Lettre aux fidèles
« Unité dans la diversité »
par Dom Laurent Fleichman O.S.B.
Ce texte est la traduction de la lettre que le père Laurent Fleichman O.S.B. rédige pour ses fidèles de Rio et Niteroí (Brésil), intitulée : Carta aos fiéis (nº 14, juillet 2002).
Le Sel de la terre.
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Un lecteur nous envoie un intéressant courrier électronique contenant des citations tirées du Mouvement néocatéchuménal [1]. Il n’est pas dans mes intentions d’analyser ce que se propose ce mouvement, défini comme une « action » et non comme une « institution ». Le journal Si Si No No (nº 68 de septembre 1998, page 4 [2]) a déjà analysé plus profondément les hérésies d’un mouvement qui s’installe dans un certain nombre de paroisses du monde entier. Eh bien : le Vatican vient d’approuver ses statuts en le rendant officiel dans la vie de l’Église. Avec toute la pompe, avec la présence de cardinaux de cinq congrégations romaines qui ont œuvré pour cette approbation. L’information est confirmée par l’agence de Presse Zenit, le 28 juin 2002. L’Église de Vatican II continue à favoriser les hérésies.
Mais n’a-t-il pas été dit que Rome avait changé ? Qu’il y avait des signes évidents de « conversion » ? Que le Saint-Père s’efforçait de combattre le modernisme ?
La vérité est tout autre, et nous ne pouvons pas oublier que ce nouveau scandale vient s’ajouter à tant d’autres qui, jour après jour, ont été consommés pendant le pontificat de Jean‑Paul II : accord avec les luthériens, accord avec les schismatiques orientaux, réunions œcuméniques annuelles contraires aux interdictions de la sainte Église et diffusant l’indifférentisme religieux et la perte de la foi.
Je demande au lecteur un peu d’attention, car je ne veux pas traiter ici d’un scandale de plus, ou d’une nouvelle hérésie favorisée par le Vatican. Je crois percevoir dans les attitudes de détenteurs du pouvoir, aussi bien religieux que politique, certains comportements et méthodes qu’il nous faut connaître pour que notre défense soit plus sérieuse, plus intelligente et efficace.
Le temps est déjà passé où les hommes de pouvoir réduisaient en esclavage, par les armes et les goulags, persécutaient et détruisaient les opposants au régime communiste.
Est également révolu le temps du début de la révolution de Vatican II, quand les réformes furent imposées sans pitié au peuple catholique, au moyen d’une terrible persécution contre les défenseurs de la Tradition. Aujourd’hui, avec le recul des années et avec les nouvelles expériences que nous vivons, nous pouvons mieux comprendre combien les méthodes employées par les chefs de l’Église, retranchés derrière l’autorité d’un concile œcuménique, ressemblaient aux horreurs du régime soviétique. Peut-être cela a-t-il à voir avec le refus formel des Pères conciliaires de condamner solennellement le communisme. Comme l’a publié la revue Permanência dans son numéro 188-189 de juillet 1984 [3], le pape Jean XXIII a scellé un accord avec le Kremlin en 1962, selon lequel la condition pour que le patriarche schismatique de l’Église orthodoxe assiste au Concile, comme observateur, était qu’il ne soit pas fait de critiques du régime soviétique.
Cette comparaison que je fais des méthodes employées par les chefs de l’Église avec celles des chefs communistes doit être comprise dans un sens analogique. Je n’accuse pas ces hommes d’utiliser des mitrailleuses et des camps de concentration, mais d’utiliser une forme abusive d’autorité pour imposer un nouvel ordre à l’intérieur de l’Église, pour imposer une nouvelle religion, sans aucune possibilité de refus de la part des prêtres traditionnels ou des familles catholiques. Toute la machine de la structure juridique du Vatican a été utilisée comme un canon destructeur, menaçant, causant la terreur dans l’âme de millions de catholiques dans le monde entier. Le résultat de ce massacre n’a pas tardé à se faire sentir, quand il est devenu à la mode de dire que Mgr Lefebvre était « contre le pape », « évêque rebelle », « schismatique ». Plus encore, le nombre a augmenté de ceux qui voulaient la Tradition, n’aimaient pas la nouvelle messe et les innovations du Concile, mais n’avaient pas la force de réagir, d’affronter le régime. Et beaucoup d’intelligences privilégiées se sont réfugiées dans un mutisme affaibli, comme un animal effrayé qui oublie sa force et s’enfuit en cherchant à se dissimuler. Beaucoup d’âmes pieuses ont préféré abandonner la vraie messe, leur chapelet, pour battre des mains et jouer de la guitare dans les églises. Et la foi a peu à peu disparu. Ce sont les fruits directs du Concile.
Mgr Lefebvre était la cible des principales attaques venues directement des papes Paul VI et Jean‑Paul II, bien que ce dernier, au début de son pontificat, ait affirmé qu’il ne voyait en lui aucun motif de condamnation. Mais les cardinaux Seper, Villot, Casaroli et compagnie n’étaient pas de cet avis.
Le sommet de la persécution s’est produit au moment des consécrations épiscopales, en 1988, quand un décret d’excommunication, invalide et nul, a été émis par le cardinal Gantin. La machine vaticane a fait bouger ses pièces sur l’échiquier des médias et, dans le monde entier, les journaux se sont moqués de l’évêque d’Écône, insinuant des histoires absurdes et ridiculisant son geste de salut de la vie de l’Église. Grand fracas dans la presse du monde entier.
Rome a changé !
Ah oui, certainement, Rome a changé. Au début, nous n’avons pas bien compris ce changement. Nous constations quelque chose de différent, sans en savoir expliquer le pourquoi. En 1991, au moment de la consécration épiscopale de Mgr Licinio Rangel à São Fidélis (Brésil), par trois évêques de la Fraternité Saint‑Pie X, il n’y a pas eu de réaction, aussi bien de la part de Rome que de la part des journaux du monde entier. Vraiment rien ! Silence absolu. Ni photographie, ni caricature, ni décret d’excommunication. Étrange. Au moins à l’époque, cela paraissait étrange.
Voulez-vous quelque chose de plus étrange encore ? L’année suivante, l’empire soviétique s’est effondré, de la manière que nous savons. Là également il n’y aurait plus d’emprisonnements, de morts, de tanks détruisant la fine fleur de la société de la Russie et des autres pays dominés.
Alors que le monde assistait à une nouvelle manière d’être communiste, les hommes du Vatican commençaient à traiter d’une nouvelle manière les récalcitrants, les traditionalistes. Il n’y aurait plus d’excommunication, ni de grandes oppositions dans les diocèses. Rome avait édifié une structure bien affûtée pour les ramener, culturellement, sans heurts. C’est l’époque de la commission Ecclesia Dei, des grandes invitations à déjeuner, et de la correspondance fréquente. Ils ont essayé l’hameçon de l’accord pratique. Ils n’ont pas pris le gros poisson, mais les prêtres de Campos leur convenaient très bien. Ils sont revenus à l’attaque, avec maintenant l’hameçon de l’étude théologique, en montrant qu’ils sont ouverts à toutes les tentatives, car ils sont entraînés à tirer profit même du recul de leurs adversaires.
Cela se passe plus ou moins ainsi. A quoi bon le mur de Berlin, si nous pouvons contrôler les hommes sur la planète entière ? Nous allons élargir les grilles de la prison et en encercler la terre, avec des grilles virtuelles, dans le monde de la communication. Eux-mêmes vont nous informer de l’endroit où ils sont et de ce qu’ils font, libres de circuler, de visiter leurs amis, de regarder la télévision et d’aller au cinéma. Et en rentrant chez eux, ils iront directement « interagir » par Internet, ou bien ils boiront une petite dose de l’empoisonnement universel dans un monde globalisé.
Les hommes de l’Église de Vatican II, fils de ce siècle, adoptent la même méthode. Que les nostalgiques de la messe ancienne aient la liberté de célébrer la messe qu’ils veulent : il suffit d’établir une situation dans laquelle ils désirent eux-mêmes dire où ils sont et ce qu’ils pensent. Et ils ne percevront même pas qu’ils sont manipulés. Il suffit qu’ils soient présents au monde de Vatican II et à l’esprit d’Assise.
Ce n’est pas seulement cet aspect d’auto-contrôle qui marque le nouvel esclavage. Il y a également une espèce de dynamique des antithèses qui, pour eux, doit être présente dans tout le monde de l’information, pour qu’il y ait « démocratie ».
N’avez-vous pas vu ce qui s’est produit dans le journal O Globo ? Tout le monde sait que M. Roberto Marinho a fait un pacte avec le « PT [4] ». Cela a même été publié en première page du journal. Depuis lors O Globo est devenu le repaire des « PTistes [5] » de diverses nuances. Tout contents, ils se retrouvent en famille. Ah ! oui, il y avait Roberto Campos [6] qui écrivait ce qu’une petite minorité arriérée voulait encore entendre. Il est clair que Roberto Campos était un homme respecté. Mais ce n’était pas par amour pour ses idées qu’il pouvait écrire dans le O Globo du PT. Il écrivait parce qu’il était nécessaire de ne pas laisser échapper ceux « de droite » qui ont toujours lu O Globo, dans lequel écrivaient Gudin, Corção, Nelson Rodrigues et d’autres « réactionnaires », comme ils disaient. Il écrivait parce qu’à l’intérieur de la Révolution Culturelle, il est important qu’une minorité puisse exprimer les antithèses qui alimenteront le « débat démocratique » de la manipulation des consciences.
Un jour, M. Roberto Campos tomba malade, et il ne pouvait plus écrire. Grand problème pour O Globo. J’imagine avec quel soin ils ont été chercher un remplaçant à Roberto Campos. Si importante est la présence d’un écrivain « antithèse » qu’ils n’ont pas hésité à appeler un « excommunié » des médias, un écrivain qui en était venu au point de commettre le gravissime péché de faire l’éloge du Mouvement Militaire de 1964. Et c’est ainsi qu’ils ont attribué cette place à M. Olavo de Carvalho [7]. Il était l’homme nécessaire, même en écrivant des articles contre le PT.
Il en est maintenant ainsi dans l’Église de Vatican II. Il est important pour la « religion de la démocratie » que la minorité récalcitrante trouve sa place dans la grande masse, dans l’humanité heureuse : que d’autres célèbrent la messe pop, ou la messe afro, ou la messe charismatique, du moment que la minorité traditionaliste a son petit coin réservé dans la grande confraternisation universelle et dans le culte « démocratique » basé sur l’œcuménisme.
C’est pour cela qu’il ne faut pas s’étonner de voir le Vatican approuver les statuts de l’hérétique Mouvement néocatéchuménal, six mois après avoir approuvé les statuts de la traditionnelle Administration São João Maria Vianney. C’est la dynamique démocratique.
Et n’ont-ils pas donné un nom à ce syncrétisme du concile Vatican II ?
Ils ont appelé cela l’« unité dans la diversité ».
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Citations du Mouvement néocatéchuménal
« Le christianisme n’est en aucune manière une doctrine que l’on puisse apprendre avec des catéchismes et des théologies. Le christianisme est une Bonne Nouvelle, un événement historique, ce qui le distingue de toutes les philosophies et religions [8]. »
« Je me rappelle, par exemple, d’un jeune de Florence qui, devant tout le monde, a dit : “Je suis homosexuel et je bénis Dieu de tout mon cœur d’être ainsi. J’allais voir le psychiatre, et jamais la psychologie ne m’a sauvé. Aujourd’hui, je peux témoigner devant vous tous que je suis sauvé par le pouvoir de Jésus‑Christ.”
« Il disait cela parce que Dieu lui avait fait sentir, avec une immense puissance, et voir, avec une clarté énorme, que Dieu avait permis une telle chose dans sa vie pour qu’il reste toujours attaché à lui. Le Seigneur lui avait fait sentir cela, jusqu’au point d’être capable de dire devant tout le monde que Dieu, à travers cela, l’avait pris pour lui, et il savait qu’il ne se séparerait plus jamais de lui [9]. »
« Il existe donc un gros nuage qui nous a empêchés de recevoir la nouvelle, l’événement que Dieu a fait pour nous. Les termes théologiques sont des termes juridiques selon la mentalité du Moyen Age. Maintenant, il n’y a plus de juridicisme [sic] Le concile Vatican II ne s’exprime plus en termes juridiques, mais parle du mystère pascal, ce qui est tout à fait autre chose, car “pascal” se réfère directement à l’Histoire, à l’intervention historique de Dieu, avec le peuple d’Israël. Parler de la Rédemption est une abstraction, alors que parler du mystère pascal est de l’histoire concrète [10]. »
« Le concile Vatican II fait une nouvelle théologie que nous apportons. On ne parle plus de rédemption, mais de mystère pascal : c’est comme un nouveau printemps [11]. »
« Il est vrai que nous dansons après la célébration, parce que l’eucharistie est une fête. Et, s’il y avait par terre des mies de pain, il est possible que, sans le vouloir, nous les ayons piétinées. Mais nous prenons toutes les précautions possibles pour éviter que des miettes tombent par terre. »
« Jésus-Christ n’est pas quelque chose d’idéal que nous puissions réaliser, il n’est pas un modèle [12]. »
« Que le Président [le prêtre] soit bref. Dites-lui de ne pas faire de sermons […] que les prêtres ne fassent pas de discours aux personnes [13]. »
Il n’y a pas d’eucharistie sans assemblée. C’est l’assemblée entière qui célèbre la fête et l’eucharistie ; parce que l’eucharistie est l’exaltation de l’assemblée humaine en communion ; parce que c’est l’endroit exact où se manifeste le fait que Dieu a agi dans cette Église créée, dans cette communion. C’est de cette assemblée que surgit l’eucharistie.
« Pour cette raison, quand au Moyen Age on a commencé à discuter du sacrifice, on a au fond discuté de choses qui n’existaient pas dans l’eucharistie primitive. Parce que le sacrifice dans la religion est sacrum facere, faire le sacré, se mettre en contact avec la divinité par des sacrifices sanglants. Dans ce sens, il n’y a pas de sacrifice dans l’eucharistie : l’eucharistie est sacrifice, mais dans un autre sens, parce que dans l’eucharistie, il y a bien la mort, mais il y a aussi la résurrection de la mort. L’eucharistie est Pâques, passage de la mort à la résurrection. Pour cette raison, dire que l’eucharistie est sacrifice est vrai mais incomplet. L’eucharistie est sacrifice de louange, une louange complète de communication avec Dieu… »
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[1] — Citations des hérésies du Mouvement néocatéchuménal : Francisco Arguelo-Kiko-Notes, Orientations pour les équipes de catéchistes pour la phase de conversion, Annotations tirées des enregistrements des rencontres réalisées par Kiko et Carmem pour orienter les équipes de catéchistes de Madrid, en février 1972. « Ne dites rien de toutes ces choses aux gens : revalorisez simplement la valeur communautaire du péché, son caractère social, le pouvoir de l’Église. » (Kiko, notes cit., 9e jour, p. 137). La suite de cette citation se trouve à la fin de l´article.
[2] — Voir Courrier de Rome, octobre 1998.
[3] — Voir Itinéraires : « L’accord Rome-Moscou », nº 280 de février 1984, p. 1-14, et nº 285 de juillet-août 1984, p. 151-160.
[4] — PT : Partido dos Trabalhadores. Fondé en 1978 par un groupe de syndicalistes de Sao Paolo, avec forte tendance communiste-anarchiste, lié au déjà fameux MST, Mouvement des Sans Terre, qui envahit les grandes propriétés du Brésil.
Ce parti vient de gagner pour la première fois les élections présidentielles, avec Luiz Inácio da Silva, le Lula.
[5] — Ptistes : nom donné par la presse locale aux adeptes fanatiques du PT.
[6] — Roberto Campos (1917-2001). Économiste libéral de grande renommée, il fut ministre du gouvernement militaire jusque dans les années soixante et ambassadeur à Washington et Londres. C´est de lui que viennent la plupart des grands succès économiques du gouvernement militaire (1964-1984). Il fut aussi plusieurs fois député et sénateur.
[7] — Olavo de Carvalho. Ancien dirigeant communiste. Intellectuel de tendance réaliste, aristotélicien et guénonien. Grâce à un excellent réseau d’informations et à son sens logique, il écrivit d’excellents articles contre le PT et contre le communisme culturel de Antônio Gransci.
[8] — Kiko, notes cit., p. 98.
[9] — Kiko, notes cit., p. 73-74.
[10] — Carmem, notes cit., Le kérygme, 2e partie, p. 123 III et 123 IV.
[11] — Carmem, notes cit., p. 123 VI.
[12] — Carmem, notes cit., p. 123 VI.
[13] — Kiko, notes cit., p. 158.

