Notre-Dame de la
Sainte-Espérance
par un moine bénédictin
Ego mater pulchræ dilectionis, et timoris, et agnitionis, et sanctæ spei.
In me gratia omnis viæ et veritatis ; in me omnis spes vitæ et virtutis.
« Je suis la mère du bel amour, de la crainte, de la science, et de la sainte espérance. En moi est toute la grâce de la voie et de la vérité ;
en moi est toute l’espérance de la vie et de la vertu » (Si 24, 24-25).
La dévotion à Notre-Dame de la Sainte-Espérance fut le ressort intime de la vie sacerdotale et de l’œuvre paroissiale du père Emmanuel. Cette dévotion tenait tout entière en la courte invocation Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! La présente étude voudrait indiquer d’abord l’origine et le développement de cette « petite prière », puis en analyser la signification, avant d’évoquer « l’esprit de la Sainte-Espérance ».
La dévotion à Notre-Dame
de la Sainte-Espérance
Origine
C’est en partant en pèlerinage à Rome, le 14 juin 1852, que l’abbé André, jeune curé de Mesnil-Saint-Loup, reçut l’inspiration du nom de Notre-Dame de la Sainte-Espérance. Il récitait son chapelet lorsque se présenta à son esprit une pensée qui lui fit comprendre le véritable but de son voyage. « Dans cette pensée, écrira plus tard le père Emmanuel [1], il y avait trois choses, lesquelles étaient à demander au Saint-Père ; savoir : le nom de Mater Sanctæ Spei, Notre-Dame de la Sainte-Espérance, pour la statue de la très sainte Vierge vénérée dans l’église de Mesnil-Saint-Loup ; la fête ; et l’indulgence plénière pour tous ceux qui, le jour de la fête, feraient la communion dans ladite église. » L’abbé André entrevoyait bien des difficultés, mais il poursuivit sa route en se disant : « Si la sainte Vierge veut, tout marchera [2] ! »
Le 5 juillet, lors d’une audience privée, le jeune prêtre put présenter ses requêtes à Pie IX. Le saint pape les accueillit favorablement. A la première, il répondit avec joie : « Notre-Dame de la Sainte-Espérance, oui ! » Pour l’institution de la fête au 4e dimanche d’octobre, il demanda à l’abbé André de faire préparer un rescrit par Mgr Gigli, secrétaire de la congrégation des Rites. Quant à l’indulgence plénière, elle fut accordée également. Dès le 8 juillet, le curé du Mesnil était en possession du rescrit.
De retour dans sa paroisse, l’abbé André voulut attendre la fête de l’Assomption pour révéler à ses fidèles le nouveau vocable de la Vierge Marie. C’est donc le 15 août 1852 que les paroissiens de Mesnil-Saint-Loup apprirent, non sans émotion, le nom de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, puis la prière Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! « Celui qui la prononça pour la première fois, avouera le père Emmanuel [3], la prononça parmi plusieurs autres invocations à la très sainte Vierge, ne pensant pas plus à l’une qu’à l’autre. Il n’en fut pas ainsi de ceux qui l’entendirent ; car ils la retinrent uniquement, et trouvaient, à la répéter, un charme si grand qu’ils s’en servirent comme d’un moyen facile pour se recueillir, prier, demander et obtenir bien des grâces. Et c’est ainsi que, par la suite, le curé du Mesnil apprit cette prière de ceux qui croyaient l’avoir apprise de lui. » Ces lignes manifestent à la fois la profonde humilité de leur auteur et l’origine toute surnaturelle de la « petite prière ».
La Prière perpétuelle
Après la première fête de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, célébrée le dimanche 22 octobre 1852, l’abbé André se sentit « travaillé d’un grand désir, désir calme cependant, d’avoir quelque chose de plus que la petite prière pour honorer Notre-Dame de la Sainte-Espérance [4] ». Il voulut composer des litanies, mais dut y renoncer, n’y reconnaissant qu’un « rêve de son imagination ». C’est le 26 avril 1853, en la fête de Notre-Dame du Bon Conseil, que la lumière se fit. « Le matin de ce jour, je faisais ma préparation à la messe [5], je ne pensais point à mon désir ; tout à coup, et cependant si doucement que je ne m’en aperçus pas, je tins ce que j’avais désiré, la Prière perpétuelle. Je vis d’une vue claire l’organisation de cette œuvre, tout me fut présenté en un moment, tout me fut dit sans discours ; rien cependant n’occupait mon imagination. Mon esprit était le témoin attentif et calme d’une sorte de création qui se faisait en lui, mais à laquelle il était parfaitement étranger [6]. » D’autant plus étranger que l’abbé André était jusqu’alors bien résolu à « ne pas laisser tourner en confrérie ou quelque chose d’analogue la dévotion à Notre-Dame de la Sainte-Espérance ». C’est du ciel qu’il avait reçu, l’année précédente, le nom de Notre-Dame de la Sainte-Espérance puis l’invocation Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! C’est du ciel également que lui vint l’inspiration de la Prière perpétuelle.
Le dimanche suivant, premier jour du mois de Marie, il l’annonça à ses paroissiens. « Chacun était invité à recevoir l’assignation d’une heure dans le courant de laquelle il réciterait un Ave Maria précédé et suivi de l’invocation Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! Les douze heures du jour étant assignées à douze personnes, autant de fois douze personnes seraient enrôlées dans l’Association, autant de pieux fidèles prieraient à la même heure Notre-Dame de la Sainte-Espérance pour la conversion de tous [7]. » Dès ce dimanche 1er mai 1853, cinquante-six personnes furent inscrites. La Prière perpétuelle était instituée.
Opposition de l’évêché
Le 16 mai, l’abbé André écrivit à son évêque pour lui soumettre le projet des statuts de la nouvelle association et de son érection en confrérie, « dans l’intention d’honorer la très sainte Vierge et de demander par son intercession les grâces de salut et de conversion dont notre paroisse a besoin [8] ». Citons l’article 2 de ces statuts : « Le but de ladite confrérie est d’honorer la très sainte Vierge, Mère de Dieu, et de solliciter de son très saint Cœur [9] la grâce de notre conversion. » L’article 3 donne la formule de la petite prière : Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! Et l’article 4 précise que « tous les membres de la confrérie récitent encore la même prière à l’heure de la nuit ou du soir correspondante à celle à laquelle ils l’auront récitée le jour ou le matin, s’ils n’en sont empêchés par le besoin du repos [10] ».
Le conseil épiscopal ne vit pas d’un très bon œil cette nouvelle dévotion. Le vicaire général renvoya le projet des statuts après avoir modifié le texte des articles 2 et 3 : la mention du « très saint Cœur » de Marie n’y figurait plus, et l’invocation Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! devenait Notre-Dame de la Sainte-Espérance, refuge des pécheurs, priez pour nous. Voici comment le père Emmanuel rapportera sa réaction [11] :
Renoncer à la mention du très saint Cœur de Marie dans l’article 2 me parut un sacrifice au-dessus de mes forces. Quant à la formule Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous, elle est si chère à tous les vrais fidèles, elle est une si grande joie pour les humbles, une si douce consolation pour les pénitents, elle est dite un si grand nombre de fois tous les jours, j’ai éprouvé tant de bonheur à voir les mères chrétiennes la faire réciter aux petits enfants, j’ai à cette vue pleuré de si bonnes larmes, j’ai vu si souvent mes fidèles prier et pleurer la petite prière aux pieds de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, que, pour toutes ces raisons et d’autres encore, je résolus de ne pas me résoudre à la sacrifier. […]
Je renonçai à voir la Prière perpétuelle érigée en confrérie ; mais je ne renonçai pas à la petite prière :
Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous !
Recours à Rome
Quelques mois plus tard, le curé du Mesnil s’adressa directement au Saint-Siège pour demander l’approbation de la formule et solliciter l’octroi d’indulgences au profit de ceux qui en useraient. La petite prière fut d’abord examinée par le Promoteur de la foi, qui la déclara conforme à la doctrine catholique. Puis, avec l’aide de son protecteur romain, Mgr Gigli, l’abbé André obtint un rescrit en date du 27 juillet 1854. Il y est d’abord exposé que c’est « par une très sage inspiration de Dieu » que Pie IX a donné le nom de Notre-Dame de la Sainte-Espérance à la statue de Mesnil-Saint-Loup, permettant ainsi le développement de cette dévotion « au très grand profit des âmes ». Aux membres de la pieuse association sont accordés cent jours d’indulgence « toutes les fois que d’un cœur contrit et humilié ils réciteront la prière Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! », et l’indulgence plénière une fois par mois, moyennant confession et communion, pour ceux qui la disent au moins deux fois par jour [12].
Développement de l’œuvre
Le 15 août, le curé du Mesnil annonça cette heureuse nouvelle à ses paroissiens. Ceux-ci se mirent à prier pour la propagation de la Prière perpétuelle. « Presque immédiatement, il nous vint des associés de quelques paroisses voisines, mais en assez petit nombre ; car j’ai toujours eu soin de ne chercher jamais à amener qui que ce soit par des moyens humains à la Prière perpétuelle [13]. » L’abbé André voulait des associés fidèles et fervents plutôt que nombreux. Le développement sera cependant rapide : si à la fin de 1854 on ne compte encore que 272 inscrits, ils seront près de 1000 au milieu de l’année 1855, et plus de 4000 à la fin de cette même année. Des paroisses voisines, on était passé aux diocèses voisins, puis à l’ensemble de la France et même à l’étranger. Des instituts religieux se joignirent au mouvement, telle la Trappe de Bricquebec (Manche) : « C’est un grand bonheur pour toute la communauté de réciter cette prière deux fois par jour », écrivait le père Abbé [14]. Des Polonais habitant à Paris remercièrent l’abbé André pour le « cri de détresse et d’espérance » que Notre-Dame de la Sainte-Espérance lui avait inspiré.
L’opposition ne manquait pourtant pas. Au sein même de la paroisse, des esprits libertins menèrent une forte résistance. Mais le jeune pasteur n’avait-il pas déclaré dès 1852 : « Si la sainte Vierge veut, tout marchera ! » Et la sainte Vierge voulait : il y eut de nombreuses grâces de guérison et de conversion. Le père Emmanuel évoquera par exemple le cas d’« un jeune homme que Notre-Dame de la Sainte-Espérance a remis dans le droit chemin, après douze ans d’égarement dans la ténébreuse région qu’on nomme le monde [15] ». En 1856, le curé de Notre-Dame des Victoires, Monsieur Desgenettes, affirma à un prêtre associé : « Toutes ces tempêtes ne se sont soulevées contre l’œuvre que parce qu’elle est bien plantée sur le roc de saint Pierre. C’est un jeune arbre qui deviendra grand et fort, parce que ses racines ont pénétré dans le rocher pour y puiser la sève catholique à sa source [16]. » Le saint prêtre savait que c’était Pie IX lui-même qui, le 5 juillet 1852, avait donné le nom de Notre-Dame de la Sainte-Espérance.
L’anniversaire du 5 juillet resta cher à l’abbé André : c’est cette date qui fut choisie pour la bénédiction de la première pierre de l’église de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, en 1864, puis des cloches de ce sanctuaire, en 1876.
L’association de la Prière perpétuelle fut érigée en « archiconfrérie » le 27 août 1869, par un bref de Pie IX. Ce n’est qu’en 1877 que commença à paraître le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance. Le premier numéro porte la date du 25 mars. Ce bulletin mensuel voulait être le lien des associés de la Prière perpétuelle (alors au nombre de plus de 100 000). Relevons, dans le numéro d’avril 1878, cette réponse du père Emmanuel à une critique qui lui avait été adressée : « Le Bulletin ne peut que refléter l’œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance dont il est l’organe. Or, cette œuvre, ce n’est ni plus ni moins que l’œuvre du rétablissement du christianisme à Mesnil-Saint-Loup [17]. »
Le père Emmanuel put célébrer, en 1902, le jubilé de Notre-Dame de la Sainte-Espérance. Mais c’était là son Nunc dimittis : il devait s’éteindre le 31 mars de l’année suivante.
Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous !
Cette invocation, appelée si justement la petite prière, est riche de signification. Pour mieux la découvrir, il nous faut d’abord préciser en quoi consiste notre conversion. Puis, mettant en relation les trois termes de l’invocation : Notre-Dame, la Sainte-Espérance, notre conversion, nous nous poserons trois questions : quel est le rôle de Marie dans notre conversion ? y a-t-il un rapport entre l’espérance et notre conversion ? pourquoi ce titre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance ?
Notre conversion
« Je vous le dis, en vérité, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux » (Mt 18, 3). Ce solennel avertissement de Jésus à ses disciples montre assez que notre conversion est la condition nécessaire de notre salut éternel. Notre-Seigneur reprenait du reste un terme familier aux prophètes de l’ancien Testament. Il exprime un changement de vie, un passage de l’esclavage du péché au service de Dieu. Cette transformation est essentiellement l’œuvre de la grâce ; il faut que Dieu nous convertisse pour que nous soyons convertis : Converte nos, Domine, ad te, et convertemur [18] (Lm 5, 21). Mais la grâce ne nous convertit pas sans nous : l’âme est convertie par Dieu et en même temps elle se convertit.
Au sens strict, la conversion fait passer de l’état de péché mortel à l’état de grâce. « C’est un changement radical qui se produit dans ses affections et ses tendances, lesquelles ont désormais un objet tout autre, et suivent une direction diamétralement opposée. Elle était livrée à l’amour des créatures ; désormais elle est livrée à l’amour du Créateur de toutes choses. L’amour céleste étant substitué en elle à l’amour terrestre, la charité à la cupidité, elle devient foncièrement tout autre ; car l’amour qui domine dans une âme l’imprègne tout entière de sa propre qualité, encore qu’il subsiste en elle des restes de son état antérieur et des tendances contraires à la tendance dominante [19]. » Les derniers mots de cette explication de Dom Bernard Maréchaux, successeur du père Emmanuel, montrent bien que la conversion, en un sens plus large, concerne tous les chrétiens : qui pourrait ici-bas se prétendre exempt de « tendances contraires » à ce qui doit être la « tendance dominante » de notre âme, la charité ? Si la grâce du baptême efface le péché originel lui-même, elle en laisse subsister les quatre blessures : l’ignorance, la malice, la faiblesse, la concupiscence. Nos résolutions, pour sincères et généreuses qu’elles soient, ne sont pas toujours suivies d’effets ; sans cesse il nous faut les reprendre. Citons à nouveau Dom Maréchaux : « Nous avons tous besoin d’être convertis. Se dire pécheur, et penser pratiquement (par l’illusion d’une vue superficielle ou le refus de reconnaître son état) que l’on n’a pas besoin d’être converti est un illogisme des plus dangereux [20]. »
On comprend alors l’importance du pronom nous dans le cri convertissez-nous ! Une anecdote mérite d’être rapportée à ce propos. Un prêtre de passage à Mesnil-Saint-Loup s’avisa un jour en chaire de transformer ainsi la petite prière : « Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez les pécheurs ! » A la sortie de l’église, un paroissien murmura dans son patois savoureux : « J’en on de la chance, j’on un prédicateur qui est point pécheur ! »
La conversion doit être continuelle : qui n’avance pas recule. L’âme qui cesse de se convertir se pervertit lentement mais sûrement. Si l’on a franchi le stade de la « conversion laborieuse », de l’arrachement douloureux au péché, il reste la « conversion douce », c’est-à-dire l’« extinction progressive des restes du péché » [21]. Dans ses Méditations pour tous les jours de l’année liturgique [22], le père Emmanuel écrit : « Qu’avons-nous à faire, sinon à marcher ? Marchons donc, et nous ne nous arrêterons qu’au ciel, où nous verrons Jésus. » Nous ne nous arrêterons qu’au ciel…
Un texte du père Emmanuel sur l’œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance [23] précise en quoi consiste la conversion :
L’œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance à Mesnil-Saint-Loup, nous l’avons dit, c’était simplement le rétablissement du christianisme, et cela parmi des hommes baptisés. Ici comme ailleurs, tout, à peu près, était envahi par ce froid et bas naturalisme qui ne permet pas à l’homme d’élever ses pensées au-dessus de ce qu’il sent. Ici comme ailleurs, la raison humaine, et quelle raison ! l’emportait sur la raison divine, c’est-à-dire sur la foi. La grâce, la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ était une sublime inconnue. […] Toutes les vertus chrétiennes étaient méconnues, et remplacées par cette vertu également facile et universelle que le monde appelle l’honnêteté. Notre-Dame de la Sainte-Espérance arriva, et dès le premier moment toutes les âmes comprirent qu’un grand changement allait devenir indispensable. Les pratiques extérieures du culte allaient être convaincues d’insuffisance ; les motifs intérieurs des actions allaient avoir à subir des modifications essentielles ; l’amour de Dieu allait cesser de consister en une formule ; l’esprit du Seigneur allait souffler sur des ossements desséchés, et faire surgir un peuple nouveau [24]. […]
La très sainte Vierge et notre conversion
La conversion d’une âme est l’œuvre de Dieu lui-même, source de la grâce. On dit pourtant d’un prédicateur qu’il a converti tel ou tel de ses auditeurs : c’est que Dieu s’est servi de son ministère pour opérer des conversions. Bien davantage encore, Dieu agit dans les cœurs par l’intermédiaire de la prière. Dom Maréchaux explique ainsi le rôle de la prière dans la conversion :
La prière humble, fervente, persévérante, attire sur une âme la grâce qui la convertit. Sainte Monique a converti saint Augustin, en priant et en pleurant pour lui. Sainte Thérèse, dans le secret de sa cellule, par ses gémissements et ses immolations, a contribué à la conversion d’innombrables âmes dans le monde entier. En nous faisant prier, le Vendredi saint, pour les hérétiques, les schismatiques, les juifs, les idolâtres, l’Église met en œuvre la force convertissante de la prière de ses enfants.
Or la prière de la sainte Vierge, à elle toute seule, a plus de puissance convertissante que la prière de toutes les âmes réunies, que la prière de toute l’Église de la terre et du ciel. Elle est donc avec éminence, si l’on nous permet cette expression, la convertisseuse des âmes [25].
La Vierge Marie étant médiatrice de toutes les grâces [26], elle est nécessairement associée à chaque conversion. Peut-on préciser d’où vient, en Notre-Dame, cette « puissance convertissante » ? C’est d’abord en vertu de sa maternité spirituelle (qui découle de sa maternité divine : Mère du Christ, Marie l’est également des membres du Christ) que la très sainte Vierge peut nous convertir : après avoir coopéré à notre premier enfantement dans le baptême, elle nous « enfante à nouveau, jusqu’à ce que le Christ soit formé [27] » en nous, c’est-à-dire qu’elle coopère aussi à l’incessante conversion que constitue notre vie chrétienne. « Enfants de Dieu par notre baptême, enfants de Marie par la même grâce, comprenons qu’avec une telle Mère et un tel Père, il nous faut sortir du péché [28]. » En outre, explique Dom Maréchaux [29], du fait de son Immaculée Conception, Marie n’a jamais eu besoin de se convertir : elle dispose donc d’une puissance exceptionnelle pour convertir toutes les âmes.
Cette vérité mise en lumière par la petite prière de l’abbé André n’est-elle pas au fond l’essentiel du message des grandes apparitions mariales : rue du Bac, Lourdes, La Salette, Pontmain [30], Fatima ?
La Sainte-Espérance et notre conversion
La Sainte-Espérance n’est pas autre chose que l’espérance théologale, cette vertu par laquelle nous espérons Dieu de Dieu lui-même, puisque son motif formel, disent les théologiens, est la toute-puissance auxiliatrice. C’est pour bien souligner ce caractère théologal, surnaturel de l’espérance que le père Emmanuel tenait à parler de la « Sainte-Espérance ». Dans les Méditations pour tous les jours de l’année liturgique [31], il la définit comme « un mouvement puissant et doux que Dieu lui-même a imprimé à nos âmes au jour de notre baptême. Ce mouvement nous porte à Dieu, et nous en donne à l’avance une jouissance anticipée. » Remarquons cette notion de mouvement vers Dieu : la conversion elle-même, nous l’avons vu, est un changement, un passage, donc un mouvement. D’où le rôle essentiel de la vertu d’espérance dans notre conversion. En nous faisant désirer la grâce de Dieu en ce monde et le bonheur éternel dans l’autre (selon la belle formule de l’« acte d’espérance »), l’espérance nous oblige à repousser le péché, qui s’oppose à la grâce, à renoncer aux bonheurs terrestres qui s’opposent au bonheur éternel. Elle nous détourne des créatures pour nous tourner vers Dieu : c’est là proprement l’œuvre de notre conversion. L’espérance nous fait couper les amarres de notre vaisseau, puisqu’elle nous détache de tout ce qui n’est pas Dieu, mais c’est pour lui donner cette « ancre sûre et ferme » dont parle l’Épître aux Hébreux (6, 19). Elle fixe notre âme en Dieu, non pas encore dans la fruition de la gloire éternelle, mais dans l’attente assurée de cette béatitude : Ibi nostra fixa sint corda, ubi vera sunt gaudia, dit la collecte du quatrième dimanche après Pâques (que nos cœurs soient fixés là où sont les vraies joies). Et plusieurs oraisons du missel [32] nous font demander la grâce de terrena despicere et amare cælestia (mépriser les biens de la terre et aimer ceux du ciel). « L’âme investie par la Sainte-Espérance, écrit Dom Maréchaux, a le sentiment très vif du néant des choses de la terre ; elle goûte Dieu très purement, elle ne veut que lui en toutes choses. Elle est donc bien et profondément convertie [33]. »
Notons que la foi est sans doute une condition préalable de la conversion, mais non son principe immédiat : c’est l’espérance qui agit directement sur la volonté pour la régler, l’orienter droitement. Quant à la charité, elle est plutôt un fruit de la conversion que son principe. Dom Maréchaux cite à ce propos l’admirable description du processus de la justification dans la sixième session du concile de Trente [34] : « Considérant qu’ils sont pécheurs, secoués salutairement par la crainte de la justice divine, ils se tournent à considérer la miséricorde de Dieu, et se relèvent en espérance, dans la confiance que Dieu leur sera propice par Jésus-Christ ; dès lors, ils commencent à aimer Dieu comme source de toute justice ; ils s’animent d’une certaine haine et détestation contre leurs péchés. »
Notre-Dame de la Sainte-Espérance
Marie est « le réceptacle divin, l’organe de choix [35] » de l’espérance chrétienne. « Ce n’est pas seulement une certaine espérance qui jaillit de la dévotion à Marie ; c’est toute la Sainte-Espérance des chrétiens qui est comme ramassée en elle et qui descend d’elle dans nos cœurs par voie d’effusion miséricordieuse [36]. » Et Dom Maréchaux souligne l’importance de l’article la : « Ce petit article donne à l’invocation toute sa valeur caractéristique. Il exprime la vérité énoncée plus haut, à savoir que toute la Sainte-Espérance est renfermée en Marie [37]. » Ne disons-nous pas à Notre-Dame, dans le Salve Regina, qu’elle est « notre espérance », spes nostra ? Saint Bernard voit en elle « toute la raison de son espérance » (tota ratio spei meæ). Et l’Église lui applique ce verset de l’Ecclésiastique (24, 25) : In me omnis spes vitæ et virtutis [38] (voir par exemple l’épître de la fête du Cœur Immaculé).
Dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance [39], Dom Maréchaux donne l’explication suivante : « Mère de la Sainte-Espérance veut dire qui engendre en nous la vertu d’espérance. […] Cette génération semble réservée à Dieu, […] mais Marie est la dépositaire, l’agent de transmission de la grâce. […] Elle vivifie la vertu d’espérance dans nos âmes, et lui fait produire tous ses fruits, et notamment ce fruit qui est la vie éternelle. » Le père Emmanuel disait déjà que la dévotion à Notre-Dame de la Sainte-Espérance avait pour objet de « raviver et ranimer » l’espérance chrétienne.
En 1904 fut publié dans le Bulletin [40] un « mois du Rosaire », composé par le père Emmanuel. Voici quelques-unes des brèves méditations du 7e Rosaire, intitulé « le Rosaire de la Sainte-Espérance » :
Notre-Dame de la Sainte-Espérance veut notre salut. Jadis elle porta Jésus à saint Jean, et par le fait lui apporta le salut. Oh ! prions-la de nous apporter Jésus, et par lui le salut de nos âmes. – 2e mystère : la Visitation de la sainte Vierge.
Sans perdre Jésus, la sainte Vierge avait perdu la présence de Jésus. Combien souvent nous avons perdu la présence de Jésus, et sa sainte grâce, et Jésus lui-même, pauvres pécheurs que nous sommes. O Notre-Dame de la Sainte-Espérance, faites-le-nous retrouver, ce qui veut dire : convertissez-nous. – 5e mystère : le Recouvrement de l’Enfant Jésus.
Il est dit dans l’office de Notre-Dame de la Sainte-Espérance qu’elle a en ses mains les trésors des miséricordes du Seigneur. Ces miséricordes sont bien celles du Seigneur ; elles nous ont été méritées par les souffrances de sa passion. Adorons premièrement Notre-Seigneur priant dans son agonie, et amassant les miséricordes qu’il a remises entres les mains de sa mère. – 1er mystère : l’Agonie de Notre-Seigneur.
La mort de Notre-Seigneur a été la mort du vieil Adam, la mort de nos péchés, la fin du mal. Or, le mal ayant pris fin, l’espérance renaît, et nous prenons le chemin de la vie éternelle. Notre-Dame de la Sainte-Espérance, conduisez-nous-y. – 5e mystère : le Crucifiement de Notre-Seigneur.
L’Ascension de Notre-Seigneur porta au ciel le Fils de Dieu, elle y porta aussi nos espérances. Pour nous, tout est au ciel, depuis que Jésus y est remonté : notre Dieu au ciel, notre Sauveur au ciel, notre Dame au ciel, nos saints au ciel ; nous aussi, soyons du ciel. – 2e mystère : l’Ascension de Notre-Seigneur.
L’espérance chrétienne va droit au ciel, et Notre-Dame de la Sainte-Espérance y alla tout droit après sa mort : le chemin du ciel est facile, son entrée est ouverte à qui a aimé le bon Dieu. Aimons-le donc, et allons au ciel. – 4e mystère : l’Assomption de la sainte Vierge.
La Sainte-Espérance ne trompe jamais [41] ; elle va droit au ciel, droit à la couronne ; et la couronne lui est donnée toujours. La très sainte Vierge, Notre-Dame, a été couronnée dans les cieux, et Dieu prépare à ses fidèles la couronne qui ne se flétrit pas. Espérons donc, et elle nous sera donnée. – 5e mystère : le Couronnement de la sainte Vierge.
Citons enfin un bref passage du Catéchisme de la famille chrétienne [42] :
Quel secours nous donne l’espérance pour dire l’Ave ?
Elle nous montre la sainte Mère de Dieu comme une mère pleine de bonté pour nous, et par là elle nous inspire la confiance la plus grande en sa maternelle intercession.
L’esprit de la Sainte-Espérance
En 1907, Dom Maréchaux fit paraître dans le Bulletin une série d’articles intitulés L’esprit de la Sainte-Espérance. En voici les passages essentiels.
Esprit d’humilité et de prière [43]
L’esprit de la Sainte-Espérance nous est donné pour que la vertu d’espérance prenne en nous tout son développement et déploie dans nos âmes toutes ses vives énergies.
L’espérance chrétienne rectifie en nous le désir du bonheur, qu’elle détourne des biens terrestres et dirige vers Dieu.
Mais, avant de nous soulever vers Dieu, elle nous met vis-à-vis de lui dans l’attitude qui convient à des créatures indigentes, à de misérables pécheurs tels que nous sommes.
Cette attitude est tout entière d’humilité et de prière.
L’espérance se définit : une vertu surnaturelle par laquelle nous attendons avec une ferme confiance les biens que Dieu nous a promis. Nous attendons ; nous sommes le mendiant qui attend. Il sied à un mendiant d’être humble. Nous manquons de tout, nous le reconnaissons, c’est là l’humilité ; mais nous attendons tout de la bonté de Dieu, c’est là l’espérance, confiante parce qu’elle est humble [44].
Le mendiant ne se contente pas d’attendre ; il demande l’aumône, il prie. Tout en lui prie, son dénuement, son attitude, non moins que sa voix.
On pourrait ajouter que ses larmes prient : le père Emmanuel, nous l’avons vu, employait l’expression « pleurer la petite prière ». Dans son opuscule Les Maximes de saint Benoît, il explique que saint Benoît pleurait souvent en priant. L’Église nous propose d’ailleurs, parmi les oraisons votives du missel, d’admirables prières « pour demander le don des larmes ». Voici un passage de la collecte : Educ de cordis nostri duritia compunctionis lacrimas, ut peccata nostra plangere valeamus, remissionemque eorum, te miserante, mereamur accipere [45].
Dans Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! Dom Maréchaux explique comment la Sainte-Espérance nous fait prier [46] :
Quand la Sainte-Espérance entre dans une âme, elle en fait une âme de prière, de prière humble, ardente, infatigable. […]
Saint Augustin remarque fort à propos que la foi n’est que le principe éloigné de la prière, que l’espérance et la charité en sont les principes immédiats. « L’espérance et la charité prient, dit-il, spes et caritas orant. »
L’espérance prie, car elle désire ; la charité prie, car elle aime. La Sainte-Espérance, c’est-à-dire l’espérance vivifiée par la charité, fait prier doublement ; car elle désire en aimant, elle aime en désirant. Aussi fait-elle jaillir, dans l’âme qu’elle remplit, la vraie prière, la grande prière. […]
Le désir est l’âme de la prière ; celui qui ne désire rien ne demande rien ; celui qui désire beaucoup demande beaucoup ; celui qui désire Dieu demande Dieu et tout ce qui conduit à Dieu. Cette demande est proprement la prière chrétienne ; Notre-Seigneur l’a distribuée en sept demandes qui forment la trame divine de l’oraison dominicale, du Notre Père.
La Sainte-Espérance apprend à bien dire le Notre Père. Combien de fois le tant regretté père Emmanuel n’a-t-il pas répété : « Le Pater est la règle de tous nos désirs ; il faut dire son Pater dans la vérité » !
Esprit de générosité et de joie [47]
L’espérance se définit : une attente, expectatio beatitudinis. On ne saurait trouver, pour caractériser cette vertu, une expression plus convenable. La béatitude suprême, qui consiste dans la jouissance de Dieu lui-même, est un bien que nous ne pouvons acquérir par nos propres forces, nous ne pouvons que l’attendre de la gratuite bonté de Dieu qui nous le promet. Cette attente n’a rien d’inquiet, elle est ferme et assurée ; car elle repose sur la promesse de Dieu et sur les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Mais cette attente n’est pas une attente inerte ; elle est au contraire merveilleusement active ; elle stimule toutes les énergies de l’âme à la conquête du vrai bien.
L’espérance met la joie au cœur, parce qu’elle est ferme et assurée ; elle comporte avec elle une anticipation, un avant-goût des joies éternelles.
La Sainte-Espérance réjouit aussi, parce que l’entrain magnifique, la générosité sans limite avec laquelle une âme s’élance à la conquête de la vie éternelle s’accompagne nécessairement d’allégresse.
Esprit de détachement et de liberté [48]
Suivant l’expression de saint Paul, l’âme chrétienne use de ce monde comme n’en usant pas (1 Co 5, 31) ; et c’est en cela que consiste son détachement. Elle n’use des choses que pour les nécessités temporelles, qu’elle subit ; elle n’aime les créatures qu’en vue de Dieu et pour Dieu ; elle rapporte tout à Dieu comme à sa fin dernière pour laquelle seule elle vit et opère.
Toute attache aux choses de la terre est une chaîne, ou tout au moins un lien : « Peu importe, disait saint Jean de la Croix, qu’on soit retenu par un câble ou par un fil, tant que l’on ne l’a pas rompu. » L’âme détachée a rompu tous les liens, câbles ou fils ; elle a conquis sa liberté.
Esprit d’incessante conversion [49]
Ne nous croyons pas complètement convertis… avant notre mort ou plutôt avant notre entrée au ciel. A ce moment seulement, tout reste de péché disparaîtra ; nous ne serons plus des pécheurs ; notre conversion sera terminée.
Jusque-là, soyons dociles à l’esprit de la Sainte-Espérance, qui nous presse de nous convertir de jour en jour.
La conversion dans les idées [50]
Aujourd’hui surtout, les esprits sont malades [51] ; ils sont imprégnés de conceptions erronées et de jugements faux ; ils sont envahis, plus ou moins à leur insu, par un naturalisme qui pervertit en eux le sens des choses de la foi ; ils ne comprennent plus le mal du péché et la nécessité de la grâce de Jésus-Christ.
L’esprit de la Sainte-Espérance dissipe cette nuée épaisse d’erreurs qui forme autour des âmes une atmosphère malsaine ; il rétablit les vraies notions sur la dépendance absolue en laquelle se trouve l’homme, et surtout l’homme pécheur, vis-à-vis de la grâce du Sauveur Jésus.
La Sainte-Espérance nous désabuse de la pensée que nous sommes bons, que nous valons quelque chose ; elle nous montre, elle nous convainc que nous sommes mauvais, que nous ne valons rien.
Mais en même temps elle nous fait connaître la puissance et la douceur de la grâce de Dieu : nous comprenons que notre salut vient uniquement de Dieu comme de sa cause première, encore qu’il ne s’effectue pas sans nous ; et alors nous prions d’une vraie prière. Au lieu de prendre en nous-mêmes un point d’appui illusoire, nous le prenons en Dieu, qui ne nous manquera jamais.
L’esprit de la Sainte-Espérance donne l’intelligence et le goût des oraisons si belles, si suppliantes, si théologiques, par lesquelles l’Église demande et implore pour ses enfants la grâce de Dieu. En ces oraisons ressort la divine efficacité de la grâce, qui dispose l’âme à bien prier, qui lui fait demander les biens solides, qui lui fait produire de bonnes œuvres, qui assure sa persévérance. Sans une telle prière, point de salut possible [52].
La conversion dans les affections [53]
Les affections de l’homme sont dévoyées et gâtées, parce qu’elles cherchent à se repaître de bonheur dans la jouissance des biens terrestres.
La Sainte-Espérance intervient dans l’âme pour la remettre dans son axe ; elle agit dans la volonté, pour la détourner des biens factices et la tourner vers le vrai bien qui est Dieu lui-même ; et elle lui donne l’assurance que, par la grâce de Dieu, elle le trouvera.
L’homme adonné aux plaisirs terrestres ne peut pas goûter la douceur d’aimer Dieu ; il ne sent pas la suave attraction des biens éternels. Il a le palais intérieur perverti. Que son cœur soit purgé, désinfecté, assaini, alors il prendra goût aux choses divines.
Cet assainissement du cœur humain se fait par l’espérance chrétienne, par la Sainte-Espérance.
La conversion de l’extérieur [54]
L’homme se compose d’une âme et d’un corps. Les deux parties constitutives de son être sont solidaires l’une de l’autre ; elles doivent être vivifiées par le même esprit. Quand l’Esprit de Dieu s’empare de l’homme, il commence par implanter son empire dans l’âme, mais ensuite il soumet à ses lois le corps lui-même ; et c’est seulement quand il a pour ainsi dire apposé son cachet sur le corps et les membres que l’homme est réellement, définitivement conquis.
La Sainte-Espérance, entrant dans une âme, lui imprime un mouvement de conversion vers le ciel : l’âme, éclairée d’une clarté qui vient d’en haut, comprend que tout dans le monde est illusion, mensonge, vanité, corruption ; dès lors elle s’en détourne avec dégoût, et se tourne tout entière à l’acquisition des biens célestes. Mais il faut que l’homme extérieur, lui aussi, entre dans le mouvement. Et comment ? Par des actes, par une attitude, par une mise, qui soient en harmonie avec la nouvelle orientation de l’âme.
De là vient que la modestie des femmes joue un rôle important dans l’œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance. […]
Ceci vaut aussi pour les hommes. Un vrai chrétien est réservé dans ses paroles, modeste dans ses regards, simple dans ses habits.
Le Saint-Esprit ne déclare-t-il pas que la manière de se vêtir, la manière de rire, la démarche d’un homme font connaître ce qu’il est (Si 19, 27) ? L’extérieur est le reflet normal de l’intérieur.
Combien nécessaire de nos jours [55]
De nos jours, la Révolution a pénétré dans les esprits ; elle y a bouleversé les notions les plus élémentaires.
Le principe révolutionnaire est celui-ci : l’homme se suffit à lui-même, il n’a pas besoin de Dieu. Donc plus rien de commun avec Dieu ; et même, car la négation ne s’arrête jamais à mi-chemin, plus de Dieu !
Or l’esprit de la Sainte-Espérance nous convainc que nous ne pouvons rien sans Dieu, sans Jésus-Christ, pour atteindre cette fin dernière qui est Dieu lui-même. Il proclame la dépendance absolue, là où la Révolution proclame l’indépendance absolue. […]
L’homme qui se sépare de Dieu est un être dévoyé, perdu, annihilé.
Et voilà comment, par l’affirmation de la fin dernière, l’esprit de la Sainte-Espérance tue l’esprit révolutionnaire.
Il exclut le fléau du libéralisme [56]
La Révolution, pour mieux séduire les irréfléchis, a produit le libéralisme : système bâtard, qui, s’il n’exclut pas Dieu, tend à restreindre son autorité en des bornes qui lui sont injurieuses.
C’est surtout sur le terrain pratique que son influence néfaste se fait sentir.
Le libéralisme tend à soustraire à Dieu le souverain domaine et la direction générale de la vie humaine ; il s’arroge le droit d’en disposer comme bon lui semble. Il consent – nous parlons du libéralisme chez ceux qui se disent chrétiens – à faire la part de Dieu dans la vie ; et il estime que Dieu doit être bien reconnaissant qu’on lui octroie cette part. Elle est d’ailleurs réduite au minimum. Un évêque très considéré [57] a appelé très justement le libéralisme en religion « le système du moins possible ».
L’esprit de la Sainte-Espérance ne peut évidemment s’accommoder d’une semblable théorie et d’une semblable pratique.
Cet esprit, en pénétrant dans une âme, y produit une conversion foncière. Cette âme comprend qu’elle se doit à Dieu son Créateur, à Jésus-Christ son Rédempteur, au Saint-Esprit son Sanctificateur ; et qu’elle se doit à ces trois personnes divines par un don d’elle-même total et irrévocable. Elle comprend que, faite par Dieu, elle est obligée de vivre uniquement pour Dieu. Elle accepte les salutaires exigences du commandement que Notre-Seigneur nomme « le plus grand et le premier de tous », d’après lequel il faut aimer Dieu « de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces, de tout son esprit ». Lui faire une part de son cœur et de sa vie lui est une suprême injure ; il a droit à tout, il veut tout ; et notre bien est de lui donner tout, pour que tout soit sauvé.
Une telle conception de la vie chrétienne, et c’est la seule vraie, la seule évangélique, tue absolument le libéralisme.
Il rétablit le christianisme intégral [58]
L’esprit de la Sainte-Espérance rétablit en sa belle intégrité le christianisme dans les âmes. « Son œuvre, répétait fréquemment le père Emmanuel, c’est le rétablissement du christianisme parmi les chrétiens. »
Considérez que le propre de l’espérance chrétienne est de mettre une âme en face de sa fin dernière, en sorte qu’elle attende sa fin dernière de la bonté de Dieu, et en même temps qu’elle travaille infatigablement à l’acquérir. Grâce à son action, la fin dernière prend pour ainsi dire possession d’une âme et possession totale, en sollicitant tout son vouloir et toutes ses énergies. De là, restitution totale de la vie chrétienne.
Ainsi, par la subordination des fins secondaires à la fin dernière, l’unité se trouve maintenue dans notre vie ; et le christianisme que nous professons est un christianisme intégral.
Conclusion
Nous avons abondamment cité, tout au long de cette étude, le père Emmanuel et Dom Bernard Maréchaux. C’est encore à eux que nous en emprunterons la conclusion. Dans le dernier chapitre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! Dom Maréchaux laisse d’abord parler le père Emmanuel [59] :
Souvent, nous le disons : Monstra te esse Matrem, montrez que vous êtes Mère. Elle nous répond aujourd’hui : Me voici, et me voici Mère. Ego Mater.
Nous le savions, elle est la Mère de Notre-Seigneur et notre Mère à tous ; mais elle devient pour nous Mère encore une fois et elle nous donne la Sainte-Espérance.
Ce nom-là console les pécheurs, ranime les courages, fortifie les âmes, réjouit les cœurs, ouvre le trésor des grâces, nous mène à Jésus, nous ouvre le paradis.
Et Dom Maréchaux achève ainsi son petit ouvrage [60] :
La sainte Vierge, notre Mère, qui veut nous sauver, et pour cela nous convertir, ne pouvait s’appeler vis-à-vis de nous que : la Mère de la Sainte-Espérance.
Elle nous dit donc : C’est moi, la Mère de la Sainte-Espérance.
Répondons-lui tout d’une voix, tout d’un cœur : Convertissez-nous.
Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous !
[1] — Notre-Dame de la Sainte-Espérance et la Prière perpétuelle, Mesnil-Saint-Loup, 1897 (4e éd.), p. 11.
[2] — Voici ce qu’écrira le père Emmanuel dans ses Méditations pour tous les jours de l’année liturgique (rééd. Dismas, 1987) à la date du 23 octobre, fête de Notre-Dame de la Sainte-Espérance (p. 397) : « La Très Sainte Vierge […] était à peu près inconnue à Mesnil-Saint-Loup, il y a fort peu d’années. Un jour, cependant, elle a tourné son cœur vers cette pauvre paroisse, et dans son cœur elle s’est dit : j’y serai Mère de la Sainte-Espérance. »
[3] — Notre-Dame de la Sainte-Espérance et la Prière perpétuelle, p. 19-20.
[4] — Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, t. X, p. 85.
[5] — Relevons au passage cette précision, révélatrice de la piété du jeune curé : « Je faisais ma préparation à la messe. »
[6] — Bulletin, t. X, p. 86.
[7] — Notre-Dame de la Sainte-Espérance et la Prière perpétuelle, p. 23.
[8] — Bulletin, t. X, p. 87.
[9] — On notera la mention du Cœur de Marie. Il ne fait aucun doute que, dans la pensée du père Emmanuel, l’œuvre de conversion des âmes entreprise sous le patronage de Notre-Dame de la Sainte-Espérance est une œuvre du Cœur de Marie. (Voir à ce sujet la dédicace reproduite à la première page de ce numéro.) A la même époque, l’abbé Desgenettes répandait la dévotion au Cœur Immaculé de Marie au travers de son « archiconfrérie du saint et Immaculé Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs ». Comment ne pas voir en tout cela de providentielles préparations à la grande révélation de Fatima : « Dieu veut répandre dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé » ? (Apparitions du 13 juin et du 13 juillet 1917.)
[10] — Ibid., p. 88.
[11] — Ibid., p. 118.
[12] — Notre-Dame de la Sainte-Espérance et la Prière perpétuelle, p. 25-27.
[13] — Bulletin, t. X, p. 246.
[14] — Notre-Dame de la Sainte-Espérance et la Prière perpétuelle, p. 32.
[15] — Bulletin, t. X, p. 264.
[16] — Notre-Dame de la Sainte-Espérance et la Prière perpétuelle, p. 37.
[17] — Dom Bernard Maréchaux, Le Père Emmanuel, Mesnil-Saint-Loup, 1935 (3e éd.), p. 197.
[18] — Convertissez-nous à vous, Seigneur, et nous nous convertirons.
[19] — Dom Bernard Maréchaux, Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous !, Mesnil-Saint-Loup, 1961 (4e éd. – 1ère éd. 1913, reprenant des textes parus dans le Bulletin en 1903), p. 15.
[20] — Ibid., p. 22.
[21] — Ibid., p. 25.
[22] — 2 février : la Purification de la Sainte Vierge (p. 355).
[23] — Bulletin, t. I, p. 550-551.
[24] — On trouvera l’intégralité de ce texte dans les documents annexés à cet article.
[25] — Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! p. 32-33.
[26] — Cette vérité certaine aurait pu être définie solennellement au dernier Concile, si celui-ci n’avait pas honteusement sacrifié le développement du dogme marial sur l’autel de l’œcuménisme (lire à ce sujet les lettres de l’abbé Berto dans Le Sel de la terre 43).
[27] — Ga 4, 19.
[28] — Méditations pour tous les jours de l’année liturgique, 8 décembre : l’Immaculée Conception (p. 405).
[29] — Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! p. 35.
[30] — Notre-Dame de Pontmain est souvent appelée Mère de l’Espérance : « Mais priez mes enfants, Dieu vous exaucera en peu de temps. Mon Fils se laisse toucher. »
[31] — P. 71. Il s’agit du commentaire de l’oraison du 5e dimanche après l’Épiphanie, où l’Église dit qu’elle ne s’appuie que sur l’espérance de la grâce céleste : in sola spe gratiæ cælestis innititur.
[32] — Postcommunion du 2e dimanche de l’Avent, du Sacré-Cœur…
[33] — Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! p. 45.
[34] — Ibid., p. 40 – cf DS 1526 et FC 559.
[35] — Ibid., p. 5.
[36] — Ibid., p. 9.
[37] — Ibid., p. 10.
[38] — En moi est toute l’espérance de la vie et de la vertu.
[39] — T. XI, p. 2.
[40] — T. IX, p. 120-122 (nous respectons la présentation du Bulletin : le titre du mystère n’est indiqué qu’après la méditation correspondante).
[41] — Spes non confundit (Rm 5, 5).
[42] — DMM, 1977, p. 370.
[43] — T. XI, p. 33-34.
[44] — Dans le Catéchisme de la famille chrétienne (p. 371), le père Emmanuel écrit : « Avec ces deux dispositions [l’humilité et la contrition], nous dirons bien l’Ave, nous dirons bien notre invocation : Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! »
[45] — Tirez de la dureté de notre cœur des larmes de componction, afin que nous puissions pleurer nos péchés, et que nous méritions d’en recevoir le pardon de votre miséricorde.
[46] — Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! p. 48-49.
[47] — Bulletin, t. XI, p. 52-53.
[48] — Ibid., p. 66.
[49] — Ibid., p. 82.
[50] — Ibid., p. 97-98.
[51] — Qu’aurait dit l’auteur un siècle plus tard ?
[52] — Le père Emmanuel aimait à dire que toute la doctrine de la grâce est renfermée dans les oraisons du missel. Voir plus loin, dans la rubrique « Le latin et la sainte liturgie », son commentaire des oraisons des dimanches après la Pentecôte.
[53] — Ibid., p. 107-108.
[54] — Ibid., p. 121-122.
[55] — Ibid., p. 140-141. Écrites il y a près de cent ans, ces lignes restent vraiment d’actualité.
[56] — Ibid., p. 159-160. On notera l’esprit résolument antilibéral de Dom Maréchaux, en cela aussi fidèle disciple du père Emmanuel.
[57] — Il s’agit de Mgr Isoard (1820-1901), évêque d’Annecy, auteur du Système du moins possible (recensé dans le Bulletin, t. VII, p. 401 et sq.).
[58] — Ibid., p. 172.
[59] — Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous ! p. 57-58.
[60] — Ibid., p. 61-62.

