René Bazin, instrument
de la grâce
Contribution à l’étude
de la notion de roman catholique
par Henri Darmont
RENÉ BAZIN a mis sa plume de romancier au service de la cause catholique, et même plus, il a été un instrument de la grâce dans l’âme de ses lecteurs. Affirmations péremptoires lancées par quelques biographes passionnés idolâtrant l’écrivain ?
Le 31 mai 1932, le cardinal Pacelli traçait à l’adresse de René Bazin et au nom du Souverain pontife régnant, ces quelques lignes sur une feuille à en-tête de la Secrétairerie d’État de Sa Sainteté :
[…] Les nouvelles de votre santé ne furent pas sans émouvoir le Saint-Père qui apprécie trop hautement les exceptionnels services que votre plume rend à la cause de Dieu et de l’Église pour ne pas implorer du souverain Maître la grâce de vous conserver longtemps encore à l’affection de vos innombrables amis et admirateurs. Quelle somme imposante de bien vos écrits n’ont-ils pas procurée à la société civile et religieuse ! Que de bons mouvements, que de saintes aspirations, que de vocations même n’avez-vous pas inspirés, avec la grâce de Dieu dont vous fûtes le fidèle instrument, dans l’âme de vos lecteurs ! Et que de bénéfices encore ne sommes-nous pas en droit d’attendre de votre intelligence et de votre plume […] [1].
Peu de temps après avoir reçu du secrétaire d’État un tel jugement, René Bazin était rappelé par « Celui qui fait fleurir un aubépin [2] ». Oui ! et avec une œuvre immense. Devant le Créateur, parut le romancier avec ses vingt-deux romans, le nouvelliste avec plus de cent vingt nouvelles, et le biographe en même temps que l’essayiste, le reporter enfin.
Argument d’autorité ! rétorquera-t-on face au jugement de celui qui, peu de temps après, s’appelait Pie XII. Argument d’autorité, donc argument de peu de valeur. Certes, sauf lorsque le juge derrière lequel on se replie est le deuxième personnage de l’Église et qu’il est l’intermédiaire de celui qui a reçu de Dieu le pouvoir « d’élever sur les autels » ses enfants défunts. Nul besoin d’insister, l’autorité d’une telle personnalité diffère de celle, plus facilement contestable, d’un critique littéraire.
Mais les critiques littéraires partageaient eux-mêmes ce jugement. Pensait-elle à cette lettre du cardinal Pacelli, la biographe qui écrivait : « Fidèle instrument de la grâce de Dieu, René Bazin ne voulait pas être autre chose. Nul plus que lui ne pensa aux âmes en prenant sa plume [3] »? Nul ne sait si elle faisait volontairement écho aux paroles du saint personnage, mais il est sûr qu’elle n’a pas contredit l’appréciation du cardinal Pacelli.
Cependant, il est possible de chercher à étayer cette sentence qui nous intéresse particulièrement pour l’œuvre romanesque de René Bazin. Affirmer une chose, ce n’est pas l’expliquer. Pourquoi René Bazin a-t-il mérité le titre de romancier catholique ? Plus largement, dans quelle mesure un romancier mérite-t-il le qualificatif de catholique ? A cet endroit, une autre question, qui peut paraître saugrenue, se pose : un romancier peut-il être catholique ? Peut-il être catholique au travers de ses romans et, si oui, reste-t-il romancier, c’est-à-dire artiste ? Question rebattue de l’art et de la morale. Mais pourquoi tant de polémique autour de ce sujet ? La réponse est si simple. Et ce débat a été lancé par quelques esprits [4] sans doute travaillés par le modernisme ambiant, à propos de l’œuvre de René Bazin. Ce dernier, attaché à la théorie de « l’art bienfaisant » car désireux de mettre son œuvre au service du bien, prononçait cette phrase au balancement agréable : « la foi inspiratrice de l’art, l’art serviteur de la foi [5] ».
Cette question – question de départ – du rapport entre l’art et la foi a une incidence importante. Ceux qui dénoncent la théorie de « l’art bienfaisant », affirment, et c’est un postulat, que l’art n’a pas à être mis au service de la morale. Ils prônent l’art pour l’art ; pour le roman, ils opposent à la formule « l’art bienfaisant » celle, qui ne doit pas être mal comprise, de « l’art roman ». Par cette expression, ils prônent le roman pour le roman. Ils déduisent de ce postulat, ou bien que l’intention morale nuit à la beauté de l’art, en l’occurrence du roman, ou bien que l’art diminue l’efficacité d’un livre d’éducation et de morale [6]. Ainsi, le fait pour René Bazin d’avoir adopté cette théorie de « l’art bienfaisant » a été, et c’est leur terminologie, « mortelle pour son œuvre [7] ». Ni plus, ni moins. C’est une façon de discréditer en René Bazin le romancier, ce qui permet de détourner l’attention des fins lettrés ; cela permet également de discréditer l’éducateur, celui qui élève l ’âme, et de laisser entendre aux catholiques que son œuvre est d’un intérêt médiocre pour eux. Le tour est joué et René Bazin n’est digne d’intéresser personne. L’argumentation a-t-elle convaincu ? Nulle statistique ne le dit. Il semblerait [8]. Pour répondre, posons-leur une seule question : osez-vous affirmer que, de par leur finalité religieuse, les abbayes, les églises et les cathédrales ne sont ni des œuvres d’art ni des œuvres d’architecture ?
Mais alors, pour ces esprits, qu’est-ce qu’un roman catholique ? « C’est, disent-ils, le roman écrit par un catholique [9] », le romancier catholique étant, selon eux, celui qui, bon chrétien dans sa vie, refuse de mettre ses dons d’artiste au service de l’apostolat. Ainsi ils affirment : « l’art est nécessairement catholique si l’homme qui écrit, peint ou sculpte est entièrement bon […], cela suffit. Après quoi on peut faire ce que l’on veut [10] ». Cela suffit ? Il n’est même pas besoin que le sujet de l’œuvre soit catholique ni que l’auteur s’abstienne de décrire le mal trop complaisamment ni qu’il cherche à élever les âmes. Leur définition est l’aboutissement logique de leur refus de reconnaître une conciliation possible entre l’art et la foi, la morale et l’apostolat. Elle signifie que, pour qu’un roman soit catholique, seule la cause efficiente suffit et surtout qu’elle est exclusive des causes finale, matérielle, formelle.
Cette proposition ne peut entraîner notre adhésion. René Bazin ne la cautionnait pas non plus ; il l’a démontré lui-même dans les conférences qu’il a données sur ce sujet ; l’étude de son œuvre romanesque le prouve également. Certes, il a mené une vie de grand chrétien – vie en tout point exemplaire – mais cela ne suffisait pas à faire de lui un romancier chrétien (I). Dans le but constant d’éduquer, de guider, d’élever l’âme chrétienne et française de ses lecteurs (II), avec un réalisme qui inclut le surnaturel et avec un grand tact chrétien (III), René Bazin a peint le cheminement des âmes sous l’effet de la grâce et s’est fait le héraut de la doctrine sociale de l’Église (IV). C’est en réalisant ces quatre conditions, ces quatre causes, que René Bazin a rendu service à l’Église, qu’il a été l’instrument de Dieu dans l’âme de ses lecteurs, en un mot, qu’il mérite le titre de romancier catholique.
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I. René Bazin : un grand chrétien
Son ascendance, son enfance et sa jeunesse
Fils d’Alfred Bazin et d’Elisabeth Meauzé, René Bazin est le troisième d’une famille de cinq enfants. Son ascendance paternelle le rattache à la Vendée militaire puisque son bisaïeul, Nicolas-François Bazin, régisseur de la maison des Colbert au château de Maulévrier, partit mener les combats de « l’armée catholique et royale » comme lieutenant de Stofflet, garde-chasse au même château. Et, par son ascendance maternelle, René Bazin se rattache à un ardent royaliste. François Chéron, le grand père d’Elizabeth Meauzé, planteur en chef des forêts du roi, avait un fils journaliste qui dénonçait en 1791, « le pouvoir occulte et tyrannique », dans le Journal de Paris et L’Ami du Roi. Tant par son père, Alfred Bazin, que par sa mère, Elisabeth Meauzé, René Bazin, né le 26 décembre 1853, au 10 du quai Royal à Angers, acquit une foi forte et vive – la foi vendéenne – ainsi que des convictions monarchiques inébranlables. Aux veillées familiales, celui qui écrira Stéphanette – ce roman royaliste – frémissait aux récits des chevauchées paysannes, des embuscades silencieuses derrière les haies, dans l’attente d’un passage des Bleus, et ses oreilles entendaient, comme un écho lointain de ce temps héroïque, le cri de la chouette et du chat-huant. Il se laissait conter, par son grand-père, les messes clandestines célébrées dans la lande, la nuit. Poignants souvenirs.
Je travaillais assez peu le De Viris Illustribus, mais j’apprenais ce qui ne s’enseigne pas : à voir le monde indéfini des choses et à l’écouter vivre [11].
En effet, la faible santé de René Bazin avait obligé ses parents à le placer à la campagne. Une fois rétabli, il suivit les cours du lycée d’Angers. Ces deux ans d’externat précédèrent son entrée au petit séminaire de Mongazon. En juillet 1872, René Bazin devenait bachelier. Trois mois après, il perdait son père. Madame Alfred Bazin, veuve, allait trouver un soutien important dans la personne de son propre gendre, homme d’une exceptionnelle qualité : Ferdinand-Jacques Hervé. Ce dernier ajouta « Bazin » à son nom de famille après avoir épousé Marie Bazin, sœur de René Bazin qui lui rendra hommage dans une biographie (Un homme d’œuvres : Ferdinand-Jacques Hervé-Bazin). René trouva auprès de ce beau-frère l’appui moral dont il avait besoin pour traverser une période pénible d’incertitude et de découragement. Ce mauvais moment prit fin lorsqu’il se décida à mener à bien des études de droit qu’il alla suivre à Paris. Il était déterminé à se procurer une situation qui lui permettrait d’épouser Aline Bricard avec laquelle il s’était fiancé à l’automne 1873.
Il fréquentait les Conférences de Saint-Sulpice et la Conférence Ozanam et y donnait des discours. Presque chaque jour, accompagné de son futur beau-frère, il assistait à la messe matinale et y communiait : « Nous revenions le cœur si content, l’âme si légère, que nous sautions par les rues [12] ». Licencié en droit, il quitta Paris pour s’inscrire en doctorat, dans la faculté libre de droit d’Angers, la première en France créée par Mgr Freppel. Le 10 juillet 1877, il soutenait sa thèse. René Bazin était le premier docteur en droit sorti d’une faculté catholique française. A cette époque il notait cette supplique :
Seigneur, bénissez mon intelligence, que tout en moi soit noble et pur… Et si vous m’avez donné le moindre talent, laissez-moi l’employer à votre service [13].
Modèle des époux et des pères de famille
Le 18 avril 1876, alors qu’il préparait encore son doctorat, René Bazin se maria avec Aline Bricard.
Entre lui et son épouse, ce furent, du commencement à la fin, les liens les plus étroits, basés sur une estime réciproque, sur un amour idéal que consacrait l’amour de Dieu, et si, du côté de sa femme, c’était une légitime fierté, du côté du mari, c’était une confiance qui mettait tout en commun, tout, même l’inspiration de ses œuvres, même le jugement qu’il en voulait recueillir. […] Les deux époux se fortifiaient l’un l’autre, puisant dans leur foi si vive le secret de « tout voir en Dieu et de tout vouloir comme Dieu » [14].
De cette union naquirent huit enfants, deux garçons et six filles, qui furent élevés dans une atmosphère bien chrétienne. Un père de la congrégation de l’Assomption fut édifié de voir se pratiquer dans la famille de l’écrivain une coutume qui avait du mal à se répandre dans le pays :
Dès notre arrivée – il était près de sept heures – et après avoir salué la famille, femme, filles et petits enfants, un coup de cloche tinta discrètement. – C’est la prière du soir, expliqua notre hôte, et nous la faisons en commun avec nos domestiques, avant le souper. Nous tînmes à y assister, et ce fut une cérémonie familiale bien touchante. Dans une petite salle du rez-de-chaussée, une statue de la Sainte Vierge était posée sur une crédence ; entre des fleurs, deux cierges étaient allumés. La pièce se remplit bien vite, et le père de famille récita lui-même, et de mémoire, tout le texte de la prière du soir, et chacun répondait ; puis le chapelet tout entier, avec l’indication des mystères à méditer ; enfin, les invocations pour la guerre posées par Mgr l’évêque d’Angers, parmi lesquelles je notais celle de Notre-Dame du Salut [15].
Lorsque René Bazin reçut de Rome la permission de faire célébrer la messe et de garder le Saint-Sacrement dans la chapelle de sa maison, il écrivit :
Nous abritons Jésus-Christ ; nos Rangeardières sont comme Béthanie. Il vient me voir avant que j’aille à son Jugement. Mon Juge et mon Ami, je vous prie pour que cette maison soit à jamais sanctifiée ; que le péché ne s’y commette pas, qu’il en sorte des dévouements et une tendre charité. Puissiez-vous y être chez vous ! Gouvernez le monde, et ayez pitié de ces pauvres gens qui vous logent [16] !
Ces époux donnèrent à Dieu deux de leurs filles. Au départ de la première pour la congrégation de Notre-Dame – Les Oiseaux – René Bazin a noté ces mots sur son carnet intime :
Je pleurais, je n’avais plus la force de penser. J’ai dit : « Je la donne à Jésus-Christ ! Qu’elle devienne une sainte ! … Elle aura les ailes des anges autour de la paix de son cœur, elle aura le sourire intérieur de Dieu ; elle verra le monde tel qu’il est, misérable et impur, incapable de comprendre ceux qui l’abandonnent en s’étonnant de leur gaieté… Elle verra Dieu imparfaitement puis parfaitement. Elle aura sa couronne d’élue. Moi je la donne à toute heure, comme je donnerais mon sang, goutte à goutte… Je vois trop l’absence et pas assez l’avenir divin… Que Dieu comble le vide de sa grâce… Sois une sainte ! Attire-nous au Maître à qui tu donnes ta jeunesse !…
Lorsque son autre enfant rejoignit la société des Auxiliatrices du Purgatoire, il notait :
Je te remercie pour ta jeunesse affectueuse, pour la joie dont tu as fait partie, pour l’honneur aussi, que tu as mérité, d’être appelée au service de Dieu plus particulièrement. Va donc, soyons généreux, toi de toi-même, et nous de toi […] Je ne veux plus être triste ; tu es la mariée sainte ; je ne pleurerais pas si tu étais au monde, je ne pleurerai pas parce que tu es à Dieu [17].
