Textes du père Emmanuel
La prière
— I —
Pour ne pas pécher, prier
Cette conférence spirituelle fut prononcée par le père Emmanuel le 6 mai 1896, à l’occasion de la retraite mensuelle des moines de sa communauté.
Le Sel de la terre.
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Mes chers pères et frères, Notre‑Seigneur nous enseigne qu’il faut toujours prier. Oportet semper orare. Ce que la respiration est pour le corps, la prière l’est pour l’âme. Ainsi un corps qui cesse de respirer est un corps mort, et de même une âme qui ne prie plus est une âme morte. La respiration doit être continuelle ; la prière ne doit jamais être interrompue. Par la respiration nous faisons provision d’air pour un très court instant : par la prière, nous donnons à notre âme de vivre de la vie surnaturelle, mais pour un temps bien court. Et si nous ne nous remettons bientôt en prière, la vie manque à notre âme. Notre âme est comme un vaisseau prenant l’eau. La prière remplit l’office d’une pompe aspirante et refoulante : au moyen de la prière, nous puisons en Dieu une nouvelle vie, et nous rejetons bien loin le péché qui comme l’eau pénètre de toutes parts dans la barque de notre âme. Tâchons donc de comprendre l’importance de la prière : soyons convaincus de son indispensable nécessité.
L’instant où nous cessons notre prière est celui où nous péchons. Les théologiens disent que les grands saints ne peuvent pas demeurer plus de deux heures sans faire de péché : que dire des petits saints ; que sera-ce de ceux qui ne sont pas saints ? Si nous interrompons notre prière, nous sommes engloutis dans l’abîme du péché : nous pécherons et souvent nous ne nous en apercevrons même pas. Delicta quis intelligit ? Qui connaît ses péchés ? Et pourtant toutes ces fautes, nous les retrouverons au jugement de Dieu. Si nous ne prions pas comme il faut, nous serons incapables de faire le bien ; nous ne ferons aucun acte méritoire pour le ciel. C’est un principe en théologie que la grâce de Dieu, une grâce actuelle est nécessaire pour tout acte bon. Or, la grâce ne vient dans une âme que lorsque cette âme l’a demandée dans la prière. Aujourd’hui, on ne prie plus, on prie beaucoup trop peu. Les prêtres ne comprennent pas la nécessité de la prière. Les religieux ne sont pas assez hommes de prière. On voit encore des hommes qui récitent des prières, mais des âmes qui prient, elles se font extrêmement rares. C’est pour cela que l’Église est en dessous. C’est le pourquoi de ses défaites. Ah ! si les chrétiens priaient, l’Église triompherait vite de tous ses ennemis. Mais la prière est abandonnée. Ressuscitons en nous l’esprit de prière. Il nous est nécessaire pour bien dire l’office. Réciter les psaumes sans prier, c’est produire un vrai bruit dans l’air. Si l’on ne prie pas, on récitera son office avec distraction.
Demandons à Dieu que l’esprit de prière reste toujours avec nous. Divinum auxilium maneat semper nobiscum. Ah ! combien cette prière est opportune ! comme elle nous insinue fortement le besoin que nous avons du secours de Dieu sans interruption ! Disons à Notre‑Seigneur ce que lui disaient ses disciples : Doce nos orare. Faisons en sorte que notre retraite du mois ramène en nous l’esprit de prière.
Ainsi soit-il.
— II —
Comment prier
Comment faire oraison ? Une question souvent posée ; et l’on sera heureux de trouver ici la réponse qu’y faisait le père Emmanuel dans deux instructions à ses moines, en 1874 [1].
Le Sel de la terre.
Ce que doit être l’oraison
Oratio humiliantis se nubes penetrabit [2] (Eccli 35, 21).
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n cette conférence, je chercherai à vous expliquer comment j’entends l’oraison. Je vous donne mon sens : il n’est peut-être pas le meilleur ; toutefois, j’espère qu’il vous sera de quelque utilité.
La dévotion moderne a fait de l’oraison une chose très savante. Elle a marqué tous les actes par lesquels doit passer l’âme pour occuper le temps d’oraison qu’elle s’est fixé. En vérité, il suffirait, pour que l’âme ne pût faire oraison, qu’elle se crût obligée à être attentive à toute cette série d’actes numérotés et étiquetés. Non, l’Esprit de Dieu, qui est notre maître en l’oraison, agit avec plus de liberté. « Le vrai amour, disait saint François de Sales, n’a guère de méthode. »
Je ne désapprouve point la méthode, par exemple, de ce même saint François : se mettre en la présence de Dieu, implorer les lumières du Saint‑Esprit, considérer le sujet d’oraison, exercer alentour les actes de l’intelligence et de la volonté, puis enfin en recueillir une bonne pensée et comme le bouquet. Oh ! cela est excellent, essentiel même sous un certain rapport. Mais ce n’est point proprement une méthode asservissant l’esprit. Le vrai amour n’a guère de méthode.
Je vous dirai comment mes bons fidèles de Mesnil‑Saint‑Loup ont appris à faire oraison. C’est par l’action de grâces après la sainte communion. Ayant Notre-Seigneur au-dedans d’eux-mêmes, ils se sont mis devant lui, en lui, et ils ont adoré et prié. C’est par cette méthode qu’aujourd’hui ils savent adorer et prier : et leur oraison est excellente.
Eh bien ! nous aussi, nous pouvons apprendre par la même voie à faire oraison. Mais nous avons encore une autre vie, c’est le saint office. Le saint office, et surtout matines et laudes, nous fournit de riches, infiniment riches éléments d’oraison, et tout apprêtés pour l’oraison. Nous n’avons qu’à recueillir en nous une de ces beautés qui passent devant nos yeux dans le cours du saint office, et, l’office terminé, à la savourer et à la goûter devant Dieu avec allégresse et actions de grâces. Oh ! l’oraison facile, et l’excellente oraison !
Cette oraison est facile : mais il est aussi facile de n’en point faire ; et c’est un piège assez commun qu’ayant beaucoup de choses amassées devant soi, on soit porté à s’endormir, et à flâner de l’une à l’autre sans s’arrêter à rien : ce qui est perdre son temps et son oraison. Il faut donc veiller, prier, demander, et enfin se fixer à la méditation d’une vérité bien déterminée.
Voyez comme tout se tient chez nous. L’étude prépare à la psalmodie, la psalmodie nourrit l’oraison, l’oraison dispose à la communion, la communion unit à Dieu, et l’union avec Dieu fait monter au paradis.
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Je veux enseigner encore deux bonnes méthodes d’oraison.
La première est de renouveler de temps en temps telle oraison en laquelle Dieu nous a plus vivement touchés. Il n’y a rien qui plaise davantage à Notre‑Seigneur : il fait alors naître dans l’âme une lumière encore plus vive, il y fait couler une onction plus abondante. Ce qui a fait prier une fois, c’est un petit mot parfois bien court : revenez-y, il renferme des lumières que vous n’épuiserez jamais. Saint Bruno avait un mot qu’il redisait toujours : O Bonitas !
La seconde méthode est de produire des actes de contrition de ses péchés. On se remet ses péchés sous les yeux, sans les séparer des miséricordes divines, et le cœur contrit et humilié, on dit par exemple, et on redit : Miserere mei Deus, secundum magnam misericordiam tuam [3] (Ps 50), ou tel autre verset des psaumes pénitentiaux. C’est merveille comme cette oraison fait du bien à l’âme. Il ne faut jamais passer un long temps sans la pratiquer. Cela est très utile pour l’heure de la mort : alors en effet, il faut demander pardon au bon Dieu pour toute sa vie, et il se trouve qu’on ne peut plus prier. Mes fidèles me le disent : « Oh ! mon père, je ne puis plus prier, je ne puis plus. » Mais celui qui a pratiqué l’oraison dont je parle peut encore faire un acte de contrition, et cet acte de contrition est d’un prix infini à un tel moment.
Prions donc : prions, comme dit notre père saint Benoît, avec un cœur pur, et dans la componction des larmes, in puritate cordis et compunctione lacrymarum. Rappelons-nous le douzième degré d’humilité qu’a tracé notre père, et croyons sans cesse que nous allons être appelés au tribunal de Dieu. Et nous verrons, par les effets, que l’oraison de celui qui s’humilie pénètre les cieux.
De l’attention à la présence de Dieu
La foi nous enseigne que Dieu est partout, au-dedans de toutes choses, comme en dehors de toutes choses ; au-dessus comme au-dessous de toutes choses, les soutenant, les dominant, les pénétrant, les entourant, les contenant.
Saint Grégoire, qui trace cette peinture, dit aussi que Dieu est partout par essence, par présence et par puissance : par essence, explique saint Thomas, en tant qu’il donne l’être à toutes choses ; par présence, en tant qu’il connaît toutes choses ; par puissance, en tant qu’il les gouverne toutes.
Il faut donc avoir toujours Dieu présent en nous-mêmes, suivant cette parole du psalmiste [4] : Providebam Dominum in conspectu meo semper. Et ce qui suit est grandement consolant : Quoniam a dextris est mihi ne commovear (Ps 15, 8). Nous sommes toujours présents à Dieu, mais il faut aussi que Dieu nous soit présent.
Où donc le chercher ? En nous-mêmes. In ipso vivimus, movemur, et sumus [5] (Ac 17, 28). Il est en nous, et très intimement ; il est en quelque sorte plus intimement en nous que nous-mêmes, puisqu’il nous donne incessamment notre être, et notre opération. Oh ! l’excellente manière d’entrer en la présence de Dieu : le considérer en nous-mêmes. On raconte que sainte Thérèse fut puissamment consolée quand un père dominicain lui eut dit qu’elle avait Dieu en elle-même. Oui, Dieu est en nous avec toutes ses perfections, toutes ses opérations divines : il y est Père engendrant son Verbe ; il y est Père et Verbe produisant le Saint‑Esprit ; il y est nous aimant, et nous donnant par amour son Fils bien-aimé. Quel immense sujet de joie ! Quel motif de glorifier Dieu !
Notre père saint Benoît met comme le fondement de toute la vie spirituelle, en son chapitre de l’humilité, cette attention à Dieu par un motif pris dans la pureté de la foi : « Que le moine, dit-il, pense que Dieu le regarde, et que les anges lui rapportent incessamment nos actions. » Dans le cours de la Règle, il dit que les bons religieux glorifient Dieu opérant en eux : operantem in se Dominum magnificant. Voilà bien le moine attentif à Dieu qui est et opère en lui, et dont la science pénètre ses plus secrètes pensées.
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Ce moyen, tiré de la vérité même, est préférable à ceux que fournit l’imagination. Cependant, je ne prétends point qu’employer l’imagination soit mauvais, puisque l’homme est doué d’imagination. Mais il semble que l’imagination s’use aisément, au lieu que l’œil de la foi peut rester ouvert indéfiniment sans fatigue. Et puis l’imagination n’est pas la vérité et n’apporte pas avec elle la grâce qui accompagne la vérité. D’ailleurs, comme il faut qu’un chrétien vive avec Notre‑Seigneur, il n’est point nécessaire de faire effort pour se le représenter auprès de nous : il suffit de le considérer au Saint‑Sacrement. Il y est en toute vérité, tout près de nous : nous n’avons rien à imaginer, c’est la vérité pure ; nous vivons avec Notre‑Seigneur, et sous ses yeux, très réellement. Tournons-nous vers lui à tout instant, pour lui rendre hommage, et ce faisant, nous vivrons de la foi.
Si nous nous tenons bien en présence de Dieu qui est en nous, de Notre‑Seigneur qui est près de nous toujours, et souvent aussi en nous, nous ne pécherons pas. Memoria Dei, dit saint Jérôme, excludit omnia peccata [6].
Finissons par la parole d’un grand saint, dont nous faisons la fête aujourd’hui : « Ne plus pécher, quelle béatitude ! »
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[1] — Recueillies et résumées par ses fils spirituels, ces conférences monastiques ont été publiées en juillet-août et novembre-décembre 1937 dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance (t. XVII, p. 241-243 et 276-277).
[2] — La prière de celui qui s’humilie pénètre les cieux.
[3] — Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon votre grande miséricorde.
[4] — Je voyais devant moi le Seigneur en ma présence toujours ; parce qu’il est à ma droite, de peur que je ne sois ébranlé.
[5] — En lui nous avons la vie, le mouvement et l’être.
[6] — Le souvenir de Dieu exclut tous les péchés.
Informations
L'auteur
Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 348-351
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