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Essai de doctrine sociale et politique

à l’école de saint Thomas d’Aquin

 

 

 

par l’abbé Guillaume Devillers

 

 

 

Cet article continue la série commencée dans nos numéros 26 (la société en général), 30 (le gouvernement de la société) et 34 (la société familiale). Cette étude, ainsi que les précédentes, s’efforce de suivre fidèlement la mé­thode et les doctrines du saint docteur Thomas d’Aquin. Il ne s’agit pas d’un traité spécialisé pour banquiers et industriels, mais seulement d’un exposé des principes fondamentaux de la justice chrétienne en cette matière. On n’y trouvera donc pas toutes les applications concrètes, trop nombreuses et trop diverses pour être exposées en détail. Qu’on ne s’imagine pas cependant qu’une telle étude n’a pas d’utilité pratique : rien n’est plus fructueux que la réflexion sur les principes, pour qui sait les pénétrer et les appliquer de façon adéquate.

Cette réflexion aidera les lecteurs voulant exercer plus chrétiennement leur profession ; elle permettra à tous de mieux comprendre certains dés­ordres du monde moderne, révolté contre la loi de Dieu.

Le Sel de la terre.

 

 

Quatrième question :

la société économique * 

 

LES RELATIONS de type économique telles que le salariat ou les échanges commerciaux jouent dans toute société un rôle très impor­tant. Cependant ce rôle a grandi démesurément dans la société mo­derne, l’économie prenant trop souvent le pas sur la politique. L’étude des lois fondamentales de l’économie nous permettra de comprendre les causes de cette situation et les moyens d’y remédier. Nous nous poserons ici cinq questions principales :

 

1. — S’il est licite à chacun d’user de ses biens comme il l’entend, de vendre et acheter à n’importe quel prix, et de s’enrichir par la spéculation et l’usure.

2. — Si tous les biens doivent appartenir à l’État.

3. — Si l’usage et l’acquisition des biens doivent être régulés par voie d’auto­rité, ou laissés entièrement à la liberté individuelle.

4. — S’il est bon et utile que les membres d’une même profession s’unissent au sein des corporations.

5. — Si l’usure (prêt à intérêt) est un péché.

 

 

Article 1

 

S’il est licite à chacun d’user de ses biens comme il l’entend, de vendre et acheter à n’importe quel prix, et de s’enrichir par la spéculation et l’usure.

 

• Objections :

 

1. Tout ce qui nous mérite les bénédictions du Ciel est bon et louable. Or les richesses et la prospérité matérielle sont la marque visible des bénédictions di­vines. Par conséquent tout ce qui est utile pour augmenter les richesses est licite.

2. La finalité de l’économie et du travail est l’accumulation des richesses. Par conséquent toutes les transactions sont licites du moment qu’elles s’avèrent ren­tables et efficaces.

3. Le droit de propriété est reconnu par tous les peuples. Il consiste à pouvoir user librement de ce qui vous appartient. D’où il suit que chacun est libre de vendre ou d’acheter à n’importe quel prix [1].

 

• Cependant :

 

Nous lisons dans l’Évangile de saint Matthieu : « Tout ce que vous désirez que les hommes vous fassent, faites-le leur vous-même » (chap. 7). Or il est évident que nul ne désire se voir vendre quelque bien plus cher que son juste prix, ou encore se voir subitement ruiné ou appauvri par le jeu de la spéculation et de l’usure.

 

• Réponse :

 

L’usage d’une chose doit être réglé par sa fin. Or les biens matériels, qui sont l’objet des opérations économiques, ont été donnés par le Créateur à l’homme dans le but de subvenir à ses besoins qui sont : la conservation de l’individu et de l’espèce par l’organisation familiale, et l’ensemble des biens temporels et spiri­tuels nécessaires aux familles.

Or il est évident que le bien commun des individus et des familles requiert deux choses :

— premièrement, que les richesses soient réparties de manière équitable, permettant à chacun de vivre honorablement ;

— deuxièmement, que soit assurée la stabilité de l’emploi et des ressources, car cette stabilité est très nécessaire à la paix et au bonheur. Quant au bien éter­nel qui est la fin ultime de l’économie et de tout l’ordre humain, il a été promis comme récompense de nos bonnes œuvres et en particulier de notre charité. C’est pourquoi la charité est la loi suprême qui doit régir l’usage des biens exté­rieurs, selon ces paroles du divin Maître : « Faites-vous des amis avec les biens d’iniquité, afin qu’ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels » (Lc 16, 9).

Tout homme de bon sens comprendra donc qu’il n’est nullement permis de vendre ou acheter à n’importe quel prix, ou de s’enrichir par n’importe quel moyen. Et que chacun doit au contraire s’efforcer, dans la pratique de sa profes­sion, de rechercher, plus encore que son bien propre, ces biens précieux que sont : une répartition équitable des richesses, la stabilité des familles, et par‑dessus tout la pratique de la charité. Telle est en effet la finalité de l’écono­mie. Ce qui suppose en particulier que les transactions économiques se réalisent selon ce qui est juste, chaque chose étant vendue à un prix convenable au bien de tous. Et que nul ne cherche à s’enrichir par l’usure et la spéculation, qui n’ont aucune utilité pour le bien commun, et présentent au contraire bien des in­convénients [2].

 

• Solution des objections :

 

1. On reconnaît ici la conception calviniste qui est à la base du grand capita­lisme anglo-saxon. Son triomphe en Angleterre à partir du XVIe siècle, et aux États-Unis à partir du XVIIIe siècle ont complètement bouleversé l’ancien ordre des choses en livrant le monde à la tyrannie des commerçants et des riches [3]. Pour comprendre la fausseté de cette doctrine et son opposition foncière au christianisme, il suffit de se souvenir des paroles et exemples du Sauveur : « Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux » (Mt 5, 3). « Malheur à vous les riches ! car vous avez déjà reçu votre récompense » (Lc 6, 24).

2. L’économie n’a pas pour fin d’accumuler des richesses mais de pourvoir aux nécessités matérielles des hommes, sans nuire à leur bien spirituel. C’est pourquoi aucune transaction n’est licite si elle est contraire à la justice, à la cha­rité, ou au salut des âmes. Même si le libéralisme moderne était favorable à l’en­richissement de la société humaine ce qui est loin d’être prouvé – il devrait être rejeté avec horreur puisqu’il tend à perdre les âmes et à détruire la charité entre les hommes [4].

3. Avant d’appartenir à l’homme, tous les biens appartiennent à Dieu. C’est pourquoi chacun est tenu d’en user, non selon ses caprices, mais selon l’intention du Créateur, c’est-à-dire pour le bien et non pour le mal.

 

L’injustice des prix imposée par le libéralisme

 

Le système libéral et le coût extrêmement bas des transports maritimes et rou­tiers permettent aux multinationales du commerce de mettre en concurrence les producteurs du monde entier, et d’imposer ainsi des prix excessivement bas. Elles achèteront par exemple du blé aux fermes géantes du Brésil (25 000 hectares), qui ne comportent qu’un travailleur pour 1 000 hectares de terres, et imposeront ainsi un prix mondial très bas.

On pense souvent à tort que dans les échanges commerciaux il y a toujours un perdant et un gagnant. En réalité, lorsque les prix sont justes, tout le monde gagne, de même que tout le monde perd lorsqu’ils sont injustes. Prenons l’exemple précédent : le blé se vend à 15 centimes d’euro le kilo, ce qui signifie la ruine ou la misère pour un grand nombre de cultivateurs, spécialement dans les pays pauvres qui ne sont pas en mesure de subventionner leur agriculture. Ce prix très bas ne profite aucunement aux consommateurs puisque la farine se vend au détail 1,5 euros et le pain 3 euros, c’est-à-dire 10 ou 20 fois plus cher que le blé ! Il ne profite pas non plus au Brésil, dont une partie de la population meurt de faim tandis que tout son blé part pour l’étranger. Profite-t-il seulement aux quelques propriétaires richissimes des multinationales du commerce ? Pas du tout ! Non seulement ils seraient bien en peine d’utiliser ces millions de dollars qui s’accumulent sur leurs comptes en banque, mais encore ils sont toujours à la merci d’un revers de fortune ou d’une crise économique qui ruine leurs espé­rances : combien de crises de nerfs et de suicides en perspective !

Un prix plus juste réduirait sans doute les bénéfices des trusts, mais il leur donnerait aussi une plus grande stabilité.

 

 

Article 2

 

Si tous les biens doivent appartenir à l’État

(II-II, q. 66, a. 2)

 

• Objections :

 

1. Les choses extérieures doivent être ordonnées au bien commun de tous, comme d’ailleurs tout l’ordre social. Or, c’est l’État qui a la charge du bien com­mun. Il convient donc que tous les biens appartiennent à l’État et que celui-ci en règle l’usage, détermine les prix, etc. [5].

2. D’ailleurs, tous les biens sont communs selon le droit naturel, et tous les hommes naissent égaux en droit. Il est donc illicite à quiconque de s’attribuer quelque possession.

 

• Cependant :

 

Le pape saint Pie X remarquait avec sa clairvoyance habituelle : « La substitu­tion de l’aumône officielle à l’aumône privée est la destruction du christianisme, un horrible attentat au principe de propriété privée [6]. » Or cette substitution est une conséquence inévitable de l’attribution de tous les biens à l’État.

 

• Réponse :

 

La finalité de l’économie est de permettre aux individus et aux familles une vie prospère et féconde, par la production et l’échange des biens. Il est donc évi­dent que l’État ayant la charge du bien commun, il ne peut pas se désintéresser de l’organisation économique. Il devra donc contrôler d’une certaine manière la répartition et l’usage des biens matériels. Mais jusqu’où s’étend ce pouvoir de contrôle ? L’État doit-il prendre en charge toute l’administration des biens, sup­primant ainsi la propriété privée ? Non, bien sûr, comme nous le montre claire­ment la loi divine : s’il n’y avait plus de propriété privée, le 7e commandement qui interdit le vol serait sans objet.

La sagesse de cette loi et la convenance de la propriété privée ont été traitées admirablement par saint Thomas, et il nous suffira ici d’en reproduire le texte :

 

Quant à la possession des biens extérieurs, deux choses sont à considérer. La première est le pouvoir de les acquérir et administrer : et il est ici tout à fait licite que l’homme possède ses biens en propre. Cela est même nécessaire à la vie humaine pour trois raisons. Premièrement, parce que chacun prend davantage de soin de ce qui lui appartient que de ce qui est commun à tous ou à plusieurs. Car l’homme a tendance à fuir le travail, et à laisser à autrui le soin de ce qui est commun, comme cela s’observe entre les serviteurs d’un même maître. Deuxièmement, parce que les choses humaines se réalisent de façon plus ordonnée si à chacun revient le soin d’une chose particulière. Et ce serait au contraire la confusion et l’anarchie si n’importe qui s’occupait de n’importe quoi. Troisièmement, parce que cela est très favorable à la paix, que chacun s’estime satisfait avec ce qui lui appartient. C’est pourquoi l’expé­rience montre que les disputes sont fréquentes lorsque plusieurs personnes possèdent quelque chose en commun [7].

La deuxième considération à faire quant à la propriété des choses extérieures concerne leur usage. Et ici chacun dit considérer ses biens comme étant communs à tous et non pas comme lui appartenant en propre. Autrement dit, chacun dit parta­ger facilement ses biens de façon à pourvoir aux nécessités d’autrui. C’est ce que nous enseigne l’apôtre saint Paul (1 Tm 6, 18) : « Ordonne aux riches de donner généreusement de leurs biens… »

 

De ce texte nous pouvons retirer deux conséquences. La première est qu’il faut se garder de retirer trop facilement aux particuliers l’administration de leurs biens. L’expérience désastreuse du socialisme qui a régné dans une grande partie de l’Europe durant le XXe siècle nous dispense d’insister sur ce point. Il est évi­dent que l’État doit s’efforcer de diffuser le plus possible la propriété privée, en sorte de réduire le nombre des simples salariés. En cela le grand capitalisme est aussi mauvais que le socialisme d’État. La deuxième conséquence est que les lois doivent favoriser cette « communauté de l’usage » par la pratique de la charité, de façon à pourvoir aux nécessités de tous. C’est ainsi que la société chrétienne sous l’influence du Saint‑Esprit donna naissance au cours des siècles à toutes sortes d’institutions très favorables à la prospérité et à l’exercice de la charité, telles que les congrégations religieuses vouées au service de Dieu et du prochain, les in­nombrables œuvres de bienfaisance, les corporations, etc.

 

• Solution des objections :

 

1. Le bien commun requiert que l’usage des choses profite à tous, mais que le pouvoir d’en disposer soit privé. L’État doit donc pourvoir à une chose et à l’autre [8].

2. Saint Thomas reconnaît que tous les biens sont communs selon le droit na­turel ; non pas que tout doive être possédé en commun, mais parce que la dé­termination de ce qui appartient à chacun n’est pas donnée par nature : elle est plutôt ajoutée par le droit positif humain [9].

 

 

Article 3

 

Si l’usage et l’acquisition des biens doivent

être régulés par voie d’autorité,

ou laissés entièrement à la liberté individuelle

 

• Objections :

 

1. Comme le dit Aristote (2 Polit., cap. 7 ante med.), il est très utile au bien de la vie en société que les hommes puissent échanger facilement leurs biens par achat et vente. Il faut donc éviter que l’autorité ne freine ces échanges en inter­venant sur le plan économique.

2. Le moteur principal de l’économie est le désir du gain. Or le désir d’un bien est d’autant plus intense que chacun se sait plus libre de l’utiliser à sa guise. Toute limitation imposée à cette liberté, soit par les lois soit par des considéra­tions morales, est donc néfaste.

3. C’est par la lutte que l’homme devient fort et progresse. Et c’est par le jeu naturel de la compétition que l’économie d’un pays progresse vers une plus grande prospérité. Or toute régulation imposée par voie d’autorité vient diminuer cette lutte et cette compétition. Il convient donc de laisser à chacun pleine et en­tière liberté en toutes choses.

 

• Cependant :

 

Comme l’écrit saint Isidore : « Les lois ont été faites afin que par la crainte qu’elles inspirent soit réprimée l’audace humaine, afin que l’innocence soit en sé­curité au milieu des méchants, et que chez les méchants eux-mêmes la crainte du supplice freine la possibilité de nuire [10] ». Or toutes ces choses sont très néces­saires dans l’usage et l’acquisition des biens matériels, afin que nul n’utilise ses richesses ou son pouvoir d’une manière nuisible. Il est donc nécessaire que l’ac­quisition et l’usage des biens soient réglementés par voie d’autorité, et non aban­donnés entièrement au caprice des individus.

 

• Réponse :

 

Ce que nous avons observé à propos du pouvoir en général s’applique éga­lement en matière d’économie : « Partout où il existe un ordre entre les êtres, nous trouvons que deux éléments concourent à la perfection de l’être inférieur : le premier qui est selon son propre mouvement, le second qui est par la motion de l’être supérieur [11]. » Or nous avons vu dans l’article premier qu’il existe un ordre qui doit gouverner toute l’activité économique en vue du bien matériel et spirituel des familles, afin de leur procurer d’une manière stable tout ce qui est nécessaire à la vie. Deux éléments seront donc nécessaires au bien-être en so­ciété : premièrement, l’initiative et l’activité intelligente de chacun, selon la pro­fession à laquelle il appartient ; deuxièmement, l’action bienfaisante de l’autorité afin de coordonner l’activité des individus en vue du bien commun de tous. Et deux défauts principaux seront à éviter dans l’exercice du gouvernement en ces matières : d’une part, un dirigisme ou interventionnisme excessif qui supprimerait toute compétition et étoufferait les initiatives au lieu de les encourager ; d’autre part, le laxisme ou démission de l’autorité face aux injustices et aux abus.

Ces principes appartiennent au droit des peuples, c’est-à-dire qu’ils sont tel­lement inhérents à la nature humaine que partout où un groupe d’hommes s’ef­force de s’organiser, ils en viennent à cette même conclusion : d’une part qu’il faut favoriser l’effort individuel en permettant à chacun de travailler pour subve­nir à ses propres besoins et à ceux de sa famille, d’autre part que l’activité de l’ensemble doit être coordonnée par voie d’autorité, selon ce qui convient à la justice [12].

 

• Solution des objections :

 

1. Sans doute l’État ne doit pas intervenir inutilement, cependant le même Aristote affirme un peu plus loin (2 Polit. cap. 5) que la régulation des posses­sions est très importante pour la conservation de la cité ou de la nation [13]. En ef­fet si les échanges se faisaient avec trop de facilité et sans contrôle, il pourrait ar­river par exemple que tous les biens se retrouvent concentrés en peu de mains, obligeant les autres citoyens à s’exiler. C’est pourquoi la Loi ancienne ne permet­tait la vente des terres que pour un certain temps, au bout duquel la terre vendue redevenait propriété de son premier propriétaire. Les possessions urbaines pou­vaient en revanche être vendues définitivement [14].

2. Le désir du gain est certes un moteur important de l’activité humaine, mais pas le seul ni même le principal. Car il existe des biens spirituels infiniment plus désirables que les biens matériels, et les plus grands hommes de l’histoire, les saints, étaient aussi les plus désintéressés. En fait, si le désir du gain est pour beaucoup le moteur principal de leur activité, c’est qu’ils sont incapables de s’élever au-dessus des sens afin de vivre selon la raison, surtout lorsqu’ils sont privés du secours de la grâce [15]. Les suites du péché originel sont ici encore ca­tastrophiques. Bien loin de les abandonner à leur égarement, l’ordre social doit s’efforcer par des lois justes et mesurées de les élever peu à peu au-dessus d’eux-mêmes, en leur apprenant en particulier les devoirs sacrés de la justice et de la charité [16].

3. S’il en était ainsi, il faudrait renoncer à toute espèce d’éducation, et même abandonner les petits enfants dès leur naissance afin qu’ils apprennent par eux-mêmes à survivre. Ce serait évidemment les livrer à une mort certaine. Car l’homme ne devient pas toujours plus fort que la lutte : quelquefois il en meurt, ou en reste blessé à vie. La lutte et la compétition sont bénéfiques seulement si elles sont mesurées, de façon à ne pas briser les forces vives de la nation ou de l’individu. Certaines armes telles que l’injustice ou l’incitation au péché qui im­prègnent de nos jours la vie économique et la publicité devraient être absolu­ment proscrites. Nous pouvons citer ici un beau texte de Charles Maurras :

 

La doctrine libérale assure que le bien social résulte mécaniquement du jeu na­turel des forces économiques. Qu’est-ce qu’elle en sait ? Au fur et à mesure que les faits économiques viennent démentir son optimiste et fataliste espérance, elle nous répond : attendez, l’équilibre va se produire de lui seul. Mais cet équilibre fameux ne se produit pas. Les conseils des économistes libéraux valent pour nous ce qu’aurait valu autrefois pour le genre humain une secte de naturistes qui lui aurait recom­mandé de se croiser les bras et d’attendre que la terre porte d’elle-même les fruits et les moissons. S’il eût écouté de tels sons, le genre humain attendrait encore ou serait mort de froid et de besoin. Non, la nature, non, le jeu spontané des lois naturelles ne suffisent pas à établir l’équilibre économique. Mais prenons garde ; ces lois aux­quelles il serait fou de vouer une confiance aveugle et mystique, il serait encore plus fol de les négliger. […] Et si nous voulons influer en l’améliorant sur l’ordre éco­nomique, connaissons-le. Par-dessus tout, appliquons-nous bien à n’en méconnaître aucun fait essentiel. Nous payerions comme toujours ces oublis et ces ignorances ou plutôt notre peuple payerait notre grande erreur [17].

 

 

Article 4

 

S’il est bon et utile que les membres d’une même profession

s’unissent au sein des corporations

 

• Objections :

 

1. La concurrence entre les membres d’une même profession est bonne et utile, puisqu’elle les oblige à baisser leurs prix de vente et à améliorer la rentabi­lité de leurs entreprises. Or, permettre que les membres de la profession s’organi­sent en corporation, c’est en finir avec la concurrence, et courir le risque qu’ils ne se mettent d’accord pour imposer au pays des prix trop élevés.

 

• Cependant :

 

Notre‑Seigneur a promis d’assister jusqu’à la fin l’Église qu’il avait fondée. Or l’Église a de tous temps favorisé et encouragé la formation de toutes sortes d’as­sociations ou corporations.

 

• Réponse :

 

Toute association est bonne et utile dans la mesure où elle permet à ses membres de mieux subvenir à leurs besoins, ou d’atteindre une perfection qu’ils ne pourraient atteindre seuls. Or la perfection de l’homme consiste essentielle­ment dans la pratique de la charité et de la justice envers Dieu et envers le pro­chain. C’est pourquoi il est très utile que les hommes qui se trouvent appelés à se rencontrer fréquemment pour des motifs professionnels ou autres, s’organisent en différentes associations, dans le but de s’encourager mutuellement à la perfection et de favoriser entre eux la pratique de la justice et de la charité.

Pour qu’une association remplisse bien sa fonction, plusieurs conditions sem­blent dès lors nécessaires. Premièrement, qu’elle réunisse de façon naturelle des personnes qui se rencontrent ou peuvent se rencontrer facilement et fréquem­ment, soit qu’elles appartiennent à une même profession, soit qu’elles aient un même intérêt, soit simplement qu’elles vivent dans un même lieu. Deuxièmement, que l’association soit, de par ses membres et de par son organi­sation et ses statuts, nettement catholique, de façon à ce que chacun y trouve un réconfort pour sa foi et non un dommage. En effet, le bien spirituel vaut infini­ment plus que les avantages matériels, et c’est pourquoi il serait très imprudent par exemple de conseiller à des ouvriers catholiques de militer dans des syndi­cats qui ne le sont pas. Chacun tend en effet à devenir semblable à ceux qu’il fréquente et à perdre la foi au contact des impies. Quant aux statuts de l’associa­tion, ils doivent être exempts du venin de ces erreurs modernes que sont le natu­ralisme et le libéralisme, de façon à défendre efficacement la vérité et la vertu contre les erreurs et le libertinage. Les corporations du Moyen Age sont pour nous dans ce domaine pleines d’enseignements : chacune avait ses saints pa­trons, ses fêtes et dévotions particulières, etc. Mais surtout leur charte fondamen­tale était la loi évangélique, qui est la loi de la charité. Et leurs statuts étaient tout ordonnés à favoriser chez leurs membres la pratique des vertus chrétiennes. Troisièmement, l’association doit être en mesure d’obtenir pour ses membres toutes sortes de biens utiles. La liste de ces biens possibles est presque infinie, et elle dépend beaucoup des circonstances de temps et de personne. Citons cepen­dant, outre les biens spirituels : la stabilité de l’emploi, l’établissement d’un prix minimum pour certaines denrées, la répression des fraudes et le contrôle de la qualité, le secours des membres en difficulté, le soin des veuves et des orphelins, caisse d’épargne, œuvres d’éducation et de formation technique, résolution des conflits professionnels par des experts choisis pour leur intégrité morale, services de recherche pour améliorer la qualité et la rentabilité de la production, etc.

 

• Solution des objections :

 

1. S’il est vrai qu’une certaine concurrence est utile, il est encore plus vrai que l’union entre tous est très bénéfique. Si les boulangers par exemple s’unissent entre eux afin d’améliorer la qualité de leur travail, et afin de pratiquer la justice et la charité au sein de leur profession, il est évident que cette union non seule­ment sera bénéfique aux boulangers mais encore qu’elle sera très utile à la so­ciété tout entière. Ce sera aux responsables de la corporation de veiller à mainte­nir une certaine concurrence au sein de leur profession, évitant à la fois le danger du monopole et les méfaits de la concurrence sauvage prônée par les libéraux. L’État est là d’ailleurs pour harmoniser entre elles les différentes associations et éviter les abus. Même si le résultat est imparfait, car les choses humaines le sont toujours, il sera incomparablement meilleur que d’abandonner tout au hasard comme le prônent les libéraux. Car, pour reprendre une comparaison déjà utili­sée, même si le travail de l’agriculteur est imparfait, les fruits obtenus par lui se­ront cependant en général bien meilleurs que ceux que l’on pourrait récolter dans un champ abandonné au hasard de la nature [18].

 

 

Article 5

 

Si l’usure ou prêt à intérêt est un péché

(II-II, q. 78)

 

• Objections :

 

1. Il semblerait que l’usure soit licite. En effet, celui qui prête de l’argent pour­rait aussi bien l’investir dans quelque industrie dont il tirerait un bénéfice, ou en­core acheter un immeuble et le louer. En prêtant son argent à un tiers, il subit donc un dommage ou un manque à gagner. Or tous les moralistes et saint Thomas lui-même admettent qu’il est légitime que celui qui bénéficie d’un prêt, paye les dommages éventuellement encourus par le prêteur [19]. Il est donc juste que celui qui prête de l’argent exige le remboursement avec intérêts.

2. En outre, une réponse du Saint‑Office du 17 janvier 1838 dispense de la res­titution ceux qui auraient touché des intérêts conformément à ce qui est permis par la loi civile.

3. De plus, la fin de l’économie est le bien commun, qui doit donc en dicter les règles. Or le prêt à intérêt semble très utile au bien commun, puisqu’il favo­rise les investissements, et donc le développement des peuples. Il ne peut dès lors être considéré comme immoral.

 

• Cependant :

 

« Sont également coupables de rapine […] les usuriers, ces ravisseurs si durs et si cruels qui pillent le pauvre peuple, et l’écrasent de leurs intérêts exorbitants […]. Il est écrit dans le prophète Ezéchiel (Ez 18, 8) : “Ne recevez ni usure ni rien au-delà de votre prêt”. Et Notre‑Seigneur nous dit dans saint Luc : “Prêtez sans rien espérer en retour” » (Catéchisme du concile de Trente, explication du 7e commandement).

 

• Réponse :

 

L’usure, tellement commune de nos jours, était très sévèrement condamnée et réprimée tant par la loi divine de l’ancien Testament que par les lois humaines dans les pays chrétiens. Elle a été condamnée de nombreuses fois par l’Église, par exemple par saint Léon le Grand en 440 (DS 280) et par Benoit XIV en 1745 (DS 2546). La raison en est que cette pratique est non seulement contraire à la justice, mais encore extrêmement préjudiciable au bien commun.

Que l’usure soit contraire à la justice, cela est clairement expliqué par saint Thomas [20]. Le saint docteur montre comment cette pratique revient à vendre quelque chose qui n’existe pas, puisque l’usage de l’argent (pour lequel l’usurier exige un intérêt) n’est pas un bien distinct de l’argent lui-même. Celui qui prête ne fournit en soi aucun travail et ne court aucun risque. Il doit être pleinement satisfait s’il récupère ce qu’il a prêté. Exiger davantage, c’est outrepasser les li­mites de l’égalité et de la justice. C’est pourquoi non seulement l’usure est immo­rale, mais encore, de même que l’on est tenu de restituer les biens injustement acquis, de même on doit restituer l’argent acquis par l’usure [21].

L’usure est aussi très préjudiciable au bien commun. En effet, si les lois n’y portent remède, elle rend possible à des hommes habiles et sans scrupules l’augmentation quasi indéfinie de leur fortune, et par conséquent la mise en es­clavage du reste de la population. C’est pour éviter cette injustice que la loi an­cienne, qui obligeait à libérer les esclaves au bout de sept ans [22], obligeait au bout du même temps à annuler les dettes [23].

Ces principes sont bien mis en relief a contrario par l’observation de ce qui se passe lorsqu’ils tombent dans l’oubli. En effet, le triomphe du libéralisme an­glo‑saxon à partir du XVIIIe siècle a permis une concentration extraordinaire de la richesse en un petit nombre de familles qui gouvernent désormais le monde à leur guise. Le principe de leur pouvoir est très simple et parfaitement légal, en­core que évidemment immoral : c’est la pratique systématique de l’usure et de la spéculation. Rappelons à titre d’exemple que chaque année les banques mon­diales prêtent « généreusement » de fortes sommes aux gouvernements en diffi­culté et aux pays pauvres. Mais on oublie généralement de mentionner que ceux-ci, dans le même temps, leur remboursent des sommes égales ou supérieures au titre de paiement des intérêts de leur dette [24]. Ce sont donc en réalité les pauvres qui payent aux riches une espèce d’impôt sur la pauvreté, sans en recevoir aucun bénéfice de quelque sorte que ce soit [25] ! Et ces riches qui sont désormais les nouveaux maîtres du monde accroissent à l’infini leur capital par la pratique de l’usure, fabriquent l’opinion publique par les médias, et gouvernent le monde selon leur esprit foncièrement anti-chrétien par le pouvoir de l’argent : « Omnia obediunt pecuniae [26]. » Pour avoir renié officiellement son Dieu, le monde chré­tien a été livré à ses ennemis. Et pris d’un étrange aveuglement, non seulement il supporte avec patience d’être ainsi réduit en esclavage de la manière la plus cruelle, mais encore il semble s’efforcer tous les jours de rendre cet esclavage plus tyrannique et plus définitif [27].

 

• Solution des objections :

 

1. Il y a une grande différence entre prêter de l’argent et placer son argent (que ce soit dans une entreprise ou dans quelque bien immobilier). En effet, ce­lui qui prête de l’argent en transfère la propriété, en sorte que celui qui reçoit ce prêt le gère à ses risques et périls : s’il perd tout dans une affaire malheureuse, il reste tenu de rendre l’argent prêté. En revanche, celui qui place son argent dans quelque entreprise n’en transfère pas la propriété, et il assume le risque de le perdre si l’entreprise fait faillite. Il est donc juste que celui qui prête ne puisse exiger aucun intérêt, tandis que celui qui place puisse exiger quelque revenu [28]. On comprend dès lors pourquoi l’usure telle qu’elle se pratique aujourd’hui à grande échelle, favorise toutes sortes d’investissements extravagants et irrespon­sables, déstabilisant le monde du travail et donc les familles, par de fréquentes faillites d’entreprises.

2. Cette réponse du Saint‑Office, ainsi que la pratique qui s’est établie dans le peuple chrétien de considérer le prêt à intérêt comme licite aux termes de la loi civile, du moment que ces intérêts ne sont pas excessifs, peut s’expliquer de trois manières. La première est qu’il s’agit d’une compensation à la dévaluation du ca­pital (qui est fréquemment de 10 % environ par an). La deuxième explication est que ce prélèvement modique n’a d’autre but que de couvrir les dépenses et né­cessités des employés de banque, ce qui était déja reconnu comme licite par le cinquième concile du Latran en 1515 (DS 1442-1444). La troisième est que, tout le système actuel reposant sur le prêt à intérêt, il devient pratiquement impossible d’exiger des catholiques de s’en abstenir : ce serait leur poser des problèmes de conscience exagérés, et les placer dans une position excessivement défavorable dans le monde des affaires.

3. Il y a là une illusion. Ce que favorise le prêt à intérêt c’est la concentration de la fortune et non les investissements. Car dans tous les cas de figure, celui qui a de l’argent aura toujours intérêt à l’investir. Si on lui interdit la forme immorale du prêt usurier, il l’investira sous des formes justes et légitimes : dans des biens immobiliers, dans sa propre entreprise familiale, ou dans quelque société ano­nyme, sous forme d’actions.

 

 

 

 

 

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[1] — Tel est l'argument de la loi « Le Chapelier », qui décréta en conséquence la suppression de toutes les corporations puisqu’elles limitaient la liberté des prix (juin 1791). Voici le texte de l'article 3 : « Si contre les principes de la liberté et de la Constitution, des citoyens attachés aux mêmes professions, arts et métiers, prenaient des délibérations ou faisaient des conventions tendant à refuser de concert ou à n’accepter qu'à un prix déterminé le secours de leur industrie ou de leurs travaux, lesdites délibérations ou conventions, accompagnées ou non de serments, sont déclarées inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté et à la Déclaration des Droits de l'homme et de nul effet » (cité dans Maurras Charles, Mes idées politiques, Paris, Albatros, 1983, p. 269, note 1).

[2] — Voir l'article 5.

[3] — Ce beau pays que l'on appelait « l'île des Saints » s'est transformé sous les règnes de Henri VIII et d’Élisabeth en repère de la révolution religieuse ou protestantisme. La légitime hiérarchie ecclésiastique et l'authentique aristocratie anglaise ont été détruites par la mort, la prison, l'exil, le dépouillement ou la corruption, et remplacées par une classe abjecte. Celle-ci s'est enrichie par le pillage des monastères, cathédrales, églises, hôpitaux, écoles, institutions et œuvres de tout ordre, créées au cours des siècles par l'Église catholique. Elle s'est enrichie également par la piraterie, le trafic d'esclaves et l'absence totale de scrupules dans toutes sortes d'affaires ou de transactions mercantiles. Le monde moderne est la prolongation de cet esprit. « La bonne foi a fort peu d'importance pour le commerçant spéculateur anglo-américain. Il ne connaît d'autre loi que celle de son propre intérêt. Il n'est mû que par le désir des richesses et il ne respecte que la fortune » (Luis de Onis, Memoria sobre las Negociaciones entre España y los Estados Unidos de América). D. Luis de Onis était ministre plénipotentiaire de l'Espagne aux États-Unis vers 1812.

[4] — Parmi les innombrables crimes commis par le libéralisme économique nous pouvons citer à titre d'exemple l'extermination de populations entières comme les Indiens d'Amérique du Nord ou les catholiques irlandais, et la destruction de l'empire espagnol par les pirates anglais. De nos jours : la corruption systématique des peuples par la publicité et la propagation organisée de la contraception, de l'avortement, de l'homosexualité, etc.

[5] — C'est dans ce sens que Le Chapelier s'adressa en 1791 aux ouvriers parisiens. Ceux-ci, effrayés de l'état d'isolement dans lequel les avait laissés la suppression des corporations, réclamèrent le droit de se réunir dans un but d'assistance mutuelle en cas de chômage ou de maladie. Le Chapelier leur répondit cyniquement : « Il ne doit pas être permis aux citoyens de s'assembler pour leurs prétendus intérêts communs. C'est à la nation, c'est aux officiers publics, en son nom, à fournir des travaux à ceux qui en ont besoin et des secours aux infirmes. » Cité par Charlier Henri dans Itinéraires nº 307, « Naissance d'une corporation », p. 84.

[6] — Dans le même texte, le saint pape explique pourquoi les études sociales ne peuvent avoir d'autre fondement que Notre‑Seigneur Jésus‑Christ : « Il sera toujours impossible de rapprocher les grands et les petits, les riches et les pauvres, si l'on ne met au milieu l'Évangile et la croix. » Remarquons que ces pages admirables publiées par le P. Jérôme Dal Gal dans sa Vie de saint Pie X (Paris, Saint Paul, 1953, p. 145) ont disparu mystérieusement et sans aucune explication dans la « traduction » du livre publié en espagnol par l'Opus Dei (Ediciones Palabra, Madrid, 1985, p. 60). Ce n'est d'ailleurs pas la seule lacune de cette édition, soigneusement épurée selon les idées libérales du « saint » fondateur de l’Opus. Page 94, a disparu également le mot d’ordre lancé par le cardinal Sarto, alors patriarche de Venise, lors des élections municipales : « A la porte les ennemis du peuple de Saint Marc ! » La victoire politique éclatante remportée par le cardinal sur la secte maçonnique qui gouvernait jusque-là Venise, ne semble pas être du goût des disciples de Mgr. Escriva, et pour cause : n’oublions pas qu’ils se glorifient d’avoir eux-mêmes contribué puissamment, dans les années 70, à désarmer l’Espagne catholique de Franco et à la livrer aux francs-maçons.

[7] — Combien de frères et sœurs se sont brouillés à mort à la suite d'un héritage ! Combien d'amitiés ont été détruites pour avoir entrepris une affaire en commun sans déterminer avec précision la part qui reviendrait à chacun !

[8] — Les dispositions sur la propriété imposées par la loi divine dans l'ancien Testament sont à ce sujet très intéressantes. Plusieurs avaient pour but de maintenir le caractère privé des biens et empêcher la concentration des fortunes : interdiction de la vente perpétuelle des terres et réglementation des héritages et des mariages ; interdiction de l'usure ; amnistie de toutes les dettes lors de l'année jubilaire (tous les sept ans). D'autres dispositions de la loi tendaient à favoriser la communauté des biens quant à leur usage, et par conséquent l'exercice de la charité : obligation de ramener la brebis égarée chez son maître ; permission faite à tous de manger quelques raisins dans la vigne d'autrui, (mais interdiction d'en emporter au dehors), etc. Mais c'est surtout l'esprit de l'Évangile qui a inspiré toutes sortes d'institutions très bienfaisantes dont nous parlerons plus loin.

[9] — On reconnaît dans l'objection le sophisme classique des apôtres de la Révolution : tous les hommes sont par nature libres et égaux… donc ils doivent le rester. Bien, mais ils sortent aussi nus du sein de leur mère : serait-ce un péché contre la nature de les habiller ? Voir II-II, q. 57, a 2 et 3.

[10]Ibid., saint Thomas, I-II, q. 95, a. 1, S.C.

[11] — « Essai de doctrine sociale et politique », q. 2, a. 5, Le Sel de la terre 30, p. 47, et II‑II, q. 2, a. 3.

[12] — Sur ces questions, voir l'admirable traité de la justice par saint Thomas d'Aquin, en particulier : I‑II, q. 57 et 58.

[13]Regulatio possessionum multum confert ad conservationem civitatis, vel gentis.

[14] — I-II, q. 105, a. 2, ad 3. L'absence de régulation dans la société libérale actuelle aboutit à des résultats catastrophiques, en particulier la ruine des producteurs. Les entreprises commerciales leur imposent des prix excessivement bas, revendant ensuite ces mêmes produits (dans leur emballage d'origine) deux ou trois fois plus chers, sans que personne ne puisse expliquer le pourquoi de cette différence. Le libéralisme s'avère ainsi totalement inadéquat pour réguler les prix de façon juste et sensée.

[15] — I, q. 23, a. 7, ad 3 et q. 49, a. 3 ad 5.

[16] — I-II, q. 105, a. 2, ad 1 et ad 4.

[17] — Charles Maurras, « L’ordre économique est l’ordre de la nature », Mes Idées politiques, Paris, Albatros, 1983, p. 247-248. Le libéralisme économique actuel repose sur une conception fausse de la nature humaine et de l’univers, essentiellement matérialiste et dialectique : matérialiste parce qu’il n’estime que les biens matériels, et dialectique parce qu’il s’imagine que le progrès est le fruit de la lutte et de la compétition entre les égoïsmes individuels. Le désir du gain devient dès lors le moteur principal de l’économie, et l’action du pouvoir et des lois se réduit à la défense des libertés individuelles. Cette théorie est profondément anti-chrétienne, puisqu’elle exalte l’égoïsme contre le précepte de la charité. Elle est également contraire à la raison et au bon sens, oubliant cette loi fondamentale de tout l’ordre social : le bien commun est plus désirable que le bien propre. Il est vrai que les partisans du libéralisme ont souvent à la bouche les mots de solidarité et fraternité, mais l’union qu’ils prônent est fondée sur une commune révolte contre les lois, plutôt que sur le respect des autorités légitimes. Ils renversent ainsi tout l’ordre naturel et sèment un ferment de haine dans les rangs de la société, lançant les individus et les classes les uns contre les autres.

[18] — Comment trouver le juste équilibre entre un dirigisme excessif et un libéralisme destructeur ? Dans certaines corporations du Moyen Age, les prix des denrées de base étaient fixés par la corporation : la concurrence jouait seulement sur la qualité. Un autre exemple est le mode de fonctionnement de certains marchés dans de petites villes du Moyen Age, décrit par Régine Pernoux : chacun apportait à la ville ce qu’il voulait vendre et l’exposait. A midi, une cloche annonçait la fin du marché : les opérations étaient closes par l’autorité, et le vendeur devait se retirer en abandonnant tous ses invendus, qui seraient distribués aux pauvres de la ville. Ceci permettait de fixer par la loi de l’offre et de la demande un prix décroissant du début à la fin. Les gens riches achetaient au début, et les très pauvres ramassaient ce qui restait après la fin.

[19] — II-II, q. 78, a. 2, ad 1.

[20] — II-II, q. 78, a. 1.

[21] — II-II, q. 78, a. 1.

[22] — Ex 21, 24 ; I-II, q. 105, a. 2, ad 4.

[23] — Dt 15, 1-11 : Ce beau texte illustre bien le principe indiqué dans le premier article de cette étude : que toutes les lois économiques doivent s’ordonner à la pratique de la charité. Voir aussi : I-II, q. 105, a. 2, ad 4 et ad 10.

[24] — S. de Madariaga donne l’exemple suivant : « Durant la période 1950-1953, les investissements nets des États‑Unis et de l’Inter‑Américan Bank of Developement (B.I.D.) en Amérique du Sud atteignirent une moyenne annuelle de 422 millions de dollars, tandis que les charges financières de ce capital s’élevèrent à une moyenne annuelle de 631 millions de dollars. C’est donc de fait l’Amérique Latine qui exporte des capitaux aux États‑Unis ; et comme cette exportation ne se doit pas à une augmentation de l’épargne, il en résulte une perte de capital pour cette partie de l’Amérique » (cité par Henri Coston dans Le Secret des dieux, chap. 34).

[25] — Il semble que non seulement les banques sont autorisées à prêter à n’importe quel taux, mais encore, à prêter de l’argent qu’elles ne possèdent pas, jusqu’à un maximum de 3 à 4 fois ce qu’elles ont reçu en dépôt. N’ayant pas les moyens de vérifier cette affirmation, qui paraît quand même assez énorme, je la mentionne ici comme douteuse, espérant que quelque lecteur mieux informé pourra nous éclairer sur ce point.

[26] — « Toutes choses obéissent à l’argent. » On dit aussi : « Avec un peu d’argent, tout s’arrange. » La corruption du monde politique actuel est une triste illustration de l’adage antique.

[27] — De nombreuses études très bien documentées ont paru sur cette mise en esclavage du monde chrétien par les puissances d’argent. Celles-ci feront évidemment tout leur possible pour maintenir l’aveuglement des peuples par le biais des médias, cependant la vérité finit toujours par percer. Citons en particulier les livres d’Henry Coston : Les Financiers qui mènent le monde, qui a connu 24 éditions depuis 1955 (traduit en espagnol : Con Dinero se rueda el mundo, Samaran Ediciones, Madrid) ; L’Europe des Banquiers, également diffusé par la Librairie Française (traduit en espagnol : La Europa de los Banqueros, Libreria Editorial Argos, Barcelone) ; Le Secret des dieux, Lectures Françaises [86190 Chiré-en-Montreuil], 1968 (traduit en espagnol : El Secreto de los dioses, Editorial Almena, Buenos Aires).

[28] — II-II, q. 78, a. 2, ad 1 et ad 5.

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Guillaume Devillers exerce son ministère en France.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 45

p. 108-122

Les thèmes
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