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Textes du père Emmanuel

 

La connaissance

de soi-même

 

 

Voici des extraits de quatre instructions faites par le père Emmanuel aux moines bénédictins de sa communauté : les trois premières en novembre 1895, lors de la retraite annuelle [1], la quatrième le 14 avril 1896.

On trouvera de beaux développements sur le même sujet dans les Méditations pour tous les jours de l’année liturgique du père Emmanuel (voir notamment les méditations de la VIIe semaine après la Pentecôte, que l’on peut qualifier en toute vérité de décapantes).

Ces instructions sur l’humilité portèrent du fruit : on a pu dire de Dom Maréchaux, fils spirituel et successeur du père Emmanuel, qu’il était « un 12e degré de l’humilité ambulant [2] ».

Le Sel de la terre.

 

 

– I –

 

La vanité

 

En fait de vanité, j’ai vu des choses que je pourrais appeler miracu­leuses, car à vrai dire, elles étaient aussi extraordinaires que des mi­racles. Comme notre pauvre cœur est donc pris par cette sotte vanité, cette vaine complaisance en soi-même ! J’ai lu autrefois une chose terrible, dans laquelle il y a du vrai, mais aussi du faux ; cette parole m’a terrassé et m’est tou­jours restée devant les yeux, comme un miroir spirituel. Je peux bien vous nom­mer cet auteur, c’est le père Quesnel, le janséniste [3]. Ce malheureux était un fin observateur. Il y a cela au moins cinquante ans, il m’est tombé entre les mains un petit volume intitulé : Pensées choisies du P. Quesnel ; c’est là que j’ai trouvé cette parole, d’une méchanceté infernale, mais dans laquelle il y a du vrai : « La vertu n’irait pas loin, si la vanité ne s’en mêlait. » Quand je dis que cela est vrai dans une certaine mesure, il faut entendre la sentence du vieux janséniste d’une vertu commencée. Oui, quand on débute dans la vertu, la vanité est toujours là. Ce n’est pas pour elle qu’on agit, la substance de l’acte est pour plaire à Dieu, mais la vanité est là qui donne son coup de fouet. Le coup de fouet n’est pas le mo­bile de l’acte, mais il est toujours donné, et il produit infailliblement son effet.

J’ai vu bien des vertus commencées – du reste, on voit plus facilement des vertus commencées que des vertus parfaites –, mais peu à peu la vanité s’en mêlait, et la chute ne tardait pas. Oh ! prenons bien garde à la vanité. Un moyen efficace d’éviter ce vice, c’est de nous attacher à la vérité. Si la vérité possède notre cœur, il n’y aura plus de place pour la vanité.

Mais si l’on parle de la vertu parfaite, comme on la rencontre dans les saints, il est certain que la maxime terrible qui nous occupe n’est plus vraie. Aussi, sainte Thérèse disait : « Quand je voudrais avoir de la vanité, je ne le pourrais pas. » Pourquoi cela ? Parce qu’il n’y avait plus de place dans son cœur pour ce vice monstrueux. Pourtant, c’est à la fin de sa vie que la sainte parlait ainsi ; car lorsqu’elle était plus jeune, elle s’était laissé captiver, elle aussi, par la vaine complaisance en elle-même. Ainsi elle trouvait plaisir à regarder ses mains, et les trouvait bien faites.

Mais pour nous qui ne sommes pas au point où était sainte Thérèse, évitons bien la vanité. Du moins je dis cela pour moi, car je sais très bien que si je vou­lais avoir de la vanité, cela ne me serait pas difficile. Et je crois n’être pas le seul.

Ah ! il faut désirer plaire à Dieu et à Dieu seul. Ne cherchons pas à satisfaire notre amour-propre. J’en viens toujours à la parole de saint Grégoire touchant la conversion de saint Benoît : Soli Deo placere desiderans. Et le saint n’avait que quatorze ans. Il commença par la perfection. Et nous, nous commençons par l’imperfection. Travaillons donc courageusement à l’art spirituel. Évitons tout pé­ché grave, c’est le strict devoir, l’indispensable nécessaire. Ne nous adorons pas nous-mêmes. Il n’y a pas longtemps, nous lisions à l’office que le roi Nabuchodonosor voulut se faire adorer. C’est là le comble de la vanité, c’est l’orgueil porté à son plus haut degré. Mais nous, si nous ne nous faisons pas ado­rer, nous nous adorons, nous nous admirons nous-mêmes. Quelle vanité ! Que la grâce de Dieu nous en délivre.

 

 

– II –

 

La connaissance de soi-même

 

La fin d’une retraite, c’est de nous faire connaître nous-mêmes à nous-mêmes. Je me propose donc ce soir, pour vous faciliter ce travail, de poser les principes d’une solide connaissance de nous-mêmes. Vous connaissez ces vers de Racine :

 

Mon Dieu, quelle guerre cruelle

Je trouve deux hommes en moi.

 

On rapporte que Louis XIV, en lisant cela, s’écria : « Ah ! Ces deux hommes, je les connais bien ! » Oui, on dit généralement qu’il y a deux hommes en nous : l’homme tombé et l’homme racheté. Mais cela ne me semble pas exact, j’en trouve trois. Vous vous étonnez ? Écoutez, vous serez, je pense, de mon avis. Il y a d’abord l’homme de la nature, l’homme que Dieu a fait, l’homme de la créa­tion. Il y a ensuite l’homme tombé en Adam, enfin l’homme racheté en Notre‑Seigneur. C’est une chose déplorable que les hommes oublient toujours, ou presque, leur création. J’ai trouvé bien peu d’âmes qui remerciassent Dieu de les avoir créées. Pourtant notre création est le fondement de nos droits d’enfants de Dieu. Cela vient de ce que nous oublions presque toujours l’homme de la créa­tion. Reconnaissons donc bien tout ce que nous sommes. Ces trois hommes après tout n’en font qu’un. Car l’homme tombé et l’homme racheté ne sont que des épithètes ajoutées à l’homme tout court. Si donc nous voulons nous bien connaître et atteindre le but de la retraite, ayons toujours ces trois hommes de­vant les yeux.

Que d’actions de grâces nous devons à Dieu pour notre création ! De quelle honte doit nous couvrir notre chute malheureuse en Adam ! Ah, mes frères, tâ­chons de connaître la profondeur des plaies que nous a laissées en héritage notre père coupable. Cette connaissance est importante. Saint Thomas, dans sa Somme théologique, a disséqué l’homme tombé avec une admirable précision. Il l’a admi­rablement défini lorsqu’il a écrit ces paroles : Spoliatus gratuitis, vulneratus in naturalibus. Que de mal nous a fait ce pauvre Adam ! Maintenant il est au para­dis, que le bon Dieu l’y bénisse. Mais enfin, nous avons toujours quelque chose contre lui. Quel triste héritage il nous a laissé, que de plaies, que de péchés, que d’ignorances ! Enfin appliquons-nous à connaître l’homme racheté. Que de biens nous devons à Notre‑Seigneur ! Comme il faut le remercier de nous avoir faits enfants de Dieu en nous appelant au saint baptême.

 

 

– III –

 

La perle précieuse

 

« Le Royaume de Dieu est semblable à un homme qui cherche de bonnes perles. » La bonne perle, c’est la connaissance de nous-mêmes. Or la plupart des hommes négligent cette connaissance et sont tous les esclaves de la vanité. Vani sunt omnes homines in quibus non subest scientia Dei. Car ceux qui ne connais­sent pas Dieu ne se connaissent pas eux-mêmes. La base solide d’une vraie connaissance de nous-mêmes, c’est la connaissance de Dieu. Vous connaissez le mot de saint Augustin : Noverim te, noverim me, Domine. La preuve que les hommes ne se connaissent pas, c’est qu’ils ont tous bonne opinion d’eux-mêmes. Interrogez-vous vous-mêmes, réfléchissez, considérez, pensez à ce que vous voyez dans les autres par l’expérience que vous pouvez avoir de la pauvre hu­manité, et vous verrez que je dis la vérité.

Je vais vous parler pourtant d’un homme qui n’avait pas bonne opinion de lui-même. Cet homme, qui passait pour un saint, parlait un jour à une sainte. « Ah, mon père, vous êtes heureux, lui disait-elle, d’être l’ami de Dieu ! » Le saint se mit à pleurer. « Mais pourquoi, mon père, pleurez-vous ? — Je pleure parce que vous me prenez pour un saint, tandis que je ne suis qu’un ver de terre, qu’un fumier, qu’un puant homme (textuel). Après ma mort, vous ne penserez pas à prier pour moi, sous prétexte que je n’ai pas besoin de prières, et vous me laisserez en purgatoire. » Ce saint était saint François de Sales, et la sainte était sainte Jeanne de Chantal. Peut-être serez-vous étonnés de ce langage ? Et pour­tant, il disait vrai. En disant qu’il n’était qu’un fumier, il considérait ce qu’il était de lui-même, mais il ne niait pas ce que la grâce de Dieu l’avait fait. Il reconnais­sait le don de Dieu en lui, mais il reconnaissait ce qu’il tenait d’Adam.

Voilà, mes frères, les pensées des saints. Nous les devons faire nôtres si nous voulons devenir des saints. Mais que nous en sommes loin, quand nous nous louons nous-mêmes, quand nous prenons une vaine complaisance en nous-mêmes. C’est là une grave erreur. De nous-mêmes, nous ne sommes rien. Du reste, ne prions-nous pas Dieu d’avoir pitié de nous ? Nous sommes donc pi­toyables. Mais pour être exaucés, il faut nous reconnaître sincèrement pitoyables.

Allons, débarrassons-nous de ces vains fantômes de vanité ; cela est absolu­ment nécessaire pour arriver au ciel. La vanité et le mensonge, c’est tout un ; la vérité et l’humilité, c’est la même chose. Comprenons cela. C’est de la sorte que nous trouverons le chemin du paradis.

 

 

– IV –

 

Sur la connaissance de soi-même

 

Saint Augustin disait à Dieu : Noverim te, noverim me. Seigneur, que je vous connaisse, que je me connaisse. Travaillons donc à connaître Dieu, tâchons aussi de nous connaître, et c’est de cette connaissance de nous-mêmes que je vais vous entretenir aujourd’hui.

Il est très difficile de se connaître soi-même, et aussi, il y a infiniment peu d’hommes qui aient d’eux-mêmes une véritable connaissance. Tout homme est menteur : oui. Mais le point sur lequel on se trompe le plus ordinairement, c’est celui qui nous occupe. Nous nous imaginons toujours que nous sommes ce que nous ne sommes pas : nous nous prenons pour un autre. Nous avons bonne opinion de nous-mêmes. Nous croyons très volontiers le bien que les autres pen­sent de nous. En effet, il peut arriver, et il arrive souvent que certains hommes ont assez bonne opinion de nous-mêmes : ce qui nous jette dans l’erreur. Ah ! si vous vous en rapportez à vous-mêmes ou aux pensées des hommes sur votre compte, vous serez trop souvent trompés.

Comment donc acquérir cette véritable connaissance de soi-même ? Il faut tâ­cher de savoir ce que le bon Dieu pense de nous : il faut nous efforcer d’avoir de nous-mêmes les sentiments que nous aurons quand nous serons appelés au ju­gement de Dieu. Pensons souvent, mes frères, au jugement particulier et au ju­gement général qui le suivra. Très souvent nous répétons ces paroles du Symbole : Et en Jésus‑Christ qui viendra juger les vivants et les morts. Ces mots doivent produire sur nous une profonde impression. Soyons-y bien attentifs…

Ne nous laissons pas tourner la tête par les compliments, les louanges que la folie des hommes nous peut adresser. D’abord l’Écriture sainte défend de louer les hommes qui vivent encore : Ne laudes hominem in vita. Puis, c’est une inso­lence insupportable d’adresser à quelqu’un des louanges qu’il ne mérite certai­nement pas, et qui du reste sont toujours intéressées. Si l’on vous loue, c’est dans l’espérance de recevoir de vous des louanges. Transportons-nous donc en esprit devant le tribunal de Dieu : nous serons alors bien humbles, nous ne serons pas fiers. Eh bien, concevons dès maintenant les sentiments dont nous serons remplis à cette heure. C’est une sauvegarde : c’est le vrai moyen de n’être pas trompés à l’heure de notre mort.

Travaillons à détruire l’orgueil qui est en nous : nous sommes tous orgueil­leux, sachons le reconnaître. Tenez, faites des compliments à un homme, tout ira bien : mais donnez-lui quelques avertissements, faites-lui quelques réprimandes. Oh ! il se récriera, il se sentira blessé. Or, cet orgueil, c’est le mensonge : n’écou­tons pas l’orgueil. Écoutons la voix de la sainte Église, qui dans les litanies nous fait chanter ces paroles : Peccatores, te rogamus, audi nos. Pécheurs, voilà ce que nous sommes. N’aurions-nous commis qu’un seul petit péché véniel, nous de­vrions en porter la confusion devant Dieu tous les jours de notre vie. Que sera-ce si nous sommes coupables de plusieurs péchés mortels ? Souvent, nous disons à la sainte Vierge : Sancta Maria, mater Dei, ora pro nobis peccatoribus. Que ne prononçons-nous ces paroles peccatoribus avec plus d’attention, avec une plus réelle persuasion de notre indignité.

Soyons humbles, mes frères. Humilitas est veritas. Méditez souvent cette belle définition de l’humilité donnée par saint Bernard : Humilitas est virtus qua quis verissima sui ipsius cognitione sibi ipsi vilescit [4]. Humilions-nous devant Dieu à la vue de nos péchés. Cette humiliation, cet anéantissement de nous-mêmes nous prédispose à recevoir la grâce. Là où se trouve l’orgueil, la vanité, l’amour-propre, il n’y a pas de place pour la grâce. Mais une âme vide d’elle-même est préparée à recevoir en abondance les dons de Dieu.

Ainsi le bon Dieu en use envers les âmes : ainsi il en usa particulièrement en­vers sainte Thérèse. Lorsque Dieu voulait opérer de grandes œuvres par son mi­nistère, lorsqu’il voulait lui donner de grandes grâces, il commençait par l’humi­lier profondément. Sainte Thérèse, vous le savez, n’avait pas toujours été parfaite. Il fut un temps où elle s’adonnait quelque peu à la vanité. Ainsi elle trouvait du plaisir à regarder ses mains : elle les trouvait bien belles, bien jolies, ses petites mains. Notre‑Seigneur, voulant la retirer de cet esclavage, lui envoya une vision de l’enfer, dans laquelle il lui montra la place qu’elle aurait occupée si elle avait continué à vivre esclave de l’orgueil. Je pense que cette vision humilia grandement la chère sainte. La plupart des hommes se croient parfaits ou presque parfaits : mais rien n’est plus faux, c’est fabuleux. Évitez les ruses de Satan. Lorsqu’il prévoit qu’une âme ne se laissera pas facilement entraîner dans le péché, ou du moins dans certains péchés, il lui représente le peu de bien qui est en elle pour lui inspirer l’esprit de vaine complaisance. Il n’est pas croyable, dit sainte Thérèse, de combien d’artifices le diable se sert pour nous faire croire que nous sommes vertueux. Prenons garde. Réfugions-nous dans la véritable connais­sance de nous-mêmes. Avec saint Augustin, disons à Dieu du fond du cœur : Domine, noverim te, noverim me.

 

 

 

 

 

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[1] — Instructions des 15, 16 et 17 novembre. Le texte en a été publié dans la revue trimestrielle Les Amis du Bec-Hellouin, hiver 1964 (3e année, nº 12), p. 59-63.

[2] — Cité dans la brochure Les Vieux saints, le père Emmanuel et les premiers moines de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, Troyes, 1972, p. 70.

[3] — Pasquier Quesnel, né à Paris en 1634, oratorien, vit son ouvrage Réflexions morales sur le Nouveau Testament condamné en 1708 par Clément XI, puis par la bulle Unigenitus (1713). Il fut un des principaux propagateurs du jansénisme. Il mourut à Amsterdam en 1719. (NDLR.)

[4] — L’humilité est la vertu par laquelle on se considère soi-même de peu de valeur grâce à une très vraie connaissance de soi.

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 353-358

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