Textes du père Emmanuel
Les maux du temps présent
d’après l’encyclique
Quod auctoritate de 1886
En 1886, Léon XIII publia un jubilé « rattaché, dans son intention, dit le père Emmanuel, à l’encyclique sur la constitution chrétienne des États [Immortale Dei, 1er novembre 1885]. La restauration de l’État chrétien n’est en effet possible que par une réforme préalable des mœurs des chrétiens. » Le père Emmanuel fit donc une analyse détaillée des thèmes de l’encyclique Quod auctoritate sur le jubilé, dont nous extrayons quatre paragraphes sur les maux du temps présent, à savoir : la folie des opinions ; l’effacement des caractères ; la contagion des pires exemples ; l’influence maçonnique. (Bulletin, tome IV, pages 22-25, avril 1886.)
Le Sel de la terre.
— I —
La folie des opinions
Au premier rang des écarts qu’il faudrait réprimer, le Saint‑Père compte ce qu’il nomme avec tant de force la folie des opinions.
La folie des opinions ! Oh ! que voilà bien la maladie propre de notre siècle.
On entend par opinion l’assentiment de l’esprit à une chose, avec crainte de se tromper. L’opinion est un moyen terme entre le doute et la certitude. Dans le doute, je suspends mon jugement ; dans la certitude, je le porte sans hésitation et sans crainte ; dans l’opinion, je le porte mais avec crainte, au fond je ne suis pas sûr de ce que j’avance.
Or aujourd’hui, c’est le règne de l’opinion et des opinions. Opinions religieuses, politiques, scientifiques, artistiques, littéraires, on ne voit qu’opinions de tous les côtés.
Et à la faveur de l’axiome du jour que toutes les opinions sont libres, les insanités les plus révoltantes passent sous cette étiquette. Proudhon a dit : « La propriété, c’est le vol. » C’était son opinion ; elle fait loi, paraît-il, dans un certain monde. Victor Hugo a dit : « Le beau, c’est le laid. » C’était également son opinion ; elle fait loi dans une certaine littérature.
Mais le plus grand danger, en cette Babel des opinions contemporaines, est qu’on voudrait faire passer la foi elle-même à l’état d’opinion. Seulement la foi résiste ; elle ne veut pas se courber sous le sceptre de l’opinion ; car elle est une certitude.
Et, là où elle pose ses affirmations, il faut que toute opinion disparaisse. Car le contraire de la foi, ce n’est plus même une opinion ; c’est l’erreur, c’est le mensonge.
Non ! ne nous dites plus, à nous, croyants : « Vous avez votre opinion, nous avons la nôtre, toutes les opinions sont libres. » Notre foi n’est pas une opinion. Notre foi, c’est la vérité ; ce que vous appelez votre opinion, c’est l’erreur. Notre foi, c’est ce qui est ; votre opinion, c’est ce qui n’est pas.
Le remède à la folie des opinions est donc dans la foi, et dans la foi seule. Elle est la hache qui détruit toutes ces plantes parasites ; elle est la lumière du plein jour, qui chasse tous ces fantômes nés des vagues lueurs éparses dans la nuit. La foi, en un mot, rectifie le jugement de l’homme, et le met à même d’estimer à leur juste prix les choses du temps et celles de l’éternité.
Outre la foi, il y a encore quelque chose en nous qui tend à réagir contre la folie des opinions ; ce quelque chose se nomme le bon sens. Mais le bon sens lui-même est, sinon un fruit de la foi, du moins un bien naturel que la foi seule peut nous conserver dans son intégrité. Si nous perdons la foi, le bon sens lui-même fera naufrage dans la folie des opinions. Et alors la terre deviendra positivement inhabitable.
Mon Dieu, donnez-nous la foi, conservez-nous la foi, augmentez en nous la foi !
— II —
L’effacement des caractères
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a foi, qui fait les convictions fortes, forme seule des caractères.
L’opinion est loin d’avoir cette puissance. Pour une opinion, on se fâche ; pour la foi, on meurt. La différence n’est pas petite.
Les hommes de nos jours, loin de savoir mourir pour leur foi, n’osent pas même vivre pour elle, c’est-à-dire se montrer et agir.
Ah ! comme le Saint‑Père a bien saisi leur physionomie dans son effacement pusillanime ! « Parmi ceux qui pensent bien, beaucoup, retenus par je ne sais quelle honte intempestive, n’osent pas professer librement ce qu’ils pensent, et bien moins encore le mettre en pratique. »
Ces pauvres chrétiens, oubliant que Jésus‑Christ ne reconnaîtra devant son Père que ceux qui l’auront reconnu devant les hommes, ces pauvres chrétiens rougissent de leur foi, ils la cachent comme on cache une faiblesse inavouable, elle qui est leur honneur, et qui devrait être leur force !
Chose étrange et digne d’être pleurée ! C’est surtout en France, dans le pays des Croisades, que sévit ce mal délétère, cet abject respect humain ; on a pu l’appeler le mal français, morbus gallicus.
Grâce à Dieu, de louables efforts sont tentés pour vaincre cet ennemi qui, en nous tuant, nous déshonore ! Les conférences de Saint‑Vincent‑de‑Paul, les grands pèlerinages, les congrès catholiques, les communions pascales de Notre-Dame, etc., ont fait tomber bien des préjugés ineptes, et habitué au plein jour bien des chrétiens honteux.
Nous lisions récemment La Vie du saint homme de Tours, M. Dupont [1], nous en étions dans l’admiration, et même dans la confusion. Voilà un chrétien tout d’une pièce, voilà un caractère ! Vingt chrétiens de cette trempe suffiraient à régénérer un grand pays. Nous n’apprendrons rien à nos lecteurs en leur disant que Dieu multipliait les miracles sous les mains de ce laïque. Il avait la foi, la foi sans compromis ; et tout est possible à celui qui croit (Mc 9, 22).
La foi, quand elle existe purement, est tellement victorieuse que saint Jean l’appelle la victoire qui triomphe du monde : Hæc est victoria, quæ vincit mundum, fides nostra (1 Jn 5, 4).
— III —
La contagion des pires exemples
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effacement des chrétiens laisse le champ libre aux méchants.
Dans la mesure où les premiers se cachent, les seconds se montrent. Dans la mesure où ceux-là dérobent aux regards leurs pratiques religieuses, les autres étalent en public le dévergondage de leur impiété.
La hardiesse des méchants n’est jamais possible que par la timidité des bons [2].
On peut penser ce que devient un peuple dans un pareil état de choses.
Le peuple est un grand enfant, toujours prêt à faire ce qu’il voit faire, et à suivre quiconque agite un drapeau.
Si, par un mouvement d’honnêteté naturelle, ou par un reste de conscience chrétienne, il répugne à accepter ce que l’impiété contemporaine a de plus forcené et de plus odieux, il ne faut pas se le dissimuler, cette résistance, cette énergie passive s’use tous les jours un peu ; et elle finira par disparaître, à moins que la foi ne se réveille et n’accentue cette répulsion.
Or ce ne sont pas les écoles sans Dieu qui amèneront ce réveil. Les jeunes générations naissent et se développent dans l’atmosphère du scandale ; et ce qui étonne et révolte les anciens leur paraît à elles un état normal et régulier.
La situation, on ne saurait trop le redire, est donc singulièrement critique. Il n’y a pas un moment à perdre. Il faut que les chrétiens soient vraiment des hommes de foi ; qu’ils arborent le drapeau de leurs croyances, et le portent partout.
Autrement, avec les pires exemples dont la contagion en ce moment s’étend d’autant plus rapidement qu’elle descend de plus haut, au lieu de se réveiller dans les bras de son Dieu, la France se réveillera un jour sous le couperet du triangle maçonnique ; et alors c’en sera fini d’elle comme nation.
Nous espérons fermement que Notre‑Seigneur ne permettra pas cet anéantissement, lui qui aime les Francs, lui qui prend chez eux ses missionnaires et ses sœurs de charité. Mais il ne fera pas son œuvre en nous et pour nous, sans nous.
— IV —
L’influence maçonnique
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l y a matière à de bien tristes réflexions quand on considère comment les sectes maçonniques en sont venues à dominer et à opprimer le peuple chrétien.
Il n’a pas fallu un petit courage au Saint‑Père pour les démasquer. En quels termes ne le fait-il pas ? Il les nomme « des sociétés qui n’ont rien d’honnête, et qui sont passées maîtresses dans les pratiques les plus criminelles ». Il les montre occupées « à capter toute l’influence, afin de retirer et de détourner tous ceux qu’elles peuvent saisir de Dieu, des devoirs les plus saints, et de la foi chrétienne ».
Leur but est donc incontestablement la déchristianisation complète des sociétés chrétiennes.
A les voir affecter le zèle des intérêts publics, on dirait le loup déguisé en berger, et feignant de veiller sur le troupeau qu’il s’apprête à dévorer.
Ce sont là les pasteurs que tu t’es donnés, ô peuple chrétien ! Comment cela est-il devenu possible ?
Les prophètes l’ont dit longtemps à l’avance, parlant à Israël : « C’est que tu as abandonné ton Dieu ! » (Jr 2, 13. 17).
Il n’est que trop vrai. L’homme qui repousse la main de Dieu tombe bon gré mal gré dans les griffes de Satan. Il n ’est pas, seul et désarmé, de taille à lutter contre cet ennemi, qui, tout perverti qu’il est, reste un esprit angélique.
Pour qu’il puisse échapper à Satan, il faut qu’il implore le bras de Dieu. L’honnêteté naturelle ne sauve rien, et même ne conserve rien ; elle ne peut rien toute seule contre le démon. C’est là une vérité à crier sur les toits, aujourd’hui plus que jamais.
Tout le nœud du drame contemporain, toute la solution des questions pendantes comme une menace sur l’avenir des sociétés, est donc dans cette alternative : Le peuple chrétien dira-t-il, oui ou non, à Dieu, à Notre-Seigneur : Sauvez-moi, je péris ? Le Saint-Père, par l’offre miséricordieuse du jubilé, nous invite à pousser ce cri, qui sera infailliblement entendu.
Ce cri, jetons-le nous-mêmes, membres d’une société qui se décompose. N’avons-nous pas, chacun pour notre humble part, droit de parler pour elle et en son nom ?
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[1] — M. Dupont, appelé le « saint homme de Tours », fut l’apôtre de la sainte Face, le découvreur du tombeau de saint Martin et le restaurateur de son culte. Voir l’article de M. l’abbé de la Tour dans Le Sel de la terre 23, p. 106 sq. (NDLR.)
[2] — Voir saint Pie X, le 13 décembre 1908, lors de la béatification de Jeanne d’Arc : « De nos jours, plus que jamais, la force principale des mauvais, c’est la lâcheté des bons, et tout le nerf de Satan réside dans la mollesse des chrétiens. » (Passage repris du cardinal Pie, dans son Discours pour la solennité de la réception des reliques de saint Émilien.) (NDLR.)
Informations
L'auteur
Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 389-393
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