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Le ministère ecclésiastique

selon le père Emmanuel

 

 

 

par le frère Jean-Marie O.F.M. Cap.

 

 

 

La sainteté du père Emmanuel suscita l’admiration de plusieurs de ses confrères. Certains vinrent à lui pour profiter de ses exemples et sollici­ter ses conseils. Pour ces prêtres, il institua une petite société – « l’Union sacerdotale Notre-Dame de la Sainte-Espérance » – pour laquelle il ré­digea un règlement. Pour eux encore il écrivit un Traité du ministère ecclésias­tique, dans lequel il exprima ses pensées les plus intimes et les plus chères. A Dom Maréchaux, qui avait communiqué ce texte à un prêtre qui ne faisait pas partie de ladite société, le père se plaignit : « Dans ce traité, j’ai mis mon âme, je n’admets pas que mon âme soit livrée sans mon consentement. »

C’est donc dans l’âme du père Emmanuel que nous allons pénétrer. Puisse-t-il nous donner assez de foi et d’intelligence pour ne pas la déformer, mais au contraire nous y conformer de plus en plus.

Le Traité comprend quatre livres : la nature du ministère ecclésiastique, com­ment le ministère peut être dénaturé, le terrain du ministère, les vertus néces­saires à l’exercice du ministère. Suivent les Regulæ unionis sacerdotalis, qui sont comme un condensé du Traité [1].

Nous diviserons notre étude en trois parties, groupant dans la première les deux premiers livres du père Emmanuel.

 

 

Les trois fonctions du ministère

 

Le Fils de Dieu incarné a reçu de son Père la charge de « créer une institution qui, puisant sans cesse dans le trésor de ses mérites, fasse arriver à tous les élus les grâces qui les conduiront à la vie éternelle ». Cette institution est l’Église confiée aux apôtres.

Ceux-ci, à leur tour, reçoivent de Notre-Seigneur un office, un ministère afin que les grâces méritées par le Maître arrivent à tous les élus, et sont constitués ministres parfaits, Idoneos nos fecit ministros novi Testamenti (2 Co 3, 6), parce que Notre‑Seigneur pouvait aussi facilement leur donner les vertus que leur don­ner les pouvoirs.

Or les apôtres font consister principalement leur ministère dans la prière et la prédication ; l’administration des sacrements ne vient ensuite que comme une chose secondaire, laissée souvent au soin de ministres d’un rang inférieur. « Mais nous, dit saint Pierre, nous nous tiendrons appliqués à la prière et au ministère du Verbe » (Ac 6, 4), car, déclare saint Paul, « le Christ ne m’a pas envoyé bapti­ser, mais évangéliser » (1 Co 1, 17).

La prière est l’âme du ministère, l’administration des sacrements n’en est que le corps, la partie extérieure ; quant à la prédication, elle participe de l’âme et du corps, puisqu’elle est une fonction extérieure qui doit se vivifier dans la prière. De là découle l’ordre vrai des saintes fonctions.

 

Il faut d’abord entrer en société avec Dieu : c’est là le point capital, il faut capter sa grâce, devenir familier avec elle, comme dit saint Grégoire, ensuite l’attirer sur les âmes auprès desquelles on aura à exercer le ministère.

Après avoir prié, il faut prêcher, il faut instruire : et la prédication rendue puis­sante par la prière qui l’a précédée amène les âmes à désirer, à demander, puis à rece­voir les sacrements.

C’est là l’économie de l’œuvre du salut des âmes, c’est dans cet ordre que Notre-Seigneur veut que les saintes fonctions soient remplies [2].

 

Malheureusement, le ministère étant confié à des hommes faillibles et les apôtres ne pouvant transmettre les vertus qu’ils avaient reçues de Notre-Seigneur, ce ministère pouvait être dénaturé. Et il le fut souvent, hélas !

 

Le ministère consistant essentiellement dans trois choses : la prière, la prédica­tion et les sacrements, il est évident que sa nature serait changée, altérée, anéantie, s’il arrivait qu’une de ces trois choses fût ou supprimée, ou altérée. […]

Nous allons plus loin, et nous disons que, les trois parties essentielles du minis­tère subsistant encore, le ministère serait sans fruit si ces trois parties n’avaient pas la place voulue de Dieu, si l’ordre établi par Dieu n’était pas exactement conservé et observé [3].

 

La prière

 

Le père Emmanuel place donc la prière comme une partie, et la partie émi­nente, du ministère ecclésiastique. Il ne s’agit pas de la prière personnelle du prêtre, nécessaire à sa sanctification personnelle. Il s’agit avant tout de la prière officielle que le prêtre a le devoir de réciter : l’office divin. Et puisque Notre-Seigneur a ordonné de prier sans cesse (Lc 18, 1), la prière du prêtre doit être in­cessante, au moins moralement. D’où la répartition des heures canoniques tout au long de la journée. « Il prie toujours, celui qui n’omet pas de prier aux temps établis » (saint Bède).

Les apôtres eux-mêmes priaient à ces heures canoniques : « Vers minuit, Paul et Silas, en prière, chantaient les louanges de Dieu » (Ac 16, 25). « Pierre et Jean montaient au temple à la neuvième heure, heure de la prière (ad horam orationis nonam) » (Ac 3, 1).

Le prêtre doit donc regarder la prière comme une obligation qui relève du ministère qu’il a reçu de l’Église, et non du chrétien qui est en lui, car il ne peut séparer en lui le chrétien du prêtre, ni le prêtre du chrétien : en lui, c’est le chré­tien qui est prêtre. Si la prière est accomplie comme une œuvre de la personne du prêtre et non de son ministère, alors ce ministère est un ministère sans âme, sans vie et trop souvent un ministère de mort.

Le père Emmanuel va plus loin. Il rappelle que, pour être fructueuse et conforme aux intentions de l’Église, la prière canonique doit être récitée aux heures canoniques.

 

La Tradition de l’Église est constante sur ce point si important de la prière aux heures canoniques. Les exemples des saints sont uniformes dans tous les siècles ; et nous les voyons tous et toujours faire de la prière aux heures canoniques leur premier devoir [4].

La prière canonique ne se fait presque plus nulle part aux heures canoniques. N’est-ce pas une des causes pour lesquelles le ministère fructifie si peu, et cela à peu près partout [5] ?

 

La prière, fonction propre du ministère ecclésiastique, voilà qui peut sur­prendre. Et pourtant c’est un enseignement contenu dans la sainte Écriture et la Tradition. Certes, tout chrétien a le devoir de prier. Mais le prêtre, médiateur entre Dieu et les hommes, a le devoir de prier en tant que prêtre, c’est-à-dire au nom de tout le troupeau confié à sa garde et même au nom de toute l’Église. L’ancien Testament l’enseigne déjà.

 

Dieu a fait avec lui [Aaron] et avec sa race une alliance éternelle […] pour exer­cer le sacerdoce et chanter les louanges du Seigneur et bénir solennellement son peuple en son nom. Il  l’a choisi entre tous les vivants pour offrir à Dieu le sacrifice, l’encens et la bonne odeur en souvenir, pour l’apaiser en faveur de son peuple (Eccli 45, 19-20).

 

Entre le vestibule et l’autel pleureront les prêtres, ministres du Seigneur, et ils diront : « Pardonnez, Seigneur, pardonnez à votre peuple, et ne livrez pas votre héri­tage à l’opprobre, en sorte que les nations le dominent… » (Jl 2, 17).

 

Dans le nouveau Testament, nous voyons les apôtres prier aux heures cano­niales : au milieu de la nuit (Ac 16, 25), à la troisième heure (ibid. 2, 1-15), à la sixième (ibid. 10, 9) et à la neuvième (ibid. 3, 1). Et saint Pierre nous dit sa vo­lonté de privilégier l’office de la prière en confiant le « service des tables » aux diacres :

 

Pour nous, nous nous appliquerons à la prière et au ministère de la parole (Ac 6, 4).

 

Cette phrase du prince des apôtres est le fondement de l’enseignement du père Emmanuel sur le ministère ecclésiastique. Il la cite souvent dans son Traité.

Des docteurs de l’Église, nous ne citerons que saint Bonaventure. Le Docteur Séraphique nous enseigne que le supérieur, étant un médiateur entre Dieu et ses inférieurs, doit continuellement faire progresser les intérêts de ceux-ci devant Dieu « en apaisant sa colère, en obtenant ses grâces et en les préservant du pé­ché ». Ceci vaut tout autant pour les prêtres, surtout pour les curés, à l’égard des âmes qui leur sont confiées. Le prêtre est donc « par office obligé de prier pour les autres ». Il accomplit cette charge principalement par l’office divin :

 

De toutes les observances extérieures, c’est l’office divin qui demande la plus grande vigilance afin que tout s’y fasse, ainsi que nous l’avons dit, avec ordre, em­pressement et dévotion [6].

 

La doctrine du père Emmanuel n’est donc pas une nouveauté ; elle est parfai­tement traditionnelle. Cependant, à son époque, ces vérités semblaient quelque peu oubliées. La prière était peut-être assez souvent considérée comme une af­faire strictement personnelle.

L’originalité du père Emmanuel paraît être davantage dans l’importance qu’il donne à la récitation de l’office aux heures canoniques. Aujourd’hui, nous y sommes habitués. Au XIXe siècle, l’habitude s’en était perdue, et ce retour du curé de Mesnil-Saint-Loup aux usages antiques pouvait déconcerter.

 

Aujourd’hui, on dit matines la veille, c’est-à-dire on fait de la prière de la nuit et du matin une prière du soir, ou mieux une prière du tantôt.

Pour les heures du jour que nos pères avaient si sagement distancées de trois en trois heures pour nous rappeler sans cesse à l’adoration de la Sainte Trinité, au­jourd’hui on les dit toutes d’une pièce ; et cela, dit-on, afin d’être plus libre [7].

 

Le curé d’Ars lui-même, mort en 1859, c’est-à-dire dix ans après l’ordination sacerdotale de l’abbé André, récitait le soir, dans sa chambre, les matines et les laudes du lendemain. « Vers dix heures, nous dit Mgr Trochu, son biographe, il épiait le moment favorable où il pourrait réciter la partie matinale du bréviaire, depuis prime jusqu’à none […]. Dès qu’il le pouvait, l’après-midi, M. Vianney re­venait à l’église (après la visite des malades). A genoux sur le pavé, devant le maître-autel, il récitait angéliquement les vêpres et les complies [8]. »

Pourtant, le « patron de tous les curés » était très attaché à la liturgie. Il s’était appliqué à communiquer à ses paroissiens le goût des choses saintes et apportait le plus grand soin à tous les gestes liturgiques prescrits [9]. Sa prière était toutefois apparemment moins liturgique que celle du père Emmanuel.

 

Le saint curé d’Ars fut certainement, dans l’ordre du ministère des âmes, l’homme par excellence de la prière ; il exprime en lui, dans toute sa force, cette fonction essentielle et primordiale du sacerdoce. La prière le consumait jour et nuit, trempée de larmes, soutenue par une âpre pénitence. Le père Emmanuel, dans sa tension d’esprit vers la prière liturgique dont il absorbait et s’appropriait les ruis­seaux, ne fut pas beaucoup au-dessous de lui comme homme de prière sacerdotale.

Verrait-on des inconvénients à présenter à l’imitation des prêtres, comme deux types de cette prière : le type mystique, exprimé par la chaude et perpétuelle médita­tion baignée de prière qui est l’état du saint curé d’Ars ; et le type liturgique, repré­senté par le père Emmanuel [10] ?

 

Il faudrait cependant veiller à ne pas opposer ces deux types de prière en for­çant la distinction : le curé d’Ars aimait la liturgie et en particulier l’office divin ; le père Emmanuel méditait et priait même en dehors des offices. Dom Maréchaux indique ici une note dominante qui caractérise et distingue ces deux prêtres mo­dèles ; il n’entend pas promouvoir une prière exclusivement méditative ou mys­tique ni une autre exclusivement liturgique.

Nous pouvons conclure par ce texte de saint Pie X qui nous montre que le respect des heures prescrites pour la récitation de l’office, bien que très impor­tant, ne suffit pas à lui seul pour parfaire la prière sacerdotale :

 

Considérons donc comme certain et bien établi que le prêtre, pour tenir di­gnement son rang et remplir son devoir, doit se consacrer avant tout à la prière. Trop souvent on a à déplorer qu’il le fasse plutôt par habitude que par ferveur ; qu’il récite nonchalamment l’office aux heures fixées en n’y ajoutant qu’un petit nombre de prières et qu’ensuite il ne songe à consacrer à Dieu aucun instant de la journée par de pieuses aspirations [11].

 

La prédication

 

La deuxième fonction de l’apôtre, après la prière, est le ministère de la parole. « Pour nous, nous nous appliquerons à la prière et au ministère de la parole », nous dit saint Pierre (Ac 6, 4).

La fin de la prédication est de faire naître la foi dans l’âme des auditeurs. Le père Emmanuel nous donne trois conditions pour bien prêcher :

– la prière : pour prêcher la parole de Dieu, il faut l’Esprit de Dieu, « infusé en nous par la prière » ;

– la foi : « pour engendrer la foi dans les âmes, il faut soi-même être pénétré de la foi » ;

– l’humilité : « il nous faut être humbles, priants, suppliants, dépouillés de nous-mêmes, et en quelque sorte de toute notre humanité, afin que notre œuvre soit vraiment l’œuvre de Dieu et qu’elle fasse naître la foi dans nos auditeurs [12] ».

 

On dénature le ministère :

– en ne prêchant pas du tout : « Canes muti, non valentes latrare » (Is 56, 10) ;

– en prêchant comme parole de Dieu ce qui n’est pas parole de Dieu : « C’est faussement que ces prophètes prophétisent en mon nom ; je ne les ai point en­voyés et je ne leur ai rien ordonné, et je ne leur ai point parlé : c’est une version mensongère, et de la divination et de la fraude, et la séduction de leur cœur qu’ils vous prophétisent » (Jr 14, 14) ;

– en frelatant la parole de Dieu, c’est-à-dire en y mêlant la sagesse du monde et l’erreur, ou en cherchant sa propre gloire et l’estime des hommes.

 

Quel meilleur modèle pouvons-nous invoquer pour illustrer cet enseignement que celui de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même ? Étant lui-même le Verbe de Dieu, il passait ses nuits en prière avant et après ses prédications. Certes notre Sauveur n’avait pas la foi, jouissant de la vision béatifique, mais il est le témoin divin lui-même, « Mon Père et moi nous sommes une seule réalité » (Jn 10, 30), et son unique souci est de créer la foi dans ses auditeurs. Enfin, quelle humilité, quel effacement : « Ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé » (Jn 7, 16).

Cette fois encore, le parallèle avec le saint curé d’Ars est intéressant. Sa prédi­cation est simple et populaire. Il n’a pas l’érudition du père Emmanuel. Et cepen­dant ces deux hommes se rencontrent dans leur esprit de foi. C’est la foi qu’ils prêchent, c’est leur foi qu’ils transmettent. L’un et l’autre ont constaté dans les âmes une grande ignorance.

 

Le mal actuel est très grand, et il est chez nos chrétiens le fruit malheureux d’une malheureuse ignorance [13].

L’ignorance… était le grand mal de ces pauvres gens. Or dans cette ignorance leur curé, sévère mais clairvoyant, voyait plus qu’une lacune : un péché. « Nous sommes sûrs, disait-il en chaire, que ce seul péché en damnera plus que tous les autres ensemble ; parce qu’une personne ignorante ne connaît ni le mal qu’elle fait ni le bien qu’elle perd en péchant. » De là la sainte passion qu’il mit à les ins­truire [14].

 

Nos deux saints curés firent tous leurs efforts pour instruire leurs paroissiens, en commençant par les plus jeunes. Et grâce à leur esprit de foi, à leurs prières et à leur zèle, ils obtinrent de grands résultats.

 

Les sacrements

 

 

Après avoir prié et parlé, l’homme de Dieu, homo Dei (1 Tm 6, 11), voyant la foi née dans l’âme de ses auditeurs et y opérant les œuvres nécessaires à la justifica­tion, l’homme de Dieu donnera les sacrements.

Les sacrements, qui donnent tant de grâces, ne donnent pas les dispositions né­cessaires pour les recevoir [15].

 

Cette dernière phrase est d’une grande importance par ses conséquences pra­tiques : « Cela montre combien se trompent ceux qui croient que tout est sauvé quand on a reçu les sacrements », conclut notre auteur.

Cette fonction requiert de la part du ministre :

– une grande sollicitude « pour faire naître ces dispositions » ;

– « l’attention pour les reconnaître là où elles sont » ;

– « toute la fermeté requise pour ne pas donner les sacrements » quand elles n’y sont pas.

Sans ces trois qualités, le prêtre dénature son ministère [16].

Voyons l’attitude du curé d’Ars en ce domaine. Un matin de 1845, une demoi­selle des environs partit pour Ars avec de joyeuses compagnes. Pieuse, elle « se rendit directement à l’église où M. Vianney commençait sa messe et, au moment de la communion, elle s’agenouilla à la sainte table ».

 

Le célébrant communia les personnes présentes, mais arrivé devant la jeune voyageuse, il prit une hostie, la souleva au-dessus du ciboire, commença de réciter la formule : Corpus Domini nostri… puis, sans l’achever, demeura immobile.

On ne saurait décrire l’angoisse intérieure de cette enfant […], elle se mit à réci­ter mentalement les actes de foi, d’espérance et de charité. Quand elle eut fini, le curé d’Ars déposa l’hostie sur ses lèvres et passa. « Mon enfant, lui dit-il lorsqu’il la revit, quand on n’a pas fait sa prière du matin et qu’on a été dissipé tout le long de la route, on n’est pas trop disposé à faire la sainte communion [17] ! »

 

Une autre fois, à une dame qui lui demandait en confession la permission de communier plusieurs fois la semaine, il répondit en pesant ses mots : « Oui ma bonne, mais pour votre pénitence, vous irez trouver votre curé. Vous le prierez de vous apprendre ce que le catéchisme enseigne sur la communion et les disposi­tions qu’on y doit apporter. » La dame pénitente eût volontiers renoncé à sa re­quête pour ne pas avoir à se faire catéchiser par son curé. Mais c’était sa péni­tence ! Elle s’exécuta et apprit beaucoup, pour le plus grand bien de son âme.

 

 

Le terrain du ministère

 

Dans le livre troisième de son traité, le curé de Mesnil-Saint-Loup étudie le « terrain » du ministère, c’est-à-dire les hommes pour lesquels il a été institué et le mal qu’il est destiné à soigner.

 

La nécessité du ministère

 

Au chapitre premier, il nous explique que, suite aux bouleversements intro­duits dans nos conditions de vie ici-bas par le péché originel, la dépendance et la soumission à l’autorité, y compris ecclésiastique, sont devenues un remède voulu par Dieu pour nous relever [18]. Avant la chute, l’homme soumis à Dieu puisait di­rectement en Dieu la vie de la grâce. Mais Adam obéit à Ève et Ève à Satan. Alors Dieu voulut que « l’homme soit soumis à l’homme, soumis aux sacrements, sou­mis à une miette de pain, à une goutte d’eau ».

Ainsi le prêtre, pour être ministre du salut des hommes commence par être le ministre « de l’humiliation des hommes ». Son ministère même est « un témoi­gnage irrécusable de la chute de l’humanité ». Tombé lui-même et devant se rele­ver, il a aussi l’obligation de travailler à relever les autres.

 

Le mal présent

 

Suit une analyse du mal présent : son origine, son développement et les re­mèdes à y apporter (chapitres II à IV).

 

Le mal présent, c’est purement et simplement le péché originel et ses suites […]. Le péché originel, là même où il a été effacé par le baptême, a laissé après lui la triple concupiscence, l’orgueil, l’avarice, la volupté. Notre plus grand malheur, c’est que ces malheureuses concupiscences ont presque partout repris le dessus dans les baptisés, et elles y règnent si puissamment que le baptême, la confirmation et la communion semblent avoir perdu leur action sur les âmes d’aujourd’hui. […]

Ainsi les remèdes qui devaient sauver se tournent en poison qui donne la mort [19].

 

De nouveau, nous voyons le souci du père Emmanuel de ne pas donner les sacrements à qui n’est pas disposé, sans quoi, de « canaux de la grâce » ils « deviennent les sceaux du péché ».

L’ignorance du péché originel entraîne les hommes à exalter la nature. C’est le naturalisme. Aveuglée sur elle-même, la nature est portée à abuser des biens que Dieu lui a donnés : la raison, la liberté et les sens. D’où sont nés le rationalisme, le libéralisme et le sensualisme. Maux qui atteignent même les bons dans des formes plus ou moins mitigées. On se réserve le droit de juger la foi ; on se pré­tend catholique libéral ; et « le sensualisme a envahi bien des âmes catholiques chez lesquelles la vie sensuelle a étouffé jusqu’à la connaissance de la mortifica­tion chrétienne [20] ».

L’unique remède est la soumission à l’unique Sauveur des hommes : Notre-Seigneur Jésus-Christ… « Non est in alio aliquo salus, nous dit saint Pierre, il n’y a de salut en aucun autre, car nul autre nom n’a été donné sous le ciel aux hommes par lequel  nous devions être sauvés » (Ac 4, 12).

La raison doit se soumettre à la foi. Le prédicateur ne doit donc pas rabaisser la foi devant la raison ni atténuer ses exigences.

La liberté a sa règle dans la volonté de Dieu qui est la charité. Plus l’homme avance dans le bien, plus il est libre ; « libertas est charitas » dit saint Augustin [21].

Le remède au sensualisme est la pénitence. « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous » (Lc 13, 3).

 

Le mot de pénitence est devenu un mot peu agréable à entendre ; il y a une sorte de pudeur d’un nouveau genre à le prononcer. On est allé loin dans cette voie, et nous avons entendu une espèce de saint homme nous débiter gravement cette maxime : « Le jeûne n’est plus dans l’esprit de l’Église ; aujourd’hui, c’est l’oraison, c’est l’oraison. »

Oui, sous prétexte de spiritualité, on est venu à effacer une bonne partie de l’Évangile : si quelque chose y a gagné, que l’on nous dise si ce n’est pas le sensua­lisme [22] ?

 

L’état des âmes

 

Après avoir montré que le ministère a sa raison dans le péché originel dont il doit guérir les âmes, puis exposé comment ce mal se présente aujourd’hui et quels en sont les remèdes ou plus exactement quel en est le remède, notre au­teur fait une description des âmes auxquelles s’adresse le ministère, afin d’aider les prêtres à discerner l’état de leurs sujets ou des âmes qui recourent à eux.

Par une comparaison empruntée à saint Augustin, il classe les âmes en trois groupes, selon les trois époques de l’humanité : avant la loi, sous la loi, sous la grâce.

 

Une âme est ante legem quand elle demeure dans l’ignorance […]. Elle a beau­coup plus besoin de recevoir qu’elle n’est apte à donner ; chez elle, la bonne volonté consiste à recevoir la lumière à mesure qu’elle lui est apportée, et il ne faut pas lui demander plus, c’est tout ce qui lui est possible.

Une âme est sub lege quand elle a la connaissance du bien à faire, du mal à évi­ter ; […] elle demeure dans le péché, mais elle sait qu’il est le péché […]. Elle a be­soin d’être éclairée sur [les mystères de la foi], d’être portée à la prière, surtout au désir d’une grâce plus grande et plus abondante.

Une âme est sub gratia quand, avec la connaissance, elle a reçu le don de la foi et la grâce de vivre selon cette foi qui opère par la charité. […] Elle aime les lois de Dieu et Dieu par-dessus tout, elle est libre dans le bien qu’elle aime, et elle avance avec confiance vers la récompense que Dieu lui promet. [Une telle âme] demande à être bien instruite de la nature de la grâce, de sa gratuité, de sa nécessité, de ses opé­rations merveilleuses […et aussi] affermie dans l’humilité afin de ne pas s’exposer à la chute [23].

 

Il est donc nécessaire de savoir discerner l’état des âmes afin de leur propor­tionner l’instruction et d’agir en conséquence. Il serait désastreux de demander à une âme plus qu’elle ne peut, par exemple de donner la communion à une âme ante legem. Le mal est incalculable : « les sacrements ainsi reçus sont souvent les derniers sacrements », car l’âme les a reçus sans fruit, « sans goût pour y revenir ».

Certains prêtres veulent diriger les âmes par mode d’autorité : obéissez… « Ces moyens-là ne sont pas et ne font pas la lumière. L’autocratie du prêtre n’est pas de mise, là où le Saint-Esprit veut avoir la parole. »

 

Le vrai moyen consiste bien plus dans le soin d’éclairer la voie, d’instruire soli­dement sur la foi, sur les opérations de l’Esprit de Dieu, de l’esprit propre et quel­quefois même de l’esprit méchant [24].

 

 

L’adoration en esprit et en vérité

 

Une religion réduite aux observances extérieures serait plus un exercice cor­porel qu’un acte de l’âme ; elle différerait peu du paganisme.

Les chrétiens connaissent mal ce qui constitue le culte de Dieu par l’esprit : la foi, la grâce de Dieu, le grand commandement.

– La foi : « Ils n’aperçoivent pas le don même de la foi, don gratuit par lequel notre esprit adhérant à la vérité de Dieu est mis dans la voie de la vie surnatu­relle. »

– La grâce : « Ce mot-là est bien vague pour eux. Ils ont besoin d’apprendre la nature de la grâce, sa gratuité (ils s’imaginent souvent que si Dieu ne la donnait pas indifféremment à tous, il ne serait pas juste). »

– Le grand commandement : « Comme on croit remplacer la foi par le senti­ment religieux, on croit pouvoir remplacer l’amour de Dieu par une certaine sen­sibilité ou sensiblerie pieuse. Il y a loin de cette disposition à l’amour de Dieu comme il l’entend, amour qui retire toutes nos affections des choses d’en bas et les porte intégralement vers Dieu, amour qui délivre des trois concupiscences et règle la vie entière [25]. »

 

 

 

Les vertus nécessaires *

 

 

Le prêtre est l’homme de Dieu, son ministère est une œuvre divine : « l’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé » (Jn 6, 29) ; c’est « l’œuvre du Seigneur » (1 Co 16, 10).

Dieu a appelé des hommes à coopérer à l’œuvre du salut des hommes. Cette œuvre reste l’œuvre de Dieu, l’agent principal.

Le prêtre n’est que le chargé d’affaires, le ministre de Dieu. Il doit donc être parfait : Perfectus sit homo Dei (2 Tm 3, 17), orné de toutes les vertus.

Le père Emmanuel, à la suite de saint Grégoire le Grand, nous décrit dix ver­tus nécessaires aux prêtres.

 

La chasteté

 

Le caractère propre de la sainteté du prêtre, c’est la chasteté.

L’homme de Dieu ne saurait être homme de chair, car Dieu est esprit.

Le prêtre doit à Dieu et à Notre-Seigneur la chasteté la plus parfaite ; il la doit aussi aux fidèles afin d’être toujours pour eux l’homme de Dieu, prêt à guérir les plaies des âmes.

Cette vertu exige de lui une vie sérieuse, régulière, mortifiée, étrangère aux dissipations mondaines, une vie de prière, de retraite, d’études.

 

Le bon exemple

 

Sans le bon exemple, le prêtre ne peut ni agir, ni parler utilement aux âmes. L’exemple est la première des prédications.

 

Le silence

 

Une parole de trop peut compromettre son ministère. Le prêtre ne devrait parler que quand il a ordre de Dieu de le faire : cela entre dans les obligations d’un ministre de  n’ouvrir la bouche que selon les intentions du prince qui l’envoie.

S’il est homme de prière, il n’aura pas de peine à garder cette loi.

 

L’utilité dans le discours

 

En chaire, le prêtre doit parler comme Dieu lui-même ; hors de là, comme l’homme de Dieu.

La parole du prêtre doit toujours être digne sans affectation, affable sans tri­vialité, douce sans flatterie, grave sans raideur ; elle doit rappeler aux âmes la pensée de Notre-Seigneur, dont on a dit : Jamais homme n’a parlé comme cet homme (Jn 7, 46).

 

La charité pour tous

 

Le prêtre se doit à Dieu par la prière, au prochain par une tendre charité.

« Que par les entrailles de sa miséricorde il attire à soi et prenne sur lui, pour les porter, les infirmités de tous… et quand les petits sont agités par les flots des tentations, qu’ils aient recours à l’âme du pasteur, comme au sein d’une mère [26]. »

 

L’union à Dieu

 

Le pasteur est l’homme de Dieu : il ne peut rien que par sa grâce ; c’est de Dieu qu’il doit recevoir ses instructions : c’est de Dieu qu’il doit solliciter les grâces nécessaires et à lui-même et à son troupeau.

La parole qui n’a pas été priée ne sera jamais qu’un vain bruit ; elle sera im­puissante, inféconde : elle ne sera que parole de l’homme.

 

L’humilité

 

Le prêtre a besoin de la grâce pour lui-même et pour son troupeau. Or Dieu ne donne sa grâce qu’aux humbles.

Comment sera-t-il un médiateur agréé de Dieu s’il n’est pas humble ? Dieu se découvrira-t-il à l’homme qui veut entrer dans ses secrets pour lui ravir sa gloire ? Fera-t-il le canal de sa grâce, l’homme qui, par son orgueil, se fait l’ennemi de la grâce ?

Révolté contre Dieu par son orgueil, jamais il ne pourra traiter avec Dieu de la réconciliation des coupables.

 

Le zèle de la justice

 

Le zèle de la justice n’est autre chose qu’un dévouement parfait aux intérêts de Dieu : dans ceux-ci sont compris les intérêts des âmes.

Il y a une grande difficulté : si le pasteur ne voit les intérêts de Dieu que d’un œil, il risque de compromettre les âmes ; d’un autre côté, s’il vise à ne pas com­promettre les âmes, il pourra manquer aux intérêts de Dieu. Il y a péril des deux côtés.

Le zèle n’est pas suffisant, car il peut donner dans des excès. Il faut la science, l’humilité, la pureté d’intention et donc la prière.

 

La vie intérieure

 

Un pasteur doit songer un peu à tout, tenir compte de tout, étendre sa charité à tout, et pourtant ce tout ne doit point l’absorber. Au-dessus de ce tout qui est le troupeau, il y a le tout qui est Dieu, et le prêtre se doit à Dieu plus qu’à tout, et ne pourra vraiment être utile à tout que s’il est tout à Dieu.

C’est en Dieu que le pasteur trouvera la lumière, la mesure, le vrai zèle, la discrétion, toutes les vertus par lesquelles il passera au milieu des sollicitudes ex­térieures du ministère de manière à être utile au troupeau sans se nuire à lui-même.

 

Le désintéressement

 

Dieu n’est ni or ni argent ; et l’homme d’argent ne saurait être l’homme de Dieu.

Le prêtre a choisi le Seigneur pour héritage le jour de sa tonsure ecclésias­tique : « Le Seigneur est la part de mon héritage » (Ps 15).

Le pasteur recevra de Dieu son pain de chaque jour, et il en aura non seule­ment pour lui, mais pour ses pauvres. Il recevra d’une main et donnera de l’autre.

 

 

Conclusion

 

Le père Emmanuel nous a livré son âme dans cet opuscule. Il y a exposé ses pensées les plus intimes, ses méditations les plus profondes et toute son expé­rience sur les devoirs du prêtre.

Ce programme magnifique et si élevé, il l’a accompli lui-même avant de l’enseigner. C’est donc aussi son secret, le secret de la Sainte-Espérance par le­quel il a converti sa paroisse, qu’il nous dévoile dans ces pages.

 

Il estimait que les seuls instruments de conversion sont ceux indiqués par les Actes : Quant à nous, dit saint Pierre, nous nous tiendrons appliqués à la prière et au ministère du Verbe.

Nous lui entendîmes dire : « On s’étonne de ce que j’ai fait ; en soi, c’est peu de chose, tout prêtre pourrait faire ce que j’ai fait, et même faire mieux que moi : je ne me suis servi que des moyens que Dieu met entre les mains de tous les prêtres, la prière, la prédication, l’administration des sacrements [27]. »

 

Que Notre-Dame de la Sainte-Espérance nous convertisse et nous obtienne de nombreux et saints prêtres ayant l’esprit du père Emmanuel et du saint curé d’Ars.

 

 

 

 

 



[1] — Édité pour la première fois en 1913 par Dom Bernard Maréchaux, il fut réédité en 1974 comme supplément au Bulletin de Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance, nº 7, à Mesnil‑Saint‑Loup. L’excellent avant-propos de la première édition ne se trouve pas dans la réédition. On peut le lire dans Itinéraires 158 de décembre 1971, p. 172 sq.

[2] — Traité du ministère ecclésiastique, livre I, chap. IV.

[3] — Traité, livre II, chap. II.

[4] — Traité, livre I, chap. V.

[5] — Traité, livre II, chap. IV.

[6] — Saint Bonaventure, Les Six ailes des Séraphins, chap. 8, dans Œuvres spirituelles, Paris, Vivès, 1854, t. II, p. 611-618.

[7] — Traité, livre II, chap. IV.

[8] — Mgr Trochu, Le Curé d’Ars, Vitte, 1932, p. 384-394.

[9] — Mgr Trochu, Le Curé d’Ars, Vitte, 1932, p. 272 sq.

[10] — Dom B. Maréchaux, L’Œuvre pastorale du père Emmanuel, La Vie spirituelle, 1925 – Le Sel de la Terre 26, p. 127.

[11] — Saint Pie X, Hærent animo – Exhortation au clergé catholique, 4 août 1908 ; c’est nous qui soulignons.

[12]Traité, livre I, chap. VI.

[13]Traité, livre III, chap. VII.

[14] — Mgr Trochu, Le Curé d’Ars, Vitte, 1932, p. 157.

[15]Traité, livre I, chap. VII.

[16]Traité, livre II, chap. VI.

[17] — Mgr Trochu, Le Curé d’Ars, Vitte, 1932, p. 372.

[18] — Le texte du père Emmanuel, ici, est ambigu et paraît présenter l’autorité et la soumission elles mêmes, et non pas la peine qui y sont attachées, comme une conséquence du péché originel, ce que rejette saint Thomas en I, q. 96, a. 4 (les hommes, dans l’état d’innocence, auraient dominés sur les autres hommes). (NDLR.)

[19]Traité, livre III, chap. II.

[20] — Le père Emmanuel fait remarquer ici que le rationalisme se manifeste principalement dans le refus de la doctrine sur la grâce efficace, refus qui donne à l’homme l’initiative de la conversion et des dons de Dieu.

[21]De natura et gratia, Lib. I, cap. 65 ; cité dans le Traité, livre. III, chap. IV.

[22]Traité, livre III, chap. IV.

[23]Traité, livre III, chap. V.

[24]Traité, livre III, chap. VI.

[25]Traité, livre III, chap. VII.

* — Pour toute cette dernière partie, nous ne faisons que résumer le Traité du ministère ecclésiastique, conservant le plus souvent les termes mêmes du père Emmanuel.

[26] — Saint Grégoire, dans le Traité, livre IV, chap. VI.

[27] — Dom Bernard Maréchaux, Le Père Emmanuel, 3e édition, 1935, p. 476.

Informations

L'auteur

Prêtre capucin (de Morgon)

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 328-341

Les thèmes
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