+ Rancé ou l’esprit
de la pénitence
Le livre se compose de deux parties : une longue introduction qui présente la vie de Rancé et une anthologie de textes choisis dans ses œuvres les plus importantes.
Malgré les efforts du concile de Trente, des abus de toute sorte portaient encore atteinte à la dignité de l’état religieux au début du XVIIe siècle. Le cardinal de La Rochefoucault (1558-1645) fut chargé par Grégoire XV de restaurer la discipline dans les monastères. Louis XIII le soutint en le nommant ministre d’État et il adjoignit une commission d’évêques et de magistrats. Il réforma pour commencer le couvent de Saint-Étienne du Mont, puis ce fut la réforme laborieuse de Clairvaux et de Cîteaux. Dans le même mouvement, l’Ordre des Prémontrés fut réformé par Servet de la Ruelle, celui des Feuillants par Jean de la Barrière, celui de Cluny par Richelieu, l’abbaye de Sept‑Fonts par Eustache de Beaufort.
La démarche de l’abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, s’inscrivit dans ce vaste et heureux mouvement.
La vie
La jeunesse d’Armand Jean le Boutillier de Rancé possède la fougue de la Renaissance ; sa vieillesse est marquée par une austérité que d’aucuns ont appelée, à tort, janséniste [1]. Fils d’un président à la Chambre des comptes, neveu d’un surintendant et de deux évêques, filleul du cardinal de Richelieu, il étala dans le monde son esprit et son luxe. Sa famille l’avait destiné à la carrière des armes. Enfant précoce, il lira à douze ans le latin et le grec et sera un cavalier accompli. Mais en 1635, son frère aîné, chanoine prébendé depuis l’âge de dix ans, fut frappé d’une maladie mortelle. Le père fit tout de suite tonsurer Armand afin que les bénéfices ne sortent pas de la famille. Parmi les commendes se trouvait l’abbaye de la Trappe. L’éducation du jeune homme continua comme par le passé et à douze ans il publia une édition critique des poésies d’Anacréon. A seize ans, il commença à étudier la philosophie et soutint brillamment le baccalauréat en cette matière en 1647. Il étudiait, certes, mais la chasse et les frivolités occupaient une bonne partie de son temps.
Poussé par son père et son oncle l’archevêque de Tours, il reçut les ordres jusqu’au diaconat, puis passa la licence de théologie. Il fut reçu premier en 1652, le troisième étant un certain Jacques-Bénigne Bossuet. De 1652 à 1657, Rancé vécut en prêtre mondain, jouissant de deux baronnies et de deux hôtels particuliers à Paris. Sa table était réputée ; il se déplaçait à travers Paris dans un carrosse attelé de huit chevaux, portait de riches habits et l’épée au côté et n’avait pas dit la messe depuis son ordination. Galant, il entretenait avec Madame de Montbazon qui n’était pas un modèle de vertu, des relations très intimes. Jusqu’où allèrent-elles ? Si elles ne furent pas coupables elles étaient au moins imprudentes et scandaleuses. Mais Madame de Montbazon tomba soudain malade : la mort était imminente. Le prêtre se révéla alors dans l’abbé mondain : Rancé exhorte la malade à se préparer, il lui fait donner les derniers sacrements. Brisé par ce deuil que vient bientôt aggraver la mort de Gaston d’Orléans dont il était grand aumônier, il se retire dans ses terres pour rester « seul avec lui-même. Et avec Dieu » dit Ivan Gobry (page 32). « Toutes les petites raisons que l’on a essayé de donner dans le temps et encore de nos jours, pour rabaisser dans son principe la résolution de Rancé, s’évanouissent devant cette idée d’éternité bien comprise ; elle s’élève et résulte de toute sa vie et de toute son âme » écrit Sainte‑Beuve (Port‑Royal, IV, 6). Dans le tumulte de ses pensées, il commence par se réfugier dans la lecture des Pères, puis, pour mettre de l’ordre en lui, il rédige ses réflexions.
Après une confession générale et après avoir pris conseil de plusieurs évêques, Rancé donne ses biens aux pauvres, se démet de tous ses bénéfices et ne garde que l’abbaye de la Trappe où il se retire dans l’intention d’y établir une complète réforme. Il fait profession le 26 juin 1664 et change son titre d’abbé commendataire pour celui d’abbé régulier, il rétablit la stricte observance de Cîteaux dans une abbaye où l’on avait abandonné l’office divin. On vient faire retraite à la Trappe ; on cherche à attirer Rancé dans les controverses, nous l’avons vu à propos du jansénisme, mais sa spiritualité s’élève au-dessus des disputes.
L’entreprise de l’abbé de Rancé provoqua de vives critiques, comme tout le mouvement de la stricte observance, et l’opposition commença par triompher à Rome. Mais l’exemple du bien peut être contagieux. L’abbé d’Orval réforma son monastère à l’imitation de la Trappe, plusieurs abbayes féminines firent de même.
La Trappe
Ivan Gobry expose la vie à la Trappe où Rancé rétablit des usages qui remontaient au XIIe siècle. Des ecclésiastiques entrèrent à la Trappe ; on y vit de nombreux militaires. La conversion de grands pécheurs, dont des criminels endurcis, contribua au rayonnement de l’abbaye. Bossuet y vint huit fois et observa la règle pendant ses séjours. Quand il fut éloigné de la Cour, le cardinal de Retz, qui avait soutenu la stricte observance auprès de Rome, abandonna le faste sous l’influence de Rancé, mena une vie frugale et se prépara dévotement à la mort. Les retraites de la duchesse de Guise, de la grande‑duchesse de Toscane, de Jacques II, roi d’Angleterre en exil qui suivait la messe à genoux, du duc d’Orléans, montrent l’influence de la Trappe sur les grands de ce monde.
Les dernières années de Rancé furent marquées par la maladie accompagnée de cruelles souffrances. Il mourut le 17 octobre 1700.
Les biographies
Après la Révolution, le nom même de l’abbé de Rancé était comme oublié. Chateaubriand le fit connaître du grand public. La Vie de Rancé fut écrite sur les conseils de l’abbé Séguin, de Saint‑Sulpice, prêtre emprisonné sous la Terreur qui était devenu son directeur spirituel. Il lui avait conseillé ce travail comme une pénitence et une consolation car, les Mémoires d’Outre‑Tombe terminées fin 1841, les proches de Chateaubriand craignaient le désœuvrement pour le vieil écrivain. Les Trappistes furent déçus. Dans la chronique du monastère de la Grande Trappe, le secrétaire du couvent rappelle en 1851 la visite de l’écrivain : « Il nous est permis aujourd’hui de douter du sérieux intérêt que M. de Chateaubriand attachait à cette biographie. Le romantisme en est la forme. » Le livre avait choqué les milieux catholiques par son aspect païen. « J’ai été bien malheureux du livre de M. de Chateaubriand sur l’abbé de Rancé » écrivait Lacordaire. Rancé est devenu un René dont la jeunesse a fui et qui savoure voluptueusement le regret de ses péchés et la perspective de la mort. Ne parlons pas du style lyrique de l’ouvrage. Sainte‑Beuve écrit dans ses Chroniques parisiennes du 4 juin 1844 : « …Ce livre que l’on concevait si simple et si austère est devenu, par manque de sérieux et par négligence, un véritable bric-à-brac. Les images les plus riantes, les plus folâtres, viennent à tout moment et se lèvent à tous les coins, derrière chaque pilier du cloître. » Nous avons une autobiographie poétique par personnage interposé.
L’abbé Dubois écrivit, dit Ivan Gobry, « une volumineuse et rigoureuse Histoire de l’abbé de Rancé et de sa réforme » vingt-deux ans après Chateaubriand. Puis ce fut, en 1929, « L’abbé Tempête », Armand de Rancé, par l’abbé Brémond, ouvrage touffu, partial où l’on peut glaner mille détails, mais qui n’a rien d’une biographie solide. Il parle à un moment « des ébullitions héroïques ou simplement tapageuses entre deux crises de spleen ». Ivan Gobry publia lui-même un Rancé en 1991 aux éditions de L’Age d’Homme.
L’œuvre de Rancé
Ivan Gobry nous fait lire d’abondantes pages choisies dans De la sainteté et des devoirs de la vie monastique, dans les Conférences, dans les Relations de la vie et de la mort de quelques religieux de la Trappe, dans la Correspondance. Le zèle, la fougue, mais aussi la charité de l’auteur apparaissent dans ces pages.
La présentation et les extraits permettent à chacun de commencer à bien connaître le réformateur de la Trappe. Nous donnerons pour finir la parole à Bossuet : « Je ne puis dire autre chose de lui sinon que c’était un autre saint Bernard, en doctrine, en piété, en mortification, en humilité, en zèle et en pénitence, et la postérité le comptera parmi les restaurateurs de la vie monastique. »
Le livre d’Ivan Gobry est un bon livre sur un bon personnage.
G. Bedel
Ivan Gobry, Rancé ou l’esprit de la pénitence, Paris, Pierre Téqui, collection « L’auteur et son message », 2000, 11 x 18, 339 p.
[1] — Sa lettre au maréchal de Bellefonds et le mémoire trouvé dans les papiers de Dom Gervaise ne laissent aucun doute à ce sujet.
Informations
L'auteur
Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.
Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.
Le numéro

p. 263-265
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