La méthode
d’apprentissage du latin
par le père Emmanuel
par Gérard Bedel
Le père Emmanuel n’a pas fondé une institution d’enseignement, mais la transmission de la connaissance du latin occupe dans son apostolat une place aussi importante qu’originale. Il a affirmé avec vigueur la valeur du latin chrétien dans la formation de la jeunesse et s’est opposé au scandale d’une éducation classique purement païenne, il a placé la latinité au centre de l’histoire humaine dans une perspective grandiose et il a voulu, à Mesnil-Saint-Loup, assurer à tous ses paroissiens une connaissance réelle des textes liturgiques. Cette forme d’apostolat, assez rare, mérite d’être connue ; elle se révélera riche d’enseignements pour la résistance et les perspectives d’avenir dans la crise que nous traversons depuis le dernier Concile.
La querelle des classiques ?
Le père Emmanuel a été touché par le courant anticlassique qui traverse le XIXe siècle et dont Mgr Gaume fut le porte-drapeau.
Dom Bernard Maréchaux rapporte que, dans sa vieillesse, le père Emmanuel eut l’idée de revoir quelques auteurs classiques. Il relut les Fables de Phèdre, et se procura une édition d’Homère avec traduction interlinéaire [1]. Mais les divinités de l’Olympe le dégoûtèrent vite. Il revint à sa chère liturgie : sa dernière emplette bibliographique fut un bréviaire de l’Ordre de saint Augustin, qu’il fit relier et qu’il savoura avec amour [2]. Le père Emmanuel s’est montré dur pour les auteurs de l’Antiquité païenne, traitant Virgile de « nigaud » à propos de Pius Æneas, le « pieux » Enée.
En 1851, Mgr Gaume publia Le Ver rongeur des sociétés modernes. La thèse est simple : depuis la Renaissance, le paganisme ronge la chrétienté par le biais de l’éducation ; il faut donc fonder un système purement catholique d’où les auteurs païens seraient exclus ou fortement censurés. Montalembert salua la publication et Louis Veuillot défendit Mgr Gaume, que blâmèrent les jésuites, l’évêque de Chartres et Mgr Dupanloup, qui recommanda par écrit à son clergé d’accorder une place importante aux lettres profanes dans la formation de la jeunesse (mais Mgr Dupanloup exhortera ses prêtres à entretenir leur latin par la lecture des auteurs chrétiens). Louis Veuillot attaqua l’évêque en termes ironiques. La polémique fait oublier le sujet précis, et on en vient à des règlements de comptes entre ultramontains et gallicans. Le monde catholique est divisé sur une question mal posée : Rome doit intervenir pour restaurer la paix, et l’encyclique de Pie IX Inter multiplices met un terme à la querelle en recommandant à la fois les œuvres des Pères et les chefs-d’œuvre des classiques de l’Antiquité.
La thèse de Mgr Gaume pour laquelle le père Emmanuel semble éprouver tant de sympathie paraît, à première vue, s’écarter d’une tradition qui remonte aux premiers temps du christianisme. Dès les premiers siècles, les Pères attachèrent l’éducation chrétienne à l’enseignement classique : qu’aurait dit Mgr Gaume s’il avait pu connaître certains documents ignorés de son temps ? Lorsque Julien chassa les chrétiens des écoles impériales et interdit à leurs professeurs de commenter les classiques, des maîtres chrétiens composèrent, à partir de la Bible, des épopées et des tragédies coulées dans les moules d’Homère et de Sophocle, mais au lendemain de la mort de l’empereur apostat, on abandonna ces œuvres pour revenir à Ulysse et à Ajax.
Mgr Gaume approfondira et systématisera son point de vue dans son livre La Révolution, recherches historiques sur l’origine et la propagation du mal en Europe depuis la Renaissance jusqu’à nos jours, ouvrage en douze volumes auquel le père Emmanuel fera largement écho dans le Bulletin de l’œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance en douze articles, de janvier à décembre 1889. L’analyse d’un tel ouvrage n’entre pas dans le cadre de notre étude. Mgr Gaume pose une thèse, avec les avantages et les limites que le genre implique. Point de vue systématique, méthode unique d’analyse, une thèse offre l’avantage d’un éclairage vif sous un angle précis : elle met en relief des qualités et des défauts qu’on ne distinguerait peut-être pas dans la complexité du réel envisagé dans son ensemble. Mais la thèse unique déforme, simplifie et risque de donner une image appauvrie de la réalité historique. Pour le comte de Boulainvilliers, par exemple, la noblesse est d’origine franque et le Tiers-État représente la masse des Gaulois soumis lors des invasions germaniques [3]. Cette vue simpliste et arbitraire de l’histoire connut un grand succès au XVIIIe siècle, au point que certains révolutionnaires croyaient de bonne foi qu’ils libéraient la Gaule des Francs ! On est loin de la thèse de Mgr Gaume [4].
Mais Mgr Gaume – les réactions du père Emmanuel devant l’enseignement en France au XIXe siècle le confirment –, a eu l’immense mérite de mettre à nu un certain nombre de tares de l’Université issue de la Révolution et de l’Empire, et on doit saluer ce travail salutaire, même si on ne partage pas toutes ses vues sur les causes profondes du mal.
D’un point de vue pédagogique et technique, Mgr Gaume a critiqué le caractère passif et peu efficace de l’enseignement du latin en son temps, dû en grande partie à un formalisme cicéronien, à un purisme inspiré d’Érasme, bien qu’Érasme lui-même ait dit qu’il était ridicule de singer Cicéron, à un refus du latin simple, relativement proche de l’expression moderne, comme l’est le latin chrétien [5].
Il a dénoncé l’évacuation totale du latin chrétien de l’enseignement secondaire et supérieur en France. Cette mesure se fondait sur deux raisons, l’une avouée mais superficielle, l’autre inavouée mais qui représentait le vrai motif :
Les auteurs chrétiens employant un langage fort écarté du latin classique ou plutôt du langage soutenu de l’époque classique, leur étude pouvait nuire à la pureté grammaticale et lexicale des thèmes proposés aux élèves. Employer une tournure directe de saint Augustin, de saint Ambroise ou de saint Léon au lieu de la périphrase du langage d’apparat aurait fait perdre quelques points !
Mais la raison profonde tient au scepticisme, à l’éclectisme qui domina l’Université avant qu’elle ne sombre dans l’anticléricalisme militant sous la IIIe République. Au nom de la neutralité, tout texte qui pouvait susciter une discussion à caractère religieux, voire simplement métaphysique, a été soigneusement écarté : on se tourna vers la mythologie superficielle et souriante d’un Ovide, en laissant de côté les expressions de l’insatisfaction métaphysique qu’on trouve souvent chez les auteurs païens ; on préféra aux dialogues philosophiques les discours du forum ou les harangues des généraux. On en arriva dans cette malheureuse Université à considérer toute philosophie comme suspecte : dans les lycées, au début du Second Empire, on n’étudiait que la « logique » ; l’agrégation de philosophie fut supprimée en 1852 et ne fut rétablie qu’en 1863 ; entré premier à l’École Normale en 1858, le jeune Ollé-Laprune [6] dut résister aux plus vives pressions pour s’engager dans les études de philosophie. Ce fut un petit scandale universitaire !
Ces rappels permettent de mieux comprendre l’exaspération d’hommes tels que Mgr Gaume ou le père Emmanuel et leur mépris d’une littérature païenne dont ils ont été abreuvés jusqu’au dégoût tandis que les auteurs chrétiens faisaient l’objet d’un ostracisme stupide. Dans son livre La Sainte Église, le père Emmanuel écrit : « Nous n’oublierons jamais le ravissement que nous fit éprouver la lecture de La Cité de Dieu de saint Augustin. Nous sortions de nos études classiques ; nous avions l’esprit complètement vide, seule notre mémoire était meublée de quelques fragments de Virgile et de Cicéron. Nous n’avions pas précisément oublié Notre-Seigneur Jésus-Christ mais, semblable à tous les jeunes gens qui ont été saturés de paganisme, nous ne le connaissions pas. Cette lecture fut donc pour nous une révélation [7]. »
Il n’existe donc aucune contradiction de fond entre la tradition constante au sein de l’Église d’étude des auteurs classiques et les réactions d’un père Emmanuel face au rejet complet des textes chrétiens au profit de la littérature païenne. Dans une lettre, s’inspirant du Deutéronome, 21, 10-13, saint Jérôme compare la culture antique à la captive qui peut être prise pour épouse et devenir une bonne israélite une fois sa tête rasée et ses ongles taillés. Cassiodore, qui fit de la bibliothèque de son monastère de Vivarium une des plus riches de son temps, qui parle dans ses Institutions de grammaire et de rhétorique avec force références à Cicéron et à Quintilien, insistait sur l’importance des Pères. Afin de prouver que les arts libéraux ne sont que les auxiliaires de la Bible, il commenta les Psaumes en grammairien, ne faisant grâce d’aucune figure de rhétorique. Son traité fut répandu dans tous les monastères à partir du VIIe siècle, et ce fut, avec le De doctrina christiana de saint Augustin, le livre de base de l’enseignement chrétien au Moyen Age [8].
Dans son petit traité Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres helléniques, saint Basile fait le point sur la question d’une façon qui semble parfaite : il faut emprunter aux Anciens tout ce qu’ils ont d’utile. Et saint Basile de multiplier les images : les abeilles n’empruntent aux fleurs que ce qui est bon et encore ne vont-elles pas à toutes les fleurs ; Moïse exerça d’abord sa pensée dans les sciences de l’Égypte ; Daniel s’instruisit à Babylone du savoir des Chaldéens… Saint Basile parle du « gouvernail de l’âme » qui doit être tenu par une intelligence éclairée. Bien que ce texte ait été traduit en latin dès la première décennie du XVIe siècle, certains humanistes de la Renaissance ont fâcheusement négligé cette image du gouvernail et ont abandonné leur âme au gré des flots d’une culture sans principes chrétiens.
A travers l’histoire intellectuelle du catholicisme, on sent des révoltes de temps à autre, des révoltes salutaires pour rappeler que le Calvaire passe avant le Parnasse, car l’intelligence pécheresse aurait trop tendance à l’oublier en se laissant séduire par des grâces toutes profanes : « Tu mens, dit-il ; tu es cicéronien et non chrétien : là où est ton trésor, là est aussi ton cœur. » Ainsi parle saint Jérôme dans le rêve de sa célèbre lettre à Eustochium (XXII, 30). Il a dramatisé un scrupule qui fut celui de tous les intellectuels chrétiens des premiers siècles. A la fin du XVIIe siècle, Mabillon s’opposera dans son Traité des études monastiques à Rancé, qui rejetait la culture profane dans son Traité de la sainteté et des devoirs de la vie monastique. Le songe de saint Jérôme illustre une attitude mentale face aux lettres classiques.
« …Nous ne prendrons que sur l’autel les fleurs que nous allons jeter sur le tombeau du prince des prêtres. Le siècle qui n’eut jamais de part à ses actions n’en aura point aussi à ses louanges ; nous sortirons de l’Égypte pour rendre les devoirs suprêmes à cet autre Jacob ; mais les pompes de Pharaon ne viendront plus, comme autrefois, jusque dans une terre sainte honorer les cendres et la mémoire des patriarches. » Ainsi s’exprime Massillon dans l’oraison funèbre de Henri de Villars, archevêque de Vienne, Massillon, tout pénétré qu’il était de culture latine, Massillon, un des prédicateurs favoris de Louis XIV.
Il s’agit de questions d’attitude personnelle liée au caractère de chacun, à ses préoccupations essentielles, de formes variées de l’intelligence de la foi et non d’une prise de position systématique et absolue. Le père Emmanuel savait d’ailleurs, à l’occasion, goûter les classiques ; sa correspondance le prouve [9] :
Mesnil-Saint-Loup, 30 novembre 1890.
Bien cher ami,
J’ai lu ta grande lettre toute pleine de douleurs ; je veux y compatir de toute mon âme ; je regretterais presque de t’avoir tout demandé ; je l’ai fait naïvement, ne m’imaginant pas que j’allais : infandum… renovare dolorem, comme disait feu Virgile [10].
Comme « feu Virgile » est délicieux !
Au même, qu’il avait connu au séminaire, mais qui avait quitté la carrière ecclésiastique :
Mesnil-Saint-Loup, 15 janvier, saint Maur, 1891.
Mon cher ami,
C’est dommage, vraiment, que tu sois tombé, et que tu te sois blessé ; c’est dommage aussi que tu me veuilles conserver le vous : mais puisque tu le veux ainsi, il sera fait selon ta volonté. Le vieil Ovide, je crois, disait : amor æquat amantes [11]. Ce ne sera plus vrai entre nous…
Nous allons maintenant voir le magnifique éloge que fait le père Emmanuel de la latinité bien comprise.
Le monde issu de Rome
dans le plan de la Providence
La place centrale qu’occupe Rome dans la vie du christianisme n’apparaît pas comme une simple péripétie de l’histoire aux yeux du père Emmanuel. Mais, à propos de la civilisation antique, il est particulièrement frappé par les tares des individus et des sociétés, et l’existence de chefs-d’œuvre de la philosophie, de la littérature et des beaux-arts ne l’incline à aucune indulgence. Il ressent douloureusement les carences dans les mœurs, même chez les esprits les plus élevés (l’Antiquité gréco-romaine ignore le respect de la vie humaine, esclavage et eugénisme sont, par exemple, deux fruits vénéneux du paganisme). Sans la rédemption, la plus haute intelligence, la plus profonde culture, le goût le plus fin ne peuvent presque rien sur les hommes pécheurs : si, chez les meilleurs des Grecs et des Latins, l’intelligence s’élève à une certaine connaissance de l’ordre naturel, trop souvent, prisonnière des appétits et des instincts, la volonté ne suit pas. Écoutons-le exposer sa pensée dans La Sainte Église [12] :
Saint Augustin, se plaçant d’un point de vue plus général, déclare que les nations idolâtres étaient et sont encore aux mains de l’Église comme une matière première qu’elle travaille.
Cette expression, qui n’étonnera pas si on l’applique aux sauvages, choquera quelques esprits si on l’applique aux peuples civilisés de la Grèce et de l’ancienne Rome. Eh quoi ! est-il permis d’assimiler des races cultivées jusqu’au raffinement à une matière encore brute qu’il s’agit de façonner ? Néanmoins l’expression n’est que juste. Quiconque, en effet, étudie patiemment l’histoire de ces peuples fameux est frappé de voir tous leurs généraux et leurs philosophes en proie aux superstitions les plus ridicules, en même temps, hélas ! qu’ils sont souillés, comme l’atteste saint Paul, des passions les plus ignominieuses. Il devient clair que le diable les tenait sous son empire, à la fois dérisoire et cruel, tout aussi bien que les sauvages. Et la conclusion qui s’impose est celle-ci : l’Église seule, et non la philosophie, peut affranchir l’humanité, et la tirer des abîmes de l’ignorance et du vice [13].
On sent la légitime horreur des cultes païens, à propos desquels il faut lire la première partie de La Cité de Dieu ou, dans la littérature française, par exemple, les évocations saisissantes de Louis Bertrand dans son roman Sanguis martyrum [14], dont l’action se déroule autour de Carthage au temps de saint Cyprien (IVe partie, chapitre 3) : ce n’est plus la mièvrerie charmante de la Fable chantée par Ovide, mais le paganisme réel, brutal, vulgaire, obscène.
En réalité les nations étaient, comme dit saint Paul, totalement étrangères à la vie divine (Ep 4, 18). Primitivement, elles avaient reçu des traditions touchant la chute et les promesses d’un Rédempteur. Mais ces traditions, ainsi que la notion même de Dieu, avaient été tellement altérées et défigurées par les fables du paganisme, qu’elles étaient devenues méconnaissables. Les nations n’offraient plus qu’un assemblage confus de croyances grossières ; et les philosophes, qui voyaient plus clairement ce qu’est la nature divine, avaient pour principe qu’il fallait en fait de religion suivre la coutume, même fausse, immorale et absurde [15]…
Après ces constatations, le père Emmanuel souligne le caractère providentiel de la latinité. Il commence par évoquer le siège de l’Église, qui fait de Rome la capitale de la chrétienté. Son respect, son amour, sa vénération de la chaire de Pierre sont immenses et impressionnants. Il pense, d’après saint Paul, qu’à l’empire romain, puis aux nations qui en sont issues, a été assigné comme tâche « l’apostolat du monde », et il donne comme exemple, en son temps, les missions qui s’efforçaient d’arracher l’Afrique noire au paganisme. Pour lui, l’Occident chrétien représente une sorte de race élue pour remplacer les juifs, qui n’ont pas reconnu le Messie. Dans son Livre des couronnes, le Peristephanon, le poète Prudence, mort vers 410, appelait les chrétiens secundi Israeli posteri, les seconds descendants d’Israël, le peuple élu de la nouvelle Alliance. La mission de cet Occident latin est si sacrée que, comme pour le peuple de l’ancienne Alliance, tout manquement est puni. L’apostasie complète provoquerait le triomphe de l’Antéchrist.
De toutes ces nations idolâtres, pétries par les mains des apôtres et rég énérées par le ferment de l’Évangile, sortit cette merveille qu’on nomme la chrétienté : la chrétienté dont le siège est à Rome avec la chaire de Pierre, et dont, par suite, le foyer est la race de Japhet, plus spécialement la race latine. Cette race fut élue pour remplacer les juifs, comme Rome pour remplacer Jérusalem : elle est et demeure chargée de l’apostolat du monde.
Nous ne dirons pas que cette race a toujours été fidèle à sa mission, comme elle aurait dû l’être : toutefois, aujourd’hui encore, c’est elle qui fournit des missionnaires aux quatre coins du globe et qui marche à l’assaut de la plus redoutable citadelle du fétichisme en entreprenant la conversion de l’Afrique. Elle continue l’œuvre de prédication de l’Évangile, à laquelle Notre-Seigneur n’a posé d’autres limites que celles mêmes de la terre (Ac 1, 8).
Hélas ! nous n’ignorons pas que les nations chrétiennes ne sont plus aujourd’hui chrétiennes comme nations. Aussi, serons-nous obligé, dans la suite de ce travail, de parler de l’apostasie des nations, comme nous parlerons du retour et de la conversion des juifs. Ces deux faits immenses entreront dans le drame de la fin des temps [16].
L’Apôtre parle, en termes pour nous énigmatiques, d’un obstacle qui s’oppose à l’apparition de l’homme de péché : « Que celui qui tient, dit-il, tienne bon jusqu’à ce qu ’il soit mis de côté. »
Par ce tenant, les plus anciens Pères grecs et latins entendent presque unanimement l’empire romain. Conséquemment ils expliquent ainsi saint Paul : tant que subsistera l’empire romain, l’Antéchrist ne paraîtra pas…
Le sens de l’Apôtre, entendu largement, serait donc celui-ci : tant que la domination du monde restera entre les mains baptisées de la race latine, l’ennemi de Jésus-Christ ne se montrera pas…
Les races latines sont vouées à exercer dans le monde une influence catholique, ou bien à abdiquer. Leur mission est de servir à la diffusion de l’Évangile ; et leur existence politique est liée à cette mission. Du jour où elles y renonceraient par l’apostasie complète, elles seraient annihilées ; et l’Antéchrist, surgissant probablement en Orient, les foulerait facilement aux pieds [17].
C’est dans cette vision grandiose du rôle de la latinité dans le plan de la divine Providence que s’impose la place réservée à la langue latine, au latin de l’Église.
Importance du latin liturgique
Au latin, au latin immuable a été confié le trésor de la doctrine et du culte divin, afin que rien dans le temps ne puisse les altérer. En deux pages claires, rigoureuses, dont nous allons tirer quelques extraits essentiels, le père Emmanuel expose dans un article de 1877, De la langue liturgique, tout ce qu’il faut dire pour justifier l’emploi du latin dans la liturgie. Dans les tous premiers temps de l’Église, on célébra le culte divin en grec, en latin, en syriaque. « Ce qu’il importe de remarquer, c’est que, une fois fixée, la langue liturgique ne varia plus… Si nulle part au monde, la langue liturgique une fois fixée, n’a été changée, il y a là un fait qui certainement a des raisons graves… La première, c’est l’intérêt de la foi… L’immutabilité de l’expression garantit l’immutabilité de la croyance… A l’intérêt de la foi se joint l’intérêt de la piété. » Quelle consolation d’utiliser les paroles mêmes dont se servirent tant de générations de chrétiens. « Ah ! de grâce, mon Dieu, gardez-nous à jamais de si précieux trésors ! » Le père tire les conclusions pratiques de cette constatation : « Que faire donc ? l’office divin étant chez nous écrit en latin, c’est dans le latin et du latin lui-même qu’il faut chercher l’intelligence [18]. »
Le 1er mars 1879, le père Emmanuel pose dans son Bulletin la question : A quoi sert le latin ? et répond hardiment par l’exemple du peuple hongrois. Pour un peuple, mettre le latin, et d’abord le latin de l’Église, au cœur de sa culture, c’est s’ancrer profondément dans la civilisation chrétienne : « Dieu suscita au milieu de ce peuple un apôtre ; c’était le roi saint Étienne. Saint Étienne civilisa son peuple en le baptisant. Mais, pour mieux le nationaliser chrétien, savez-vous le moyen qu’il employa ? Il lui fit apprendre à parler latin. » Après diverses considérations historiques, le père conclut : « Ayez le courage de briser la coquille, vous trouverez dedans un fruit très agréable. La coquille, c’est la phrase latine ; le fruit caché, c’est la pensée de l’Église. Cette pensée-là, qui fait prier, qui fait chanter, mérite bien la peine qu’on la cherche pour avoir la joie de la goûter. »
Le père Emmanuel ne croyait pas que la religion repose sur une dévotion sentimentale, sur l’affectivité. Sa spiritualité profonde et rayonnante exigeait une intelligence de la foi : « Comme on lui parlait d’une revue ecclésiastique toute de dévotion, “Cette revue, observa-t-il, est bonne pour des gens à qui on a coupé la tête.” La note intellectuelle y faisait trop défaut [19]. » Le christianisme n’a jamais été hostile à l’intelligence, au contraire. Il donne un exemple : « Il est un préjugé trop généralement répandu, que les femmes doivent rester étrangères à toute étude sérieuse. Elles apprennent les langues vivantes avec une extrême facilité. Pourquoi ne parviendraient-elles pas à comprendre le latin de leur office ?… Au deuxième siècle, les satiriques païens reprochaient aux femmes chrétiennes d’être savantes et lettrées. Le christianisme, qui était venu émanciper la femme, cultivait dès lors son intelligence [20]… »
« Comment s’y prendre, lui demandait-on, pour faire prier les âmes ? — Il faut les instruire, répondait-il [21]. » Et aucune instruction ne saurait remplacer le contact personnel, intime, avec la langue sacrée, riche d’enseignements et de beautés que les traductions altèrent ou étouffent. Traductor, traditor, le père Emmanuel cite l’adage ; le traducteur, dans une certaine mesure, quels que soient sa science, son talent et son zèle, ne peut pas échapper à la trahison de l’original. L’affadissement de quelques expressions n’est pas d’une extrême gravité quand il s’agit de traduire une œuvre de divertissement, mais pour la liturgie… Dans son article L’Étude du latin (Bulletin, juillet 1880), le père Emmanuel cite une grande revue de Lille, Les Lettres chrétiennes : « Nous n’ajouterons qu’un mot relativement aux traductions de nos livres d’offices. Celles que nous avons sont généralement détestables : elles regorgent de contresens. »
« La secrète de l’Épiphanie est une perle précieuse, malheureusement dépréciée par les traducteurs. Nous en donnerons une traduction exacte, et nous ferons ressortir la beauté incomparable de cette prière, certainement une des plus riches que nous ayons à offrir à la suprême Majesté [22]. »
Ecclesiæ tuæ, quæsumus, Domine De ton Église, nous t’en prions, Seigneur
Dona propitius intuere : regarde favorablement les dons :
Quibus non jam en lesquels non plus désormais
Aurum, thus et myrrha profertur, est offert de l’or, de l’encens et de la myrrhe,
Sed quod eisdem muneribus mais ce qui par ces mêmes dons
Declaratur, est déclaré (signifié),
Immolatur, est immolé,
Et sumitur, est mangé,
Jesus Christus, Filius tuus, Jésus-Christ, ton Fils,
Dominus noster. Notre-Seigneur.
« Les Mages offrent à Jésus l’or, l’encens et la myrrhe : l’Église a d’autres dons à présenter à Dieu, le pain et le vin. Le pain et le vin ne sont point sans rapport avec les offrandes des Mages à l’Enfant Jésus [23]. »
Le père Emmanuel rappelle que l’éclat de l’or symbolise la lumière par laquelle Jésus se fait connaître, declaratur ; l’encens représente le sacrifice, immolatur ; la myrrhe symbolise cette sorte de mort à laquelle Jésus se soumet quand il vient à nous dans l’eucharistie, sumitur.
Une traduction fidèle, et surtout l’étude mot à mot du texte, représentent un véritable enseignement.
Le père Emmanuel connaît parfaitement les grands auteurs de l’Antiquité chrétienne ; il en goûte non seulement la doctrine mais la langue. Écoutons-le parler de saint Léon dans une conférence monastique inédite (7 janvier 1896) :
Les oraisons qui ont saint Léon pour auteur sont faciles à reconnaître. Elles ont une grâce qui leur est propre, elles procèdent avec un certain ordre, qui est le cachet de toutes les œuvres du grand pape. Il est bien regrettable que personne n’ait songé à faire des extraits de saint Léon à l’usage des classes d’humanités. Ainsi, l’on aurait pu faire un travail fort agréable, très utile, et qui aurait inspiré à la jeunesse le désir de faire plus ample connaissance avec ce grand auteur. Je vous exhorte à faire bien attention toutes les fois que nous avons à l’office quelques extraits de saint Léon. Je le dis non seulement à cause de son style délicieux, mais surtout parce que la doctrine qu’il expose est d’une richesse incomparable.
Ce latin nécessaire à tous,
comment l’apprendre ?
Qui ignore le latin est coupé d’une partie du trésor de l’Église ; or ce trésor est utile pour le salut de tous les fidèles ; donc tous les fidèles doivent pouvoir connaître assez de latin pour accéder pleinement au trésor.
Ce syllogisme résume la pensée du père Emmanuel, explique et justifie ce que nous oserons appeler sa pédagogie apologétique. « Dans sa préoccupation d’initier les fidèles à la connaissance des textes liturgiques, le père Emmanuel conçut le projet, assurément peu banal, de leur apprendre assez de latin pour y arriver. » (Dom Bernard Maréchaux.)
Le projet pouvait paraître complètement utopique. Quoi ? apprendre le latin à tout le monde ? Qui aurait emprunté aux lycées et aux collèges leurs méthodes, même en remplaçant Cicéron et Virgile par saint Augustin et Prudence, aurait couru à un échec rapide et complet. L’enseignement secondaire, à la fin du XIXe siècle, s’adressait à une élite intellectuelle, et il aurait été fou d’en emprunter les règles pour instruire des paysans, leurs femmes et leurs enfants. Nous reviendrons sur ce point à la fin de notre exposé. Le père Emmanuel analysa son but, qui n’avait rien du formalisme universitaire, et chercha les moyens pratiques de l’atteindre. En s’appuyant sur l’expérience des siècles et sur des travaux contemporains – il faisait de vastes lectures –, il mit au point une pédagogie vivante fondée sur la connaissance réelle des hommes, de leurs possibilités, de leurs besoins, une pédagogie rayonnante de l’amour de Dieu et du prochain en Dieu. Voyons quelques textes et quelques témoignages.
Dans De l’étude du latin de l’Église (Bulletin, juin 1879), le père Emmanuel cite le rapport qu’un spécialiste de chant grégorien avait soumis en 1849 au célèbre ministre Falloux :
Je demande qu’on apprenne le latin de l’Écriture sainte dans les écoles, à quelque degré qu’elles appartiennent. On se plaint presque unanimement de l’absence de toute croyance chez nos contemporains. L’ignorance n’en est-elle pas une des causes principales ? Et le moyen de remédier à cette ignorance n’est-il pas l’initiation aux actes et cérémonies de l’Église, seule dépositaire de la foi chrétienne ? Les exercices auxquels cette étude donnerait lieu ne prendraient pas un temps considérable aux autres parties de l’enseignement. Ils pourraient être bornés à une simple explication faite, la veille, des textes récités et chantés les dimanches et les jours de fêtes.
En août 1879, le Bulletin rend compte d’un livre de l’abbé Moigno, Le Latin pour tous. L’auteur veut vulgariser la connaissance du latin. Mais dans son introduction, il donne des réflexions qui touchent l’enseignement de cette langue en général. Elles rejoignent les idées pédagogiques de Mgr Gaume et de tous ceux qui, comme le père Emmanuel, ont constaté le peu d’efficacité de l’enseignement traditionnel au XIXe siècle :
Tous les auteurs classiques des lycées et des collèges sont des auteurs païens. Or, les sociétés modernes sont filles du christianisme et de l’Église. Leurs idées, leurs lois, leurs mœurs sont chrétiennes, même après quatre-vingts ans de révolution ! Et ces idées ne peuvent pas être exprimées dans la langue de Virgile et de Cicéron, mais seulement dans la langue de saint Léon le Grand et de saint Damase… Qu’on ne s’y méprenne pas, personne n’admire et n’aime plus que moi le beau langage de Cicéron, d’Horace, d’Ovide, de Tite-Live… mais ce n’est pas par eux qu’il faut commencer l’étude du latin ; il faut les réserver pour les classes de seconde et de rhétorique ; leur langue est de l’esthétique, de l’art plus que de la littérature courante. [Introduction du livre de l’abbé Moigno, page XI] [24].
« …Il entreprit d’apprendre le latin à ses paroissiens, dit Dom Maréchaux ; non pas certes le latin classique, mais le latin ecclésiastique ; non pas jusqu’à une compréhension intégrale, mais suffisamment pour saisir le sens de ce qui se lit ou se chante à l’église » :
Voilà le raisonnement qui le guida dans cette entreprise. Les langues s’apprennent par l’usage, pourvu qu’on y donne une attention suffisante et qu’on ait la ferme et persévérante volonté de les apprendre : pourquoi le chrétien n’arriverait-il pas à comprendre le langage de l’Église sa mère, qui frappe son oreille avec une sorte d’insistance, les mêmes formules revenant périodiquement ?… Rendons-le attentif à la forme des mots qui revient, à peu d’exceptions près, à la forme des mots français, à la terminaison qui indique leur fonction dans la phrase : insensiblement la lumière se fera, il saura ce qu’il récite ou ce qu’il chante, d’abord par approximation, puis d’une manière plus précise. Pour cette initiation, pas de grammaire compliquée, mais seulement quelques notions grammaticales ; puis de l’usage, une application soutenue… Guidé par ces principes, le père se mit à l’œuvre. Il commença par établir la comparaison des expressions latines et des expressions françaises, dans les prières les plus usuelles, le Pater, l’Ave, le Credo, les psaumes de vêpres ; il fit toucher du doigt comment le mot français a le même noyau que le mot latin ; puis il composa et imprima dans le Bulletin une grammaire sommaire, qui rend raison des formes déclinées et conjuguées. Il eut des réunions le jeudi à une heure pour les hommes et les jeunes gens ; il en eut aussi pour les femmes [25]. [Dom Bernard Maréchaux.]
Dans L’Etude du latin (Bulletin, juillet 1880), le père Emmanuel rapporte les propos de la revue Les Lettres chrétiennes. Voici pour l’enseignement de la langue : « Il serait aisé de vulgariser, dans une certaine mesure, la connaissance et l’intelligence des pièces liturgiques : 1º en accoutumant les enfants à apprendre en latin les prières principales qu’ils savent déjà en français ; 2º en donnant dans les écoles et les catéchismes une explication des Livres d’offices, Paroissiens, Eucologes, munis d’une traduction en langue vulgaire. C’est ainsi que les juifs, dispersés parmi toutes les nations, apprennent à comprendre le texte hébreu de la Bible et des prières publiques. »
Le père donne un exemple pratique dans Une leçon de latin comme on n’en fait pas à Paris : nous sommes en présence du charmant dialogue d’un père et de ses enfants auxquels il fait traduire le Pater en usant d’analogies, de rapprochements divers, d’intuitions et de déductions. L’explication mot à mot amène à préciser le sens de bien des mots français ; les hésitations et les erreurs des enfants donnent lieu à des explications de catéchisme [26].
Le travail de recherche du père Emmanuel en pédagogie du latin fut, comme nous l’avons déjà vu, immense. En octobre 1877, il rend compte dans son Bulletin d’un manuel utilisé au XVIe siècle pour instruire les enfants, composé de vingt-trois hymnes, « un de ces classiques chrétiens, que rien ne remplace dans nos collèges aujourd’hui ». Voici le début de l’Ave maris stella, que le père cite comme exemple :
Ave Salut Sois heureuse et réjouis-toi,
Maris stella étoile de la mer étoile dont le rayon qui est Jésus-Christ
nous dirige sur la mer de ce monde.
Le père utilisa largement cette méthode de travail consistant en une traduction juxtalinéaire, mot à mot, assortie d’une paraphrase littéraire et spirituelle : grammaire et catéchisme sont unis dans l’étude d’une prière qui sera récitée pleinement connue, comprise et goûtée.
« Les maîtres sont pleins du désir d’instiller la vérité dans l’âme des enfants, mais les classiques leur manquent. Ils en demandent ; et vraiment l’idée me vient de travailler à un volume latin sous ce titre : Selecti flores christianæ latinitatis [27], ou quelque chose dans ce genre-là. Il me semble qu’on pourrait faire bien et être utile à ces chers enfants [28]. » Ce recueil ne verra jamais le jour, mais le père composa une grammaire en 1878-1879. Il s’agit d’un précis grammatical indiquant l’essentiel de la morphologie et les grandes règles syntaxiques du latin. Insuffisante pour des études traditionnelles, elle est parfaitement adaptée au rôle qui lui est assigné : clarifier, ordonner, faire comprendre en raison ce qui a été compris de manière presque instinctive grâce à l’imprégnation de textes familiers. Si l’on écarte dans les notes étymologiques quelques erreurs de détail dues à l’insuffisance de la science philologique à la fin du XIXe siècle, on a en main un exposé clair, concis, intelligent, qui porte l’utilisateur à l’essentiel. S’il veut aller plus avant en latin, il étudiera dans des ouvrages plus importants, mais pour un débutant, pour celui qui se contentera de bien comprendre les textes liturgiques, quel auxiliaire aisé et agréable ! Citons la grammaire pour en définir l’esprit :
Pour traduire, il n’est pas du tout nécessaire de savoir imperturbablement les conjugaisons. Ce qui suffit, c’est d’avoir vu avec attention les formes du verbe, de manière à les reconnaître quand elles se présentent dans un texte à traduire. On demandera à un de nos lecteurs de dire illico la première personne du pluriel du présent de l’indicatif du verbe laudo, je loue ; peut-être il ne le pourra pas ; mais on le mettra devant ce texte : Te Deum laudamus, et il répondra, sans hésiter : Toi Dieu nous louons.
Il faut donc traduire, traduire, traduire toujours ; c’est le vrai moyen d’apprendre et les déclinaisons, et les conjugaisons, et toute la langue [29].
Citons encore un texte de Dom Bernard Maréchaux pour mieux entrer dans la méthode du père (Bulletin, août 1903) :
Dans sa préoccupation d’initier les fidèles à la connaissance des textes liturgiques, le père Emmanuel conçut le projet, assurément peu banal, de leur apprendre assez de latin pour y arriver… Il ne s’agit pas ici de grammaires et de dictionnaires, mais d’une comparaison attentive entre mots latins et mots français, entre tournures latines et tournures françaises, avec des procédés simples pour s’y retrouver.
Prenez un fidèle habitué aux choses d’Église. Il sait confusément ce qu’il y a dans le Magnificat, dans le Dixit Dominus, dans le Resurrexi de Pâques, dans le Puer natus est de Noël, dans le Gaudeamus de l’Assomption, etc. Le père Emmanuel aurait voulu prendre cette notion confuse, la préciser, lui donner de la netteté et de la consistance ; il aurait voulu, en multipliant les points lumineux, donner aux textes assez de transparence pour permettre à l’esprit d’en saisir le sens et de se l’assimiler.
Cette tentative de vulgarisation du latin des offices de l’Église [30] est très intéressante pour le penseur, même au simple point de vue pédagogique. Elle ne fut pas sans résultat : mais des maladies, des traverses de tout genre empêchèrent le père de la pousser aussi loin qu’il eût voulu.
Quels efforts n’a pas faits cet ouvrier de l’Évangile pour renverser le mur d’ignorance qui enserre les âmes et qui est cause qu’elles s’étiolent misérablement [31] !
Aller du connu à l’inconnu, du simple au complexe, user de toutes les ressources du rapprochement des langues, ne pas hésiter à laisser deviner pour faire comprendre ensuite, lier le savoir à la foi, apprendre dans la charité, tels sont, pour résumer, les éléments naturels et surnaturels de l’enseignement du père Emmanuel, qui fut un élément important de son apostolat.
Quels furent les résultats de cet enseignement ? Donnons d’abord la parole au père lui-même : « Ah ! si vous aviez été ici le dimanche du Saint-Nom de Jésus, et si vous aviez pu voir comme les âmes chantaient Jésus : Nil canitur suavius. Toute cette hymne, d’origine bénédictine, était comprise, aimée, chantée, jubilée. C’était à ravir. J’ai dit, comprise. J’enseigne un peu le latin à tout le monde. Je voudrais que vous entendiez des enfants vous traduire des Psaumes. C’est à n’y pas croire, et cependant c’est très réel. Quand vous viendrez ici, sûr, je vous ferai traduire un psaume par quelque pauvre femme. Vous verrez cela. » (Lettre à un ami, 21 janvier 1876.)
Donnons maintenant la parole au R. P. Antoine de Sérent, O.F.M., dont un discours sur l’enseignement du latin fut rapporté dans le Bulletin en février 1912. Après avoir regretté que le latin chrétien soit absent des études secondaires, absence qui est la cause de la stérilité des études classiques, le père franciscain affirme qu’il devrait être présent à tous les niveaux de l’instruction, et même au catéchisme. L’orateur expose une méthode concrète, vivante, à la portée de tous les enfants et brosse le tableau de quelques séances de travail. On pensera, dit-il, qu’il rêve tout éveillé, mais saint Augustin commentait les psaumes aux bateliers du port d’Hippone, mais, au XIVe siècle, frère Jean de Monte Corvino faisait chanter les offices aux enfants des familles converties de Pékin après leur avoir appris à les comprendre en latin.
On pourrait croire que ce qui était possible aux jours de foi du Moyen Age ne le soit plus à notre époque d’impiété. Qu’on se détrompe. Ce n’est plus en Chine que j’en irai chercher la preuve, ce sera en France, au diocèse de Troyes. Il y a là une petite paroisse de campagne de trois cent cinquante âmes qui a été le témoin de merveilles qui rappellent celles de frère Jean de Montcorvin. L’humble prêtre qui les opéra est mort le 31 mars 1903, après avoir été cinquante-trois ans curé de Mesnil-Saint-Loup. Sans avoir jamais abandonné la direction de sa paroisse, il y a fondé un monastère de moniales, sous la règle de saint Benoît ; et je pourrais ajouter un troisième monastère, le monastère idéal de la famille chrétienne, où hommes et femmes, parents et enfants louaient le Seigneur comme au temps où Charlemagne et Robert le Pieux chantaient eux-mêmes au lutrin [32].
Après cet éloge, l’orateur posait cette question : « La tentative de l’apostolique curé de Mesnil-Saint-Loup ne mérite-t-elle pas d’avoir des imitateurs ? » Il s’adressait aux directeurs d’institutions secondaires et leur disait que l’enseignement du latin liturgique aurait des résultats profonds et durables : « La raison en est que la liturgie est surnaturelle de sa nature et que l’effort de réflexion que demande la traduction des textes contribue puissamment à faire entrer dans l’esprit le sens éminemment chrétien des morceaux à traduire. Et quand le cycle annuel en ramènera l’usage, le traducteur en éprouvera une grande joie [33]. »
Quelle leçon pour aujourd’hui ?
Bien qu’ils soient, comme toutes les choses humaines, liés à leur époque, dépendants d’elle, expliqués en partie par elle, les travaux sérieux et profonds possèdent l’immense qualité de dépasser les contingences immédiates et de pouvoir éclairer l’action des générations suivantes. C’est ainsi que l’apostolat du père Emmanuel à travers le latin liturgique nous permettra de poser les bases d’une réflexion sur l’enseignement des langues anciennes aujourd’hui.
Annoncé de très loin par les réformes de 1902-1903, retardé par la réaction salutaire de Victor Bérard au temps de la Chambre « bleu horizon », le démantèlement de l’enseignement secondaire classique fut mis en œuvre à partir de 1960. On supprima l’examen d’entrée en 6e, on créa les collèges, distincts des lycées, les différences entre les types d’enseignement s’estompèrent peu à peu jusqu’à la loi Haby par laquelle, Giscardo regnante, le collège devint un tronc commun par lequel devaient passer tous les enfants, jusqu’à la 5e d’abord, ensuite jusqu’à la 3e. Maintenu dans le vocabulaire pour ne pas aigrir le bourgeois, l’enseignement secondaire avait vécu. La faucille égalitaire de Marianne s’attaqua alors au lycée : tout en s’effectuant géographiquement dans cet établissement pour que les parents ayant fait des études soient rassurés et ceux qui n’en ont pas fait flattés dans leur progéniture, les études de seconde en vinrent à participer de l’esprit du collège. Si l’on excepte la première et la terminale, spécialisées à outrance, l’enseignement « secondaire » français devrait, en toute logique et toute honnêteté, porter le nom de primaire supérieur.
Pourquoi rapporter ici ces considérations ? Parce que, cependant que l’enseignement secondaire se fissurait, se délitait, devenait primaire et technique, dans un contexte nouveau, d’un caractère de révolution égalitariste, l’Éducation nationale a maintenu imperturbablement, pour le latin et pour le grec, les méthodes qui étaient utilisées lorsque les humanités classiques représentaient l’essentiel d’un enseignement réservé à une élite. Et on s’étonna, et on s’étonne encore, ou on feint de s’étonner, qu’aient surgi des « problèmes ». L’enseignement privé, toutes tendances confondues, a suivi le public dans cette impasse mortelle avec la placidité des moutons de Panurge.
Bien qu’il n’ait jamais passé de licence de pédagogie, bien qu’il n’ait jamais suivi les cours d’endoctrinement d’un IUFM [34], le père Emmanuel s’est montré plus avisé que les pédagogues diplômés et patentés. Voulant dispenser un enseignement à la portée de tous, il a recherché, mis au point et adopté une méthode adaptée au but qu’il s’était proposé. Dans quel but enseigner le latin ? A qui enseigner le latin ? Les réponses à ces deux questions informent et la manière d’enseigner et le contenu de l’enseignement. Nous avons vu la méthode du père, souple, vivante, intellectuellement modeste dans sa noble ambition d’ouvrir à tous, même aux plus humbles, les trésors de la liturgie catholique.
La méthode vivante ne présente, en effet, de sens que si elle est liée à une tradition intellectuelle et spirituelle vivante. Le latin sera chrétien ou il disparaîtra de notre monde. Comme le dit l’abbé Delfour, qui rejoint, par une autre voie, le père Emmanuel, « supprimée l’Église, le latin, malgré les plus méritoires efforts de l’Université, deviendrait de l’archéologie [35] ».
*
Lorsque je publiai, il y a quelques années, Le Latin par la messe, un itinéraire linguistique et religieux, je ne connaissais pas, je l’avoue, l’œuvre pédagogique du père Emmanuel. Si je l’avais connue, je n’aurais pas écrit le résumé grammatical qui précède l’étude linéaire du texte liturgique ; j’aurais reproduit le précis grammatical du père afin de placer mon travail dans l’ombre du sien.
Son message est fort clair : le latin n’a de sens que s’il nourrit l’intelligence et l’âme ; il convient donc d’étudier d’abord le latin chrétien, et on ne peut s’adresser à tous avec des méthodes conçues pour un petit nombre sélectionné par des examens. Son message s’adresse à nous, d’une manière d’autant plus vive aujourd’hui que, depuis que le père a quitté ce monde, l’Université a abandonné la mission qui était la sienne, que la plupart des hommes d’Église ont négligé ou rejeté le contenu traditionnel de la foi et les formes traditionnelles de son expression. Il est indispensable qu’on enseigne correctement, efficacement et chrétiennement le latin, ut tradamus quod accepimus [36].
Oh ! qui pourrait dire les grâces de salut qui se répandraient sur le peuple chrétien comme effet direct d’un enseignement basé sur l’explication et la compréhension des mystères, des paroles et des rites de la liturgie, si nos peuples savaient et goûtaient ce que savaient et goûtaient les simples catéchumènes des Églises de Milan, d’Hippone ou de Jérusalem, initiés par un Ambroise, un Augustin, un Cyrille ? Et plus tard nos nouvelles Églises d’Occident, quelles lumières ne tiraient-elles pas de l’enseignement liturgique d’un Raban Maur, d’un Yves de Chartres, d’un Honorius d’Autun, d’un Hildebert du Mans et de Tours, d’un Durand de Mende, etc. ! Quelle influence sur les mœurs catholiques ! quel boulevard de la foi ! [Paroles de Dom Guéranger rapportées par le R. P. Antoine de Sérent [37].]
[1] — Il s’agit peut-être de la collection « Les auteurs grecs expliqués par deux traductions françaises », chez Hachette.
[2] — Dom Bernard Maréchaux, Le Père Emmanuel.
[3] — Comte de Boulainvilliers, Essai sur la noblesse de France, Amsterdam, 1732.
[4] — Voir le chapitre consacré au comte de Boulainvilliers dans le livre de Bernard Faÿ, La Franc-Maçonnerie et la Révolution intellectuelle au XVIIIe siècle, nouvelle édition revue et corrigée, La Librairie française, 1961.
[5] — Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre article « Quelle doit être la place du latin chrétien dans l’enseignement traditionnel ? » paru dans Le Sel de la terre 25 (été 1998), en particulier aux pages 137-139, où se trouvent exposées les idées pédagogiques de Mgr Gaume à partir de son livre La Question des classiques ramenée à sa plus simple expression.
[6] — Léon Ollé-Laprune (1839-1898) : La philosophie de Malebranche (1870), De la certitude morale (1880), Essai sur la morale d’Aristote (1881). Catholique convaincu et courageux, excellent professeur, il ne sut pas échapper complètement à l’éclectisme de Cousin et fut marqué par le libéralisme politique. L’homme est digne d’intérêt, le philosophe beaucoup moins.
[7] — Père Emmanuel, La Sainte Église, Étampes, Clovis, 1997, p. 31-32.
[8] — Cf. P. Riché, Éducation et culture dans l’Occident barbare (VIe-VIIIe siècle), 4e éd., Paris, Seuil, 1995.
[9] — Correspondance publiée dans le Bulletin, t. IX, p. 455 (mai 1903).
[10] — Infandum, regina, jubes renovare dolorem, Tu m’ordonnes, reine, de renouveler une douleur abominable, déclare Énée à Didon, qui lui a demandé de lui faire le récit de ses aventures depuis la chute de Troie (Énéide, II, v. 3).
[11] — L’amour rend égaux ceux qui s’aiment.
[12] — Père Emmanuel, La Sainte Église (tiré du Bulletin 1883-1886), Étampes, Clovis, 1997.
[13] — Père Emmanuel, La Sainte Église, éd. Clovis, p. 190-191.
[14] — Paris, Fayard, 1918.
[15] — La Sainte Église, p. 191.
[16] — La Sainte Église, p. 192-193.
[17] — La Sainte Église, p. 268. C’est la tradition des premiers âges de l’Église, consignée dans Lactance, qu’un jour l’empire du monde retournera en Asie : imperium in Asiam revertetur. (Note du père Emmanuel.)
[18] — Bulletin de l’œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, avril 1877.
[19] — Bulletin, t. IX, p. 500 (août 1903).
[20] — Bulletin, tome I, p. 400-401 (mars 1879).
[21] — Bulletin, Dom Maréchaux, t. IX, p. 498 (août 1903).
[22] — Bulletin, tome II, p. 157 (décembre 1880).
[23] — Ibid.
[24] — Bulletin, t. I, p. 483 (août 1879).
[25] — Le Père Emmanuel, p. 229-230.
[26] — Bulletin, t. I, p. 97-100 (août 1877).
[27] — Fleurs choisies de latinité chrétienne.
[28] — Lettre du père Emmanuel du 31 juillet 1871 (Bulletin, t. IX, p. 567-568, décembre 1903).
[29] — Bulletin, t. I, p. 324 (octobre 1878).
[30] — Le père Emmanuel fit imprimer une Méthode facile pour entendre le latin des offices de l’Église.
[31] — Dom Maréchaux, Bulletin, t. IX, p. 500 (août 1903).
[32] — Bulletin, t. XII, p. 427 (mars 1912).
[33] — Bulletin, t. XII, p. 428 (mars 1912).
[34] — Institut Universitaire de Formation des Maîtres, usine où l’on met en condition les jeunes professeurs au sortir de l’Université.
[35] — Abbé Delfour, La Culture latine, Nouvelle Librairie nationale, 1916, p. 36.
[36] — « Afin que nous transmettions ce que nous avons reçu. »
[37] — Bulletin, t. XII, p. 428 (mars 1912).
Informations
L'auteur
Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.
Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.
Le numéro

p. 218-234
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