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Textes du père Emmanuel

 

Les richesses de

l’Écriture sainte

 

 

— I —

 

Le chrétien du jour demeure

étranger à la sainte Écriture

 

 

Nous donnons ici un extrait de l’opuscule Le Chrétien du jour et le chré­tien de l’Évangile (pages 19 à 24 de l’édition DMM, Grez-en-Bouère, 1973). Le père Emmanuel, après avoir expliqué que le chrétien du jour n’a pas l’esprit de foi, qu’il marche selon les maximes du monde et non pas selon les maximes de l’Évangile, qu’il est trop attaché à Adam et pas assez à Jésus-Christ, et qu’il professe des « vérités diminuées » (Ps 11, 2), en vient au pas­sage que nous reproduisons : le chrétien du jour demeure étranger aux richesses de l’Écriture.

Le Sel de la terre.

 

*

 

Dieu avait promis par ses prophètes de donner aux fidèles de grandes richesses, et comme dit Isaïe, ce devait être « les richesses du salut », des trésors « de science et de sagesse », Divitiæ salutis, sapientia et scientia (Is 23, 6).

La Sagesse incréée nous dit, dans les Proverbes, qu’elle possède des richesses infinies, pour enrichir, ajoute-t-elle, ceux qui m’aiment, et en remplir leurs trésors (Pr 8, 18, 21).

Quand cette divine Sagesse se fut incarnée pour nous, elle versait sur les âmes l’abondance de ses richesses ; elle les mit ensuite entre les mains de son Église, et les apôtres commencèrent à prêcher ce trésor sans fin des richesses de la science et de la  sagesse de Dieu (Rm 11, 33), les richesses de la grâce et de la gloire (Ep 1, 7. 18), les richesses incompréhensibles de Jésus‑Christ (ibid. 3, 8). Saint Paul exprimait le vœu que ses fidèles soient remplis de toutes les richesses d’une parfaite intelligence, pour connaître le mystère de Dieu le Père et de Jésus‑Christ, dans lequel sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science (Col 2, 2). Sans cesse il rendait grâces à Dieu de ce que les Corinthiens avaient été enrichis en Jésus‑Christ de toutes manières (1 Co 1, 5).

Ces richesses du chrétien sont dans sa foi, divites in fide, dit saint Jacques (2, 5). Et la foi du chrétien trouve sa lumière, son aliment, son trésor dans les di­vines Écritures. « Le commandement est lampe, et la loi lumière, Mandatum lu­cerna est, et lex lux » (Pr 6, 23). Au livre de l’Ecclésiastique, la divine Sagesse, ayant promis tous les biens à ceux qui l’auront écoutée, ajoute : « Tout ceci c’est le livre de vie et de l’alliance du Très-Haut, c’est la connaissance de la vérité, la loi que Moïse nous a donnée, la loi qui est l’héritage de la maison de Jacob avec les promesses faites à Israël » (Eccli 24, 32-33).

« Les richesses de l’âme, dit saint Grégoire le Grand, sont les paroles de la sainte Écriture [1]. » Il nous sera bon d’aller à l’école de ce docteur très divinement illuminé, pour apprendre à connaître nos richesses.

 

La sainte Écriture, dit-il, surpasse sans comparaison toute science et toute doc­trine, elle enseigne le vrai, elle conduit à la céleste patrie ; elle détache le cœur de son lecteur des désirs de la terre et le porte à aimer les biens célestes : par ses passages obscurs, elle exerce les forts ; par ses passages faciles, elle charme les humbles ; elle n’est pas tellement obscure qu’il faille la fuir, ni tellement claire qu’elle puisse être méprisée ; plus elle est méditée, plus on la trouve aimable ; elle vient en aide au lec­teur par des récits pleins de simplicité, elle l’élève par des passages sublimes ; elle grandit en quelque sorte avec qui la lit, car si les ignorants y reconnaissent le peu qu’ils savent, les savants y trouvent toujours à apprendre [2].

La sainte Écriture est pour nous nourriture et breuvage. Car le Seigneur, par un de ses prophètes, fait cette menace : « J’enverrai la famine sur la terre, non la faim de pain, ni la soif d’eau, mais la famine de la parole de Dieu » (Am 8, 2). En disant que, par la soustraction de sa parole, nous serons frappés de faim et de soif, le Seigneur nous montre clairement que ses paroles sont pour nous nourriture et breuvage [3].

Les divines paroles sont appelées moissons et richesses : moissons, parce qu’elles nourrissent l’âme affamée ; richesses, parce qu’elles nous embellissent en nous ensei­gnant la sainteté de la vie [4]

La sainte Écriture est le pain qui nourrit l’âme et lui donne des forces pour les bonnes œuvres [5].

Il est une lampe qui brille au-dessus de l’Église, c’est la sainte Écriture, dont les divines paroles éclairent les ténèbres de notre âme, afin que, recevant la lumière de la parole de Dieu dans le lieu obscur de la vie présente, nous voyions clair à ce que nous avons à faire [6].

Alors tu seras inondé des délices de Dieu (Jb 22, 26). Etre inondé des délices de Dieu, c’est se rassasier au festin sacré de l’amour de ses divines Écritures. Là, nous trouvons autant de délices que de diverses connaissances pour notre avancement. Tantôt nous nous y nourrissons de la simplicité du récit historique, tantôt nous goûtons intérieurement le sens moral caché sous la lettre par l’allégorie, tantôt la contemplation nous tient suspendus en haut, savourant, même au milieu des té­nèbres de la vie présente, quelque éclair de la lumière de l’éternité [7]

 

Écoutons maintenant un homme qui avait goûté les délices de Dieu :

 

Seigneur… j’ai les livres saints pour ma consolation et mon miroir de vie ; et, en plus, votre corps sacré pour mon remède et mon refuge.

Je le sens, en cette vie, deux choses me sont surtout nécessaires, et sans elles cette vie misérable me serait insupportable : enfermé en cette prison du corps, j’avoue que j’ai besoin de nourriture et de lumière.

C’est pourquoi vous m’avez donné, à moi pauvre infirme, votre corps sacré pour me nourrir corps et âme ; et votre parole pour éclairer mes pas.

Sans ces deux choses je ne saurais vivre : car votre parole, mon Dieu, est la lu­mière de mon âme, et votre sacrement est pour moi le pain de vie.

C’est là comme deux tables placées au trésor de la sainte Église : l’une est la table de l’autel sacré, portant un pain très saint, c’est votre corps précieux ; l’autre est la table de la loi divine, contenant la sainte doctrine, enseignant la vraie foi, et nous conduisant au-delà du voile, là où est le Saint des saints.

Grâces à vous, Seigneur Jésus, lumière de l’éternelle lumière, pour la table de la sainte doctrine, que vous nous avez donnée par vos serviteurs les prophètes, les apôtres et les autres docteurs.

Grâces à vous, Créateur et Rédempteur des hommes, qui, pour manifester votre amour au monde entier, avez préparé un grand festin, où vous nous donnez à man­ger et à boire, non l’agneau figuratif, mais votre très saint corps et votre sang, ré­jouissant tous les fidèles en ce banquet sacré, nous enivrant du calice du salut dans lequel sont toutes les délices du paradis, et mettant en fête avec nous les saints anges, quoique avec une suavité, un bonheur supérieur aux nôtres.

 

Ainsi parlait, ainsi priait, ainsi chantait l’auteur de l’Imitation [8].

Saint Grégoire était un chrétien de l’Évangile, l’auteur de l’Imitation était un chrétien de l’Évangile : ces hommes-là apprenaient à connaître Dieu dans l’Écri­ture, et le goûtaient dans l’eucharistie. Nos chrétiens du jour ne se donnent pas tant de peine : ils connaissent Dieu à peu près, et ne cherchent nullement à le connaître davantage ; ils reçoivent l’eucharistie, sans y rien goûter, et s’en vont après cela mendier des douceurs au péché. Pauvres chrétiens !

 

Un jour, inondée dans l’oraison de délices excessives, et me réputant indigne d’une telle faveur, je connus une vérité qui est le complément de toutes les vérités. J’entendis ces paroles, comprenant que c’était la Vérité elle-même qui les proférait : « Ce que je fais pour toi en ce moment n’est pas peu, c’est une des plus grandes fa­veurs dont tu me sois redevable ; car tous les malheurs qui arrivent dans le monde viennent de ce qu’on ne connaît pas les vérités de l’Écriture, dans laquelle il n’est pourtant pas un point qui ne doive s’accomplir. » Il me semblait que je l’avais tou­jours cru ainsi et que tous les fidèles le croyaient de même ; mais il me fut dit : « Ah ! ma fille, qu’il y en a peu qui m’aiment véritablement ! S’ils m’aimaient, je ne leur cacherais pas mes secrets. Sais-tu ce que c’est que de m’aimer véritablement ? C’est de bien comprendre que tout ce qui ne m’est pas agréable, n’est que mensonge. »

 

L’âme à qui Notre‑Seigneur parlait ainsi s’appelait sainte Thérèse [d’Avila] [9].

De cet entretien divin, retenons cette parole :

« Tous les malheurs qui arrivent dans le monde, viennent de ce qu’on n’y connaît pas les vérités de l’Écriture. »

O vérité, complément de toutes les vérités !

Chrétien du jour, si tu voulais te considérer à la lumière de cette éclatante vé­rité, tu pourrais à bon droit reconnaître ton image dans un chrétien d’autrefois auquel Notre‑Seigneur adressait cet avertissement :

« Tu dis : je suis riche et opulent, je ne manque de rien ; et tu ne sais pas que tu es malheureux et misérable, et pauvre, et aveugle, et nu [10]. »

 

 

— II —

 

Les Maximes de Notre-Seigneur

 

En post-scriptum de son introduction des Maximes de saint Benoît, le père Emmanuel explique le mot « maxime ». L’explication vaut aussi pour les « Maximes de Notre-Seigneur » qu’il a composées au cours des années 1880-1882. La voici :

« On appelle maxime une sentence ordinairement assez courte, contenant une vérité frappante, une règle de conduite d’une grande étendue. Ceci n’explique pas encore assez le mot maxime, formé évidemment du latin maximus, a, um, qui veut dire très grand. La raison de ce mot, c’est que chez les anciens, et même chez les modernes, dans les bonnes éditions, les maximes s’écrivaient ou s’imprimaient en caractères majuscules, caractere maximo ; de là le mot maximes.

« Ceci pourra servir à quelques-uns pour comprendre dans leurs caté­chismes les mots : les maximes du monde, c’est-à-dire les règles malheureuse­ment fausses qui président aux pensées et aux actions des mondains, règles que les mondains impriment aussi dans leurs cœurs en lettres majuscules, ca­ractere maximo [11]. »

Nous ne pouvons mieux faire pour introduire ces maximes de Notre-Seigneur que de laisser à nouveau la parole au père Emmanuel, qui les pré­sente ainsi :

« Le trésor des Écritures est tellement vaste, qu’une vie d’homme, fût-elle appliquée uniquement à goûter ce trésor, n’y suffirait pas. L’Esprit de Dieu y a amassé de telles richesses, que jamais une âme humaine ne pourra se les ap­proprier complètement. Et cependant, ces trésors si précieux, ces richesses si grandes, sont là pour nous.

« Goûtons-en au moins quelque chose. Ouvrons l’Évangile, nous y trou­verons les paroles de Notre-Seigneur ; mais toutes les paroles de cette bouche divine sont pour nous divinement bonnes et divinement désirables : il faudra nous restreindre à quelques-unes d’entre elles, et nous choisirons celles dans lesquelles il nous semblera  que notre adorable Maître nous a le mieux révélé sa pensée, nous a le mieux montré son cœur [12]. »

Les passages que nous reproduisons sont extraits du Bulletin Notre-Dame de la Sainte-Espérance (tome II, pages 59-60, 122-123, 205-206, 237-238, 365-366, 445-447, 510-511).

Le Sel de la terre.

 

Trésor et cœur

 

Ubi est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum.

Où est ton trésor, là est aussi ton cœur (Mt 6, 21).

 

C

ette parole est grande, dit Bossuet : il nous sera bon d’en mesurer la grandeur.

Un trésor, un cœur : deux choses intéressantes à connaître.

Un trésor est un bien rare, précieux, unique. On le recueille avec sollicitude, on le garde avec soin, on l’aime avec délices : c’est un trésor.

Un cœur est bien aussi un trésor. C’est un riche don de Dieu. Et pourtant, tout riche qu’il soit par la puissance qu’il a d’aimer, il n’a point la vertu de se suffire : trésor qu’il est, il va toujours cherchant un trésor qu’il puisse se donner, dans le­quel il trouve et sa jouissance et son bonheur.

Il se donne, il est cœur pour aimer et pour se donner. Il y est attiré, et par l’amour même dont il aime. L’amour a cette puissance d’attirer l’aimant en l’aimé : les anciens ne disaient-ils pas que l’âme est plus là où elle aime, que là où elle anime. Elle est avec le corps auquel elle donne la vie, mais elle est plus encore avec le trésor dans lequel elle croit trouver une vie plus douce que la vie même dont elle est la source. Elle est là, elle y court, elle y vole, elle y demeure. Là sont ses pensées, là ses sollicitudes, là ses joies. Si elle craint quelque chose, c’est de perdre son trésor ; si elle est triste, c’est de le sentir loin ; si elle a un dé­sir, c’est de l’avoir ; si elle a des joies, c’est de le voir présent, d’en jouir à son aise.

Aussi l’auteur de l’Imitation nous dit : « Veux-tu savoir ce que tu aimes, vois ce que tu penses. » Une personne blessée ne pense guère qu’à sa blessure ; une personne atteinte d’une brûlure profonde n’oublie pas son mal : de même, l’âme blessée, brûlée de l’amour de son trésor, en est si intimement affectée, que les pensées et les désirs de son cœur s’en vont tout droit, et tout facilement, et tout joyeusement, vers l’objet aimé. C’est son trésor, et là où est ton trésor, là est aussi ton cœur.

Libre qu’il est, le cœur choisit son trésor : c’est son mérite, c’est en même temps son péril. Mais l’amour vrai veut être un amour libre, et il l’est.

Le cœur cherche son trésor en haut, ou bien il le cherche en bas. A chercher en bas, le cœur se dégrade ; loin de s’enrichir, il s’appauvrit ; loin de s’honorer, il s’avilit. Écoutons saint Augustin : « Ne vous faites pas des trésors en terre… Si notre cœur est en terre, comment sera-t-il pur ? Une chose quelconque se dépré­cie, en se mêlant à une nature qui lui est inférieure, encore que celle-ci, dans son genre, ne soit pas sans prix. L’or lui-même se gâte s’il est mêlé à de l’argent, même pur : de même le cœur se souille par l’amour des choses terrestres, encore que la terre, en son genre et en son rang, ne soit pas souillée [13]. »

Ainsi, au-dessous de nous, c’est la souillure.

A côté de nous, c’est l’indigence, et une indigence toute pareille à notre indi­gence. Quand, en arithmétique, on multiplie une fraction par une fraction, on a pour produit une fraction moindre que ses deux facteurs. Et si notre indigence al­lait faire son trésor d’une indigence semblable à la nôtre, nous n’en serions que plus indigents, et la souillure ne serait pas loin.

Il y a des lois pour le mouvement des corps, il y a des lois pour le mouve­ment des cœurs. Ces lois portent avec elles leur sanction : et il n’est pas de sup­plice comparable au supplice que se crée à lui-même un cœur dont l’amour n’est pas selon la loi.

Dieu a semé sur tous les trésors faux des amertumes sans remède, qui sont pour nous autant d’avertissements salutaires, nous rappelant sans cesse un trésor vrai.

Le grand commandement nous est fait pour nous empêcher de nous égarer en le cherchant, pour nous le faire trouver avec certitude, conserver avec fidélité, et posséder en toute l’éternité.

Par ce commandement salutaire, Dieu nous défend d’être malheureux.

Donc, en haut les cœurs, Sursum corda !

Là est le trésor vrai, que là aussi soit notre cœur !

 

Serpents et colombes

 

Estote prudentes sicut serpentes, et simplices sicut colombæ.

Soyez prudents comme les serpents, et simples comme les colombes (Mt 10, 16).

 

Cette maxime de Notre‑Seigneur est très connue, mais il importe d’en fixer bien le sens. En recourant au texte grec, il faudrait traduire : Soyez donc sensés, (réfléchis, circonspects) comme les serpents, et simples (francs, intègres, sans malice) comme les colombes. Il faut nécessairement traduire les serpents, les co­lombes ; le texte grec a l’article. L’adjectif qui se rapporte aux colombes signifie proprement sans mélange, sans artifice, akeraioi.

Notre‑Seigneur venait de dire à ses apôtres qu’il les envoyait comme des bre­bis au milieu des loups : par cela seul qu’ils étaient brebis, et leurs ennemis loups, leur position devenait difficile. Pour parer à la difficulté, Notre‑Seigneur les arme de deux belles vertus, la prudence et la simplicité, ou, pour rendre tout le sens du grec, l’adresse et la franchise.

Ces deux qualités semblent quelquefois difficilement conciliables. La pru­dence, l’adresse, souvent sont voisines de la dissimulation et de la ruse : la sim­plicité, la franchise, pourraient conduire à l’imprudence et par suite à la duperie. Avec trop de prudence, les brebis auraient de la finesse à revendre aux loups ; avec trop de simplicité, elles iraient les prier de vouloir bien les croquer.

Source unique de toute vraie prudence, et de toute vraie simplicité, la grâce de Dieu a seule pu enseigner aux apôtres et aux chrétiens à unir et à fondre en­semble des vertus qui semblent se combattre, mais qui sous la main de Dieu ne font que s’entraider. Alors la prudence n’est jamais sans la simplicité, ni la sim­plicité sans la prudence.

Le serpent est attentif, guetteur, toujours sur ses gardes ; le moindre bruit lui fait craindre un danger, et il fait tout pour y échapper. La colombe est sans dé­fiance, non cogitat malum ; elle va droit à son but, encore qu’en chemin elle doive trouver la mort. Ne serait-il pas juste de penser que Notre‑Seigneur, en nous recommandant la prudence des serpents, nous instruit des précautions né­cessaires au chrétien dans ses rapports avec les ennemis de son salut, et en nous enseignant la simplicité des colombes, nous apprend comment il nous faut aller à Dieu, et tendre, nous aussi, à notre but, là où nous trouverons la vie ?

C’est à peu près dans ce sens qu’un ancien auteur explique les paroles de Notre‑Seigneur : Soyez prudents commes les serpents, pour découvrir les pièges de l’ennemi ; Soyez simples comme les colombes, pour pardonner les injures. Je ne veux pas que vous soyez toujours commes les colombes, de peur que trop de simplicité ne vous expose à la séduction et aux pièges. Je n’entends pas que vous soyez serpents toujours, de crainte que vous ne lanciez de votre cœur du venin contre quelqu’un ; mais que selon les temps et les personnes vous sachiez modifier votre conduite. Soyez serpents pour n’être pas pris : mais si vous êtes pris, soyez colombes afin de ne pas mordre.

D’après cet auteur, la prudence et la simplicité semblent également néces­saires. C’est le sentiment commun des Pères. « Il faut remarquer, dit saint Grégoire le Grand, que dans l’avertissement qu’il donne à ses disciples, Notre‑Seigneur ne parle ni de serpent sans colombe, ni de colombe sans serpent. Car l’astuce du serpent doit stimuler la simplicité de la colombe, et la simplicité de la colombe doit tempérer l’astuce du serpent [14]. »

Saint François de Sales ne voyait pas les choses du même œil. Il disait agréa­blement : « Je ne sais ce que m’a fait cette pauvre vertu de prudence, j’ai de la peine à l’aimer ; et si je l’aime, ce n’est que par nécessité, d’autant qu’elle est le flambeau de la vie. La beauté de la simplicité me ravit, et je donnerais toujours cent serpents pour une colombe. » Ne dit-il point ailleurs qu’il donnerait volon­tiers cent livres de serpent pour une once de colombe ?

Nous applaudissons à cette aimable simplicité du grand saint, et sans vouloir contester rien de sa doctrine, nous sommes cependant forcé de reconnaître qu’il est des circonstances où une once de serpent serait plus utile que cent livres de colombe.

Ah ! si nous pouvions faire qu’il n’y ait plus de loups, nous pourrions dire aux colombes : Gardez les serpents ! Mais si nous voyons les loups se multiplier au­tour de nous, force nous est bien de dire aux serpents : Gardez les colombes !

Ainsi, sauf le cas des loups, nous n’hésitons point à préférer les colombes aux serpents : aussi bien, les loups disparaîtront, les serpents disparaîtront, mais les colombes resteront.

Seigneur, disait le psalmiste, qui me donnera les ailes de la colombe, et je prendrai mon vol, et j’irai me reposer en vous [15] !

 

Oreilles fermées, oreilles ouvertes

 

Qui habet aures audiendi, audiat.

Qui a des oreilles pour entendre, entende (Mc 4, 9).

 

Quand notre divin Maître avait donné un enseignement qu’il voulait fixer puissamment dans l’esprit de ses auditeurs, pour les inviter à réfléchir, à considé­rer attentivement ce qu’ils avaient entendu, il disait : Qui a des oreilles pour en­tendre, entende.

Par là, dit saint Jean Chrysostome, Notre‑Seigneur les animait à chercher, à demander, à lui faire des interrogations, afin d’amener des explications nouvelles de sa doctrine.

Saint Jérôme est dans la même pensée quand il dit : « Ces paroles nous aver­tissent de chercher à comprendre bien ce que Notre‑Seigneur a enseigné. »

Saint Grégoire le Grand nous ouvre de nouvelles vues sur cette grande parole du Sauveur. Il dit : « Il faut savoir que les hommes charnels ont les oreilles du corps comme tout le monde, et ils s’en servent dans l’usage extérieur des choses sensibles : mais il y a des yeux intérieurs et des oreilles du cœur qui sont propres aux hommes spirituels, lesquels par leur esprit voient les choses invisibles, et entendent sans aucun bruit la louange de Dieu. Le Seigneur cherchait ces sortes d’oreilles quand il disait : Qui a des oreilles pour entendre, entende. Car dans tout ce peuple qui était là, qui donc n’avait pas les oreilles du corps ? Mais en disant : Qui a des oreilles pour entendre, entende, il fait voir clairement qu’il cherche ces oreilles que tous ne pouvaient avoir. » (Hom. Lib. II, Hom. 2.)

Nous trouvons en hébreu une locution très intéressante, qui va nous aider à entrer dans la pensée de Notre‑Seigneur et de saint Grégoire.

Faire à quelqu’un une communication confidentielle, lui révéler un secret, se dit en hébreu, lui découvrir l’oreille. L’oreille peut être obturée, obstruée, elle peut être, comme dit encore l’Écriture, incirconcise : alors on a des oreilles et l’on peut ne pas entendre.

Si Dieu, circoncisant l’oreille, en écarte tout ce qui peut ou l’obturer ou l’obs­truer, alors il devient facile d’entendre, Dieu a découvert l’oreille.

Voici quelques exemples de cette intéressante locution :

« Le Seigneur découvrit l’oreille de Samuel, un jour avant l’arrivée de Saul, et lui dit : Demain, à cette même heure, je t’enverrai un homme du pays de Benjamin, et tu le sacreras chef de mon peuple d’Israël » (1 R 15, 16).

David fait à Dieu cette prière : « Toi, Jéhovah, Dieu des armées, tu as décou­vert l’oreille de ton serviteur… C’est pourquoi ton serviteur a trouvé son cœur pour te prier » (2 R 7, 27). Nous lisons dans Job : « C’est Dieu qui découvre l’oreille des hommes pour les corriger » (Jb 36, 10).

Quand Dieu communique à Samuel la lumière prophétique, il est dit qu’il lui découvre l’oreille. Il la découvre de même à David quand, le visitant par sa grâce, il lui donne de trouver son cœur pour prier… Si donc quelquefois nous ne trouvions pas notre cœur pour prier, nous pourrions croire, avec raison, que nous avons fermé l’oreille à la voix de Dieu, et que Dieu ne nous a pas découvert l’oreille… C’est Dieu encore qui inspire aux hommes les pensées salutaires qui les portent à se corriger. Tout cela nous aide à comprendre la parole de Notre‑Seigneur : Qui a des oreilles pour entendre, entende.

Le mystère s’éclaircit ; la foi est un don de Dieu. La parole peut être annoncée à tous, elle ne sera effectivement entendue, c’est-à-dire reçue et embrassée comme parole de Dieu, que par ceux à qui Dieu aura découvert l’oreille, à qui il aura donné la docilité intérieure, la grâce d’entendre et de croire après avoir en­tendu.

A cet homme Notre‑Seigneur a dit : « Bienheureuses les oreilles qui entendent ce que vous entendez » (Mt 13, 16). A ceux dont l’oreille n’avait pas été sembla­blement découverte, il dit : « Demandez et vous recevrez : cherchez et vous trou­verez : frappez à la porte, et la porte vous sera ouverte » (Lc 11, 9).

Qui a des oreilles pour entendre, entende !

 

Main, pied, œil

 

I – Et si ta main te scandalise, coupe-la :

mieux vaut pour toi être manchot et entrer en la vie,

que d’avoir deux mains, et d’aller au feu inextinguible de l’enfer,

où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas.

II – Et si ton pied te scandalise, coupe-le :

mieux vaut pour toi être boiteux et entrer en la vie éternelle,

que d’avoir deux pieds, et d’être jeté dans le feu inextinguible de l’enfer,

où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas.

III – Et si ton œil te scandalise, arrache-le :

mieux vaut pour toi être borgne et entrer dans le Royaume de Dieu,

que d’avoir deux yeux, et d’être jeté dans le  feu de l’enfer,

où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas. (Mc 9, 42-47).

 

Voici un passage de l’Évangile, qui se présente à nous sous une forme tout à fait remarquable. C’est un vrai petit poème ; il est composé de trois strophes, ayant le même refrain. Chacune d’elles est composée de trois périodes fondues dans le même moule. Se couper la main, le pied, s’arracher l’œil qui nous scan­dalisent, première période ; mieux vaut pour nous être manchot, boiteux ou borgne, et aller au paradis, deuxième période ; que d’avoir ses deux mains, ses deux pieds, ou ses deux yeux, et d’être jeté en enfer, troisième période.

Quelle belle étude il y aurait à faire sur la poésie, et les poésies de l’Évangile !

Mais aujourd’hui nous y cherchons seulement notre édification. Comment nous faut-il donc entendre cette maxime de Notre‑Seigneur : se couper la main, le pied, s’arracher l’œil ?

Comme il est impossible qu’un homme soit scandalisé par sa main, son pied ou son œil, il est évident que la parole de Notre‑Seigneur ne doit pas être prise à la lettre : c’est une comparaison, une parabole, comme dit le Sauveur lui-même. La comparaison est tirée de l’art chirurgical, lequel prescrit de sacrifier un membre plutôt que de laisser périr le corps tout entier.

Mais alors que veut donc désigner cette comparaison de la main, du pied, de l’œil ?

L’œil nous dirige, le pied nous porte, la main exécute toute sorte de travaux : elle désigne l’appât du gain devenant une occasion de scandale et de chute ; le pied qui nous porte, c’est un bien qui paraît indispensable, et dont il faut savoir se séparer pour ne pas tomber dans le péché ; l’œil désigne le conseil mauvais, qu’il faut savoir éviter par une sagesse supérieure à toutes les vues terrestres.

Il est donc vraiment sage, celui qui, pour sauver son âme, sait renoncer à l’œil qui aveugle au lieu d’éclairer, et à la main qui dépouille au lieu d’enrichir, et au pied qui renverse au lieu de soutenir.

Par ces renoncements, nous échappons à l’enfer, et nous arrivons à la vie éternelle.

Et pour y parvenir, mieux vaut pour nous être en ce monde ou manchot, ou boiteux, ou borgne, c’est-à-dire mieux vaut manquer de l’utile et même du néces­saire, que d’avoir tout à souhait et d’y trouver une occasion de chute en enfer.

Notre‑Seigneur tient à nous faire bien savoir, à preuve la répétition de son re­frain, à nous faire bien savoir que dans l’enfer il n’y a plus de rémission, que là le feu ne s’éteint pas.

Et pour comprendre bien ce refrain significatif, il faut savoir qu’il est à lui seul une autre comparaison, une autre parabole, prise des usages de la guerre chez les anciens. Donc, après quelque grande bataille, le vainqueur revoyait avec complaisance le lieu du combat : il le trouvait tout jonché de cadavres, et pour peu qu’il tardât, ces cadavres étaient déjà la proie des vers. Par ses ordres, les ca­davres étaient mis en monceaux, et le feu, mis à leurs habits, faisait nécessaire­ment mourir les vers et disparaître les cadavres, après quoi le feu lui-même dis­paraissait faute d’aliment (voyez Is 9 et 66, 24).

Les bons et les méchants, depuis l’origine du monde, se livrent ici-bas la plus grande et la plus épouvantable des batailles. A l’heure que Dieu sait, le combat finira : tous les vaincus, c’est-à-dire tous les méchants, seront réunis et précipités dans l’enfer. Là ils seront livrés au ver rongeur de leur conscience à jamais obsti­née dans le mal : là ils seront la proie du feu qui ne s’éteindra jamais, parce que toujours il aura pour aliment de ses flammes vengeresses les corps et les âmes des malheureux damnés.

Pour ne pas tomber en ces maux épouvantables, mieux vaut perdre tout en ce monde, et entrer en la vie éternelle. Dieu nous en fasse la grâce !

 

Amour et indignation

 

O generatio incredula et perversa, quousque ero vobiscum ? Usquoque patiar vos ?

Ô race incrédule et dépravée, jusqu’à quand serai-je avec vous ?

Jusqu’à quand vous souffrirai-je ? (Mt 17, 16)

 

Un homme avait un fils misérablement tourmenté par un démon dont il était possédé. Les disciples de Notre‑Seigneur n’avaient pu chasser le démon, et le pauvre patient fut présenté à Notre‑Seigneur lui-même par son père.

Notre‑Seigneur vit aussitôt avec qui il avait affaire. Il avait devant lui des hommes qui manquaient de foi, et cette disposition malheureuse venait en aide à la puissance de Satan, et était la cause de l’impuissance des disciples à chasser le démon. Alors, pareil à un médecin très habile, et ne pouvant souffrir que l’on mît des obstacles à son bon vouloir et à l’action de ses remèdes, il s’écria : Ô race in­crédule et dépravée, jusqu’à quand serai-je avec vous ? Jusqu’à quand vous souf­frirai-je ?

Ces paroles de notre divin maître nous donnent lieu de considérer dans quel état douloureux, nous dirions presque violent, se trouvait son âme sainte au mi­lieu des hommes incrédules et pervers.

Lui, la vérité même, il voyait les âmes livrées au mensonge, et rebelles à la foi qui les aurait retirées du mal et mises en voie de salut : lui, la justice même, il voyait les âmes livrées à la dépravation, à la perversité, et sans cesse en lutte à la volonté de son Père, règle suprême de toute droiture et de toute justice.

Il voyait cela dans tous les cœurs ; il voyait le mal dans sa cause, dans toute son étendue, dans tous ses effets, pour le temps et l’éternité. Car, selon le mot profond de saint Jean, « il n’avait pas besoin qu’on lui rendît témoignage de qui que ce fût : lui-même savait ce qu’il y avait dans chacun » (Jn 2, 25).

Notre‑Seigneur d’un côté voyait la règle, d’un autre côté n’apercevait presque que dérèglements, et son âme trouvait là une matière inépuisable de douleur.

Cette douleur se traduisait de deux manières différentes : tantôt par des larmes, des prières, des paroles pleines de tendresse : alors le divin maître ne considérait que les âmes, et son amour seul était en action ; d’autres fois la souf­france intérieure de son cœur se révélait par des actes ou des paroles sévères, comme quand il chassa les vendeurs du temple, comme quand il dit : Ô race in­crédule et dépravée, jusqu’à quand serai-je avec vous ? jusqu’à quand vous souf­frirai-je ? Alors il considérait moins les âmes que le mal des âmes ; et comme il sentait vivement la profondeur du mal, il témoignait ses sentiments par des pa­roles toutes pleines de douleur et d’indignation.

Sainte Thérèse écrivit un jour cette belle parole : « Plus j’aime une âme, moins je puis supporter ses défauts. » La séraphique vierge était entrée bien avant dans les pensées et les affections du divin Maître. Mais si cette grande âme ne pouvait supporter les défauts d’une âme qu’elle aimait, combien l’âme incomparablement plus grande de Notre‑Seigneur devait-elle souffrir à la vue du mal de toutes les âmes, de toutes les âmes tant aimées de cet immortel ami des âmes.

Plus j’aime, moins je puis supporter, disait sainte Thérèse. Et quand nous en­tendons Jésus s’écrier : Jusqu’à quand vous supporterai-je ? nous devons recon­naître, sous ce cri d’une indignation trop motivée, nous devons reconnaître un acte de l’amour le plus vrai et le plus grand qui fût jamais. Habet amor plagas suas, l’amour a ses rudesses, disait saint Ambroise ; et tant rudes soient ses ru­desses, elles sont actes d’amour.

Ce que Notre‑Seigneur pensait et disait en ce temps-là, n’a-t-il point lieu de le penser et de le dire en ce temps-ci ?

Prisonnier qu’il est dans l’eucharistie, oublié, perdu, au milieu de chrétiens excommuniés, ou d’âmes absolument rebelles à son amour, ingrates à tous ses bienfaits, exilé au milieu d’une race incrédule et pervertie, ne doit-il pas songer à regagner son ciel à lui, ne doit-il pas trouver l’exil bien long ? S’il parlait, ne pourrait-il pas dire comme autrefois : Jusqu’à quand serai-je avec vous ? Jusqu’à quand vous souffrirai-je ?

Tous les jours, il nous fait dire à Dieu : Notre Père qui êtes aux cieux, délivrez-nous du mal ! Ne le dit-il point quelquefois lui-même du fond de son tabernacle ?

Chrétiens qui croyez, écoutez de ce que dit Jésus ; et si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs : priez avec lui, priez comme lui, et criez à Dieu : Jusqu’à quand, Seigneur ? Jusqu’à quand ?… Délivrez-nous du mal !

 

Peur de Dieu, crainte de Dieu

 

Habete fiduciam : ego sum, nolite timere.

Ayez confiance : c’est moi, ne craignez rien. (Mt 14, 27)

 

Notre‑Seigneur, un certain soir, avait fait monter ses apôtres dans une barque, et tandis qu’ils traversaient, durant la nuit, la mer de Génésareth, il se retira seul sur une montagne pour prier. Puis, de grand matin, il vint les retrouver, marchant sur les eaux. Dès qu’ils l’aperçurent, ils furent épouvantés, se disant : C’est un spectre, et de peur, ils se récrièrent. Mais Jésus leur dit aussitôt : Ayez confiance : c’est moi, ne craignez pas !

Il y a, dans notre pauvre nature, un certain sentiment qu’on ne peut appeler autrement que de son nom : la peur de Dieu ! Ce sentiment n’est pas précisé­ment naturel, mais il est entré très profondément dans la nature, c’est un effet du premier péché. Adam et Ève avaient désobéi, ils se cachèrent au milieu des arbres du paradis. Dieu cria à Adam : Où es-tu ? Il répondit : J’ai entendu le bruit de votre présence dans le paradis, et j’ai eu peur, et je me suis caché. Et Dieu dit : D’où vient cela, sinon de ce que tu as mangé du fruit de l’arbre que je t’avais défendu ?

Depuis ce jour-là, la peur de Dieu s’est attachée à notre nature, et involontai­rement nous la ressentons : c’est comme un témoignage que l’âme humaine se rend à elle-même, qu’elle a à redouter en Dieu le juste juge.

Toutes les fois que Dieu s’est manifesté aux hommes dans sa miséricorde, il a commencé par les rassurer contre la peur. Dieu dit à Abraham : Ne crains pas, je suis ton protecteur (Gn 15, 1). A Jacob : Ne crains pas, je suis avec toi (Gn 26, 24). Gédéon avait vu un ange de Dieu, il se dit : Malheur à moi, j’ai vu face à face un ange du Seigneur ! Et le Seigneur lui dit : N’aie pas peur, cela ne te fera pas mou­rir ! (Jg 6, 22-23). L’ange Gabriel, apparaissant à Daniel, lui dit : N’aie pas peur (Dn 10, 19). Il dit la même chose à Zacharie (Lc 1, 13), et la même chose encore à la sainte Vierge (Lc 1, 30).

Il ne faut pas confondre cette peur que la nature éprouve en face de son Créateur avec cette disposition louable que nos saints livres appellent la crainte de Dieu. La crainte de Dieu est une vertu, la peur un sentiment naturel. La crainte est un don du Saint‑Esprit, la peur un effet du premier péché. La crainte de Dieu est dans l’individu, la peur est dans la nature.

Pour guérir la nature, nous ôter la peur, nous donner la crainte salutaire et l’amour plus salutaire encore, le Fils de Dieu s’est fait homme comme nous. Il s’est fait petit enfant. Qui aurait peur à la vue d’un enfant, d’un enfant sauveur ? Aussi l’ange qui annonça aux bergers la naissance de Jésus ne manqua pas de leur dire : N’ayez pas peur (Lc 11, 10). Comme s’il eût voulu dire : Le temps de la peur est passé : Dieu n’est plus un Dieu courroucé : la nature n’a plus à avoir peur de Dieu, depuis que Dieu a pris en sa personne cette nature qu’il veut sau­ver. Donc, ô hommes, n’ayez plus de peur.

Ceci nous aide à comprendre la maxime de Notre‑Seigneur dont nous avons voulu traiter ici. Il se manifeste à ses apôtres ; ils ne le reconnaissent pas tout d’abord ; le premier sentiment qui surgit en eux est celui de la peur. Ils le pren­nent pour un fantôme, ils ne voient pas qu’il est le bon Maître. Tout aussitôt il les rassure : Ayez confiance, leur dit-il : c’est moi, n’ayez pas peur !

Si c’était tout autre que lui, nous pourrions avoir peur. Un autre que lui n’aurait pas pour nous l’amour dont il nous aime, les tendresses dont il nous en­vironne. Un autre que lui pourrait manquer ou de vouloir ou de pouvoir pour nous secourir : mais lui ne peut manquer ni de l’un ni de l’autre. Il veut et il peut : la conséquence, c’est que nous n’ayons point peur de lui. Il nous le dit : Ne craignez pas, c’est moi. C’est lui, et cela nous suffit. C’est lui, et avec lui tout nous est donné : c’est lui, et en lui nous avons tous les biens, toutes les grâces, les dons de la vie présente et ceux de la vie éternelle. Donc, ayons confiance, c’est lui !

 

Peur de Dieu, foi en Dieu

 

Noli timere : tantummodo credi.

Ne crains pas ; seulement crois (Mc 5, 36).

 

Jaïre avait une fille malade, à l’extrémité. Il s’adressa à Notre‑Seigneur, et le pria fort humblement de venir la voir et la guérir. Notre‑Seigneur y alla tout aus­sitôt. Il était en chemin, quand des gens de la maison de Jaïre vinrent lui dire que sa fille venait de  mourir, et qu’il n’ait pas à importuner davantage le maître.

Notre‑Seigneur entendit cela, et se tournant vers Jaïre, il lui dit ce tout petit mot : Ne crains pas ; seulement crois.

Tous, tant que nous sommes, il nous faut ou croire ou craindre. Pas de milieu possible. Qui ne croit pas, craint : qui croit, ne craint pas. Il nous faut mettre en tout son jour cette splendide vérité [16].

Nous disons d’abord : qui ne croit pas, craint. Quiconque n’a pas la foi, ou a perdu la foi, en est là ; il craint, il a peur.

Les anciens païens étaient les hommes les plus peureux, les plus craintifs, au point de vue religieux, que l’on puisse imaginer. Partout et toujours ils redou­taient quelque chose : ils voyaient partout des dieux et des demi-dieux, des gé­nies et des démons : et l’idée qu’ils avaient de tous ces fantômes ne les menait jamais qu’à la crainte. Les plus petits événements, dès qu’ils étaient soudains et imprévus, leur faisaient peur : un éternuement les faisait trembler : le vol d’un oi­seau, le passage d’une souris, étaient pour eux le signe de quelque divinité dont il y avait à craindre.

Toute leur religion n’avait qu’un but : éloigner les maux. On priait les dieux, on leur offrait des vœux et des sacrifices, afin qu’ils voulussent bien ne pas faire de mal à leurs dévots.

Dévoyés de la foi, les païens étaient tombés dans la peur. Ceci nous semble donner le sens vrai et la clef de la maxime du poète : Primus in orbe Deos fecit timor…

C’est la peur, qui, la première, a fait les dieux dans le monde.

Oui, ces anciens païens, n’adorant pas Dieu avec foi, adoraient les dieux avec peur.

On nous dira peut-être que les athées n’ont pas peur. Doucement, dirons-nous, regardons-y de près. Ils ont été baptisés, ils ont eu la foi, et par elle ils ont été radicalement guéris de la peur des dieux : c’est là un bien qu’ils ne perdront pas. Ils ont pu perdre la foi, et quelques-uns l’ont en effet perdue ; mais ils n’ont pu échapper au dilemne impitoyable : s’ils n’ont plus la foi, ils ont la peur. […]

Ils ont beau dire que Dieu n’est pas ; s’il n’est pas, comment peuvent-ils haïr ce qui n’est rien : un homme qui haïrait rien, ne haïrait pas. Or, ils haïssent : ils haïssent donc quelque chose, et comme ce qu’ils haïssent, ils le nomment nette­ment Dieu, il s’ensuit évidemment que Dieu est. La haine est le moyen qu’ils trouvent bon de prendre pour se défendre contre Dieu. Et cherchant ainsi à se défendre, ils nous montrent et nous démontrent qu’ils ont peur.

[…] L’homme qui croit […] a la paix : en croyant, il est à l’état de repos. Dans sa foi, il est comme le petit enfant dans les bras de sa mère, comme le fils dans la maison de son père. Il est là dans son chez-nous.

Il croit en Dieu, tout-puissant, qui est son père : il croit en Jésus‑Christ qui lui ouvre le ciel : il croit au Saint‑Esprit qui verse en lui la lumière et la sagesse d’en haut.

« Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrai-je ? Le Seigneur est le défenseur de ma vie, de quoi aurais-je peur ? Quand une armée viendrait camper contre moi, mon cœur ne craindra pas » (Ps 26, 1, 3).

« Le Seigneur est mon pasteur, je ne manquerai de rien… Quand même j’au­rais à traverser les ombres de la mort, je ne craindrais aucun mal, parce qu’il est avec moi… Sa miséricorde sera avec moi tous le jours de ma vie, et j’habiterai dans la maison du Seigneur, des jours sans fin » (Ps 22, 1, 4, 6).

Ne crains pas, dit Notre‑Seigneur, seulement crois.

Je crois, Seigneur : venez en aide à mon peu de foi ((Mc 9, 23).

Seigneur, augmentez-nous la foi (Lc 17, 5).

 

 

— III —

 

Prière de Notre-Seigneur

au Mont des Oliviers

 

Ce commentaire de l’agonie de Notre-Seigneur Jésus-Christ au jardin de Gethsémani est tiré du Catéchisme des mystères de Notre-Seigneur. « Le mys­tère de l’incarnation était le grand attrait du père Emmanuel ; il en par­lait avec une onction particulière, avec des accents entraînants [17]. »

Tout ce catéchisme est en effet comme une vie de Jésus. Toutefois, par­venu à la passion, le père Emmanuel prévient : « Nous sommes arrivés à la passion de Notre-Seigneur, et afin de mettre en tout leur jour les événements de cette grande journée, et les mystères ineffables qui s’y sont accomplis, nous nous proposons d’en donner un récit absolument complet, que nous puiserons dans les saints Évangiles, cela est clair, mais en les fondant en un récit unique [18]. » Pour cela, le père change la forme de son catéchisme ; au lieu des leçons habituelles sous forme de questions-réponses, c’est un exposé complet avec, pour chaque scène de la passion, le récit évangélique, des ex­plications du texte, et enfin quelques pieuses affections envers Notre-Seigneur.

C’est donc un commentaire d’Évangile inspiré des Pères de l’Église.

Le passage que nous avons choisi est extrait du Bulletin (tome VI, pages 306-308, août 1893).

Le Sel de la terre.

 

*

 

N

ous entrons dans le mystère de la passion de Notre-Seigneur. « Il n’est rien, dit saint Léon, parmi toutes les œuvres de Dieu qui attirent l’admiration de l’esprit humain, rien qui le charme et qui le surpasse aussi puissamment que la passion du Sauveur. » (Serm. XI, de Pass. Dom.) Et pourquoi ? L’amour, dit saint Grégoire, se prouve par les actes ; et il n’est point d’acte qui prouve mieux l’amour que la souffrance pour l’aimé. Aimons donc à méditer les mystères de la passion : c’est là que les saints ont trouvé la plus douce nourriture de leurs âmes, et le grand stimulant qui les a portés à la péni­tence et à l’amour de Notre-Seigneur. Suivons leurs exemples, et rendons-nous bien attentifs à tout ce que nous allons lire.

« Jésus s’en alla avec ses disciples au-delà du torrent de Cédron, où il y avait un jardin, dans lequel il entra avec ses disciples. Or Judas, qui le trahissait, connaissait, lui aussi, ce lieu-là, parce que souvent Jésus s’y était rendu avec ses disciples. Et quand il y fut arrivé, il leur dit : Priez, afin de ne point entrer en tentation : demeurez ici, je vais m’en aller plus loin pour prier. Et il prit avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée (Jacques et Jean), et il commença à s’attrister et à être pénétré d’affliction, à souffrir la crainte et l’ennui. Alors il leur dit : Mon âme est triste jusqu’à la mort ; demeurez ici et veillez avec moi. Et il s’éloigna d’eux l’espace d’un jet de pierre [19], se mit à genoux, se prosterna la face contre terre, et il priait, afin que s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui, et il dit : Abba, Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ; pourtant, que votre volonté soit faite, et non la mienne. » (Jn 18, 2 ; Mt 26, 37-38 ; Mc 14, 33-34 ; Lc 22, 39-40.)

Écoutons ici saint Cyrille d’Alexandrie. « Ce jardin, dit-il, était l’image de l’ancien paradis ; car il se faisait alors comme une reprise des anciennes figures, un rétablissement de toutes choses en l’état primitif. Dans cet ancien paradis avait commencé la série de tous nos malheurs, et dans un jardin aussi commence la passion du Sauveur, qui nous apporte la guérison de tous les anciens maux. » (In Joan.)

Dans un jardin, Adam avait cherché le plaisir et trouva le péché ; dans un jardin, le nouvel Adam va chercher la douleur afin de trouver pour nous la grâce : la douleur est l’expiation du plaisir, et la grâce le remède du péché.

Adam n’avait pas prié ; Notre-Seigneur prie la face contre terre. Trois choses sont à remarquer dans sa prière : 1º son amour pour son Père : Abba, Père, lui dit-il : parole de grande tendresse, et de confiance filiale ; – 2º l’extrémité de sa douleur : S’il est possible… que ce calice s’éloigne... Notre-Seigneur était vraiment homme, et comme tel il avait la répugnance que nous avons tous pour la dou­leur ; – 3º sa soumission admirable à la volonté de son Père : Que votre volonté soit faite.

Adorons, admirons la sainte Victime, tout innocente, et toute chargée de nos péchés.

Le calice signifie, dans un sens métaphorique, la part revenant à quelqu’un, de même que, dans les festins des anciens, chacun avait sa part dans la coupe commune. Cette part est amère ou agréable selon les circonstances : on voit as­sez qu’ici la part était amère, très amère.

 

*

 

« Et il vint vers ses disciples, et il les trouva endormis, et il dit à Pierre : Ainsi vous n’avez pu veiller une heure avec moi ! Veillez et priez, afin que vous n’entriez point en tentation. L’esprit est prompt, mais la chair est faible. » (Mt 26, 40-41.)

L’épreuve ou la tentation allait venir pour les apôtres, et il leur fallait prier pour n’y pas succomber. Ils avaient été pleins de ferveur pour promettre fidélité à leur bon Maître, mais il fallait demander la grâce d’être fidèle. « Ceci, dit saint Augustin, s’adresse aux téméraires qui pensent pouvoir venir à bout de tout ; mais autant nous avons d’ardeur en l’esprit, autant devons-nous craindre à cause de l’infirmité de la chair. »

« Il s’éloigna une seconde fois, disant les mêmes paroles : Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite. Après quoi il revint, et les trouva encore endormis, car leurs yeux étaient appesantis : et ils ne sa­vaient que lui répondre. » (Mt 26, 42-43 ; Mc 14, 39-40.)

« Et les ayant laissés, il s’en retourna encore, et pria pour la troisième fois, ré­pétant les mêmes paroles. Or il lui apparut un ange du ciel qui le fortifia. Et étant entré en agonie, il priait avec plus d’instance. Et il lui vint une sueur comme de gouttes de sang qui découlaient jusqu’à terre. » (Mt 26, 44 ; Lc 22, 43-44.)

Jésus est seul, ses apôtres sont endormis, mais les anges du ciel veillent, et en voici un qui vient fortifier l’humanité du Sauveur. Heureux cet ange d’avoir pu rendre un pareil service à son Créateur. Mais qui ne compatirait à la victime ré­duite à un pareil état ! « Il pleure non seulement de ses yeux, mais de tous ses membres, dit saint Bernard, afin que par ces larmes il sauvât tous les membres de son corps mystique, qui est son Église. »

Notre-Seigneur entre en agonie. Chez nous, l’agonie précède immédiatement la mort ; mais, pour nous montrer combien il souffrait librement, Notre-Seigneur commence par l’agonie, puis reprend la vie pour souffrir toute sa passion. Sur la croix il n’aura pas d’agonie, mais il mourra, en poussant un grand cri, témoignage de sa puissance infinie.

Le mot agonie veut dire lutte : chez nous, c’est la lutte de la vie contre la mort, et c’est la mort qui l’emporte ; ici, c’est la vie qui triomphe, afin de souffrir encore davantage.

Un savant anglais, Lighfoot, assure que le démon apparut visiblement à Notre-Seigneur en ce moment : il voit une figure de cette apparition dans celle du ser­pent à nos premiers parents. Il apporte à l’appui de son sentiment l’endroit où saint Luc dit qu’après la tentation au désert Satan abandonna Notre-Seigneur pour un temps (Lc 4, 13), ce qui s’entend ordinairement du temps de la passion. Si Satan était là, nous y étions aussi, car Notre-Seigneur trouva dans son calice toutes nos pauvres âmes, avec nos péchés et nos ingratitudes.

 

*

 

« Et quand il se fut relevé de sa prière, il vint pour la troisième fois vers ses disciples, et il les trouva endormis de tristesse : et il leur dit : Dormez maintenant, et reposez-vous. C’est assez, l’heure est venue, le Fils de l’homme va être livré entre les mains des pécheurs. Priez, afin de ne point entrer en tentation. Levez-vous, allons : voici venir celui qui me livrera. » (Mt 26, 45-46 ; Mc 14, 4l-42 ; Lc 22, 45-46.)

Notre-Seigneur avait prié, et plein de confiance il va aller au-devant de ses persécuteurs, au-devant de la croix et de la mort. Il a été livré par Judas, c’était l’œuvre de la plus affreuse ingratitude ; il a été livré par lui-même, c’était l’œuvre d’une miséricorde infinie ; il a été livré par son Père, c’était l’œuvre d’une justice rigoureuse et en même temps d’une charité toute divine « pour nous autres hommes, et pour notre salut » : Propter nos homines et propter nostram salutem.

 

Lettre à une sœur sur l’heure présente

 

En 1880, à l’heure des grandes épreuves et des grandes souffrances (sécularisation et dissolution de la communauté), le père Emmanuel a donné une adaptation de cet Évangile de l’agonie dans une lettre intitulée : Lettre à une sœur sur l’heure présente [20]. Nous ajoutons cette page « burinée à la façon des prophètes », comme la qualifie Dom Maréchaux.

Le Sel de la terre.

 

*

 

Ma Sœur,

[…] Un certain jour, à une certaine heure, les ténèbres régnaient sur la terre, et des hommes de ténèbres opéraient une œuvre de ténèbres. Notre-Seigneur leur dit : Voici votre heure, l’heure de la puissance des ténèbres.

Cette heure-là est passée depuis des siècles, et pourtant l’heure présente n’est pas sans ressemblance avec elle.

C’était l’heure de la trahison : aujourd’hui, c’est l’heure du mensonge.

L’heure présente est l’heure où la foi se tait… Quand la parole est au men­songe, la vérité reste muette… Le soleil est loin de nous, la lune est voilée, les étoiles sont éclipsées et peut-être tombées du ciel : c’est la nuit.

L’heure présente aurait besoin d’entendre la parole de Notre-Seigneur : Veillez et priez.

Veillez ! Quand le Maître prononça cette divine parole, les apôtres dormaient. La chose du monde qui semble, aujourd’hui, la plus facile, la moins compromet­tante, c’est de dormir.

Et priez ! Qu’est-ce que prier ? Comment prier ? Pourquoi prier ? Les chrétiens d’aujourd’hui (pas tous) savent encore dire des prières : savent-ils prier ?

Quand saint Siméon annonça à Marie que son âme serait percée d’un glaive, il ajouta : Pour que les pensées de bien des cœurs soient révélées. L’heure présente est l’heure du glaive : attendons-nous à des révélations.

Il est des déguisements qui tomberont ; des demi-vertus qui seront reconnues pour être le masque de vrais vices. L’heure des ténèbres deviendra, à sa manière, l’heure des manifestations.

Alors, vous comprendrez mieux que jamais ce que l’Église chante à son Dieu : Seul, vous êtes Saint !

Vous me demanderez sans doute, ma sœur, ce que fait Notre-Dame de la Sainte-Espérance à l’heure présente. — Elle relit son histoire, dans un vieux livre.

Dans quel livre donc ? — Dans le livre de Job. Elle en est au chapitre xii, ver­set 5, à ces mots : Lampas contempta apud cogitationes divitum, parata ad tem­pus statutum.

Je traduis : Elle est une lampe peu estimée (j’adoucis l’expression, pour l’hon­neur de Notre-Dame) dans les pensées des riches, et pourtant elle est là, préparée pour un temps marqué.

J’explique : Elle est une lampe, rien n’est plus nécessaire aux heures de nuit ; vous savez quelle nuit nous traversons maintenant. Rendons grâces à Dieu qui nous a donné cette lampe. Peu estimée…, d’aucuns, en effet, ont pour elle si peu d’estime, qu’ils ne sauraient pas même prononcer son nom.

Je continue : Préparée, vous entendez ; elle attend, préparée pour le temps marqué. Ce temps-là n’est pas ce temps-ci ; cette heure-là n’est pas cette heure-ci. Cette heure-ci passera ; cette heure-là viendra. Patience pour l’une, espérance pour l’autre.

Soyons à tout jamais, ma sœur, les enfants de Notre-Dame de la Sainte-Espérance [21].

 

 

— IV —

 

Les faux prophètes

 

Cette explication de l’Évangile du VIIe dimanche après la Pentecôte est parue en juin 1883 dans le Bulletin (tome III, pages 62-64). Elle montre comment le père Emmanuel savait appliquer aux problèmes contemporains (et, entre autres, à l’école laïque, gratuite et obligatoire) les grandes leçons de l’Écriture sainte.

Le Sel de la terre.

 

*

 

L

a parole de Notre-Seigneur a ce privilège par-dessus la parole de l’homme, qu’elle est de tous les temps, et qu’elle fait la lumière sur toutes les situations. Voici, dans notre Évangile du VIIe dimanche, un fragment de sermon adressé par Notre-Seigneur aux juifs de la Galilée, il y a près de deux mille ans, et il n’est pas moins à l’adresse des hommes de notre temps qu’il ne l’était à l’adresse des juifs de ce temps-là. Les hommes ont au fond les mêmes infirmités, les mêmes indigences, et Notre-Seigneur en versant sur nous le baume de sa parole nous instruit tous, nous guérit tous, nous sauve tous ; seul il fait cela, et seul il peut le faire, parce qu’il est l’unique Sauveur de tous. Écoutons-le :

 

Attendite a falsis prophetis,

Gardez-vous des faux prophètes ! Tous les temps ont eu leurs faux prophètes, comme tous les temps ont eu leurs vrais prophètes. Les uns apportent aux hommes la parole de Dieu, les autres la parole de l’homme. Mais il faut bien convenir, que jamais la parole de l’homme n’a eu autant de puissance que dans ces derniers temps. Raison de plus pour nous de nous tenir en garde, et de re­chercher avec plus de sollicitude que jamais la bonne parole, la parole de Dieu.

 

Qui veniunt ad vos

Qui viennent à vous. Vous n’avez pas à aller chercher ces faux prophètes, ils font toutes les avances, ils viennent à vous, c’est gratuit !

 

…in vestimentis ovium,

Ils ont la peau de brebis : chez eux tout est doux et facile ; tout est flatteur, tout est engageant parce qu’ils semblent ne nous engager à rien, et même ils veulent nous dégager de tout, c’est laïque !

 

…intrinsecus autem

Mais au-dedans,… les apparences sont trompeuses, il ne faut pas les juger sur la mine, mais chercher à reconnaître ce qu’ils sont au-dedans.

 

…sunt lupi rapaces.

Au-dedans ils sont des loups rapaces. Ils veulent simplement nous dévorer : dévorer notre foi, dévorer nos âmes, et surtout les âmes des enfants ; ceci est obligatoire !

 

A fructibus eorum cognoscetis eos.

A leurs fruits vous les reconnaîtrez. Voyez les œuvres, vous saurez ce que sont les ouvriers. Les paroles peuvent tromper, les œuvres ne trompent pas. Qui fait mal, n’est pas le prophète de Dieu.

 

Numquid colligunt de spinis uvas, aut de tribulis ficus ?

Est-ce qu’on récolte des raisins sur des épines, ou des figues sur des ronces ? Les épines et les ronces sont les fruits de la chute originelle. Dieu dit à l’homme tombé : La terre te produira des épines et des ronces (Gn 3, 18).

Les figues qui guérissent (Is 38, 21), les raisins qui réjouissent (Ps 103, 15) dé­signent ce que les faux prophètes ne sauraient donner, et ce que nous ne pou­vons trouver que dans la parole de Jésus. Joël, un prophète vrai, dit à ce su­jet : « O terre, cesse de craindre, tressaille d’allégresse, parce que le Seigneur va faire de grandes choses : les arbres porteront leur fruit, le figuier et la vigne pousseront avec vigueur. Et vous, enfants de Sion, soyez dans l’allégresse, ré­jouissez-vous dans le Seigneur votre Dieu, parce qu’il vous a donné le docteur de la justice » (Jl 2, 21-23).

 

Sic omnis arbor bona fructus bonos facit : mala autem arbor malos fructus facit.

Ainsi tout arbre bon produit de bons fruits : mais tout arbre mauvais fait de mauvais fruits. Notre divin Maître compare ses prophètes à des arbres, lesquels se reconnaissent, comme de juste, à leurs fruits. Il faut dire que les faux pro­phètes du temps présent peuvent encore se reconnaître à un autre signe, à savoir à leurs feuilles. Ils en ont de grandes, ils en ont de moyennes, ils en ont de pe­tites. Il y en a à tout prix. Qui ne connaît les feuilles à un sou ?

 

Non potest arbor bona malos fructus facere : neque arbor mala bonos fructus facere.

L’arbre bon ne peut pas produire de mauvais fruits, ni l’arbre mauvais en pro­duire de bons. Voilà qui juge et termine la cause des prophètes du jour : ils veu­lent mettre tous les arbres au même rang ; pour eux tout est également bon, tout doit être également toléré. Mais la parole de Notre-Seigneur convainc de fausseté leurs théories hypocrites. Ils réclament la tolérance universelle, afin que le mal ait la facilité d’étouffer le bien.

 

Omnis arbor quæ non facit fructum bonum, excidetur et in ignem mittetur.

Tout arbre qui ne fait pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. Combien d’arbres de ce genre notre pauvre terre a portés ; ils ont été coupés et, actuelle­ment, ils sont au feu. Combien nous en voyons que la terre porte encore au­jourd’hui, et auxquels est réservé le même sort. Eux aussi, à l’heure de Dieu, ils disparaîtront et iront au feu, au feu éternel, dit Notre-Seigneur.

 

Igitur ex fructibus eorum cognoscetis eos.

Donc, à leurs fruits vous les reconnaîtrez. Notre-Seigneur avait déjà affirmé la même vérité dans les mêmes termes ; après l’avoir prouvée, il l’énonce de nou­veau comme chose démontrée : Donc, à leurs fruits vous les reconnaîtrez.

Mais on pourrait demander : Quels sont les fruits vraiment bons auxquels on pourra reconnaître les arbres bons, et les prophètes vrais ? Notre-Seigneur répond :

 

Non omnis qui dicit mihi : Domine, Domine, intrabit in regnum cœlorum.

Ce n’est pas quiconque me dit : Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le Royaume des cieux. Ainsi les fruits vraiment bons sont ceux qui nous font entrer au Royaume des cieux : par ce seul mot, Notre-Seigneur juge une immense quan­tité de fruits, qui ne seront pas rangés parmi les bons. Tous les fruits qui n’auront pas été arrosés des eaux salutaires de la grâce et n’auront pas poussé sur le ter­rain de la foi, ne sont pas de bons fruits.

Les bonnes paroles, quand elles sont seules, et sans les bonnes œuvres, ne se­ront comptées que comme des feuilles inutiles, ou comme des peaux qui ne sont pas les brebis, puisque les loups peuvent s’en revêtir. Dieu ne se paie pas de vaines paroles.

 

Sed qui facit voluntatem Patris mei, qui in cœlis est, ipse intrabit in regnum cœlorum.

Mais celui qui fait la volonté de mon Père, qui est dans les cieux, celui-là en­trera dans le Royaume des cieux. Le signe auquel on reconnaît les bons fruits, c’est l’obéissance à Dieu, c’est l’accomplissement fidèle de sa volonté sainte. Les faux prophètes nous promettent la liberté, et à cette fin ils nous proclament af­franchis vis-à-vis de Dieu. Cette liberté, dit saint Pierre, est le voile du mal. (1 P 2, 16.) Les vrais prophètes nous enseignent l’obéissance à Dieu et, par cette obéis­sance, ils nous affranchissent du mal, et nous mènent à la liberté vraie. La liberté, dit saint Augustin, c’est la charité. Libertas est caritas.

 

 

— V —

 

Le psaume 109

 

Voici, pour terminer, la traduction et le commentaire d’un psaume, que nous tirons du Nouvel essai sur les psaumes (Mesnil-Saint-Loup, 1869, pages 237-240). Nous avons ajouté une traduction française à la traduction latine faite sur l’hébreu par le père Emmanuel.

Nous avons choisi le psaume 109 parce qu’il est messianique et reçoit des applications liturgiques nombreuses et riches. Mais les versions et les traduc­tions de ce psaume présentent des variantes importantes, notamment aux versets 3 et 6, ce qui montre que le texte original a particulièrement souffert. Cette difficulté met en lumière le travail et la sagacité du père Emmanuel, qui passe en revue toutes les versions connues de lui. Nos lecteurs pourront ainsi visualiser un échantillon de la méthode de transcription de l’hébreu imaginée par le père Emmanuel, dont nous avons parlé plus haut.

Le Sel de la terre.

 

*

 

É

crit par David, ce psaume se rapporte tout entier à Notre‑Seigneur Jésus‑Christ. Il s’en est fait à lui-même l’application, Mt 22, 44. Ce sens est suivi et commenté par saint Pierre, Ac 2, 34, et avec une complai­sance bien marquée par saint Paul (1 Co 15, 25 ; He 2, 13 ; 10, 13 ; 5, 6 ; 7, 17).

La Synagogue, anciennement, l’entendait du Roi-Messie. […] Plus tard, les juifs cherchèrent à l’expliquer de David lui-même, d’Ezéchias, d’Abraham… Cf. saint Justin, Dial. c. Tryph. c. 33.

L’hébreu a pour titre : Davidis. Psalmus. Le syriaque : Davidis. De solio Domini, deque virtute ejus gloriosa. Et prophetia de Christo, atque victoria contra hostem [22].

 

       David, de Patre et Filio :                               [David, au sujet du Père et du Fils :]

1. Dixit Yehovah Domino meo :                   [Dieu a dit à mon Seigneur :

sede a dextris meis [23].                                            assieds-toi à ma droite]

2. Donec ponam inimicos tuos,                      [jusqu’à ce que je pose tes ennemis

scabellum pedibus tuis.                                          comme escabeau de tes pieds.]

 

       David, ad Filium :                                         [David, au Fils :]

Sceptrum imperii tui                                      [Dieu fera sortir de Sion le sceptre

emittet Yehovah ex Sion :                                     de ta puissance :]

dominare in medio inimicorum tuorum.     [domine au milieu de tes ennemis.]

3. Tecum principatus                                      [Avec toi sera la principauté au jour

in die fortitudinis tuæ,                                          où ta force sera manifestée,]

in splendoribus sanctitatis ;                            [dans les splendeurs de la sainteté.]

ex utero ante auroram                                    [La rosée de ta naissance t’est venue

 tibi ros nativitatis tuæ.                                         du sein du Père avant l’aurore.]

4. Juravit Yehovah, et non pœnitebit eum :       [Dieu l’a juré et il ne s’en repentira pas :]

Tu es Sacerdos in æternum                             [Tu es prêtre pour l’éternité selon

secundum ordinem Melchisedech.                         l’ordre de Melchisédech.]

 

       David, ad Patrem, de Filio :                         [David, au Père au sujet du Fils :]

5. Dominus a dextris tuis,                              [Le Seigneur est à ta droite :

transfiget in die iræ suæ reges.                              il a brisé les rois au jour de sa colère.]

6. Judicabit in gentibus,                                 [Il exercera son jugement parmi les nations,

implebit cadaveribus,                                             il multipliera les victimes de sa colère,]

transfiget caput super terram multam.          [il transpercera la tête des hommes sur une

                                                                                 grande étendue de terre.]

7. De torrente in via bibet,                             [Il boira dans son chemin l’eau du torrent ;

propterea exaltabit caput.                                     pour cela il lèvera la tête.]

 

Notes sur le texte

 

2. Dominare. Le psautier de Saint-Pierre de Rome porte : Dominaberis [« tu domineras »].

3. Il existe de ce fameux verset un très grand nombre de versions : les unes suivent le sens adopté par le grec ; les autres, s’attachant à la ponctuation masso­rétique, s’en vont dans un sens tout différent. Cf. Bossuet. Supplenda in Psalmos, hic.

La version que nous donnons ne s’écarte point du grec et est très conforme au texte [hébreu] débarrassé des points :

Tecum principatus in die fortitudinis tuæ, in splendoribus sanctitatis ; ex utero ante auroram tibi ros nativitatis tuæ [« Avec toi sera la principauté au jour où ta force sera manifestée, dans les splendeurs de la sainteté : la rosée de ta naissance t’est venue du sein du Père avant l’aurore » [24]].

Au lieu de In splendoribus sanctitatis, Buxtorf traduit : In decoris (locis) sanc­titatis.

Ante auroram [« avant l’aurore »], mssêr [rjvm]. Le grec a regardé m [m] comme préposition, et a traduit pro eôsphorou, avant l’étoile du matin. Il n’a pas lu les mots lk tl [lf ˚l] tibi ros [« la rosée pour toi »], et pour ildthk [˚tdly] nativi­tatis tuæ [« de ta naissance »], il a lu ildthik [˚ytdly] genui te [« je t’ai engendré »].

Les Massorètes ont regardé âmk [˚m[] comme signifiant populus tuus [« ton peuple » au lieu de « avec toi »]. ndbth [tbdn] est pour eux un nom féminin pluriel devotiones, dona voluntaria, spontaneitates [« les offrandes, les dons volon­taires »]. mssêr [rjvm] est un seul mot, il ne se trouve nulle part ailleurs dans la Bible. Ils traduisent donc : Populus tuus dona volontaria (offeret) [« Ton peuple t’offrira ses dons volontaires »], ou bien : Populus tuus spontaneus erit… ex utero auroræ… [« Ton peuple sera spontané…, du sein de l’aurore… »]

Au lieu de bedri [yrdhb] in decoris [« dans les ornements »], saint Jérôme a lu berri [yrrhb] in montibus [« sur les montagnes »]. Voici, du reste, sa version en­tière [25] : Populi tui (il lit âmik [˚ym[]) spontanei erunt in die fortitudinis tuæ, in montibus sanctis ; quasi de vulva orietur tibi ros adolescentiæ tuæ [« Tes peuples seront spontanés – empressés – au jour de la manifestation de ta force, sur tes montagnes saintes ; la rosée de ton enfance naîtra pour toi comme du sein ma­ternel »].

Le syriaque traduit : Populus laudabilis (a-t-il lu ndib [bydn] ?) in die roboris, cum nitoribus sanctitatis, ex utero ab antiquo te filium genui [« Ton peuple sera digne de louanges, au jour de la manifestation de ta force, avec l’éclat de la sainteté ; de mon sein, dès l’origine, je t’ai engendré comme fils »]. Ayant à tra­duire lk tl [lf ˚l], le syriaque a regardé lk [˚l] comme l’accusatif du pronom k [k], et il l’a rendu te [« toi »]. Le mot tl [lf], que les lexiques nous font aujourd’hui traduire ros [« rosée »], a été pour lui rendu filius [« fils »]. Cette remarque est d’une importance capitale, le grec et le syriaque s’étant accordés pour traduire te filium genui [« je t’ai engendré »]. En chaldaïque et en syriaque tli [ylf] ou tla [alf] signi­fie filius. Nous avons le féminin de ce mot dans talitha, puella [« jeune fille »], Mc 5, 41.

L’arabe suit le grec.

Remarquons que, dans cette dernière version, les mots tôn agiôn, sanctorum est un pluriel neutre [« les splendeurs des choses saintes »].

De la comparaison de toutes ces versions, il résulte que nous sommes encore une fois en présence d’un texte qui a souffert. Et la cause n’en serait-elle pas en ce qu’il exprime trop clairement la naissance éternelle et par conséquent la divi­nité du Seigneur ?

Nous pensons que le texte vrai est celui qu’a suivi le traducteur grec [c’est-à-dire de la Septante]. Nous disons grec parce qu’il écrivait en cette langue. On sait qu’il était juif.

6. Transfiget caput super terram multam [il transpercera la tête sur une grande étendue de terre]. Le syriaque : Præcidetque caput multorum in terra [« Et il tran­chera la tête de beaucoup sur la terre »]. L’arabe de même : Et contundet caput multorum in terra [« Et il coupera… »]. Ces auteurs ont traduit rbe [hbr] comme s’il y eût eu rbim [µybr]. Peut-être avaient-ils cette leçon [26].

 

Notes sur le sens

 

1. Dixit  [« il dit »]. nam [µan]. Plus significatif que amr [rma], ce mot indique toujours une parole de grande autorité.

Le sens du verset est celui-ci : Tu es mon égal, et je vais réduire tous tes en­nemis à servir d’escabeau à tes pieds, je vais te les soumettre.

2. Voir Is 2, 3.

Inimicorum tuorum [« tes ennemis »]. Juifs et Gentils. Voir Ps 2.

3. Principatus. La puissance royale.

In die fortitudinis tuæ. Au jour où ta force sera manifestée. Voir Is 9, 6. Factus est principatus super humerum ejus [« La principauté a été placée sur ses épaules »]…

In splendoribus sanctitatis. Quando splendebunt sancti tui [« Lorsque tes saints resplendiront »] (Euthym.). Voir Za 14, 5 ; Dn 7, 18. 22. 27. Le psalmiste parle ici du premier avènement de Notre‑Seigneur ; alors fut révélée sa naissance éter­nelle.

Ex utero… La rosée de ta naissance t’est venue du sein du Père avant la pre­mière aurore. Cf. Ps. 2, 7. Mais le grec est plus clair.

4. Secundum ordinem [« selon l’ordre… »]. Le syriaque : Sicut Melchisedech [« comme Melchisédech »]. L’arabe : Juxta formam ordinis Melchisedech [« selon la forme de l’ordre de Melchisédech »], non point à la ressemblance d’Aaron.

5. Quelques-uns pensent que le prophète s’adresse encore à Notre‑Seigneur, comme s’il lui disait : O Fils, le Père est à votre droite… Cette interprétation semble faire oublier que le Fils est à la droite du Père, v. 1 ; comment dire ici que le Père est à la droite du Fils ? Le sens du verset est celui-ci : O Père ! le Seigneur votre Fils est à votre droite, et de là il exercera ses vengeances contre ses ennemis.

Reges [« les rois »]. Cf. Ps 2, 9.

Judicabit in nationibus. Il exercera le jugement parmi les peuples, ou sur les peuples. Voir Jn 5, 22.

Implebit cadaveribus. Il multipliera les victimes de sa colère. Toutes ces pro­phéties ont commencé à s’accomplir à la résurrection de Notre‑Seigneur. Elles continuent à se réaliser chaque jour aux yeux de ceux qui y sont attentifs. Le dernier jugement [en] sera la continuation et la fin.

7. Il boira dans son chemin l’eau du torrent. Vitæ ac conversationis Christi te­nuitatem prædicit [« Il prédit le dénuement de la vie et du séjour terrestre du Christ »] (Euthym.).

Cf. He 2, 9 ; Ph 2, 8-11.

 

Applications liturgiques

 

I. A la fête de Noël : le Seigneur, Fils du Seigneur, vient en ce jour inaugurer son règne sur la terre. C’est dans ce sens que notre psaume est chanté à la messe de minuit ; Graduel, Communion ; et aux IIe vêpres, où l’antienne est formée du verset 3.

Et parce que le Fils de Dieu, né du Père avant le temps, est né de Marie dans le temps, et que c’est par elle qu’il est venu régner sur la terre, l’Église chante ce même psaume aux vêpres de toutes les solennités de la Vierge et des vierges.

II. A la Fête-Dieu : le Ps. 2 est le psaume de la royauté du Sauveur ; celui-ci est le psaume de son sacerdoce, verset 4. C’est dans ce sens qu’il est chanté à la Fête‑Dieu, comme l’indique l’antienne que l’Église lui a jointe.

III. Comme le Sauveur a communiqué à ses saints quelque chose de sa royauté, comme nous l’avons vu plusieurs fois, il a voulu aussi leur communi­quer, selon les mesures de sa sagesse, quelque chose de son sacerdoce. Les apôtres et les évêques sont les plus riches héritiers de ces trésors de grâces ; c’est ce qui nous fait comprendre la première antienne et la présence du psaume 109, aux vêpres des apôtres, ainsi que le répons bref de none, au commun des confesseurs pontifes.

IV. Dans un sens plus restreint, le Sauveur communique son sacerdoce à tous ses saints. Voir 1 P 2, 5. 9 ; Ap 1, 6 ; 5, 10 ; 20, 6. C’est pourquoi à toutes les fêtes de saints, l’Église chante ce même psaume du sacerdoce de Notre‑Seigneur à vêpres, comme elle a chanté le psaume de sa royauté à matines.

 

 

— VI —

 

Le psaume Dixit selon la Vulgate

 

Pour compléter ce qui précède, nous ajoutons le bref commentaire que le père Emmanuel a donné du même psaume d’après le texte latin de la Vulgate [27]. (Bulletin, tome III, pages 141-143, novembre 1883).

Le Sel de la terre.

 

*

 

1. Dixit Dominus Domino meo :

Inondé des divines lumières, organe prophétique du Saint-Esprit, David chanta ce sublime cantique : Dieu le Père, Le Seigneur a dit à Mon Seigneur son Fils (et cette parole s’accomplira au jour de son ascension triomphante) :

 

Sede a dextris meis.

Assieds-toi à ma droite : Prends séance en mon propre trône, que ma gloire soit ta gloire, puisque ma divinité est ta divinité.

 

2. Donec ponam inimicos tuos scabellum pedum tuorum.

Jusqu’à ce que je pose tes ennemis si bas qu’ils deviennent l’escabeau de tes pieds. En remontant au ciel, le Fils de Dieu laissa sur la terre son Église, et tout autour d’elle des ennemis nombreux. Le Seigneur prendra le double soin d’humi­lier les ennemis et d’exalter l’Église.

 

3. Virgam virtutis tuæ emittet Dominus ex Sion :

O Fils de Dieu, toi qui un jour seras mon propre fils, quand tu seras remonté dans les cieux, Le Seigneur fera sortir de Sion le sceptre de ta puissance : ton royaume spirituel commencera au centre de mon royaume temporel : ton sceptre s’étendra là où le mien n’aura jamais été porté, car, née à Sion, ton Église em­brassera la terre entière :

 

dominare in medio inimicorum tuorum.

Les ennemis, les juifs incrédules, les païens endurcis, les chrétiens pervertis créeront des difficultés, mais tu les vaincras : règne, tu régneras au milieu même de tes ennemis.

 

4. Tecum principium in die virtutis tuæ, in splendoribus sanctorum : ex utero ante luci­ferum genui te.

Avec toi, à toi est et sera l’empire, la suprême autorité, au jour de ta puis­sance, et ce jour sera le temps où tu te révèleras au monde dans la faiblesse de notre chair alors que tu apparaîtras dans les splendeurs de la sainteté : et la raison de cette puissance jointe à l’infirmité d’une chair mortelle, c’est que, dit le Père céleste, tu es mon Fils, un même Dieu avec moi, et que de mon sein, de ma propre nature, avant l’étoile du matin, avant la première aurore, avant toutes choses et de toute éternité, je t’ai engendré, Dieu de Dieu.

 

5. Juravit Dominus et non pœnitebit eum :

Le Seigneur l’a juré, il en a fait le serment inviolable, et il ne s’en repentira pas, rien ne pourra jamais changer ce qu’il a établi :

 

Tu es sacerdos in æternum secundum ordinem Melchisedech.

Tu es prêtre pour l’éternité, le Pontife suprême de la nouvelle alliance, non à la ressemblance d’Aaron qui offrait des sacrifices d’animaux selon la loi mosaïque, mais selon l’ordre et à la ressemblance de Melchisédech, qui offrait le sacrifice du pain et du vin, figure de l’Eucharistie.

David s’adresse ensuite à Dieu le Père, et, lui parlant de son Fils, il dit :

 

6. Dominus a dextris tuis :

O Père, Le Seigneur est à ta droite, après avoir accompli sur la terre tous les mystères de la Rédemption : de là il gouverne son Église et le monde entier.

 

confregit in die iræ suæ reges.

Il a brisé, et brisera les rois au jour de sa colère, c’est-à-dire à l’heure où sa justice fera tomber sur les méchants le châtiment par eux mérité.

 

7. Judicabit in nationibus :

Il exercera ses jugements parmi les nations, d’abord contre la nation juive qui l’a rejeté, puis contre l’empire romain qui a fait tant de martyrs : ensuite contre toutes les nations qui auront combattu son Église.

 

implebit ruinas, conquassabit capita in terra multorum.

Il mettra tout en ruines,

Il brisera sur la terre la tête de plusieurs. Dans tout ce verset, il ne s’agit point du Jugement dernier, mais des jugements par lesquels Notre-Seigneur a constamment réduit à néant les ennemis de l’Église.

 

8. De torrente in via bibet : propterea exaltabit caput.

Aux jours de sa vie mortelle, le Sauveur boira dans le chemin de l’eau du tor­rent : il aura à souffrir toutes sortes d’humiliations, et mourra en croix :

Pour cela il lèvera la tête, et sera dans le ciel couronné de gloire et d’honneur, étant établi de Dieu le juge souverain des vivants et des morts (Ac 10, 42.)


 

 


 

 

Page du commentaire manuscrit inédit du Cantique des cantiques par le père Emmanuel. (Commentaire du verset 6, 11 : « Je ne me connais plus moi-même ; tu m’as rendue plus légère que les chariots d’Aminadab. » Dans la Vulgate : Nescivi : anima mea conturbavit me propter quadrigas Aminadab.)

Les travaux scripturaires du père Emmanuel « flattent les yeux : l’abbé André avait une main tout à fait rare, il écrivait avec une suprême aisance le grec, l’hébreu, le syriaque et l’arabe, en caractères d’une irréprochable netteté. » (Dom Maréchaux, Le Père Emmanuel, page 95.)

 

*


[1] — Moral. in Jb, VI, 12.

[2] — Moral. in Jb, XX, 1.

[3] — Hom. 10 in Ez.

[4] — Moral. in Jb, VI, 6.

[5] — Moral. in Jb, XV, 6.

[6] — Moral. in Jb, XIX, 18.

[7] — Moral. in Jb, XVI, 24.

[8] — Livre IV, chap. 11.

[9] — Sa vie par elle-même, chap. 40.

[10] — Ap 3, 17.

[11]Bulletin, t. I, p. 398 (mars 1879).

[12]Bulletin, t. II, p. 12 (mars 1880).

[13] De Serm. Dni in monte. Lib. II.

[14]Hom. 30, in Evang.

[15] — Ps. 54, 7.

[16] — Comme le montre le contexte, la « crainte » dont parle ici le père Emmanuel n’est pas la crainte louable et vertueuse appelée habituellement « crainte de Dieu », mais bien ce que le père Emmanuel a nommé plus haut la peur de Dieu. (NDLR.)

[17] — Dom Maréchaux, Bulletin, t. IX, p. 515 (septembre 1903).

[18]Bulletin, t. VI, p. 148 (octobre 1892).

[19] — Que le père Emmanuel nous pardonne, nous nous permettons, ici, une légère correction : ce n’est pas de Pierre, Jacques et Jean que Jésus « s’éloigna d’un jet de pierre », mais du groupe des huit apôtres restés en arrière. (Saint Luc, qui résume tout et ne précise pas qu’il y eut deux éloignements successifs de Jésus, l’un par rapport au groupe général des apôtres, l’autre par rapport aux trois privilégiés, est en effet le seul à parler d’un jet de pierre.) De Pierre, Jacques et Jean, Jésus s’écarta seulement « un peu » (mikron, disent saint Matthieu et saint Marc). Ce détail a son importance, car la critique rationaliste prétend que les trois apôtres n’ont pas pu entendre la prière de Jésus, puisqu’ils dormaient et étaient loin de lui, ce qui pourrait se justifier s’il était à un jet de pierre, mais certainement pas s’il était juste un peu écarté : les trois le voyaient et l’entendaient sans difficulté, dans les interruptions de leur sommeil. (NDLR.)

[20]Bulletin, t. II, décembre 1880 ; reproduite dans le t. X, p. 508-509 (août 1906) et en appendice de l’opuscule Les Deux cités (éd. DMM, 1973, p. 40).

[21] — Dom Maréchaux ajoute, avec raison, le commentaire suivant : « Cette page est extrêmement remarquable : étendez-en la portée à tous les événements contemporains, vous en verrez jaillir à flot la lumière. La foi se tait, dit le père Emmanuel ; prêtez l’oreille à toutes les voix qui s’élèvent, vous entendrez qu’on parle d’exégèse moderne, de critique historique, d’histoire des dogmes, de progrès scientifique, de démocratie catholique, d’économie sociale ; mais le langage de la foi, de la foi pure, sur quelles lèvres le saisissez-vous ?… » (Bulletin, t. X, p. 509.)

[22] — « De David. Au sujet de la royauté [du trône] du Seigneur et de sa vertu glorieuse. Prophétie sur le Christ et sa victoire contre l’ennemi. » (NDLR.)

[23] — Dans Le Livre des psaumes traduits (traduction française sur la Vulgate, Mesnil-Saint-Loup, 1920, p. 278), le père Emmanuel donne ici cette remarque : « Au v. 1, le premier Dominus est en hébreu Jéhovah [le tétragramme YHWH], le second Adonaï [« Seigneur »]. Le premier ne se dit jamais que de Dieu, le second ne se dit jamais qu’à un homme. Le premier verset pourrait se traduire : Jéhovah a dit à Monseigneur son Fils… Au v. 6, le mot Dominus est encore une fois Adonaï : c’est bien la même personne qu’au v. 1. C’est bien Monseigneur le Fils qui est à la droite de son Père. » (NDLR.)

[24] — Voici le texte de la Vulgate, très proche du grec, avec sa traduction française : Tecum principium in die virtutis tuæ in splendoribus sanctorum : ex utero ante luciferum genui te. « Avec toi sera le commandement au jour de ta puissance, dans les splendeurs des saints : c’est de mon sein qu’avant l’étoile du matin je t’ai engendré. » Dans Le Livre des psaumes traduits, le père Emmanuel donne cette traduction légèrement paraphrasée du texte latin (et grec) : « Avec toi sera la principauté, l’autorité royale, au jour du rassemblement de ton armée, quand tu te révèleras avec les splendeurs de la sainteté. Et la raison, c’est que je t’ai engendré de mon sein, de ma propre nature, avant l’étoile du matin, de toute éternité. » (NDLR.)

[25] — Il s’agit non pas de la Vulgate, mais de la troisième version du psautier faite par saint Jérôme, celle qu’il traduisit directement sur l’hébreu, appelée : Sancti Hieronymi psalterium iuxta hebræos (édition critique par Dom Henri de Sainte-Marie, abbaye Saint-Jérôme, Rome, 1954). (NDLR.)

[26] — C’est aussi la leçon du grec et de la Vulgate : « Conquassabit capita in terra multorum – Il brisera les têtes d’un grand nombre sur la terre » (c’est-à-dire il brisera l’orgueil d’un grand nombre). (NDLR.)

[27] — Nous signalons que, dans la version latine, la numérotation des versets varie à partir du v. 2 par rapport à la numérotation du texte hébreu donnée ci-dessus.

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 186-216

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