Italie. Outre l’idéologue d’extrême droite Julius Évola, le terroriste soi-disant “anarchique” Gianfranco Bertoli, le fondateur d’Ordre nouveau Pino Rauti, le dirigeant de Gladio Gerardo Serravalle, l’informateur du Sid Giovanni Giannettini », etc.
[69] — Intéressantes notices biographiques dans Interrogatorio alle destre (Interrogatoire aux droites) de Michèle Brambilla, Milan, Fabri, 1995, p. 147-166.
[70] — Giacoppo Benito, Il superomismo, anima composita del misterio di iniquità : saggio su Evola e il cattolicesimo (Le Superhomisme, âme hétérogène du mystère d’iniquité : essai sur Évola et le catholicisme), discours inaugural tenu en mars 1984 au congrès traditionaliste de Civitella de Tronto.
[71] — « Le bien provient d’une cause intègre ; le mal de n’importe quel défaut ». Il n’est donc pas nécessaire qu’un système soit intégralement faux pour qu’il soit intrinsèquement pervers : il suffit qu’il défaille sur l’essentiel. Saint Thomas explique à ce sujet : « Comme il est impossible de trouver dans la réalité quelque chose qui soit privée de tout bien, il est aussi impossible de trouver une connaissance qui soit totalement fausse, sans la présence d’un peu de vérité (…). Même l’enseignement que les démons donnent à leurs prophètes contient des éléments vrais qui servent à le rendre crédible » (II–II, q. 172, a. 6). Comme aimait à le rappeler le P. Garrigou-Lagrange, il faut savoir distinguer un système fondamentalement faux tout en contenant (nécessairement) des vérités partielles, d’une doctrine essentiellement vraie malgré d’éventuelles erreurs accidentelles. Or les thèses d’Évola se situent évidemment dans le premier cas. L’inspiration en est foncièrement perverse. Ce qui implique que les parcelles de vérité qu’elles présentent (si nombreuses et si brillantes qu’on les suppose) ne sont aucunement l’âme du système mais des esclaves au service de l’erreur. Plus elles sont puissantes, plus le système est dangereux et mauvais (de même qu’un faux billet est d’autant plus dangereux qu’il ressemble davantage à un vrai : tous les éléments accidentels – bons en eux-mêmes - qu’il contient – qualité du papier, du dessin, de la couleur, etc. – y sont au service du faux). Il ne suffit donc pas, lorsqu’on présente la pensée ou l’œuvre d’un auteur gnostique, de compenser par quelques réserves les éloges qu’on croit devoir lui faire : il faut manifester clairement, d’une façon ou d’une autre, que l’auteur est nocif, foncièrement mauvais, et que les vérités qu’il énonce accidentellement, loin de compenser les erreurs qui constituent l’essentiel de son système, ne font que rendre l’ensemble plus redoutable. (NDLR.)
[72] — Évola J., Gli uomini e le rovine , ibid., p. 125.
[73] — « Avec l’arc on atteint des objectifs lointains et à cet égard on se réfère à des problèmes d’ordre supérieur (…) ; avec la massue on frappe et on abat des objectifs voisins, et ici il s’agit de ces essais qui contiennent une critique radicale et une prise de position face à des phénomènes divers des mœurs et de la société. » Évola J., L’arco e la clava, ibid., p. 7 et seconde de couverture.
[74] — Voir Brambilla M., Interrogatorio alle destre, ibid., p. 163.
[75] — Eugène de Savoie (1663-1736) remporta plusieurs grandes victoires contre les Turcs, notamment à Peterwardein en 1716 : voir Le Sel de la terre 39, p. 140-141. (NDLR.)
[76] — Marc-Antoine Bragadino défendit héroïquement la capitale de l’île de Chypre, Nicosie, contre les Turcs, en 1570. Voir Le Sel de la terre 39, p. 124-125. (NDLR.)
[77] — Aumônier principal de l’armée des impériaux, le bienheureux Marc d’Aviano, capucin, célébra la messe devant l’armée catholique le 12 septembre 1683, avant la bataille décisive qui allait permettre de délivrer Vienne du siège des Turcs. Voir Le Sel de la terre 39, p. 136. (NDLR.)
[78] — Andreas Hofer (1767-1810), surnommé le Chouan du Tyrol, ou même le saint du Tyrol, prit la tête du soulèvement catholique de cette province contre Napoléon, en 1809, et fut, pendant deux mois, régent du Tyrol. Trahi par l’empereur d’Autriche, il fut pris par Napoléon et fusillé le 20 février 1810. (NDLR.)
[79] — Voir le quotidien français Libération, jeudi 14 octobre 1999.
[80] — Avvenire « C’est une guerre des USA contre l’Europe », 26 mars 1999, p. 2.
[81] — Avvenire, « Les centrales de Mahomet », 17 octobre 1999.
[82] — Voir Avvenire, rubrique « Catholica », 14 octobre 1999.
[83] — En Égypte, rappelle le Père Samir dans l’article cité, parmi les dix règles à respecter pour la construction d’une église, il y a l’absence d’une mosquée dans le rayon d’un demi-kilomètre, ce qui équivaut, étant donnée la densité des mosquées, à construire les églises dans le désert.
[84] — Voir Le Sel de la terre 31, p. 186. (NDLR.)

