Monseigneur Lefebvre et le père Emmanuel
par S. Exc. Mgr Bernard Tissier de Mallerais
C’est sur le tard que Mgr Lefebvre « est venu au père Emmanuel », puisque Mesnil-Saint-Loup ne lui fut vraiment connu que vers 1972, lorsqu’un jeune homme issu d’une famille établie au Mesnil entra au séminaire d’Écône, suivi bientôt de sa sœur, qui se présenta au postulat des sœurs de la Fraternité Saint-Pie X.
Dès lors, depuis 1977 environ, l’archevêque ne manqua pas une année sans passer en ce village champenois, s’arrêtant chez la famille Le Panse, qui y était installée depuis plusieurs années dans la maison qu’avait habitée l’artiste Henri Charlier.
A vrai dire, c’est par la revue Itinéraires que le prélat, bien avant Écône, avait entendu parler d’Henri Charlier, qui, avec son épouse Claude Franchet, était venu s’établir à l’ombre du clocher du père Emmanuel pour y être bercé par le rythme liturgique du village, qui vivait encore à l’heure monastique et chantait d’une seule voix, una voce, sur le mode grégorien.
Les Charlier disparus de cette terre, ce furent les Le Panse qui maintinrent au Mesnil, dans la fidélité à la messe de toujours, l’esprit intact du père Emmanuel. Mgr Lefebvre se faisait un plaisir de goûter chaque fois un peu de cet esprit, en emportant toujours quelque bribe à Écône !
C’est au cours de ses multiples passages, où il allait se recueillir dans l’église aux pieds de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, puis au cimetière auprès des tombes du père Emmanuel et de Dom Bernard Maréchaux, qu’il reçut successivement communication de divers écrits du père Emmauel, à commencer par le petit livre du Traité du ministère ecclésiastique, qu’il trouva un soir à son chevet. Le matin, il déclara :
— Je l’ai lu d’un trait, puis-je l’avoir pour Écône ?
— Mais... Monseigneur, il est depuis longtemps à la procure du séminaire...
— Et je l’apprends aujourd’hui ?
*
Le ministère ecclésiastique : ses trois principes
L’auteur avait composé cet opuscule pour une petite société sacerdotale qu’il avait fondée, et il disait : « Dans ce traité, j’ai mis mon âme. »
Dom Bernard Maréchaux qui, pour cette raison, hésitait à l’éditer, consulta le père Marc Vœgtli [1] C.S.Sp., directeur spirituel au séminaire français de Rome, lequel, après lecture, le rassura :
Ce traité est excellent, merveilleux, stupéfiant même ; il fera du bien ; le publier me paraît un devoir. On ne garde pas sous le boisseau une pareille lumière [2].
Tel serait bien l’avis de Mgr Lefebvre, digne fils du père Vœgtli, qui vivait depuis sa jeunesse sacerdotale des mêmes forts principes thomistes de la théologie catholique que le père Emmanuel. La comparaison est éclairante, nous semble-t-il. Il y a, pour le père Abbé du Mesnil comme pour l’archevêque, trois principes à la source du ministère sacerdotal. Laissons le père Emmanuel énoncer le premier d’entre eux :
L’œuvre qu’ils [les apôtres] avaient à continuer, écrit-il, étant une œuvre divine, ne pouvait se continuer que par l’Esprit de Dieu même : l’esprit de l’homme ne suffisait pas à une pareille besogne. [Traité, page 30.]
De son côté, Mgr Lefebvre estime que l’apostolat, « étant le prolongement de l’incarnation et de la rédemption, est une œuvre essentiellement divine [3] » ; elle dépend par conséquent tout entière de la grâce divine et donc de la prière. « En vain le païen cherche-t-il, en vain le missionnaire œuvre-t-il », si l’Esprit-Saint, « âme et source de notre apostolat », n’agit pas en mouvant intérieurement les âmes [4]. « Sans moi, dit le Christ, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5).
L’Abbé du Mesnil-Saint-Loup pose à son tour un second principe :
Si Dieu a appelé des hommes à être ses coopérateurs dans l’œuvre du salut des hommes, il n’en reste pas moins le principal agent dans l’exécution de l’œuvre divine : « Posuit in nobis verbum reconciliationis ; pro Christo ergo legatione fungimur, tamquam Deo exhortante per nos [5] » (2 Co 5, 20). Il s’ensuit que l’apôtre doit être un instrument adapté, un « ministre idoine », comme dit saint Paul, « idoneos nos fecit ministros novi Testamenti [6] » (2 Co 3, 6), donc « préparé, disposé, nous dirions presque équipé pour toute bonne œuvre » : « Perfectus sit homo Dei, ad omne opus bonum instructus [7] » (2 Tm 3, 17). [Traité, pages 69-70.]
L’archevêque de Dakar, pour sa part, rappelle que dans l’œuvre de l’infusion de la grâce, Dieu veut se servir d’instruments humains : « Je vous ai choisis, dit Jésus à ses prêtres, afin que vous portiez du fruit » (Jn 15, 16) ; d’où la nécessité du zèle de l’apôtre, vivant instrument du Christ [8].
Enfin est énoncé le troisième principe du ministère :
Les sacrements, dit le père Emmanuel, qui donnent tant de grâces, ne donnent pas les dispositions nécessaires pour les recevoir. Voilà un point capital dans la doctrine chrétienne : et cela montre combien se trompent ceux qui croient que tout est sauvé quand on a reçu les sacrements. [Traité, page 37.]
Le père précise même :
Les sacrements ne donnent pas les dispositions nécessaires pour les recevoir. Il est évident que le ministère serait dénaturé si celui qui donne les sacrements n’avait pas toute l’attention indispensable pour les reconnaître là où elles sont, et toute la fermeté requise pour ne pas donner les sacrements là où ne sont pas les dispositions requises par Dieu lui-même.
Cette exigence du ministère est bien soulignée aussi par Mgr Lefebvre : « Les hommes, écrit-il, reçoivent la grâce divine chacun selon sa mesure », comme l’enseigne le concile de Trente : « Les sacrements sont faits pour les hommes bien disposés. » Dès lors, tout l’apostolat consiste « à disposer les âmes à la grâce et à une grâce toujours plus abondante, à créer le milieu favorable : la famille véritable, l’école catholique, les œuvres paroissiales [9]. » (Traité, pages 48-49.)
On le voit, les vues de l’évêque élargissent celles du curé, mais dans la même fidélité au principe initial.
La prière, premier acte du ministère sacerdotal
Et ceci doit amener le missionnaire comme le prêtre à une réflexion sur les actes du ministère, puis sur les moyens à employer. Quant aux actes du ministère, l’accord de l’archevêque et de l’Abbé est total : le prêtre est avant tout l’homme de la prière, avant d’être le prédicateur et le sanctificateur. Dans sa lettre aux confrères du Sénégal, de 1958, le prélat définit l’esprit sacerdotal :
Vous êtes prêtres d’un sacerdoce de prière, de louange, d’adoration en premier lieu. Vous êtes prêtres en second lieu d’un sacerdoce sanctificateur de vos âmes et de celles de votre prochain, et par conséquent de ceux vers lesquels vous êtes envoyés. Vous êtes en conséquence prêtres d’un sacerdoce d’immolation, de sacrifice de vous-mêmes [10].
Aux membres de la Fraternité Saint-Pie X, il répète : « Le prêtre étant avant tout consacré pour le Sacrifice, pour la prière publique de l’Église, la Fraternité s’efforcera d’acquérir cet esprit de la liturgie dans toute sa profondeur pour vivre le mystère du Christ s’offrant à son Père et offrant tout le Corps Mystique [11]. »
De son côté, le père Emmanuel affirme avec force la priorité de la prière sur tous les autres actes du ministère ecclésiastique :
Ce serait […] se tromper grandement que de n’avoir pas de la prière l’idée que c’est là, la plus grande, la plus importante, la plus indispensable des obligations du prêtre. Il la doit à Dieu, à l’Église, aux âmes, à lui-même : à Dieu dont il est la créature ; à l’Église dont il est le ministre ; aux âmes dont il est le serviteur ; à son âme dont il doit être après Dieu le sauveur. [Traité, page 44.] Le ministère étant donc, d’après Notre-Seigneur et les apôtres, principalement renfermé dans les trois fonctions : la prière, la prédication et l’administration des sacrements, il faut bien remarquer que saint Pierre a mis avant tout la prière, vient ensuite la prédication, et enfin, comme une sorte de résultante, l’administration des sacrements [12]. C’est là l’ordre vrai des saintes fonctions. Il faut d’abord entrer en société avec Dieu : c’est là le point capital, il faut capter la grâce, devenir familier avec elle, comme dit saint Grégoire, ensuite l’attirer sur les âmes auprès desquelles on aura à exercer le ministère. [Traité, pages 32-33.]
Avec insistance, Mgr Lefebvre affirme à ses prêtres, déjà à Dakar, que c’est de leur vie de prière que découlera leur zèle apostolique :
Ayez cette soif, cette hantise de vivre avec Dieu, d’être unis intérieurement à Notre-Seigneur, [...] mais n’oubliez pas que cette union ne peut se faire, ne peut être vraie sans vos exercices de piété : oraison, bréviaire et surtout la sainte messe. [...] Quelle illusion de se croire capable de répandre la vie de Dieu autour de soi, si l’on néglige de s’abreuver aux sources de cette vie [13] !
Plus tard, riche de son expérience de supérieur général de la congrégation du Saint-Esprit et confronté aux périls que courent ses prêtres de la Fraternité, il lancera ce cri d’alarme :
C’est un grave souci pour les supérieurs de sociétés missionnaires comme la nôtre – missionnaire par les nécessités de la situation désastreuse dans l’Église aujourd’hui – de constater parfois que certains membres, prêtres en particulier, dévorés par le zèle de l’apostolat extérieur, en arrivent à abandonner le zèle de l’apostolat de la prière, ferment et source de l’apostolat extérieur. L’apostolat de l’oraison, de la prière, est l’apostolat essentiel qui unit à Notre-Seigneur, seule source des grâces de rédemption. L’apostolat extérieur, catéchisme, réunions, conférences, etc., deviendront vite stériles, sans l’apostolat fondamental qui maintient une union constante avec Notre-Seigneur. Le zèle qui ne maintient pas l’équilibre et le lien entre les deux apostolats est un faux zèle, un zèle humain qui n’est plus humble, qui s’appuie sur les dons et qualités humaines [14].
Danger du naturalisme dans l’apostolat
Ceux-là qui pratiquent ce zèle humain s’exposent, poursuit le prélat, à de cruelles déceptions, à des découragements [15], à des énervements, impatiences. Leur apostolat n’a plus de source surnaturelle. Ils sont comme ce jardinier qui, emporté par son zèle pour arroser, entraîne tellement le tuyau d’arrosage, que celui-ci se sépare du robinet qui fournissait l’eau. Ceux-là condamnent, à vrai dire, les contemplatifs parce qu’eux-mêmes ne mettent plus la contemplation à la base de leur apostolat. L’expérience est là, et le désastre des prêtres renégats le montre.
Il était revenu à Dom Jean-Baptiste Chautard, dans son ouvrage L’Âme de tout apostolat, de rappeler ce principe de saint Thomas que, dans l’apostolat, l’action doit découler de la surabondance de la contemplation, sous peine de devenir un zèle naturel.
Au cours de la dernière récollection que Mgr Lefebvre prêcherait aux séminaristes d’Écône, le 9 février 1991, il ferait un fécond rapprochement entre l’enseignement de l’Abbé de la trappe de Sept-Fons et celui de l’Abbé de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, dans son « petit livre », dit le prélat, que « la plupart d’entre vous ont certainement lu ».
Il en est plusieurs, dit le père Emmanuel, parmi les prêtres, qui regardent leur prière « comme étant l’œuvre de la personne du prêtre, tandis que c’est l’œuvre [...] du ministère même ». Ils se trompent en disant : « Si je ne suis pas un homme intérieur, un homme de prière, cela ne regarde que moi et cela n’a de conséquences que pour moi. » « Le ministère, dans ce cas, est un ministère sans âme, un ministère sans vie et trop souvent un ministère de mort, ministratio mortis (2 Co 3, 7). [16] »
De là, le prêtre risque de tomber dans ce que le père Emmanuel appelle vigoureusement « l’empirisme », voire « l’industrialisme », dans son apostolat :
On fait ce qui doit se faire, en vertu d’un certain ordre matériel, d’une bonne accoutumance, d’une habitude qui en soi ne mérite pas de blâme. A un pareil ministère, il ne manque guère que ce qui manque à un cadavre : l’âme, l’esprit. L’empirisme... Hélas ! quel mot en une pareille matière ! Le mot, malheureusement, rappelle ces hommes qui, avec un seul remède, se font forts de guérir tous les maux : on les appelle des charlatans. Quand dans le ministère, on suit une méthode analogue [...] on se donne du mouvement pour le bien, mais ce mouvement est fait d’une volonté peu ou mal éclairée. [...] Nous appelons industrialisme une façon de ministère ecclésiastique où l’on fait une assez grande dépense d’esprit : on invente mille moyens, on met en jeu mille ressorts, on emploie mille et mille industries ; le mal, c’est que, dans tout l’esprit qu’on y met, il manque l’esprit de Dieu. Nous avons sous la main un livre assez récemment écrit, grandement prôné et même couronné à un concours. Ce livre est une vraie méthode de l’industrialisme en fait de ministère. Il y a là des industries de cent manières, pour le maire et l’adjoint, le châtelain et la châtelaine, le notaire et le médecin, l’instituteur et le garde-champêtre, etc., etc. Après la lecture de ce livre, nous nous sommes dits : voilà bien des choses que saint Pierre et saint Paul ne savaient pas ! Puis il nous vint à l’esprit cette réflexion : mieux vaut savoir ce que savaient saint Pierre et saint Paul [17] !
« Les pensées du père Emmanuel, dit Mgr Lefebvre, rejoignent tout à fait celles de Dom Chautard dans L’Âme de tout apostolat, et on éprouve toujours du plaisir à le lire et à le méditer. »
Vient alors la citation de l’Abbé de Sept-Fons, rapportant ses souvenirs du chanoine Timon-David, qui s’occupait de patronages et de toutes sortes de cercles pour jeunes gens ; les voici :
Nous aimons à nous rappeler avec quelle émotion notre cœur de jeune prêtre recueillit les paroles de ce dernier : fanfares, théâtre, projections, cinémas, etc. Je ne blâme point tout cela. Au début, moi aussi, je les avais crus indispensables ; ce ne sont que des béquilles qui s’emploient faute de mieux. Mais plus je vais, plus mon but et mes moyens se surnaturalisent, car je vois de plus en plus clairement que toute œuvre bâtie sur l’humain est appelée à périr. [...] Les instruments de musique sont au grenier depuis longtemps, le théâtre m’est devenu inutile, cependant l’œuvre prospère plus que jamais. Pourquoi ? C’est que mes prêtres et moi voyons, Dieu merci, bien plus juste qu’au début, et que notre foi dans l’action de Jésus et de la grâce s’est centuplée [18].
Former une élite surnaturelle
Mais quels moyens « surnaturels », dira-t-on, employait donc Timon-David ? Dom Chautard rapporte les propos et l’exemple du chanoine :
N’ayez pas seulement l’idéal d’offrir aux jeunes gens un choix de distractions honnêtes qui détournent des plaisirs défendus et des relations dangereuses, ni de simplement les vernir de christianisme par une assistance machinale à la messe ou par la réception très distancée et à peine passable des sacrements. Duc in altum. Avancez en pleine mer (Lc 5, 4). Ayez d’abord la noble ambition d’obtenir à tout prix qu’un certain nombre d’entre eux prennent l’énergique résolution de vivre en chrétiens fervents, c’est-à-dire avec la pratique de l’oraison du matin, l’habitude quotidienne de la messe si cela se peut, une courte lecture spirituelle et, cela va de soi, de fréquentes et ferventes communions, [...] puis excitez peu à peu ces jeunes gens à l’action sur leurs compagnons. Façonnez des apôtres. [Ibid.]
Quant aux autres, jeunes gens de tout âge, hommes mariés, que faire ? demande Dom Chautard ; Timon-David répond :
Leur demander une foi robuste par des séries de conférences sérieusement préparées et qui occupent plusieurs de leurs soirées d’hiver. Vos chrétiens en sortiront suffisamment armés, non seulement pour riposter victorieusement aux camarades de bureau et d’atelier, mais aussi pour résister à l’action plus perfide du journal ou du livre. Faire naître chez des hommes d’inébranlables convictions, qu’au besoin ils savent affirmer sans respect humain, constituera un résultat déjà très appréciable ; il faudra cependant les conduire plus loin, jusqu’à la piété, une piété vraie, chaude, convaincue, éclairée. [Ibid.]
Un apostolat vrai consiste également, pour le père Emmanuel, à former une élite à la doctrine, à la piété et au zèle du bon exemple ; un grand moyen fut l’institution de la « prière perpétuelle » à Notre-Dame de la Sainte-Espérance dans le village et ailleurs [19]. Cette prière, à laquelle les membres de l’association s’obligeaient une fois par jour et une fois par nuit, à une heure déterminée, consiste à réciter deux fois l’invocation Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! en y intercalant un Ave Maria. Cette prière fit des merveilles de conversions, tandis que le curé de Mesnil mettait tout son soin à préparer chaque année les premiers communiants et à grouper les chrétiens (vrais) en les isolant des non chrétiens. Cette sélection presque spontanée, il la comparait à l’œuvre des six jours, lorsque Dieu commença par diviser la lumière et les ténèbres, puis sépara des eaux la terre ferme. « Qu’a de commun, dit saint Paul, la lumière avec les ténèbres ? » (2 Co 6, 14). Que peut produire la terre si elle n’est pas séparée des eaux ? Et, ajoutait l’abbé André, « sans cette division préalable, sans cette séparation qui s’impose, on travaille dans les ténèbres, dans le chaos ; on n’aboutit à rien [20] ».
Éveiller les prédestinés
Auparavant, explique Dom Maréchaux, il y avait une masse indistincte, recouverte d’une apparence de paix trompeuse. Lui [le père Emmanuel] venu, il y eut division entre les ténèbres et la lumière : la lumière, ceux qui se soumettaient à la grâce ; les ténèbres, ceux qui la repoussaient [21].
Cette division effraye, elle est pourtant inhérente aux choses et au ministère sacerdotal. Un jour, Dom Maréchaux demanda, timidement, au père Emmanuel qu’elle avait été sa méthode. la réponse vint avec un regard qu’il n’oublia pas :
Ma méthode ! Elle est tout entière dans ces mots de saint Paul : « Je supporte tout pour les élus afin qu’eux aussi arrivent au salut qui est en Jésus-Christ avec la gloire céleste » (2 Tm 2, 10). Voilà ma méthode, et je n’en ai point d’autre.
Ainsi, dit Dom Maréchaux, « pour ce grand ouvrier, le tout était de se mettre dans la dépendance de Dieu qui a ses élus cachés, de travailler à les susciter au grand jour, et de tout supporter pour les amener au salut [22] ».
Il s’agissait donc d’éveiller ces élus, ces prédestinés, de les séparer des autres, de cette masse de chrétiens douteux, comme Dieu séparera les brebis des boucs au jugement dernier. Il ne s’agissait certes pas de préjuger de l’élection ou de la réprobation finale des uns et des autres, quoique cette élection se révélât souvent en des conversions miraculeuses ou que cette réprobation apparût dans l’endurcissement de certains. Mais enfin il y avait toujours à opérer cette séparation, quitte à faire de ceux qui étaient dociles à la grâce des multiplicateurs d’élus par leur bon exemple.
Qu’on ne croie pas, dit Dom Maréchaux, que l’abbé André ait frappé de grands coups d’épée pour opérer des retranchements. Il fit au contraire tout pour les éviter. Mais il tenait essentiellement à dégager de toute compromission dissolvante les chrétiens sincèrement désireux de plaire à Dieu seul ; et il y arriva [23].
Dès 1854, soit quatre ans après son arrivée au Mesnil, l’abbé André pouvait constater à sa grande joie que « de toute la jeunesse au-dessous de vingt ans, et elle était nombreuse, il n’y avait que deux garçons et quatre filles qui ne fissent pas leurs Pâques [24] ».
Mgr Lefebvre connaissait, depuis le vicariat à Lomme, la nécessité de constituer une élite de fidèles fervents. Quant à ceux qui semblaient résister à la grâce, il voulait surtout ne pas provoquer en eux de refus formel de cette grâce par un zèle imprudent [25]. Mais l’ancien vicaire de banlieue ouvrière lilloise se souvenait de son émerveillement pour le progrès réalisé par des personnes toutes simples, du seul fait que leur confesseur leur conseillât de s’adonner à l’oraison et de fréquenter les sacrements : de telles âmes reçoivent souvent des grâces particulières [26], et « on est stupéfié de voir des âmes très simples, qui n’ont pas fait d’études particulières, qui peuvent arriver à un degré de sainteté, dans l’humilité, dans la simplicité, dont personne ne se doute [27] ».
Dans la paroisse, expliquera plus tard le prélat, se trouvent des âmes destinées à une vie spirituelle plus grande. C’est à l’occasion d’une retraite ou de la confession qu’on les découvre ; on peut alors les regrouper en une élite de la paroisse ; on y trouve des vocations [28].
Prédestination et zèle missionnaire
Cette élite est l’image des prédestinés, comme la masse des chrétiens et des hommes charnels est celle des réprouvés. La prédestination est un mystère dans l’intention divine, mais il n’en est pas un dans sa réalisation ; son exécution est une réalité quotidienne : d’un côté, les « hommes de chair », dit le père Emmanuel en citant saint Grégoire, « se portent à la recherche des biens passagers, s’accablent eux-mêmes du fardeau de leurs désirs : c’est en effet un rude travail de rechercher la gloire de la vie présente, de l’obtenir après l’avoir recherchée et de la garder avec circonspection après l’avoir obtenue [29] ».
De l’autre côté, « l’homme spirituel », dont parle saint Paul, « c’est le chrétien délivré du joug de la chair, c’est le chrétien riche des dons de Dieu, c’est le chrétien dont la raison s’épanouit à l’aise au milieu des splendeurs de la foi. L’homme spirituel a une puissance surnaturelle de raison et de discernement : “Il juge de toutes choses”, dit saint Paul (1 Co 2, 15), tant sa raison est aidée de la foi ; et son âme est enrichie et embellie des dons et des fruits du Saint-Esprit : “les dons de sagesse et d’intelligence, de conseil et de force, de science et de piété, et de crainte de Dieu” (Is 11, 2-3) [30]. »
Travaillant à cette œuvre de sanctification et d’épanouissement spirituel au service du don intérieur gratuit de la grâce divine, le prêtre se sait instrument de l’« influence divine opérant en notre intelligence et en notre volonté, créant en nous la pensée salutaire et le mouvement pieux de la volonté, “opérant en nous, comme dit saint Paul, le vouloir et le faire”(Ph 2, 13) [31] ».
Ainsi pense Mgr Lefebvre, archevêque missionnaire :
Ici doit nous hanter le problème de la prédestination, du choix que Notre-Seigneur fait des âmes. La part de Dieu est sans doute prépondérante sur la part de notre volonté. Seule l’Église catholique et romaine pourra sauver les âmes. Ne disons pas : « Tous les hommes sont des chrétiens qui s’ignorent ! » Alors le péché originel n’a plus de conséquences, ni le baptême son rôle. Car autrement, quelle est la raison du sacerdoce ? de l’esprit missionnaire ? A quoi bon si ces personnes sont déjà sauvées ? Ils disent : « Ce n’est plus le salut des âmes qui doit attiser le zèle missionnaire, non, c’est le développement ! » C’est contraire à la Tradition de l’Église et à l’Évangile ! C’est contraire aux faits : chez les peuplades primitives, la haine règne visiblement. Et même dans l’Église, il y a des âmes qui se damnent ! Dire que tous se sauveront, c’est ruiner le sacerdoce à sa racine. Disons-nous bien : « Il y aura des âmes qui ne seront pas sauvées, si je n’ai pas le zèle que Dieu veut. » [32]
Et un peu plus tôt, il précisait :
Il est certain qu’il y aura des élus et des réprouvés. C’est clair. Si tous étaient sauvés, pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ serait-il mort sur la croix ? La prédication des fins dernières est très stimulante. C’est ce qui fait la valeur des Exercices de saint Ignace. N’est-ce pas coupable de la part d’un prêtre de ne pas prêcher cela ? Sûrement ! Le principal dans la pastorale, c’est la lutte contre le péché [33].
Une nature blessée et en état de manque
État de manque ! Le lecteur va penser aux drogués ! Il ne s’agit pas de cela, mais d’un état de privation de la grâce, état violent et non pas naturel, dont les conséquences cependant s’étendent à l’ordre naturel et demandent d’être réparées par la grâce elle-même : la nature seule n’y peut rien.
Le grand danger, dans le ministère et dans la vie du prêtre, c’est le naturalisme. Sur ce point, l’accord est parfait entre l’évêque et l’Abbé :
L’illusion naturaliste, écrit le père Emmanuel, consiste [...] à se contenter des œuvres naturelles, là où Dieu demande les œuvres surnaturelles : à promettre le salut sans la foi, sans la charité, sans les œuvres de la foi et de la charité, par des œuvres et pour des œuvres purement naturelles.
Et il conclut :
Entendu ainsi, le naturalisme serait purement et simplement du pélagianisme. Nous aimons mieux la grâce de Dieu qui guérit la nature, la sauve et la mène à la vie éternelle [34].
L’Abbé de la sainte-Espérance précise dans un autre opuscule :
Nous, chrétiens, nous ne méprisons pas la nature. Nous distinguons en elle ce qui est de Dieu, et nous en bénissons le Créateur ; en même temps, nous reconnaissons ce qui en elle est blessé par le péché originel, et nous en demandons la guérison à Jésus, notre unique Sauveur [35].
Mgr Lefebvre pose là aussi, comme pierre de fondement de sa pastorale, le manque de la grâce dont souffre la nature depuis le péché originel, ainsi que les suites de ce péché originel dans la nature elle-même. Il aime citer saint Thomas, fidèle héritier des Pères, qui rappelle que par le péché originel l’homme a été non seulement dépouillé du don gratuit de la justice originelle (l’état de grâce et les dons préternaturels), mais aussi blessé dans ses facultés naturelles, même si celles-ci demeurent radicalement aptes à atteindre leur objet :
En tant que la raison est privée de son ordre au vrai, il y a la blessure de l’ignorance ; en tant que la volonté est privée de son ordre au bien, il y a la blessure de la malice ; en tant que l’irascible est privé de son ordre à l’ardu, il y a la blessure de la faiblesse ; et en tant que le concupiscible est privé de son ordre au délectable modéré par la raison, il y a la blessure de la concupiscence. [I-II, q. 85, a. 3.]
Et comme saint Thomas, l’archevêque situe la racine de ce quadruple désordre, de ces quatre blessures de la nature, dans la révolte de la raison qui, jadis, soumise à Dieu par la grâce sanctifiante, avait le pouvoir de maîtriser les forces inférieures de l’âme. Et même après le baptême qui redonne la grâce sanctifiante, demeure en notre nature un profond désordre qu’on appelle « foyer de péché », contre lequel le chrétien aura toute sa vie à combattre, comme un malade, un grand malade qui a sans cesse besoin du médecin :
Nous ne devons jamais oublier cela, dit Mgr Lefebvre, nous devons le prêcher aux gens, leur dire : vous êtes des malades. Et donc on a besoin d’un médecin, on a besoin d’être tout le temps racheté par le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L’heure de la rédemption n’est pas terminée pour nous personnellement, elle se poursuit [36].
L’archevêque missionnaire dénonce avec vigueur la subversion de l’apostolat que commettent les faux missionnaires qui ont pour slogan « humaniser d’abord, civiliser d’abord, évangéliser après ! » C’est le contraire, affirme le prélat avec toute sa foi et son expérience : sans la grâce sanctifiante, jamais vous ne redresserez une nature déréglée : la grâce est à la fois soignante et élevante, sanans et elevans.
Mais le rôle principal de la grâce sanctifiante est bien d’élever la nature au niveau surnaturel, et de lui faire poser des actes surnaturels, seuls méritoires de la vie éternelle.
Même si je donnais mon corps à brûler, dit le prélat, citant saint Paul, si je donnais tout ce que je suis, même si je me donnais entièrement pour un but quelconque qui puisse paraître être une charité, tout cela ne me sert de rien (1 Co 13, 3). Rien, ni aucun mérite ! Cela ne nous mérite pas le ciel, parce qu’il n’y a pas l’amour de Dieu, parce qu’il n’y a pas la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ en nous [37].
Une spiritualité combative
Le réalisme du péché originel et de ses suites fait de la spiritualité chrétienne une spiritualité de combat : ce qu’on appelle précisément le combat spirituel, la lutte contre les passions. Le pasteur du Mesnil et l ’évêque d’Écône sont encore une fois à l’unisson.
Le « vieil homme » (qu’il faut dépouiller pour revêtir Jésus-Christ l’homme nouveau) est, dit le père Emmanuel, la triple concupiscence que saint Augustin a définie : la passion de savoir, la passion de dominer, la passion de toucher, libido sciendi, libido dominandi, libido contrectandi. Grande entreprise que celle de « crucifier le vieil homme avec ses vices et ses concupiscences » ! Car « s’il n’est pas tout à fait crucifié, dit l’Imitation, il excite des guerres intestines et il ne permet pas que le royaume de l’âme soit en paix ». Il faut veiller de près et prier beaucoup [38].
La seule différence entre l’Abbé et le prélat, est que le premier met l’accent sur la nécessité de la grâce et de la prière, tandis que le second insiste sur la pratique des vertus, fruits de la grâce.
C’est, dit l’Abbé de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, parce que les prêtres eux-mêmes ne comprennent plus la nécessité de la grâce, qu’ils sont sans force pour s’opposer aux progrès de l’irréligion [39].
Cette pensée l’affecte si profondément, rapporte Dom Maréchaux, qu’il y revient en traitant de la nécessité de la prière : il est clair que celui-là seul prie comme il faut, qui se sent à tout instant dans la dépendance de la grâce pour ne pas pécher et faire le bien. Or, bien rares sont les âmes, même de prêtres et de religieux, qui se tiennent ainsi suspendues à une continuelle prière [40].
Sans oublier la primauté de la grâce sur la volonté humaine, doctrine bien traditionnelle, à la fois paulinienne, augustinienne et thomiste, Mgr Lefebvre développe davantage, comme le fait saint Thomas dans la seconde partie de la Somme théologique, l’exercice des vertus, tant théologales que cardinales, qui suppose la motion de la grâce actuelle, mais aussi l’œuvre de la nature surélevée par la grâce sanctifiante, car la grâce ne supprime pas la nature, mais la suppose.
Une assise solide, une spiritualité forte
A cette différence d’accentuation près, on comprend la valeur de l’éloge décerné par Mgr Lefebvre à la théologie du père Emmanuel.
C’était à Écône, le 8 mars 1991, deux semaines avant la mort du prélat. « Alors que je quittais le bureau de Monseigneur, raconte l’abbé Philippe François, qui était en visite ce jour-là, nous étions debout devant sa bibliothèque, près de la porte ». Il y prit la réédition toute récente (en un seul volume) des Mystères du royaume de la grâce du père Calmel O.P. :
Les sœurs de Brignoles, dit-il, viennent de m’offrir cette réédition lors de mon passage. Quel beau livre ! Le père Calmel et le père Emmanuel sont les deux grands auteurs spirituels et théologiens de notre temps. Ils sont profondément thomistes, ce qui donne une assise très solide à leur spiritualité, à la différence d’autres auteurs, influencés par Saint-Sulpice (monsieur Olier, Claude Poullart des Places, Libermann, etc.) Le père Libermann était professeur chez les sulpiciens [les eudistes] à Rennes. On l’a accusé parfois de quiétisme, tant il insistait sur le renoncement, la paix, etc. Il ne faut pas s’appuyer sur ce seul auteur. En suivant ces derniers auteurs, influencés par Saint-Sulpice, on risquerait de tomber dans le sentimentalisme (puis dans le charismatisme) ou le volontarisme. Ils sont conciliants, ils portent au pacifisme, à s’entendre, comme la spiritualité salésienne – celle de saint François de Sales – mal comprise. A cause de cela, le clergé était prêt à tomber : il manquait d’une spiritualité forte (c’est celle que j’ai essayé d’exposer dans l’Itinéraire spirituel). Il faudrait éditer les trésors du père Emmanuel. Lui et le père Calmel ont vraiment une spiritualité très forte. Ils dénoncent le mal du naturalisme et du libéralisme contre lesquels nous avons à lutter nous aussi. Ce sont deux auteurs que je recommande beaucoup [41].
Le combat de la foi
Ce que l’archevêque apprécie surtout chez l’Abbé du Mesnil, c’est son sens du combat doctrinal, du combat de la foi pour arracher le chrétien naturalisé, libéral, à ses illusions :
Notre-Seigneur, rappelle le père Emmanuel, a envoyé ses apôtres et leurs successeurs pour nous amener « à l’unité de la foi, afin que nous ne soyons plus des enfants flottants et emportés çà et là à tout vent de doctrine » (Ep 4, 13-14). Des enfants, des enfants flottants, des enfants emportés à tout vent de doctrine : quelle peinture saisissante de nos chrétiens du jour ! Leur faiblesse est poussée jusqu’à la puérilité : leur inconstance est celle du vent : ils sont les jouets de toute parole qui s’élève, de toute doctrine qui surgit, de tout vent qui souffle. [...] Libéral quand il se sent faible, autoritaire quand il se croit fort [le chrétien du jour est] doux et pliant vis-à-vis des puissants, hardi vis-à-vis des bons qu’il sait inoffensifs, il n’a point en sa conduite l’unité, fruit de la foi et signe de l’esprit de foi. A sa manière et à ses heures, il est opportuniste : ne se donnant à rien, pas même à Dieu ; se prêtant à tout, même quelquefois à Dieu ; et en fin de compte, toujours triste, parce qu’il ne veut pas se réjouir de tout son cœur en Dieu tout seul. [...] Le chrétien du jour n’a pas cette faim, cette soif de la vérité, à laquelle Notre-Seigneur promet le rassasiement éternel [42].
Le prêtre, par conséquent, doit prêcher la foi, la foi seule, et être d’abord homme de foi :
Pour engendrer la foi, dit le père Emmanuel, pour engendrer la foi dans les âmes, il faut soi-même être pénétré de la foi. La parole que nous annonçons doit être la parole même de la foi : verbum fidei, dit saint Paul (Rm 10, 8).
Et cela n’est pas possible, ajoute l’Abbé de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, si « nous ne sommes pas des hommes de prière [...] humbles, priants, suppliants [...] afin que notre œuvre soit vraiment l’œuvre de Dieu [43] ».
La foi, le père Emmanuel la veut avant tout intègre :
La foi dans son intégrité, c’est une foi qui est à l’abri de toutes les erreurs, de tous les préjugés, de toutes les vaines opinions qui courent le monde, qui remplissent les esprits, qui perdent les âmes. Or, remarque-t-il, [...] tout esprit entaché d’une erreur aura toujours plus de zèle pour son erreur que les hommes communément n’en ont pour la vérité. [...] Le nombre de ces missionnaires à rebours est grand aujourd’hui. Ils ont le verbe haut, à peu près partout. [...] Ils ont la presse ; ils la tiennent. [...] Tous les jours donc, se fait dans le monde un travail effrayant de perversion des esprits. [...] Vous comprenez la vérité de la parole de saint Augustin : « C’est une grande chose, même au sein de l’Église catholique, d’avoir la foi dans son intégrité », Magnum est in ipsa intus Ecclesia, integram habere fidem [44] !
L’Église à la fin des temps
Ceci amènera le père Emmanuel, dans son opuscule sur La Sainte Église, à avoir des pages que Mgr Lefebvre juge « prophétiques » sur l’Église à la fin des temps.
Mais il nous faut citer intégralement la préface que l’archevêque avait rédigée en 1984 pour la réédition de La Sainte Église, initialement prévue en cette même année 1984 :
Les pages qui suivent, écrites par le Révérend père Emmanuel, Prieur du Monastère de Mesnil-Saint-Loup, ont cent ans. Il les a rédigées en 1884, et elles sont publiées en 1984. Le Révérend père Emmanuel est un théologien, mais sa doctrine est toute orientée vers la vie spirituelle. Son âme brûle du désir de communiquer la Vérité aux âmes, de les porter à la louange de Dieu, de les sanctifier à la manière de saint Benoît, qui voulait faire de ses moines de bons chrétiens, c’est-à-dire des disciples de Jésus‑Christ. La lecture de ces pages sur l'Église est enthousiasmante, on y sent le souffle de l'Esprit‑Saint. Certaines d'entre elles sont même prophétiques, lorsqu'il décrit la Passion de l'Église. Cette année 1884 est aussi l'année de la rédaction par Léon XIII de son exorcisme par l'intercession de saint Michel Archange, qui annonce l'iniquité sur le Siège de Pierre. Quelques années auparavant, le pape Pie IX faisait publier les Actes de la secte maçonnique de la Haute Vente, qui sont de véritables prophéties diaboliques pour notre temps. Le Révérend père donne des précisions surprenantes sur l'indifférentisme religieux, qui correspond exactement à l'hérésie œcuménique de nos jours. Qu'aurait-il dit et écrit s'il avait vécu à notre époque ? Il nous encourage par ses écrits à demeurer fermes dans la foi de l'Église catholique et à refuser les compromis qui ruinent sa liturgie, sa doctrine et sa morale. L'exemple de son apostolat liturgique dans la paroisse de Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance de Mesnil-Saint-Loup demeure un témoignage de son zèle et de sa sainteté.Puissent ces pages avoir une large diffusion par l'intercession de Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance. Qu'elle daigne bénir les lecteurs et les éditeurs. Écône, le 25 août 1984, en la fête de saint Louis, roi de France.
Le traité de La Sainte Église, tel qu’il a été publié par les éditions Clovis en 1997, ne contenait pas, malheureusement, la préface rédigée par l’archevêque. Nos lecteurs seront donc heureux de la connaître. Elle souligne comment, citant le prophète Daniel, saint Jean et saint Paul, l’Abbé de Mesnil a cette vue stupéfiante, un siècle à l’avance, sur l’œcuménisme :
Il est très croyable aussi que l’Antéchrist ménagera pour s’élever tous les partisans des fausses religions. Il s’annoncera comme plein de respect pour la liberté des cultes, une des maximes et un des mensonges de la bête révolutionnaire. Il dira aux bouddhistes, que lui-même est un Bouddha ; aux musulmans, que Mahomet est un grand prophète. [...] Malheur aux chrétiens qui supportent sans indignation que leur adorable Sauveur soit mis pêle-mêle avec Bouddha et Mahomet, dans je ne sais quel panthéon de faux dieux [45] !
Heureux le père Emmanuel, qui ne connut pas la réalisation de sa prophétie, advenue à Assise le 27 octobre 1986, cent ans plus tard, sous la présidence d’un pape... Sa réaction n’aurait pu être que celle de Mgr Lefebvre : l’horreur de ce naturalisme profanateur, lui qui confiait à un ami prêtre : « Mon cher ami, comme c’est difficile de faire des âmes surnaturelles [46] ! »
Mais serait-il possible que le pape et tous les évêques avec lui soient imbus de cet indifférentisme ? Tout l’épiscopat pourrait-il tomber dans l’hérésie qui voit dans Jésus-Christ « l’aboutissement de toutes les religions [47] » ?
C’est là qu’il nous faut citer le père Emmanuel, lorsque décrivant la fécondité des fonctions de l’évêque dans l’Église, il envisage une situation vraiment extrême à la lumière de la doctrine la plus élevée :
Voyez même, écrit-il, jusqu’où va cette fécondité. Dans un évêque, on retrouverait toute l’Église, à supposer par impossible qu’elle puisse être réduite à lui seul. Cet évêque ferait des chrétiens, des confirmés, des prêtres, d’autres évêques. L’Église réduite à lui seul sortirait de lui comme elle est sortie de Jésus-Christ. Car l’évêque est une parfaite image de Jésus-Christ [48].
Faire des âmes surnaturelles
« Faire des chrétiens », « faire des âmes surnaturelles », telle est bien la synthèse de la vie du père Emmanuel. Il ne vécut que de la vie surnaturelle, pour transmettre cette vie surnaturelle, la méditant et la monnayant dans tous ses écrits, qui faisaient la joie de Mgr Lefebvre. Son Traité du ministère ecclésiastique, ses études sur « Le bon Dieu », « La franc-maçonnerie » même, ainsi que les opuscules de son fils spirituel, Dom Bernard Maréchaux, sur « La Sainte Trinité » et sur « Les sacrements », ont servi à l’archevêque pour prêcher ses dernières retraites et récollections.
Toutes ces pages du père Emmanuel, écrit-il en 1985, sont admirables et réconfortantes. [...] Elles méritent d’être diffusées [49].
Les écrits du père Emmanuel me comblent de joie spirituelle, écrit-il l’année suivante. Avec quelle clarté doctrinale et quelle simplicité il traite des sujets les plus importants de notre foi [50] !
Plus nous fréquentons le père Emmanuel, dit-il un an plus tard, et plus nous l’apprécions. C’est un guide sûr dans ces temps modernes de confusion [51].
En cette même année 1988 où il va procéder aux sacres épiscopaux historiques du 30 juin, il écrit à sa correspondante du Mesnil :
Comment vous remercier de ces pages précieuses du cher père Emmanuel ? Quel prêtre extraordinaire ! excellent théologien et vrai prophète ! Il est de plus en plus lu et utilisé par les membres de la Fraternité [Saint-Pie X], et c’est là une vraie bénédiction [52].
C’est cette même bénédiction que nous procurera la lecture du père Emmanuel. Elle nous aidera à devenir, comme dit Mgr Lefebvre, « vraiment chrétiens », « religieux de la religion de Notre-Seigneur Jésus-Christ », comme l’expliquait l’archevêque en sa dernière conférence spirituelle à ses séminaristes :
Nous devons nous transformer en lui et devenir vraiment des fils de Dieu, par les vertus surnaturelles, par les dons du Saint-Esprit, devenir des âmes chrétiennes, [...] disparaître en quelque sorte pour devenir religieux de la religion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la seule religion qu’il ait fondée [53].
[1] — Spiritain, dix ans plus tard directeur d’âme du séminariste romain Marcel Lefebvre.
[2] — Cité par Dom Bernard Maréchaux, avant-propos de : Père Emmanuel, Traité du ministère ecclésiastique, Mesnil-Saint-Loup, édition originale de 1913, p. 8. Dans les pages qui suivent, nous citons cet ouvrage selon la pagination de l’édition de 1927.
[3] — Mgr Lefebvre, Lettres pastorales et écrits, éd. Fideliter, 1989, p. 130 (Dakar, 17 avril 1960).
[4] — On peut se reporter à II-II, q. 109, a. 6.
[5] — « Il a mis sur nos lèvres la parole de réconciliation. Nous sommes donc en ambassade pour le Christ ; c’est comme si Dieu exhortait par nous. »
[6] — « Il a fait de nous des ministres idoines du nouveau Testament. »
[7] — « Que l’homme de Dieu soit parfait, équipé pour toute bonne œuvre. »
[8] —Mgr Lefebvre, Lettres pastorales et écrits, p. 132 ; et récollection prêchée à Écône le 8 février 1991.
[9] — Mgr Lefebvre, Lettres pastorales et écrits, p. 135.
[10] — Mgr Lefebvre, ibid., p. 96.
[11] — Note manuscrite d’une ébauche d’article destiné à la revue interne de la Fraternité Saint-Pie X, Cor Unum.
[12] — Le père Emmanuel aime citer, comme le fera Mgr Lefebvre, cette parole du premier pape après l’institution des diacres chargés des choses matérielles : Nos vero orationi et ministerio verbi instantes erimus (Ac 6, 4) : « Quant à nous, nous resterons assidus à la prière et au ministère de la parole ».
[13] — Mgr Lefebvre, Lettres pastorales et écrits, p. 87.
[14] — Mgr Lefebvre, Cor Unum, 14 janvier 1982, p. 61-62.
[15] — Découragements décrits par le père Emmanuel : « Le ministère devenu impuissant entre ses mains [du prêtre] pourra bien être considéré par lui comme un ministère impuissant par le fait de Notre-Seigneur lui-même. » (Père Emmanuel, Traité du ministère ecclésiastique, p. 51.)
[16] — Père Emmanuel, Traité du ministère ecclésiastique, p. 43.
[17] — Père Emmanuel, Traité du ministère ecclésiastique, p. 49-50.
[18] — Dom J.-B. Chautard, L’Âme de tout apostolat, deuxième partie, n° 3.
[19] — La belle-mère de Louis Veuillot, madame Mercier, s’en faisait l’ardente propagatrice.
[20] — Cité par Dom Bernard Maréchaux, Le Père Emmanuel, p. 76.
[21] — Dom Bernard Maréchaux, ibid., p. 82.
[22] — Dom Bernard Maréchaux, ibid., p. 74-75.
[23] — Dom Bernard Maréchaux, ibid., p. 78.
[24] — Dom Bernard Maréchaux, ibid., p. 88.
[25] — Bernard Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre, une vie, Étampes, Clovis, 2002, p. 613.
[26] — Mgr Lefebvre, Récollection à Écône, 9 février 1991.
[27] — Mgr Lefebvre, Retraite à Écône, 18 septembre 1979.
[28] — Mgr Lefebvre, Conférence spirituelle, Fribourg, 24 novembre 1969.
[29] — Saint Grégoire le Grand, In Job, L. VI, n° 16, cité par le père Emmanuel dans Le Chrétien du jour et le chrétien de l’Évangile, Grez-en-Bouère, Dominique Martin Morin, 1973, p. 58.
[30] — Père Emmanuel, Le Chrétien du jour et le chrétien de l’Évangile, p. 56.
[31] — Père Emmanuel, Le Chrétien du jour et le chrétien de l’Évangile, p. 36.
[32] — Mgr Lefebvre, Conférence spirituelle, Fribourg, 5 mai 1970.
[33] — Mgr Lefebvre, Conférence spirituelle, Fribourg, 9 novembre 1969.
[34] — Père Emmanuel, Le Naturalisme, Grez-en-Bouère, Dominique Martin Morin, 1973, p. 27.
[35] — Père Emmanuel, Le Péché originel, Troyes, 1911, p. 37.
[36] — Mgr Lefebvre, Conférence aux prêtres, Saint-Nicolas du Chardonnet, 13 décembre 1984, Cor Unum, p. 100-101.
[37] — Ibid.
[38] — Père Emmanuel, conférence du 22 avril 1896, citée par Dom Bernard Maréchaux, Le Père Emmanuel, p. 376.
[39] — Ibid.
[40] — Père Emmanuel, conférence du 6 mai 1896, citée par Dom Bernard Maréchaux, Le Père Emmanuel, p. 376.
[41] — Mgr Lefebvre, notes d’entretien communiquées par M. l’abbé Philippe François.
[42] — Père Emmanuel, Le Chrétien du jour et le chrétien de l’Évangile, ibid., p 12. 13. 27.
[43] — Père Emmanuel, Traité du ministère ecclésiastique, ibid., L. II, ch. 5 (p. 31) ; L. I, ch. 6 (p. 18).
[44] — Père Emmanuel, Lettres à une mère sur la foi, Grez-en Bouère, Dominique Martin Morin, 1972, p. 35-36.
[45] — Père Emmanuel, La Sainte Église, Étampes, Clovis, 1997, p. 281-282.
[46] — Témoignage de Mgr Écalle, Le Père Emmanuel d’après son biographe, Troyes, 1911, p. 15.
[47] — Jean-Paul II, encyclique Ut unum sint.
[48] — Père Emmanuel, La Sainte Église, éd. Clovis, 1997, p. 94.
[49] — Mgr Lefebvre, Lettre à Mme Le Panse, 14 juin 1985.
[50] — Mgr Lefebvre, Lettre à Mme Le Panse, 11 novembre 1986.
[51] — Mgr Lefebvre, Lettre à Mme Le Panse, 22 janvier 1988.
[52] — Mgr Lefebvre, Lettre à Mme Le Panse, 24 mars 1988.
[53] — Mgr Lefebvre, Écône, 11 février 1991.

