top of page

Textes choisis

 

 

Le père Emmanuel

catéchiste

 

— I —

 

Instruisons les âmes !

 

Commençons par lire cette courte page, parue dans le tome VI du Bulletin (page 447, avril 1894), que le père Emmanuel rédigea à l’occasion d’une correspondance reçue. Il faut « travailler à poser la foi » grâce à des ca­téchismes bien suivis !

Le Sel de la terre.

 

*

 

 

 

Un missionnaire écrivait récemment des États-Unis à un de nos amis :

 

Je vais faire le catéchisme au couvent des sœurs de… La Mère V… me disait, pour me faire voir combien l’instruction religieuse est maintenant une chose rare, que la moitié des personnes chrétiennes s’imaginent que Notre‑Seigneur n’a pas souffert en sa passion, parce qu’étant Dieu, il ne sentait rien. J’ai rapproché cela de ce que j’ai observé moi-même en France : certaines personnes, passant pour instruites, et croyant que Notre‑Seigneur n’avait pas d’âme parce que la divinité en remplissait les fonctions. C’est bien la même erreur. Avec cela, nous essaierons de toucher les âmes, en leur parlant de la passion. Le R. P. Emmanuel a bien fait d’écrire sur l’âme de Notre‑Seigneur, et il serait à souhaiter que son opuscule fût partout répandu [1].

 

L’observation de notre correspondant n’est que trop juste : l’ignorance est la­mentable, même parmi les croyants et pratiquants, en fait d’instruction religieuse.

Ce triste phénomène est peut-être plus fréquent dans les villes que dans les campagnes. Chose assurément singulière ! On y est saturé de sermons ; et au bout du compte on ne sait rien ou presque rien. Entendez : rien de solide, rien de vraiment approfondi. Nous sera-t-il permis de l’insinuer ? Les prédicateurs supposent trop généralement, dans leur auditoire, une science qu’il n’a pas. Et, dès lors qu’ils la supposent, ils ne s’occupent pas assez de la donner.

A toutes ces belles dames, qui se plaisent aux belles phrases et aux beaux gestes, il faudrait un bon catéchisme bien suivi.

Avec une instruction si légère, si légère, que devient la foi ? N’est-elle pas, elle aussi, bien évaporée ? Aussi se plie-t-elle aux plus étranges compromissions.

Portons le remède à la racine. Instruisons. Travaillons à poser la foi, ne la supposons pas si facilement. De la foi vraie naît ce qu’on nomme l’esprit chré­tien. Et l’esprit chrétien combat à outrance l’esprit du monde, bien loin de pacti­ser avec lui.

 

 

— II —

 

Les catéchismes du père Emmanuel

 

par Dom Bernard Maréchaux

 

Ce résumé a été publié dans le Bulletin en avril 1911 (tome XII, pages 245-247). Dom Maréchaux y montre l’importance que le père Emmanuel attachait à l’instruction chrétienne, et il fait l’impressionnante liste des catéchismes qu’il a rédigés.

Le Sel de la terre.

 

*

 

L

e père Emmanuel fut un grand catéchiste. On peut affirmer que jamais prêtre chargé d’âmes n’a fait plus d’efforts pour faire pénétrer la vérité dans les âmes. Il se tenait devant elle dans l’attitude où saint Augustin se dépeint lui-même ; faisant passer et repasser la vérité sous leurs yeux, revêtue de diverses formes, jusqu’à ce qu’un éclair d’intelligence paraissant sur les vi­sages, il donnât à entendre que la vérité était saisie, que les âmes se l’étaient as­similée.

Il dispensait la vérité avec mesure, tritici mensuram, suivant les âges et les capacités. Mais il estimait que les âmes chrétiennes peuvent et doivent être ini­tiées à toute vérité : le Saint‑Esprit n’est-il pas en elles pour les faire entrer en toute vérité, inducat vos in omnem veritatem ? Écarter certaines âmes de certaines vérités lui semblait une méconnaissance des intentions du Sauveur et de leur droit à recevoir la vérité tout entière ; et, par suite, un manquement au devoir qui incombe à tout prêtre de la leur donner sans restriction.

Disons-le hautement après lui, une âme chrétienne, qui a été instruite selon sa capacité aux divers degrés de sa vie, première enfance, enfance, adolescence, jeunesse, de la doctrine chrétienne, est mise à même, par la grâce de son bap­tême et les lumières de sa confirmation, d’embrasser tout le champ de la vérité révélée. Et notez-le, elle a besoin de la vérité intégrale : elle n’est satisfaite qu’autant qu’elle la possède. Il lui faut aller au fond des choses.

Dans cette pensée, le père Emmanuel instruisait, instruisait sans cesse. Aujourd’hui, l’Église nous dit : « Plus de barrières arbitraires à la sainte commu­nion. Toute âme chrétienne qui est animée d’une intention droite doit être ad­mise à recevoir le pain céleste tous les jours [2]. » Le père Emmanuel disait : « Point de limites à l’enseignement de la vérité, toute âme chrétienne ornée du Saint‑Esprit réclame la vérité intégrale, elle y a droit. » Notons en passant que les deux affirmations se tiennent l’une l’autre, et se complètent l’une par l’autre ; et les âmes ne profiteront du pain céleste en toute l’étendue de ses effets sancti­fiants, qu’autant qu’elles auront été nourries préalablement du pain de la doc­trine, distribuée avec abondance et surabondance. C’était là le grand principe du père Emmanuel : de la doctrine, et encore de la doctrine, pour que le pain cé­leste profite aux âmes ! A-t-on suffisamment de nos jours cette idée directrice ?

 

Le vénéré père a consigné dans le Bulletin une partie de la science catéchis­tique. Il y a fait paraître successivement [3] :

 

1°) Le Catéchisme des plus petits enfants (de mars 1880 à mai 1881), très inté­ressant pour les mères et les catéchistes aussi, en douze leçons assez dévelop­pées ;

 

2°) Le Catéchisme de la famille chrétienne (de novembre 1881 à novembre 1888), en 330 leçons, mais chacune assez courte : Mgr Cortet, évêque de Troyes, estimait tant ce catéchisme, résumé très serré et très substantiel de la doctrine chrétienne à l’usage des enfants de dix à douze ans, qu’il parla de le publier à ses frais ; son état de santé l’empêcha d’effectuer ce projet ;

 

3°) Le Catéchisme des mystères de Notre‑Seigneur (de janvier 1889 à février 1895), en 247 leçons, très instructif et vraiment excellent pour former les âmes commençantes à la vie liturgique et à la vie intérieure ;

 

4°) Le Catéchisme de la vie chrétienne (traduction du cardinal Bona, de mars 1895 à juin 1898). Nous n’avons pas à louer ce chef-d’œuvre : mais nous consta­tons comme il complète admirablement la série des catéchismes du père Emmanuel, en réduisant la théorie doctrinale à une pratique exacte des en­seignements de Notre‑Seigneur, en faisant sortir la vie chrétienne non seulement de la lettre des commandements, mais surtout de l’esprit chrétien.

 

Les catéchismes de persévérance

 

N’oublions pas de noter (de mai 1881 à octobre) la publication d’un caté­chisme… des Grecs schismatiques : catéchisme succinct, vraiment suggestif. La doctrine chrétienne y est exposée avec un tour original qui pique l’intérêt, et d’une manière irréprochable ; elle a besoin d’être complétée, dit le père Emmanuel, mais non pas corrigée. On sait combien le vénéré père affec­tionnait les choses d’Orient ; il voulut prouver par cette publication que les Grecs schismatiques ne sont pas hérétiques, et qu’au fond ils ont la pensée chrétienne encore intacte ; mais de plus, il estima que cet exposé peu banal de la doctrine pourrait faire utilement réfléchir et faire prier.

Le père Emmanuel fit-il ce qu’on appelle proprement « des catéchismes de  persévérance », à l’usage des jeunes garçons et des jeunes filles ? Sans aucun doute, son Catéchisme des mystères de Notre‑Seigneur est un vrai catéchisme de persévérance, soit une prolongation du catéchisme de première communion en vue de « former Jésus‑Christ dans les cœurs, donec formetur Christus in vobis ». Mais en outre, il fit des catéchismes de persévérance d’une note théologique très accentuée : nous en avons recueilli des fragments ou comptes rendus que nous voulons utiliser [4].

Le vénéré père revenait souvent à saint Thomas d’Aquin. Nous le voyons en­core lire et relire la Somme, et, si l’on veut, la piocher : travail, non certes labo­rieux pour lui, mais auquel il attachait une haute importance. Toute la tradition lui apparaissait résumée en saint Thomas ; au lieu de se disperser, il allait au maître. Il prenait des notes, il saisissait les textes qui disent beaucoup, qui disent tout : son tempérament d’esprit se complaisait à la brièveté lapidaire, à la forte concision. […]

 

 

— III —

 

Le père Emmanuel catéchiste

 

par Dom Bernard Maréchaux

 

L’année même de la mort du père Emmanuel, Dom Maréchaux, dans une série de courtes notices sur l’œuvre paroissiale du père, écrivit ce texte sur « le père Emmanuel catéchiste ». Bien qu’antérieur au résumé qui a été re­produit ci-dessus, il le complète utilement, et expose la merveilleuse pédago­gie surnaturelle que Dieu avait donnée au père Emmanuel pour enseigner toutes les âmes. (Article paru dans le Bulletin, tome IX, pages 514-516, sep­tembre 1903).

Le Sel de la terre.

 

*

 

L

e catéchisme est la base de l’instruction chrétienne, comme la grâce du baptême est la base de toute la vie chrétienne.

Dans une de ses retraites de Notre-Dame, le père Monsabré, dont les belles conférences furent en définitive un vaste catéchisme, constate l’igno­rance quasi fabuleuse de beaucoup de chrétiens qui pourtant fréquentent les églises.

Cette ignorance s’explique. La base manque, là où il n’y a pas eu de caté­chisme initial bien compris. Dès lors, les instructions ultérieures ne se rattachent à rien ; elles flottent dans l’esprit par lambeaux incohérents, elles s’évanouissent sans y rien laisser.

Le père Emmanuel avait quelque chose du génie des moines bâtisseurs d’autrefois, qui construisaient pour des siècles ; il visait au solide ; il établissait fortement l’édifice de la doctrine chrétienne sur la base d’un catéchisme aux larges assises.

Toute sa vie, il catéchisa, et recatéchisa ; il travailla à former des catéchistes dans la personne des père et mère vis-à-vis de leurs enfants.

Prenez le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance : c’est une série in­discontinue de catéchismes s’enchâssant les uns dans les autres.

Mgr Martin, protonotaire apostolique, dont la bienveillante amitié nous fut toujours si précieuse, ouvre la marche par des pages simples et charmantes, inti­tulées : Catéchisme de la mère chrétienne (année 1877).

Puis le père Emmanuel prend la plume. Dans les années 1878, 1879, il met en scène un père et une mère qui donnent à leurs enfants une Explication du Credo. Puis il enseigne à la mère chrétienne comment elle doit s’y prendre pour faire le Catéchisme des plus petits enfants (année 1880). En l’an 1881, il revient plus spé­cialement au père de famille, et lui dicte une Explication du Pater.

Ce ne sont encore que des essais. En l’année 1882, le père Emmanuel com­mence, par demandes et réponses, son Catéchisme de la famille chrétienne, qu’il termine seulement à la fin de 1888. Là il embrasse tout l’ensemble de la doctrine. Mgr Cortet suivait, avec grand intérêt, ce catéchisme vraiment remarquable, qu’il eût voulu faire imprimer.

Dans ce catéchisme, le père Emmanuel avait exposé succinctement ce qui concerne l’incarnation, et réservé le développement de la vie de Notre-Seigneur. Il traita ce grand sujet, avec une lumineuse étendue, dans un nouveau caté­chisme, intitulé Catéchisme des mystères de Notre-Seigneur, qui se prolongea du­rant une nouvelle période de six années (1889-1895). Ce catéchisme est pris sur un ton un peu plus élevé que le précédent, mais néanmoins il est accessible à tous, même aux enfants. Une âme pieuse a de quoi s’y délecter. Le mystère de l’incarnation était le grand attrait du père Emmanuel ; il en parlait avec une onc­tion particulière, avec des accents entraînants.

Ce catéchisme terminé, il entreprit immédiatement la publication et la traduc­tion du Catéchisme de la vie chrétienne par le cardinal Bona : admirable ouvrage, qui est de l’ascétisme si l’on veut, mais un ascétisme à la portée de toutes les âmes chrétiennes. Ah ! plaise au ciel qu’au lieu de se détremper dans une spiritualité fade, elles aillent puiser dans ce résumé substantiel des Pères la science des sciences, la crainte de Dieu ! Cette publication prit trois années, 1895-1898.

Les années suivantes virent reparaître, sous la plume des collaborateurs du père, des explications du symbole et de l’oraison dominicale.

Tout cet ensemble de travaux catéchistiques atteste avec quelle persévérante ardeur le père Emmanuel s’ingéniait à ensemencer les intelligences de vérité. Quoique son esprit fût plutôt robuste que souple, il le pliait à tous les besoins des âmes.

Voyez comment, dans son Catéchisme des plus petits enfants, il balbutie, il change sa voix, suivant le mot de saint Paul (Ga 4, 20), pour enjôler en quelque sorte son petit auditoire, et lui souffler la première connaissance du bon Jésus. Il y a de vraies perles dans ces pages confiées aux mères chrétiennes.

Ah ! vraiment, pour bien catéchiser, il faut beaucoup aimer ; il faut avoir au cœur une étincelle de l’amour de Jésus pour les petits. Disons mieux, il faut être mère ; car ce qu’on leur donne, c’est le lait de la doctrine. Le père Emmanuel ai­mait de la sorte ; il était mère à sa manière.

Rappelons une anecdote touchante de ses derniers jours.

C’était l’année dernière [1902], au dimanche Lætare, IVe de Carême. A la sur­prise générale, il monte en chaire, et tient à peu près le langage suivant :

« Mes frères, je voudrais vous entretenir des joies de Jérusalem. Je ne puis pas. Je viens vous faire un aveu. Je n’ai pas su m’y prendre pour vous instruire. J’ai négligé les tout petits enfants, et c’est par eux qu’il faut commencer. Comme il n’est jamais trop tard pour bien faire, je vais donc ouvrir un catéchisme des tout petits enfants. Soyez assez bons pour me les envoyer. »

Par ces tout petits enfants, le père entendait les bébés qui commencent à mar­cher tout seuls ; car pour les enfants de six et même de cinq ans, ils viennent très régulièrement, à Mesnil-Saint-Loup, au petit catéchisme.

On lui envoya donc les tout petits. Et l’on vit ce vénérable Abbé, dont la haute taille était courbée et branlante, sonner son catéchisme, grouper son petit monde, dont il s’ingéniait à capter l’attention volage par des allusions à papa et à maman, par des histoires enfantines, par des tableaux coloriés. C’était vraiment touchant. A l’entrée de l’hiver, il dut, hélas ! congédier son « catéchisme » ; il ne pouvait plus. Ce fut pour lui un crève-cœur.

Non ! Il n’avait pas manqué à son devoir, le cher père ; car il avait appris aux mères chrétiennes à faire le leur.

On ne saurait dire combien il insistait auprès des parents, pour qu’ils livrent la vérité à leurs enfants. Il déplorait, en particulier, à combien juste titre ! que l’enfant, arrivé à l’âge critique, fût abandonné sans guide aux entraînements d’une curiosité malsaine. Il estimait que la plus sûre garantie de la pureté chez un adolescent était qu’il apprît, à l’heure voulue, de la bouche de ses père et mère, ce qu’il ne peut plus longtemps ignorer, ce qu’il est jusqu’à un certain point en droit de savoir. Que la lumière vienne d’en haut, discrète, religieuse, et non d’en bas, aussitôt l’âme de l’adolescent, plus ou moins inquiète et troublée, se rassé­rène. Sur ce point délicat, le père Emmanuel donna de précieuses indications et instructions aux parents ; lui-même, si besoin était, si l’occasion se présentait, fai­sait la lumière. C’est ainsi qu’il conserva des âmes vraiment chastes.

Une remarque en terminant.

On pourrait croire, d’après la liste de ses catéchismes, que le père Emmanuel faisait en chaire des cours méthodiques d’instruction chrétienne. Il se rapprocha de cette pratique, en expliquant tout au long à son peuple le catéchisme de Bossuet. Mais, pour l’ordinaire il s’attachait aux développements de l’année litur­gique, il trouvait que, dans ce cadre, toutes les instructions nécessaires à un chré­tien prennent aisément place. Il ne se répétait pas toutefois d’année en année ; il excellait à varier ses thèmes, il s’adaptait aux besoins du moment, mais en restant dans la note liturgique.

Ses catéchismes donnent assez bien l’idée de sa langue comme prédicateur. Point de formules savantes, mais aussi point de trivialités. Une élévation soutenue de pensée dans un style très simple et très clair. Il disait que l’on honore son auditoire en lui parlant bon français ; et qu’il faut mettre la pensée assez à sa por­tée pour qu’il la saisisse, et toutefois assez haut pour qu’il fasse un effort person­nel en la saisissant.

 

 

— IV —

 

Se faire enfant avec les enfants

Introduction au Catéchisme de la famille chrétienne

 

On vient de le lire, la première année du Bulletin, parut un Catéchisme de la mère chrétienne dû à Mgr Martin, ancien vicaire général de Troyes et grand ami du père Emmanuel. Ce catéchisme fut écrit sur les conseils et d’après les directives du père. Il mettait en scène une mère et ses deux enfants : Jean et Germaine. Mais, après une année, le père Emmanuel lui-même prit la relève et Jean et Germaine cédèrent la place à Pierre et Marie, pour une explication du Credo puis du Pater [5]. Henri Charlier raconte que tout en essayant de remplir le programme du père Emmanuel, Mgr Martin « avait gardé des habitudes professorales » mal adaptées au genre d’un catéchisme dialogué [6].

En décembre 1882, en introduction de la première leçon du Catéchisme de la famille chrétienne, intitulée « Ce que nous sommes » (en fait, la suite des explications précédentes du Credo et du Pater), le père Emmanuel plaça le petit texte que nous donnons ci-après, qui emprunte à saint Augustin une importante leçon de pédagogie à l’usage des catéchistes [7]. (Bulletin, tome II, page 535.)

Le Sel de la terre.

 

*

 

A

près avoir donné le Catéchisme des plus petits enfants (4e et 5e année du Bulletin, pages 6-215), nous nous proposons d’écrire un caté­chisme plus détaillé, pour des enfants déjà un peu instruits, et dans lequel nous donnerons toute la suite de la doctrine chrétienne.

Nous laisserons de côté les formes savantes, les locutions trop abstraites, et voulant avant tout nous faire comprendre des enfants, nous nous ferons enfants avec eux.

Puissions-nous dans ce nouveau travail n’être pas trop au-dessous de la tâche que nous entreprenons, et à cette fin nous pénétrer bien de l’enseignement de saint Augustin, quand il dit :

 

S’il nous est pénible de souvent répéter des choses rebattues et bonnes pour des enfants, mettons-nous à leur portée par un amour fraternel, paternel, maternel, et quand nous serons ainsi unis à leurs cœurs, ces choses nous paraîtront nouvelles, à nous comme à eux.

Une affection sympathique est un sentiment si puissant que, nos auditeurs étant touchés de nos paroles et nous de leur avancement, nous entrerons en quelque sorte les uns dans les autres : par suite, nos auditeurs parleront pour ainsi dire en nous, et ce que nous leur enseignerons, nous croirons l’apprendre en eux.

N’est-ce point ce qui arrive quand nous montrons à ceux qui ne les ont pas en­core vues, les grandeurs ou les beautés d’une ville ou d’une campagne, beautés qui ne nous touchaient plus parce que nous étions trop accoutumés à les voir : alors que le plaisir naît en nos amis, il renaît en nous : et il renaît d’autant plus grand que ces amis nous sont plus chers. (De catechizandis rudibus, cap. XII.)

 

Nous commençons, sans plus tarder, la première de nos leçons. Elles seront courtes, ce sera un mérite ; c’en serait un plus grand, si à la concision elles pou­vaient joindre la clarté et l’exactitude de la doctrine. – Dieu nous soit en aide !

 

 

— V —

 

L’instruction qui fait prier

 

par Dom Bernard Maréchaux

 

L’article reproduit ici fait encore partie de ceux écrits par Dom Maréchaux l’année de la mort du père Emmanuel. Il répond à la ques­tion : Comment instruire ? ou encore : Quoi enseigner ? Le père Emmanuel enseignait la grâce de Dieu, à partir de la liturgie et notamment des oraisons du missel. Nous retrouverons cette question dans la suite des textes publiés dans ce numéro du Sel de la terre. (Bulletin, tome IX, pages 547-548, no­vembre 1903).

Le Sel de la terre.

 

*

 

A

quelqu’un qui lui demandait comment il fallait s’y prendre pour faire prier les âmes, le père Emmanuel répondit, brièvement comme toujours : Instruisez !

On souhaite un commentaire à cette réponse : nous le donnerons volontiers, en nous inspirant de la pensée du père.

Il y a instruction et instruction. Il y a une manière d’instruire qui fait prier et une autre qui ne produit pas ce résultat si désirable, si essentiel.

On fait prier quand on inculque fortement aux âmes la nécessité de la grâce de Dieu. Celui qui ne parle point, ou qui parle trop peu de cette nécessité pour commencer, continuer et parfaire le bien, celui-là n’arrivera pas à susciter dans les cœurs une vraie prière.

On « fouette les volontés », disait le père Emmanuel. On vous répète sur tous les tons : Si vous voulez, vous pouvez. On vous enseigne que « la grâce de Dieu ne manque jamais [8] » ; que « le tout est de vouloir, de joindre sa volonté à la grâce qui sollicite et qui attend ». Tout cela peut s’entendre d’une façon légitime, mais à la condition qu’on ne renverse pas les rôles, et qu’on ne fasse pas à la vo­lonté de la créature une part prépondérante dans l’œuvre du salut. Ces façons de parler ne portent pas à la prière.

Notre volonté est malade, et sa maladie très dangereuse consiste à goûter les biens faux et trompeurs de préférence au vrai bien ; elle a besoin d’être guérie et assainie, ce qui a lieu quand Dieu, par sa grâce, lui restitue le goût du vrai bien. Elle est déplorablement faible et hésitante : il est nécessaire que la grâce lui donne le pouvoir du bien, et que, par le don spécial de la persévérance, elle la fixe dans le bien voulu et commencé. Autrement on verra la pauvre volonté dé­faillir et succomber à la tentation.

Tous ces enseignements, que nous recueillons textuellement de saint Augustin et de saint Bernard, incitent fortement à la prière et font prier.

Il nous souvient d’un sermon que le père Emmanuel fit à la fête de Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance.

 

La grâce de Dieu, dit-il en substance, n’est pas, comme quelques-uns l’enten­dent, un bâton de voyage qu’on prend, qu’on laisse et qu’on reprend à volonté : c’est une lumière montrant le devoir, et une force donnant de l’accomplir, ut et quæ agenda sunt videant, et ad implenda quæ viderint convalescant ; c’est en un mot une flamme surnaturelle pénétrant les puissances de notre âme, et leur communiquant une puissante impulsion vers Dieu. La première grâce que Dieu donne est une grâce de prière ; en priant, on obtient une grâce d’action et de bonnes œuvres.

 

Par de tels enseignements, le père Emmanuel formait des âmes de prière et des âmes humbles.

A qui voulait comprendre la nécessité, la douceur, l’efficacité de la grâce, il indiquait les oraisons de l’Église, surtout celles des dimanches après la Pentecôte. Il disait qu’il y avait là un trésor inconnu. Que de fois saint Augustin n’en a-t-il pas appelé des erreurs de Pélage à ces oraisons, qui sont la prière officielle de l’Église de toute antiquité ! Comment bien prier, sinon quand on prie avec l’Église ?

Relisons, goûtons ces oraisons liturgiques : nous comprendrons la nécessité de la grâce, nous prierons dans la vérité.

 

 

 

 

 

k

k  k

 

 


[1] — Il s’agit de l’opuscule intitulé : De l’amour et de la dévotion que nous devons avoir pour l’âme de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Reproduit dans Le Sel de la terre 14, p. 88.

[2] — C’est une allusion au décret de saint Pie X sur la communion fréquente. (NDLR.)

[3] — Pour savoir quels sont les textes de ces catéchismes actuellement disponibles, se reporter à la bibliographie en fin de numéro.

[4] — Le « Catéchisme de persévérance aux jeunes filles de Mesnil-Saint-Loup » (Bulletin, avril à décembre 1911) a été publié dans Le Sel de la terre 6, 7 et 8 ; les « Lettres à la conférence des jeunes gens chrétiens de Mesnil-Saint-Loup » (Bulletin, juin à septembre 1885) dans le nº 9 ; et les « Lettres aux jeunes filles de la paroisse » (Bulletin, mars-avril 1929 à mars-avril 1931) dans le nº 11.

[5] — Bulletin, t. I, p. 203 (mars 1878).

[6] — Dans Les Catéchismes du père Emmanuel, tiré à part publié par Diffusion de la Pensée française, p. 3. Nous signalons néanmoins que le Catéchisme de la mère chrétienne est émaillé de notules intéressantes (conseils et avis aux mamans catéchistes) qui, si elles ne sont pas de la main du père Emmanuel, ont manifestement été rédigées sous son inspiration et rendent bien sa pensée.

[7] — Ce petit texte n’a malheureusement pas été reproduit dans l’édition du Catéchisme de la famille chrétienne par DMM (il devrait être à la page 170).

[8] — Il y a ici une distinction à faire. Nous croyons que la grâce pour prier ne manque jamais. Quant à la grâce pour agir, il s’en faut qu’elle soit toujours actuellement présente à l’âme. Il faut la demander. « Dieu, dit le saint concile de Trente, ne commande pas l’impossible ; par son commandement il t’avertit de faire ce que tu peux et de demander ce que tu ne peux pas, et il t’aide afin que tu puisses. » En ces paroles, tirées de saint Augustin, est contenue toute la doctrine de la grâce. (Note de Dom Maréchaux.)

Informations

L'auteur

Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 140-149

Les thèmes
trouver des articles connexes

Vie Spirituelle : Doctrine, Oraison et Perfection Chrétienne

Vies de Saints : Modèles de Sainteté Traditionnelle

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page