Textes du père Emmanuel
Les richesses de
l’Écriture sainte
— I —
Le chrétien du jour demeure
étranger à la sainte Écriture
Nous donnons ici un extrait de l’opuscule Le Chrétien du jour et le chrétien de l’Évangile (pages 19 à 24 de l’édition DMM, Grez-en-Bouère, 1973). Le père Emmanuel, après avoir expliqué que le chrétien du jour n’a pas l’esprit de foi, qu’il marche selon les maximes du monde et non pas selon les maximes de l’Évangile, qu’il est trop attaché à Adam et pas assez à Jésus-Christ, et qu’il professe des « vérités diminuées » (Ps 11, 2), en vient au passage que nous reproduisons : le chrétien du jour demeure étranger aux richesses de l’Écriture.
Le Sel de la terre.
*
Dieu avait promis par ses prophètes de donner aux fidèles de grandes richesses, et comme dit Isaïe, ce devait être « les richesses du salut », des trésors « de science et de sagesse », Divitiæ salutis, sapientia et scientia (Is 23, 6).
La Sagesse incréée nous dit, dans les Proverbes, qu’elle possède des richesses infinies, pour enrichir, ajoute-t-elle, ceux qui m’aiment, et en remplir leurs trésors (Pr 8, 18, 21).
Quand cette divine Sagesse se fut incarnée pour nous, elle versait sur les âmes l’abondance de ses richesses ; elle les mit ensuite entre les mains de son Église, et les apôtres commencèrent à prêcher ce trésor sans fin des richesses de la science et de la sagesse de Dieu (Rm 11, 33), les richesses de la grâce et de la gloire (Ep 1, 7. 18), les richesses incompréhensibles de Jésus‑Christ (ibid. 3, 8). Saint Paul exprimait le vœu que ses fidèles soient remplis de toutes les richesses d’une parfaite intelligence, pour connaître le mystère de Dieu le Père et de Jésus‑Christ, dans lequel sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science (Col 2, 2). Sans cesse il rendait grâces à Dieu de ce que les Corinthiens avaient été enrichis en Jésus‑Christ de toutes manières (1 Co 1, 5).
Ces richesses du chrétien sont dans sa foi, divites in fide, dit saint Jacques (2, 5). Et la foi du chrétien trouve sa lumière, son aliment, son trésor dans les divines Écritures. « Le commandement est lampe, et la loi lumière, Mandatum lucerna est, et lex lux » (Pr 6, 23). Au livre de l’Ecclésiastique, la divine Sagesse, ayant promis tous les biens à ceux qui l’auront écoutée, ajoute : « Tout ceci c’est le livre de vie et de l’alliance du Très-Haut, c’est la connaissance de la vérité, la loi que Moïse nous a donnée, la loi qui est l’héritage de la maison de Jacob avec les promesses faites à Israël » (Eccli 24, 32-33).
« Les richesses de l’âme, dit saint Grégoire le Grand, sont les paroles de la sainte Écriture [1]. » Il nous sera bon d’aller à l’école de ce docteur très divinement illuminé, pour apprendre à connaître nos richesses.
La sainte Écriture, dit-il, surpasse sans comparaison toute science et toute doctrine, elle enseigne le vrai, elle conduit à la céleste patrie ; elle détache le cœur de son lecteur des désirs de la terre et le porte à aimer les biens célestes : par ses passages obscurs, elle exerce les forts ; par ses passages faciles, elle charme les humbles ; elle n’est pas tellement obscure qu’il faille la fuir, ni tellement claire qu’elle puisse être méprisée ; plus elle est méditée, plus on la trouve aimable ; elle vient en aide au lecteur par des récits pleins de simplicité, elle l’élève par des passages sublimes ; elle grandit en quelque sorte avec qui la lit, car si les ignorants y reconnaissent le peu qu’ils savent, les savants y trouvent toujours à apprendre [2].
La sainte Écriture est pour nous nourriture et breuvage. Car le Seigneur, par un de ses prophètes, fait cette menace : « J’enverrai la famine sur la terre, non la faim de pain, ni la soif d’eau, mais la famine de la parole de Dieu » (Am 8, 2). En disant que, par la soustraction de sa parole, nous serons frappés de faim et de soif, le Seigneur nous montre clairement que ses paroles sont pour nous nourriture et breuvage [3].
Les divines paroles sont appelées moissons et richesses : moissons, parce qu’elles nourrissent l’âme affamée ; richesses, parce qu’elles nous embellissent en nous enseignant la sainteté de la vie [4].
La sainte Écriture est le pain qui nourrit l’âme et lui donne des forces pour les bonnes œuvres [5].
Il est une lampe qui brille au-dessus de l’Église, c’est la sainte Écriture, dont les divines paroles éclairent les ténèbres de notre âme, afin que, recevant la lumière de la parole de Dieu dans le lieu obscur de la vie présente, nous voyions clair à ce que nous avons à faire [6].
Alors tu seras inondé des délices de Dieu (Jb 22, 26). Etre inondé des délices de Dieu, c’est se rassasier au festin sacré de l’amour de ses divines Écritures. Là, nous trouvons autant de délices que de diverses connaissances pour notre avancement. Tantôt nous nous y nourrissons de la simplicité du récit historique, tantôt nous goûtons intérieurement le sens moral caché sous la lettre par l’allégorie, tantôt la contemplation nous tient suspendus en haut, savourant, même au milieu des ténèbres de la vie présente, quelque éclair de la lumière de l’éternité [7].
Écoutons maintenant un homme qui avait goûté les délices de Dieu :
Seigneur… j’ai les livres saints pour ma consolation et mon miroir de vie ; et, en plus, votre corps sacré pour mon remède et mon refuge.
Je le sens, en cette vie, deux choses me sont surtout nécessaires, et sans elles cette vie misérable me serait insupportable : enfermé en cette prison du corps, j’avoue que j’ai besoin de nourriture et de lumière.
C’est pourquoi vous m’avez donné, à moi pauvre infirme, votre corps sacré pour me nourrir corps et âme ; et votre parole pour éclairer mes pas.
Sans ces deux choses je ne saurais vivre : car votre parole, mon Dieu, est la lumière de mon âme, et votre sacrement est pour moi le pain de vie.
C’est là comme deux tables placées au trésor de la sainte Église : l’une est la table de l’autel sacré, portant un pain très saint, c’est votre corps précieux ; l’autre est la table de la loi divine, contenant la sainte doctrine, enseignant la vraie foi, et nous conduisant au-delà du voile, là où est le Saint des saints.
Grâces à vous, Seigneur Jésus, lumière de l’éternelle lumière, pour la table de la sainte doctrine, que vous nous avez donnée par vos serviteurs les prophètes, les apôtres et les autres docteurs.
Grâces à vous, Créateur et Rédempteur des hommes, qui, pour manifester votre amour au monde entier, avez préparé un grand festin, où vous nous donnez à manger et à boire, non l’agneau figuratif, mais votre très saint corps et votre sang, réjouissant tous les fidèles en ce banquet sacré, nous enivrant du calice du salut dans lequel sont toutes les délices du paradis, et mettant en fête avec nous les saints anges, quoique avec une suavité, un bonheur supérieur aux nôtres.
Ainsi parlait, ainsi priait, ainsi chantait l’auteur de l’Imitation [8].
Saint Grégoire était un chrétien de l’Évangile, l’auteur de l’Imitation était un chrétien de l’Évangile : ces hommes-là apprenaient à connaître Dieu dans l’Écriture, et le goûtaient dans l’eucharistie. Nos chrétiens du jour ne se donnent pas tant de peine : ils connaissent Dieu à peu près, et ne cherchent nullement à le connaître davantage ; ils reçoivent l’eucharistie, sans y rien goûter, et s’en vont après cela mendier des douceurs au péché. Pauvres chrétiens !
Un jour, inondée dans l’oraison de délices excessives, et me réputant indigne d’une telle faveur, je connus une vérité qui est le complément de toutes les vérités. J’entendis ces paroles, comprenant que c’était la Vérité elle-même qui les proférait : « Ce que je fais pour toi en ce moment n’est pas peu, c’est une des plus grandes faveurs dont tu me sois redevable ; car tous les malheurs qui arrivent dans le monde viennent de ce qu’on ne connaît pas les vérités de l’Écriture, dans laquelle il n’est pourtant pas un point qui ne doive s’accomplir. » Il me semblait que je l’avais toujours cru ainsi et que tous les fidèles le croyaient de même ; mais il me fut dit : « Ah ! ma fille, qu’il y en a peu qui m’aiment véritablement ! S’ils m’aimaient, je ne leur cacherais pas mes secrets. Sais-tu ce que c’est que de m’aimer véritablement ? C’est de bien comprendre que tout ce qui ne m’est pas agréable, n’est que mensonge. »
L’âme à qui Notre‑Seigneur parlait ainsi s’appelait sainte Thérèse [d’Avila] [9].
De cet entretien divin, retenons cette parole :
« Tous les malheurs qui arrivent dans le monde, viennent de ce qu’on n’y connaît pas les vérités de l’Écriture. »
O vérité, complément de toutes les vérités !
Chrétien du jour, si tu voulais te considérer à la lumière de cette éclatante vérité, tu pourrais à bon droit reconnaître ton image dans un chrétien d’autrefois auquel Notre‑Seigneur adressait cet avertissement :
« Tu dis : je suis riche et opulent, je ne manque de rien ; et tu ne sais pas que tu es malheureux et misérable, et pauvre, et aveugle, et nu [10]. »
— II —
Les Maximes de Notre-Seigneur
En post-scriptum de son introduction des Maximes de saint Benoît, le père Emmanuel explique le mot « maxime ». L’explication vaut aussi pour les « Maximes de Notre-Seigneur » qu’il a composées au cours des années 1880-1882. La voici :
« On appelle maxime une sentence ordinairement assez courte, contenant une vérité frappante, une règle de conduite d’une grande étendue. Ceci n’explique pas encore assez le mot maxime, formé évidemment du latin maximus, a, um, qui veut dire très grand. La raison de ce mot, c’est que chez les anciens, et même chez les modernes, dans les bonnes éditions, les maximes s’écrivaient ou s’imprimaient en caractères majuscules, caractere maximo ; de là le mot maximes.
« Ceci pourra servir à quelques-uns pour comprendre dans leurs catéchismes les mots : les maximes du monde, c’est-à-dire les règles malheureusement fausses qui président aux pensées et aux actions des mondains, règles que les mondains impriment aussi dans leurs cœurs en lettres majuscules, caractere maximo [11]. »
Nous ne pouvons mieux faire pour introduire ces maximes de Notre-Seigneur que de laisser à nouveau la parole au père Emmanuel, qui les présente ainsi :
« Le trésor des Écritures est tellement vaste, qu’une vie d’homme, fût-elle appliquée uniquement à goûter ce trésor, n’y suffirait pas. L’Esprit de Dieu y a amassé de telles richesses, que jamais une âme humaine ne pourra se les approprier complètement. Et cependant, ces trésors si précieux, ces richesses si grandes, sont là pour nous.
« Goûtons-en au moins quelque chose. Ouvrons l’Évangile, nous y trouverons les paroles de Notre-Seigneur ; mais toutes les paroles de cette bouche divine sont pour nous divinement bonnes et divinement désirables : il faudra nous restreindre à quelques-unes d’entre elles, et nous choisirons celles dans lesquelles il nous semblera que notre adorable Maître nous a le mieux révélé sa pensée, nous a le mieux montré son cœur [12]. »
Les passages que nous reproduisons sont extraits du Bulletin Notre-Dame de la Sainte-Espérance (tome II, pages 59-60, 122-123, 205-206, 237-238, 365-366, 445-447, 510-511).
Le Sel de la terre.
Trésor et cœur
Ubi est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum.
Où est ton trésor, là est aussi ton cœur (Mt 6, 21).
C |
ette parole est grande, dit Bossuet : il nous sera bon d’en mesurer la grandeur.
Un trésor, un cœur : deux choses intéressantes à connaître.
Un trésor est un bien rare, précieux, unique. On le recueille avec sollicitude, on le garde avec soin, on l’aime avec délices : c’est un trésor.
Un cœur est bien aussi un trésor. C’est un riche don de Dieu. Et pourtant, tout riche qu’il soit par la puissance qu’il a d’aimer, il n’a point la vertu de se suffire : trésor qu’il est, il va toujours cherchant un trésor qu’il puisse se donner, dans lequel il trouve et sa jouissance et son bonheur.
Il se donne, il est cœur pour aimer et pour se donner. Il y est attiré, et par l’amour même dont il aime. L’amour a cette puissance d’attirer l’aimant en l’aimé : les anciens ne disaient-ils pas que l’âme est plus là où elle aime, que là où elle anime. Elle est avec le corps auquel elle donne la vie, mais elle est plus encore avec le trésor dans lequel elle croit trouver une vie plus douce que la vie même dont elle est la source. Elle est là, elle y court, elle y vole, elle y demeure. Là sont ses pensées, là ses sollicitudes, là ses joies. Si elle craint quelque chose, c’est de perdre son trésor ; si elle est triste, c’est de le sentir loin ; si elle a un désir, c’est de l’avoir ; si elle a des joies, c’est de le voir présent, d’en jouir à son aise.
Aussi l’auteur de l’Imitation nous dit : « Veux-tu savoir ce que tu aimes, vois ce que tu penses. » Une personne blessée ne pense guère qu’à sa blessure ; une personne atteinte d’une brûlure profonde n’oublie pas son mal : de même, l’âme blessée, brûlée de l’amour de son trésor, en est si intimement affectée, que les pensées et les désirs de son cœur s’en vont tout droit, et tout facilement, et tout joyeusement, vers l’objet aimé. C’est son trésor, et là où est ton trésor, là est aussi ton cœur.
Libre qu’il est, le cœur choisit son trésor : c’est son mérite, c’est en même temps son péril. Mais l’amour vrai veut être un amour libre, et il l’est.
Le cœur cherche son trésor en haut, ou bien il le cherche en bas. A chercher en bas, le cœur se dégrade ; loin de s’enrichir, il s’appauvrit ; loin de s’honorer, il s’avilit. Écoutons saint Augustin : « Ne vous faites pas des trésors en terre… Si notre cœur est en terre, comment sera-t-il pur ? Une chose quelconque se déprécie, en se mêlant à une nature qui lui est inférieure, encore que celle-ci, dans son genre, ne soit pas sans prix. L’or lui-même se gâte s’il est mêlé à de l’argent, même pur : de même le cœur se souille par l’amour des choses terrestres, encore que la terre, en son genre et en son rang, ne soit pas souillée [13]. »
Ainsi, au-dessous de nous, c’est la souillure.
A côté de nous, c’est l’indigence, et une indigence toute pareille à notre indigence. Quand, en arithmétique, on multiplie une fraction par une fraction, on a pour produit une fraction moindre que ses deux facteurs. Et si notre indigence allait faire son trésor d’une indigence semblable à la nôtre, nous n’en serions que plus indigents, et la souillure ne serait pas loin.
Il y a des lois pour le mouvement des corps, il y a des lois pour le mouvement des cœurs. Ces lois portent avec elles leur sanction : et il n’est pas de supplice comparable au supplice que se crée à lui-même un cœur dont l’amour n’est pas selon la loi.
Dieu a semé sur tous les trésors faux des amertumes sans remède, qui sont pour nous autant d’avertissements salutaires, nous rappelant sans cesse un trésor vrai.
Le grand commandement nous est fait pour nous empêcher de nous égarer en le cherchant, pour nous le faire trouver avec certitude, conserver avec fidélité, et posséder en toute l’éternité.
Par ce commandement salutaire, Dieu nous défend d’être malheureux.
Donc, en haut les cœurs, Sursum corda !
Là est le trésor vrai, que là aussi soit notre cœur !
Serpents et colombes
Estote prudentes sicut serpentes, et simplices sicut colombæ.
Soyez prudents comme les serpents, et simples comme les colombes (Mt 10, 16).
Cette maxime de Notre‑Seigneur est très connue, mais il importe d’en fixer bien le sens. En recourant au texte grec, il faudrait traduire : Soyez donc sensés, (réfléchis, circonspects) comme les serpents, et simples (francs, intègres, sans malice) comme les colombes. Il faut nécessairement traduire les serpents, les colombes ; le texte grec a l’article. L’adjectif qui se rapporte aux colombes signifie proprement sans mélange, sans artifice, akeraioi.
Notre‑Seigneur venait de dire à ses apôtres qu’il les envoyait comme des brebis au milieu des loups : par cela seul qu’ils étaient brebis, et leurs ennemis loups, leur position devenait difficile. Pour parer à la difficulté, Notre‑Seigneur les arme de deux belles vertus, la prudence et la simplicité, ou, pour rendre tout le sens du grec, l’adresse et la franchise.
Ces deux qualités semblent quelquefois difficilement conciliables. La prudence, l’adresse, souvent sont voisines de la dissimulation et de la ruse : la simplicité, la franchise, pourraient conduire à l’imprudence et par suite à la duperie. Avec trop de prudence, les brebis auraient de la finesse à revendre aux loups ; avec trop de simplicité, elles iraient les prier de vouloir bien les croquer.
Source unique de toute vraie prudence, et de toute vraie simplicité, la grâce de Dieu a seule pu enseigner aux apôtres et aux chrétiens à unir et à fondre ensemble des vertus qui semblent se combattre, mais qui sous la main de Dieu ne font que s’entraider. Alors la prudence n’est jamais sans la simplicité, ni la simplicité sans la prudence.
Le serpent est attentif, guetteur, toujours sur ses gardes ; le moindre bruit lui fait craindre un danger, et il fait tout pour y échapper. La colombe est sans défiance, non cogitat malum ; elle va droit à son but, encore qu’en chemin elle doive trouver la mort. Ne serait-il pas juste de penser que Notre‑Seigneur, en nous recommandant la prudence des serpents, nous instruit des précautions nécessaires au chrétien dans ses rapports avec les ennemis de son salut, et en nous enseignant la simplicité des colombes, nous apprend comment il nous faut aller à Dieu, et tendre, nous aussi, à notre but, là où nous trouverons la vie ?
C’est à peu près dans ce sens qu’un ancien auteur explique les paroles de Notre‑Seigneur : Soyez prudents commes les serpents, pour découvrir les pièges de l’ennemi ; Soyez simples comme les colombes, pour pardonner les injures. Je ne veux pas que vous soyez toujours commes les colombes, de peur que trop de simplicité ne vous expose à la séduction et aux pièges. Je n’entends pas que vous soyez serpents toujours, de crainte que vous ne lanciez de votre cœur du venin contre quelqu’un ; mais que selon les temps et les personnes vous sachiez modifier votre conduite. Soyez serpents pour n’être pas pris : mais si vous êtes pris, soyez colombes afin de ne pas mordre.
D’après cet auteur, la prudence et la simplicité semblent également nécessaires. C’est le sentiment commun des Pères. « Il faut remarquer, dit saint Grégoire le Grand, que dans l’avertissement qu’il donne à ses disciples, Notre‑Seigneur ne parle ni de serpent sans colombe, ni de colombe sans serpent. Car l’astuce du serpent doit stimuler la simplicité de la colombe, et la simplicité de la colombe doit tempérer l’astuce du serpent [14]. »
Saint François de Sales ne voyait pas les choses du même œil. Il disait agréablement : « Je ne sais ce que m’a fait cette pauvre vertu de prudence, j’ai de la peine à l’aimer ; et si je l’aime, ce n’est que par nécessité, d’autant qu’elle est le flambeau de la vie. La beauté de la simplicité me ravit, et je donnerais toujours cent serpents pour une colombe. » Ne dit-il point ailleurs qu’il donnerait volontiers cent livres de serpent pour une once de colombe ?
Nous applaudissons à cette aimable simplicité du grand saint, et sans vouloir contester rien de sa doctrine, nous sommes cependant forcé de reconnaître qu’il est des circonstances où une once de serpent serait plus utile que cent livres de colombe.
Ah ! si nous pouvions faire qu’il n’y ait plus de loups, nous pourrions dire aux colombes : Gardez les serpents ! Mais si nous voyons les loups se multiplier autour de nous, force nous est bien de dire aux serpents : Gardez les colombes !
Ainsi, sauf le cas des loups, nous n’hésitons point à préférer les colombes aux serpents : aussi bien, les loups disparaîtront, les serpents disparaîtront, mais les colombes resteront.
Seigneur, disait le psalmiste, qui me donnera les ailes de la colombe, et je prendrai mon vol, et j’irai me reposer en vous [15] !
Oreilles fermées, oreilles ouvertes
Qui habet aures audiendi, audiat.
Qui a des oreilles pour entendre, entende (Mc 4, 9).
Quand notre divin Maître avait donné un enseignement qu’il voulait fixer puissamment dans l’esprit de ses auditeurs, pour les inviter à réfléchir, à considérer attentivement ce qu’ils avaient entendu, il disait : Qui a des oreilles pour entendre, entende.
Par là, dit saint Jean Chrysostome, Notre‑Seigneur les animait à chercher, à demander, à lui faire des interrogations, afin d’amener des explications nouvelles de sa doctrine.
Saint Jérôme est dans la même pensée quand il dit : « Ces paroles nous avertissent de chercher à comprendre bien ce que Notre‑Seigneur a enseigné. »
Saint Grégoire le Grand nous ouvre de nouvelles vues sur cette grande parole du Sauveur. Il dit : « Il faut savoir que les hommes charnels ont les oreilles du corps comme tout le monde, et ils s’en servent dans l’usage extérieur des choses sensibles : mais il y a des yeux intérieurs et des oreilles du cœur qui sont propres aux hommes spirituels, lesquels par leur esprit voient les choses invisibles, et entendent sans aucun bruit la louange de Dieu. Le Seigneur cherchait ces sortes d’oreilles quand il disait : Qui a des oreilles pour entendre, entende. Car dans tout ce peuple qui était là, qui donc n’avait pas les oreilles du corps ? Mais en disant : Qui a des oreilles pour entendre, entende, il fait voir clairement qu’il cherche ces oreilles que tous ne pouvaient avoir. » (Hom. Lib. II, Hom. 2.)
Nous trouvons en hébreu une locution très intéressante, qui va nous aider à entrer dans la pensée de Notre‑Seigneur et de saint Grégoire.
Faire à quelqu’un une communication confidentielle, lui révéler un secret, se dit en hébreu, lui découvrir l’oreille. L’oreille peut être obturée, obstruée, elle peut être, comme dit encore l’Écriture, incirconcise : alors on a des oreilles et l’on peut ne pas entendre.
Si Dieu, circoncisant l’oreille, en écarte tout ce qui peut ou l’obturer ou l’obstruer, alors il devient facile d’entendre, Dieu a découvert l’oreille.
Voici quelques exemples de cette intéressante locution :
« Le Seigneur découvrit l’oreille de Samuel, un jour avant l’arrivée de Saul, et lui dit : Demain, à cette même heure, je t’enverrai un homme du pays de Benjamin, et tu le sacreras chef de mon peuple d’Israël » (1 R 15, 16).
David fait à Dieu cette prière : « Toi, Jéhovah, Dieu des armées, tu as découvert l’oreille de ton serviteur… C’est pourquoi ton serviteur a trouvé son cœur pour te prier » (2 R 7, 27). Nous lisons dans Job : « C’est Dieu qui découvre l’oreille des hommes pour les corriger » (Jb 36, 10).
Quand Dieu communique à Samuel la lumière prophétique, il est dit qu’il lui découvre l’oreille. Il la découvre de même à David quand, le visitant par sa grâce, il lui donne de trouver son cœur pour prier… Si donc quelquefois nous ne trouvions pas notre cœur pour prier, nous pourrions croire, avec raison, que nous avons fermé l’oreille à la voix de Dieu, et que Dieu ne nous a pas découvert l’oreille… C’est Dieu encore qui inspire aux hommes les pensées salutaires qui les portent à se corriger. Tout cela nous aide à comprendre la parole de Notre‑Seigneur : Qui a des oreilles pour entendre, entende.
Le mystère s’éclaircit ; la foi est un don de Dieu. La parole peut être annoncée à tous, elle ne sera effectivement entendue, c’est-à-dire reçue et embrassée comme parole de Dieu, que par ceux à qui Dieu aura découvert l’oreille, à qui il aura donné la docilité intérieure, la grâce d’entendre et de croire après avoir entendu.
A cet homme Notre‑Seigneur a dit : « Bienheureuses les oreilles qui entendent ce que vous entendez » (Mt 13, 16). A ceux dont l’oreille n’avait pas été semblablement découverte, il dit : « Demandez et vous recevrez : cherchez et vous trouverez : frappez à la porte, et la porte vous sera ouverte » (Lc 11, 9).
Qui a des oreilles pour entendre, entende !
Main, pied, œil
I – Et si ta main te scandalise, coupe-la :
mieux vaut pour toi être manchot et entrer en la vie,
que d’avoir deux mains, et d’aller au feu inextinguible de l’enfer,
où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas.
II – Et si ton pied te scandalise, coupe-le :
mieux vaut pour toi être boiteux et entrer en la vie éternelle,
que d’avoir deux pieds, et d’être jeté dans le feu inextinguible de l’enfer,
où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas.
III – Et si ton œil te scandalise, arrache-le :
mieux vaut pour toi être borgne et entrer dans le Royaume de Dieu,
que d’avoir deux yeux, et d’être jeté dans le feu de l’enfer,
où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas. (Mc 9, 42-47).
Voici un passage de l’Évangile, qui se présente à nous sous une forme tout à fait remarquable. C’est un vrai petit poème ; il est composé de trois strophes, ayant le même refrain. Chacune d’elles est composée de trois périodes fondues dans le même moule. Se couper la main, le pied, s’arracher l’œil qui nous scandalisent, première période ; mieux vaut pour nous être manchot, boiteux ou borgne, et aller au paradis, deuxième période ; que d’avoir ses deux mains, ses deux pieds, ou ses deux yeux, et d’être jeté en enfer, troisième période.
Quelle belle étude il y aurait à faire sur la poésie, et les poésies de l’Évangile !
Mais aujourd’hui nous y cherchons seulement notre édification. Comment nous faut-il donc entendre cette maxime de Notre‑Seigneur : se couper la main, le pied, s’arracher l’œil ?
Comme il est impossible qu’un homme soit scandalisé par sa main, son pied ou son œil, il est évident que la parole de Notre‑Seigneur ne doit pas être prise à la lettre : c’est une comparaison, une parabole, comme dit le Sauveur lui-même. La comparaison est tirée de l’art chirurgical, lequel prescrit de sacrifier un membre plutôt que de laisser périr le corps tout entier.
Mais alors que veut donc désigner cette comparaison de la main, du pied, de l’œil ?
L’œil nous dirige, le pied nous porte, la main exécute toute sorte de travaux : elle désigne l’appât du gain devenant une occasion de scandale et de chute ; le pied qui nous porte, c’est un bien qui paraît indispensable, et dont il faut savoir se séparer pour ne pas tomber dans le péché ; l’œil désigne le conseil mauvais, qu’il faut savoir éviter par une sagesse supérieure à toutes les vues terrestres.
Il est donc vraiment sage, celui qui, pour sauver son âme, sait renoncer à l’œil qui aveugle au lieu d’éclairer, et à la main qui dépouille au lieu d’enrichir, et au pied qui renverse au lieu de soutenir.
Par ces renoncements, nous échappons à l’enfer, et nous arrivons à la vie éternelle.
Et pour y parvenir, mieux vaut pour nous être en ce monde ou manchot, ou boiteux, ou borgne, c’est-à-dire mieux vaut manquer de l’utile et même du nécessaire, que d’avoir tout à souhait et d’y trouver une occasion de chute en enfer.
Notre‑Seigneur tient à nous faire bien savoir, à preuve la répétition de son refrain, à nous faire bien savoir que dans l’enfer il n’y a plus de rémission, que là le feu ne s’éteint pas.
Et pour comprendre bien ce refrain significatif, il faut savoir qu’il est à lui seul une autre comparaison, une autre parabole, prise des usages de la guerre chez les anciens. Donc, après quelque grande bataille, le vainqueur revoyait avec complaisance le lieu du combat : il le trouvait tout jonché de cadavres, et pour peu qu’il tardât, ces cadavres étaient déjà la proie des vers. Par ses ordres, les cadavres étaient mis en monceaux, et le feu, mis à leurs habits, faisait nécessairement mourir les vers et disparaître les cadavres, après quoi le feu lui-même disparaissait faute d’aliment (voyez Is 9 et 66, 24).
Les bons et les méchants, depuis l’origine du monde, se livrent ici-bas la plus grande et la plus épouvantable des batailles. A l’heure que Dieu sait, le combat finira : tous les vaincus, c’est-à-dire tous les méchants, seront réunis et précipités dans l’enfer. Là ils seront livrés au ver rongeur de leur conscience à jamais obstinée dans le mal : là ils seront la proie du feu qui ne s’éteindra jamais, parce que toujours il aura pour aliment de ses flammes vengeresses les corps et les âmes des malheureux damnés.
Pour ne pas tomber en ces maux épouvantables, mieux vaut perdre tout en ce monde, et entrer en la vie éternelle. Dieu nous en fasse la grâce !
Amour et indignation
O generatio incredula et perversa, quousque ero vobiscum ? Usquoque patiar vos ?
Ô race incrédule et dépravée, jusqu’à quand serai-je avec vous ?
Jusqu’à quand vous souffrirai-je ? (Mt 17, 16)
Un homme avait un fils misérablement tourmenté par un démon dont il était possédé. Les disciples de Notre‑Seigneur n’avaient pu chasser le démon, et le pauvre patient fut présenté à Notre‑Seigneur lui-même par son père.
Notre‑Seigneur vit aussitôt avec qui il avait affaire. Il avait devant lui des hommes qui manquaient de foi, et cette disposition malheureuse venait en aide à la puissance de Satan, et était la cause de l’impuissance des disciples à chasser le démon. Alors, pareil à un médecin très habile, et ne pouvant souffrir que l’on mît des obstacles à son bon vouloir et à l’action de ses remèdes, il s’écria : Ô race incrédule et dépravée, jusqu’à quand serai-je avec vous ? Jusqu’à quand vous souffrirai-je ?
Ces paroles de notre divin maître nous donnent lieu de considérer dans quel état douloureux, nous dirions presque violent, se trouvait son âme sainte au milieu des hommes incrédules et pervers.
Lui, la vérité même, il voyait les âmes livrées au mensonge, et rebelles à la foi qui les aurait retirées du mal et mises en voie de salut : lui, la justice même, il voyait les âmes livrées à la dépravation, à la perversité, et sans cesse en lutte à la volonté de son Père, règle suprême de toute droiture et de toute justice.
Il voyait cela dans tous les cœurs ; il voyait le mal dans sa cause, dans toute son étendue, dans tous ses effets, pour le temps et l’éternité. Car, selon le mot profond de saint Jean, « il n’avait pas besoin qu’on lui rendît témoignage de qui que ce fût : lui-même savait ce qu’il y avait dans chacun » (Jn 2, 25).
Notre‑Seigneur d’un côté voyait la règle, d’un autre côté n’apercevait presque que dérèglements, et son âme trouvait là une matière inépuisable de douleur.
Cette douleur se traduisait de deux manières différentes : tantôt par des larmes, des prières, des paroles pleines de tendresse : alors le divin maître ne considérait que les âmes, et son amour seul était en action ; d’autres fois la souffrance intérieure de son cœur se révélait par des actes ou des paroles sévères, comme quand il chassa les vendeurs du temple, comme quand il dit : Ô race incrédule et dépravée, jusqu’à quand serai-je avec vous ? jusqu’à quand vous souffrirai-je ? Alors il considérait moins les âmes que le mal des âmes ; et comme il sentait vivement la profondeur du mal, il témoignait ses sentiments par des paroles toutes pleines de douleur et d’indignation.
Sainte Thérèse écrivit un jour cette belle parole : « Plus j’aime une âme, moins je puis supporter ses défauts. » La séraphique vierge était entrée bien avant dans les pensées et les affections du divin Maître. Mais si cette grande âme ne pouvait supporter les défauts d’une âme qu’elle aimait, combien l’âme incomparablement plus grande de Notre‑Seigneur devait-elle souffrir à la vue du mal de toutes les âmes, de toutes les âmes tant aimées de cet immortel ami des âmes.
Plus j’aime, moins je puis supporter, disait sainte Thérèse. Et quand nous entendons Jésus s’écrier : Jusqu’à quand vous supporterai-je ? nous devons reconnaître, sous ce cri d’une indignation trop motivée, nous devons reconnaître un acte de l’amour le plus vrai et le plus grand qui fût jamais. Habet amor plagas suas, l’amour a ses rudesses, disait saint Ambroise ; et tant rudes soient ses rudesses, elles sont actes d’amour.
Ce que Notre‑Seigneur pensait et disait en ce temps-là, n’a-t-il point lieu de le penser et de le dire en ce temps-ci ?
Prisonnier qu’il est dans l’eucharistie, oublié, perdu, au milieu de chrétiens excommuniés, ou d’âmes absolument rebelles à son amour, ingrates à tous ses bienfaits, exilé au milieu d’une race incrédule et pervertie, ne doit-il pas songer à regagner son ciel à lui, ne doit-il pas trouver l’exil bien long ? S’il parlait, ne pourrait-il pas dire comme autrefois : Jusqu’à quand serai-je avec vous ? Jusqu’à quand vous souffrirai-je ?
Tous les jours, il nous fait dire à Dieu : Notre Père qui êtes aux cieux, délivrez-nous du mal ! Ne le dit-il point quelquefois lui-même du fond de son tabernacle ?
Chrétiens qui croyez, écoutez de ce que dit Jésus ; et si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs : priez avec lui, priez comme lui, et criez à Dieu : Jusqu’à quand, Seigneur ? Jusqu’à quand ?… Délivrez-nous du mal !
Peur de Dieu, crainte de Dieu
Habete fiduciam : ego sum, nolite timere.
Ayez confiance : c’est moi, ne craignez rien. (Mt 14, 27)
Notre‑Seigneur, un certain soir, avait fait monter ses apôtres dans une barque, et tandis qu’ils traversaient, durant la nuit, la mer de Génésareth, il se retira seul sur une montagne pour prier. Puis, de grand matin, il vint les retrouver, marchant sur les eaux. Dès qu’ils l’aperçurent, ils furent épouvantés, se disant : C’est un spectre, et de peur, ils se récrièrent. Mais Jésus leur dit aussitôt : Ayez confiance : c’est moi, ne craignez pas !
Il y a, dans notre pauvre nature, un certain sentiment qu’on ne peut appeler autrement que de son nom : la peur de Dieu ! Ce sentiment n’est pas précisément naturel, mais il est entré très profondément dans la nature, c’est un effet du premier péché. Adam et Ève avaient désobéi, ils se cachèrent au milieu des arbres du paradis. Dieu cria à Adam : Où es-tu ? Il répondit : J’ai entendu le bruit de votre présence dans le paradis, et j’ai eu peur, et je me suis caché. Et Dieu dit : D’où vient cela, sinon de ce que tu as mangé du fruit de l’arbre que je t’avais défendu ?
Depuis ce jour-là, la peur de Dieu s’est attachée à notre nature, et involontairement nous la ressentons : c’est comme un témoignage que l’âme humaine se rend à elle-même, qu’elle a à redouter en Dieu le juste juge.
Toutes les fois que Dieu s’est manifesté aux hommes dans sa miséricorde, il a commencé par les rassurer contre la peur. Dieu dit à Abraham : Ne crains pas, je suis ton protecteur (Gn 15, 1). A Jacob : Ne crains pas, je suis avec toi (Gn 26, 24). Gédéon avait vu un ange de Dieu, il se dit : Malheur à moi, j’ai vu face à face un ange du Seigneur ! Et le Seigneur lui dit : N’aie pas peur, cela ne te fera pas mourir ! (Jg 6, 22-23). L’ange Gabriel, apparaissant à Daniel, lui dit : N’aie pas peur (Dn 10, 19). Il dit la même chose à Zacharie (Lc 1, 13), et la même chose encore à la sainte Vierge (Lc 1, 30).
Il ne faut pas confondre cette peur que la nature éprouve en face de son Créateur avec cette disposition louable que nos saints livres appellent la crainte de Dieu. La crainte de Dieu est une vertu, la peur un sentiment naturel. La crainte est un don du Saint‑Esprit, la peur un effet du premier péché. La crainte de Dieu est dans l’individu, la peur est dans la nature.
Pour guérir la nature, nous ôter la peur, nous donner la crainte salutaire et l’amour plus salutaire encore, le Fils de Dieu s’est fait homme comme nous. Il s’est fait petit enfant. Qui aurait peur à la vue d’un enfant, d’un enfant sauveur ? Aussi l’ange qui annonça aux bergers la naissance de Jésus ne manqua pas de leur dire : N’ayez pas peur (Lc 11, 10). Comme s’il eût voulu dire : Le temps de la peur est passé : Dieu n’est plus un Dieu courroucé : la nature n’a plus à avoir peur de Dieu, depuis que Dieu a pris en sa personne cette nature qu’il veut sauver. Donc, ô hommes, n’ayez plus de peur.
Ceci nous aide à comprendre la maxime de Notre‑Seigneur dont nous avons voulu traiter ici. Il se manifeste à ses apôtres ; ils ne le reconnaissent pas tout d’abord ; le premier sentiment qui surgit en eux est celui de la peur. Ils le prennent pour un fantôme, ils ne voient pas qu’il est le bon Maître. Tout aussitôt il les rassure : Ayez confiance, leur dit-il : c’est moi, n’ayez pas peur !
Si c’était tout autre que lui, nous pourrions avoir peur. Un autre que lui n’aurait pas pour nous l’amour dont il nous aime, les tendresses dont il nous environne. Un autre que lui pourrait manquer ou de vouloir ou de pouvoir pour nous secourir : mais lui ne peut manquer ni de l’un ni de l’autre. Il veut et il peut : la conséquence, c’est que nous n’ayons point peur de lui. Il nous le dit : Ne craignez pas, c’est moi. C’est lui, et cela nous suffit. C’est lui, et avec lui tout nous est donné : c’est lui, et en lui nous avons tous les biens, toutes les grâces, les dons de la vie présente et ceux de la vie éternelle. Donc, ayons confiance, c’est lui !
Peur de Dieu, foi en Dieu
Noli timere : tantummodo credi.
Ne crains pas ; seulement crois (Mc 5, 36).
Jaïre avait une fille malade, à l’extrémité. Il s’adressa à Notre‑Seigneur, et le pria fort humblement de venir la voir et la guérir. Notre‑Seigneur y alla tout aussitôt. Il était en chemin, quand des gens de la maison de Jaïre vinrent lui dire que sa fille venait de mourir, et qu’il n’ait pas à importuner davantage le maître.
Notre‑Seigneur entendit cela, et se tournant vers Jaïre, il lui dit ce tout petit mot : Ne crains pas ; seulement crois.
Tous, tant que nous sommes, il nous faut ou croire ou craindre. Pas de milieu possible. Qui ne croit pas, craint : qui croit, ne craint pas. Il nous faut mettre en tout son jour cette splendide vérité [16].
Nous disons d’abord : qui ne croit pas, craint. Quiconque n’a pas la foi, ou a perdu la foi, en est là ; il craint, il a peur.
Les anciens païens étaient les hommes les plus peureux, les plus craintifs, au point de vue religieux, que l’on puisse imaginer. Partout et toujours ils redoutaient quelque chose : ils voyaient partout des dieux et des demi-dieux, des génies et des démons : et l’idée qu’ils avaient de tous ces fantômes ne les menait jamais qu’à la crainte. Les plus petits événements, dès qu’ils étaient soudains et imprévus, leur faisaient peur : un éternuement les faisait trembler : le vol d’un oiseau, le passage d’une souris, étaient pour eux le signe de quelque divinité dont il y avait à craindre.
Toute leur religion n’avait qu’un but : éloigner les maux. On priait les dieux, on leur offrait des vœux et des sacrifices, afin qu’ils voulussent bien ne pas faire de mal à leurs dévots.
Dévoyés de la foi, les païens étaient tombés dans la peur. Ceci nous semble donner le sens vrai et la clef de la maxime du poète : Primus in orbe Deos fecit timor…
C’est la peur, qui, la première, a fait les dieux dans le monde.
Oui, ces anciens païens, n’adorant pas Dieu avec foi, adoraient les dieux avec peur.
On nous dira peut-être que les athées n’ont pas peur. Doucement, dirons-nous, regardons-y de près. Ils ont été baptisés, ils ont eu la foi, et par elle ils ont été radicalement guéris de la peur des dieux : c’est là un bien qu’ils ne perdront pas. Ils ont pu perdre la foi, et quelques-uns l’ont en effet perdue ; mais ils n’ont pu échapper au dilemne impitoyable : s’ils n’ont plus la foi, ils ont la peur. […]
Ils ont beau dire que Dieu n’est pas ; s’il n’est pas, comment peuvent-ils haïr ce qui n’est rien : un homme qui haïrait rien, ne haïrait pas. Or, ils haïssent : ils haïssent donc quelque chose, et comme ce qu’ils haïssent, ils le nomment nettement Dieu, il s’ensuit évidemment que Dieu est. La haine est le moyen qu’ils trouvent bon de prendre pour se défendre contre Dieu. Et cherchant ainsi à se défendre, ils nous montrent et nous démontrent qu’ils ont peur.
[…] L’homme qui croit […] a la paix : en croyant, il est à l’état de repos. Dans sa foi, il est comme le petit enfant dans les bras de sa mère, comme le fils dans la maison de son père. Il est là dans son chez-nous.
Il croit en Dieu, tout-puissant, qui est son père : il croit en Jésus‑Christ qui lui ouvre le ciel : il croit au Saint‑Esprit qui verse en lui la lumière et la sagesse d’en haut.
« Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrai-je ? Le Seigneur est le défenseur de ma vie, de quoi aurais-je peur ? Quand une armée viendrait camper contre moi, mon cœur ne craindra pas » (Ps 26, 1, 3).
« Le Seigneur est mon pasteur, je ne manquerai de rien… Quand même j’aurais à traverser les ombres de la mort, je ne craindrais aucun mal, parce qu’il est avec moi… Sa miséricorde sera avec moi tous le jours de ma vie, et j’habiterai dans la maison du Seigneur, des jours sans fin » (Ps 22, 1, 4, 6).
Ne crains pas, dit Notre‑Seigneur, seulement crois.
Je crois, Seigneur : venez en aide à mon peu de foi ((Mc 9, 23).
Seigneur, augmentez-nous la foi (Lc 17, 5).
— III —
Prière de Notre-Seigneur
au Mont des Oliviers
Ce commentaire de l’agonie de Notre-Seigneur Jésus-Christ au jardin de Gethsémani est tiré du Catéchisme des mystères de Notre-Seigneur. « Le mystère de l’incarnation était le grand attrait du père Emmanuel ; il en parlait avec une onction particulière, avec des accents entraînants [17]. »
Tout ce catéchisme est en effet comme une vie de Jésus. Toutefois, parvenu à la passion, le père Emmanuel prévient : « Nous sommes arrivés à la passion de Notre-Seigneur, et afin de mettre en tout leur jour les événements de cette grande journée, et les mystères ineffables qui s’y sont accomplis, nous nous proposons d’en donner un récit absolument complet, que nous puiserons dans les saints Évangiles, cela est clair, mais en les fondant en un récit unique [18]. » Pour cela, le père change la forme de son catéchisme ; au lieu des leçons habituelles sous forme de questions-réponses, c’est un exposé complet avec, pour chaque scène de la passion, le récit évangélique, des explications du texte, et enfin quelques pieuses affections envers Notre-Seigneur.
C’est donc un commentaire d’Évangile inspiré des Pères de l’Église.
Le passage que nous avons choisi est extrait du Bulletin (tome VI, pages 306-308, août 1893).
Le Sel de la terre.
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N |
ous entrons dans le mystère de la passion de Notre-Seigneur. « Il n’est rien, dit saint Léon, parmi toutes les œuvres de Dieu qui attirent l’admiration de l’esprit humain, rien qui le charme et qui le surpasse aussi puissamment que la passion du Sauveur. » (Serm. XI, de Pass. Dom.) Et pourquoi ? L’amour, dit saint Grégoire, se prouve par les actes ; et il n’est point d’acte qui prouve mieux l’amour que la souffrance pour l’aimé. Aimons donc à méditer les mystères de la passion : c’est là que les saints ont trouvé la plus douce nourriture de leurs âmes, et le grand stimulant qui les a portés à la pénitence et à l’amour de Notre-Seigneur. Suivons leurs exemples, et rendons-nous bien attentifs à tout ce que nous allons lire.
« Jésus s’en alla avec ses disciples au-delà du torrent de Cédron, où il y avait un jardin, dans lequel il entra avec ses disciples. Or Judas, qui le trahissait, connaissait, lui aussi, ce lieu-là, parce que souvent Jésus s’y était rendu avec ses disciples. Et quand il y fut arrivé, il leur dit : Priez, afin de ne point entrer en tentation : demeurez ici, je vais m’en aller plus loin pour prier. Et il prit avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée (Jacques et Jean), et il commença à s’attrister et à être pénétré d’affliction, à souffrir la crainte et l’ennui. Alors il leur dit : Mon âme est triste jusqu’à la mort ; demeurez ici et veillez avec moi. Et il s’éloigna d’eux l’espace d’un jet de pierre [19], se mit à genoux, se prosterna la face contre terre, et il priait, afin que s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui, et il dit : Abba, Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ; pourtant, que votre volonté soit faite, et non la mienne. » (Jn 18, 2 ; Mt 26, 37-38 ; Mc 14, 33-34 ; Lc 22, 39-40.)
Écoutons ici saint Cyrille d’Alexandrie. « Ce jardin, dit-il, était l’image de l’ancien paradis ; car il se faisait alors comme une reprise des anciennes figures, un rétablissement de toutes choses en l’état primitif. Dans cet ancien paradis avait commencé la série de tous nos malheurs, et dans un jardin aussi commence la passion du Sauveur, qui nous apporte la guérison de tous les anciens maux. » (In Joan.)
Dans un jardin, Adam avait cherché le plaisir et trouva le péché ; dans un jardin, le nouvel Adam va chercher la douleur afin de trouver pour nous la grâce : la douleur est l’expiation du plaisir, et la grâce le remède du péché.
Adam n’avait pas prié ; Notre-Seigneur prie la face contre terre. Trois choses sont à remarquer dans sa prière : 1º son amour pour son Père : Abba, Père, lui dit-il : parole de grande tendresse, et de confiance filiale ; – 2º l’extrémité de sa douleur : S’il est possible… que ce calice s’éloigne... Notre-Seigneur était vraiment homme, et comme tel il avait la répugnance que nous avons tous pour la douleur ; – 3º sa soumission admirable à la volonté de son Père : Que votre volonté soit faite.
Adorons, admirons la sainte Victime, tout innocente, et toute chargée de nos péchés.
Le calice signifie, dans un sens métaphorique, la part revenant à quelqu’un, de même que, dans les festins des anciens, chacun avait sa part dans la coupe commune. Cette part est amère ou agréable selon les circonstances : on voit assez qu’ici la part était amère, très amère.
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« Et il vint vers ses disciples, et il les trouva endormis, et il dit à Pierre : Ainsi vous n’avez pu veiller une heure avec moi ! Veillez et priez, afin que vous n’entriez point en tentation. L’esprit est prompt, mais la chair est faible. » (Mt 26, 40-41.)
L’épreuve ou la tentation allait venir pour les apôtres, et il leur fallait prier pour n’y pas succomber. Ils avaient été pleins de ferveur pour promettre fidélité à leur bon Maître, mais il fallait demander la grâce d’être fidèle. « Ceci, dit saint Augustin, s’adresse aux téméraires qui pensent pouvoir venir à bout de tout ; mais autant nous avons d’ardeur en l’esprit, autant devons-nous craindre à cause de l’infirmité de la chair. »
« Il s’éloigna une seconde fois, disant les mêmes paroles : Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite. Après quoi il revint, et les trouva encore endormis, car leurs yeux étaient appesantis : et ils ne savaient que lui répondre. » (Mt 26, 42-43 ; Mc 14, 39-40.)
« Et les ayant laissés, il s’en retourna encore, et pria pour la troisième fois, répétant les mêmes paroles. Or il lui apparut un ange du ciel qui le fortifia. Et étant entré en agonie, il priait avec plus d’instance. Et il lui vint une sueur comme de gouttes de sang qui découlaient jusqu’à terre. » (Mt 26, 44 ; Lc 22, 43-44.)
Jésus est seul, ses apôtres sont endormis, mais les anges du ciel veillent, et en voici un qui vient fortifier l’humanité du Sauveur. Heureux cet ange d’avoir pu rendre un pareil service à son Créateur. Mais qui ne compatirait à la victime réduite à un pareil état ! « Il pleure non seulement de ses yeux, mais de tous ses membres, dit saint Bernard, afin que par ces larmes il sauvât tous les membres de son corps mystique, qui est son Église. »
Notre-Seigneur entre en agonie. Chez nous, l’agonie précède immédiatement la mort ; mais, pour nous montrer combien il souffrait librement, Notre-Seigneur commence par l’agonie, puis reprend la vie pour souffrir toute sa passion. Sur la croix il n’aura pas d’agonie, mais il mourra, en poussant un grand cri, témoignage de sa puissance infinie.
Le mot agonie veut dire lutte : chez nous, c’est la lutte de la vie contre la mort, et c’est la mort qui l’emporte ; ici, c’est la vie qui triomphe, afin de souffrir encore davantage.
Un savant anglais, Lighfoot, assure que le démon apparut visiblement à Notre-Seigneur en ce moment : il voit une figure de cette apparition dans celle du serpent à nos premiers parents. Il apporte à l’appui de son sentiment l’endroit où saint Luc dit qu’après la tentation au désert Satan abandonna Notre-Seigneur pour un temps (Lc 4, 13), ce qui s’entend ordinairement du temps de la passion. Si Satan était là, nous y étions aussi, car Notre-Seigneur trouva dans son calice toutes nos pauvres âmes, avec nos péchés et nos ingratitudes.
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« Et quand il se fut relevé de sa prière, il vint pour la troisième fois vers ses disciples, et il les trouva endormis de tristesse : et il leur dit : Dormez maintenant, et reposez-vous. C’est assez, l’heure est venue, le Fils de l’homme va être livré entre les mains des pécheurs. Priez, afin de ne point entrer en tentation. Levez-vous, allons : voici venir celui qui me livrera. » (Mt 26, 45-46 ; Mc 14, 4l-42 ; Lc 22, 45-46.)
Notre-Seigneur avait prié, et plein de confiance il va aller au-devant de ses persécuteurs, au-devant de la croix et de la mort. Il a été livré par Judas, c’était l’œuvre de la plus affreuse ingratitude ; il a été livré par lui-même, c’était l’œuvre d’une miséricorde infinie ; il a été livré par son Père, c’était l’œuvre d’une justice rigoureuse et en même temps d’une charité toute divine « pour nous autres hommes, et pour notre salut » : Propter nos homines et propter nostram salutem.
Lettre à une sœur sur l’heure présente
En 1880, à l’heure des grandes épreuves et des grandes souffrances (sécularisation et dissolution de la communauté), le père Emmanuel a donné une adaptation de cet Évangile de l’agonie dans une lettre intitulée : Lettre à une sœur sur l’heure présente [20]. Nous ajoutons cette page « burinée à la façon des prophètes », comme la qualifie Dom Maréchaux.
Le Sel de la terre.
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Ma Sœur,
[…] Un certain jour, à une certaine heure, les ténèbres régnaient sur la terre, et des hommes de ténèbres opéraient une œuvre de ténèbres. Notre-Seigneur leur dit : Voici votre heure, l’heure de la puissance des ténèbres.
Cette heure-là est passée depuis des siècles, et pourtant l’heure présente n’est pas sans ressemblance avec elle.
C’était l’heure de la trahison : aujourd’hui, c’est l’heure du mensonge.
L’heure présente est l’heure où la foi se tait… Quand la parole est au mensonge, la vérité reste muette… Le soleil est loin de nous, la lune est voilée, les étoiles sont éclipsées et peut-être tombées du ciel : c’est la nuit.
L’heure présente aurait besoin d’entendre la parole de Notre-Seigneur : Veillez et priez.
Veillez ! Quand le Maître prononça cette divine parole, les apôtres dormaient. La chose du monde qui semble, aujourd’hui, la plus facile, la moins compromettante, c’est de dormir.
Et priez ! Qu’est-ce que prier ? Comment prier ? Pourquoi prier ? Les chrétiens d’aujourd’hui (pas tous) savent encore dire des prières : savent-ils prier ?
Quand saint Siméon annonça à Marie que son âme serait percée d’un glaive, il ajouta : Pour que les pensées de bien des cœurs soient révélées. L’heure présente est l’heure du glaive : attendons-nous à des révélations.
Il est des déguisements qui tomberont ; des demi-vertus qui seront reconnues pour être le masque de vrais vices. L’heure des ténèbres deviendra, à sa manière, l’heure des manifestations.
Alors, vous comprendrez mieux que jamais ce que l’Église chante à son Dieu : Seul, vous êtes Saint !
Vous me demanderez sans doute, ma sœur, ce que fait Notre-Dame de la Sainte-Espérance à l’heure présente. — Elle relit son histoire, dans un vieux livre.
Dans quel livre donc ? — Dans le livre de Job. Elle en est au chapitre xii, verset 5, à ces mots : Lampas contempta apud cogitationes divitum, parata ad tempus statutum.
Je traduis : Elle est une lampe peu estimée (j’adoucis l’expression, pour l’honneur de Notre-Dame) dans les pensées des riches, et pourtant elle est là, préparée pour un temps marqué.
J’explique : Elle est une lampe, rien n’est plus nécessaire aux heures de nuit ; vous savez quelle nuit nous traversons maintenant. Rendons grâces à Dieu qui nous a donné cette lampe. Peu estimée…, d’aucuns, en effet, ont pour elle si peu d’estime, qu’ils ne sauraient pas même prononcer son nom.
Je continue : Préparée, vous entendez ; elle attend, préparée pour le temps marqué. Ce temps-là n’est pas ce temps-ci ; cette heure-là n’est pas cette heure-ci. Cette heure-ci passera ; cette heure-là viendra. Patience pour l’une, espérance pour l’autre.
Soyons à tout jamais, ma sœur, les enfants de Notre-Dame de la Sainte-Espérance [21].
— IV —
Les faux prophètes
Cette explication de l’Évangile du VIIe dimanche après la Pentecôte est parue en juin 1883 dans le Bulletin (tome III, pages 62-64). Elle montre comment le père Emmanuel savait appliquer aux problèmes contemporains (et, entre autres, à l’école laïque, gratuite et obligatoire) les grandes leçons de l’Écriture sainte.
Le Sel de la terre.
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L |
a parole de Notre-Seigneur a ce privilège par-dessus la parole de l’homme, qu’elle est de tous les temps, et qu’elle fait la lumière sur toutes les situations. Voici, dans notre Évangile du VIIe dimanche, un fragment de sermon adressé par Notre-Seigneur aux juifs de la Galilée, il y a près de deux mille ans, et il n’est pas moins à l’adresse des hommes de notre temps qu’il ne l’était à l’adresse des juifs de ce temps-là. Les hommes ont au fond les mêmes infirmités, les mêmes indigences, et Notre-Seigneur en versant sur nous le baume de sa parole nous instruit tous, nous guérit tous, nous sauve tous ; seul il fait cela, et seul il peut le faire, parce qu’il est l’unique Sauveur de tous. Écoutons-le :
Attendite a falsis prophetis,
Gardez-vous des faux prophètes ! Tous les temps ont eu leurs faux prophètes, comme tous les temps ont eu leurs vrais prophètes. Les uns apportent aux hommes la parole de Dieu, les autres la parole de l’homme. Mais il faut bien convenir, que jamais la parole de l’homme n’a eu autant de puissance que dans ces derniers temps. Raison de plus pour nous de nous tenir en garde, et de rechercher avec plus de sollicitude que jamais la bonne parole, la parole de Dieu.
Qui veniunt ad vos
Qui viennent à vous. Vous n’avez pas à aller chercher ces faux prophètes, ils font toutes les avances, ils viennent à vous, c’est gratuit !
…in vestimentis ovium,
Ils ont la peau de brebis : chez eux tout est doux et facile ; tout est flatteur, tout est engageant parce qu’ils semblent ne nous engager à rien, et même ils veulent nous dégager de tout, c’est laïque !
…intrinsecus autem
Mais au-dedans,… les apparences sont trompeuses, il ne faut pas les juger sur la mine, mais chercher à reconnaître ce qu’ils sont au-dedans.
…sunt lupi rapaces.
Au-dedans ils sont des loups rapaces. Ils veulent simplement nous dévorer : dévorer notre foi, dévorer nos âmes, et surtout les âmes des enfants ; ceci est obligatoire !
A fructibus eorum cognoscetis eos.
A leurs fruits vous les reconnaîtrez. Voyez les œuvres, vous saurez ce que sont les ouvriers. Les paroles peuvent tromper, les œuvres ne trompent pas. Qui fait mal, n’est pas le prophète de Dieu.
Numquid colligunt de spinis uvas, aut de tribulis ficus ?
Est-ce qu’on récolte des raisins sur des épines, ou des figues sur des ronces ? Les épines et les ronces sont les fruits de la chute originelle. Dieu dit à l’homme tombé : La terre te produira des épines et des ronces (Gn 3, 18).
Les figues qui guérissent (Is 38, 21), les raisins qui réjouissent (Ps 103, 15) désignent ce que les faux prophètes ne sauraient donner, et ce que nous ne pouvons trouver que dans la parole de Jésus. Joël, un prophète vrai, dit à ce sujet : « O terre, cesse de craindre, tressaille d’allégresse, parce que le Seigneur va faire de grandes choses : les arbres porteront leur fruit, le figuier et la vigne pousseront avec vigueur. Et vous, enfants de Sion, soyez dans l’allégresse, réjouissez-vous dans le Seigneur votre Dieu, parce qu’il vous a donné le docteur de la justice » (Jl 2, 21-23).
Sic omnis arbor bona fructus bonos facit : mala autem arbor malos fructus facit.
Ainsi tout arbre bon produit de bons fruits : mais tout arbre mauvais fait de mauvais fruits. Notre divin Maître compare ses prophètes à des arbres, lesquels se reconnaissent, comme de juste, à leurs fruits. Il faut dire que les faux prophètes du temps présent peuvent encore se reconnaître à un autre signe, à savoir à leurs feuilles. Ils en ont de grandes, ils en ont de moyennes, ils en ont de petites. Il y en a à tout prix. Qui ne connaît les feuilles à un sou ?
Non potest arbor bona malos fructus facere : neque arbor mala bonos fructus facere.
L’arbre bon ne peut pas produire de mauvais fruits, ni l’arbre mauvais en produire de bons. Voilà qui juge et termine la cause des prophètes du jour : ils veulent mettre tous les arbres au même rang ; pour eux tout est également bon, tout doit être également toléré. Mais la parole de Notre-Seigneur convainc de fausseté leurs théories hypocrites. Ils réclament la tolérance universelle, afin que le mal ait la facilité d’étouffer le bien.
Omnis arbor quæ non facit fructum bonum, excidetur et in ignem mittetur.
Tout arbre qui ne fait pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. Combien d’arbres de ce genre notre pauvre terre a portés ; ils ont été coupés et, actuellement, ils sont au feu. Combien nous en voyons que la terre porte encore aujourd’hui, et auxquels est réservé le même sort. Eux aussi, à l’heure de Dieu, ils disparaîtront et iront au feu, au feu éternel, dit Notre-Seigneur.
Igitur ex fructibus eorum cognoscetis eos.
Donc, à leurs fruits vous les reconnaîtrez. Notre-Seigneur avait déjà affirmé la même vérité dans les mêmes termes ; après l’avoir prouvée, il l’énonce de nouveau comme chose démontrée : Donc, à leurs fruits vous les reconnaîtrez.
Mais on pourrait demander : Quels sont les fruits vraiment bons auxquels on pourra reconnaître les arbres bons, et les prophètes vrais ? Notre-Seigneur répond :
Non omnis qui dicit mihi : Domine, Domine, intrabit in regnum cœlorum.
Ce n’est pas quiconque me dit : Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le Royaume des cieux. Ainsi les fruits vraiment bons sont ceux qui nous font entrer au Royaume des cieux : par ce seul mot, Notre-Seigneur juge une immense quantité de fruits, qui ne seront pas rangés parmi les bons. Tous les fruits qui n’auront pas été arrosés des eaux salutaires de la grâce et n’auront pas poussé sur le terrain de la foi, ne sont pas de bons fruits.
Les bonnes paroles, quand elles sont seules, et sans les bonnes œuvres, ne seront comptées que comme des feuilles inutiles, ou comme des peaux qui ne sont pas les brebis, puisque les loups peuvent s’en revêtir. Dieu ne se paie pas de vaines paroles.
Sed qui facit voluntatem Patris mei, qui in cœlis est, ipse intrabit in regnum cœlorum.
Mais celui qui fait la volonté de mon Père, qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le Royaume des cieux. Le signe auquel on reconnaît les bons fruits, c’est l’obéissance à Dieu, c’est l’accomplissement fidèle de sa volonté sainte. Les faux prophètes nous promettent la liberté, et à cette fin ils nous proclament affranchis vis-à-vis de Dieu. Cette liberté, dit saint Pierre, est le voile du mal. (1 P 2, 16.) Les vrais prophètes nous enseignent l’obéissance à Dieu et, par cette obéissance, ils nous affranchissent du mal, et nous mènent à la liberté vraie. La liberté, dit saint Augustin, c’est la charité. Libertas est caritas.
— V —
Le psaume 109
Voici, pour terminer, la traduction et le commentaire d’un psaume, que nous tirons du Nouvel essai sur les psaumes (Mesnil-Saint-Loup, 1869, pages 237-240). Nous avons ajouté une traduction française à la traduction latine faite sur l’hébreu par le père Emmanuel.
Nous avons choisi le psaume 109 parce qu’il est messianique et reçoit des applications liturgiques nombreuses et riches. Mais les versions et les traductions de ce psaume présentent des variantes importantes, notamment aux versets 3 et 6, ce qui montre que le texte original a particulièrement souffert. Cette difficulté met en lumière le travail et la sagacité du père Emmanuel, qui passe en revue toutes les versions connues de lui. Nos lecteurs pourront ainsi visualiser un échantillon de la méthode de transcription de l’hébreu imaginée par le père Emmanuel, dont nous avons parlé plus haut.
Le Sel de la terre.
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É |
crit par David, ce psaume se rapporte tout entier à Notre‑Seigneur Jésus‑Christ. Il s’en est fait à lui-même l’application, Mt 22, 44. Ce sens est suivi et commenté par saint Pierre, Ac 2, 34, et avec une complaisance bien marquée par saint Paul (1 Co 15, 25 ; He 2, 13 ; 10, 13 ; 5, 6 ; 7, 17).
La Synagogue, anciennement, l’entendait du Roi-Messie. […] Plus tard, les juifs cherchèrent à l’expliquer de David lui-même, d’Ezéchias, d’Abraham… Cf. saint Justin, Dial. c. Tryph. c. 33.
L’hébreu a pour titre : Davidis. Psalmus. Le syriaque : Davidis. De solio Domini, deque virtute ejus gloriosa. Et prophetia de Christo, atque victoria contra hostem [22].
David, de Patre et Filio : [David, au sujet du Père et du Fils :]
1. Dixit Yehovah Domino meo : [Dieu a dit à mon Seigneur :
sede a dextris meis [23]. assieds-toi à ma droite]
2. Donec ponam inimicos tuos, [jusqu’à ce que je pose tes ennemis
scabellum pedibus tuis. comme escabeau de tes pieds.]
David, ad Filium : [David, au Fils :]
Sceptrum imperii tui [Dieu fera sortir de Sion le sceptre
emittet Yehovah ex Sion : de ta puissance :]
dominare in medio inimicorum tuorum. [domine au milieu de tes ennemis.]
3. Tecum principatus [Avec toi sera la principauté au jour
in die fortitudinis tuæ, où ta force sera manifestée,]
in splendoribus sanctitatis ; [dans les splendeurs de la sainteté.]
ex utero ante auroram [La rosée de ta naissance t’est venue
tibi ros nativitatis tuæ. du sein du Père avant l’aurore.]
4. Juravit Yehovah, et non pœnitebit eum : [Dieu l’a juré et il ne s’en repentira pas :]
Tu es Sacerdos in æternum [Tu es prêtre pour l’éternité selon
secundum ordinem Melchisedech. l’ordre de Melchisédech.]
David, ad Patrem, de Filio : [David, au Père au sujet du Fils :]
5. Dominus a dextris tuis, [Le Seigneur est à ta droite :
transfiget in die iræ suæ reges. il a brisé les rois au jour de sa colère.]
6. Judicabit in gentibus, [Il exercera son jugement parmi les nations,
implebit cadaveribus, il multipliera les victimes de sa colère,]
transfiget caput super terram multam. [il transpercera la tête des hommes sur une
grande étendue de terre.]
7. De torrente in via bibet, [Il boira dans son chemin l’eau du torrent ;
propterea exaltabit caput. pour cela il lèvera la tête.]
Notes sur le texte
2. Dominare. Le psautier de Saint-Pierre de Rome porte : Dominaberis [« tu domineras »].
3. Il existe de ce fameux verset un très grand nombre de versions : les unes suivent le sens adopté par le grec ; les autres, s’attachant à la ponctuation massorétique, s’en vont dans un sens tout différent. Cf. Bossuet. Supplenda in Psalmos, hic.
La version que nous donnons ne s’écarte point du grec et est très conforme au texte [hébreu] débarrassé des points :
Tecum principatus in die fortitudinis tuæ, in splendoribus sanctitatis ; ex utero ante auroram tibi ros nativitatis tuæ [« Avec toi sera la principauté au jour où ta force sera manifestée, dans les splendeurs de la sainteté : la rosée de ta naissance t’est venue du sein du Père avant l’aurore » [24]].
Au lieu de In splendoribus sanctitatis, Buxtorf traduit : In decoris (locis) sanctitatis.
Ante auroram [« avant l’aurore »], mssêr [rjvm]. Le grec a regardé m [m] comme préposition, et a traduit pro eôsphorou, avant l’étoile du matin. Il n’a pas lu les mots lk tl [lf ˚l] tibi ros [« la rosée pour toi »], et pour ildthk [˚tdly] nativitatis tuæ [« de ta naissance »], il a lu ildthik [˚ytdly] genui te [« je t’ai engendré »].
Les Massorètes ont regardé âmk [˚m[] comme signifiant populus tuus [« ton peuple » au lieu de « avec toi »]. ndbth [tbdn] est pour eux un nom féminin pluriel devotiones, dona voluntaria, spontaneitates [« les offrandes, les dons volontaires »]. mssêr [rjvm] est un seul mot, il ne se trouve nulle part ailleurs dans la Bible. Ils traduisent donc : Populus tuus dona volontaria (offeret) [« Ton peuple t’offrira ses dons volontaires »], ou bien : Populus tuus spontaneus erit… ex utero auroræ… [« Ton peuple sera spontané…, du sein de l’aurore… »]
Au lieu de bedri [yrdhb] in decoris [« dans les ornements »], saint Jérôme a lu berri [yrrhb] in montibus [« sur les montagnes »]. Voici, du reste, sa version entière [25] : Populi tui (il lit âmik [˚ym[]) spontanei erunt in die fortitudinis tuæ, in montibus sanctis ; quasi de vulva orietur tibi ros adolescentiæ tuæ [« Tes peuples seront spontanés – empressés – au jour de la manifestation de ta force, sur tes montagnes saintes ; la rosée de ton enfance naîtra pour toi comme du sein maternel »].
Le syriaque traduit : Populus laudabilis (a-t-il lu ndib [bydn] ?) in die roboris, cum nitoribus sanctitatis, ex utero ab antiquo te filium genui [« Ton peuple sera digne de louanges, au jour de la manifestation de ta force, avec l’éclat de la sainteté ; de mon sein, dès l’origine, je t’ai engendré comme fils »]. Ayant à traduire lk tl [lf ˚l], le syriaque a regardé lk [˚l] comme l’accusatif du pronom k [k], et il l’a rendu te [« toi »]. Le mot tl [lf], que les lexiques nous font aujourd’hui traduire ros
