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Éditorial

 

 

 

par l’abbé Philippe François

 

 

 

Ce numéro du Sel de la terre, publié pour le centenaire de la mort du père Emmanuel – 31 mars 1903 –, voudrait être une œuvre de piété envers l’apôtre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance. Nous désirons en effet, à l’occasion de cet hommage, faire découvrir la richesse de son œuvre à nos lecteurs, car il est bien peu connu aujourd’hui et peut-être même en voie d’être oublié, sauf des rares heureux qui ont pu lire l’un ou l’autre de ses écrits.

Or il y a là une mine inexploitée, avec des trésors de doctrine à extraire et des exemples à méditer.

Dom Bernard Maréchaux publia, de 1903 à sa mort, en 1927, de nombreux inédits du père Emmanuel dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, écrivit sa vie et réédita des ouvrages, dans une grande fidélité à celui dont il fut le disciple le plus intime et le continuateur très zélé [1].

A partir de 1956, on put aussi lire dans Itinéraires une série d’articles sur le père Emmanuel, écrits notamment par Henri Charlier (D. Minimus) et son épouse (Claude Franchet), ainsi que par Jean Crété.

Henri Charlier vécut au Mesnil de 1925 à sa mort, le 24 décembre 1975, sauf pendant la deuxième guerre, soit près d’un demi-siècle. Il put ainsi connaître in­timement l’œuvre du père, dont les fruits étaient toujours bien visibles dans la paroisse, au moins jusqu’au Concile. De ce fait, ses écrits foisonnent d’enseigne­ments très précieux.

Les articles sur le père Abbé de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, publiés dans ces revues ou dans d’autres, ne manquent donc pas, et beaucoup sont de grande valeur, notamment ceux de Dom Maréchaux, qui écrivit en 1909 sa ma­gnifique biographie. Mais il reste toujours à faire, un siècle après la mort du curé du Mesnil, une étude approfondie de son œuvre doctrinale et pastorale pour en avoir une vue d’ensemble.

Sans prétendre vouloir combler ici cette lacune, nous souhaiterions donner à ceux qui apprécieront le père Emmanuel et l’œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, l’envie d’étudier les écrits et l’apostolat de celui que Mgr Lefebvre di­sait être « sans doute le meilleur auteur spirituel du siècle dernier [2] ».

 

*

 

Ce qui frappe d’abord, chez le père Emmanuel, c’est la richesse et la fécondité de son ministère.

Simple curé d’une paroisse de campagne assez déshéritée de trois cent cin­quante âmes, il y mène la restauration d’une chrétienté par la conversion en pro­fondeur de ses paroissiens grâce à la dévotion à Notre-Dame de la Sainte-Espérance, ce qu’il appelle aussi « l’œuvre du rétablissement du christianisme chez les chrétiens ».

Il organise une archiconfrérie de prières à Notre-Dame de la Sainte-Espérance, approuvée par Pie IX, qui compte bientôt plus de 120 000 membres répandus dans le monde entier, et reliés entre eux par le Bulletin mensuel de l’Œuvre, à partir de 1877.

Comme l’ancienne église paroissiale était devenue trop petite en raison du pè­lerinage et menaçait ruine, le curé dirige, en y participant souvent lui-même, la construction du nouveau sanctuaire dédié à Notre-Dame de la Sainte-Espérance, de 1864 à 1878.

Il forme toute la paroisse à la pratique du chant grégorien et lui fait goûter les richesses de la liturgie, en un siècle de décadence du chant et de la musique sa­crés. Pour ce faire, il apprend le latin à ses paysans et compose à leur intention une Méthode facile pour entendre le latin des offices de l’Église.

Pour soutenir ses confrères prêtres dans leur sanctification, le père Emmanuel fonde dans le diocèse « L’Union sacerdotale Notre-Dame de la Sainte-Espérance », en 1883, et écrit pour eux son précieux Traité du ministère ecclésiastique.

Apôtre de la modestie chrétienne, il organise la « Société de Jésus couronné d’épines » (1878) pour les femmes et les jeunes filles de la paroisse. Il leur rap­pelle cette grande vérité : une femme ne peut être fidèle aux promesses de son baptême, par lequel elle appartient à Jésus-Christ, et en même temps chercher à attirer sur elle les regards des hommes par l’étalage de sa vanité. En évitant les jalousies, il favorise beaucoup la charité entre les âmes et aide les jeunes gens à rester chastes.

Véritable fils de saint Benoît, il bâtit deux monastères bénédictins sur la pa­roisse. La communauté des pères est fondée dès 1864, mais n’obtiendra son ratta­chement à la congrégation des olivétains qu’en 1886, après bien des épreuves (tentatives d’union à La Pierre-Qui-Vire puis à Solesmes) ; celle des sœurs voit le jour en 1878.

Mais son ministère brille encore davantage dans l’enseignement qu’il dispensa aux âmes. Il cherche sans cesse à les guérir de la blessure de l’ignorance pour les enraciner dans la foi. Là aussi, son œuvre est très vaste :

— des travaux d’exégèse avec la traduction des psaumes sur l’hébreu et la Vulgate, ainsi que leur commentaire, et de même pour plusieurs livres de l’ancien Testament ;

— la rédaction de nombreux catéchismes : « Catéchisme de la famille chré­tienne » ; « Catéchisme des plus petits enfants » joint aux « Lettres à une mère sur la foi » ; « Catéchisme des mystères de Notre-Seigneur » ; un catéchisme de persé­vérance sous forme de conférences aux jeunes gens et aux jeunes filles du Mesnil-Saint-Loup ;

— la publication du Bulletin de l’œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance ;

— la Revue de l’Église grecque-unie (1885) qui devient la Revue des Églises d’Orient (1890-1893), pour favoriser le retour à l’unité catholique des hérétiques et schismatiques orientaux ; approuvée et encouragée par Rome, elle eut une audience considérable chez les catholiques orientaux et fut même interdite pour un temps dans l’Empire ottoman à la demande des orthodoxes (1886), après seu­lement seize mois d’existence ;

— des ouvrages spirituels : outre le Traité du ministère ecclésiastique déjà mentionné, il nous livre le fruit de sa contemplation dans les Méditations pour tous les jours de l’année liturgique, De l’amour et de la dévotion que nous devons avoir pour l’âme de Notre-Seigneur Jésus-Christ, De la présence de Dieu, Le Mois du saint Rosaire, deux commentaires inédits du Cantique des cantiques, la tra­duction des Exercices de sainte Gertrude, etc.

On doit citer surtout ses travaux théologiques qu’il sait mettre à la portée des fidèles. Il écrit contre les erreurs renaissantes du naturalisme et du pélagianisme et contre le libéralisme catholique, en s’appuyant sur saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. Ce sont ses études sur Le Naturalisme, La Grâce de Dieu et l’in­gratitude des hommes, Le Chrétien du jour et le chrétien de l’Évangile, Le Bon Dieu, Les Deux Cités, Le péché originel, La Sainte Église, La Franc-maçonnerie, etc.

Quel labeur ! Et au milieu de quelles épreuves ! Santé souvent chancelante, délaissements, impossibilité de garder ses quelques religieux auprès de lui parce que l’évêque les disperse à travers le diocèse, suppression de la communauté (lois de 1880), mise en liquidation du monastère (1901), incompréhension de son évêque Mgr Cortet, complots sataniques répétés au sein de la paroisse…

Notre-Seigneur purifia son disciple en lui donnant sa croix à porter, et elle fut, selon sa promesse, une source de grâces abondantes pour lui, pour la paroisse et bien au-delà. « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits » (Jn 12, 24). Au-dessus de ses dons naturels et d’un vrai travail de bénédictin, la vérité de cette parole du Verbe incarné explique le rayonnement étonnant du père Emmanuel, qui n’est autre que la fécondité de la croix acceptée et offerte.

 

*

 

Bien qu’il soit un auteur du XIXe siècle, on peut lire aujourd’hui le père Emmanuel sans difficulté. Nourri des Pères de l’Église, il a bien vieilli, il n’a pas pris une ride, ayant été préservé du sentimentalisme de l’époque, tout comme un Louis Veuillot.

Le style est concis, nerveux ; il y a des formules lapidaires qui frappent, dans lesquelles il ramasse sa pensée. Rien d’apprêté, on le trouve tout d’une pièce, « une volonté de fer et un cœur d’or » [3]. « Le père Emmanuel avait l’esprit juste et perçant. L’inanité des grands mots à effet lui était en horreur. D’un trait, il dé­gonflait les outres pleines de vent et parfois de tempêtes avec lesquelles on amuse aujourd’hui les badauds [4] » :

— « La liberté de conscience, c’est la destruction de la conscience : qui dit conscience, dit obligation ; une conscience qui se proclame libre est une conscience qui n’oblige pas ; donc ce n’est plus une conscience [5]. »

— A propos des principes (immortels) de 89 : « Si ce sont des principes, ils ne sont pas de 89 ; s’ils sont de 89, ce ne sont pas des principes [6]. »

— « Dites à cette foule qui marche sur la voie large et qui est incontestable­ment la majorité ; dites-lui que le ciel est pour la majorité : vous l’endormirez dans ses péchés, dans ses habitudes vicieuses ; vous lui savonnerez la pente qui la fait glisser tout droit en enfer [7]. »

— « Ce mystère d’iniquité, antithèse de l’Église mystère de charité, c’est le culte du diable dans les sociétés secrètes [8]. »

 

*

 

« La charité du Christ nous presse » (2 Co 5, 14).

Il convient de souligner enfin l’esprit missionnaire du père Emmanuel. Plusieurs fois, il avait tenté de fonder des bénédictins missionnaires de Notre-Dame de la Sainte-Espérance qui devaient œuvrer dans le diocèse.

Ainsi il écrivait à son évêque, Mgr Cortet, le 9 octobre 1884, au nom de la communauté bénédictine du Mesnil : « Si vous vouliez, Monseigneur, nous pour­rions être utiles aux fidèles, être utiles même à plusieurs de vos prêtres. Ils ont besoin d’être aidés, soutenus, consolés, vous le savez mieux que moi. Mais il y a tel bien que Monseigneur ne peut pas leur faire et qu’il pourrait leur faire par nous. Et ce bien fait aux prêtres se centuplerait vite par le bien qui en provien­drait aux fidèles [9]. »

Mais la Providence ne permit pas à ces bénédictins missionnaires de voir le jour au Mesnil.

Alors, il se fit missionnaire par la prière et par la plume.

On est frappé par sa sollicitude pour toutes les Églises. Il donne régulièrement dans le Bulletin des nouvelles des missions : Terre sainte, Scandinavie, Grand-Nord, Chine… ; il parle à ses moines des chrétiens de l’apôtre saint Thomas, ceux du rite syro-malabar, et de ce que le Saint-Siège fait en leur faveur ; il déve­loppe à travers le monde la prière à Notre-Dame de la Sainte-Espérance, la « Prière perpétuelle », pour ramener les égarés à l’unique Église de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par exemple au Danemark, grâce aux sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny ; et, pour toutes les Églises d’Orient, il publie la revue qui porte ce nom dans laquelle les Orientaux eux-mêmes apprennent des vérités sur leurs rites et leurs traditions.

Sa charité s’étend jusqu’à la grande Russie et aux orthodoxes russes avec la publication des « Neuf questions » de Vladimir Soloviev à l’archiprêtre de Saint-Pétersbourg. Comme l’auteur est de passage à Paris, il y va pour le rencontrer.

Pendant une année, il essaye, en vain, d’instruire lui-même et à ses frais, deux petits Syriens qui lui ont été confiés par le patriarche des Grecs-melkites.

Chaque mois, le Bulletin entretient ainsi ses lecteurs de la progression de la foi catholique en ce siècle du renouveau des missions ; on y remercie le Ciel pour le retour au bercail des brebis égarées : anglicans, protestants, orthodoxes, etc.

Ce véritable zèle missionnaire est la réponse catholique à l’œcuménisme conciliaire, qui a supprimé pratiquement les conversions, puisque toutes les reli­gions sont bonnes et mènent à Dieu. Non, l’Église n’est pas œcuménique, elle est missionnaire.

Sans doute, était-ce une raison supplémentaire pour Mgr Lefebvre, ancien Délégué apostolique pour toute l’Afrique francophone, de se sentir en commu­nion d’âme avec le père Emmanuel.

 

*

 

Daigne Notre-Dame de la Sainte-Espérance nous permettre de mieux connaître l’œuvre si féconde que son serviteur réalisa dans sa paroisse et à tra­vers le monde, pour l’amour de son divin Fils. Ce rétablissement du christianisme dans les âmes des baptisés, n’est-ce pas la devise de saint Pie X : « Omnia instau­rare in Christo – Tout récapituler dans le Christ [10] » ?

 

 



[1] — Sur Dom Maréchaux, voir la notice biographique, dans Le Sel de la terre 26, p. 114-117.

[2] — Lettre de remerciement du 27 octobre 1987 aux éditions Dismas, pour l’hommage de la réédition des Méditations pour tous les jours de l’année liturgique.

[3] — On a dit aussi de lui : « Il fut un lion en chaire et une maman au confessional. »

[4] — Dom Maréchaux, Bulletin, t. IX, p. 454, mai 1903.

[5] — Le père Emmanuel cité par Dom Maréchaux, ibid.

[6] — Ibid.

[7] — Bulletin, t. V, p. 447, avril 1891. Reproduit dans Le Sel de la terre 25, p. 108.

[8] — Bulletin, t. III, p. 362, janvier 1885.

[9] — Dom Maréchaux, Le Père Emmanuel, Mesnil-Saint-Loup, 1935, p. 277.

[10] — Ep 1, 10.

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Philippe François exerce son ministère en France.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 8-12

Les thèmes
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