Textes du père Emmanuel
La vie chrétienne
et la vie monastique
Le père Emmanuel a donné sur ce thème une conférence monastique à sa communauté, en septembre 1874, juste après l’échec du rattachement à Solesmes. Le Bulletin l’a reproduite grâce aux notes qu’en avait prises Dom Maréchaux (Bulletin, tome XVII, pages 258-260, septembre-octobre 1937).
La vie monastique à Mesnil fut, dans ses débuts, marquée par la pauvreté et la croix, mais aussi par la joie. Dom Maréchaux a raconté son entrée au monastère de Mesnil en 1871 : « Le père Emmanuel m’attendait près du petit bûcher qui lui servait de parloir ; il me fit entrer dans une salle au sol de terre battue ; les murs disjoints laissaient passer le vent. Sur quatre piquets fixés en terre, des planches. “Voici, me dit le père Emmanuel ; pendant le jour, c’est votre table ; la nuit, vous mettrez une paillasse dessus, ce sera votre lit.” Quelques caisses servaient d’armoire et de chaise. “Cela vous suffit ? Voulez-vous entrer et rester ? — Oui, mon Père.” » Et Dom Maréchaux ajoutait avec émotion : « J’étais ravi. Jamais je n’ai été aussi heureux que dans ce dénuement de Bethléem [1]. » On comprend, devant un tel spectacle digne des premiers bénédictins ou des Pères du désert, que la population de Mesnil ait été conquise.
Le Sel de la terre.
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Une question intéressante se pose aujourd’hui devant nous : Quelle est la ressemblance, quelle est la différence entre la vie chrétienne et la vie monastique ?
La réponse est assez facile : pour le fond, il n’y a aucune différence ; elle est tout entière dans les moyens. En d’autres termes, la vie monastique n’est autre chose que la vie chrétienne munie de moyens qui lui donnent une facilité merveilleuse pour arriver à sa fin. Mais leur fin est absolument la même.
Quelle est cette fin, sinon la perfection de la charité ? Tous les préceptes auxquels la vie chrétienne doit se soumettre tendent à cette unique fin. Finis præcepti caritas, la fin du précepte, c’est la charité, dit l’Apôtre (1 Tm 1, 5). Tous les conseils évangéliques, pratiqués dans la vie monastique, tendent également à cette fin, la charité. Ainsi le chrétien tend à la perfection de la charité par la voie des préceptes ; le moine tend à cette même perfection par la même voie, mais soutenu et comme porté par l’accomplissement des conseils.
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Que le chrétien, que tout chrétien doive tendre à la perfection, il n’y a point lieu d’en douter, après que Notre-Seigneur a dit : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48). Certes, voilà une perfection bien excellente, et qui est intimée à tout le monde. Et quand Notre-Seigneur a dit cette autre parole : « Celui qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple » (Lc 14, 33), il ne parlait point à des religieux, mais à tous les chrétiens, car tout chrétien est essentiellement disciple de Notre-Seigneur. Et, en effet, toute la vie chrétienne doit aboutir à la pratique du commandement que Notre-Seigneur nomme le premier et le plus grand : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. Et dans la pratique de ce commandement gît toute la perfection, comme disaient nos pères. Le moine, par conséquent, qui tend à la perfection, doit tendre là essentiellement : seulement, à la différence du simple chrétien, il y tend par un état de perfection.
Il ne faut donc point séparer, dans le moine, le moine et le chrétien : car c’est tout un. Le moine, c’est d’abord un chrétien, mais un chrétien qui a sous la main des moyens très excellents d’arriver à la perfection chrétienne. Il doit donc essentiellement animer tous les actes de sa profession du motif qui gouverne la vie chrétienne, à savoir le motif de la foi, le désir de plaire à Dieu.
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Au dix-huitième siècle, on avait fait une distinction entre le moine et le chrétien. Un moine était un homme qui observait ponctuellement sa règle, se levait à telle heure, vivait de telle manière, etc. Mais il semblait qu’il ne lui était pas commandé d’être doux, humble, docile, uniquement attentif à plaire à Dieu. En somme, on pouvait être moine régulier, et chrétien détestable. Un mauvais chrétien n’est et ne sera jamais qu’un fantôme de moine.
Bien autre était l’idée de notre père saint Benoît. Lisez la sainte Règle : elle n’offre d’un bout à l’autre que le pur Évangile. Le chapitre surtout intitulé « Quels sont les instruments des bonnes œuvres » est un code complet de vie chrétienne extrait de la sainte Écriture. Pour saint Benoît, le moine était un simple chrétien, dégagé des biens du monde, pour s’attacher uniquement à Dieu, et pratiquer, avec la substance des conseils évangéliques, tous les actes qui lui sont agréables.
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Remarquez aussi que notre but est tout autre que celui des congrégations modernes. Celles-ci, en effet, ont un but spécial : la prédication, l’enseignement, etc. Elles ne forment pas le chrétien, elles le supposent formé. Elles dirigent en quelque sorte la charité vers un but louable. Bien autre est la fin de la vie monastique ; elle n’a point un but spécial ; elle ne suppose point le chrétien formé, mais elle le forme ; elle ne le dirige pas vers un but spécial, elle le maintient seulement dans la vérité de la vie chrétienne. Et c’est précisément cette latitude immense de la vie monastique qui la rendait propre à recevoir dans son sein, soit en Égypte, soit même au Moyen Age, des multitudes de toute condition. Car tout chrétien a l’étoffe d’un moine ; mais tout chrétien n’a pas l’étoffe d’un savant, d’un prédicateur, ou même d’un religieux hospitalier.
Comme donc la vie monastique a pour base la vie chrétienne, il faut premièrement qu’elle repose sur la foi. « La foi, dit le concile de Trente, est le commencement de tout bien, la racine et le fondement de la justice. » Rappelons encore la parole de l’Apôtre : « Celui qui s’approche de Dieu doit croire qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent. – Credere enim oportet accedentem ad Deum quia est, et inquirentibus se remunerator est » (He 11, 6).
Accedentem ad Deum. Celui qui s’approche de Dieu, c’est bien le chrétien qui tend à la perfection, c’est bien le moine qui entre dans la carrière de la vie monastique. Il faut donc premièrement avoir la foi.
« Da mihi intellectum, et scrutabor legem tuam et custodiam illam in toto corde meo – Donnez-moi l’intelligence et je scruterai votre loi, et je la garderai de tout mon cœur » (Ps 118). Da mihi intellectum, donnez-moi l’intelligence ; cela revient à dire : Donnez-moi la foi ; avec elle j’étudierai votre loi et je la garderai de tout mon cœur. Avec la foi, le moine doit tout animer ; il ne doit rien faire qu’en esprit de foi. Comme le dit notre père saint Benoît : « Agendum est modo quod in perpetuum nobis proficiat – Il faut faire maintenant ce qui nous profitera pour l’éternité » (Prologue). Il faut agir en vue de l’éternité : tout acte de la vie monastique est destiné à une récompense éternelle s’il est animé par la foi. Et il en est de même de tout acte de la vie chrétienne. La foi, dis-je, principe de toute vie chrétienne, est aussi le principe de la vie monastique, laquelle est basée sur la vie chrétienne.
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[1] — Rapporté par Dom Grammont, « Le centenaire de l’œuvre monastique du père Emmanuel », dans Les Amis du Bec-Hellouin, hiver 1964 (3e année, nº 12), p. 9.
Informations
L'auteur
Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 345-347
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