Les maximes
de Notre-Seigneur
par le père Emmanuel O.S.B.,
curé de Mesnil-Saint-Loup
« Nous n’avons en ce monde d’autre bien que de manger la chair de Notre-Seigneur, et de boire son sang, non seulement dans l’eucharistie, mais encore dans la lecture des Écritures [1]. »
C’est par cette citation de saint Jérome que le père Emmanuel commença, dans son Bulletin de l’œuvre de Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance, ses commentaires des maximes de Notre-Seigneur.
Nous en avons déjà donné quelques-uns dans Le Sel de la terre 44 (pages 190-201). Voici les deux premiers de la série, parus en mars et avril 1880 [2].
Le Sel de la terre.
— I —
Faites pénitence
Pœnitentiam agite.
Faites pénitence (Mt 4, 17).
LA GRÂCE du nouveau Testament, l’amour du Sauveur pour les hommes, les miséricordes de Dieu pour nous, se révèlent par un mot qui semble bien dur : Faites pénitence !
C’est le premier mot de la prédication de saint Jean Baptiste, c’est le premier mot de la prédication du Sauveur. A ce mot, la sagesse humaine est déconcertée : elle aurait souhaité autre chose, peut-être. Mais, comme dit un ancien auteur que quelques-uns ont cru être saint Jean Chrysostome :
Le Créateur de la nature humaine sait ce dont a besoin la nature humaine. Et il a prêché d’abord la pénitence, parce que la pénitence est nécessaire à tous.
Tous ont péché, dit saint Paul [3]. Nous péchons tous, en beaucoup de choses, dit saint Jacques [4]. Et, longtemps avant Notre-Seigneur, l’auteur du divin livre de l’Ecclésiastique avait mis dans la bouche des vrais serviteurs de Dieu ces paroles bien remarquables : « Si nous ne faisons pénitence, nous tomberons non en la main des hommes, mais en la main du Seigneur [5]. » Ce que saint Paul avait en vue quand il écrivit aux Hébreux cette grave sentence : « C’est chose épouvantable que de tomber dans les mains du Dieu vivant [6]. » Un homme peut être fléchi ou trompé, ou n’avoir pas pouvoir de punir : mais le Dieu vivant est un vengeur inflexible, auprès duquel tout péché trouve la justice, comme tout pénitent la miséricorde.
Voulant donc nous arracher à des châtiments trop mérités, et nous faire trouver une miséricorde trop peu désirée, Notre-Seigneur nous crie à tous : Faites pénitence ! L’insistance même qu’il met à prêcher la pénitence est une preuve irrécusable de la volonté qu’il a de pardonner. Pour les pécheurs, il est Sauveur, il est ami. On le lui a reproché jadis : Cet homme-là, disait-on, c’est l’ami des pécheurs, peccatorum amicus [7]. Que Dieu est bon ! après que le pécheur a tout perdu, il lui reste encore un bien que jamais il ne saurait perdre ; ce bien, c’est un ami ; cet ami, c’est Jésus.
L’ami qui se nomme Jésus ne flatte pas, il sauve ; il ne dissimule point le mal, il le guérit : il ne nous ferme pas les yeux sur notre mal, il nous en retire. Le remède dût-il nous paraître amer, il nous le présente tel que sa divine miséricorde l’a créé pour nous, et il nous dit : Faites pénitence !
Ce travail de la pénitence est exprimé ainsi dans Isaïe et dans saint Luc : Les chemins tortueux seront redressés, et les raboteux seront aplanis. C’est-à-dire qu’il faut que le cœur souffre la violence, si sa pénitence est sincère ; car on n’est pas sans violence sous la bèche et sous le boyau ; il faut que le bois qu’on veut aplanir gémisse longtemps sous le rabot ; on ne réduit pas sans travail les passions qu’on veut abattre, les habitudes qu’on veut corriger. Il vous faut, pour vous redresser, non seulement une main ferme, mais rude d’abord : à mesure qu’elle avancera son ouvrage, son effort deviendra plus doux ; et à la fin, tout étant aplani, le rabot coulera comme de lui-même et n’aura plus qu’à ôter de légères inégalités, que vous-mêmes vous serez ravi de voir disparaître, afin de demeurer tout uni sous la main de Dieu, et d’occuper la place qu’il vous donne dans son édifice. Les grands combats sont au commencement ; la douce inspiration de la charité vous aplanira toutes choses, et c’est alors, comme dit saint Luc, que vous verrez le salut donné de Dieu [8].
C’est alors aussi, que l’âme réconciliée à son Dieu, à son Sauveur, à l’unique et incomparable ami qui se nomme Jésus, goûte à son aise cette vérité trop peu connue : qu’il y a plus de douceur à pleurer ses péchés qu’à les commettre.
Donc, faisons pénitence !
— II —
Les béatitudes
Notre-Seigneur avait commencé par prêcher la pénitence, et peu de temps après il annonça au monde la science du bonheur. Lui seul pouvait enseigner cette science si précieuse, parce que lui seul il peut donner le bonheur. Il le donne à celles de ses créatures qui l’ont mérité, et seul il sait les voies par lesquelles elles peuvent y parvenir.
Un jour donc, il monta sur une haute montagne : ses disciples étaient autour de lui, et à ses pieds des milliers d’hommes, tous désireux de sa parole, tous désireux du bonheur. Il ouvrit la bouche, dit l’évangéliste, et il dit :
Bienheureux les pauvres en l’esprit ; bienheureux ceux qui sont doux ; bienheureux ceux qui pleurent ; bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice ; bienheureux les miséricordieux ; bienheureux ceux qui ont le cœur pur ; bienheureux les pacifiques ; bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice.
Jamais semblables paroles n’avaient retenti aux oreilles des mortels, jamais maître n’avait enseigné une pareille doctrine. Une théorie du bonheur, et une théorie du bonheur qui rompait totalement avec les aspirations de presque tous les hommes. Mettre le bonheur dans le manque de tout, dans les larmes, dans la souffrance : c’était inouï !
Au premier abord, cette doctrine pouvait paraître ne pas s’adresser aux hommes de ce monde ; et pourtant, quand on y réfléchit, on reconnaît que Notre-Seigneur dans ces enseignements sublimes ne fait autre chose que nous ôter précisément tout ce qui nous empêche d’arriver au bonheur. En effet, chacune des paroles de sa bouche divine nous enlève un de nos vices.
La pauvreté en l’esprit détruit l’esprit de faste, d’orgueil, d’avidité d’attirer tout à soi : esprit d’autant plus nuisible aux âmes qu’il les rend malheureuses autant de fois qu’il leur inspire le désir de choses dans lesquelles l’homme ne trouvera jamais le bonheur.
La douceur exclut toute colère, toute aigreur, tout ce qui peut troubler la paix d’une âme ; et, sans cette paix, quel bonheur pourrait-il y avoir ?
Les larmes sont un remède nécessaire aux maux dans lesquels nous sommes plongés. Les uns pleurent leurs misères, d’autres leurs péchés, d’autres les péchés de tous, d’autres pleurent le souverain bien qu’ils désirent, qu’ils n’ont point encore, et que tant d’âmes s’en vont perdant tous les jours. Bienheureux ceux qui pleurent !
La faim et la soif de la justice nous détournent de l’amour funeste des plaisirs et règlent parfaitement les désirs les plus intimes de nos âmes en les tournant vers leur vrai but, qui est l’accomplissement de la volonté de Dieu en toutes choses, désigné ici par la justice.
La tendresse de cœur sur les maux du prochain est une voie d’autant plus certaine pour le bonheur qu’elle y mène ceux qui exercent la miséricorde, et y attire ceux envers qui la miséricorde est exercée.
La pureté du cœur guérit toute corruption intérieure et ramène l’homme au bonheur, en le ramenant à Dieu.
L’amour de la paix exclut d’entre les hommes tout esprit de querelle et de brouillerie : mais si les pacifiques ne peuvent faire régner partout la paix qui réjouit leur cœur, ils auront souvent à pâtir de la part de ceux qui n’ayant point voulu de la paix de Dieu, feront la guerre aux enfants de Dieu.
Alors ils auront à souffrir persécution, à souffrir persécution pour la justice ; et ces souffrances-là seront pour eux la voie la plus sûre pour arriver au bonheur.
Il faut remarquer que Notre-Seigneur ne promet à personne le bonheur parfait en cette vie. Ici il faut travailler, ici il faut pâtir, c’est la condition du mérite. Mais le mérite acquis ici-bas n’a sa récompense entière que dans le ciel. Nous disons sa récompense entière, parce que même en cette vie, les âmes fidèles à Dieu sont certainement les âmes les plus heureuses, précisément parce qu ’étant en chemin pour le bonheur éternel, elles en jouissent à l’avance par l’espérance qui remplit leur cœur. Spe gaudentes, dit l’Apôtre [9], réjouissez-vous dans l’espérance, car l’espérance des enfants de Dieu ne trompe jamais, fondée qu’elle est sur la miséricordieuse promesse du Père qui est dans les cieux.
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[1] — Hoc solum habemus in præsenti sæculo bonum, si vescamus carne ejus, cruoreque potemur, non solum in mysterio, sed etiam in Scripturarum lectione (In Eccl. 3, 13).
[2] — Ces textes sont extraits du t. II du Bulletin (p. 12‑13 et 29‑30).
[3] — Rm 3, 23.
[4] — Jc 3, 2.
[5] — Si, 2, 22.
[6] — He 10, 31.
[7] — Mt 11, 19.
[8] — Bossuet, Élevations à Dieu sur tous les mystères de la religion chrétienne, 21e semaine, 6e élévation.
[9] — Rm 12, 12.
Informations
L'auteur
Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 48-51
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