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+ Remarque philosophique

sur l’œcuménisme radical de la Revue thomiste

 

L’étude que le père Pierre-Marie a pu­bliée dans le Sel de la Terre nº 43 démontre que la théologie proposée par B.-D. de la Soujeole dans la Revue thomiste de janvier-mars 2002 [1] contredit la théologie clas­sique découlant de la Révélation et de l’enseignement constant de l’Église ; et aussi de saint Thomas d’Aquin. Cette analyse critique est parfaite. Le but de la présente note n’est ni de la reprendre, ni de la compléter ; elle se place à un point de vue différent, celui du philosophe, point de vue purement rationnel.

Je rappelle que la nouvelle théologie de B.-D. de la Soujeole affirme l’ordination de tout homme à l’unique Église du fait de son appartenance à une religion quelconque, chrétienne séparée ou païenne ; pas seulement, et c’est capital, du fait d’un rapport personnel possible entre Dieu et lui (au for interne) mais parce que pour cet homme « la vie théologale, si indi­viduelle qu’elle soit, est toujours liée à la condition naturellement sociale du sujet, et reçoit de cette dimension communautaire aide et soutien [2] ». 

Cette proposition est affirmée comme un principe universel. Voyons d’abord ses applications possibles ; l’horreur de certaines de ces applications conduit en­suite nécessairement à s’interroger sur sa justification rationnelle.

Premier point : un adorateur de Baal en train de sacrifier des enfants ; un franc-maçon destructeur de l’Église ; un adepte de la religion de l’« Être suprême » qui pousse au génocide vendéen ; un nazi adorateur de Hitler ; un communiste ado­rateur de Mao – ces personnes n’agissent évidemment pas selon leur raison ; elles sont entraînées par une adhésion com­munautaire à un « Être prétendument supérieur » auquel il faut se soumettre absolument. La « tradition religieuse » qui les domine peut-elle les conduire et les aider au « baptême de désir », comme l’écrit la Revue Thomiste (p. 32) ?

La théologie classique enseignait « avant le développement dogmatique moderne, que le non-chrétien est sauvé sans, malgré ou contre sa religion », re­connaît B.-D. de la Soujeole (ibid. p. 33). Il estime que c’est contredit par la nouvelle théologie. Soit. Je n’ai pas de compétence en théologie, et le père Pierre-Marie a bien analysé cette nouveauté. Je remarque seulement qu’il est inquiétant de lire que l’enseignement dogmatique de l’Église se contredit d’une époque à l’autre.

Revenons sur les horreurs dont j’ai énuméré quelques cas : la simple raison pense qu’elles sont immorales, contraires à une vie bonne. Certes, dans le secret du rapport entre Dieu et l’âme ainsi fourvoyée, un repentir peut naître, et la libérer de son adhésion aux pratiques abominables. Mais pourrait-elle se sauver par elles ?

Cette question, inévitable, conduit au second point, l’examen critique rationnel : comment B.-D. de la Soujeole justifie-t-il sa thèse, que j’ai rappelée plus haut ?

Le « théologien moderne » est bien obligé de reconnaître qu’il y a des élé­ments mauvais dans le système religieux païen (et même chez l’hérétique ou le schismatique) : une telle tradition religieuse « a des défaillances qui peuvent être fort lourdes – le mélange de vérité et d’erreur qui la caractérise », dit Soujeole (p. 32). L’assertion est reprise vers la fin de l’ar­ticle, où il ajoute que le comportement moral de l’individu est « inséparable de la religion du sujet. C’est elle qui lui trans­met ces éléments de sagesse et ces pré­ceptes moraux » [les camps de concentra­tion du national-socialisme ? les millions de morts du socialisme soviétique ?]. « Elle les lui transmet pour le meilleur et pour le pire, c’est-à-dire dans un mélange confus de vérité et d’erreur » (p. 37).

Il faut examiner cette conception qu’a B.-D. de la Soujeole de la nature d’un sys­tème doctrinal qui, selon lui, serait fait de parties juxtaposées, les unes fausses et les autres vraies et, ce qui est grave, formant alors « un mélange confus de vérité et d’erreur ».

Cette thèse ramène une réalité spirituelle à une agglomération matérielle : c’est dans le cas des choses qu’il peut coexister du bon et du mauvais (un tas de briques dont les unes sont inutilisables, et les autres bonnes ; une maison où il y a des chambres inhabitables et d’autres cor­rectes ; un texte imprimé dont certains passages sont illisibles, mais où d’autres sont nets, etc.). Il faut alors trier, mettre à part ce qui est bon, et écarter résolument ce qui ne l’est pas.

Mais quand il s’agit d’idées formant un tout (système philosophique, religion, démonstration, etc.) une proposition es­sentielle fausse corrompt l’ensemble, car elle établit entre elle, essentielle, et les concepts du système, des relations faus­sées ; tout système spirituel est unifié par ses propositions fondamentales : que l’une soit fausse, le système l’est aussi. Les relations réciproques entre les concepts d’un sys­tème constituent le système comme tel : une philosophie, une religion, une dé­monstration ne sont jamais de vagues jux­tapositions d’éléments indépendants. Le penser, c’est être matérialiste.

Exemples d’erreurs provenant d’un élément faux : Descartes « démontre » l’existence de Dieu à partir d’une propo­sition fausse (« La proposition “Je suis, j’existe”, est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit »). Kant ignore la distinction entre intellect agent et intellect patient, c’est pourquoi il affirme que notre entendement est pure spontanéité et qu’il projette ses catégories sur le monde, ce qui rend impossible la connaissance des choses en soi ; de là tout son système est faux. Hegel pose que l’Absolu est essen­tiellement résultat, qu’il n’est qu’à la fin ce qu’il est en vérité ; d’où la thèse que le Savoir Absolu de la pensée humaine sur­passe la religion révélée. Démocrite af­firme qu’il y a des petits corps (les atomes) qui tombent et se heurtent au hasard pour engendrer les choses du monde : d’où suit la thèse que tout n’est que « hasard et nécessité ». On pourrait mul­tiplier les exemples.

Une proposition essentielle qui est fausse entraîne la fausseté du système. De même pour les systèmes théologiques imaginaires : si Socrate, Platon, Aristote chassaient Homère et la mythologie, c’est parce que certains éléments étaient inac­ceptables, à côté d’autres qui n’étaient pas mauvais. De même dans l’ancien Testament, où le « Dieu jaloux » interdi­sait toute compromission avec des cultes qui pouvaient comporter de bons éléments (« bons » selon la conception de la nouvelle théologie).

Le rejet d’un système comportant même une seule fausseté n’est pas de l’intolérance, mais résulte du respect qu’on doit à la vé­rité. Ainsi Aristote s’était obligé à criti­quer la philosophie d’un maître qu’il ad­mirait, parce que ce maître, Platon, posait les Idées comme des réalités appartenant à un autre monde, au lieu d’être les dé­terminations intelligibles des choses de notre univers.

Dès qu’un système spirituel comporte une fausseté essentielle, il est faux. Il n’y a pas de « demi-vérité » : c’est l’opinion, maîtresse d’erreur, qui croit cela, parce qu’elle est elle-même un mélange confus de propo­sitions vraies et fausses, ce qui la rejette hors de la sphère de la rationalité intellec­tuelle et par conséquent de la vérité. De même, dans un raisonnement mathéma­tique, une erreur dans une phase particu­lière, entraîne la fausseté de la prétendue démonstration.

Quand on croit qu’il peut y avoir des propositions vraies restant vraies bien que liées à d’autres qui sont fausses, on néglige le fait que ces propositions sont gauchies, faussées par les erreurs : le système en lui-même n’est pas vrai. Louis Jugnet [3]  écrivait, à propos des erreurs qu’il dénonçait dans les doctrines de Luther, Kant, Marx : « Tout n’est pas faux, en détail, dans les doctrines, mais l’esprit en infecte tout. Si ces vérités par­tielles sont recevables et assimilables, c’est à condition d’être arrachées à ces fausses doctrines (donc, d’abord, critique de l’erreur) et “baptisées” en quelque sorte, repensées dans une autre perspective».

Repensées, terme capital : c’est la tâche de la critique philosophique rationnelle.

Le père Garrigou-Lagrange avait déjà montré que, dans une doctrine fausse, la vérité n’est pas l’âme de la doctrine, mais la servante de l’erreur [4].

Du simple point de vue rationnel, une religion qui comporte du faux est soit une fausse religion, soit une religion fausse. Dire qu’elle peut, par elle-même, conduire à la vérité est un sophisme. La raison nous oblige à reconnaître qu’une per­sonne ne peut pas obtenir son salut par une religion qui s’oppose au moyen de salut institué par Dieu, si vraiment le salut est œuvre de Dieu dans une âme – salut par l’Église qu’Il a instituée, certes, mais pas par un moyen faussé, qui prend la place de cette Église.

Professeur Louis Millet

 

 


[1] — B.-D. de la Soujeole, « Être ordonné à l’unique Église du Christ », Revue thomiste, janvier-mars 2002, p. 5-42. B.-D. de la Soujeole est domini­cain, membre du comité de rédaction de la Revue thomiste et professeur à l’université de Fribourg en Suisse. (NDLR.)

[2] — B.-D. de la Soujeole, ibid., p. 32.

[3] — Louis Jugnet, « Note sur la possession de la vérité », L’Ordre français 174, septembre-oc­tobre 1973, p. 99. Les italiques sont dans l’original.

[4] — Reginaldus Garrigou-Lagrange O.P., De Revelatione, Rome, Ferrari, 1925 (3e éd.), p. 615-616. Dans son De Virtutibus theologicis (Turin, Berutti, 1948, p. 255) aussi, le père Garrigou-Lagrange reprenait la grande règle posée par Léon Ollé-Laprune : ce qui est essentiel, c’est de rechercher « l’âme de vérité d’une doctrine ».

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 45

p. 225-227

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