Les martyrs dominicains d’Arcueil
(25 mai 1871)
par Gérard Bedel
Nous parlons de saints, de bienheureux, de martyrs et de miracles dans le sens et la mesure des décrets d’Urbain VIII des 13 mars 1624 et 4 juin 1631, sans jamais avoir à l’esprit de prévenir le jugement de l’Église.
CATHERINE TEPPE, lingère au couvent de Coublevie [1], avait connu le frère Pie‑Marie Chatagneret pendant son noviciat. Frappée de congestion le 1er août 1871, jugée perdue par les médecins, elle l’invoqua et le vit en songe lui promettre sa guérison pour le dimanche suivant. On crut au délire quand elle raconta sa vision. Le dimanche elle se leva guérie.
L’école d’Arcueil dans la guerre de 1870
Le vendredi 5 août 1870 eut lieu la distribution des prix à l’école Albert‑le‑Grand d’Arcueil, dirigée par le Tiers-Ordre enseignant des Frères Prêcheurs. Le lendemain se déroulèrent aux frontières les batailles de Forbach et de Froeschwiller. Le gouvernement de Napoléon III avait engagé « d’un cœur léger » la guerre contre la Prusse qui réunissait déjà autour d’elle toute l’Allemagne, grâce à l’habileté politique du chancelier Bismarck. Le ministre Emile Ollivier se serait exprimé plus justement s’il avait dit « d’un cerveau léger », car il était vain d’affronter sans préparation le militarisme prussien. La France fut envahie. Le prieur d’Arcueil, le révérend père Captier, recommanda aux familles de chercher pour la rentrée des écoles éloignées du théâtre des opérations et proposa les établissements dominicains de Saint‑Brieuc et d’Oullins [2]. Puis, au péril de leur vie, les pères offrirent leurs services aux blessés des combats qui se déroulèrent près de la capitale bientôt assiégée.
Les armées de la République qui avait succédé à l’Empire déchu après la capitulation de Sedan, échouèrent dans leurs efforts pour dégager la capitale à cause de la puissance des armées allemandes aidées par l’impérieuse impéritie de Gambetta et de ses collègues qui, se prenant pour des stratrèges, voulaient apprendre leur métier aux généraux. Quand on connut les préliminaires de la paix à laquelle la France fut acculée, Arcueil se prépara à reprendre une vie scolaire normale. Mais l’émeute éclate à Paris ; les généraux Lecomte et Thomas sont fusillés. C’est l’insurrection. Cependant, comme on laisse l’école tranquille, les cours reprennent avec un nombre restreint d’élèves, beaucoup de familles prévoyantes ayant quitté Paris.
L’école était située à 700 mètres du fort de Montrouge ; on voyait, à deux kilomètres, celui de Bicêtre. Le camp retranché de Paris, conçu sous Louis‑Philippe par le Maréchal Dode de la Brunerie, était formé d’une enceinte continue enveloppant la capitale entière, appuyée de forts détachés destinés à empêcher l’ennemi d’installer son artillerie à portée de tir de la ville. Le 7 avril, vendredi saint, à la fin de l’après-midi, un professeur et le veilleur de nuit, anciens marins, montèrent sur une hauteur et s’expliquèrent les opérations en faisant force mouvements avec les bras. Persuadés d’avoir affaire à des espions versaillais, les gardes nationaux placés en sentinelles alertèrent le gouverneur du fort qui envoya une troupe pour arrêter les deux hommes ; les gardes arrivèrent juste pour les voir entrer chez les dominicains ! L’école est envahie, on saisit les deux hommes, on les emmène au fort ; le supérieur écrit au gouverneur qui vient immédiatement le voir. Tout rentre dans l’ordre. Le père Captier organisa à nouveau une ambulance et en avertit les commandants des forts proches. Mais à partir du 15 avril la Commune se montra de plus en plus hostile à l’Église catholique (les cultes protestants et juifs ne semblent pas avoir souffert). On perquisitionna dans toutes les communautés et, à Arcueil, on chercha l’entrée du souterrain qui devait mener à Versailles ! La cour retentit de jurons, de blasphèmes, d’injures variées. Les dominicains furent même traités de « jésuites ! ». Comme il faisait chaud, le père économe fit monter quelques bouteilles qui détendirent l’atmosphère et les fédérés se retirèrent satisfaits. Mais le père Captier, qui n’était pas dupe, écrivit à son frère le 16 mai à propos de tous ces insurgés, dont beaucoup avaient été soignés par les religieux et qui étaient individuellement reconnaissants : « Eh bien, ces mêmes hommes nous arrêteraient dans les rues et nous fusilleraient sur l’ordre de leurs chefs. » Ce qui arriva huit jours plus tard. L’affaire du Moulin‑Saquet persuada les fédérés qu’il y avait partout des espions et des traîtres. Le Moulin‑Saquet était une redoute, un véritable fortin situé à l’extrémité du plateau de Villejuif, qui dominait la plaine et couvrait le fort de Bicêtre. Le 4 mai, vers minuit, un groupe se présente aux abords de la redoute, un homme s’approche de la sentinelle, lui donne le mot de passe et entre. La sentinelle est alors terrassée en silence, le fortin envahi, la garnison massacrée. Les accusations les plus folles furent lancées contre les ecclésiastiques : le curé d’Arcueil échappe de peu au conseil de guerre grâce à la population qui manifeste en sa faveur ; les fédérés du fort de Bicêtre, farouchement antichrétiens, décident d’en finir avec tous les « curés » et il est probable que ces héros qui avaient honteusement lâché pied devant les versaillais ont provoqué l’incendie du château d’Arcueil qu’ils imputent aux dominicains.
Les origines du Tiers-Ordre enseignant
Puisque les événements que nous rapportons concernent le collège d’Arcueil, revenons aux écoles dominicaines au XIXe siècle.
Quand la Convention supprima les ordres religieux en 1792, il y avait en France environ deux cents maisons dominicaines qui furent fermées, vendues, livrées aux démolisseurs tandis que les mille deux religieux étaient dispersés. Dix ans après naissait Lacordaire qui subit l’influence de sa tante Madeleine, sœur Marie‑Louise, dominicaine réfugiée dans sa famille. Mais il perdit bientôt la foi dans l’atmosphère d’immoralité qui régnait au lycée de Dijon. Chateaubriand a parlé de « la débauche et l’irréligion au son du tambour », Alfred de Musset a témoigné de l’horrible état d’esprit des lycées sous l’Empire. La Restauration imposera la messe et la prière avant les cours, mais le fond anticlérical de l’Université ne sera jamais extirpé. Nous n’allons pas écrire une vie de Lacordaire à propos des dominicains d’Arcueil. Nous savons qu’il fit son Droit, que la fréquentation à Dijon des milieux catholiques raviva la foi qui couvait sous la cendre lycéenne, que le jeune et talentueux avocat entra au séminaire et fut ordonné en 1827. Lacordaire est un homme complexe : grande figure de la chaire qui domina son siècle, conseiller avisé du jeune abbé Freppel (future gloire de l’épiscopat contre-révolutionnaire), esprit profondément religieux reconnu par le saint Curé d’Ars [3], il gardera toute sa vie un fond de libéralisme contracté dans le groupe de L’Avenir, qui réunissait, autour de Lamennais, des hommes de talent et de foi marqués par l’esprit de la Révolution et par la sensibilité du catholicisme romantique dont Le Génie du Christianisme représente le plus bel exemple. Une page de Montalembert, tirée de son étude sur Les Intérêts catholiques du XIXe siècle, caractérise parfaitement cet état d’esprit ; disons tout de suite que le raisonnement est sophistique :
La grande Révolution de 1789 n’a été permise que pour assurer à l’Église un incomparable triomphe. L’esprit révolutionnaire, qui est le péché originel dans la vie politique, n’aura abouti qu’à faire éclater le glorieux mystère de la rédemption sociale du monde par l’Église. On se prend à dire avec la sainte audace de la liturgie : O felix culpa !… La Révolution a cru tout lui ôter ; sans le vouloir et sans le savoir, elle lui a tout donné en lui rendant la liberté, seul bien qui lui reste et qui lui suffit pour récupérer ou remplacer tous les autres [4].
Mais le même Montalembert déclarera au lendemain du Coup d’État de Louis‑Napoléon Bonaparte : « Mon choix est fait. Je suis pour l’autorité contre la révolte, pour la conservation contre la destruction, pour la société contre le socialisme. » Cependant, dans sa brochure de 1852, Les Intérêts des catholiques au XXe siècle, il commence à prendre ses distances avec le nouveau régime. Tout en reconnaissant les dangers de l’esprit nouveau, un Mgr d’Hulst se refusera encore, sur le plan social, à une critique en règle du libéralisme qu’il repoussera sur d’autres points :
N’en déplaise aux esprits chagrins, tout n’est pas à condamner dans les nouveautés que révèle notre état social. Sans donner gain de cause aux calomniateurs du passé il ne me paraît pas douteux que, sur plus d’un point, notre âge soit en progrès. L’humanité tend vers le nivellement intellectuel, moral, économique. C’est l’évolution démocratique. Comme disciple de l’Évangile, je n’ai aucune raison de m’en affliger ; je dois même saluer, dans ce que cette tendance a de légitime, un triomphe tardif de la pensée chrétienne. Toutefois, comme sociologue, j’aperçois le danger : c’est que les convoitises prennent trop d’avance sur les satisfactions possibles et fassent violence à la société pour obtenir d’elle plus qu’elle ne peut donner [5].
Mgr d’Hulst refusera par ailleurs à Léon XIII, en 1884, de s’associer à l’action de Mgr Lavigerie en faveur du Ralliement. Voilà les ambiguïtés de certains esprits par ailleurs fort distingués.
Lacordaire fut entraîné par Montalembert dans l’affaire de l’école libre, qui, terminée par un retentissant procès devant la Chambre des Pairs, sera à l’origine de la relative liberté de l’enseignement primaire en 1833. Quand L’Avenir fut condamné par l’encyclique Mirari vos, Lacordaire se soumit immédiatement, Montalembert bientôt ; Lamennais, hélas, se révolta. Après son triomphe dans la prédication du Carême de 1835, Lacordaire annonça soudain qu’il se retirait pour un temps afin de se retrouver « seul, devant sa faiblesse et devant son Dieu ». En 1837, il prend la résolution de restaurer en France l’Ordre des Frères Prêcheurs et rencontre l’année suivante le maître général, le révérend père Ange Ancarani : ne séparant pas l’enseignement de la prédication, s’il peut restaurer l’Ordre, il essaiera de fonder des collèges. Le père Hue, qui exercera une action importante dans le Tiers‑Ordre enseignant, écrivit dans l’Année dominicaine de 1859 :
Si parmi les forces diverses capables de concourir à la résurrection de la société, la forme apostolique se présente la première à l’appel, par la prérogative de pouvoir à l’heure même agir sur les multitudes, elle ne la parfait qu’en réclamant le concours de l’éducation comme de l’auxiliaire sans lequel il lui serait impossible d’asseoir solidement et de perpétuer son empire. La prédication est une force intermittente et passagère ; c’est l’éclair qui brille, le tonnerre qui gronde, c’est la pluie d’orage. L’éducation est une force continue, c’est la lumière qui s’ajoute à la lumière, c’est la rosée qui vient chaque matin vivifier la fleur. La prédication ne peut guère s’adresser qu’aux hommes faits, la plupart trop souvent peu préparés et guère aptes à la comprendre : l’éducation fonde son œuvre au cœur des générations naissantes, elle imprime à l’adolescent une forme qu’il gardera toute sa vie, et par là prépare à la parole apostolique ses meilleurs auditeurs.
Son expérience d’élève au lycée de Dijon, d’aumônier au lycée Henri IV, son action pour la liberté de l’enseignement, ont convaincu Lacordaire de mettre l’éducation de la jeunesse au centre de son activité pastorale. L’Ordre restauré en France, il va donc entreprendre de fonder, dans le cadre des Frères Prêcheurs, une congrégation d’éducateurs. Il se heurtera à divers obstacles : obstacles intérieurs, car l’observance stricte de la règle est incompatible avec la vie de collège, obstacles extérieurs, car la liberté d’enseignement n’existe pas pour le secondaire. La loi Falloux est cependant votée en 1850 ; Lacordaire reprend le collège Saint‑Thomas d’Aquin d’Oullins, près de Lyon et fonde avec l’autorisation du premier chapitre provincial de France, un Tiers‑Ordre régulier de Saint‑Dominique pour l’enseignement de la jeunesse. En 1854, Lacordaire s’installe à Sorèze, la plus ancienne école de France, ancienne École Royale militaire, où il établit son noviciat et exerce librement ses conceptions pédagogiques.
Une « saturnale d’impiété [6] »
Influencé par l’opposition de gauche sous l’Empire, le peuple de Paris était en grande partie républicain. Les gardes nationaux de Paris avaient envahi le corps législatif, le 4 septembre 1870, à l’annonce de la capitulation de Sedan, et fait proclamer la déchéance de l’Empire ; c’étaient encore des manifestants parisiens, menés par Gambetta, Jules Favre et Jules Ferry, qui s’étaient emparés de l’Hôtel de Ville pour proclamer la République. Mais les députés avaient vite constitué un Gouvernement de la Défense Nationale pour empêcher les socialistes de former un gouvernement révolutionnaire. La rue avait été empêchée de prendre le pouvoir. Paris était contre la paix, pour la guerre révolutionnaire à outrance. Le patriotisme s’associait étrangement à l’Internationale socialiste, le fédéralisme au jacobinisme. On était en présence, après le siège, de l’esprit d’émeute d’une population qu’on avait armée et qui n’était plus encadrée par une organisation civile ou militaire. Divers prétextes amenèrent à l’insurrection et à la rupture avec le gouvernement que Thiers installa à Versailles dès les premiers troubles. Le 18 mars, sur ordre de Thiers, deux régiments s’étaient dirigés sur la Butte Montmartre afin de prendre les canons que certains éléments de la garde nationale y avaient parqués. Des gardes nationaux se mêlèrent aux soldats, des femmes vinrent offrir à boire. La troupe met bientôt crosse en l’air, les émeutiers arrêtent les généraux Lecomte et Thomas qui sont fusillés l’après-midi. C’est alors que le gouvernement et l’Assemblée quittent Paris. Les maires de la capitale tentèrent une conciliation entre l’Assemblée et le Comité central élu dès le 4 mars par une « Fédération républicaine de la garde nationale ». Des élections organisées le 26 mars par le Comité central installé à l’Hôtel de Ville donnèrent une forte majorité à ses partisans. Ce fut la rupture avec l’Assemblée. Seuls les 78 représentants des quartiers ouvriers de la capitale siégèrent au « Comité général de la Commune de Paris », appelé couramment la Commune, qui déclara nuls tous les actes du gouvernement de Versailles, désarma les gardes nationaux des quartiers de l’Ouest attachés à la légalité, établit le service militaire obligatoire, désigna des ministres appelés délégués et adopta le drapeau rouge. Les révolutionnaires espéraient que les grandes villes de France imiteraient Paris, mais les quelques tentatives d’insurrection à Lyon, Marseille et Toulouse furent vite réprimées. Restée seule, la Commune de Paris était vouée à l’échec.
« Pourquoi Versailles et non Paris ? » se disait la foule qui se méfiait d’une assemblée où dominait la droite catholique qui désirait, c’était le bon sens, établir la paix avec l’Allemagne victorieuse. « Ces catholiques ne voulaient-ils pas restaurer la monarchie, rappeler les Bourbons dans la personne d’Henri V, comte de Chambord, rétablir les privilèges des prêtres, des nobles et des riches au détriment du peuple ? Et ils voulaient la paix pour accomplir tranquillement cette restauration. C’était donc une paix de trahison ! » De tels propos, lancés par des agitateurs, circulaient dans les quartiers populaires de la capitale. Pour les politiciens, faire crier les gens simples à la trahison est une manière adroite et facile de faire oublier les erreurs : les Républicains avaient illuminé Paris au lendemain de la défaite de l’Autriche catholique face à la Prusse protestante à Sadowa en 1866, ils l’avaient dit en ces termes mêmes, les Républicains avaient systématiquement empêché l’Empire libéral de moderniser son armée en votant contre tous les projets de réforme, contre toutes les dépenses militaires [7]. Et maintenant, la trahison ! Comme c’est facile. La leçon ne sera pas oubliée lors d’une autre défaite, au siècle suivant…
On vit donc s’installer à Paris un gouvernement de la Commune. Pour le combattre, Thiers s’inspira de la méthode cruelle mais efficace employée à Vienne en 1848 par le général Windischgrätz : livrer la ville aux révolutionnaires, les y bloquer, les y laisser s’affaiblir par leurs propres excès, puis les y écraser. Ainsi le gouvernement de Versailles livra Paris à la Terreur. Les troupes régulières, constituées en grande partie de prisonniers revenus d’Allemagne, ayant pu pénétrer dans la capitale le 21 mai, le massacre des otages eut lieu du 24 au 26 et ce fut la semaine sanglante pendant laquelle les communards voulurent que Paris disparût avec leur défaite. Les Tuileries et l’Hôtel de Ville brûlèrent, la mèche qui devait mettre le feu aux poudres à Sainte‑Geneviève fut éteinte à temps. Rapportons un fait curieux : l’hôtel du baron de Rothschild [8], rue Saint-Florentin, fut protégé pendant toute la durée des événements par un piquet de Fédérés jusqu’à l’arrivée des troupes de Versailles ! Les socialistes, beaucoup de chefs de la Commune étaient même communistes, ont sans doute apprécié le grand banquier.
Arrêté le 6 avril [9], Mgr Darboy, archevêque de Paris [10] avait été fusillé le 24 avec le premier président de la Cour des comptes, des ecclésiastiques et des gendarmes, à la suite de l’exécution par les versaillais des chefs communards faits prisonniers lors de l’offensive du 3 contre Versailles qui avait été un échec. Le 26, rue Haxo, les fédérés mirent contre un mur 52 otages parmi lesquels onze prêtres et pères jésuites et 36 gardes ou gendarmes. Une jeune fille de 18 ans ayant abattu l’abbé Planchat, fondateur du patronage de Charonne, la tuerie commença. Nous allons voir la fin des dominicains le 25 mai. Aux massacres et aux incendies les versaillais répondirent par une répression inconnue jusqu’alors : près de 20 000 morts, plus de 40 000 arrestations, et les conseils de guerre condamnèrent pendant plusieurs années.
Commune à toutes les révolutions qui veulent mettre à bas l’ordre naturel voulu par Dieu, la haine antireligieuse fut particulièrement virulente en 1871. Raoul Rigault [11] interroge un jésuite :
— Quel est votre profession ?
— Serviteur de Dieu.
— Et où habite votre maître ?
— Partout.
— Greffier, écrivez : Untel, se disant serviteur d’un nommé Dieu en état de vagabondage !
Mais la haine stupide de Rigault n’avait-elle pas été préparée par le mépris de la bourgeoisie voltairienne qui, par l’intermédiaire du ministère public, lors d’un procès de Lacordaire, avançait que les prêtres étaient les représentants d’un souverain étranger résidant à Rome ? « Non, monsieur, répliqua Lacordaire, nous sommes les ministres de quelqu’un qui n’est étranger nulle part : de Dieu ! »
Dans le quartier d’Italie, on pouvait lire sur une affiche : « Ne faites pas baptiser vos enfants, le baptême abrutit ; ne les envoyez pas aux écoles religieuses : ça leur rétrécit le cerveau. » Le Samedi saint, on découvre un grand panneau accroché aux grilles de Notre‑Dame des Victoires : « Écurie à louer ». Les églises de Paris sont fouillées, dévalisées, profanées [12], transformées en clubs. Les ecclésiastiques sont accusés, calomniés, arrêtés, assassinés. « Toutes les églises ne furent pas fermées, il n’y eut qu’une centaine de prêtres arrêtés », osent avancer les apologistes de la Commune, qui oublient de dire que ce régime ne dura que soixante-dix jours [13] ! Après que les communards eurent chassé les religieux de leurs écoles, on publia au Journal Officiel : « Les frères et les sœurs des Écoles Chrétiennes ont abandonné leur poste : appel est fait aux instituteurs. » Qu’en pense la population ? A l’école de la rue Saint‑Jacques, les filles manifestent devant les nouvelles maîtresses et, sur 360 inscrites, une cinquantaine se présentent le lendemain. Insultées sans cesse, les dominicaines contemplatives de la rue de Charonne doivent se disperser.
Il ne faudrait pas oublier la part des « intellectuels » dans la responsabilité de l’atmosphère de haine religieuse. Pour la plupart des Français qui n’ont guère lu d’ouvrages en vers au-delà de leurs années d’études, Victor Hugo est l’auteur d’Aux Feuillantines, de la Tristesse d’Olympio, du touchant Demain, dès l’aube… Mais il faut connaître un autre poète chez cet auteur. Lisons Les Châtiments :
[…] Quoi ! Tu veux renier ce larron au front bas
Qui t’admire et t’honore !
Quoi ! Judas pour Jésus, tu veux pour Barrabas
Être Judas encore !
Ces amabilités s’adressent à Montalembert. Il est Judas, Napoléon III est Barabbas et Jésus représente le « peuple ». Pauvre Montalembert ! Il ne savait pas que le catholique libéral n’est vraiment accepté par les libéraux tout court que le jour où il renie son Dieu. Ces vers sont extraits de A un qui veut se détacher [14]. Dans la suite du poème, Hugo va reprocher à Montalembert d’avoir soutenu le pouvoir temporel du pape et d’avoir fait obtenir la liberté d’enseigner aux jésuites. Nous prions d’apprécier les termes utilisés par le délicat poète. Rappelons que le recueil Les Châtiments a été au programme du baccalauréat littéraire à la fin du XXe siècle :
[…] C’est toi, quand Rome aux fers jeta le cri d’espoir,
Toi qui brisas son aile,
Toi, qui fis retomber l’affreux capuchon noir
Sur sa face éternelle [15] !
C’est toi qui restauras Montrouge et saint Acheul [16],
Écoles dégradées
Où l’on met à l’esprit frémissant un linceul
Un baillon aux idées.
C’est toi qui, pour progrès rêvant l’homme animal,
Livra l’enfant victime
Aux jésuites lascifs, sombres amants du mal,
En rut devant le crime !
Ces vers sont non seulement scandaleux par leur haine vulgaire mais, punition pour leur auteur, littérairement exécrables !
Les hommes de la Commune commencèrent donc à arrêter des ecclésiastiques, c’étaient des jésuites, le 3 avril. Le 4, ce fut le tour de l’archevêque, de son vicaire général, du curé de La Madeleine. L’idée était d’avoir des otages pour opérer des échanges avec les versaillais qui, par exemple, gardaient Blanqui prisonnier. Mais les journaux demandaient du sang, et du sang de prêtres. Le 24, Mgr Darboy, mortellement blessé, reste debout et bénit ses bourreaux. Un communard l’abat en riant : « Il est blindé, celui-là ! » Le 25, ce sont les dominicains et, le 26, la tuerie de la rue Haxo.
Après avoir brossé rapidement un triste tableau général de Paris sous la Commune et de la haine contre Dieu qui s’y manifestait, voyons de plus près le sort des martyrs d’Arcueil.
Les martyrs d’Arcueil
L’arrestation des dominicains fut décidée le 18 juin par le Comité de Salut Public à l’initiative de Léo Meillet qui, de son exil en Grande‑Bretagne niera toute responsabilité [17]. Ce soir-là, et jusque dans la nuit, il y eut un engagement entre les versaillais et les fédérés dont 24 furent soignés à l’infirmerie d’Albert‑le‑Grand. Au matin, un factionnaire interdit au père Delhorme de sortir pour aller célébrer la messe chez les Filles de la Charité. Le 101e bataillon cernait l’école. A midi, deux officiers vinrent causer avec le père Cotrault, comme s’il ne se passait rien, puis un homme armé se présenta : « Au nom du colonel Sérizier [18], je vous fais prisonnier, vous et tout votre personnel. » Il refusa de donner la moindre explication. Les religieuses furent aussi arrêtées ainsi que les femmes de service et emmenées le soir en voiture à Paris. Elles arrivèrent vers minuit à la prison Saint‑Lazare où elles devaient passer cinq jours sous les insultes et les menaces avant d’être libérées par la troupe. La petite Marthe Cathala, âgée de huit ans, dont le père serait tué le 25, avait été arrêtée avec sa mère dont elle fut séparée pour être confiée à des communardes qui l’habillèrent tout en rouge.
Vers six heures, les religieux et les laïcs arrêtés avec eux furent emmenés sous escorte. Lorsque l’arrestation avait été signifiée, le père Bourard, sur ordre du père Captier, était allé discrètement consommer la sainte réserve. Les fédérés, afin que les rues fussent vides, avaient fait croire à la population qu’un bombardement était imminent. Lucipia, le responsable civil de l’affaire, décida que les élèves seraient emmenés plus tard et donna le signal du départ [19]. Les enfants s’approchèrent de leurs maîtres. L’un d’eux, âgé alors de treize ans, racontera plus tard :
Comme tous les autres, je m’approchai du père Captier : il m’embrassa longuement, me parla de ma mère, de mes frères ; quoique bien jeune, et inconscient de toute la gravité de la situation, je fus frappé de sa figure grave et de l’émotion contenue avec laquelle le vénéré père me parlait. J’eus subitement l’intuition du danger, et je me mis à pleurer en me serrant contre lui. Il me rassura doucement. Mais bien souvent, j’ai pensé que, de toutes les douleurs dont il fut abreuvé, aucune ne lui a été plus pénible que la pensée de ces quelques enfants qui lui avaient été confiés et qu’il abandonnait au milieu de tant de dangers.
Les élèves s’agenouillèrent pour une dernière bénédiction du père et le groupe de vingt-six prisonniers prit le chemin de Paris. Une blanchisseuse les vit passer : « Quand j’ai vu marcher le père au milieu des fusils, et tous ces messieurs qui nous faisaient tant de bien, j’ai pensé à Jésus‑Christ s’en allant à Jérusalem pour y être crucifié. » La colonne arriva à Bicêtre à sept heures du soir. Les prisonniers subirent les formalités de l’écrou. Ils furent fouillés et tout fut confisqué, jusqu’aux bréviaires qui furent rendus deux jours plus tard [20]. Le père Captier avait pu soustraire à la fouille L’Imitation de Jésus‑Christ et les Constitutions du Tiers‑Ordre. Les journées passèrent en lectures à haute voix, récitation du Rosaire, prières, méditations. Le fort avait été mis sous la responsabilité de Boin, un anticlérical fanatique qui sera fusillé avec Sérizier.
Les deux garçons emmenés avec les adultes furent libérés le 23.
Le dimanche 21 mai dans l’après-midi, l’armée versaillaise s’empara de la porte d’Auteuil et se répandit sur les boulevards de ceinture jusqu’à la porte de Vaugirard. Le mercredi, la moitié de la capitale était conquise et les communards qui résistaient dans le quartier d’Italie décidèrent d’évacuer le fort de Bicêtre, menacé d’encerclement. Dans la précipitation, on oublie les prisonniers d’Arcueil. Vont-ils être délivrés par l’armée régulière ? Non, Sérizier veille et revient au fort avec une section. Deux serviteurs profitent de la confusion pour s’échapper ; le père Rousselin se défait de son habit. Le groupe rejoint la colonne qui reflue vers Paris et le père Rousselin laisse la cohue le dépasser, il s’écarte peu à peu, doucement. Il est libre. La colonne entre dans Paris par la porte de Choisy, suit le boulevard Masséna. Mais l’escorte change ; tandis que les fédérés vont aux barricades, les prisonniers se trouvent entourés de mégères et de bandits qui crachent des obscénités et hurlent à la mort. Après les avoir parqués dans la cour de la mairie du XIIIe arrondissement, Sérizier se fait donner un ordre d’écrou et mène ses proies à coups de crosse à la prison du IXe secteur, 38 avenue d’Italie. Delaître, un des employés des dominicains, est oublié lors des formalités d’écrou. Boin envoie les dominicains travailler à la barricade, mais, comme le travail est impossible à cause de la fusillade, on les ramène à la prison. Ils savent maintenant que leur mort approche – ils n’ont plus que deux heures à vivre – et ils se préparent : les autres prisonniers et les gardiens perçoivent le murmure des chapelets et le chuchotement des ultimes confessions.
Les barricades sont emportées les unes après les autres par l’armée régulière. A quatre heures, Boin vient ouvrir la porte de la pièce où se trouvent dominicains et laïcs et les fait passer dans la cour. Après l’appel, il leur dit de sortir un à un : « Vous êtes libre ». Mais on aperçoit dehors, de chaque côté, une file de communeux [21] ; on en distingue dans les entrées des immeubles, derrière les arbres. Il y a là Emile Moreau qui, réfugié en Suisse puis en Angleterre, se vantera d’avoir été le principal responsable de la tuerie, au point qu’il reçut, dans le milieu des communards exilés, le surnom de « Moreau le dominicain » : « Je les faisais sortir un par un, en leur disant :“Vous réclamez le paradis. Nous allons vous y envoyer”. »
Le père Cotrault est poussé dehors le premier ; à peine sorti, une balle lui traverse la gorge tandis qu’une autre lui perce la poitrine ; il tombe au pied d’un arbre.
Le père Captier se tourne vers ses compagnons et les encourage : « Allons, mes amis, pour le bon Dieu » et il donne l’exemple. Quand il sort en courant, les armes ne sont pas encore rechargées, il se met à descendre l’avenue poursuivi par des cris de mort. On tire, on le manque. A deux cents mètres de la prison, enfin, une balle lui brise la jambe au-dessous du genou. Il connaîtra une longue agonie après s’être traîné sur plusieurs mètres. On lui donne des coups de baïonnette. Une heure après, un homme l’achève et entreprend de le dépouiller lorsque les soldats versaillais abattent le détrousseur de cadavres.
Le père Bourard est sorti derrière le père Captier. Un caporal fédéré le vise, tire, la balle le frappe sous l’œil gauche et sort par la tempe droite. Comme il vit encore, on se moque de lui, on lui demande comment il se porte, on le frappe à coups de baïonnette, une crosse lui brise la machoire.
Le père Delhorme est frappé en plein poitrine à sa sortie et meurt sur le coup.
Dernier des religieux, le frère Chatagneret est tué à bout portant d’une balle qui lui fracasse la tempe. Comme il bouge encore, les assassins s’acharnent sur lui. Tandis qu’on l’achève, un prêtre enfermé avec les dominicains, l’abbé Grancolas, s’échappe.
Les laïcs sortent alors en groupe, dans l’espoir que quelques-uns d’entre eux pourront échapper grâce à la dispersion du feu. Gros est touché, Cathala frappé en tentant de franchir une barricade, d’autres arrivent à se cacher dans des immeubles, Dintroz a le poumon traversé. Restent encore six hommes : Cheminal, Gauquelin, Marce, Voland sont abattus. Bertrand et Delaître s’échappent.
La tuerie n’avait pris que quelques minutes. La populace vint insulter les corps et s’acharner sur eux à coups de crosse et de hache ; des femmes dansèrent autour en chantant des couplets révolutionnaires.
Alors l’orage qui menaçait éclata.
Nous sommes au nº 38. Retournons vingt trois ans en arrière. Non loin de là, au nº 76, le dimanche 25 juin 1848, le Paris populaire était en insurrection. Pour éviter une effusion de sang, le général Bréa de Ludre, héros des guerres de l’Empire, s’était rendu près d’une barricade pour parlementer avec les émeutiers. On l’invita à venir constater que les insurgés sont prêts à fraterniser avec les soldats. La barrière passée, il est giflé, dégradé, saisi comme otage avec ses trois aides de camp. Le colonel Thomas qui commandait le détachement de gardes mobiles, est prévenu que le général sera fusillé si la troupe intervient. Cavaignac ayant maintenu l’ordre d’attaquer, le général Bréa est assassiné au premier coup de canon par un nommé Daix tandis qu’un de ses aides de camp est tué à coups de hache. Deux des assassins furent guillotinés en 1849 à quelques centaines de mètres du lieu de leur forfait. Devenu général et commandant de la garde nationale, le colonel Clément Thomas sera fusillé à Montmartre par les communards, avec le général Lecomte, après un simulacre de procès, le 19 mars 1871.
Il reste à parler d’une victime, la plus jeune, Germain Petit. Ayant échappé aux balles des tueurs, il demanda du secours dans un immeuble. Par lâcheté, on le repoussa. En face, on le reçoit. On le déguise, mais mal, en soldat de la Commune. L’orage terminé, les rues se repeuplent. Passe alors dans la rue avec ses hommes un dénommé Pascal, chiffonnier de son état mais présentement lieutenant dans la garde nationale. Des femmes de l’immeuble d’en face lui montrent la maison et lui disent qu’un dominicain y est entré. Germain Petit tente de s’enfuir ; il est arrêté. Pascal l’emmène vers une barricade, le contraint à prendre une arme et le malheureux sera retrouvé mort au milieu d’un groupe de communards, peut-être tué par des soldats réguliers qui l’auront pris pour un insurgé ! Le rapporteur militaire comparera les tortures morales que Germain Petit a subies à des tortures physiques et il dira que ce tout jeune homme fut « l’une des plus glorieuses figures de cette phalange de martyrs ».
Il existe une autre version des faits dans laquelle Germain, qui s’était caché, se livre parce que Pascal menaçait de fusiller les habitants de la maison dans laquelle il s’était réfugié.
François Pascal fut condamné à mort, il obtint sa grâce et alla au bagne en Nouvelle‑Calédonie. Il y mourut, tué par les Canaques, lors de l’insurrrection de 1878.
Les victimes
Parmi les religieux et les employés d’Arcueil, ceux qui échappèrent à la mort furent ceux qui étaient le moins engagés dans les voies de la sainteté. Voyons qui étaient les martyrs.
Le très révérend père Louis‑Raphaël Captier
Eugène‑François Captier était né à Tarare en 1829. Son frère deviendra supérieur général de la Compagnie de Saint‑Sulpice. Il avait dû sortir du séminaire pour raisons de santé et travaillait dans son ancien collège d’Oullins en attendant de pouvoir reprendre ses études religieuses. Il entra dans le Tiers‑Ordre dominicain. Devenu sous‑diacre en 1854, il écrivait à sa sœur : « Me voilà enfin pour le bon Dieu et par le bon Dieu. » Expression qui lui fut familière, pour le bon Dieu sera sa dernière parole ! Il fut affecté à Sorèze, puis devint prieur d’Oullins. Etait-ce une prémonition ? Une palme, symbole du martyre, figurait sur son cachet prioral. En 1863, il fut désigné pour ouvrir une école à Paris et acheta à cette fin la propriété du chimiste Berthollet à Arcueil. Les chiffres indiquent d’eux-mêmes le succès de l’école Saint‑Albert‑le‑Grand : 26 élèves en 1864, 273 en juillet 1870. Le R.P. Captier développa la pédagogie dominicaine inspirée de Sorèze, très moderne par certains aspects avec la place accordée aux activités physiques. La liberté dominicaine en matière d’enseignement était une sorte de libéralisme élitiste, une liberté dans l’émulation : plus on est bon élève – au sens intellectuel, moral, religieux – plus on a de liberté. On peut appartenir à l’Athénée, société littéraire jouissant d’une certaine autonomie, et, pour les grands les plus méritants, à l’Institut, où s’exerce une autodiscipline « aristocratique ». Le R.P. Captier favorisa dans son école la piété et la charité sociale par les conférences de Saint‑Vincent‑de‑Paul.
Il alla à Rome en 1868 pour l’approbation définitive de l’Ordre en France et, le recevant en audience, Pie IX bénit l’œuvre des écoles dominicaines. Le R.P. Captier rayonnait de foi et de charité et montrait une grande prudence dans le gouvernement des hommes.
Le révérend père Thomas Bourard
Fernand Bourard était né à Paris en 1818. Jeune avocat, il se proposa en 1841 pour défendre Lacordaire venu à Paris avec l’habit dominicain proscrit depuis cinquante ans et, lorsque Lacordaire retourna en Italie, Fernand Bourard était l’un des dix jeunes hommes qui l’accompagnaient. Professeur et prédicateur, membre du Conseil Provincial, il fut nommé aumônier à Arcueil à la demande du R.P. Captier.
C’était un homme enjoué mais intransigeant sur la doctrine, ayant toujours la Somme de saint Thomas à portée de la main. Il se donnait la discipline et on retrouva sur son corps la cordelette à nœuds dont il se flagellait. Blessé à la tête pendant la tuerie, on l’entendit s’écrier : « Mon Dieu, pardonnez-leur ! » Pour le prédicateur, laissons la parole au P. Didon qui l’entendit lorsqu’il était élève et décida sur le champ de devenir dominicain : « Le père Bourard exerça sur moi plus d’influence que la lecture de Lacordaire [22]. » Le 25 mai 1872, anniversaire du massacre, le Père Provincial de Paris prononça un discours dans lequel il salua en ces termes le père Bourard :
Si quelqu’un avait dû trouver grâce devant les bourreaux, c’était bien cette nature aimable et toujours souriante, ce cœur excellent, ce Parisien de naissance et d’esprit, qui n’aimait pas qu’on pensât ou qu’on parlât mal des Parisiens, qui se flattait de les connaître et de croire à leurs vertus ignorées. Cher père Bourard, qui cachiez sous les dehors d’un inaltérable sourire un cœur si dévoué, une volonté si âpre au travail, une âme si profondément religieuse et austère, votre éloge funèbre n’est pas à faire : il est dans les larmes de tous ceux qui vous ont connu, et qui vous regretteront toujours.
Le révérend père Henri Cotrault
Pierre‑Joseph Cotrault était né en 1840 à Saint‑Amand-Montrond. Il fut élève au petit séminaire Saint‑Célestin, à Bourges, où enseignèrent un temps des dominicains. Il demanda à entrer dans le Tiers‑Ordre enseignant. Lors de sa prise d’habit à Sorèze, il n’eut pas le temps de prévenir sa famille. Or à quatre cents kilomètres de distance, madame Cotrault, veuve d’une piété et d’une charité extraordinaires, vit en rêve une ville immense livrée aux flammes, un archevêque bénissant au milieu de ses religieux morts une foule en révolte venue l’assassiner, et son fils, habillé de blanc et de noir, tombant en criant au milieu d’une foule hurlant à la mort. Madame Cotrault eut encore un songe pendant la dernière maladie de Lacordaire, qu’elle ignorait : il était mort, une couronne blanche descendait du ciel pour lui et une autre, rouge sang, pour son fils. Quand il fut nommé à Arcueil en 1866, elle lui écrivit : « Je t’aimais mieux à Oullins, ce voisinage de Paris me déplaît et m’inquiète. » Jeune veuve d’un épicier aisé, madame Cotrault avait fait le vœu de ne pas se remarier. Elle arrivait chaque matin pour la messe avant le sacristain, au point que le brave homme lui disait souvent qu’elle aurait mieux fait de coucher dans l’église.
Le 25 mai 1871, madame Cotrault poussa vers quatre heures et demie un si grand cri que les voisins l’entendirent. Madame Dallois, sa fille rentrait de promenade avec ses enfants : « Marguerite, ton frère est mort… j’ai entendu son cri… il est tombé au pied d’un arbre. » Quelques jours plus tard, madame Dallois se rendit à Paris pour voir les lieux où était mort son frère. La concierge du 38 lui dit : « Ah ! madame, comme vous ressemblez à ce prêtre qui est mort là, frappé le premier, à la gorge, et qui est tombé là, au pied de cet arbre. »
Le révérend père Constant Delhorme
Né à Lyon en 1831, Jean‑Joseph‑Eugène Delhorme fit de bonnes études. Il entra au séminaire, mais partit bientôt pour le noviciat de Sorèze. Professeur à Oullins pendant quatorze ans, il fut nommé Régent des Études à Arcueil en 1869. Il s’était très tôt spécialisé dans les sciences et avait été, à vingt-six ans, coopté par la Société Linnéenne de Lyon. C’était un grand éducateur qui, par le biais de la préparation de feux d’artifices pour les fêtes, passionnait ses élèves pour les expériences de physique et de chimie. Il illustrait également ses cours par la vue directe des applications pratiques que proposaient les usines proches d’Oullins. Pendant la Commune, il assura chaque matin la messe des sœurs de Saint‑Vincent‑de‑Paul. Quand on se mit à le menacer dans les rues, les religieuses lui conseillèrent la prudence : « Advienne que pourra, mais je ne vous laisserai pas sans messe. »
Le révérend frère Pie‑Marie Chatagneret
Gabriel Chatagneret était né en 1841 à Firminy où son père était fabricant de chaux dans le quartier du Breuil. Elève des frères maristes, il découvrit tôt sa vocation sous leur influence, mais comprit vite qu’il n’était pas destiné à devenir séculier. Il quitta donc le Grand Séminaire de Lyon et reçut en 1868 l’habit dominicain. Après avoir passé à Arcueil l’année scolaire 1869-1870, il revint à Lyon pour recevoir le sous-diaconat. Quand il reçut à Firminy le télégramme qui l’appelait à Arcueil, il répondit à ses parents qui voulaient le retenir à cause des dangers de la Commune : « J’ai juré obéissance. Je vous aime bien, mais l’ordre de mes supérieurs est pour moi une loi sacrée : il me faut obéir. » Et il prit dès le lendemain le train de cinq heures du matin. Il devait être ordonné prêtre en 1872…
Les laïcs
Marie-Joseph Cheminal
Ce Savoyard avait fait la guerre et entra au service du collège Albert‑le‑Grand après l’armistice. Il est noté bon chrétien.
François-Hermand Voland
Né à Orgelet, non loin de Saint‑Claude en 1828, il fut attiré par le sacerdoce et commença des études vers vingt et un ans. Admis au séminaire, il dut revenir à la vie laïque par manque de capacités intellectuelles. S’étant fait engager à Arcueil pour vivre et travailler dans une maison religieuse, il édifiait les élèves par sa piété.
Théodore Cathala
Né en 1830 dans une famille de petits propriétaires, près de Carcassonne, il tira un mauvais numéro [23] et fit sept ans de service armé. A Sébastopol, il obtint la Médaille militaire. Tailleur, il épousa une lingère et le ménage se plaça à Arcueil. Il aida à l’ambulance de l’école.
Aimé Gros
Né en 1835, non loin de Valence, il voulait devenir frère convers mais tira « un mauvais numéro » qui l’obligeait à sept ans de service militaire. Les religieux de Chalais le recommandèrent à un officier catholique de leurs amis, le capitaine Favre, qui le prit comme ordonnance. Libéré, il retourna au noviciat du Tiers‑Ordre à Chalais mais le père Captier, qui avait découvert ses talents, le voulut comme cuisinier à Arcueil. Il fit donc le sacrifice de son habit religieux. Voyant sa parfaite probité, le père économe s’en remit à lui pour les approvisionnements. Devant l’impiété qui s’étalait à la fin de l’Empire, son bon sens populaire l’amenait à répéter : « Cela finira mal : nous courons à un nouveau 93. » Madame Favre, qui l’avait connu comme ordonnance de son mari, écrivait en 1896 : « C’était une grande et belle âme dans une enveloppe un peu inculte et un peu rude… »
Antoine-Gézelin Marce
Né en 1831 dans une famille d’agriculteurs non loin de Valence, il accomplit sept années de service militaire suivies de sept autres comme remplaçant. Il rejoignit ensuite son camarade Gros à Arcueil. Il travailla au réfectoire et épousa en 1869 une employée de la lingerie qui lui donna une fille âgée de treize mois à la mort de son père. Ce fut un employé parfait, très pieux, profondément attaché aux religieux.
François-Sébastien-Siméon Dintroz
Il était né en 1838 dans le Jura ; sa famille était aussi pieuse que modeste. Une de ses sœurs devint religieuse. Ce fut l’homme à tout faire de l’école, très travailleur, mais aussi très pieux.
Louis-Eugène-Antoine Gauquelin
Né à Cherbourg en 1839, il s’engagea dans la Marine, étudia et gagna ses galons. Enseigne de Vaisseau de première classe à vingt-neuf ans, il se maria et obtint un congé de longue durée à la demande de sa femme qui désirait une vie de famille régulière. Le R.P. Baudrand, qui allait fonder quelques années plus tard l’école dominicaine de Saint‑Elme à Arcachon, songeait déjà à créer une classe préparatoire à l’École Navale. C’est dans cette perspective qu’il fit engager Louis Gauquelin comme professeur de mathématiques à Arcueil. A sa mort, il laissait un fils de trois ans et une fille de dix semaines.
Germain-Joseph Petit
Né en 1849 près de Saint‑Hilaire‑du‑Thouvet, c’est la plus jeune des victimes. Comme il cherchait un emploi en 1868, à dix-neuf ans, il fut mis en rapport avec le père Cotrault qui cherchait de son côté un secrétaire d’économat. Après avoir participé à la guerre, il revint à Arcueil quand l’armistice fut signé. Ayant reçu une instruction médiocre, surtout pratique, il travaillait à se cultiver. Il avait encore une âme d’enfant.
Conclusion ?
Les corps des cinq religieux et des sept laïcs employés au collège Albert‑le‑Grand furent rassemblés, ramenés à Arcueil et inhumés au cimetière, à même la terre, car les circonstances ne permettaient pas de disposer de cercueils. A la fin juin, un monument était en construction dans le parc de l’école et les corps y furent inhumés quelques semaines plus tard. Les honneurs funèbres furent rendus à l’église le 3 juillet. Le père Peraud, de l’Oratoire, professeur à la Sorbonne, membre de l’Académie française, prononça l’homélie. De chaque côté de la porte du monument funéraire, des plaques de marbres portaient, l’une les douze noms, l’autre l’inscription suivante :
CEUX QUI REPOSENT EN CE LIEU
SE SONT DÉVOUÉS JUSQU’À LA FIN,
AU PÉRIL DE LEUR VIE,
AU SOULAGEMENT DES VICTIMES
AU PREMIER ET SECOND SIÈGE DE PARIS,
APRÈS QUOI ILS ONT ÉTÉ ARRÊTÉS
LE 19 MAI 1871
PAR CEUX MÊMES QUI AVAIENT REÇU LEURS SOINS.
EMPRISONNÉS PENDANT SIX JOURS,
ET SOUMIS À TOUTES SORTES DE PRIVATIONS
SANS QU’AUCUNE FAUTE LEUR FÛT REPROCHÉE.
ILS ONT ÉTÉ MASSACRÉS
À L’AVENUE D’ITALIE, LE 25 MAI 1871,
PAR ORDRE DE LA COMMUNE DE PARIS
EN HAINE
DE LA RELIGION CATHOLIQUE.
DIEU PRENNE EN PITIÉ
LEURS MEURTRIERS.
Nous avons cité une guérison au début de cette petite étude. Rapportons-en une autre pour la terminer : le jeune Raymond de Villeneuve, élève du collège dominicain d’Oullins mourait de pneumonie. Il était à l’agonie quand le prieur mit sous sa tête un morceau de robe teint du sang du père Captier. L’enfant guérit à l’instant. Il y eut deux cas identiques à l’école Albert‑le‑Grand. Le procès informatif débuta en 1896, la Congrégation des Rites fit ouvrir un procès apostolique en 1937. En 1938, sur ordre de Rome, eut lieu la reconnaissance des corps. On profitait de l’exhumation rendue obligatoire par des travaux de voirie. Le monument funéraire a été détruit et une maison construite sur son emplacement. L’État s’était d’ailleurs emparé de l’école d’Arcueil en 1903. Dans les années cinquante, la cause semblait sur le point d’aboutir. Qu’en est-il aujourd’hui ? Des victimes du drapeau rouge de la Commune peuvent-elles être élevées à la gloire des autels ?
A côté de divers travaux historiques sur la guerre et le siège de Paris, nous avons largement utilisé pour cet article l’ouvrage du R.P. J. A. Girard, O.P., Le R.P. Captier et les Martyrs d’Arcueil, Paris, Spes, 1955.
[1] — Dans le Dauphiné, près de Voiron (département de l’Isère).
[2] — Près de Lyon.
[3] — Voir Le Père Lacordaire et le Curé d’Ars, dans le livre de Mgr Trochu Autour du Curé d’Ars, Vitte, 1950.
[4] — L’auteur de cet article a lu, dans les archives de l’École de Sorèze dont il fut le directeur pendant trois ans, une lettre dans laquelle Lacordaire expose ses convictions politiques à une famille qui a peur de confier son fils à un prêtre républicain. Il affirme avec clarté et fermeté que son idéal politique est la Restauration, les Bourbons avec la Charte. Il semble que, par erreur d’interprétation due à son romantisme, il ait cru que ce régime était le regimen commixtum de saint Thomas ! On rapporte qu’il déclara à la fin de sa vie qu’il mourait catholique pénitent mais libéral impénitent.
[5] — Cité dans l’introduction de la Vie de Mgr d’Hulst par le cardinal Baudrillard. Mgr d’Hulst fut le premier Recteur de l’Institut catholique de Paris (1881), fonction qu’exerça à partir de 1907 le futur cardinal Baudrillard (1859-1942, Académie Française en 1918).
[6] — L’expression se trouve dans L’Église de France sous la IIIe République de Lecanuet.
[7] — Voir, par exemple, de Montesquiou Léon, 1870, Les Causes politiques du désastre, Nouvelle Librairie Nationale, 1914.
[8] — Les cinq frères Rothschild, Meyer Amschel, directeur de la maison mère de Francfort, Salomon, fondateur de la succursale de Vienne, Nathan, de celle de Londres, Charles, de celle de Naples, Jacob dit James, de celle de Paris, furent anoblis (1816) et faits barons (1822) par l’empire d’Autriche. Leur père, destiné au rabbinat, s’était tourné vers la banque.
[9] — Le décret sur les otages datait de la veille.
[10] — Georges Darboy (1813-1871) devint archevêque de Paris en 1863. Gallican, il avait fait demander à Napoléon III, pendant le Concile, de rappeler l’ambassadeur de France à Rome pour faire pression sur Pie IX afin qu’il retire le schéma sur l’infaillibilité. Sa fin admirable lui permit de réparer ses faiblesses. Rappelons que trois archevêques de Paris moururent de mort violente au XIXe siècle : Mgr Affre (1793-1848) fut tué près d’une barricade du Faubourg Saint‑Antoine en appelant à la paix civile lors des Journées de juin, Mgr Sibour (1792-1857) fut assassiné dans l’église Saint‑Etienne‑du‑Mont par l’abbé Verger contre lequel il avait dû prendre des mesures disciplinaires ; nous venons de voir le sort de Mgr Darboy.
[11] — Rigault Raoul : né en 1846, disciple de Blanqui, journaliste au Démocrate et à la Marseillaise, il fut membre de la Deuxième Commission exécutive de la Commune. Rigault fut tué le 24 mai 1871.
[12] — La lie de la populace s’amusait avec des ciboires, des filles perdues crachaient sur les images de Notre‑Dame.
[13] — La fermeture des églises est attestée par Maxime du Camp, l’ami de Flaubert, qui n’a rien d’un dévot (Les Convulsions de Paris).
[14] — Hugo Victor, Les Châtiments, t. V, 10.
[15] — On voit ici une réminiscence du discours prononcé par Hugo à l’Assemblée le 19 octobre 1849 sur l’« Affaire de Rome », le rétablissement du pape par les troupes françaises.
[16] — Deux collèges de jésuites récemment rouverts. Hugo prend les arguments de son discours du 15 janvier 1850 contre Faloux.
[17] — Voir sa lettre du 11 décembre 1871, publiée dans les Cahiers de la Quinzaine en 1910 (neuvième Cahier de la onzième série, Vuillaume Maxime, Mes cahiers rouges, dernier cahier).
[18] — Condamné à mort par le Conseil de Guerre et fusillé à Satory le 25 mai 1872 – un an jour pour jour après le massacre des religieux – Sérizier niera lui aussi toute responsabilité dans cette affaire, jusque dans la lettre qu’il écrira à sa femme avant de marcher à la mort. Il tomba le cigare aux lèvres en criant : « Vive la Commune ! » Voir le Cahier de la Quinzaine cité ci-dessus).
[19] — Comme les autres, Lucipia nia sa responsabilité. Il se serait contenté d’interroger les dominicains amenés au Fort de Bicêtre. Condamné à mort, il vit sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité en Nouvelle‑Calédonie. Il sera grâcié, rentrera, deviendra conseiller municipal à Paris, puis président du conseil de son quartier. Il mourra en 1904.
[20] — Au petit Emile Delaître, douze ans, fils d’un employé, on confisqua ses jouets.
[21] — On disait communard ou communeux.
[22] — Entré jeune dans l’Ordre des Frères Prêcheurs, le père Didon (1840-1900), admirateur de Lacordaire, chercha à l’imiter et en fut une mauvaise caricature (défauts accentués, qualités estompées). Son éloquence était brillante mais si périlleuse que le général des dominicains exigea en 1880, à la suite de plaintes, qu’il se retirât en Corse, dans un couvent solitaire, avec défense de prêcher et de confesser. Relevé de cet exil après un an et demi, il n’eut le droit de remonter en chaire que lors du « Ralliement ». La fin de sa vie fut consacrée aux collèges dominicains de la région parisienne, dont Arcueil. Quand il ne se mêlait ni de politique, ni d’organisation sociale, ni d’histoire, le père Didon pouvait être un excellent prédicateur : il était fort recherché pour prêcher lors des messes de mariage.
[23] — La loi Gouvion-Saint-Cyr de 1818, légèrement modifiée en 1832 par le maréchal Soult, avait organisé un recrutement original de la troupe dans une France lasse de la conscription napoléonienne : au moyen du tirage au sort de « bons » ou « mauvais » numéros, on choisissait chaque année parmi les Français âgés de vingt ans ceux qui allaient former le contingent, les « mauvais numéros » qui serviraient sept ans. Les « bons » étaient exemptés. La loi autorisait le remplacement, organisé même par l’État à partir de 1855. Avec ce système la France de Napoléon III disposait d’une armée de 300 000 hommes sans réserve. La Prusse avait établi la conscription générale sur le modèle de la Révolution française, ce qui lui assurait 500 000 hommes d’active, plus une réserve de 300 000.
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L'auteur
Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.
Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.
Le numéro

p. 161-178
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