La sainte messe :
Saint Thomas d’Aquin face au mystère pascal
par le frère Pierre-Marie O.P.
Dans le numéro 38 du Sel de la terre, nous avons analysé le livre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, Le Problème de la réforme liturgique. Ce livre a ouvert un débat théologique sur la nature du saint sacrifice de la messe.
Afin d’éclairer un peu ce débat, voici d’abord un exposé des différentes explications données par les théologiens sur la nature du saint sacrifice de la messe ; on verra comment celle de saint Thomas d’Aquin constitue un milieu et un sommet entre les diverses solutions proposées. Dans un deuxième temps, une analyse de la doctrine des nouveaux « théologiens du mystère » manifestera comment elle n’est qu’une contrefaçon, fort dangereuse, de celle de saint Thomas d’Aquin, et qu’elle peut conduire aux conséquences les plus fâcheuses, comme celle d’une messe prétendument valide sans consécration.
Nous ajoutons en annexe quelques documents, dont la traduction d’un article du père Adolf Hoffmann O.P. exposant en détail la pensée du Docteur Angélique sur cette question de l’essence du saint sacrifice de la messe.
Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que Notre-Seigneur lui-même est venu féliciter saint Thomas d’Aquin pour sa doctrine sur l’eucharistie :
« Le saint docteur, durant son oraison, était observé par son compagnon et quelques autres frères. Soudain, ils virent le Christ debout devant le saint docteur, sur le cahier qu’il avait écrit, et l’entendirent qui disait à frère Thomas : Tu as bien écrit de ce sacrement de mon corps et à la question qui t’avait été proposée tu as donné la solution bonne et vraie, comme il est possible à l’homme sur cette terre d’en avoir l’intelligence et d’en donner humainement la solution [1]. »
Ni la longueur de cet article, ni certains passages exigeant de l’application, ne doivent décourager le lecteur. Des lumières pour sa foi et des stimulants pour sa piété eucharistique le récompenseront.
Au moment de donner cet article à imprimer, nous recevons la dernière encyclique du pape Jean-Paul II sur l’eucharistie, publiée le Jeudi saint de cette année. Cela ne fait que rendre plus actuelle cette étude : elle permet en effet de voir facilement que la pensée de l’encyclique se situe dans le cadre de la « théologie du mystère », non dans celle de saint Thomas d’Aquin.
Le Sel de la terre.
*
Les diverses explications « classiques »
relatives au saint sacrifice de la messe
POUR JUGER la valeur de la nouvelle « doctrine du mystère » au sujet de la sainte messe, commençons par voir quelles sont les diverses explications qui ont cours dans l’Église catholique, et notamment celle de saint Thomas d’Aquin [2].
Le concile de Trente a affirmé bien clairement qu’à la messe est offert un véritable sacrifice, et que ce sacrifice est substantiellement identique à celui de la croix, seule la manière de l’offrir étant différente.
Toutefois le Concile ne déclarait pas précisément ce qu’est un sacrifice. C’est pourquoi les théologiens ont essayé de préciser la doctrine de l’Église en réfléchissant sur la nature du sacrifice.
Un changement réel dans la victime ?
D’une manière générale, la théologie catholique postérieure au concile de Trente accepte la formule de saint Thomas relative au sacrifice. Le Docteur Angélique distingue le sacrifice de la simple oblation :
Il y a sacrifice proprement dit quand on accomplit quelque action sur les choses que l’on offre à Dieu, telle la mise à mort des animaux, ou la fraction, manducation et bénédiction du pain. Le nom de « sacrifice » l’indique, car on parle de sacrifice là où l’on « fait du sacré ». Le mot « oblation » désigne directement l’acte d’offrir à Dieu quelque chose, même si l’on n’accomplit rien avec. Ainsi on parle d’une oblation de pain et d’argent à l’autel, sans qu’on n’accomplisse rien à leur égard. Tout sacrifice est donc une oblation, mais non réciproquement [3].
Les termes dont se sert saint Thomas pour exprimer la différence spécifique du sacrifice par rapport au genre (oblation) sont vagues à dessein : « on accomplit quelque action sur les choses que l’on offre à Dieu ». Cette imprécision permet une grande liberté.
Certains auteurs entendent cette action d’une immutation réelle, affectant la matière offerte. L’initiateur de cette précision théologique paraît être Ruard Tapper (= 1559), qui écrit : « Un sacrifice proprement dit est réalisé quand ce qui est offert est intrinsèquement affecté de quelque qualité ou nouvelle disposition [4]. » Cette idée d’immutation réelle entre désormais fréquemment dans la définition du sacrifice et reçoit la consécration de grands théologiens, notamment jésuites : Suarez, Bellarmin, de Lugo, Franzelin.
En partant de ce principe, certains affirment que le rite sacrificiel de la messe réside dans la destruction des substances du pain et du vin [5].
Cette théorie n’est pas satisfaisante, car ce qui constitue un sacrifice, c’est l’immolation de la victime, et non pas la destruction d’un autre objet. Dans la messe, la victime c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ : la destruction ou la cessation d’existence du pain et du vin [6] sont tout à fait étrangères au sacrifice eucharistique.
D’autres placent l’essence du sacrifice de la messe dans l’état d’humiliation et de quasi-anéantissement dans lequel se trouve Jésus dans l’eucharistie [7].
Cette position se heurte à plusieurs difficultés :
— D’abord la messe ne serait pas le sacrifice de la croix renouvelé, car ce sacrifice a consisté en la séparation du corps et du sang de Notre-Seigneur, et non pas dans un anéantissement physique ou moral tel qu’on l’imagine dans l’eucharistie.
— De plus le Christ présent dans l’eucharistie est le Christ tel qu’il est actuellement au ciel, glorieux, donc étranger à toute humiliation.
D’autres, plus avisés [8], trouvent l’essence du sacrifice de la messe dans le fait que les paroles de la consécration, par leur propre force, placent le corps sous les espèces du pain, et le sang sous celles du vin. En conséquence, la consécration donne « virtuellement » la mort au Christ. Sans doute le Christ ressuscité ne meurt plus (Rm 6, 9), et en vertu de la concomitance le sang se trouve dans l’hostie et le corps dans le vin, mais il reste que, par la force même des paroles sacramentelles, nous avons une séparation, donc une immolation, donc une « occision virtuelle ». Selon la parole imagée de saint Grégoire de Nazianze, le prêtre, « par une section non sanglante, sépare le corps et le sang du Seigneur, se servant de sa voix comme d’une épée » (Ép. 171 ad Amphil.) [9].
Cette position est celle de plusieurs théologiens dominicains. Elle fut soutenue par le père Hugon [10].
Toutefois elle ne nous paraît pas vraiment conforme à la pensée du Docteur Angélique, telle que nous l’exposerons plus loin.
Elle présente par ailleurs un certain nombre de difficultés.
— La première est de nier la réalité du sacrifice, comme le relève le père Pègues :
Cette opinion a un grave inconvénient. C’est que nous n’aurions ici qu’un semblant de sacrifice. Il y aurait sacrifice si le Christ pouvait être immolé. Ne le pouvant pas, il n’y a donc pas sacrifice réel. Conséquence que nous ne saurions admettre [11].
— Une autre difficulté est notée par le père Héris :
Nous ne prétendons pas certes que les paroles de la consécration ont la vertu d’opérer sur l’être naturel du Christ la séparation de son corps et de son sang. S’il en était ainsi, le Christ aurait dû se faire mourir lui-même en instituant l’eucharistie, puisqu’à ce moment il ne jouissait pas encore de l’immortalité. Les paroles de la consécration ne peuvent rien sur l’être naturel du Christ : toute la puissance divine qui passe en elles opère sur le pain et sur le vin ; et ce sont ces substances matérielles qui subissent une réelle mutation dans leur être naturel [12].
La théorie du sacrifice oblation
Devant les difficultés d’expliquer le sacrifice de la messe par une immutation réelle de la victime, d’autres auteurs ont fait valoir que l’idée du sacrifice-immutation est une idée relativement récente dans la théologie : on pourrait en assigner l’origine vers 1551, dans l’interprétation étroite que Ruard Tapper donne de la définition vague du sacrifice par saint Thomas d’Aquin. Avant le concile de Trente, disent-ils, nul n’avait songé à chercher une immutation réelle dans le sacrifice eucharistique.
Parmi ces auteurs, le père Maurice de la Taille S.J. (professeur à l’Institut catholique d’Angers, puis à l’Université grégorienne de Rome au début du XXe siècle) a défendu une thèse originale : le sacrifice de la messe serait l’oblation actuelle, par l’Église, de l’immolation de la croix. La mort de Notre-Seigneur sur la croix, par elle-même, serait insuffisante à constituer un sacrifice : il faut lui adjoindre l’oblation rituelle de la cène, ou de la messe.
Mais cette explication du père de la Taille n’est pas recevable. En effet :
— elle a pour conséquence de refuser à la mort volontaire de Notre-Seigneur sur la croix la nature de sacrifice, ce qui est contraire à toute la Tradition ;
— par ailleurs elle ne rend pas compte de l’expression « immolation non sanglante » employée par le concile de Trente pour désigner la messe. En effet, pour le père de la Taille, la seule immolation est celle de la croix, que la messe ne ferait qu’offrir ;
— enfin on ne voit pas pourquoi la cérémonie du Vendredi saint, appelée messe des présanctifiés, ne serait pas un sacrifice. En effet on y offre Notre-Seigneur (présent seulement sous l’espèce du pain).
D’autres théologiens, tout en ne gardant comme élément essentiel du sacrifice que la seule oblation, présentent les choses différemment. Ils admettent que Notre-Seigneur s’est offert sur la croix, et donc que sa passion constitue un vrai sacrifice. Même, disent-ils, il s’est offert tout au long de sa vie, et il continue de s’offrir au ciel. Ils parleront donc d’un sacrifice céleste.
La messe serait un sacrifice parce que l’immolation mystique du corps et du sang sacramentellement séparés sous les espèces du pain et du vin situe sur l’autel, en y amenant Jésus rituellement immolé, l’oblation que le Sauveur a faite de sa mort et de sa passion et qu’il renouvelle perpétuellement dans le ciel.
Cette explication se rapproche de celle de saint Thomas. Toutefois elle reste insatisfaisante, car, en faisant de l’oblation le seul élément essentiel au sacrifice, elle n’explique pas vraiment en quoi la messe est un sacrifice au sens propre. En effet Notre-Seigneur s’est offert sur la croix, il continue de s’offrir au ciel : le vrai sacrifice serait celui de la croix, ou celui du ciel, dont la messe ne serait qu’une reproduction, sans être un vrai sacrifice.
On peut rapprocher de cette théorie du sacrifice-oblation celle dite du « sacrifice relatif », attribuée à Vasquez S.J. († 1604). Ce théologien distingue le sacrifice absolu (celui de la croix, avec une immolation réelle) et le sacrifice relatif qui est une représentation, une image du sacrifice absolu (sans immolation réelle). Parmi les sacrifices relatifs, l’auteur distingue ceux de l’ancien Testament (où Notre-Seigneur n’était pas réellement présent) et celui du nouveau Testament (avec la présence réelle de la victime).
Il est bien vrai que la messe est une image du sacrifice de la croix, et que Notre-Seigneur y est réellement présent. Toutefois, cette théorie de Vasquez ne suffit pas à expliquer en quoi la messe contient une immolation de la victime. Or le concile de Trente nous dit bien que le Christ, à la messe est « immolé par l’Église, par le ministère des prêtres, sous des signes visibles » et qu’il « est contenu et immolé de manière non sanglante ».
La position de saint Thomas d’Aquin
Comme souvent, la position juste (et la plus conforme à saint Thomas d’Aquin) est un sommet entre deux erreurs opposées : entre ceux qui veulent voir en tout sacrifice une immolation réelle (ou du moins virtuelle) et ceux qui éliminent l’immolation de la définition du sacrifice (ou qui se contentent d’une simple représentation de l’immolation passée), il faut maintenir la nécessité d’une immolation dans le sacrifice de la messe, mais une immolation qui peut n’être que « mystique » ou sacramentelle dans le sens que nous allons expliquer.
Le sacrifice eucharistique consiste essentiellement dans l’immolation non sanglante de la victime divine, immolation qui apparaît sous un mode mystique par la séparation des saintes espèces et par leur oblation faite au Père éternel [13].
L’article du père Hoffman que nous donnons à la suite de cette étude fournira tous les textes de saint Thomas d’Aquin avec de nombreux commentaires. Contentons-nous de donner ici un texte-clef de saint Thomas (III, q. 83, a. 1 : « Dans la célébration de ce mystère, le Christ est-il immolé ? ») :
Objections : 1. Il est écrit (He 10, 14) que le Christ « par une oblation unique a rendu parfaits pour toujours ceux qu’il sanctifie ». Mais cette oblation, ce fut son immolation. Le Christ n’est donc pas immolé dans la célébration de ce sacrement.
2. L’immolation du Christ s’est faite sur la croix où « il s’est livré lui-même à Dieu en oblation et en sacrifice d’agréable odeur » (Ep 5, 2). Mais dans la célébration de ce mystère le Christ n’est pas crucifié. Il n’est donc pas immolé non plus.
3. Comme le dit saint Augustin, dans l’immolation du Christ le même est prêtre et victime. Mais dans la célébration de ce sacrement, ce n’est pas le même qui est prêtre et victime. Donc la célébration de ce sacrement n’est pas l’immolation du Christ.
En sens contraire, saint Augustin dit : « Le Christ a été immolé une seule fois en lui-même, et cependant il est immolé chaque jour dans le sacrement. »
— C’est pour un double motif que la célébration de ce sacrement est appelée immolation du Christ. Tout d’abord parce que, dit saint Augustin : « On a coutume de désigner les images par les noms des choses qu’elles représentent ; ainsi lorsque nous regardons un tableau ou une peinture murale, nous disons : Voilà Cicéron, et : Voilà Salluste. » Or la célébration de ce sacrement, ainsi qu’on l’a dit plus haut, est comme une image qui représente la passion du Christ, laquelle est sa véritable immolation ; et c’est pourquoi la célébration de ce sacrement est appelée immolation du Christ. D’où cette parole de saint Ambroise : « Dans le Christ a été offerte une seule fois la victime qui est efficace pour le salut éternel. Que faisons-nous alors ? Est-ce que nous ne l’offrons pas chaque jour, mais pour commémorer sa mort ? »
L’autre motif concerne l’effet de la passion du Christ : c’est-à-dire que, par ce sacrement, nous devenons participants du fruit de la passion du Seigneur. C’est pourquoi l’on dit dans la secrète d’un dimanche : « Chaque fois qu’on célèbre ce sacrifice en mémorial, c’est l’œuvre de notre rédemption qui s’accomplit. »
Quant au premier mode, on pouvait dire que le Christ était immolé aussi dans les figures de l’ancien Testament ; d’où la parole de l’Apocalypse (13, 8) : « Leurs noms ne sont pas inscrits au livre de vie de l’Agneau, lequel a été immolé dès l’origine du monde. » Mais quant au second mode, il est propre à ce sacrement que, dans sa célébration, le Christ soit immolé.
Solution des objections : 1. Comme dit saint Ambroise au même endroit : « Il y a une seule victime », celle que le Christ a offerte et que nous offrons, « et non plusieurs, parce que le Christ a été offert une seule fois et que ce sacrifice-ci est le modèle de celui-là. De même que ce qui est offert partout est un seul corps et non plusieurs corps, de même c’est un unique sacrifice ».
2. De même que la célébration de ce sacrement est une image qui représente la passion du Christ, de même l’autel représente sa croix sur laquelle il a été immolé sous son aspect propre.
3. C’est pour la même raison que le prêtre aussi est l’image du Christ, à la place et par la vertu de qui il prononce les paroles consécratoires, comme on l’a vu plus haut. Et ainsi, d’une certaine manière, c’est le même qui est prêtre et hostie.
Ce texte de saint Thomas n’est pas un texte isolé. Il est à lire dans son contexte, celui du traité de l’eucharistie qui comprend quelques 82 articles. Il ne répète pas ici bien des points de doctrine qui sont utiles pour avoir une bonne intelligence de sa doctrine, et notamment pour bien la comprendre en relation aux diverses explications qui ont été données depuis le concile de Trente.
L’immolation sacramentelle de la messe
Tout d’abord, remarquons que saint Thomas dit bien que ce sacrement n’est pas seulement un sacrifice relatif. Il est, certes, « une image qui représente la passion du Christ » (premier motif) ; mais il n’est pas que cela, puisqu’il a la vertu d’« accomplir l’œuvre de notre rédemption » (deuxième motif).
Le sacrifice de la messe a donc une efficacité propre, et saint Thomas professe la même doctrine que le concile de Trente : la messe n’est pas « une simple commémoration » (nuda commemoratio, pure image) du sacrifice accompli sur la croix, mais elle est un sacrifice propitiatoire (elle a une efficacité propre).
D’où lui vient cette efficacité ? Du fait qu’elle contient réellement le Christ en sa passion (Christum passum) :
Les sacrifices de la loi ancienne ne contenaient qu’en figure ce vrai sacrifice de la passion du Christ, selon ce que dit l’épître aux Hébreux (10, 1) : « La loi a l’ombre des biens à venir, non l’image même des réalités. » Il fallait donc que le sacrifice de la loi nouvelle, institué par le Christ, eût quelque chose de plus, c’est-à-dire qu’il contînt le Christ en sa passion, non seulement par mode de signification ou de figure, mais bien en vérité réelle [14].
Cela signifie que non seulement le Christ est réellement présent, mais qu’il est présent dans un état qui est une parfaite image de sa passion sanglante. En effet, par la double consécration, le pain devient le sacrement du corps du Christ, et le vin le sacrement du sang :
Cela [la double consécration] sert à représenter la passion du Christ, dans laquelle son sang fut séparé de son corps. C’est pourquoi, dans la forme de la consécration du sang, on mentionne l’effusion de celui-ci [15].
Ainsi, la double consécration n’est pas seulement une image de la passion du Christ du fait que les accidents du pain séparés des accidents du vin sont une image de l’état de Notre-Seigneur sur la croix, mais encore du fait que, « sous les espèces du pain, il y a le corps du Christ en vertu du sacrement, et sous les espèces du vin, il y a le sang du Christ en vertu du sacrement » (III, q. 76, a. 2). Il y a donc plus qu’une simple représentation (une pure image), il y a une séparation sacramentelle du corps et du sang du Christ, une immolation sacramentelle du Christ.
On peut relier ce que nous venons de dire à la doctrine de saint Thomas sur la « res et sacramentum » :
La théologie a toujours reconnu, entre le signe sacramentel et la réalité surnaturelle de la grâce, l’existence d’un élément intermédiaire qui tient à la fois du signe et de la réalité surnaturelle. Le sacrement, en ses rites extérieurs, est signe et il n’est que cela : c’est le sacramentum tantum ; la grâce est une réalité et non un signe : elle est la res tantum ; l’élément intermédiaire est en même temps une réalité spirituelle produite par le signe extérieur et un signe de la grâce : on lui donne le nom de res et sacramentum [16].
Dans le sacrement de l’eucharistie, le « sacramentum tantum » (le signe) est constitué par les accidents du pain et du vin, la « res » (la réalité de la grâce) est la grâce sacramentelle dont bénéficie celui qui reçoit le sacrement, et la « res et sacramentum » (la chose qui est en même temps signe) est constituée par le corps et le sang du Christ substantiellement présents sous les espèces du pain et du vin.
Et nous dirons que le sacrifice de la messe est une immolation non seulement en raison du « sacramentum tantum », du fait que les accidents du pain et du vin symbolisent la séparation du corps et du sang de Notre-Seigneur sur la croix, mais aussi en raison de la « res et sacramentum », du fait que le pain devient le sacrement du corps et le vin le sacrement du sang de Notre-Seigneur.
Allons-nous conclure de là que le sacrifice eucharistique n’est autre chose qu’un pur signe, plus parfait sans doute, parce que plus représentatif, que les autres sacrements, mais enfin simple symbole de la passion du Christ ? Si nous n’avions, dans l’eucharistie, que le signe sensible, forme et matière, auquel nous avons donné le nom de sacramentum tantum, la réponse ne ferait aucun doute : le sacrifice eucharistique n’aurait d’autre valeur que celui d’une représentation plus adéquate du drame du Calvaire. Mais il est un autre signe contenu en ce sacrement, le res et sacramentum, signe spirituel en même temps que réalité très parfaite : c’est le corps et le sang du Christ. Ce corps et ce sang se trouvent de quelque manière séparés sur l’autel, et donc reproduisent d’une façon mystérieuse la séparation de la Croix. C’est là, à n’en pas douter, que se trouve le véritable sacrifice eucharistique : il tient au mode de présence très spécial du corps et du sang sous les espèces du pain et du vin, mode de présence produit par la consécration [17].
Cette séparation sacramentelle du corps et du sang de Notre-Seigneur représente à son tour la séparation réelle qui a eu lieu sur la croix. Mais, en plus, elle a, de par la volonté de Notre-Seigneur, la vertu de produire la grâce en ceux qui s’unissent d’une manière ou d’une autre à l’offrande du sacrifice. Pour ces deux raisons, cette séparation sacramentelle peut, nous dit saint Thomas, être appelée une immolation.
L’offrande du sacrifice par le Christ
Il y a donc bien, à la messe, une véritable immolation, et l’essence du saint sacrifice ne consiste pas dans la seule oblation (d’une immolation passée ou d’une immolation au ciel), comme le voulait la deuxième opinion.
Par ailleurs, il y a aussi un prêtre qui offre cette victime immolée, et c’est Notre-Seigneur lui-même par le ministère du prêtre : « Le prêtre aussi est l’image du Christ, à la place et par la vertu de qui il prononce les paroles consécratoires » (III, q. 83, a. 1) [18].
Et ce prêtre offre cette victime dans l’intention de rendre à Dieu l’hommage qui lui est dû. Cette intention était celle de Notre-Seigneur quand il a offert la première sainte messe lors de la dernière Cène, et elle continue d’être la même, puisque Notre-Seigneur a dit à ses Apôtres de refaire la même chose : « Hoc facite in meam commemorationem (faites cela en mémoire de moi) » (canon romain)
Par ailleurs, en disant à ses prêtres : « Faites cela en mémoire de moi », Jésus leur confiait la mission de renouveler ce geste et, par cette même séparation sacramentelle opérée en son nom et en sa personne, d’exprimer à nouveau ce même vouloir de répandre son sang pour le salut des hommes. C’est donc bien l’acte d’immolation du Calvaire, accompli par le Christ, que le prêtre reproduit à son tour, en changeant, comme Jésus à la Cène, le pain en son corps et le vin en son sang. La séparation opérée sur l’être sacramentel du Christ, bien qu’elle ne l’atteigne pas en son être naturel, suffit amplement à exprimer ce même vouloir d’acceptation de la mort en lequel le Christ s’immolait activement et consommait son sacrifice [19].
Autrement dit, ce sacrifice extérieur est le signe d’un sacrifice intérieur et spirituel par lequel Notre-Seigneur continue d’offrir son âme très sainte à son Père [20].
Le père Garrigou-Lagrange développe l’idée que le Christ offre chaque messe, non pas seulement de façon virtuelle, mais de façon actuelle [21]. C’est la pensée des meilleurs thomistes, qui peut s’appuyer sur le concile de Trente (« c’est le même qui, s’offrant maintenant par le ministère des prêtres, s’est offert alors lui-même sur la croix, la manière de s’offrir étant seule différente »), sur Pie XI (« le Christ prêtre s’est offert et s’offre toujours comme victime pour nos péchés [22] ») et sur Pie XII (« il s’offre de même tous les jours sur les autels pour notre rédemption [23] »).
Le raisonnement théologique consiste à remarquer que le Christ intercède sans cesse pour nous (He 7, 25 et Rm 8, 34) et qu’il est le prêtre principal dans le sacrifice de la messe. Par conséquent il exerce ce sacerdoce actuellement dans chaque messe.
On peut encore remarquer que l’humanité du Christ est l’instrument conjoint de la divinité pour tous les effets surnaturels (III, q. 62, a. 5), par conséquent pour chaque transsubstantiation.
La messe est un vrai et propre sacrifice,
identique à celui de la croix
Nous avons donc bien à la messe tous les éléments qui constituent un sacrifice : une victime, une immolation et un prêtre qui offre le sacrifice. La messe est un « vrai et propre sacrifice » (concile de Trente).
Toutefois ce sacrifice ne fait pas vraiment nombre avec le sacrifice de la croix. Il s’identifie avec lui.
Saint Thomas reprend la phrase de saint Ambroise selon laquelle la messe ne multiplie pas plus les sacrifices, que la présence réelle ne multiplie les corps de Notre-Seigneur : « De même que ce qui est offert partout est un seul corps et non plusieurs corps, de même c’est un unique sacrifice » (III, q. 83, a. 1, ad 1).
L’unicité du sacrifice vient de ce que, sur la croix et à chaque messe, c’est la même victime, le même prêtre, et les mêmes intentions.
Sans doute l’immolation est différente, car elle était sanglante sur la croix et elle est sacramentelle à la messe. Toutefois l’immolation sacramentelle n’atteint pas le Christ dans son être de nature, mais dans son être sacramentel [24], et il n’y a pas lieu de chercher un changement réel dans la victime [25], comme le faisaient les partisans de la première opinion.
Ainsi, même s’il y a une immolation sacramentelle différente de l’immolation sanglante, il « n’y a qu’une réalité d’immolation ou de sacrifice, la réalité du Calvaire où le corps et le sang du Christ ont été séparés et qui le sont ici également. Mais, au Calvaire, ils le furent in specie propria [sous leur aspect propre] ; ici, ils le sont in specie sacramenti [sous l’aspect du sacrement]. L’unité de sacrifice, de l’immolation, vient donc de ce qu’il n’y a qu’un corps du Christ dont le sang soit séparé in specie propria, au Calvaire ; in specie sacramenti, sur l’autel [26] ».
Par conséquent il ne serait pas correct de présenter la messe comme un sacrifice propre, distinct de celui de la croix [27]. L’immolation sacramentelle est toute relative à la croix dont elle est l’image et dont elle applique les mérites : s’il n’y avait pas eu de sacrifice de la croix, la séparation sacramentelle ne pourrait être appelée immolation [28].
Du fait de cette identité du sacrifice de la messe avec celui de la croix, on peut légitimement dire que la messe re-présente – au sens de « rend présent » – le sacrifice de la croix. De même que le Christ est présent dans l’hostie consacrée, de même le sacrifice du Calvaire est présent dans la messe [29]. Il est présent comme le type dans son image vivante et comme la cause principale dans son instrument, et cela du fait qu’à la messe est offert le même Christus passus (« le Christ dans sa passion », saint Thomas), le même Christus Iesus in statu victimae (le Christ Jésus en état de victime, Mediator Dei), par le même prêtre, aux mêmes intentions que lors du sacrifice de la croix :
Qui donc a jamais loué plus magnifiquement la sagesse et la bonté de Dieu, qui, par l’institution d’un tel sacrement, s’est mis d’une manière incroyable à la mesure de notre petitesse, a satisfait son amour et a prolongé jusqu’à la fin des temps la présence du sacrifice par lequel il avait en une seule fois acheté le salut du genre humain [30] ?
Dans l’eucharistie, le Christ est immolé sacramentellement, et cette séparation sacramentelle de son corps et de son sang n’a d’autre but que d’exprimer sensiblement la séparation naturelle qui eut lieu au Calvaire. Ici encore une telle séparation n’ajoute rien à celle de la croix : elle la reproduit seulement, la rend présente à nouveau sous un mode très particulier, unique, dont on ne saurait trouver nulle part l’équivalent. Elle n’en garde pas moins une valeur de réalité transcendante qui donne à l’oblation eucharistique tout son prix.
Le sacrifice eucharistique en définitive est donc bien le même acte que le sacrifice du Calvaire, mais accompli dans un autre ordre, l’ordre sacramentel ; il se réfère essentiellement à la croix, non pas par de simples signes, mais par des réalités qui sont signes et qui, comme telles, reproduisent véritablement sous nos yeux l’acte du Calvaire, en font l’acte rituel parfaitement approprié aux besoins du culte chrétien [31].
La « doctrine du mystère »
Ainsi, selon saint Thomas d’Aquin, la messe contient une immolation sacramentelle, qui est une image vivante du sacrifice de la croix et en applique les effets.
Dom Odon Casel (1886-1948) a développé une nouvelle « doctrine du mystère (Mysterienlehre) » qui ressemble par certains aspects à la doctrine de saint Thomas, mais qui s’en écarte par d’autres, et qui finalement a préparé la voie à la réforme liturgique conciliaire.
La « doctrine du mystère » et les mystères païens
Pour le moine de Maria-Laach, la théologie médiévale a beaucoup restreint le sens du mot sacrement. Il faut revenir à l’usage qu’en faisaient les Pères de l’Église, selon lesquels un sacrement est un « mystère ».
De plus, pour comprendre la richesse des sacrements – ou mystères – chrétiens, il est utile de faire une analogie avec les religions à mystères païennes :
L’idée fondamentale des religions à mystères, nous dit dom Dekkers (disciple de dom Casel), est la participation à une action divinisante d’un dieu, reproduite devant et par les initiés dans une action dramatique, dans un jeu sacré, liturgique ; c’est la représentation scénique d’une action salvifique devant, par et au profit des initiés [32].
Pour les catholiques qui pourraient être étonnés de ce recours à des religions païennes d’inspiration gnostique, dom Dekkers nous précise qu’il ne s’agit là que d’une hypothèse de travail, et dom Casel nous dit que, « même s’il n’y a jamais eu de mystères, le christianisme le serait quand même [une religion à mystères] [33] ».
Il n’y a pas, nous disent-ils, une filiation directe des mystères antiques dans la doctrine du mystère : « Analogie ne dit nullement dépendance [34]. »
Toutefois, il y a bien des analogies :
Dom Casel se plaît à mettre en évidence les analogies, superficielles peut-être, mais incontestables, entre le culte chrétien et les mystères antiques. […] La doctrine du mystère prouve bien que le christianisme a su épouser le type que les religions à mystères avaient élaboré [35].
Si l’on veut un exemple de ces analogies, on peut prendre cette définition de l’image donnée par Kleinknecht, un autre théologien de la doctrine du mystère, que les partisans de la gnose accepteraient volontiers comme définition du symbole :
Image ne signifie pas uniquement la représentation d’une chose par nos facultés mentales, représentation perçue par la conscience humaine. Au contraire, image peut signifier aussi un rayonnement de la chose, un devenir visible et manifeste de son essence, un « rayon » qui participe substantiellement à la chose elle-même. L’image n’est pas une entité vide de réel et elle a son existence propre en dehors de la conscience de l’homme qui se l’« imagine ». L’image participe à la réalité de la chose ; au fond, elle est cette réalité même. Eijkwvn ne signifie donc nullement une ombre, une imitation mal réussie, mais elle est l’épiphanie de la quintessence même de la chose représentée [36].
Les disciples de dom Casel nous disent tout le bien qu’ils ont tiré de ce rapprochement avec les religions à mystères :
Cette route leur a été profitable et, tout en la suivant, ils ont découvert merveille sur merveille. […] Un livre comme celui du P. Bouyer sur Le Mystère pascal est bien fait pour montrer sur le vif que les analogies avec les religions antiques peuvent jeter une vive lumière sur les profondeurs parfois insoupçonnées du culte chrétien [37].
Il nous semble, quant à nous, que ce rapprochement a eu des résultats funestes. En mettant en avant une « présence mystérique » (Mysteriengegenwart) du Christ dans les actions de la liturgie, les théologiens de la doctrine du mystère ont peu à peu estompé l’élément essentiel de la sainte messe, la présence du « Christus passus », du Christ dans l ’état de sa passion, qui est offert à la sainte Trinité par le prêtre « in persona Christi », agissant à la place du Christ.
La « présence mystérique »
A la suite de dom Odon Casel, les théologiens de la doctrine du mystère vont développer toute une étrange conception de la « présence mystérique » de la passion dans la sainte messe. Selon dom Casel, un sacrement n’est pas seulement un outil producteur de grâce sanctifiante, mais
une image symbolique qui rend réellement présente, re-præsentat, la réalité sanctificatrice. Le sacrement ainsi compris devient un symbole qui rend visible la res sacra occulta [la réalité sacrée cachée] non seulement parce qu’il la signifie dans l’ordre de la connaissance, mais surtout parce qu’il la contient et la rend présente objectivement. Il n’est plus un signe qui produit la grâce, mais un symbole qui contient ce qu’il signifie, à savoir la res sacra occulta. A la définition par l’efficience – signe producteur de grâce – doit donc se substituer une autre : « Présence de l’acte sauveur divin sous le voile des symboles [38]. » Le sens du verbe efficere, dans l’expression sacramenta id efficiunt quod figurant [les sacrements réalisent ce qu’ils figurent], s’en trouve modifié : il ne signifie plus la production d’un effet, mais plutôt le fait de « rendre quelque chose présent en réalité [39] » [40].
On voit que, dans cette nouvelle théologie, les mystères passés du Christ ne nous sont pas rendus présents par leurs effets, mais ils sont contenus d’une manière réelle, quoique obscure, dans les actes de la liturgie :
Dom Casel conçoit la présence sacramentelle aussi réelle que possible : l’œuvre rédemptrice n’est pas seulement présente par ses effets (realitas efficientiæ), mais cette œuvre elle-même est présente, et formellement comme acte, comme événement [41].
Sans doute, dans le cas de la messe, comme nous l’avons vu plus haut, il y a bien une certaine présence de la passion du Christ, du fait que la passion est « rendue présente, représentée, appliquée » par le sacrement. C’est en effet le même sacrifice qui s’est déroulé au Calvaire sous son aspect propre et qui se déroule ici sous l’aspect du sacrement.
Mais cette présence de la passion du Christ est propre à la messe, à cause du sacrement de l’eucharistie qui contient le Christus passus, le Christ dans l’état de sa passion.
Dans les autres sacrements et actions du culte, Notre-Seigneur n’est présent, ainsi que ses mystères, que par leurs effets. C’est ainsi que Notre-Seigneur a promis d’être présent parmi ses disciples quand ils prieraient en son nom [42]. Ou encore, c’est ainsi que le baptême nous plonge dans la mort du Christ et nous ensevelit avec lui [43].
Pie XII avait bien noté l’ambiguïté de la doctrine du mystère :
Ces mystères, ce n’est pas de la manière incertaine et assez obscure dont parlent certains écrivains récents qu’ils restent constamment présents et qu’ils opèrent ; d’après les docteurs de l’Église, en effet, ils sont d’excellents modèles pour la perfection chrétienne. A cause des mérites et des prières du Christ, ils sont la source de la divine grâce ; ils se prolongent en nous par leurs effets, étant donné que chacun, suivant sa propre nature, demeure à sa manière la cause de notre salut [44].
Pour les théologiens du mystère, l’œuvre rédemptrice du Christ est présente dans les actes du culte d’une manière mystérieuse :
L’œuvre rédemptrice du Christ, qui se prolonge de l’incarnation à l’ascension, mais qui atteint son point culminant dans l’acte rédempteur au sens strict : la mort sur la croix, s’épanouissant dans la gloire de la résurrection – cette œuvre rédemptrice est imitée, est reproduite, est réalisée dans le culte.
Les initiés, c’est-à-dire les baptisés, prennent part à ce drame sacré, à l’action cultuelle ; par là ils participent à la mort et à la résurrection du Christ – consepulti consurgemus [45] – et acquièrent ainsi la grâce, le « salut ».
Dès lors, le contact entre le Christ et le chrétien s’établit par et dans une action cultuelle ; la liturgie devient « le lieu de rencontre [46] » de Dieu et de l’homme.
Le fidèle ne peut s’approprier le salut dans la méditation solitaire, où il s’abîme dans le divin, ni par ses efforts ascétiques, qui le vident de ce qu’il y a de trop humain en lui et l’ouvrent tout large pour Dieu. Tout cela est excellent et loin de nous de le déprécier. Cependant, l’essentiel n’est pas là. […]
Le terme grec musthvrion fut traduit en latin par sacramentum, c’est-à-dire quelque chose de sacré. L’on entrevoit déjà le contenu extrêmement riche du terme.
Il signifie, en premier lieu, une réalité surnaturelle, révélée, ou mieux, rendue accessible, concrétisée pour ainsi dire et localisée dans une action rituelle. Compréhensible uniquement pour les initiés, les profanes en goûteront tout au plus la beauté esthétique, éprouveront peut-être un vague sentiment de la présence divine, mais ne soupçonnent guère la ravissante réalité cachée sous le symbole. […]
[Les théologiens du mystère] désirent mettre une réalité plus dense dans nos concepts usuels de grâce, signe, sacrement, liturgie, etc.
Pour eux, la grâce est le Christ lui-même et son œuvre rédemptrice dans toute sa plénitude, et non seulement un fluide qui en découle et que le sacrement nous donne à peu près « comme un médicament dans un cachet [47] ». Mais les signes sacramentels contiennent et réalisent ce qu’ils représentent – l’expression est de M. Eugène Masure et elle suscitait l’admiration de Dom Casel. L’action rituelle n’est pas seulement une représentation dans l’acception moderne de ce mot, mais une vraie reproduction, la « réplique » cultuelle du drame, qui se jouait, il y a dix-huit cents ans, sur le Calvaire ; recevoir le sacrement, participer à la liturgie, ne signifie pas tant une grâce, mais une sur-élévation de tout l’être, un co-agir avec le divin Sauveur, une participation à son œuvre rédemptrice. […]
D’après l’école de Maria-Laach, le mystère est donc une action cultuelle, dans laquelle une réalité spirituelle, surnaturelle, est rendue présente – réalité de salut, grâce si l’on veut, mais alors, rappelons-nous que nous parlons deux langues différentes ! – dans laquelle le fidèle est admis, est inséré et qui, d’autre part, enveloppe tous les fidèles et les réunit en les séparant des profanes ; ainsi le mystère du culte forme et constitue l’ecclesia, troupe choisie. […]
Casel y revient continuellement : l’œuvre rédemptrice historique du Christ est réellement présente dans le culte, non pas formellement comme événement historique, mais, acte achevé par le Kyrios, par le Christ dans sa gloire et en vertu de son exaltation, elle est présente, comme réalité supra-temporelle, d’une façon sacramentelle.
Et ce dernier mot ne signifie pas le moins du monde une diminution de la réalité de cette présence, au contraire ; ne fut-ce pas Newman, ce grand « casélien » avant la lettre, qui écrivit : « Plus réel, plus présent, parce que spirituel, parce que invisible [48] » ? […]
Pour Casel et son confrère, Dom Victor Warnach, qui à ses côtés soutenait brillamment le feu de la bataille, le sacrement n’est pas « quelque chose qui s’effectue à nous », mais est quelque chose en soi ; il est l’acte rédempteur du Christ dans toute sa réalité et dans toute sa plénitude ; mais, de disloqué qu’il était sur la scène mouvante de l’histoire, il est maintenant condensé dans le signe sacramentel, qui en est comme la face liturgique. Le sacrement n’est donc pas une nouvelle « hypostase » d’une même réalité, mais il est cette réalité même, quoique sous une autre forme que celle que contemplèrent les yeux moins heureux des apôtres contemporains du Christ... « Dans le mystère du culte, écrit Dom Warnach [49], l’acte rédempteur lui-même devient présent, formellement comme acte, ce qui rappelle de très près la célèbre et à première vue si étonnante formule de Trente : “In missa offerri Deo verum et proprium sacrificium”. » [50]
Nous avons cité assez longuement un théologien du mystère, pour que l’on puisse se faire une idée, la plus fidèle possible, de cette « présence mystérique » du Christ dans la liturgie.
Dans la dernière phrase, Dom Warnach prétend que cette nouvelle théologie est fidèle au concile de Trente. Mais la réalité est autre. Autant le concile de Trente insistait sur la présence réelle et substantielle de Notre-Seigneur dans la sainte eucharistie, autant cette présence devient superflue pour la théologie du mystère. C’est ce qu’il nous reste à voir.
Où la consécration devient superflue
On a vu que la présence mystérique n’est pas liée à la présence réelle et substantielle de Notre-Seigneur dans l’eucharistie, mais qu’elle est valable pour tous les sacrements et même les actes de la liturgie :
L’école de Laach ne restreint d’ailleurs pas la Mysteriengegenwart [« présence mystérique »] aux seuls sacrements : « Les sacramentaux, au moins ceux qui effectuent une élévation de l’être, par exemple la dédicace, la consécration des vierges, la bénédiction des moines, etc., sont des Mystères, c’est-à-dire qu’ils rendent présente l’œuvre de la rédemption. L’on peut dire la même chose de l’office divin ; l’Opus Dei est également une repraesentatio realis, et non pas uniquement une réalité d’ordre psychologique [51]. »
On n’a pas manqué de faire l’objection suivante : si l’acte rédempteur du Christ est présent dans tous les sacrements, par exemple dans le baptême, tous les sacrements devraient être des sacrifices.
Voyons comment notre théologien du mystère pose et résout l’objection :
Si l’on admet la Mysteriengegenwart au sens strict, par exemple pour le baptême, le baptême devient, par le fait même de la présence sacramentelle de la passion dans le rite baptismal, un sacrifice.
Dans un article polycopié, paru en 1942, Dom Casel donna la solution suivante de cette difficulté : « Quoique n’étant pas un sacrifice, le baptême rend toutefois présente la mort du Christ, bien que d’une autre manière que l’eucharistie. La mort du Christ est présente dans le baptême, non pas comme un acte sacrificiel objectif, effectué pour et par la communauté chrétienne [52] par l’intermédiaire de ses prêtres, mais comme [un] acte salvifique, non moins objectif, mais appliqué à l’individu. » La mort du Christ serait donc présente, mais non formellement comme sacrifice [53].
Notre théologien est gêné par cette explication qui n’explique pas grand-chose. Il préférerait « réserver la présence sacramentelle de l’œuvre rédemptrice au sens strict au seul sacrement de l’eucharistie, “le mystère type” ».
Il a raison. Car, si l’on étend la théologie du mystère à tous les sacrements et à tous les actes de la liturgie, on peut en conclure qu’une action liturgique qui célèbre la passion du Christ peut être considérée comme une re-présentation du sacrifice de la croix, même si l’on ne réalise pas la présence réelle du « Christ en l’état de sa passion » par la consécration.
Ce sont sans doute les conséquences de ces théories étranges qui ont conduit à ce que la Rome conciliaire admette la validité d’une messe sans les paroles de la consécration.
En effet une note du Conseil pontifical pour la promotion de l’Unité des chrétiens reconnaît la validité de l’eucharistie célébrée avec l’anaphore de Addai et Mari, « l’une des trois anaphores traditionnellement en usage dans l’Église assyrienne d’Orient [54] ». Cette note précise que « l’anaphore de Addai et Mari est singulière du fait que, depuis des temps immémoriaux, elle est utilisée sans récit de l’institution [c’est-à-dire sans consécration] ». Cela a conduit, continue la note, à « une étude longue et approfondie à propos de l’anaphore de Addai et Mari d’un point de vue historique, liturgique et théologique, au terme de laquelle, le 17 janvier 2001, la congrégation pour la Doctrine de la Foi [sous l’égide du cardinal Ratzinger] est parvenue à la conclusion que cette anaphore pouvait être considérée comme valide. Sa Sainteté le pape Jean-Paul II a approuvé cette décision. »
Le seul argument théologique pour expliquer comment une telle anaphore pourrait être valide est le suivant [55] : « Les paroles de l’institution de l’eucharistie sont de fait présentes dans l’anaphore de Addai et Mari, non pas sous la forme d’une narration cohérente et ad litteram, mais de manière eucologique et disséminée, c’est-à-dire qu’elles sont intégrées aux prières d’action de grâce, de louange et d’intercession qui suivent. »
Cette explication est très cohérente avec la « doctrine du mystère », puisque la présence du sacrifice se réalise par les paroles « disséminées » dans les prières qui évoquent la Cène et le sacrifice de Notre-Seigneur. Les paroles de la consécration sont devenues superflues, ou du moins facultatives [56].
Conclusion : saint Thomas
face à la doctrine du mystère
Si l’on veut résumer d’un mot la différence entre l’explication de saint Thomas et celle de la doctrine du mystère, nous dirons que pour le Docteur Angélique, à la messe est offert le Christus passus, le Christ dans l’état de sa passion, et que, pour cette raison, la messe est un sacrifice qui représente et applique le sacrifice de la croix : elle est ce sacrifice rendu présent de manière sacramentelle (par la double consécration).
Pour les théologiens du mystère, la messe est d’abord la présence de l’acte rédempteur, de l’action rédemptrice, grâce à la liturgie. La présence réelle n’est pas niée, mais elle devient en quelque sorte secondaire.
Le contraste entre la position thomiste, qui s’appuie sur la présence réelle pour expliquer le sacrifice, et la théologie du mystère, qui s’appuie sur une mystérieuse présence de l’acte rédempteur, n’a pas échappé aux nouveaux théologiens. Voici comment un théologien du mystère juge l’œuvre du théologien thomiste Dom Vonier [57] :
Celui-ci, indépendamment des études de Maria-Laach et partant de saint Thomas, arrivait à peu près au même résultat que Dom Casel. Dans son très beau livre, La Clef de la doctrine eucharistique, il parle souvent de la « représentation, c’est-à-dire rendre présent au sens littéral », de la mort du Christ. Néanmoins, cela ne signifie pour lui que la présence du Christus passus, et nullement de la passio Christi, de l’acte même de la passion. Au fond, Dom Vonier s’arrête tout juste devant le point central de la doctrine du mystère, la Mysteriengegenwart ou la présence sacramentelle de l’œuvre rédemptrice dans le culte de l’Église [58].
De fait, c’est bien parce qu’il y a une présence sacramentelle, et bien réelle, du Christus passus, que la messe est un vrai sacrifice et qu’elle « représente et renouvelle le sacrifice de la croix [59] ». Tandis que le caractère obscur des explications des théologiens du mystère et la manière incertaine dont ils rendent compte de la « présence mystérique », tendent à dévaloriser la présence réelle et substantielle de la victime du calvaire sur l’autel. Et par suite, cela peut conduire à des conséquences fort éloignées de la théologie catholique, comme celle d’une messe prétendument valide sans consécration.
Finalement, sur ce point, comme de coutume, c’est la position du Docteur commun qui est la plus satisfaisante, celle qui nourrit notre foi et notre piété.
Commentaires du père Pègues
Nous donnons ici une partie des commentaires du père Pègues sur III, q. 83, a. 1. Les commentaires du père Pègues étaient spécialement appréciés de saint Pie X qui souhaitait que les séminaristes en prissent connaissance.
Par la double consécration nous avons un sacrifice actuel, une immolation actuelle, et l’immolation, le sacrifice du Christ, la même immolation, le même sacrifice qui eut lieu sur la croix. Car sur la croix, le sacrifice [et l’immolation] du Christ consista en ce que son sang fut séparé de son corps. Et, ici, nous avons, également, son sang séparé de son corps, par la consécration sacramentelle. Non pas, sans doute, que cette consécration sépare le sang du corps du Christ, selon que le Christ est en lui-même. Mais aussi bien n’est-ce pas de cela qu’il s’agit car le corps et le sang du Christ, selon que le Christ est en lui-même, ont été séparés une fois qui suffit pour jamais. Ce qu’il nous faut, ici, c’est une séparation sacramentelle. Car l’immolation ou le sacrifice dont il s’agit n’est pas une immolation, un sacrifice du Christ, au sens absolu. C’est un sacrifice, une immolation, qui selon tout son être ou selon toute sa raison d’immolation ou de sacrifice du Christ, se dit par rapport à l’immolation ou au sacrifice du Christ sur la croix. Si le sacrifice ou l’immolation du Christ sur la croix n’avait pas eu lieu, nous ne pourrions pas parler de sacrifice ou d’immolation ici. Cela n’aurait aucun sens. Toute la raison de sacrifice ou d’immolation du Christ, ici, vient de ce que l’acte qui s’accomplit, ici, reproduit, par mode de sacrement, l’immolation ou le sacrifice du Christ sur la croix.
D’un mot, la consécration eucharistique est ce qu’elle est, ce qu’il faut qu’elle soit, ce que le Christ a voulu qu’elle fût, ce que l’Église et saint Thomas nous disent qu’elle est, en effet : un sacrifice, un sacrifice distinct de celui de la croix, puisque celui-ci n’a été offert qu’une fois, d’une manière sanglante, sur le Calvaire, et que le sacrifice de la consécration eucharistique se renouvelle tous les jours, d’une manière non sanglante, et se renouvellera jusqu’à la fin des temps ; et cependant le même sacrifice de la croix, car il n’y a pas deux sacrifices du Christ, il n’y en a qu’un, le Christ n’a été qu’une fois immolé en lui-même et il ne peut plus l’être à tout jamais ; – la consécration eucharistique est bien cela, parce qu’elle est le sacrement de la passion du Christ.
Le sacrement ou le signe contenant la passion pourra être multiplié et renouvelé indéfiniment ; la passion contenue dans ce signe, dans ce sacrement, et rendue présente, représentée, appliquée, par lui, restera une, absolument une, une spécifiquement, une numériquement ; comme le corps du Christ spécifiquement et numériquement un, se retrouve sous toutes les diverses parties des pains consacrés pouvant se multiplier et se renouveler sans cesse indéfiniment sur tous les points du globe. […]
Il n’y a pas deux sacrifices, deux immolations du Christ, se distinguant comme réalité de victimes immolées. Il n’y a qu’une réalité d’immolation ou de sacrifice, la réalité du Calvaire où le corps et le sang du Christ ont été séparés et qui le sont ici également. Mais, au Calvaire, ils le furent in specie propria [sous leur aspect propre] ; ici, ils le sont in specie sacramenti [sous l’aspect du sacrement]. L’unité de sacrifice, de l’immolation, vient donc de ce qu’il n’y a qu’un corps du Christ dont le sang soit séparé in specie propria, au Calvaire ; in specie sacramenti, sur l’autel : avec ceci, nous l’avons dit, que le sacrifice ou l’immolation in specie sacramenti a toute sa raison de sacrifice ou d’immolation, de l’immolation ou du sacrifice in specie propria.
Nous accorderons donc qu’il y a une immolation sacramentelle distincte de l’immolation au sens propre, Mais cela ne fera pas qu’il y ait deux immolations. Il n’y en a qu’une, mais qui se présente sous deux formes ou sous deux aspects : in specie propria, où elle apparaît absolument unique, réalisée une fois pour toutes ; et in specie sacramenti, où elle se retrouve toujours elle-même, une et identique, spécifiquement et numériquement, mais sous un revêtement, si l’on peut ainsi dire, qui lui permet de se multiplier à l’infini en tout temps et en tout lieu, jusqu’à la fin des siècles.
Cette doctrine est expressément et formellement la doctrine de saint Thomas, que, du reste, il confirme lui-même, ici, à l’ad primum, par un très beau texte attribué à saint Ambroise. « […] la victime est une, celle que le Christ offrit et que nous offrons ; elle n’est pas plusieurs : parce que le Christ a été offert une fois ; et son sacrifice est l’original du nôtre. De même, en effet, que partout est offert un seul corps et non plusieurs ; de même aussi un seul sacrifice : « Sicut enim quod ubique offertur unum est corpus et non multa ; ita et unum sacrificium ».
Ainsi donc nous devons raisonner pour le sacrifice comme pour le corps du Christ. Il n’y a pas plusieurs corps du Christ : bien que le corps du Christ soit une fois et en un seul lieu, selon qu’on le considère en lui-même ; et multiplié dans le temps et dans l’espace autant de fois que se multiplient les espèces sacramentelles du pain qui le contiennent et le rendent présent sacramentellement. Le corps du Christ est un, absolument un, de l’unité numérique la plus parfaite.
Mais cet unique corps, restant toujours lui-même, absolument inchangé, quant à son identité subjective, si l’on peut ainsi s’exprimer, se multiplie quant à un certain être accidentel extrinsèque, qui est constitué par le rapport nouveau créé entre les espèces sacramentelles et lui au moment et en vertu de la consécration eucharistique ; comme nous l’a expliqué divinement saint Thomas à l’article 6 de la question 76. Pareillement pour le sacrifice. Il n’y a qu’un sacrifice, une immolation du Christ, qui consiste en ce que lui-même s’est offert à son Père sur la croix en donnant sa vie par l’effusion de son sang.
Ce sacrifice unique, le seul dont il puisse être question quand il s’agit du Christ, restant toujours lui-même, absolument inchangé, quant à son identité subjective, se multiplie quant à un certain être accidentel extrinsèque, qui est constitué par le rapport créé entre lui et les espèces sacramentelles du pain et du vin, au moment où, par la consécration séparée du pain et du vin, le même corps et le même sang du Christ qui furent réellement séparés sur la croix et qui sont ici réellement présents sous les espèces du pain et du vin, sont, à nouveau, séparés sacramentellement. Cette séparation sacramentelle qui constitue le sacrement de la passion, a, sacramentellement, le même caractère de sacrifice qu’avait et qu’aura eu à tout jamais, en elle-même, ayant existé, de la sorte, une fois pour toutes, sans avoir à être jamais renouvelée, la passion du Christ accomplie sur le Calvaire. Nous avons donc ici un vrai sacrifice, mais un sacrifice-sacrement, distinct, comme sacrement, du sacrifice qu’il représente, mais identique comme sacrifice, au sacrifice dont il est le sacrement. Le sacrifice du Christ n’est pas multiple, ni spécifiquement, ni numériquement, à le considérer en lui-même, ou du côté du sujet, est unum subjecto, comme saint Thomas nous l’a dit du corps du Christ ; mais il est multiple selon la variété du mode d’être, multiplex secundum esse (q. 76, a. 6), le mode d’être, qui fut le sien dans la réalité du Calvaire n’étant pas le mode d’être qu’il a ici dans sa représentation sacramentelle. Et cela veut dire que le même corps du Christ, qui fut mis en état de victime immolée, sur le Calvaire, du fait que son sang fut séparé de lui, se trouve réellement, ici, dans le même état de victime immolée, selon que, par la consécration eucharistique, de même son sang est séparé de lui sacramentellement.
Il n’y a donc qu’un seul sacrifice, une seule immolation du Christ il n’y en a point deux ; pas plus qu’il n’y a deux corps du Christ : il n’y en a qu’un. Mais cette unique immolation, cet unique sacrifice du Christ a été sur la croix selon sa réalisation historique ; et il est ici dans son sacrement ou dans sa représentation [87].
*
Le sacrifice de la messe
selon saint Thomas d’Aquin *
par le frère Adolf Hoffmann O.P.
Il est difficile de trouver un traité du sacrifice eucharistique dans lequel est exposée la véritable doctrine de saint Thomas sur cette question à partir des textes même du saint docteur, et d’eux seuls ; plus souvent, on propose comme une thèse l’une ou l’autre théorie relative à l’essence de ce sacrifice, et l’on essaye de l’appuyer sur quelques textes de saint Thomas en en négligeant beaucoup d’autres qui traitent du même sujet. D’autres préfèrent discuter du sacrifice en général, puis ils déforment les textes [de saint Thomas] sur la doctrine de l’eucharistie pour l’adapter à leur opinion préétablie du sacrifice en général. Et il s’ensuit que l’on propose des enseignements tout à fait opposés, en prétendant qu’ils s’appuient sur la vraie doctrine de saint Thomas. C’est pourquoi il ne nous paraît pas superflu de collectionner dans le traité de la sainte eucharistie tous les textes relatifs à la doctrine du sacrifice de la messe, puis de les comparer entre eux, enfin de tirer uniquement de cette source ce que le saint docteur a véritablement enseigné sur le sacrifice eucharistique.
Le sacrement de l’eucharistie
est aussi un sacrifice
Saint Thomas, dans les questions où il traite du sacrement de l’eucharistie, affirme plus d’une fois que ce sacrement a ceci de particulier parmi les autres sacrements d’être un sacrifice, que ce sacrement est, est nommé, est dit, est appelé sacrifice, qu’il a la nature (ratio) de sacrifice.
Ce sacrement non seulement est un sacrement, mais il est aussi un sacrifice (III, q. 79, a. 7).
Ce sacrement a ceci de particulier par rapport aux autres qu’il est un sacrifice (III, q. 79, a. 7, ad 1).
L’eucharistie non seulement est un sacrement, mais elle est aussi un sacrifice (IV Sent., D. 12, q. 2, a. 2, q.la 2, ad 4).
Ce sacrement a une triple signification : la première par rapport au passé, à savoir, en tant qu’il est commémoratif de la passion du Seigneur qui fut un véritable sacrifice, et de ce point de vue il est nommé sacrifice (III, q. 73, a. 4).
Ce sacrement est dit sacrifice en tant qu’il représente la passion du Christ (III, q. 73, a. 4, ad 3).
Dans un sacrement il y a trois choses à considérer : son origine, sa perfection, et la fin à laquelle il est ordonné. L’origine de tous les sacrements est la passion du Christ, du côté duquel les sacrements sont sortis, comme disent les saints […]. Comme ce sacrement est spécialement en mémoire de la passion du Seigneur – d’où il est dit : « à chaque fois que vous ferez ceci, vous le ferez en mémoire de moi » (1 Co 11, 24 et Lc 22, 19) – c’est pourquoi quant à l’origine
