+ L’avenir de l’Europe, entre paganisme et apostasie ?
En 2002, la parution de l’ouvrage de Dominique Venner, Histoire et tradition des Européens, 30 000 ans d’identité, rencontra un large écho dans nos milieux catholiques, notamment à la faveur des recensions qu’en firent les principaux titres de presse de cette famille de pensée [1]. Le livre de M. Venner bénéficia d’un accueil largement favorable, même si certaines réserves furent émises quant à l’antichristianisme de l’auteur [2]. Or, cet antichristianisme, fondamental comme nous allons le voir, nous semble au contraire disqualifiant pour un ouvrage que sa Prière d’insérer présente ainsi : « Revenir aux sources, tel est l’objet de cet ouvrage, qui se veut une métaphysique de l’histoire. » D’ailleurs, la phrase suivante suffit à provoquer l’étonnement :
On y découvrira ce que nous avons en propre depuis les poèmes homériques, les légendes celtes et nordiques, l’héritage romain, l’imaginaire médiéval, l’amour courtois…
De l’héritage chrétien, nulle mention. Et pour cause : le christianisme, voilà l’ennemi, la cause et le suppôt de la décadence européenne, aux yeux de Dominique Venner.
Une pensée fondamentalement antichrétienne
Pour le comprendre, il n’est que de lire les premiers chapitres de l’ouvrage. Le ton est donné dès la page 19, en termes peu équivoques :
Si l’on tentait de reconstituer la lente évolution ayant conduit au nihilisme, l’une des étapes serait associée à Thomas d’Aquin. L’œuvre considérable du Docteur Angélique eut une double conséquence. Poursuivant l’effort des Pères de l’Église, il a perverti l’esprit de la philosophie antique qui proposait une sagesse de vie. Il en a fait l’auxiliaire de la théologie. Simultanément, il a introduit la logique rationnelle d’Aristote dans la pensée chrétienne. Innovation qui allait engendrer le rationalisme moderne.
Affirmation ahurissante mais aucunement nouvelle : Luther au XVIe siècle, les modernistes au XIXe et au début du XXe, puis les principaux écrivains se revendiquant du courant dit de la « Nouvelle Droite », Alain de Benoist en tête, nous assènent depuis longtemps de telles assertions. Or, Dominique Venner, aujourd’hui principalement connu comme historien, est aussi l’un des membres les plus influents de ce dernier courant de pensée.
L’auteur confond dans une commune aversion la religion du Christ et les autres religions monothéistes. Sa religion est celle d’Homère et des anciens Grecs. L’Iliade est d’ailleurs présenté comme le « livre sacré des Européens » (chapitre 4) :
Et pour nous, qui assistons à la fin du « monde nouveau » évoqué par Dostoïevski [comprenez de « l’ère chrétienne »], Homère redevient la source de sagesse et de vitalité qu’il avait été, avec d’autant plus de force qu’il a franchi l’épreuve du temps. Dans le vide sidéral du nihilisme accompli, l’Iliade retrouvera sa fonction de livre sacré, l’expression achevée d’une vision intérieure sans laquelle un peuple meurt (p. 76).
Quant à savoir ce que recouvre cette religion, cette dimension sacrée évoquée par l’auteur, cela n’a évidemment rien à voir avec la conception chrétienne de ce mot (rendre à Dieu le culte qui lui est dû, la première vertu annexe de la justice). Bien au contraire, souligne l’auteur, Homère « chante l’énergie lucide des hommes aux prises avec leur destinée, dépourvu d’illusion sur les dieux qu’ils savent soumis à leurs caprices, et n’espérant d’autre ressource que d’eux-mêmes et de leur force d’âme » (p. 75). D’ailleurs, admet-il, « en dépit de leur forte personnification, on a cependant le sentiment que, pour Homère, les dieux sont des allégories de la nature, du sort ou des pulsions humaines » (p. 77). Et de conclure :
En toute chose le Destin commande. Les dieux eux-mêmes lui sont soumis. Mais il n’est pas subi par les héros comme une fatalité. (…) Dans le cœur des héros d’autrefois comme dans celui de leurs frères de toujours, s’accordent l’amour de la vie et le mépris de la mort. L’essentiel est de conserver dans les pires épreuves l’estime de soi (p. 78).
Cette « profession de foi païenne », si l’on ose écrire, est une des clefs de l’ouvrage. Les appréciations politiques, philosophiques et historiques de l’auteur sont dictées par ces convictions fondamentales. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler ici que cette conception polythéiste de la divinité a été très tôt contestée au sein même de la société hellénique. Dès la fin du VIe siècle avant Jésus-Christ, Xénophane de Colophon raillait le polythéisme et affirmait clairement sa croyance en l’existence d’un Dieu unique :
L’homme croit que les dieux ont sa propre nature,
Même corps, même voix, et semblable vêture [3].
Un seul Dieu, le seigneur des hommes et des dieux,
Dont l’esprit, ni le corps ne sont ceux des humains.
Sans effort son esprit meut toute chose au monde.
Disciple de Xénophane, Parménide ira encore plus loin, étant le premier à définir une véritable philosophie de l’Être, assise sur le principe de non contradiction :
Pour atteindre à la connaissance de l’univers, il n’y a que deux voies.
L’une affirme l’existence de l’Être, et dit qu’il est impossible que l’Être ne soit pas.
Voilà la route de la Certitude, c’est la méthode qui accompagne la Vérité du même pas.
L’autre voie affirme l’inexistence de l’Être, l’existence du Non-Être :
Je dis que c’est un mauvais sentier où l’on ne peut rien connaître.
On ne peut pas saisir le Non-Être, puisqu’il est hors de notre portée,
On ne peut pas le définir. Tandis qu’il n’y a pas de différence entre l’Être et sa Pensée.
Il y a donc loin entre cette pensée et celle d’Homère, loin aussi entre cette réalité de l’évolution de la philosophie grecque et l’affirmation de Dominique Venner selon laquelle :
Ayant pour vocation de découvrir les lois de la nature afin d’atteindre à la sagesse par la connaissance, la raison antique ne prétendait nullement détenir la Vérité, a fortiori l’imposer (p. 19).
Cette vision de l’antiquité grecque, présentée comme un monolithe, siège de la pensée polythéiste unique, est d’ailleurs surprenante de la part d’un historien. La culture philosophique et historique de l’auteur étant au-dessus de tout soupçon, il faut donc voir dans les nombreuses approximations, généralisations hâtives ou interprétations curieuses qui parsèment l’ouvrage, le signe que Dominique Venner n’a pas entendu faire ici œuvre d’historien, mais plutôt d’essayiste et de polémiste [4]. Dès lors il y a, sinon tromperie, du moins ambiguïté sur le titre même de l’ouvrage, que l’on nous présente comme un livre d’histoire écrit par un historien. A nos yeux, il s’agit surtout d’un livre politique écrit par un militant. Ce n’est pas une honte en soi, mais pourquoi avancer masqué ?
La preuve par Drewermann
L’un des chapitres les plus significatifs de l’antichristianisme de Dominique Venner est celui intitulé « Nihilisme et saccage de la nature ». Après avoir fustigé (non sans raison) les méfaits de la civilisation technicienne et célébré avec émotion « la religion des grottes ornées » de la préhistoire (« nos lointains ancêtres, les peuples prédateurs de la préhistoire, avaient en commun un art de vivre fondé sur le sentiment d’une harmonie entre les humains, la nature et les animaux ») et le mythe d’Artémis et d’Actéon, l’auteur se met en quête des coupables de la rupture de cette si harmonieuse unité entre l’homme, l’animal et la nature. Il ne met pas longtemps à les découvrir :
L’idée que l’homme est au centre du cosmos et que la nature a été créée pour satisfaire ses appétits et ses caprices, ne prendra de proportions imprévisibles que dans le sillage de l’anthropocentrisme chrétien, héritier sur ce point des religions du désert (p. 229).
Suit une longue citation de l’ouvrage d’Eugen Drewermann, Le Progrès meurtrier (Stock, 1993), accréditant l’idée que le christianisme est l’héritier de l’anthropocentrisme judaïque et que « la religion désertique de l’ancien Testament, élevée par le christianisme au rang de message d’une Église universelle, pourrait en effet désertifier le monde entier. » Et Venner de conclure triomphalement :
Il est intéressant que ce constat ne soit pas formulé par un adversaire du christianisme, mais par un théologien catholique, Eugen Drewermann ; ce qui prouve qu’il ne faut désespérer de rien.
Même pas de l’ignorance du lecteur, à qui l’on espère faire accroire la fable de « Drewermann, théologien catholique » !
Au lecteur mal informé, il n’est pas inutile de rappeler qui est Eugen Drewermann. Né en 1940 d’une mère catholique et d’un père protestant, il étudie la philosophie à Münster, puis la théologie à l’Université de Paderborn (où il enseignera à son tour) pour entreprendre ensuite des études approfondies en psychanalyse dans un institut près de Göttingen. Ordonné prêtre, il entre rapidement en conflit avec la hiérarchie ecclésiastique pour ses prises de position hérétiques sur toutes les grandes questions touchant au dogme. Ainsi, selon Eugen Drewermann, Jésus a été un homme dont la naissance n’avait rien d’exceptionnel ; c’est sa vie qui a fait de lui un être d’exception. La virginité de sa mère reposerait sur des légendes, ou référerait à des mythes comme ceux qui entouraient les rois de l’Asie mineure. Selon lui, nier l’aspect humain de la naissance du Christ met en lumière le caractère d’un enseignement qui ferme délibérément les yeux sur ce que révèlent les recherches bibliques et historiques. Ces recherches, les prêtres les connaissent, mais ils refusent d’en faire part aux fidèles. La volonté d’occulter les connaissances que nous avons aujourd’hui sur l’ensemble des religions et sur leurs interactions (judaïsme, christianisme, islamisme, bouddhisme, religions amérindiennes, etc.) va de pair avec celle d’ignorer le fait que toutes les religions du monde sont « inter-reliées ». D’autres religions, bien avant l’apparition du christianisme, auraient rapporté des « miracles » comme ceux des Évangiles : le Bouddha a marché sur l’eau longtemps avant Jésus, Dionysos a transformé l’eau en vin, et Moïse a multiplié le pain. Eugen Drewermann soutient que ces « miracles » doivent être compris avant tout comme une série de symboles illustrant la volonté de Jésus de réorienter la vie de ceux qui l’écoutaient. Dans cette optique, sa résurrection, le tombeau vide, ne signifient plus le fondement de la foi en la résurrection, mais livrent un message : l’histoire de Jésus ne se termine pas avec sa mort.
Dans une célèbre entrevue publiée dans le magazine allemand Der Spiegel (numéro 52, décembre 1991), Eugen Drewermann soutient qu’il est absurde de maintenir le dogme de l’ascension physique de Jésus, quarante jours après sa mort (chiffre tout symbolique), comme on le fait encore volontiers dans l’Église. L’ascension doit être comprise comme une élévation de l’homme au-dessus de ses angoisses, de la menace de l’anéantissement. « Tout autre enseignement n’est pas dicté par la foi, mais par la superstition. » Ici, comme dans Fonctionnaires de Dieu (1993), La parole qui guérit (1991) et La peur et la faute (1992), Eugen Drewermann affirme que le catholicisme est une religion d’exclusion où les croyants sont sciemment gardés loin du savoir des prêtres : ces derniers savent que Jésus n’a institué aucun des sept sacrements, comme ils savent que Jésus n’a pas pu dire à ses disciples, lors de la dernière Cène : « Ceci est mon corps, sacrifié pour vous », ou encore : « Ceci est mon sang », parce qu’il aurait été impensable pour un juif de manger la chair, même symboliquement, d’un autre être, fût-il le Fils de Dieu. Par ailleurs, selon le théologien, l’enseignement de Jésus est incompatible avec la notion de sacrifice liée au pardon des péchés : Jésus voulait avant tout une renaissance du judaïsme ; il invitait les marginaux (prostituées, pécheurs de toutes sortes) à s’unir à Dieu, et la notion du sacrifice expiatoire est étrangère à sa pensée.
Tout ceci amène la hiérarchie, pourtant peu encline à ce type de sanction (sauf contre les traditionalistes), à prononcer la suspens a divinis du prêtre, en 1991, et à l’interdire d’enseignement dans les facultés de théologie catholique (ce dont il n’aura cure, non plus que le recteur de l’Université Laval de Québec, qui l’accueillit en grandes pompes le 22 octobre 1998, sans que l’ordinaire du diocèse y trouve à redire).
L’ouvrage cité par Venner, Le Progrès meurtrier, date de 1981 pour l’édition originale. Dans ce livre, après avoir laissé une large place à l’énumération et à la description de faits attestant d’une accélération de la destruction de la nature, Drewermann présente sa thèse sur les origines de cette dégradation causée par l’homme. C’est, selon lui, la philosophie occidentale « judéo-chrétienne » qui a entraîné l’homme occidental à une attitude « particulière » à l’égard de la nature, le conduisant à s’extraire de son milieu. Cette dissociation a conduit une partie de l’humanité à un anthropocentrisme exacerbé, cause d’une « dysharmonie » dans les relations homme-nature, ou plutôt d’une rupture d’unité. Les thèmes de l’unité et sa perte jalonnent le Progrès meurtrier presque tout entier. Selon Drewermann, l’anthropocentrisme magnifié par le christianisme porte en lui une valorisation excessive des forces rationnelles et du concept de progrès, ce dernier étant contradictoire avec les notions d’unité et d’harmonie, puisqu’il engage à dépasser un ordre naturel. En outre, la condamnation des forces émotionnelles et la négation de l’inconscient correspondent à un refus d’une parenté essentielle entre l’homme et le monde animal, donc à une vision anthropocentrique. Dans la même veine, Drewermann commettra un nouvel essai en 1992, intitulé De l’immortalité des animaux.
Rappelons que l’historien américain Lynn White fut le tout premier à porter de telles accusations dans un texte devenu maintenant célèbre et publié originairement dans la revue Science [5]. White y soutenait que le changement de perspective introduit par le judéo-christianisme avait ouvert la porte au « désenchantement du monde », au matérialisme, et à un nouveau dualisme matière-esprit, aux effets écologiques délétères. Cette thèse fut ensuite reprise par Drewermann et par le sociologue Marcel Gauchet [6] avant d’être recyclée par de nombreux factotums [7]. Elle s’inscrit donc dans une lignée dont on ne peut pas dire qu ’elle brille par ses origines catholiques.
Il est par ailleurs intéressant de noter la troublante convergence qui existe entre les positions de White, Drewermann, Gauchet et Venner, et celles qui sont défendues depuis plus de trente ans par les principales organisations mondialistes (ONU, UNESCO, etc. [8]). On n’aura garde d’oublier le véritable enjeu du débat : l’instauration d’une religion mondiale qui n’est autre que celle de l’antéchrist, sous les apparences, sympathiques aux yeux de nos contemporains déboussolés, d’un nouveau panthéisme. Dès lors, la collusion qui peut sembler contre-nature, entre l’extrême-gauche mondialiste et la Nouvelle Droite païenne, prend une signification plus claire : les ennemis de la religion du Christ finissent toujours par trouver un terrain d’entente [9].
La véritable écologie chrétienne
Plusieurs historiens et penseurs chrétiens modernes ont combattu la thèse de Drewermann. Denis Pelletier fait valoir que le christianisme, loin d’être à l’origine de ce bouleversement, se pose comme un frein à cette évolution. Il l’explicite ainsi :
La société technicienne, responsable de la crise actuelle, s’est constituée en dehors du christianisme, sinon même contre lui [10].
L’auteur rappelle que la souveraineté de la science et de la technique s’instaure parallèlement au déclin du religieux. Le processus d’urbanisation et la diminution de l’encadrement des fidèles ne feront qu’accentuer cette tendance. De son côté, l’historien Jean-Marie Mayeur souligne que cette modernité faite de technique et d’humanisme sera dénoncée par le « catholicisme intransigeant » qui se fonde sur un « refus total de la société née de la Renaissance, de la Réforme et de la Révolution, dominée par l’individualisme et le rationalisme, la sécularisation de l’État, des sciences et de la pensée [11] ». On note que, si pertinentes que soient les analyses historiques de ces auteurs, aucun d’eux n’ose avancer d’argument proprement théologique dans ce débat. Réaffirmer par exemple, contre Drewermann et ses congénères, l’existence du péché originel, et y voir la source de la « dysharmonie » entre l’homme et la nature, ne viendrait plus à l’idée d’aucun auteur moderniste.
Cependant, le péché originel est bien la pierre d’angle du débat. La théologie catholique nous enseigne que, dans l’état de justice originelle, l’homme, constitué maître de la création terrestre par son Créateur, gouvernait la nature selon le principe de la droite raison éclairée par la grâce. Instruit directement par Dieu, Adam possédait la science infuse de toute la nature. Il était préservé de toute erreur ou égarement. Aussi le paradis terrestre était-il un lieu d’harmonie entre Dieu, l’homme et la nature. Toutefois, la justice originelle n’était pas une propriété de la nature humaine, mais un privilège gratuit et conditionnel octroyé par l’Amour divin. De lui-même, le corps humain était soumis à la loi de la corruption. De même, l’âme humaine, bien que spirituelle, pouvait se trouver soumise à la lenteur et aux incertitudes des sens, et donc susceptible de défaillance. Dieu ne l’en préservait qu’aussi longtemps qu’elle restait soumise à lui par la libre obéissance. L’histoire de la chute raconte comment, par sa désobéissance, le premier homme a perdu le privilège de la justice originelle avant même d’avoir pu transmettre par génération ce qu’il avait reçu de Dieu. Dès lors, ce qu’il transmet à sa descendance, c’est sa nature humaine non seulement dépouillée de la faveur céleste, mais encore entachée de sa faute. Exclu du lieu d’harmonie, l’homme se trouve confronté aux faiblesses de sa propre nature (et qui plus est d’une nature blessée par le péché), et à une création terrestre qui lui est toujours soumise en droit (d’un droit de nature que la chute n’a pas aboli), mais qu’il ne comprend plus en fait (de par le retrait du privilège divin) et qu’il perçoit désormais comme hostile. C’est à la sueur de son front qu’il doit gagner sa nourriture (Gn 3, 19), c’est-à-dire au prix d’un combat contre les éléments. La belle harmonie originelle est rompue. Le saccage de la nature est la conséquence du péché [12].
La contemplation du mystère insondable de la croix nous dit quelque chose de ce drame : l’Arbre de vie, dont les fruits protégeaient nos premiers parents de la corruptibilité du corps [13], est devenu l’instrument du supplice de l’Homme-Dieu, comme si la nature s’était faite complice du pécheur déicide. La foi nous renseigne sur le véritable plan divin :
Dieu éternel et tout-puissant, qui avez placé le salut du genre humain dans le bois de la croix, afin que de cela même dont sortit la mort surgisse la vie, et que celui qui avait triomphé par le bois par le bois fût vaincu… [14].
Hors l’homme et l’ange, nulle créature ne dispose d’une volonté propre et d’un libre arbitre. Dès lors, nous devons regarder la nature après la chute comme continuant de concourir au plan divin du salut, tant par les bienfaits qu’elle nous dispense que par les calamités dont elle nous afflige [15]. Insistons sur ce fait : le premier péché fut une injure faite à Dieu. C’est d’abord entre l’homme et Dieu qu’il provoqua une rupture d’harmonie. Celle de l’homme et de la nature n’en est qu’une des nombreuses et fâcheuses conséquences. Il est donc évident que la restauration de l’harmonie rompue passe par un retour de l’homme à Dieu, par une nécessaire conversion. Pour tout catholique, la véritable écologie (comprise comme respect de l’homme à l’égard du plan divin sur la création) est d’abord spirituelle ! Elle se fonde sur l’ordination de la vie humaine à sa fin véritable, qui est la béatitude éternelle. Pour y parvenir, l’homme se livre au combat spirituel, qui est d’abord un combat contre soi‑même, contre ses passions désordonnées, avec le secours de la grâce divine. A l’exemple de Jésus-Christ, et de son disciple saint François d’Assise, il s’efforce de pratiquer avec persévérance les hautes vertus d’humilité et de pauvreté. A cette condition, il peut espérer appeler un jour, à l’imitation du père de l’Ordre séraphique, le soleil « son frère » et les plantes « ses sœurs ». De même que la rupture entre l’homme et la nature fut la rançon de la chute, de même sa restauration sera la récompense de son retour à Dieu. Nul panthéisme, on le voit, dans la conception chrétienne de l’écologie, à l’opposé de celle d’un Venner ou d’un Drewermann, lesquels nient évidemment les notions de chute et de péché originel.
Civilisation européenne ou Chrétienté ?
Pour Dominique Venner, la religion a principalement une fonction identitaire, d’où sa vénération pour l’Iliade, « le poème identitaire des Hellènes ». C’est aussi la raison de son admiration pour une certaine philosophie grecque, qui exalte la « pureté ethnique » et fustige le cosmopolitisme (chapitre 5, « Être ou ne pas être », p. 91 et suivantes). Ce cosmopolitisme n’est d’ailleurs jamais précisément défini. Or, si l’on s’en tient à une définition commune, le cosmopolitisme est le caractère de ce qui représente un mélange de cultures. L’opposer à la « pureté ethnique » n’a donc guère de sens, puisque l’on oppose une notion biologique à une notion culturelle.
Le cosmopolitisme serait précisément la tare originelle du christianisme, l’obstacle insurmontable pour qu’il puisse incarner « la religion identitaire » des Européens. L’auteur ne nie pas qu’il ait pu l’être à un moment de son histoire, mais c’est, selon lui, parce qu’il s’est « paganisé » au contact de la civilisation occidentale : « Il sera métamorphosé en Occident par sa mutation romaine et par les apports grecs, celtes et germaniques ». Et de citer Renan :
Produit tout à fait juif à son origine, le christianisme est de la sorte arrivé à dépouiller, avec le temps, presque tout ce qu’il tenait de [ces origines]. L’exégèse d’après laquelle le christianisme serait sculpté intérieurement dans l’ancien Testament est la plus fausse du monde. Le christianisme a été la rupture avec le judaïsme, l’abrogation de la Thora. Saint Bernard, François d’Assise, sainte Thérèse, François de Sales, Vincent de Paul, Fénelon ne sont en rien des juifs. Ce sont des gens de notre race, sentant avec nos viscères, pensant avec notre cerveau [16].
Étrange citation, bien représentative de l’esprit faux qu’était Renan. On ne comprend d’ailleurs pas très bien comment Dominique Venner concilie cette conception d’un « christianisme paganisé » (cosmopolitisme acceptable semble-t-il) avec celle d’un « judéo-christianisme » originel (cosmopolitisme inacceptable) qui demeure selon lui, la véritable identité de la religion chrétienne, « religion du désert », selon l’une de ses expressions favorites.
La réalité de la religion chrétienne est totalement autre, et c’est son histoire même qui nous l’enseigne. La rupture radicale du christianisme et du judaïsme n’est absolument pas le résultat d’une acclimatation progressive de la religion du Christ à l’Occident, encore moins de l’apport d’éléments exogènes d’origine païenne. Elle date de sa fondation même, elle est originelle et sera entérinée comme telle par les Apôtres eux-mêmes, dès l’an 50, lors du concile de Jérusalem. Ainsi que l’a noté Romano Amerio :
C’est la crise primordiale et fondamentale, à savoir la séparation qui s’opéra dans la religion entre la synagogue et le christianisme. Et puisque toute séparation exclut le syncrétisme contraire, le fameux décret apporté par Jude et Silas à la communauté d’Antioche composée de chrétiens venus du paganisme (Ac. 15, 22), tranche à la racine le syncrétisme qui aurait enlevé à la parole nouvelle originalité et transcendance par la commixtion de l’Évangile avec la Thora [17].
Dès lors la thèse du catholicisme considéré comme une religion « judéo-chrétienne » est aussi inadmissible que celle selon laquelle il serait un « pagano-christianisme ». L’identité catholique est fondée sur celle du Christ, vrai Dieu et vrai homme, d’où le double enracinement du chrétien dans la cité terrestre et dans la cité de Dieu. C’est pourquoi nos compatriotes peuvent chanter en toute justice « Catholiques et Français toujours ».
Le prétendu cosmopolitisme chrétien est affirmé sans être démontré. N’y aurait-il pas quelque confusion entre la notion de cosmopolitisme, et celle d’universalisme, qui est évidemment intrinsèque à notre religion, au point de lui avoir fourni son qualificatif « catholique » ? Mais cet universalisme, qui est d’ordre surnaturel, consiste en ce que le salut apporté par le Christ est offert à tous les hommes, sans distinction, et que les moyens de salut sont également identiques pour tous. Il n’a jamais fait obstacle à ce que chaque peuple puisse exprimer son génie propre dans les domaines temporels, comme le prouve abondamment l’histoire de notre ère.
Il nous semble parfaitement illusoire de vouloir construire ou reconstruire une civilisation européenne en niant ou en faisant abstraction de son identité chrétienne. Mgr Lefebvre l’exprima avec force dans son commentaire de l’encyclique Divini Redemptoris de Pie XI sur le communisme (1937) :
[…] Il n’existe pas de civilisation européenne – d’une Europe imaginaire d’ailleurs – mais […] il s’agit d’une civilisation chrétienne. La civilisation antique, païenne, qui existait avant l’ère chrétienne, avant que Notre-Seigneur ne soit reconnu, était comparable à celles d’autres peuples encore païens, qui ne reconnaissent pas encore Notre-Seigneur. L’Europe était dans le même état. […] C’est donc tout ce que Notre-Seigneur lui a apporté qui a transformé l’Europe [18].
Dans le chapitre conclusif de son livre (De l’éternité au présent), Dominique Venner met en parallèle ce qu’il appelle « l’épreuve indienne de Mircea Eliade [19] » et celle d’une chrétienne anonyme. De même que le philosophe roumain, confronté à la civilisation indienne, avait su surmonter sa tentation de se faire hindou et, renouant avec ses origines, retrouver son « européanité », la jeune chrétienne, cédant à l’appel du désert, « succomba à l’attrait d’un homme du pays. Le cosmopolitisme de sa culture chrétienne ne l’avait pas prémuni contre de tels dangers. » Ayant vécu alors des épreuves dramatiques, elle trouva une issue grâce à l’étude de la pensée antique. « Lentement, elle émergea, peu à peu métamorphosée, ayant rejeté à tout jamais l’ancienne utopie, ayant fait retour à ses sources primordiales. » Et l’auteur d’achever :
Dans le chaos de notre temps, l’itinéraire juvénile de Mircea Eliade et celui de la jeune inconnue sont des exemples lumineux. C’est une reconquête intérieure que les Européens authentiques peuvent assigner comme but à leurs plus hautes ambitions.
Ainsi donc, pour Dominique Venner, l’avenir de la civilisation européenne passe-t-il par le paganisme réaffirmé ou par l’apostasie consommée. Mais précisément, l’apostasie et le paganisme sont là, dans nos cités jadis chrétiennes, et l’on discerne mal ce que la civilisation y a gagné, même à simple vue humaine.
C’est que, dans l’Europe imaginaire de M. Venner, « l’antique sagesse », du retour de laquelle il se fait l’apôtre, ne serait en réalité que le naturalisme le plus cru. Ce programme était déjà celui des « humanistes » de la Renaissance. Nous savons ce qu’il a produit : l’athéisme, le laïcisme, et cet authentique « judéo-christianisme » que constitue le protestantisme et qui contamine même l’Église catholique depuis cinquante ans.
Il y a un siècle, le dernier pape canonisé de l’histoire de l’Église, saint Pie X, au moment où il accédait au suprême pontificat, traçait un tout autre programme :
Nous déclarons que Notre but unique, dans l’exercice suprême du pontificat, est de tout instaurer dans le Christ afin que le Christ soit tout et en tout [20].
Bien des années plus tard, le fondateur de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, Monseigneur Lefebvre, de ce texte fit cette glose :
Recapitulare omnia in Christo, dirai-je. Faire du Christ à la fois la synthèse de toute l’histoire de l’humanité et la solution de tous les problèmes de l’humanité [21].
Puisse ce programme rester le nôtre et celui de tous les « Européens authentiques ». Mais cela suppose de former des esprits vraiment catholiques, et donc de se fonder sur des auteurs dont la doctrine est parfaitement sûre. Faute de quoi, notre pensée sera contaminée durablement par le naturalisme, le libéralisme et les autres maladies en « isme » qui ont provoqué le déclin de la civilisation chrétienne. Il est non seulement illusoire, mais également dangereux, de donner à penser qu’il puisse y avoir une quelconque complémentarité ou proximité entre les doctrines de ce qu’il est convenu d’appeler la « Nouvelle Droite » d’un côté, et de la Tradition catholique de l’autre. Dominique Venner et ses amis n’ont pas la naïveté de le croire même si, par tactique, ils peuvent le feindre [22]. Il reste à espérer que tous les catholiques en soient également convaincus.
Joël Daire
Dominique Venner, Histoire et tradition des Européens, Éditions du Rocher, 2002, 275 pages, 15,4 x 24.
[1] — Nous employons à dessein l’expression « famille de pensée », qui nous semble traduire à la fois le référent commun (l’attachement à la Tradition catholique) mais aussi des divergences, parfois sérieuses, sur le plan de la doctrine ou de l’analyse de la situation de l’Église. Parmi les titres de presse de cette famille, on citera notamment : Présent, Monde et Vie, Catholica, le Libre Journal de la France Courtoise, La Nef, sans oublier Radio courtoisie dont l’influence est importante dans la « famille de pensée ».
[2] — Voir notamment Jean Cochet, « Nouvelle Droite et christianisme », Présent, 28 juin 2003.
[3] — Cette citation et les suivantes sont extraites de Robert Brasillach, Anthologie de la poésie grecque, tome 1, Paris, Stock, s.d.
[4] — Cette tendance est systématique dès lors qu’il est question de l’Église catholique et de son histoire. Il est impossible, sauf à rallonger inconsidérément cet article et à lui donner la consistance d’un ouvrage, de relever et de réfuter les multiples attaques, tantôt frontales, tantôt sournoises, dont l’ouvrage est émaillé à l’encontre de notre religion. Voir par exemple les paragraphes intitulés « Le pagano-christianisme occidental » (p. 45-46), où il est notamment affirmé que le christianisme a été « l’ennemi de l’Empire romain » jusqu’à la conversion de Constantin (curieuse inverion de perspective !), ou encore « Désertification spirituelle des Européens » (p. 124-125), où les positions de l’Église sur les questions sexuelles sont grossièrement caricaturées, l’auteur n’hésitant pas à écrire : « La morale du péché, la culpabilisation du corps et des sens, la condamnation de l’amour charnel ont arraché pendant plusieurs siècles beaucoup de femmes et d’hommes d’Occident aux formes les plus innocentes et les plus accessibles du bonheur. » L’auteur semble incapable de conserver sang-froid et objectivité lorsqu’il est question du catholicisme.
[5] — Lynn White, The Historical Roots of Our Ecological Crisis, in Science, 155, p. 1203-1207, 1967.
[6] — Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde, une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985.
[7] — Pour une synthèse rapide de la question, voir Sandrine Petit, « Christianisme et Nature, une histoire ambiguë », dans le Courrier de l’environnement de l’INRA, août 1997.
[8] — Pour un état complet de cette question, on se rapportera au livre-somme de Pascal Bernardin, L’Empire écologique, Éditions Notre-Dame des Grâces, 1998, et en particulier au chapitre VII, intitulé : « La pierre d’angle ou la religion écologique ».
[9] — Le livre de Dominique Venner n’est pas le seul exemple de passerelles entre Drewermann et la Nouvelle Droite. C’est ainsi que la revue italienne Diorama Letterario a publié en 2001 un texte de l’équipe française de la revue Le Recours aux forêts dans lequel l’hérétique allemand est cité en ces termes : « La participation à nos travaux de personnalités telles que Serge Latouche, Jacques Grinevald, Eugen Drewermann, Edouard Goldsmith ou François Terrasson le prouve amplement : transversal, notre engagement a toujours consisté à alimenter, et, si possible, à renouveler la critique écologiste. Nous sommes restés attentifs à toutes les perspectives, à tous les points de vue, du moment qu’ils nous semblaient originaux et pertinents. » Or, Le Recours aux forêts est une émanation de la Nouvelle Droite française, même si, dans le même article, suite à des dissensions survenues avec le GRECE (Groupement de Recherche et d’Études sur la Civilisation Européenne, principal organe idéologique de la Nouvelle Droite), les rédacteurs cherchent à nier, maladroitement, cette filiation : « Contrairement à ce qu’ont pu imaginer certains, nous n’avons pas cherché à "infiltrer" le milieu écologiste au profit de la Nouvelle Droite ; à l’inverse, nous nous sommes servis de certaines analyses du GRECE pour étayer nos conceptions. Loin d’utiliser l’écologie au profit du GRECE, nous avons donc au contraire utilisé le GRECE au profit de l’écologie. »
[10] — Denis Pelletier, « Le “réenchantement” du monde : les chrétiens et l’écologie », dans Écologie politique, nº 3-4, p. 61-78, 1992.
[11] — Jean-Marie Mayeur, Catholicisme social et démocratie chrétienne. Principes romains, expériences françaises, Paris, Cerf, 1986.
[12] — Pour un exposé clair et synthétique de cette question, voir par exemple Raphaël Sineux, O.P., Introduction à la théologie de Saint Thomas, Paris, Téqui, p. 93 et sq.
[13] — C’est du moins l’opinion couramment admise et enseignée dans l’Église catholique. Voir notamment Exposition de la doctrine chrétienne, le Dogme, Étampes, Clovis, p. 83, et Sineux, ibid.
[14] — Missel romain, Préface de la Sainte Croix.
[15] — Les chrétiens du Ve siècle l’avaient déjà bien compris, qui instituèrent les Rogations ou litanies mineures, processions pénitentielles célébrées les trois jours qui précèdent la fête de l’Ascension, à la suite de calamités publiques qui s’abattirent sur le diocèse de Vienne en Dauphiné.
[16] — Ernest Renan, Histoire des origines du christianisme, Paris, Robert Laffont, 1995, tome 2, p. 1060.
[17] — Romano Amerio, Iota Unum, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1987, p. 20.
[18] — Mgr Marcel Lefebvre, C’est moi, l’accusé, qui devrais vous juger, Broût-Vernet, Fideliter, 1994, p. 318.
[19] — Mircea Eliade, philosophe et historien des religions, passablement gnostique. Né le 9 mars 1907 à Bucarest, mort en avril 1986 à Chicago. Il publie à quatorze ans son premier article (« Comment j’ai découvert la pierre philosophale »). De 1928 à 1932, il séjourne en Inde où il prépare son doctorat qui deviendra Le Yoga, immortalité et liberté. En 1945, il rédige en roumain Les prolégomènes à l’histoire des religions, qui paraîtront par la suite en français sous le titre de Traité d’histoire des religions (pour la première fois en 1949). A partir de 1957, il est professeur d’histoire des religions à l’université de Chicago.
[20] — Saint Pie X, encyclique E Supremi Apostolatus, 4 octobre 1903.
[21] — Mgr Marcel Lefebvre, C’est moi, l’accusé, qui devrais vous juger, p. 3.
[22] — Ainsi peut-on lire sous la plume de Dominique Venner : « Les convictions de la plupart des traditionalistes chrétiens, faites de discipline et d’harmonie, ne s’opposent nullement à la perception de l’authentique tradition européenne et à la mise en ordre qu’elle suppose. Elle peut être vécue par tous comme l’enrichissement de ce qu’ils sont et comme un apport de force qui ajoute sans retrancher. » (ibid., p. 46.) Comprenons : il ne faut pas désespérer Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et prendre ainsi le risque de se priver de bataillons indispensables pour les combats politiques futurs. Mais leurs combats ne sont pas les nôtres.

