Textes du père Emmanuel
La franc-maçonnerie
— I —
La franc-maçonnerie,
c’est l’organisation du naturalisme
Pour saluer la parution de l’encyclique Humanum genus sur la franc-maçonnerie (20 avril 1884), le père Emmanuel écrivit l’éditorial suivant dans son Bulletin (mai 1884, tome III, pages 225-226).
Le Sel de la terre.
*
Notre Saint‑Père le pape Léon XIII vient de publier une encyclique sur la franc‑maçonnerie.
Nous avons à peine besoin de faire ressortir la gravité de ce document, émané de la plus haute autorité qui soit au monde.
Notre Saint‑Père le pape ne se contente pas de condamner la franc‑maçonnerie, il la définit.
La franc-maçonnerie, c’est l’organisation du naturalisme.
Quel trait de lumière pour les croyants et les incroyants !
La franc‑maçonnerie n’a surgi dans le monde que par l’infiltration des doctrines naturalistes dans la société chrétienne.
Le naturalisme, c’est la grande erreur contemporaine, erreur qui est plus qu’une hérésie ; car elle est une apostasie.
Le cri de guerre de tous ceux qui combattent, par la parole ou la plume, les combats de Dieu, doit donc être d’exterminer le naturalisme.
Le naturalisme nous tuera, si nous ne l’exterminons.
Le naturalisme, c’est la négation de tout l’ordre surnaturel ; c’est l’élimination de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ.
Le naturalisme fait table rase de la foi ; mais il est une vérité contre laquelle, dit le Saint‑Père, il s’acharne de préférence, c’est le dogme du péché originel.
Quiconque confesse ce dogme reconnaît que la nature, malade et blessée, ne peut plus se suffire à elle-même, et qu’elle a besoin d’un Sauveur. C ’est là ce qui tue le naturalisme.
Le naturalisme, en isolant la nature de la grâce qui la guérirait et la sauverait, achève de la perdre. Il va, dit le Saint‑Père, à détruire l’ordre naturel.
Nos lecteurs ne nous contrediront pas, si nous revendiquons pour notre humble petite feuille l’honneur d’avoir proclamé, de tout son pouvoir, les vérités qui font la substance de l’acte pontifical. Que nous sommes heureux, soldats obscurs de la vérité, de nous trouver aussi pleinement dans le courant des enseignements du Siège apostolique !
Nous avons commencé l’attaque par nos articles sur le naturalisme ; nous continuons la guerre par notre étude sur le péché originel ; nous ne cesserons pas un moment de poursuivre l’erreur jusque dans les plis et les replis où elle se cache. Nous travaillerons sans relâche à faire comprendre aux chrétiens qu’ils doivent tout à la grâce de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ : oui, tout, jusqu’à la réintégration et à la conservation des biens de l’ordre naturel.
— II —
Étude sur la franc-maçonnerie
Dans le tome IV du Bulletin (numéro de janvier 1887) commence une longue étude sur la franc-maçonnerie. Le père Emmanuel [1] explique les raisons pour lesquelles il entreprit ce travail. Il commença par hésiter : « Il nous semblait suffisant de chercher à faire connaître, selon nos faibles moyens, la vérité de Dieu, l’Église de Dieu, les saints de Dieu… » A quoi bon introduire les âmes chrétiennes dans les antres du mensonge ? Mais le père comprit l’importance qu’il y avait à prémunir les esprits chrétiens contre l’esprit du mal, d’autant plus dangereux qu’il se cache.
Nous reproduisons ici l’introduction et la conclusion de cette étude, qu’on trouve dans le Bulletin, tome IV, pages 172-174 (janvier 1887) et pages 446-448 (juin 1888).
Le Sel de la terre.
Avant-Propos
U |
n prélat pieux et savant, qui nous honore de sa bienveillance, nous engageait, il y a quelques années, à publier une étude sur la franc-maçonnerie.
Nous l’avouons, nous avons hésité à entreprendre ce travail. Il nous semblait suffisant de chercher à faire connaître, selon nos faibles moyens, la vérité de Dieu, l’Église de Dieu, les saints de Dieu. A quoi bon, disions-nous, introduire les âmes chrétiennes qui nous lisent dans les antres où se passent les ténébreux mystères du culte de Satan ? Donnons-leur la vérité ; elles ne prendront pas goût au mensonge.
Cependant l’encyclique du Saint‑Père sur les sociétés secrètes retentit comme un cri d’alarme ; et bien des faits se produisirent, qui manifestaient de plus en plus l’action occulte, désorganisatrice, et bientôt toute-puissante de la secte maçonnique.
Tout cela nous décide à déférer au conseil qui nous fut si obligeamment donné, et nous commençons aujourd’hui une série d’articles ayant pour but de montrer l’organisation de cette Église du diable qui s’appelle la franc-maçonnerie, antithèse et ennemie jurée de l’Église de Jésus‑Christ. […]
Le constraste entre les deux sociétés, entre les deux Cités, comme dit saint Augustin, est fécond en enseignements salutaires. Assurément il est profondément triste de voir une portion de l’humanité rachetée se prostituer au culte de Satan ; mais ce spectacle doit éveiller dans le cœur de tous les enfants de l’Église un amour plus ardent pour cette Mère, au sein de laquelle ils trouvent dès ici-bas, en attendant les joies éternelles, la véritable paix et la véritable liberté !
Les révélations
[…] Il n’y a rien que les francs-maçons craignent tant que d’être dévoilés. Il leur faut la nuit pour opérer. La lumière les tue, comme le serpent de la fable, qui expira percé par un rayon de soleil. […] Nous ne dirons pas simplement, avec M. Paul de Cassagnac [2], que les loges maçonniques sont des cavernes habitées par des polichinelles. Polichinelles, si l’on veut ; mais d’abord c’est le diable qui tient les ficelles ; et puis ensuite, avec ces polichinelles, il bouleverse la société chrétienne de fond en comble. Non, nous ne regardons pas la franc-maçonnerie comme une fantasmagorie simplement ridicule. Nous établissons seulement ceci : l’élément du franc-maçon, ce sont les ténèbres ; il n’a pas de consistance en plein soleil.
Et ce simple fait nous suffit pour le juger.
[…] Ce critérium nous est fourni par le divin maître lui-même : « Celui qui fait le mal, dit-il, hait la lumière, et ne vient pas à la lumière, de crainte que ses œuvres ne soient convaincues (d’être mauvaises) : mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin que ses œuvres soient manifestées, parce que c’est en Dieu qu’elles sont faites » (Jn 3, 20-21). Il en est ainsi : le mal se cache, et le bien se montre candidement. L’essence du mal est même de se cacher ; car il ne peut séduire les hommes que voilé sous les apparences du bien. Par contre, l’essence du bien est, pourrait-on dire, de se montrer ; car, alors même qu’il se cache par une sainte pudeur, étant tout lumière, il rayonne, il se manifeste.
Déjà nous voyons se dessiner l’opposition radicale qui existe entre l’Église et la franc-maçonnerie.
L’Église se meut en pleine lumière. Cité bâtie sur la montagne, société essentiellement en évidence, une des notes qui la caractérisent, et toujours elle a tenu à l’affirmer hautement, c’est la visibilité. Elle a un chef connu de tout l’univers, une hiérarchie saisissable jusque dans ses derniers anneaux, des sacrements qu’elle administre publiquement, une doctrine enfin qui n’a rien de secret. Amené en face de l’hypocrite et cauteleux sanhédrin qui machinait sa mort, Notre‑Seigneur lui jette cette affirmation : « J’ai parlé ouvertement au monde, je n’ai jamais rien dit en cachette, Ego palam locutus sum mundo, in occulto locutus sum nihil » (Jn 18, 20).
Tout opposées sont les allures de la franc-maçonnerie. Elle a des chefs, une hiérarchie de grades, des rites et des dogmes même : seulement tout cela est soigneusement caché. Le secret n’est livré aux initiés qu’avec des sous-entendus calculés, et des tâtonnements significatifs ; ils ne sont jamais assurés de le posséder tout entier ; et il leur est interdit de révéler ce qu’ils savent sous les menaces les plus atroces, lesquelles, quoi qu’on puisse dire, ne sont pas un simple verbiage. Pourquoi tant de mystère, s’il s’agit simplement de travailler, par des voies honnêtes, au bonheur de ses semblables ? Si la franc-maçonnerie est une société constituée dans un but purement humanitaire, pourquoi ce luxe de précautions autour d’elle ?
Le franc-maçon hasardera peut-être une réponse, en détournant la question : l’Église, dira-t-il, s’est bien cachée, elle a connu la discipline du secret. Sans doute l’Église s’est cachée, durant plus de deux siècles elle a habité les catacombes, elle a dérobé ses mystères aux yeux des profanes, mais à une époque où la qualité de chrétien était un crime puni de mort. Or, nous ne pensons pas qu’un franc-maçon, convaincu d’être tel, ait jamais été mis dans l’alternative de fouler aux pieds le triangle maçonnique ou de se voir étendu sur le chevalet et déchiré par des peignes de fer ? Chacun sait qu’aujourd’hui on peut être franc-maçon sans perdre sa place, comme risque de la perdre le fonctionnaire qui va à la messe ou l’employé qui met ses enfants à l’école congréganiste. Reste donc la question que nous lui posons : pourquoi te caches-tu ?
La réponse qu’il ne veut pas donner, nous la donnerons pour lui […]. Nous montrerons comment les grades de la secte constituent autant d’initiations au culte de Satan, culte essentiellement infâme où la lubricité se mêle au blasphème. Se laisser dégrader et souiller à plaisir par l’éternel ennemi de Dieu et des hommes, tel est le fond de la franc‑maçonnerie ; et c’est pourquoi elle ne peut subsister que dans la nuit. Royaume de Satan, royaume de la Bête, nous dit l’Écriture ; et ce royaume est voué aux ténèbres. Et factum est regnum ejus tenebrosum (Ap 16, 10). […]
Mensonge et hypocrisie
Ah ! la secte est bien habile, ou plutôt elle est bien hypocrite !
L’hypocrisie, le mensonge est son caractère propre ; elle rampe à son but avec les allures tortueuses du serpent infernal.
De quels mots doucereux elle se sert pour enjôler le peuple trop confiant, trop enfant ! Liberté, justice, vérité, lumière : tout cela ne lui coûte rien à dire ; jamais il n’y a eu sous le soleil un abus plus révoltant de langage. Et pourtant, de son temps déjà, Isaïe criait malheur à ces hommes qui appellent lumière les ténèbres, ténèbres la lumière !
La franc-maçonnerie se sert de la forme républicaine comme d’un instrument pour inoculer l’idée révolutionnaire. Pourquoi ? Sans doute parce que le principe d’autorité s’en trouve considérablement amoindri et affaibli. Il n’y a pas d’ailleurs à raisonner sur les sympathies et les affinités. Comme l’a dit Don Félix Sarda [3], si les hommes de la Révolution choisissent la forme républicaine, c’est qu’ils la regardent comme le meilleur conducteur de leur électricité : la question est toute pratique, nullement théorique. Les chrétiens, qui dissertent à perte de vue sur l’indifférence des formes politiques, entre nous soit dit, sont quelque peu naïfs ; pourquoi nos adversaires ne professent-ils pas les premiers cette belle indifférence ?
Quant au catholicisme, la franc-maçonnerie le pourchasse et le désigne aux huées de la foule sous le nom de cléricalisme. Ainsi, aux yeux du bon public, ce n’est pas le catholicisme, c’est le cléricalisme qui est l’ennemi. Mais, en même temps, la secte murmure tout bas, et même aujourd’hui elle commence à déclarer tout haut que catholicisme et cléricalisme sont une seule et même chose [4], et que la distinction entre eux est un pur artifice de tribune.
Assurément. Et pourtant, au risque d’étonner nos lecteurs, nous avançons que le terme de cléricalisme désigne quelque chose de spécial, à savoir l’influence du clergé sur la société. A la rigueur, la secte s’accommoderait d’un catholicisme soigneusement clos dans des églises aux trois quarts désertes, et consistant purement en des formes extérieures, en de vaines cérémonies, dénuées de toute efficacité positive et pratique. Mais d’un catholicisme vivant et militant, allant à l’ouvrier, au pauvre, au malade, à l’enfant surtout ; oh ! non, elle n’en veut pas : c’est là le cléricalisme, c’est là l’ennemi ! […]
La neutralité, déjà condamnable par elle-même, est un piège infâme, un odieux mensonge, la ruine de toute foi dans le beau pays de France [5].
Les francs-maçons le savent bien ; aussi n’ont-ils jamais assez de caresses pour l’école sans Dieu. Ils savent bien qu’avec elle ils arriveront sûrement, quoique lentement, à déchristianiser la France. Reste à enlever aux écoles catholiques la parcelle de liberté qui leur est provisoirement laissée ; ils n’y manqueront pas.
Et cependant la France se laisse faire, sans résistance, quasi sans protestation. Ah ! ils ont bien compris que leur heure était venue ; ils ont bien senti que la foi n’était plus là, elle, ce vivifiant soleil des esprits. Et ils font leur œuvre à la faveur des ténèbres du matérialisme, qui nous envahissent depuis plus d’un siècle.
Gardons-nous pourtant d’un pessimisme démoralisateur. L’Église catholique est toujours vivante, toujours debout ; et, chez les hommes de foi, le petit nombre n’est pas obstacle au salut s’ils sont vraiment hommes de foi, c’est-à-dire si, se dégageant des théories décevantes d’une politique humaine, ils dirigent leurs efforts vers le vrai but : restaurer Jésus‑Christ en toutes choses et toutes choses en Jésus‑Christ [6].
— III —
Un des antéchrists du temps présent
Pour terminer notre série sur les erreurs modernes, voici une notice du père Emmanuel parue dans les « Nouvelles religieuses » du numéro de juin 1885 du Bulletin (tome III, page 447). Elle concerne Victor Hugo (mort à Paris le 22 mai 1885). Ce triste personnage n’était peut-être pas maçon lui-même, mais la IIIe République maçonnique, qui reconnaissait en lui l’un de ses maîtres et de ses grands génies, lui fit des funérailles grandioses.
Le Sel de la terre.
*
A |
Paris. — Il vient de mourir, en la Ville-lumière, un des grands hommes du grand temps présent. Il fut poète en son temps, et avait reçu d’en haut un talent magnifique. Il ne fit à peu près qu’en abuser. Il écrivit beaucoup, et amassa de sa plume une fortune de six millions. Il se donnait pour l’adorateur du peuple, et pour cela il travailla à peu près constamment à le pervertir. Il y réussit, et se pervertissant lui-même il devint un parfait communard. Homme d’un orgueil incomparable, il avait des mœurs à l’avenant : c’est tout dire. Ses admirateurs l’appellent tout simplement le Dieu. Aussi ils ont voulu pour lui un temple ; n’ayant pas le temps de lui en construire un pour le jour de ses funérailles, ils ont simplement pris pour lui l’église de Sainte‑Geneviève à Paris [le Panthéon]. Cela se fait tout simplement : un décret suffit, et le tour est joué.
Les chrétiens doivent considérer ce fait à la lumière de leur foi. L’apôtre saint Paul nous apprend que quand l’apostasie sera complète, il apparaîtra un homme qu’il appelle l’homme de péché, le fils de perdition. Un des signes auxquels on le reconnaîtra, c’est qu’il s’élèvera au-dessus de Dieu lui-même, au point de prendre son nom, et de siéger dans son temple (2 Th 2, 3-4).
Cet homme-là a ses précurseurs, et nous avons sous les yeux un fait capable d’éclairer les moins clairvoyants. Un des antéchrists du temps présent siège dans le temple de Dieu !
[1] — L’étude n’est pas signée. Nous supposons qu’elle est de lui, comme le style paraît l’indiquer.
[2] — Voir Histoire du catholicisme libéral de l’abbé E. Barbier, t. IV, p. 128 à 133. (NDLR.)
[3] — Le Libéralisme est un péché, p. 53.
[4] — Feu Paul Bert a fait cette déclaration dans une conférence publique à Lyon.
[5] — On oublie trop volontiers que le principe de l’école neutre, comme telle, est condamné par l’Église, dans une proposition du Syllabus. Si des maîtres chrétiens sont autorisés à prêter leur concours à des écoles qualifiées neutres, c’est uniquement par crainte d’un plus grand mal s’ils les abandonnaient. Notre‑Seigneur a condamné la neutralité et l’école neutre quand il a dit : « Quiconque n’est pas avec moi est contre moi. » (Note du père Emmanuel.)
[6] — Instaurare omnia in Christo (saint Paul, Ep 1, 10).
Informations
L'auteur
Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 417-422
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