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Textes du père Emmanuel

 

Église et contre-Église

 

 

— I —

 

Les chrétiens et la lutte

 

Face aux périls, dans les souffrances et la persécution que font à l’Église les ennemis du nom de Dieu, les chrétiens soupirent après une délivrance qui semble bien longue à venir. En décembre 1902, le Bulletin expliquait à ses lecteurs que la persécution, à bien des égards, est bonne : « Ne nous trou­blons pas de la perspective d’avoir à vivre dans un temps de persécution. La persécution est utile, nécessaire même, à plusieurs points de vue. Elle fait une séparation entre les bons et les mauvais, qui, dans le train ordinaire des choses, sont mêlés souvent à ne se pas reconnaître. Elle groupe les bons en­semble, et leur donne une cohésion qu’ils n’auraient pas autrement. Elle pré­pare ainsi la rénovation de l’avenir. Dieu ne se conduit point par la loi des majorités. Il lui suffit, pour sauver le monde, d’une minorité, mais bonne, mais compacte, mais dévouée. Et puis, en temps de persécution, les consola­tions abondent du côté du ciel ; Dieu soutient ses soldats. » (Bulletin, tome IX, page 370.)

Oui, mais si nous sommes persécutés, n’est-ce pas aussi parce que…

 

…Nous ne sommes pas assez chrétiens ;

une pensée de Mgr Gaume *

 

Dans sa brochure Un signe du temps, Mgr Gaume a écrit ces mots :

 

Si nous sommes persécutés, ce n’est pas parce que nous sommes chré­tiens, mais parce que nous ne sommes pas assez chrétiens.

 

Il y a là de quoi méditer, et longtemps, et très utilement.

La persécution actuellement déchaînée à peu près partout contre l’Église, et qui est menée si vigoureusement par les juifs et les francs-maçons, a pu prévaloir contre nous à cause de nos péchés.

Il suit de là que nous ne serons pas délivrés du mal pour avoir crié : aux juifs ! aux francs-maçons ! à la mauvaise presse ! Si Dieu a permis aux ennemis de son nom de prévaloir pour un temps, ce n’est point parce que ces ennemis méritaient d’être favorisés de Dieu, mais sa justice s’est servie d’eux comme d’un fléau pour nous frapper, nous punir, nous instruire, nous corriger.

Nous ne sommes pas assez chrétiens ! Tout est là. Tous les ennemis cesseront de prévaloir le jour où nos péchés auront cessé d’être. C’était le sentiment du vé­nérable Jean-Baptiste Vianney, curé d’Ars. On lui demandait combien durerait le mal qui commençait à se montrer. Il répondit : Cela durera autant que dureront nos péchés !

Si l’on examinait attentivement toutes les mesures iniques prises contre l’Église depuis vingt ans, on n’aurait pas de peine à reconnaître que chacune d’elles est arrivée à point pour punir un mal. Qui donc a pu ne pas reconnaître que les fa­meux décrets de 1880, dirigés contre les religieux, étaient, dans l’ordre de la Providence, un avertissement sévère de revenir au vrai esprit religieux ? Qui donc peut ne pas voir que la loi dite militaire [1] est une leçon formidable rappelant le clergé à l’esprit apostolique, sans lequel il ne peut compter sur le secours d’en haut pour l’accomplissement de son sublime ministère ?

Ces faits si connus, et tant d’autres que nous pourrions citer, confirment et jus­tifient de tout point la parole si profonde et si lumineuse de Mgr Gaume : Nous sommes persécutés, non parce que nous sommes chrétiens, mais parce que nous ne sommes pas assez chrétiens.

 

 

— II —

 

L’Église tentée et assaillie

 

Pour les fêtes jubilaires de Léon XIII, en 1893, le Bulletin évoque la lutte que la papauté, par ses grandes encycliques, menait alors contre les erreurs modernes.

Cette lutte est rapprochée de la triple tentation du Christ au désert. Satan tente aujourd’hui l’Église au moyen de trois catégories d’ennemis : les socia­listes (communistes) et utopistes de toute nuance ; les illuminés et les néo-chrétiens, c’est-à-dire les précurseurs de la gnose actuelle et du catholicisme conciliaire ; les révolutionnaires démocrates, enfin, qui exaltent la souverai­neté du peuple. (Bulletin, tome VI, pages 226-227, mars 1893.)

Le Sel de la terre.

 

*

 

E

 

t voici comment se déroulait le drame de cette lutte, où la vérité res­tait toujours victorieuse par les mêmes armes qu’autrefois.

 

En premier lieu apparaissaient les socialistes, les utopistes de toute nuance.

Ils s’adressaient à l’ouvrier qui peine sous le poids du jour, qui souffre d’une crise économique redoutable, dont le pain n’est pas assuré. Et ils lui tenaient ce langage : « L’heure de rompre tes chaînes est arrivée, pauvre esclave ! Nous abo­lissons la propriété et la richesse : grâce à nous, l’usine appartiendra collective­ment à l’ouvrier, comme la terre au paysan. Nous répudions la charité, qui avilit quiconque la reçoit ; nous voulons la justice pure, elle surgira de l’avènement du socialisme. Le paradis est une chimère ; il n’y a de bonheur possible qu’en ce monde ; et ce bonheur, nous te le promettons. »

Et ils disaient au vicaire de Jésus-Christ : « Répète avec ton maître : malheur aux riches ! Prêche avec nous le socialisme ! »

Le pape répondait : « Folles utopies que tout cela ! Il ne m’est pas donné de changer la nature des choses. Je saurai, si l’on veut m’écouter, mettre l’harmonie, une harmonie divine, entre celui qui possède et celui qui travaille. La propriété, c’est du travail accumulé ; elle n’est pas à supprimer. Mais il faut faciliter à l’ouvrier cette accumulation de son travail ; c’est là le possible, et c’est la justice. Encore faudra-t-il que la charité, cette fille du ciel, intervienne, pour réparer les inégalités des conditions humaines, et parer aux accidents inévitables.

« Le pain ne sort pas de la pierre ; il sort de la terre fécondée par un travail qui intéresse individuellement le travailleur. Ce travail est à sa manière une ré­demption. Mais malheur à celui qui enlève au travailleur la rédemption vraie, la rédemption de l’âme ; qui lui supprime les espérances d’une vie par-delà cette vie !

Dieu à tous, le ciel à tous, suivant les mérites acquis ici-bas en ce monde de passage, c’est là le vrai socialisme, la vraie communauté des biens, la seule pré­conisée par Jésus-Christ. »

Et les socialistes se retiraient confondus, quelques-uns à demi gagnés par l’accent de sincérité et de charité du grand pape.

 

*

 

Après eux entraient en scène des illuminés, spirites, occultistes et même néo-chrétiens.

Ils interpellaient de préférence les âmes, et elles sont nombreuses à notre époque, affamées de surnaturel, rebutées par le matérialisme abject du siècle. « Venez à nous, leur disaient-ils, nous vous procurerons le pain caché qui a bien plus de saveur, nous vous conduirons à des sources secrètes qui sont bien plus enivrantes ; nous vous enseignerons le mystère de la vie et du bonheur, là où ce qu’on appelle bien et ce qu’on appelle mal se confondent dans le grand tout ini­tial et terminal. »

Et ils disaient au vicaire de Jésus-Christ : « Jette-toi avec nous dans l’abîme du mystère, enseigne à l’humanité des voies nouvelles répondant aux temps nou­veaux ; fais-nous un christianisme synthétique, dans lequel s’embrassent toutes les religions, dans lequel Jésus tende la main à Confucius et à Bouddha. »

Et le pape répondait : « La doctrine que j’ai mission de prêcher est vieille et nouvelle ; elle est ce qu’elle est, elle ne saurait être autre. Pas de mélange pos­sible entre la lumière et les ténèbres ; pas de rapprochement entre le Christ et Bélial ; pas de fusion entre la vérité qui est une et les erreurs qui sont multiples.

« Je n’ai pas mission d’éblouir par une vaine théurgie, de me soutenir en l’air ni de marcher sur les vents. Je m’appuie sur le fondement que Dieu a posé. Ce fondement est Jésus-Christ seul, non pas Bouddha, ni Confucius ou Pythagore. »

A ces paroles quelques-uns, parmi les prétendus illuminés, venaient à la lu­mière ; les autres se plongeaient irrémissiblement dans le gouffre.

 

*

 

En troisième lieu surgissaient les révolutionnaires, les politiques.

Ceux-là parlaient au peuple, ils lui disaient : « O peuple, tu es tout ; tu es l’origine de tout droit, de tout pouvoir ; ta volonté est la règle du juste et de l’injuste ; tu n’as de devoirs que ceux qu’il te plaît de t’imposer. Sois heureux, sois prospère, sois divin, sois Dieu ! mais délègue-nous ta divinité ; nous te ren­drons compte de la manière dont nous l’aurons gérée. »

Et ils disaient au pape : « Adore avec nous la Révolution : tu seras le chef de la Démocratie universelle, le maître du monde : tout ce qu’on nomme encore empire et royaume, tout cela t’appartiendra. »

Le pape répondait : « Dieu seul est Dieu, et il n’y a pas d’autre Dieu que lui. Il est l’origine immuable de tout pouvoir, la source de tout droit, la sanction de tout devoir. Toute créature lui est soumise, et ne peut, dans cette invariable dépen­dance, passer que de sa miséricorde dans sa justice. Et, comme les individus, les sociétés doivent adoration à Dieu ; elles doivent adoration à son Fils unique Jésus-Christ, en qui toutes choses subsistent et se terminent. Ceci est écrit : écrit au ciel, écrit sur la terre, écrit jusqu’au fond des enfers.

« Retire-toi, Satan : à Dieu seul honneur et gloire éternellement ! »

 

*

 

Et les fantômes s’évanouirent. Les anges s’approchèrent du vicaire de Jésus-Christ. Il se fit une grande clarté ; on entendit une immense acclamation de voix humaines.

Là-bas, dans la nuit, rejetés et confondus, les utopistes, les illuminés, les poli­tiques, s’abouchaient ensemble, et d’un commun accord ils tramaient contre le pape un nouveau Golgotha.

 

*

 

Le diable se retira « jusqu’au moment favorable… » conclut l’Évangile de la tentation au désert (Lc 4, 12). Un siècle après la rédaction de ce texte par le père Emmanuel, le moment favorable d’un nouveau Golgotha tramé contre l’Église par les communistes, les illuminés et les politiques, semble bien arrivé. Cette fois, les tentateurs ne sont plus ni rejetés ni confondus : aux socialistes qui lui redisent : « Prêche avec nous le socialisme », l’actuel pape conciliaire n’oppose plus l’esprit surnaturel et la charité catholique, mais parle de solidarité, de partage et de dignité humaine ; aux néo-chrétiens qui lui crient : « Enseigne à l’humanité des voies nouvelles, fais-nous un christia­nisme synthétique », il répond par Assise et le dialogue œcuménique et inter­religieux ; aux révolutionnaires qui lui répètent : « Adore avec nous la Révolution, tu seras le chef de la Démocratie universelle », il acquiesce en pro­clamant partout les Droits de l’homme, l’ouverture au monde et les libertés démocratiques. C’est la passion de l’Église. Quel mystère que cette éclipse de l’autorité romaine chargée de garder le dépôt de la foi ! C’est pourquoi il nous faut prier Dieu plus que jamais pour qu’il ramène et confirme Pierre et délivre son Église du Malin, comme va nous le dire maintenant l’éditorial du Bulletin d’avril 1902 (tome IX, pages 241-242).

Le Sel de la terre.

 

 

— III —

 

La délivrance du mal et du Malin

 

S

aint Augustin nous dit qu’il n’est pas de prière plus convenable à la misère présente que celle-ci : Délivrez-nous du mal.

Libera nos a malo ! Oui, délivrez-nous du mal, à savoir du péché et de toutes ses conséquences. Mais aussi, suivant une version très légitime et que les Grecs affectionnent, délivrez-nous du Malin, de l’éternel ennemi, de Satan.

C’est bien la prière qui doit se trouver sur nos lèvres en ces jours que nous avons nommés jours de crise.

Nous nous souvenons d’un discours que prononça le cardinal Pie, devant des pèlerins de Lourdes qui traversaient sa ville épiscopale, c’était aux Quatre-Temps de septembre. On venait de lire l’Évangile du jeune possédé délivré par Notre-Seigneur. L’éloquent évêque en fit l’application à notre société contemporaine.

Il la montra possédée par l’esprit immonde depuis son enfance, c’est-à-dire depuis la Révolution qui lui a donné naissance. Et cet esprit la jette dans d’épou­vantables crises ; il la pousse, pour la perdre, tantôt dans le feu, tantôt dans l’eau ; il la ballotte à travers des révolutions périodiques, du césarisme à l’anar­chie. Comment chasser ce démon ? On s’y essaye, mais inutilement, depuis plus de cent ans.

La peinture est d’une irrécusable vérité. Il n’y a pas à dire, c’est bien un cas de possession [2]. On remarque dans les esprits une hantise infernale, qui fait qu’ils voient trouble, qu’ils sont illogiques à leur dam [préjudice], que, plutôt que d’accepter le règne réparateur et paternel de Dieu, ils se jetteraient dans les pires calamités, dans les plus effroyables bouleversements. Le diable seul peut pro­duire un pareil phénomène de perversion des idées et d’affolement voulu [3].

Que le diable soit chassé ! tout aussitôt chacun rentrera dans son bon sens, on verra clair ; et l’harmonie renaîtra comme d’elle-même au sein de la société rassé­rénée.

Mais qui donc chassera ce diable si formidablement tenace et méchant ? Notre‑Seigneur tout seul. Il faut l’en prier, il le fera sûrement, si nous prions avec assez de foi. Tout est là, pour nous comme pour le père du possédé de l’Évan­gile : avoir assez de foi, Si potes credere ! L’Évangile nous suggère la prière qu’il nous faut faire : Je crois, Seigneur, mais venez en aide à mon incrédulité !

Il y aura une crise suprême, assurément le diable ne sortira pas sans déchirer le possédé, sans le laisser comme mort [4]. Mais Jésus, prenant la main du malheu­reux qui semble mort, le dressera sur ses pieds. Et ce sera la délivrance.

 

Soyez bien convaincus, enfants de Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance, que nous travaillons à cette délivrance en lui criant : Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance, convertissez-nous.

Qui se convertit pour de bon, est délivré du mal, du péché ; et qui est délivré du péché, est délivré du Malin.

 

 

 

 

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* — Bulletin, t. V, p. 133-134, septembre 1889.

[1] — Il s’agit de la loi de 1889, dite des « curés sac au dos ». Voir Le Sel de la terre 36, p. 233. (NDLR.)

[2] — Mgr Pie, remarquait, non sans finesse, que l’épilepsie – l’enfant possédé était comme épileptique – que nous appelons le haut mal, était appelé par les Latins morbus comitialis, comme qui dirait le mal parlementaire. (Note du Bulletin.)

[3] — En son grand ouvrage des Rapports de l’homme avec le démon, M. Bizouard raconte que, pendant la révolution de 1848, un prêtre se trouvait assailli dans une maison par une troupe d’énergumènes qui voulaient lui faire un mauvais parti. Derrière une fenêtre, il les exorcisa avec les prières du rituel : tout aussitôt, sans cause apparente, comme si le lien qui les groupait eût été rompu, ils se débandèrent et chacun d’eux s’en alla chez soi. (Note du Bulletin.)

[4] — C’est nous qui soulignons. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 394-399

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