Textes du père Emmanuel
Commentaires liturgiques
— I —
Le temps de grâce
Les oraisons sur la grâce des dimanches après la Pentecôte
Le père Emmanuel avait une intelligence profonde des textes de la liturgie, et il aimait spécialement les oraisons de l’Office parce qu’elles condensent de grandes vérités en peu de mots et dans une langue latine admirable. Parmi les oraisons du missel, celles des dimanches après la Pentecôte sont des perles précieuses : elles nous enseignent la grâce et nous apprennent à prier. (Ce texte est tiré du Bulletin, tome I, pages 456-458, juillet 1879.)
Le Sel de la terre.
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Alors que la foi chrétienne illuminait de ses splendeurs toutes les pensées et dirigeait les œuvres de tous les esprits, pour désigner les temps et les années, on disait : l’an de grâce… Cette formule est admirable ; elle est la résultante d’une conception à la fois théologique et liturgique dont nous voudrions scruter la profondeur, et faire admirer l’incomparable beauté.
L’an de grâce… ! Oui, depuis que Dieu dans son infinie miséricorde a donné au monde son Fils revêtu de notre chair, et son Saint-Esprit au jour de la Pentecôte, nous ne sommes plus sous la loi dite de nature ; nous ne sommes plus sous la loi dite de Moïse ; nous sommes sous la loi de grâce. Non sumus sub lege, sed sub gratia, dit saint Paul (Rm 6, 15). C’est maintenant le temps de grâce, et tous les ans sont ans de grâce.
Or, nous l’avons dit, tout le temps qui doit s’écouler depuis la divine incarnation jusqu’au dernier jour du monde, se trouve comme symbolisé dans cette partie de l’année chrétienne qui dure depuis la Pentecôte jusqu’à l’Avent. Et comme ce temps est temps de grâce, la partie de l’année liturgique qui le résume est aussi, elle, un temps de grâce ; et dans ce temps, plus que jamais, l’Église, en ses saintes prières, nous enseigne le mystère de la grâce de Dieu. Sublime enseignement, doux mystère que nous allons tâcher de comprendre.
Assistez de votre grâce, ô mon Dieu, la main si débile qui veut écrire aujourd’hui de votre grâce ; car nos pères nous ont enseigné que sans elle, nul ne saurait ni penser ni parler d’elle comme il faut.
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Et tout d’abord, la sainte Église de Dieu confesse l’infirmité de la nature tombée en Adam. Dès l’oraison du premier dimanche, nous faisons ce grand acte de foi. O Dieu, sans vous l’humaine faiblesse ne peut rien. Deus… sine te nihil potest mortalis infirmitas.
Au troisième dimanche, nous disons : O Dieu, sans vous, rien n’est sain, rien n’est saint. Deus, sine quo nihil est validum, nihil sanctum.
Au sixième dimanche, nous reconnaissons que tout ce qui est excellent est de Dieu : Deus cujus est totum quod est optimum.
Au quatorzième dimanche, nous confessons que sans Dieu nous tombons : Sine te labitur humana mortalitas.
Au quinzième dimanche, l’Église reconnaît qu’elle ne subsiste que par une miséricorde continuelle : Sine te non potest salva consistere.
Au dix-huitième, nous supplions le Seigneur de mettre en œuvre sa miséricorde pour la direction de nos cœurs, car sans Dieu nous ne pouvons plaire à Dieu : Tibi sine te placere non possumus.
Au dix-neuvième, nous nous reconnaissons environnés d’obstacles et de difficultés de tous côtés, nous nous reconnaissons entravés de corps et d’âme, et nous demandons à la toute-puissance et à la miséricorde de Dieu de mettre nos âmes en liberté : Mente et corpore pariter expediti, quæ tua sunt, liberis mentibus exsequamur.
Éclairée de ces enseignements salutaires, l’âme du chrétien comprend qu’il faut renoncer à toute confiance en soi-même. Toute vanité doit disparaître à la lumière de l’éternelle vérité. Notre salut est dans les mains de Dieu : c’est Dieu qui sauve ; et quand il sauve, c’est l’œuvre de sa miséricorde, c’est l’œuvre de sa grâce.
Mais qui n’admirerait les richesses de cette grâce qui a surabondé en nous, comme dit saint Paul. Superabundavit in nobis (Ep 1, 8). Elle a tellement surabondé qu’elle dépasse non seulement les mérites, mais les souhaits mêmes de ceux qui prient. Nous ne saurions ni demander, ni même désirer autant que Dieu veut nous donner : Deus, qui abundantia pietatis tuœ et merita supplicum excedis et vota. (Or. du XIe dim.)
Si donc nous n’avons rien en nous pour notre salut, nous avons tout en Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, et c’est à bon droit que saint Pierre donne à Dieu ce nom si consolant de Dieu de toute grâce : Deus omnis gratiæ (1 P 5, 10).
