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Textes du père Emmanuel

 

Les deux derniers sermons

du père Emmanuel à la fête de

Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance

 

 

En présentant ces sermons en 1906, Dom Maréchaux écrit : « C’était en 1896. Le père Emmanuel avait invité à prêcher M. l’abbé Écalle, son ami, vicaire général, qui se trouva subitement indis­posé. Alors il monta lui-même en chaire, et donna les deux sermons du matin et du soir. Un bref résumé en fut conservé ; nous le reproduisons textuellement. Ce furent les derniers sermons qu’il a prêchés à la fête ; il y aura cette année dix ans. »

Ces courts sermons résument bien l’esprit de la Sainte-Espérance : esprit de conversion, c’est-à-dire ne pas être « chrétien du jour », qui suit les maximes du jour ou du monde, mais « chrétien de l’Évangile », plein d’esprit de foi, renoncé au monde, vrai dévot de Marie.

Le texte de ces deux sermons a été publié dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, tome X, pages 532-534 (octobre 1906).

Le Sel de la terre.

 

 

Sermon de la grand’messe

« Convertissons-nous ! »

 

Mes frères, Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance, que nous fêtons aujourd’hui, a été une grande grâce de Dieu. Depuis qu’elle nous a été donnée par Pie IX, que d’âmes ont éprouvé et éprouvent encore son bienfaisant patronage !

Mais, il faut le reconnaître, si beaucoup d’âmes ont été fidèles à cette grâce incomparable (je le dis à la gloire de Dieu), il y en a aussi un trop grand nombre (il faut le reconnaître à notre confusion) qui l’ont méprisée, rejetée, qui lui ont fermé leurs cœurs. Oui, depuis plus de quarante ans que Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance nous presse de nous convertir, il y a encore à Mesnil‑Saint‑Loup des chrétiens qui s’obstinent à demeurer dans leurs péchés. Que résulte-t-il de là ? Nous sommes tombés dans la misère ; nous sommes devenus un peuple malheureux ; car, suivant le mot des saints livres, le péché rend les peuples mal­heureux. Nous avons perdu le bonheur, parce que nous avons perdu l’unité où nous avait établis la grâce de notre baptême.

Il y a ici, mes frères, il y a parmi ceux qui m’écoutent, il y a deux peuples, dont la séparation est fortement accentuée ; une barrière formidable est placée entre eux. Ce mur de séparation, c’est le péché mortel. Donc nous resterons dés­unis aussi longtemps que ce mur d’impiété subsistera. Non, mes frères, nous ne sommes pas unis. Avons-nous l’unité politique ? Extérieurement, en apparence, nous l’avons : mais qui voudrait examiner de près la réalité, constaterait une divi­sion profonde de sentiments. Avons-nous l’unité économique, sociale, familiale même ? Hélas ! nous en sommes loin. Non seulement nous ne sommes pas unis dans les pratiques de la vie chrétienne ; mais nous ne savons même pas nous en­tendre dans les questions d’ordre matériel. Nous ne savons pas, nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas mettre nos intérêts en commun, parce qu’il n’y a pas union entre nous ; et tant que nous serons dans le péché mortel, l’union ne se fera pas. Le péché mortel nous sépare d’avec Dieu ; il nous sépare aussi de nos frères ; la conséquence est rigoureuse.

Une telle situation se prolongera-t-elle ? La solution, nous la tenons entre nos mains. Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance est toujours là. Demandons-lui sincè­rement, du fond du cœur, notre conversion à tous. Quand la discorde est dans une famille, c’est ordinairement la mère qui rétablit la paix. L’office de la mère est essentiellement un ministère de paix et de réconciliation. Or, mes frères, pour nous convertir, c’est-à-dire pour nous ramener à Dieu, pour nous réconcilier avec Dieu et nos frères, nous avons une mère, nous avons la sainte Vierge, Notre‑Dame. Prions bien, afin que cet heureux résultat soit obtenu, afin que nous retrouvions le bonheur sur la terre, afin surtout d’avoir le gage d’une heureuse éternité. Ainsi soit-il.

 

 

Sermon de vêpres * 

Ce qui manque aux chrétiens du temps présent

 

Mes frères, réunis pour fêter Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance, recueillons avec empressement les enseignements de cette belle solennité. Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance veut que nous soyons des chrétiens fidèles à Dieu, que nous soyons meilleurs chrétiens. Les chrétiens du temps présent sont généralement de pauvres chrétiens. Nous allons examiner brièvement ce qui leur manque surtout.

 

Ils ont peu de foi. Mes frères, nous ne méritons que trop le reproche que Notre‑Seigneur adressait souvent aux hommes de son temps. Hommes de peu de foi ! répétait-il. La foi nous manque ; nous avons une foi faible, languissante ; par suite, notre espérance n’est pas solidement établie, notre charité s’est refroidie. Nous nous laissons trop préoccuper par ce qui se passe autour de nous : les évé­nements futiles de la chronique sont l’objet habituel de nos pensées. Et l’éternité, nous l’oublions pour ainsi dire. Mes frères, détournons-nous des choses pré­sentes, pour penser aux futures : voilà une première conversion qui s’impose.

 

Au lieu de prendre pour modèles Notre‑Seigneur et ses saints, les chrétiens d’aujourd’hui suivent volontiers l’exemple des mondains et des mondaines. Notre‑Seigneur et les saints sont oubliés ; leurs exemples de sainte vie sont mé­connus dans la pratique. Le monde et ses vanités attirent davantage notre atten­tion et notre imitation. Quelle conduite indigne de chrétiens baptisés ! Est-ce de cette façon que nous sommes fidèles aux promesses de notre baptême ? Je pour­rais m’étendre sur ce point. Mais ceux et celles à qui s’adressent ces paroles me comprennent suffisamment. Je me rappelle qu’à une fête de Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance, il y a à peu près vingt-cinq ans, je développais plus longue­ment ce sujet ; et pendant que je parlais, j’entendais au bas de la chaire des murmures, des grondements si formidables, que je ne veux pas m’exposer à voir pareille scène se renouveler.

 

Les chrétiens d’aujourd’hui ont ordinairement peu de dévotion, mais beau­coup de dévotions. Mes frères, écoutez ce que je vais vous dire : les dévotions ruinent la dévotion ; la multiplicité des dévotions fait que bientôt on n’a plus de dévotion. Détrompez-vous, âmes chrétiennes. Notre salut ne dépend pas du nombre d’Ave que nous réciterons chaque jour, mais de notre fidélité aux pro­messes de notre baptême, de notre attachement aux commandements de Dieu. Le vrai chrétien observe joyeusement les commandements ; le chrétien tiède se traîne péniblement dans cette vie ; les commandements le gênent : qu’il est à plaindre !

 

Mes frères, ces considérations, je l’espère, suffiront à vous faire entrer dans l’esprit de la fête. Supplions Dieu, le Père des miséricordes, d’avoir enfin pitié de nous. Prions-le de signaler sa toute-puissante bonté ; car vous le savez, Dieu n’est jamais si grand que quand il pardonne. Prions la sainte Vierge qu’elle ait pitié de ses enfants, qu’elle ne les laisse pas s’égarer dans les chemins larges où le monde invite les chrétiens à le suivre. Si chacune des âmes qui sont ici remportait de la fête un germe de véritable conversion, nous aurions gagné beaucoup, nous au­rions tout gagné. Prions pour qu’il en soit ainsi, en récitant le chapelet suivant aux intentions de notre Saint‑Père le pape.

 

*

 

Dom Maréchaux ajoute cette précision : « Cette finale montre que le père Emmanuel estimait à leur juste valeur les Ave du chapelet. Sa réflexion sur la dévotion et les dévotions est un avertissement donné aux chrétiens afin qu’ils ne tombent pas dans l’illusion de croire que quelques dévotions parti­culières peuvent remplacer l’observation de la loi de Dieu. Il est aussi d’expé­rience que la trop grande multiplicité des dévotions fatigue l’âme, l’énerve, la jette dans le formalisme, et la prédispose à laisser tout là un beau jour. La dé­votion, dit saint Thomas, est une promptitude de volonté à tout ce qui est du service de Dieu. Est-ce bien l’idée qu’on en a généralement ? »


* — « Assistance recueillie, grand nombre de pèlerins ; on a bien prié, bien chanté », note Dom Maréchaux.

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 74-76

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