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Textes du père Emmanuel

 

Le naturalisme

dans les études

 

 

Il est un domaine où la lutte contre le naturalisme est particulièrement importante, c’est celui des études scolaires (on est à l’époque des lois scolaires anticléricales) et, plus généralement, celui de la formation intellectuelle des jeunes chrétiens et des futurs clercs. Le père Emmanuel s’est beaucoup inté­ressé à ces questions, et son Bulletin est émaillé de réflexions et de courts ar­ticles à ce propos. Voici deux textes qui ont vraiment gardé toute leur actua­lité. (Le premier est tiré du tome VII, pages 166-167, novembre 1895 ; le se­cond se trouve dans le tome I, pages 510-511, octobre 1879.)

Le Sel de la terre.

 

 

— I —

 

Expliquez ça si vous pouvez !

 

Les Études ecclésiastiques [1] ont posé le problème que voici :

La France est un pays catholique : elle a des prêtres et des églises, et cependant la vie religieuse y baisse de plus en plus.

Après quoi, la revue ajoute : Expliquez ça si vous pouvez.

Dussions-nous être taxés de témérité, nous allons expliquer ça.

Si nous sommes chrétiens, nous le sommes par la grâce de Dieu. La grâce de Dieu nous vient par notre baptême : elle nous met dans l’âme la foi, l’espérance et la charité.

Tout le monde sait cela : mais tout le monde ne sait pas si bien que les dons de Dieu, à nous apportés par le baptême, ont besoin d’être cultivés et dévelop­pés par la famille, l’école et l’Église.

Or nous disons que la famille, l’école et l’Église manquent au devoir qui leur incombe de travailler au développement de la foi dans les enfants.

La famille manque à son devoir, souvent parce qu’elle n’a pas elle-même as­sez de religion pour enseigner la religion à l’enfant. C’est là un fait par trop évi­dent et que nous ne chercherons pas à prouver : personne d’ailleurs ne songe à nous contredire à ce sujet.

L’école manque à son devoir : c’est chose assez connue, surtout depuis qu’on y a développé le drapeau de la prétendue neutralité : nous avons des écoles où forcément doivent se rendre des enfants chrétiens, assurés qu’ils sont qu’ils n’y entendront pas parler du vrai Dieu, ni de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ni de leur baptême, ni de leurs devoirs de chrétiens, ni des commandements de Dieu et de l’Église, ni du Paradis, ni de l’Enfer. On se demande, vraiment, comment on a pu accepter de pareilles écoles pour des enfants chrétiens.

Il faut bien reconnaître que tant que durera ce système d’écoles, c’est-à-dire tant que les chrétiens n’auront pas des écoles chrétiennes, et chrétiennes non seulement de nom, mais en toute vérité, la foi se perdra et la religion ira en dis­paraissant de notre peuple.

Et l’Église ? L’Église a besoin de la famille et de l’école : il faut que ces auxi­liaires lui viennent en aide pour la formation de l’enfance, sinon tout le zèle ima­ginable ne saurait réussir. A propos du zèle, il nous vient à l’esprit un mot de saint Bernard : il dit que le zèle sans la science n’est pas propre à grand-chose. Or il nous semble que dans l’Église, le zèle n’est pas toujours selon la science. A quoi cela tient-il donc ? A ce que la formation de notre clergé est défectueuse. L’éducation première des jeunes clercs n’est pas assez chrétienne, trop imbue des auteurs païens et de leur nullité religieuse. A ce premier défaut vient s’en joindre un autre ; c’est que l’enseignement de la théologie est trop rempli d’opinions qu’il faudrait soigneusement éliminer, afin de faire place à la foi. Oui, nous le répé­tons, à la foi. Nous souhaiterions voir laissés dans les bibliothèques les petits ma­nuels de théologie aujourd’hui en usage, et employer pour l’enseignement des clercs l’Écriture, les conciles, les Pères. Nous voudrions une théologie moins dé­charnée, plus nourrie des vraies traditions : il en résulterait que nos clercs se­raient plus fermes dans la foi, et qu’ils seraient à même de la faire passer dans l’âme des fidèles.

Sans cela, nous craignons bien que la religion aille de plus en plus en perdant du terrain.

Voilà notre explication du problème posé par les Études ecclésiastiques, et nous prions humblement ceux que notre explication ne satisferait pas, de vouloir bien nous en donner une meilleure, à laquelle nous applaudirons bravement, et que nous serons très flattés d’avoir à insérer au Bulletin.

 

 

— II —

 

La littérature chrétienne

 

D. — Vous nous avez parlé de la philosophie chrétienne, d’après l’encyclique de notre Saint-Père le pape [2] ; dites-nous maintenant ce que c’est que la littéra­ture chrétienne. […] Et d’abord, que signifie le mot littérature ?

R. — De tout temps les hommes ont été portés à écrire ce qu’ils savaient ; ils ont été portés à chanter ce qu’ils aimaient. L’ensemble de ces écrits, le recueil de ces chants, dans un peuple, dans une société, c’est ce qu’on nomme la littérature de ce peuple, de cette société.

D. — Dès lors la littérature chrétienne…

R. — C’est l’ensemble des ouvrages écrits pour expliquer ou défendre la reli­gion chrétienne ; c’est aussi le recueil des chants et des hymnes composés pour en célébrer les beautés.

D. — Il y a donc une littérature non chrétienne ?

R. — Sans doute, car les païens eux aussi ont écrit et ont chanté. Mais hélas ! ils n’ont pu écrire que ce qu’ils savaient, chanter que ce qu’ils aimaient. Or, ils savaient peu, et ils aimaient mal.

D. — Pourquoi donc faut-il remettre en honneur la littérature chrétienne ?

R. — Parce que, depuis plus de quatre cents ans [cinq cents, désormais], il s’est produit dans le monde un mouvement, certainement diabolique en son principe, qui a fait prévaloir partout la littérature païenne. Il semble à beaucoup de gens qu’il n’y a de vérité, de vraie beauté, que chez les païens.

D. — Mais c’est affreux. Et que s’en est-il suivi ?

R. — Que peu à peu les idées et les mœurs du paganisme ont pénétré dans la société chrétienne, et l’ont défigurée au point qu’elle est méconnaissable.

D. — Comment cela s’est-il fait ?

R. — Les auteurs païens ont été employés presque exclusivement dans l’édu­cation de la jeunesse, et les jeunes gens devenus hommes ont formé insensible­ment la société à l’image de l’instruction qu’on leur avait donnée.

D. — Et quel remède y a-t-il à ce mal ?

R. — Un remède très simple et très efficace. Il faut élever les jeunes gens chrétiens dans des idées chrétiennes au moyen des auteurs chrétiens. Un moyen d’atteindre ce but, c’est de remettre en honneur les auteurs chrétiens injustement méprisés, en montrant le riche trésor des vérités et des beautés qu’ils contien­nent.

D. — Donnez-nous une idée des deux littératures, chrétienne et païenne.

R. — Saint Augustin les caractérise brièvement comme il suit : « Les écrivains sacrés portent principalement leur attention sur les choses ; les auteurs profanes s’occupent presque uniquement des mots. » (Contra Adim. Manich. XI.)

D. — Qu’est-ce à dire ?

R. — C’est-à-dire que les auteurs profanes ne cherchent guère qu’à faire de belles phrases ; et les auteurs chrétiens cherchent avant tout à dire de bonnes et belles choses.

D. — N’est-ce pas un bien de bien dire de bonnes choses ?

R. — Assurément. Aussi nos auteurs ont tout ensemble bien dit et dit le bien. Plusieurs ont un style très correct, et même très poli. Seulement, jamais en eux la forme du langage ne fait oublier le fond des idées. « Les sages de ce monde, dit saint Grégoire le Grand, visent à l’éloquence, et leurs discours ont une apparente beauté qui ressemble à une sorte de teinture ; alors qu’au fond ils manquent de solidité, ils en imposent par l’arrangement de leurs phrases comme par un artifi­cieux coloris. La doctrine chrétienne est tout autre, elle est belle par elle-même, elle brille par la pureté même de la vérité ; elle n’affecte pas de paraître autre qu’elle n’est au fond ; elle ne fait pas consister la beauté à polir le langage, mais à exprimer la vérité dans son entier. Elle repousse les ornements fardés de l’élo­quence ; elle plaît comme un vêtement tout éclatant de blancheur. » (Mor. sur Job, L. 28, chap. 46.)

D. — Ces paroles de saint Grégoire sont pleines de lumière. Mais que pense de tout cela notre Saint-Père le pape ?

R. — Notre Saint-Père le pape Pie IX, de sainte mémoire, l’immortel revendi­cateur de tant de vérités méconnues, après un célèbre débat [3], a formellement déclaré qu’il fallait enseigner les auteurs chrétiens dans les classes, conjointement avec les meilleurs écrits des païens soigneusement expurgés et expliqués d’une façon chrétienne.

D. — Expliquez-nous cette décision du Saint-Père ?

R. — Plusieurs écrits des païens renfermant quelques vérités utiles, quelques préceptes judicieux, le Saint-Père permet qu’on les enseigne, pourvu qu’on mette les esprits des jeunes gens en garde contre le paganisme lui-même, et que d’un autre côté on les nourrisse fortement de christianisme par l’enseignement des au­teurs chrétiens. Les païens ont pu dire quelques vérités ; le paganisme tout entier est un mensonge. Il faut se dépouiller de ce mensonge ; et puis, comme dit saint Paul, se revêtir de Jésus-Christ, qui est l’éternelle Vérité. Le mensonge nous tue ; la Vérité nous délivrera.

D. — La restauration de la littérature chrétienne est certainement une œuvre capitale. Que faut-il faire pour y travailler ?

R. — Il faut prier instamment Notre-Seigneur, afin que tous les esprits embras­sent, sur ce point comme sur tous les autres, la décision de son vicaire. Il est aussi très bon d’envoyer, si on le peut, son adhésion à la Société de littérature chrétienne de saint Paul [4]. Forte d’un grand nombre d’adhésions, elle travaillera plus activement à réaliser le but qu’elle poursuit : faire rentrer le christianisme dans les esprits, et les esprits dans le christianisme.

 

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[1] — Il s’agit d’une revue. (NDLR.)

[2] — Il s’agit de l’encyclique Æterni Patris, que le père Emmanuel avait récemment présentée à ses lecteurs, sous forme de catéchisme. (NDLR.)

[3] — Voir plus haut, l’article de M. Bedel qui parle de cette question. (NDLR.)

[4] — Le père Emmanuel donnait ici l’adresse de cette société qui était située rue de Pas, à Lille. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 301-304

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