top of page

René Bazin, instrument

de la grâce

 

Contribution à l’étude

de la notion de roman catholique

 

 

 

par Henri Darmont

 

 

 

RENÉ BAZIN a mis sa plume de romancier au service de la cause catho­lique, et même plus, il a été un instrument de la grâce dans l’âme de ses lecteurs. Affirmations péremptoires lancées par quelques bio­graphes passionnés idolâtrant l’écrivain ?

Le 31 mai 1932, le cardinal Pacelli traçait à l’adresse de René Bazin et au nom du Souverain pontife régnant, ces quelques lignes sur une feuille à en-tête de la Secrétairerie d’État de Sa Sainteté :

 

[…] Les nouvelles de votre santé ne furent pas sans émouvoir le Saint-Père qui apprécie trop hautement les exceptionnels services que votre plume rend à la cause de Dieu et de l’Église pour ne pas implorer du souverain Maître la grâce de vous conser­ver longtemps encore à l’affection de vos innombrables amis et admirateurs. Quelle somme imposante de bien vos écrits n’ont-ils pas procurée à la société civile et reli­gieuse ! Que de bons mouvements, que de saintes aspirations, que de vocations même n’avez-vous pas inspirés, avec la grâce de Dieu dont vous fûtes le fidèle ins­trument, dans l’âme de vos lecteurs ! Et que de bénéfices encore ne sommes-nous pas en droit d’attendre de votre intelligence et de votre plume […] [1].

 

Peu de temps après avoir reçu du secrétaire d’État un tel jugement, René Bazin était rappelé par « Celui qui fait fleurir un aubépin [2] ». Oui ! et avec une œuvre immense. Devant le Créateur, parut le romancier avec ses vingt-deux ro­mans, le nouvelliste avec plus de cent vingt nouvelles, et le biographe en même temps que l’essayiste, le reporter enfin.

Argument d’autorité ! rétorquera-t-on face au jugement de celui qui, peu de temps après, s’appelait Pie XII. Argument d’autorité, donc argument de peu de valeur. Certes, sauf lorsque le juge derrière lequel on se replie est le deuxième personnage de l’Église et qu’il est l’intermédiaire de celui qui a reçu de Dieu le pouvoir « d’élever sur les autels » ses enfants défunts. Nul besoin d’insister, l’auto­rité d’une telle personnalité diffère de celle, plus facilement contestable, d’un cri­tique littéraire.

Mais les critiques littéraires partageaient eux-mêmes ce jugement. Pensait-elle à cette lettre du cardinal Pacelli, la biographe qui écrivait : « Fidèle instrument de la grâce de Dieu, René Bazin ne voulait pas être autre chose. Nul plus que lui ne pensa aux âmes en prenant sa plume [3] »? Nul ne sait si elle faisait volontaire­ment écho aux paroles du saint personnage, mais il est sûr qu’elle n’a pas contredit l’appréciation du cardinal Pacelli.

Cependant, il est possible de chercher à étayer cette sentence qui nous inté­resse particulièrement pour l’œuvre romanesque de René Bazin. Affirmer une chose, ce n’est pas l’expliquer. Pourquoi René Bazin a-t-il mérité le titre de ro­mancier catholique ? Plus largement, dans quelle mesure un romancier mérite-t-il le qualificatif de catholique ? A cet endroit, une autre question, qui peut paraître saugrenue, se pose : un romancier peut-il être catholique ? Peut-il être catholique au travers de ses romans et, si oui, reste-t-il romancier, c’est-à-dire artiste ? Question rebattue de l’art et de la morale. Mais pourquoi tant de polémique au­tour de ce sujet ? La réponse est si simple. Et ce débat a été lancé par quelques esprits [4] sans doute travaillés par le modernisme ambiant, à propos de l’œuvre de René Bazin. Ce dernier, attaché à la théorie de « l’art bienfaisant » car désireux de mettre son œuvre au service du bien, prononçait cette phrase au balancement agréable : « la foi inspiratrice de l’art, l’art serviteur de la foi [5] ».

Cette question – question de départ – du rapport entre l’art et la foi a une in­cidence importante. Ceux qui dénoncent la théorie de « l’art bienfaisant », affirment, et c’est un postulat, que l’art n’a pas à être mis au service de la morale. Ils prônent l’art pour l’art ; pour le roman, ils opposent à la formule « l’art bienfai­sant » celle, qui ne doit pas être mal comprise, de « l’art roman ». Par cette ex­pression, ils prônent le roman pour le roman. Ils déduisent de ce postulat, ou bien que l’intention morale nuit à la beauté de l’art, en l’occurrence du roman, ou bien que l’art diminue l’efficacité d’un livre d’éducation et de morale [6]. Ainsi, le fait pour René Bazin d’avoir adopté cette théorie de « l’art bienfaisant » a été, et c’est leur terminologie, « mortelle pour son œuvre [7] ». Ni plus, ni moins. C’est une façon de discréditer en René Bazin le romancier, ce qui permet de détourner l’attention des fins lettrés ; cela permet également de discréditer l’éducateur, celui qui élève l’âme, et de laisser entendre aux catholiques que son œuvre est d’un intérêt médiocre pour eux. Le tour est joué et René Bazin n’est digne d’intéresser personne. L’argumentation a-t-elle convaincu ? Nulle statistique ne le dit. Il sem­blerait [8]. Pour répondre, posons-leur une seule question : osez-vous affirmer que, de par leur finalité religieuse, les abbayes, les églises et les cathédrales ne sont ni des œuvres d’art ni des œuvres d’architecture ?

Mais alors, pour ces esprits, qu’est-ce qu’un roman catholique ? « C’est, disent-ils, le roman écrit par un catholique [9] », le romancier catholique étant, selon eux, celui qui, bon chrétien dans sa vie, refuse de mettre ses dons d’artiste au service de l’apostolat. Ainsi ils affirment : « l’art est nécessairement catholique si l’homme qui écrit, peint ou sculpte est entièrement bon […], cela suffit. Après quoi on peut faire ce que l’on veut [10] ». Cela suffit ? Il n’est même pas besoin que le sujet de l’œuvre soit catholique ni que l’auteur s’abstienne de décrire le mal trop com­plaisamment ni qu’il cherche à élever les âmes. Leur définition est l’aboutisse­ment logique de leur refus de reconnaître une conciliation possible entre l’art et la foi, la morale et l’apostolat. Elle signifie que, pour qu’un roman soit catholique, seule la cause efficiente suffit et surtout qu’elle est exclusive des causes finale, matérielle, formelle.

Cette proposition ne peut entraîner notre adhésion. René Bazin ne la caution­nait pas non plus ; il l’a démontré lui-même dans les conférences qu’il a données sur ce sujet ; l’étude de son œuvre romanesque le prouve également. Certes, il a mené une vie de grand chrétien – vie en tout point exemplaire – mais cela ne suffisait pas à faire de lui un romancier chrétien (I). Dans le but constant d’édu­quer, de guider, d’élever l’âme chrétienne et française de ses lecteurs (II), avec un réalisme qui inclut le surnaturel et avec un grand tact chrétien (III), René Bazin a peint le cheminement des âmes sous l’effet de la grâce et s’est fait le hé­raut de la doctrine sociale de l’Église (IV). C’est en réalisant ces quatre condi­tions, ces quatre causes, que René Bazin a rendu service à l’Église, qu’il a été l’instrument de Dieu dans l’âme de ses lecteurs, en un mot, qu’il mérite le titre de romancier catholique.

 

*

  


 

I. René Bazin : un grand chrétien

 

Son ascendance, son enfance et sa jeunesse

 

Fils d’Alfred Bazin et d’Elisabeth Meauzé, René Bazin est le troisième d’une famille de cinq enfants. Son ascendance paternelle le rattache à la Vendée mili­taire puisque son bisaïeul, Nicolas-François Bazin, régisseur de la maison des Colbert au château de Maulévrier, partit mener les combats de « l’armée catho­lique et royale » comme lieutenant de Stofflet, garde-chasse au même château. Et, par son ascendance maternelle, René Bazin se rattache à un ardent royaliste. François Chéron, le grand père d’Elizabeth Meauzé, planteur en chef des forêts du roi, avait un fils journaliste qui dénonçait en 1791, « le pouvoir occulte et ty­rannique », dans le Journal de Paris et L’Ami du Roi. Tant par son père, Alfred Bazin, que par sa mère, Elisabeth Meauzé, René Bazin, né le 26 décembre 1853, au 10 du quai Royal à Angers, acquit une foi forte et vive – la foi vendéenne – ainsi que des convictions monarchiques inébranlables. Aux veillées familiales, celui qui écrira Stéphanette – ce roman royaliste – frémissait aux récits des che­vauchées paysannes, des embuscades silencieuses derrière les haies, dans l’attente d’un passage des Bleus, et ses oreilles entendaient, comme un écho lointain de ce temps héroïque, le cri de la chouette et du chat-huant. Il se laissait conter, par son grand-père, les messes clandestines célébrées dans la lande, la nuit. Poignants souvenirs.

 

Je travaillais assez peu le De Viris Illustribus, mais j’apprenais ce qui ne s’enseigne pas : à voir le monde indéfini des choses et à l’écouter vivre [11].

 

En effet, la faible santé de René Bazin avait obligé ses parents à le placer à la campagne. Une fois rétabli, il suivit les cours du lycée d’Angers. Ces deux ans d’externat précédèrent son entrée au petit séminaire de Mongazon. En juillet 1872, René Bazin devenait bachelier. Trois mois après, il perdait son père. Madame Alfred Bazin, veuve, allait trouver un soutien important dans la per­sonne de son propre gendre, homme d’une exceptionnelle qualité : Ferdinand-Jacques Hervé. Ce dernier ajouta « Bazin » à son nom de famille après avoir épousé Marie Bazin, sœur de René Bazin qui lui rendra hommage dans une bio­graphie (Un homme d’œuvres : Ferdinand-Jacques Hervé-Bazin). René trouva auprès de ce beau-frère l’appui moral dont il avait besoin pour traverser une pé­riode pénible d’incertitude et de découragement. Ce mauvais moment prit fin lorsqu’il se décida à mener à bien des études de droit qu’il alla suivre à Paris. Il était déterminé à se procurer une situation qui lui permettrait d’épouser Aline Bricard avec laquelle il s’était fiancé à l’automne 1873.

Il fréquentait les Conférences de Saint-Sulpice et la Conférence Ozanam et y donnait des discours. Presque chaque jour, accompagné de son futur beau-frère, il assistait à la messe matinale et y communiait : « Nous revenions le cœur si content, l’âme si légère, que nous sautions par les rues [12] ». Licencié en droit,  il quitta Paris pour s’inscrire en doctorat, dans la faculté libre de droit d’Angers, la première en France créée par Mgr Freppel. Le 10 juillet 1877, il soutenait sa thèse. René Bazin était le premier docteur en droit sorti d’une faculté catholique française. A cette époque il notait cette supplique :

 

Seigneur, bénissez mon intelligence, que tout en moi soit noble et pur… Et si vous m’avez donné le moindre talent, laissez-moi l’employer à votre service [13].

 

Modèle des époux et des pères de famille

 

Le 18 avril 1876, alors qu’il préparait encore son doctorat, René Bazin se maria avec Aline Bricard.

 

Entre lui et son épouse, ce furent, du commencement à la fin, les liens les plus étroits, basés sur une estime réciproque, sur un amour idéal que consacrait l’amour de Dieu, et si, du côté de sa femme, c’était une légitime fierté, du côté du mari, c’était une confiance qui mettait tout en commun, tout, même l’inspiration de ses œuvres, même le jugement qu’il en voulait recueillir. […] Les deux époux se forti­fiaient l’un l’autre, puisant dans leur foi si vive le secret de « tout voir en Dieu et de tout vouloir comme Dieu » [14].

 

De cette union naquirent huit enfants, deux garçons et six filles, qui furent élevés dans une atmosphère bien chrétienne. Un père de la congrégation de l’Assomption fut édifié de voir se pratiquer dans la famille de l’écrivain une cou­tume qui avait du mal à se répandre dans le pays :

 

Dès notre arrivée – il était près de sept heures – et après avoir salué la famille, femme, filles et petits enfants, un coup de cloche tinta discrètement. – C’est la prière du soir, expliqua notre hôte, et nous la faisons en commun avec nos domestiques, avant le souper. Nous tînmes à y assister, et ce fut une cérémonie familiale bien tou­chante. Dans une petite salle du rez-de-chaussée, une statue de la Sainte Vierge était posée sur une crédence ; entre des fleurs, deux cierges étaient allumés. La pièce se remplit bien vite, et le père de famille récita lui-même, et de mémoire, tout le texte de la prière du soir, et chacun répondait ; puis le chapelet tout entier, avec l’indica­tion des mystères à méditer ; enfin, les invocations pour la guerre posées par Mgr l’évêque d’Angers, parmi lesquelles je notais celle de Notre-Dame du Salut [15].

 

Lorsque René Bazin reçut de Rome la permission de faire célébrer la messe et de garder le Saint-Sacrement dans la chapelle de sa maison, il écrivit :

 

Nous abritons Jésus-Christ ; nos Rangeardières sont comme Béthanie. Il vient me voir avant que j’aille à son Jugement. Mon Juge et mon Ami, je vous prie pour que cette maison soit à jamais sanctifiée ; que le péché ne s’y commette pas, qu’il en sorte des dévouements et une tendre charité. Puissiez-vous y être chez vous ! Gouvernez le monde, et ayez pitié de ces pauvres gens qui vous logent [16] !

 

Ces époux donnèrent à Dieu deux de leurs filles. Au départ de la première pour la congrégation de Notre-Dame – Les Oiseaux – René Bazin a noté ces mots sur son carnet intime :

 

Je pleurais, je n’avais plus la force de penser. J’ai dit : « Je la donne à Jésus-Christ ! Qu’elle devienne une sainte ! … Elle aura les ailes des anges autour de la paix de son cœur, elle aura le sourire intérieur de Dieu ; elle verra le monde tel qu’il est, misérable et impur, incapable de comprendre ceux qui l’abandonnent en s’éton­nant de leur gaieté… Elle verra Dieu imparfaitement puis parfaitement. Elle aura sa couronne d’élue. Moi je la donne à toute heure, comme je donnerais mon sang, goutte à goutte… Je vois trop l’absence et pas assez l’avenir divin… Que Dieu comble le vide de sa grâce… Sois une sainte ! Attire-nous au Maître à qui tu donnes ta jeunesse !…

 

Lorsque son autre enfant rejoignit la société des Auxiliatrices du Purgatoire, il notait :

 

Je te remercie pour ta jeunesse affectueuse, pour la joie dont tu as fait partie, pour l’honneur aussi, que tu as mérité, d’être appelée au service de Dieu plus parti­culièrement. Va donc, soyons généreux, toi de toi-même, et nous de toi […] Je ne veux plus être triste ; tu es la mariée sainte ; je ne pleurerais pas si tu étais au monde, je ne pleurerai pas parce que tu es à Dieu [17].

 

René Bazin avait encouragé, béni et fortifié ses filles dans leur résolution.

 

Humble et charitable malgré ses succès

 

Mgr Rumeau, évêque d’Angers, prononça ces quelques phrases, aux funé­railles de René Bazin, avec l’autorité d’un évêque qui juge une âme :

 

Ce sens chrétien rayonnait dans toute sa personne en vertus sublimes. Je n’en nommerai que deux, qui engendrent toutes les autres. Lui qui, en raison de ses suc­cès, aurait pu succomber à la tentation de l’orgueil, avait la modestie et la simplicité des humbles. Lui, que les honneurs dont il était comblé auraient pu incliner à se te­nir distant, puisait dans son amour de Dieu une telle charité envers ses frères que, non content d’éviter tout jugement sévère, toute parole blessante, toute critique, même légère, il se montrait bienveillant pour tous, accueillant, affable, indulgent, toujours prêt à voir le bon côté des personnes et des choses plutôt que le mauvais [18].

 

Le catholicisme de René Bazin n’avait rien d’original. Il était celui d’un Louis Veuillot et était bien éloigné des théories d’un Lamennais. Jamais cet ancien ré­dacteur de l’Union et ce correspondant français de l’Osservatore cattolico de Milan (de février 1884 à juin 1887) ne mit le pied dans le camp libéral. Loin du libéralisme qu’il qualifiait de « chiendent moral [19] », loin des libéraux, ces hommes « incliné(s) vers l’erreur et souriant à l’ennemi [20] », René Bazin défendait le Syllabus. La religion n’est pas faite que pour les individus ; elle est faite aussi pour les peuples, pour les États qui ont des devoirs envers Dieu, qui doivent faire régner Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la société. L’œuvre de René Bazin, et ses romans en particulier, reflètent cette conviction profonde et raisonnée. Sa foi était alimentée par la pratique presque annuelle des Exercices Spirituels et par de longues méditations quotidiennes. Souvent, et même chaque jour s’il le pou­vait, il approchait de la sainte table ; certains l’ont appelé le « catholique de la Présence réelle », lui qui fut l’auteur d’un Pie X [21], le pape de l’Eucharistie.

 

Antilibéral, René Bazin était aussi antidémocrate. « La forme démocratique est la pire, et je crois qu’on mourrait de la République prolongée [22] » car « dépendre d’un homme nous laisse encore du caractère et toute l’histoire en témoigne [mais] dépendre de la masse avilit les plus braves [23] ». Antidémocrate et antirépublicain : « En France, la République n’est pas un gouvernement mais une hérésie [24] » écri­vait ce professeur de droit. « La conviction […] que l’avenir et le salut de la France ne pourraient être assurés que par la restauration des institutions monar­chiques [25] », ne s’effaça jamais de son esprit. René Bazin ne fut pas de ceux qui se rallièrent « au régime établi » :

 

Je suis monarchiste par tradition de famille et par l’expérience triste que j’ai faite de quarante-trois ans de République. Je crois que le régime monarchique est le mieux adapté à notre caractère, et sans doute, le meilleur en soi [26].

 

Il dénonçait « le socialisme, l’anarchisme, toutes les opinions qu’on a bien tort d’appeler avancées, puisqu’elles se résument dans l’invitation du serpent qui tenta Ève : Vous serez comme des dieux [27]. »

Il fustigeait la Révolution, « cette ennemie de l’espèce humaine » :

 

Elle ne se montre point d’abord telle qu’elle est. Cette sanguinaire, quand elle entre en scène, met un masque, et dit des mots à double sens, qui la font applaudir par la foule, du parterre jusqu’au paradis [28].

 

La connaissance exacte de la nature de la révolution lui a fait dire cette phrase :

 

Les seuls hommes utiles dans les révolutions, sont ceux qui ne lui accordent rien : tous les autres font le jeu [29].

 

Vie publique

 

Docteur en droit, René Bazin obtint, en 1879, la suppléance au cours de pro­cédure civile. Il prenait la place de son beau-frère Ferdinand-Jacques Hervé-Bazin.

Le maigre revenu de suppléant ne suffisait pas à faire vivre la famille grandis­sante. René Bazin accepta donc, le 1er mai 1881, la charge de rédacteur en se­cond au journal angevin légitimiste, l’Étoile, qui se faisait l’interprète de la pensée de Mgr Freppel et combattait les anticléricaux comme les catholiques libéraux. Mais René Bazin n’aimait ni la lutte, ni le métier de journaliste malgré un réel ta­lent de polémiste qu’il exerçait à contrecœur. Il allait bientôt pouvoir démission­ner de l’Étoile puisque, le 13 septembre 1882, Mgr Freppel lui donna une charge, plus rémunératrice et moins ingrate que le droit processuel, en lui attribuant la chaire de droit criminel.

Il consacra aussi beaucoup de son temps et donna beaucoup de lui-même à ses collègues et à ses étudiants. Il s’attacha à animer la petite société d’élite que la faculté de droit avait rassemblée à Angers ; souvent, il invitait à sa table ceux et celles de la « famille universitaire » ; souvent aussi, il les réunissait à l’univer­sité. La foi et l’accord sur les principes fondaient leur amitié.

René Bazin aima ses étudiants. Il les conviait chez lui ; l’actualité, la littérature et les coutumes de leurs diverses provinces d’origine étaient débattues. Ses étu­diants pouvaient le retrouver à la Conférence Saint-Louis, cercle d’étudiants fondé par F.-J. Hervé-Bazin. A la mort prématurée de ce dernier, René Bazin lui succéda à la présidence : il écoutait la lecture d’un travail effectué par un étudiant sur une question religieuse, historique, littéraire ou sociale. Il commentait, rectifiait, éclai­rait ; quelquefois, c’est lui qui lisait ses romans et, ces soirs-là, la salle était comble.

 

En 1893, Ludovic Halévy prédisait : « Dans dix ans vous serez à l’Académie ». Le 12 mars 1896, l’Académie française décerna à René Bazin le prix Vitet pour l’ensemble de son œuvre. En 1899, il posait pour la première fois sa candidature, qui fut repoussée ; elle le fut également la deuxième fois en 1902 ; les querelles politiques passionnaient ces élections. Finalement, c’est le 18 juin 1903 que René Bazin fut élu au fauteuil d’Ernest Legouvé. La seule ambition humaine qu’il eût jamais recherchée se réalisait.

 

L’Académie exigeait un surcroît de travail pour cet homme consciencieux, car les honneurs sont des charges pour ceux qui les méritent. Il était assidu aux séances de la Commission du Dictionnaire. Il s’intéressait vivement aux prix litté­raires et s’acquittait avec prédilection de l’examen des dossiers en vue des fonda­tions familiales et de l’attribution des prix de vertu. Le 27 novembre 1913, il pro­nonça le Discours sur les prix de vertu ; celui-ci forme, selon un témoin, Tony Catta, le plus beau morceau d’éloquence qui se puisse trouver dans son œuvre. Le plus beau morceau d’éloquence, mais peut-être le plus bel acte de foi et de courage réalisé sous la coupole de l’Institut, qui lui valurent le très grand hon­neur et le rare mérite de faire applaudir le nom de Jésus-Christ. Saluant ces héros et ces héroïnes de vertu que l’Académie récompensait, il fit entendre ces mémo­rables paroles :

 

Ces âmes d’élite sont l’affirmation la plus extraordinaire de la force de la vo­lonté et de la noblesse ouverte à laquelle chacun est appelé. Certes, les dévouements dont on meurt tout d’un coup sont dignes d’admiration. Mais leur brièveté même rend les plus grands sacrifices plus faciles, tandis que cette dépense quotidienne, sou par sou, de l’énergie humaine, sans applaudissements, ni clairons, ni croix d’hon­neur, ni compagnons qui peinent de même : voilà je crois, le plus sublime… Ces âmes sont annonciatrices. Elles indiquent le sens de l’éducation qu’il faut donner à un pays. Où elles ont puisé, là est la source de la vie, de la grandeur, de la paix véri­table, l’intérieure, celle des esprits et des cœurs, infiniment supérieure à l’autre. Ces âmes sont différentes et unes cependant. Qu’elles le veuillent où non, qu’elles le sachent ou qu’elles l’ignorent, toutes, elles ont cessé d’appartenir au monde antique, elles ont respiré l’atmosphère de ce pays sanctifié, elles ont subi l’influence du bap­tême de la France. A travers chacune de ces âmes, je vois transparaître une image, nette ou effacée, toujours reconnaissable, celle du maître qui apporta à la terre la charité, de l’ami des pauvres, du consolateur des souffrants, de celui qui a passé en faisant le bien et qu’avec des millions de vivants et des milliards de morts, j’ai la joie de nommer : Notre-Seigneur Jésus-Christ [30].

 

Ainsi, il partait du connu vers l’inconnu et le divin apparaissait peu à peu, comme une lumière aperçue au loin dans la nuit, qui grandit, se rapproche et enfin éblouit.

 

Quand le grand nom fut prononcé, l’auditoire fut transporté. Ce fut certaine­ment l’un des plus grands triomphes qui aient été vus sous la coupole au cours d’une génération d’hommes. On battait des mains, on acclamait, une grande partie de la salle était debout. Quelques personnages officiels, – les plus grands de l’État – assis au premier rang, ne bronchaient pas. Mais à côté, leurs femmes applaudissaient. Bazin acheva son discours dans cette atmosphère d’enthousiasme. Jusqu’au bout, ses périodes tombèrent dans les applaudissements, comme des étoiles dans les flots [31].

 

Ce discours retentit même jusqu’à Rome puisque Pie X, ce « pape du plus bienfaisant génie [32] », chargea son secrétaire d’État de féliciter l’orateur.

Plusieurs fois, il n’hésita pas à sacrifier ses intérêts matériels, ou bien pour évi­ter le risque de scandaliser son prochain, ou bien par refus de faire des conces­sions. C’est ainsi qu’il refusa une somme d’argent importante en échange de l’au­torisation de filmer un des ses romans, car le metteur en scène se proposait d’ap­puyer les scènes de passion qu’il avait su esquiver.

Il refusa également la qualité de directeur de l’Académie française car il aurait eu, en cette qualité, à prononcer l’éloge de Renan à l’occasion du centième anni­versaire de sa naissance. Frédéric Masson lui avait dit : « Il faut que Renan soit loué sans restriction ». Bazin exprima son refus en ces termes :

 

Tel je suis et je veux être, je ne saurais composer un discours à la liberté res­treinte, où je tairais le mal que fit et que continue de faire une œuvre pénétrée de la plus constante impiété. Vous m’estimeriez peu, et vous auriez raison, si j’acceptais de parler dans ces conditions [33].

 

Le conseil d’administration de la Société des gens de lettres réclama que le grade d’officier de la légion d’honneur fût accordé à René Bazin. Monsieur Barthou, du Conseil des ministres, refusa au motif que l’auteur de romans catho­liques, et notamment de Davidée Birot, s’inscrivait en adversaire de la laïcité et ne pouvait recevoir une telle distinction. Il ne la reçut qu’après la guerre, mais le grade de commandeur lui fut toujours refusé.

 

La guerre lui donna l’occasion de saluer le courage, l’héroïsme et la foi des Français. Cette guerre allait-elle renouveler l’âme de la nation ? Durant le conflit, cette question était continuellement présente à l’esprit de René Bazin. Il pensait que oui ; il forgeait sa conviction en approchant ceux qui souffraient et il fit un voyage à Rome pour convaincre Benoît XV que la France était restée fidèle dans les profondeurs de son âme et de son peuple ; que cette guerre était religieuse et qu’il était juste que les fils de France se battent contre l’ennemi prussien et pro­testant. Il s’aperçut que Benoît XV partageait son point de vue. Durant ce voyage, René Bazin fit une conférence sur la renaissance religieuse en France, au sémi­naire français de Rome, devant le cardinal Billot, le père Le Floch, supérieur du séminaire, les séminaristes et d’éminents hommes d’Église.

 


Homme d’œuvres

 

Le 18 avril 1915, il était nommé président de la corporation des Publicistes chrétiens. Avec le père Janvier (dominicain), il mit certains de ces journalistes au travail pour préparer l’après-guerre. Bientôt, apparaissait le programme établi par cette corporation, sous le titre Réformes nécessaires. Ce texte reçut l’approbation pontificale, mais de nombreux évêques restèrent silencieux. Après la guerre, ce programme de réformes fut oublié ; la France n’allait pas être rendue à sa vocation.

Fin 1917, il fonda, avec le père Janvier, le Bureau Catholique de Presse. De ce Bureau devait sortir le journal, les Nouvelles religieuses, qui se proposait de four­nir des informations sur la vie de la chrétienté. René Bazin assura jusqu’en 1923 la présidence du conseil de direction de la revue. Il fit partie du conseil du Comité catholique de défense religieuse. Son nom figure dans de nombreux co­mités d’honneur d’œuvres religieuses. Il fut président de plusieurs sociétés pieuses.

Mais son activité se déploya principalement dans sa petite patrie angevine, non loin de sa propriété des Rangeardières située sur la commune de Saint-Barthélemy-d’Anjou. Il créa l’association des anciens étudiants de l’université ca­tholique d’Angers. Il demeura durant plusieurs années administrateur de l’orphe­linat municipal des filles de la ville d’Angers.

Cet homme d’œuvres reçut un grand hommage de Pie XI qui lui remit, le 15 juillet 1923, la décoration de « Grand-Croix de Saint Grégoire le Grand », la plus haute marque de distinction qu’un laïc puisse recevoir de l’Église en récom­pense des services rendus à la chrétienté. Il l’accepta en ces termes :

 

Je vois bien que ces honneurs sont la fanfare de la retraite, la retraite aux flam­beaux. Les Grands-Croix n’ont qu’à se préparer à la rencontre avec Saint Grégoire. Mon Dieu, il n’y a de bon en moi que Votre grâce. Faites-moi Grand-Croix de l’Ordre de Votre Amour [34].

 

Cette foi agissante a conduit René Bazin dans les œuvres, mais elle a aussi guidé son œuvre. De ce fait, il voulut placer son talent d’écrivain au service du relèvement spirituel et social de ses contemporains et de son pays.

 

 

*

  


II. Le roman : œuvre d’éducation

 

Parmi les types de romans, René Bazin a choisi le roman populaire qui est, par définition, « une œuvre d’art destinée à l’éducation du peuple [35] ». Ce choix est délibéré et René Bazin l’a justifié dans une conférence faite à Paris le 21 mars 1899.

De fait, cette option le conduit à rejeter, d’une part, le roman-feuilleton et, d’autre part, le roman naturaliste. Dans l’esprit de René Bazin, ces deux types de romans ne peuvent être assimilés au roman populaire ; ils ne méritent pas la qualification d’œuvre populaire.

 

Le roman-feuilleton : type de roman puissant,

mais d’un art incomplet et ne rendant pas meilleur

 

Laissons pendant quelques pages la parole à René Bazin. Nul mieux que lui ne saurait exprimer sa propre pensée. La résumer serait risquer de lui porter at­teinte. La lecture des lignes qui vont suivre permettra au lecteur de prendre conscience de l’admirable talent pédagogique déployé par ce professeur d’uni­versité. Qui pourra l’accuser de manquer de mesure ?

 

Ce ne sont pas les feuilletons qui nous manquent. Nous en avons par milliers. Une foule d’écrivains s’y essayent ; plusieurs y gagnent une fortune, une réputation, on pourrait dire une gloire d’une espèce particulière ; ils voient leur nom et leurs œuvres pénétrer dans des milieux où n’ont jamais pénétré ceux des maîtres de la lit­térature française ; ils intéressent, ils font pleurer, ils égayent, ils ennuient un peuple entier ; ils sont les vrais créateurs et les vrais soutiens d’une certaine presse, investis d’une puissance plus immédiate sur ses destinées que tous les écrivains politiques, les économistes, les critiques, les reporters et les correspondants de la rédaction […].

Il me faut développer sur ce point ma pensée, parce que, si le roman-feuilleton n’est pas le roman populaire, il en tient, il en usurpe la place.

Je viens de dire qu’on ne pouvait le ranger parmi les œuvres d’art. La formule est légèrement excessive. Assurément, il n’arrive à personne de parler de la beauté, de la grandeur d’un feuilleton […]. Mais la condamnation prononcée, au nom de l’art, contre ces écrivains et leur nombreuse famille m’a toujours semblé trop absolue. On peut ne pas les lire, c’est même un droit : il ne faut pas les calomnier. Ils ne sont pas des artistes complets, cela n’est pas douteux ; ils ne comptent guère plus dans la litté­rature que les ménétriers ne font figure dans la musique. Cependant, les ménétriers savent faire danser les foules, et tout le monde n’en sait pas faire autant.

Lorsque de nombreux esprits sont captivés et retenus par un récit, au lieu de s’étonner et de rire de la banalité de l’histoire et de la simplicité des lecteurs, il vaut mieux chercher, comme une leçon, le mérite de l’écrivain. Il y en a toujours un. Les feuilletonistes ont, presque tous, un sens exact du mouvement dramatique ; une science de l’horrible et du terrifiant ; une adresse à démêler les écheveaux ; une habi­leté à laisser pour morts, sur le champ de bataille de l’action, des héros qui ressus­citent pour de longues destinées ; un doigté dans l’usage du point de suspension ; une fidélité au type honorable des bonnes mères, des petites ouvrières laborieuses et des amours éternelles, qui ne sont pas des qualités si méprisables qu’on le croit. Quelques-uns s’élèvent même jusqu’à la composition et jusqu’aux premiers éléments de la psychologie, à ce point qu’on peut distinguer dans leurs œuvres le marquis d’avec le baron, le financier d’avec le traître, le charretier d’avec le chemineau, à d’autres signes que la coupe de l’habit et que le rappel des caractères physiques. Peut-on en dire autant de tous ceux, sans exception, qui passent pour écrivains et sont comptés dans la « littérature » ?

Non, le moindre défaut du roman-feuilleton est peut-être de manquer d’art. C’est pour une autre raison surtout qu’il ne saurait remplir le rôle de roman popu­laire et qu’il usurpe, en ce moment, la place qu’il détient.

Il exerce, en effet, une véritable et enviable puissance.

Qui n’a suivi parfois un de ces crieurs qui vont, le long des rues de faubourgs, portant en bandoulière un sac plein de journaux et de livraisons à bon marché ? L’homme ne s’arrête pas. Il va d’un pas rapide, jetant le Petit Journal, le Petit Parisien, la Lanterne, sous la porte d’un client, rattrapé par des gamins ou des femmes en cheveux, qui courent après lui, un sou au bout des doigts, et reviennent lentement vers la maison prochaine, le cou déjà plié et les yeux attentifs à la page imprimée. Il dépasse les derniers alignements des toitures ouvrières et s’enfonce entre les jardins, tantôt clos de murs, tantôt bordés de haies mutilées, région des cul­tures maraîchères. Et c’est enfin dans la campagne elle-même qu’il s’avance, dans les pays de pâturage et de labour où le bruit du monde, autrefois, s’arrêtait. […] Ce qu’ils échangent là contre un sou, ces pauvres, est-ce la paix, est-ce un peu de joie qui dure seulement autant que la fraîcheur d’un bonnet de tulle, est-ce de quoi les rendre meilleurs ?

Ainsi, le roman-feuilleton compose le fonds de lecture, le principal élément de distraction intellectuelle d’une masse énorme d’hommes et de femmes. Et comme cette distraction occupe à peu près tout le loisir que laissent le travail, la promenade et le cabaret, il s’ensuit que c’est l’éducation populaire elle-même, l’instruction des adultes, qui est faite par le roman-feuilleton. S’il n’y avait pas la vie qui fait l’école, à sa manière, et qui détruit souvent la leçon du romancier ; s’il n’y avait pas un peu de catéchisme, dont on se rappelle encore les questions quand les réponses sont oubliées ; s’il ne restait pas, dans l’air et la lumière de ce pays, un peu de sens commun qu’on respire malgré soi, que deviendrait un peuple enseigné de la sorte ? Ce peuple s’em­plit l’âme de fables qui n’ont aucun mérite supérieur de beauté, de moralité, de vé­rité. Il ne s’élève pas par de semblables lectures, mais il y perd le goût de la vie réelle, de celle qu’on ne rêve pas, et qu’on subit. Il n’en voit plus les joies ; il en aperçoit mieux les peines et les inégalités, qu’il exagère ou qu’il ne supporte plus. Les imagi­nations, exaltées par le conte, tournent en jalousies pratiques et agissantes.

N’est-ce pas de quoi faire pitié, ce désir légitime de savoir qui n’est pas satisfait, ce besoin de culture populaire sans cesse renaissant et sans cesse trompé, ce champ immense et fertile où l’on ne jette que des graines folles? Je le dis avec une entière conviction, il faudrait avoir du peuple une insultante idée pour se résigner à le laisser indéfiniment victime des lectures qu’on lui sert. Et si l’on répond que ce qu’on lui sert est précisément ce qu’il demande, je répliquerai qu’on n’en sait rien, puisqu’on ne lui offre rien autre chose, et qu’il n’est pas à même de choisir. 

Voilà pourquoi le roman-feuilleton ne saurait être confondu avec le roman po­pulaire. Il en est de même du roman naturaliste [36].

 

Le roman naturaliste : œuvre d’art,

mais méprisant le peuple et ne cherchant pas à l’élever

 

Ici, nous sommes bien en présence d’une œuvre d’art, d’un art à mon avis infé­rieur, parce qu’il est exceptionnel et fermé, mais qu’on ne peut pas, de bonne foi, ne pas reconnaître. Si j’avais à juger l’école naturaliste française, non dans sa formule, où il entre beaucoup de vérité, non pas même dans l’œuvre de tel ou tel auteur, mais dans l’ensemble des livres qui se réclament du naturalisme, je dirais que son princi­pal défaut littéraire a été de méconnaître la réalité ; je montrerais ce qu’il y a de contraire aux règles de l’observation et de la sincérité, dans le procédé qui consiste à ne peindre de l’homme que les instincts, à supprimer les âmes, à expliquer le monde moral par des causes inégales aux effets, à murer toutes les fenêtres que l’homme, ac­cablé tant qu’on le voudra par la misère, le travail, la maladie, l’influence du milieu, continue et continuera d’ouvrir sur le ciel. Car il y aura toujours de ces fenêtres-là, par où la prière monte, et l’espérance descend.

Mais je n’ai pas à faire ici de critique littéraire, et la seule chose que je veuille expliquer, c’est l’impossibilité de faire entrer le roman naturaliste dans le genre que j’ai appelé le roman populaire. J’en aperçois deux raisons.

L’une a presque un caractère d’évidence. Toute œuvre populaire, et on peut dire toute œuvre de grand art, est une œuvre d’éducation et d’ascension. Elle peut être moralement indifférente, mais elle doit tout au moins récréer les âmes par le spectacle de la beauté, les alléger du fardeau de la vie, être créatrice d’une heure de joie et de repos. Elle remplit toute sa destinée quand elle va au delà, quand elle élève l’homme, le rend meilleur, le porte à la vaillance, au sacrifice et à Dieu. Jamais elle ne peut tendre légitimement à un abaissement de l’humanité.

Or, il ne me semble pas possible de soutenir que l’œuvre de l’école naturaliste, en général, a relevé le niveau moral du monde, que les âmes y ont pris une force, une pureté, une résolution de patience ou d’énergie sereine et tranquille, la seule qui mène loin. Et cela suffit pour qu’on lui refuse le rôle d’éducatrice.

Il y a une seconde raison. Toute littérature qui voudra mériter le beau nom de populaire, doit être inspirée par l’amour du peuple. Je cherche cette fraternité de cœur, cette tendresse dans l’œuvre naturaliste, et je trouve un parti pris de dénigre­ment, voisin de l’orgueil, une manière dure de parler de la misère, une brutalité de touche dans le portrait des pauvres gens, toujours représentés comme des êtres d’im­pulsion, esclaves des instincts, des hérédités et des passions, une tendance à considé­rer l’ouvrier comme une machine à boire et à faire des révolutions, qui dérivent d’un mépris foncier de l’espèce humaine, à moins qu’ils ne révèlent la plus certaine des incompréhensions. […]

Assurément, l’écrivain doit connaître le mal, mais il n’est pas fait pour ne dire que cela, pour ne pas voir la santé à côté de la maladie, le remède à côté de la souf­france, et surtout, puisqu’il touche à des plaies, il n’a pas le droit de les aviver ou de les traiter comme une simple matière à description. L’amour ne s’arrête jamais là. Quand il se sent impuissant, il a une larme du moins pour le dire. Je ne la vois pas couler, je ne la devine pas même dans le roman naturaliste. Et c’est pourquoi encore, je ne puis pas lui reconnaître un droit à l’épithète de populaire, c’est-à-dire de fraternel.

Il faut bien l’avouer : dans les termes où je l’ai défini, le roman populaire est as­sez malaisé à rencontrer [37].

 

Destinataires du roman populaire :

ceux-là seuls qui ne sont pas au début de la vie

 

René Bazin se plaint que les abonnés des journaux ou magazines qui se dé­clarent « respectueux de la morale » exigent, « non pas des romans moraux, ce qui est leur droit mais des romans pour jeunes filles » ; ils veulent que « le roman soit invariablement écrit pour Marguerite qui a quinze ans, ou pour Madeleine qui en a dix-sept ». Or, selon René Bazin « les abonnés de ce journal ou de cette revue sont dans leur tort », car :

 

Le roman, tel qu’ils le conçoivent et l’imposent, est une œuvre fausse et néfaste […] et ne saurait être autre chose qu’un accident heureux dans une littérature qui n’est pas faite pour elles. Pour mieux poser la question, je crois que le roman, par sa nature, est destiné à ceux-là seuls qui ne sont pas au début de la vie. Et j’en aperçois deux raisons. La première, c’est qu’il est une œuvre destinée à peindre les hommes tels qu’ils sont ; la seconde, c’est qu’il constitue une œuvre d’art extrêmement com­plexe. […]

Que le roman soit d’abord une œuvre d’observation, personne n’y contredira. Sans doute, l’écrivain aura le choix de son milieu, de ses personnages, de l’intrigue et du dénouement de son drame, mais toujours son récit devra donner quelque figure de la réalité, en produire l’illusion. Or, la réalité est mêlée de bien et de mal, et la proportion du mal dépasse celle du bien. Les situations tragiques surtout ne sup­posent-elles pas, presque toujours, une faute dont elles sont la conséquence ? N’est-ce pas du spectacle de la lutte contre les plus violentes passions, du contraste entre le bien et le mal représentés par des personnages différents, ou par les tendances diffé­rentes du même personnage, que naîtront les sentiments que l’auteur veut faire éprouver au lecteur : l’admiration, la crainte, la haine ? L’écrivain le plus honnête a-t-il le droit, a-t-il le pouvoir de chercher ailleurs le principal ressort et l’intérêt de son œuvre ? Evidemment non. Il doit savoir et il doit dire le mal. Et, par là, son devoir est tout autre que celui des parents, qui est de préserver l’enfant de la vue du mal. Observez comme ils s’y emploient : ils l’écartent des compagnies dangereuses ; ils ferment à clef la petite bibliothèque vitrée ; ils s’abstiennent devant lui, non seule­ment de mots libres, mais de conversations qui pourraient, tout honnêtes qu’elles soient, lui donner trop tôt la science du milieu de la vie ; ils veillent à ne l’initier que peu à peu aux préoccupations, aux passions, au langage même des âges qui ne sont pas venus pour lui. On peut dire que ce petit combattant n’est armé que par degrés, afin que ses armes ne le blessent pas lui-même tout d’abord, et qu’il les reçoit une à une, comme les enfants des chevaliers d’autrefois, selon l’aventure qu’il peut courir. Mais, si tel est le devoir des parents, n’aperçoit-on pas qu’on ne peut, sans exagéra­tion, sans péril pour l’art, en étendre l’obligation aux écrivains ? Ceux-ci répondront, avec raison, qu’ils n’écrivent pas pour des enfants ; qu’ils n’ont pas à se préoccuper de l’âge de ceux qui les liront ; qu’ils ne sauraient être astreints à peindre la vie au­trement qu’elle n’est, sous prétexte qu’ils auront peut-être des lecteurs ignorants de la vie ; ils prétendront, et ils n’auront pas tort, qu’ils sont quittes envers la morale s’ils écrivent ce que d’honnêtes gens peuvent honnêtement et utilement lire.

Il faut ici préciser. La licence de tout dire n’existe pas. Je sais bien qu’elle est proclamée, comme un dogme, par toute une école de publicistes qui prétendent que l’art n’a pas de règle, n’a pas de pudeur et n’a pas de danger. Je suis d’un avis tout contraire. Je crois que l’art est soumis à la loi morale à laquelle n’échappe aucune manifestation de l’activité humaine, et qu’il y est d’autant mieux soumis que l’œuvre d’art est une œuvre d’enseignement, une leçon, un acte d’influence et de direction sur autrui. Je crois que le livre est une puissance extrêmement féconde, soit pour le bien, soit pour le mal [38].

 

Et dès lors, le romancier aura satisfait à la morale, s’il remplit, entre autres conditions, celle concernant le but.

 

Il doit [entre autres] exprimer ou laisser transparaître une conclusion saine. Je ne dis pas une conclusion optimiste ; je ne dis pas célébrer le triomphe du bien sur le mal, que nous ne voyons pas toujours se manifester, hélas ! dans la vie. Je pense seu­lement que le livre sera bon si le lecteur, en le fermant, a senti plus vivement le dan­ger, personnel ou social, de la faute ou de l’erreur que l’auteur a décrite, ou s’il a plus clairement compris la grandeur et la nécessité de la loi morale à laquelle il est, comme homme, obligé d’obéir. Sans cela, et si le livre excite l’homme à la révolte, je ne vois plus dans l’œuvre écrite qu’un désordre, que toutes les raisons d’art ne sau­raient excuser, car l’art ne peut être antisocial, antihumain ; il doit être un agent de progrès, et une force pour soulever les âmes ; ou bien il n’est qu’un danger qui gran­dit avec le talent de l’écrivain [39].

 

Le souci constant des âmes

 

Quel motif a poussé René Bazin à être un éducateur plutôt qu’un méné­trier ? Quelle raison le conduit à soumettre ses romans à la morale ? Il y a deux raisons : le souci constant que ce grand chrétien a des âmes et, par ailleurs, la conscience de la puissance de cette forme littéraire qu’est le roman.

Dans une conférence faite à Besançon en 1905, René Bazin rapporte à son auditoire la dernière entrevue qu’il eut avec l’abbé Seigneret, l’un de ses maîtres au collège de Mongazon. Ce prêtre, dit-il, « avait une physionomie bien à part » :

 

Il était d’une sévérité excessive ; il marchait comme s’il allait se battre… On le redoutait. Je ne l’ai jamais entendu prononcer un discours et cependant c’est un sermon de lui que je veux rappeler, le plus court qu’il ait peut-être prononcé, mais non pas le moins éloquent. Mon rude et vieil ami était depuis longtemps retiré du professorat. Il était devenu indulgent ; il était tout cassé et au premier de ces signes, non moins qu’au second, on reconnaissait qu’il allait mourir. Jamais, dans les ren­contres trop rares qui nous furent ménagées, il ne m’avait parlé de mes livres, ou des livres des autres ou d’autre chose que de mon passé d’écolier. La dernière fois que je le vis, il allait me dépasser, il s’arrêta, me regarda bien en face, et, après une bonne poignée de main, où je sentais ce cœur, tout vibrant, il me dit avec une gravité que je n’oublierai jamais :

- Vous écrivez toujours ?

- Oui, Monsieur l’abbé.

- Vos livres sont lus, n’est-ce pas ?

- Oui.

Et alors avec une passion dont sa voix fut toute changée :

- Ah les âmes ! mon bon ami, les âmes !

Et brusquement il me quitta.

Je ne le revis jamais, mais le conseil qu’il me donnait ainsi, sous cette forme si discrète et si forte m’est demeuré toujours présent [40].

 

Le conseil fut retenu. N’est-elle pas de René Bazin cette phrase qu’on l’on croirait écrite par un saint : « Je puis dire que je n’écris pas une ligne sans penser aux âmes de ceux qui me liront [41] » ?

Un prêtre a témoigné d’une conversation poursuivie avec René Bazin, à Paray-le-Monial, après que l’écrivain eut demandé aux visitandines de prier beau­coup pour lui car disait-il, « je vais rendre mon âme à Dieu ; et elle est si lourde, la responsabilité de l’écrivain ». Ce prêtre « sentit combien l’âme de René Bazin vivait doucement obsédée par la pensée de l’au-delà, se sentait sous l’influence de l’esprit surnaturel et portait en elle, comme un généreux tourment, l’incessante préoccupation de l’apostolat, des âmes à gagner à la lumière et à toutes les nobles causes [42]. »

 

Catholique, René Bazin ne pouvait risquer de froisser une âme. Il connaissait la puissance du roman, il savait effectivement l’influence qu’il peut avoir. C’est ce qu’il explique dans un chapitre d’un ouvrage au titre curieux, Mémoires d’une vieille fille :

 

Un autre préjugé, des plus répandus, consiste à prétendre qu’un livre, pourvu qu’il soit bien écrit, ne peut pas faire de mal. J’entends dire cela dans la rue, chez les pauvres, dans les salons.

Oh ! je sais bien qu’on fait exception pour les jeunes filles. On veut bien ad­mettre qu’elles ont droit à une sorte de système protecteur. Mais dès qu’elle est ma­riée, il semble qu’une femme puisse impunément lire toutes sortes de livres. Je n’en crois rien.

Peut-être pourrait-on admettre qu’un homme ou une femme, parvenu à la ma­turité, d’esprit cultivé et avisé, ayant l’expérience du sophisme et le mépris de la bas­sesse morale, pourra lire impunément beaucoup de livres, même faux, même mau­vais, s’il y a une raison de le faire. Mais tout lire ! Et tout lire avant d’avoir beaucoup vécu ! Songez donc à l’effroyable amas de mensonges, et de sottises, et de perversité morale que représente, à côté de purs chefs-d’œuvre ou d’œuvres estimables, une lit­térature quelconque, même si l’on ne tient compte que de ses écrivains de talent et de ses livres composés habilement ! Et vous présumez assez de vous-même pour pen­ser que ce flot si mêlé de systèmes, d’affirmations, d’insinuations, d’appels à la sen­sualité, de descriptions, de contradictions, passera dans votre esprit sans y laisser de trace ! Vous croyez que pourvu qu’un livre soit artistement fait, il est inoffensif, comme si l’art n’ajoutait pas une force et un charme à des doctrines ou à des senti­ments dont sans lui la grossièreté vous eût choqué ? Ou bien vous imaginez-vous que votre admiration s’attachera exclusivement à la forme et que vous demeurerez insensible à l’idée bien parée et chantante ?

Non, je n’en crois rien, et cela pour deux raisons. D’abord, parce que j’ai vu de belles intelligences troublées et désemparées par des sophismes misérables abordés trop tôt, sans assez de défiance, avec trop de vanité personnelle. Et j’ai connu plus encore d’êtres délicieux qui avaient changé de sourire, et de regard, et d’âme sans presque s’en douter, et sur qui, visiblement, pesaient tant de lectures dites légères, les mal nommées, les plus lourdes qui soient, puisqu’elles plient ce qui est droit. Non, je suis certain que la sottise, même géniale, l’erreur, ne peut passer habituellement dans un esprit sans obscurcir son entendement, et que les plus honnêtes femmes, les plus honnêtes hommes, perdent quelque chose de leur honnêteté à lire des livres malhonnêtes.

Et, lors même que l’expérience ne serait pas là, est-ce que la raison toute seule ne suffit pas pour combattre ce préjugé de la lecture indifférente ? Affirmer qu’aucun livre ne peut nuire à un esprit formé, c’est proclamer de deux choses l’une : ou que l’homme est impeccable, ou que l’un des principaux moyens de connaissance n’a au­cun pouvoir de formation [43].

 

Par son catholicisme solide et rayonnant, René Bazin a fait de son œuvre litté­raire, une œuvre d’apostolat. Il n’en fut jamais embarrassé. En lui le chrétien ne gêna jamais l’artiste :

 

Ouvrir son œuvre à ces préoccupations, à ces inspirations, accepter d’éclairer, de consoler, de servir, c’est pour le romancier de ce siècle, témoigner d’un profond re­noncement. Car il existe, dans le monde moderne, un grand divorce : celui de l’œuvre d’art et des beaux sentiments ; celui de la littérature et du bien.

Dès le début de sa carrière, ne doutons pas que M. René Bazin ait mesuré et ac­cepté d’un cœur joyeux les conséquences de son choix. Il le savait : dans toutes les classes sociales, des milliers et des milliers d’étudiants, de jeunes filles, de jeunes femmes, d’adolescents, d’ouvrières, d’institutrices, d’apprentis, iraient boire à l’eau vive de son œuvre. Mais certains délicats qui, chez un autre, eussent porté aux nues les qualités éminentes de son style, les méconnaîtraient parce qu’étant chrétien, il se faisait apôtre.

 

Ces lignes clairvoyantes sont signées par celui que René Bazin appelait « l’homme de peu de joie » : François Mauriac [44]. Dans une courte et très lucide étude sur l’œuvre de René Bazin, François Mauriac poursuit ainsi son propos :

 

L’homme, par sa nature, a toujours incliné au mal, mais ce qui est particulier à l’homme moderne, c’est le goût de souffrir dans les ténèbres : il aime sa douleur, il aime sa nuit. Un écrivain qui apporte des baumes aux blessés et qui propose la lu­mière aux aveugles est, de prime abord, jugé inférieur à celui qui nous fait prisonnier de notre abjection et qui nous enseigne à mépriser la vertu d’espérance. Il est même des personnes pieuses qui cèdent à ce goût du désespoir : comme l’une d’elles me louait, un jour, d’avoir écrit Souffrances du Chrétien, je l’avertis que je comptais y ré­pondre moi-même par Bonheur du Chrétien : « Ah ! Me dit-elle d’un ton déçu, ne sera-ce pas bien fade ? »

M. René Bazin savait donc d’avance qu’il n’échapperait pas à ce reproche de fa­deur. Mais il était résolu à braver le goût du monde moderne pour les pires condi­ments, et à ne pas user de certaines épices. Il a tenu parole.

Il n’empêche que ce parfait écrivain souffre peut-être, – souffre sûrement – de voir ses plus beaux dons méconnus par ceux-là même qui devraient d’abord s’y mon­trer sensibles [45].

 

Non, François Mauriac n’hésite pas :

 

Hâtons-nous de le constater, chez lui, les préoccupations morales, sociales et re­ligieuse du Français n’ont causé nul dommage à l’artiste [46].

 

Et c’est une manière de répondre à ceux qui dénoncent « l’art bienfaisant » en prétendant que l’intention morale nuit à l’art du roman.

Le Cardinal Merry del Val, écrivant au nom de Pie X après le célèbre Discours sur les prix de vertu prononcé par René Bazin, saluait cette alliance de l’art et de la morale :

 

Une fois de plus, vous avez démontré que l’esprit religieux se concilie parfaite­ment avec le sentiment le plus vif et le plus délicat des arts et des lettres [47].

 

 

*

  

 

 

III. Le tact chrétien de l’auteur

 

Selon René Bazin lui-même, il est nécessaire de remplir une autre condition pour que le romancier satisfasse à la morale. Elle concerne les moyens qu’il em­ploie. Car il ne suffit pas au romancier de « vivre du Christ » et de laisser transpa­raître une conclusion saine dans ses ouvrages.

 

Dire le mal sans en exciter le désir

 

Un grand nombre de romanciers ont eu l’intelligence de cette obligation pre­mière et s’y sont conformés. Il y en a très peu qui se soient proposé, délibérément, de laisser à ceux qui les lisent une impression finale contraire à la morale. Mais cette condition ne suffit pas. Je connais, vous connaissez tous, de détestables livres, qui ont un excellent chapitre trentième. On citerait, à la douzaine, des romans qui ont souillé des imaginations, troublé des cervelles et des cœurs, et qui renferment quatre pages finales de la plus belle envolée, d’une philosophie acceptable et même excellente.

C’est que, en effet, une autre règle plus délicate, infiniment plus difficile à ob­server, s’impose à l’écrivain, à celui-là surtout qui prétend raconter et analyser le monde des passions humaines. Obligé de dire le mal, il doit en éveiller l’idée sans en exciter le désir. Il doit prendre garde que la peinture, trop complaisamment poussée, d’un sentiment mauvais, d’un vice, d’une faute, ne fasse oublier au lecteur la perver­sité du sentiment ou de l’acte ; il faut qu’il mesure le danger de l’exemple qu’il crée lui-même, et que, par une habileté dont le public ne s’apercevra peut-être pas, sans le dire le plus souvent, il laisse aux manifestations de la volonté humaine leur carac­tère de liberté, de mérite ou de démérite. Règle redoutable ! J’avoue qu’elle est gê­nante, mais il n’y a rien de facile en art. Il suffit qu’il soit possible de la suivre, et cela n’est pas douteux. La difficulté n’est pas de citer des exemples, mais de les imiter. Où commence l’inutile excès d’analyse ? Où la secrète indulgence qui flatte le fond perverti de l’homme ? Où le détail qui n’ajoutera rien à la valeur du livre et qui risque d’en altérer le sens et d’en ruiner le bienfait ? Toutes les explications sont ici superflues, tous les commentaires ne guideraient pas sûrement. Le seul guide qui ne trompera pas, c’est une conscience affinée, respectueuse des âmes, et, pour tout dire, le tact chrétien de l’auteur [48].

 

Un biographe de René Bazin, recteur de l’Université catholique d’Angers et savante autorité ecclésiastique, Mgr Francis Vincent, explique et commente :

 

Ce n’est pas peindre le mal qui est mal, c’est de le peindre avec une certaine tendresse de cœur propre à le rendre attrayant comme s’il était le bien, c’est de com­poser autour de lui, par une secrète connivence, une atmosphère de sympathie, une atmosphère empoisonnée. Il y a une manière chaste de peindre des choses qui ne le sont pas, disait Veuillot, mais, ajoutons-le, une manière impure de peindre des choses en elles-mêmes candides. […] Et surtout, Bazin a cette délicatesse de ceux qui songent aux âmes : il ne s’attarde ni ne se complaît aux évocations visuelles et cir­constanciées du vice dont personne ne peut ignorer qu’elles portent en elles la contagion. Est-ce une préoccupation d’art ou de bas aguichage qui pousse tant de romanciers à nous mettre en détail sous les yeux ce qu’il suffirait parfaitement de dire et de faire concevoir à l’esprit [49] ?

 

Exemple

 

Prenons l’exemple du drame de l’adultère et voyons comment René Bazin l’in­troduit dans le roman Donatienne. Le grand Louarn n’a pas su éviter la faillite de sa closerie, il avait été abandonné par sa femme partie vivre à Paris. Il prend cette pénible décision de fuir son pays breton, entraînant ses enfants et traînant, misérable, sa roulotte. Une femme, errante et mendiante comme lui, rejoint ce pauvre pour lui offrir et ses services et sa personne :

 

Dis, veux-tu que je fasse la soupe ? tous les jours ? tant qu’on ne se déplaira pas ?… Tu ne peux pas nourrir ces enfants-là, voyons ! – Il ne répondit pas, et s’éloigna, hors de la portée du feu, dans le noir, sous prétexte de ramasser du bois pour alimenter le feu. Mais tout le temps il la regardait, jeune encore, laide et forte dans la lueur dansante… et quand il revint, il ne répondit pas davantage, mais il resta, et il mangea la soupe qu’elle avait faite [50].

 

Rien de plus, mais le lecteur a compris. Exemple parmi tant d’autres. Qui oserait accuser René Bazin de manquer à la pudeur ?

A l’époque où René Bazin débuta, on n’imaginait guère un roman dépourvu de scènes d’alcôves, de crudités physiologiques. Guidé par sa délicatesse natu­relle et par le souci des âmes, il eut l’indépendance de ne jamais viser le gros ti­rage par cette recette facile et basse. Il est vrai qu’il avait d’autres moyens pour toucher le peuple. Il avait sa poésie, son art, sa finesse. Il avait le vrai et le beau. Le beau lui permettra d’enseigner le vrai. Le beau ! moyen extraordinaire pour celui qui sait l’engendrer, car « cette splendeur du vrai », par son caractère d’uni­versalité, peut toucher tout le monde. Dans l’espace. Mais aussi dans le temps.

 

La culture du vrai ou les étapes de la création d’un roman

 

René Bazin appelait la première étape de composition d’un roman : période « de renseignement », durant laquelle il menait une enquête approfondie du mi­lieu. Il allait sur place étudier, aussi longtemps qu’il lui était nécessaire, le pays, les institutions, les figures et les âmes. Il se mêlait à la vie de ceux qu’il allait peindre. Ainsi, pour écrire le Blé qui lève, il fit le voyage au « pays » où il voulait situer son roman, puis correspondît avec le curé du lieu. Après un premier envoi de renseignements, le bon curé coopérant recevait les questions suivantes du romancier qui montre avec quelle précision celui-ci menait son enquête :

 

Un propriétaire de grande terre étant mort, comment se ferait l’enterrement ? D’où viendrait le corbillard ? Combien de porteurs ? S’il avait demandé par testa­ment à être porté à bras [51] ?

 

Dans le même souci, il devenait l’hôte de l’usinier, de l’ouvrier, du paysan, de l’instituteur, du curé, du brasseur. Car « il ne veut écrire, il ne peut écrire que sur la vérité, et sur la vérité comme il l’a vue lui-même, de ses yeux et son regard est si précis qu’il transporte tout vivant dans ses livres les rues des villes et les contours des paysages [52] ». C’est parce qu’il préparait scrupuleusement cette pé­riode qu’il pouvait dire de son roman : « tout est vrai ».

René Bazin se plaint de ces écrivains qui font consister tout leur réalisme, quand ils parlent des humbles, à émailler leur langage de fautes de français et de prononciation :

 

Quand de pareils écrivains ont fait dire à un toucheur de bœufs ou à la femme du fermier : pardienne, m’sieur, mamz’elle, not’vache, j’allons, j’étions, ils s’imagi­nent avoir fait parler un paysan. L’erreur est manifeste… La fidélité au modèle consiste dans l’emploi exclusif des termes usuels qui forment le vocabulaire du peuple, dans la coupe des phrases qui doivent être brèves, très pleines de sens, et ne jamais former une période [53] 

 

René Bazin condamne, et toute son œuvre avec lui, l’école naturaliste qui croit et laisse croire à la nature fruste des paysans et des ouvriers, nature qui leur semble grossière, épaisse et brutale.

 

Il s’en faut que le peuple soit tout épais, tout grossier ; qu’il n’exprime une idée qu’après avoir juré, comme on le supposerait d’après certains livres […] Je ne nie pas la rudesse du plus grand nombre, ni l’insignifiance de beaucoup d’individus, ni la perversité de plusieurs, je dis qu’il y a une franchise délectable chez les ouvriers, une spontanéité des sentiments, un raisonnement sur les choses du métier, qui sont de vraies richesses pour l’écrivain […] Ils aiment et ils détestent fortement. Ils ont leur honneur qui ressemble beaucoup à l’honneur tout court. Ils éprouvent en maintes occasions un sentiment de solidarité qui va jusqu’à l’héroïsme. Ce sentiment, vous pouvez le condamner quand il étend des grèves, vous l’admirerez quand il engage les voisins à adopter les enfants d’un voisin mort. Impulsions ! dira-t-on. Oh ! que cela est faux. L’instinct ne court pas au danger ou à la peine. C’est le fond vivace, sous l’amas de ces préjugés, c’est la vieille générosité française, c’est la belle fraternité chrétienne, inconsciente peut-être, qui s’éveille et va au secours.

L’intérêt est autre quand il s’agit du paysan. La campagne est presque toujours muette… Il faut un siège en règle pour conquérir ce héros défiant, et c’est la cordia­lité seule qui fait parler ce silencieux, l’habitude de faire partie du même horizon res­treint, d’être rencontré par lui au détour des routes, et surtout la lente persuasion qu’on aime la terre, comme lui, depuis le trèfle d’en bas, depuis la graine non ger­mée, jusqu’au nid de pie qui fleurit noir au sommet des vieux chênes [54].

 

Cette étape prend fin lorsque les éléments sont suffisants pour faire naître dans l’esprit de l’écrivain une esquisse. Elle est cette « opération rapide de l’esprit, ordonnant en un instant une matière déjà rassemblée [55] ».

Le romancier peut passer à la « deuxième opération de son esprit qui est bien différente, celle de la mise au point, l’approfondissement des caractères, la com­binaison des scènes, la création des personnages accessoires que l’idée maîtresse n’a pas nécessairement évoqués. Ceci suppose un long travail de réflexion ». Ce long travail, René Bazin ne se l’imposait pas dans la retraite de son cabinet, s’as­seyant à sa table et notant les idées qui lui venaient. Il « préférait une méthode plus vagabonde, plus paresseuse et plus lente : ne point hâter l’œuvre à venir, n’y penser que rarement avec application, y songer toujours. Les personnages sont nés, ils vont grandir et se parfaire doucement sans effort, comme sans ar­rêt ». Cette période il l’appelait « période d’amour parce que l’amour est seul créa­teur. C’est de lui que vient la vie, de plus en plus pleine, de ces êtres de fiction. Ils progressent de façon mystérieuse, mais le progrès est certain ». Puis les per­sonnages surgissaient, « appelés et désignés par cette force qui s’appelait l’idée et qui allait droit à eux et qui leur disait :  c’est toi que je veux, tu vas vivre ». Il ai­mait ses personnages, il les laissait posséder son âme.

Et un jour survenait devant lui une vision qui avait, disait-il, « quelque chose de l’orgueil des mères [56] ». Il voyait avec netteté toute l’œuvre dont il n’avait pas tracé une ligne. L’apparition le décidait, il prenait sa plume et écrivait.

 

C’est bien le réalisme qui caractérise l’œuvre de René Bazin. Un réalisme sain. « René Bazin, instruit dans la vraie doctrine, croit à l’objet, et il peint l’objet tel qu’il est [57] », note Mauriac, qui considère à juste titre que René Bazin s’oppose ainsi au subjectivisme proustien. Il s’oppose à ces romanciers qui pensent que « les haies d’aubépines, les pommiers en fleurs, n’ont de réalité que réfléchis par des créatures humaines ; [qu’]ils n’existent que parce qu’ils ont été perçus par les sens, conçus par une intelligence, retenus par une mémoire, aimés par un cœur jusqu’à s’identifier avec lui ; [qu’]ils prolongent des émotions, des passions, des souffrances [58] ».

Les romans de René Bazin sont composés avec tant de souci des réalités qu’ils sont assurés de pérennité.

 

C’est par eux que l’avenir saura les mœurs ; les habitudes, le langage des petites gens dont l’histoire ne s’occupe jamais [59].

 

La culture du beau

 

Mais pour écrire avec tant de vérité, pour exprimer comme il l’a fait la nature et les âmes, il fallait plus qu’un simple réalisme, il fallait de l’art et de la poésie, et au poète une langue singulièrement riche, caressante, suggestive et rythmée.

 

D’un vocabulaire absolument simple, il tire des effets d’une rare puissance ; il sait à merveille l’art de la propriété expressive et vivante, de la mise en valeur des plus imperceptibles nuances, mais aussi de la sobriété dense ; il développe et détaille avec un minutieux réalisme et des couleurs extrêmement vives et justes ; il excelle aussi dans le ramassé, semant avec une profusion et un discernement parfait les traits de lumière, condensant en un paragraphe, souvent même en une phrase ou un mot, une extraordinaire richesse d’images, de sentiments, d’idées ; il atteint sans y faire ef­fort et sans jamais fatiguer par une allure tendue, en pleine lumière et en pleine joie, au relief le plus énergique [60]. 

 

Comment ne pas citer cette scène de labour dans le marais vendéen ?

 

Un coup de fouet fit plier les reins à la jument de flèche. Les quatre bœufs bais­sèrent les cornes et tendirent les jarrets ; le soc, avec un bruit de faux qu’on aiguise, s’enfonça ; la terre s’ouvrit, brune, formant un haut remblai qui se brisait en mon­tant et croulait sur lui-même, comme les eaux divisées de l’étrave d’un navire. Les bonnes bêtes allaient droit et sagement. Sous leur peau plissée d’un frémissement ré­gulier, les muscles se mouvaient sans plus de travail apparent que si elles eussent tiré une charrette vide sur une route unie. Les herbes se couchaient, déracinées : trèfles, folles avoines, plantains, phléoles, pimprenelles, lotiers à fleurs jaunes déjà mêlées de gousses brunes, fougères qui s’appuyaient sur leurs palmes pliées, comme de jeunes chênes abattus. Une vapeur sortait du sol frais surpris par la chaleur du jour. En avant, sous le pied des animaux, une poussière s’élevait. L’attelage s’avançait dans une auréole rousse que traversaient les mouches. Et Mathurin, à l’ombre du cormier, regardait descendre avec envie le père, le frère, la jument grise et les quatre bœufs de chez lui dont la croupe diminuait sur la pente [61].

 

Et que dire de cette page du crépuscule sur le marais ? Le professeur Souriau, doyen honoraire de la faculté des lettres de Caen, n’hésitait pas à affirmer : « Elle dépasse Virgile, par la pureté de sa note chrétienne [62] ».

 

Les deux frères ne parlèrent plus. Tous deux, vaguement et poussés par l’ins­tinct, ils regardaient le Marais où les derniers rayons du jour s’éteignaient. Au-des­sous des terres plates, le soleil s’abaissait. On ne voyait plus, de son globe devenu rouge, qu’un croissant mordu par des ombres et sur lequel un saule d’horizon, un amas de roseaux, dessinaient comme une couronne d’épines. Il disparut. Un souffle frais se leva sur les collines. Le bruit de voix qui s’éloignait de plus en plus cessa de troubler la campagne. Un grand silence se fit. Des feux s’allumèrent çà et là dans l’étendue brune. La paix renaissait : les douleurs, une à une, finissaient en sommeil ou en prière du soir [63].

 

Comment ne pas citer également le lever de lune dans une forêt des Vosges ?

 

Bientôt, la lumière pénétra les branches, émietta l’ombre ou la balaya par larges places, s’allongea sur les pentes, enveloppa les troncs d’arbres ou les étoila, et, toute froide, imprécise et bleue, créa, avec les mêmes arbres, une forêt nouvelle que le jour ne connaissait pas. Création immense, enchanteresse et rapide. Dix minutes y suf­firent. Pas un frisson ne l’annonça [64].

 

Est-il surprenant que De toute son âme ait été traduite en dix langues, La terre qui meurt en onze langues et les Oberlé en douze langues ?

 

Au total, cent trente et une éditions étrangères ont été dénombrées des ouvrages de René Bazin qu’on lisait dans toutes les langues d’Europe, de la péninsule ibérique aux pays scandinaves, mais aussi en arabe et en arménien [65].

 

Par le simple fait qu’il a cultivé le vrai et le beau dans son œuvre, les critiques ont pu dire qu’elle était éternelle. Maurras disait :

 

Ce maître de l’art de conter, aimé de tous, est loué partout.[…] Il n’est pas im­possible que les feuilles d’album, les paysages de France de René Bazin aient la même durée que la langue française [66].

 

Oui, la splendeur du vrai résiste au temps ! Mais elle est aussi perceptible par tous.

 

L’art populaire n’est pas un art médiocre

 

Émile Faguet a osé écrire dans ses Politiques et Moralistes : « La littérature et l’art ne sont populaires qu’à la condition d’être médiocres » [67].

Comment réagissait René Bazin devant cette pensée ?

 

On me permettra d’être d’un avis absolument contraire, et d’en dire les raisons. La doctrine que je repousse me semble d’abord méconnaître le but véritable de la lit­térature et de l’art. N’est-ce pas les rapetisser, que d’en faire le bien de quelques pri­vilégiés, un amusement de mandarins, un plaisir de raffinés ? N’est-ce pas une ambi­tion que je qualifierais à mon tour de médiocre que celle de plaire et d’être utile à une toute petite partie de l’humanité, toujours la même, la moins facile à émouvoir, et en un sens la plus négligeable, puisqu’elle trouve autour d’elle tant de moyens de jouissance et de perfectionnement ? J’aime mieux le comte Tolstoï, dans son livre Qu’est-ce l’Art ? disant - « L’art est un moyen d’union parmi les hommes,... une acti­vité qui a pour but de transmettre d’homme à homme les sentiments les plus hauts de l’âme humaine ». De tout temps, de très grands artistes ont considéré de la sorte leur mission dans le monde. Ceux qui bâtissaient les cathédrales, les sculpteurs et les verriers qui les faisaient si belles, je veux bien qu’ils eussent l’intention d’honorer le Ciel, mais ils voulaient aussi orner la terre, et ravir les yeux des hommes. Le plain-chant n’était-il pas et n’est-il pas encore une musique populaire ? L’orgue a-t-il été inventé pour l’unique plaisir des riches, ou n’est-il pas plutôt la preuve d’un effort de génie, pour assembler tous les instruments sous les doigts d’un seul homme et les faire entendre à des foules ignorantes, et, d’autre part, peut-on douter que l’âme de ces foules en ait été embellie et réjouie ? Pourquoi déclarer impossible en littérature une tentative qui paraît heureusement accueillie en musique ? Et, pour préciser, pour en revenir à la question même que je traite, comment soutenir que ce peuple qui dévore les romans, qui y trouve un attrait et veut y trouver une direction, soit condamné à n’en lire que de médiocres, d’insipides et de malsains, parce qu’il est peuple et que l’œuvre d’art n’est pas faite pour lui ?

Ah ! si nous étions plus chrétiens ou simplement plus logiques avec nous-mêmes, nous jugerions autrement cette question d’art et de littérature. Nos pères, enseignés par le christianisme, avaient un sens plus profond de l’égalité, dont nous parlons sans cesse, mais à laquelle nous avons tant de peine à souscrire. Ils la connaissaient sous ses divers aspects, égalité de nature, égalité dans la souffrance et dans le mérite, égalité devant la mort, égalité dans la destinée immortelle, et, s’ils étaient tentés de l’oublier, un grand fait venait la leur rappeler, et c’était, aux mêmes fêtes chrétiennes qui les réunissaient, la participation de tous aux mêmes sacrements, la même dignité morale reconnue aux maîtres et aux serviteurs, aux riches et aux pauvres, égalité, en somme, la plus parfaite, puisqu’elle s’opère par la commune grandeur des hommes. Je suis sûr que les artistes qui vivaient au moyen âge, […] les auteurs de nos poèmes nationaux et de ceux des nations voisines, les bâtisseurs d’églises, d’hôtels de ville, de maisons corporatives, les sculpteurs, les peintres, les musiciens, avaient présente à l’esprit cette idée fraternelle, et dédiaient en secret leur œuvre à tout le peuple chrétien. Ils ne le croyaient point indigne de leur génie. […] Nous aurions donc excité l’universel désir de savoir pour ne pas le satisfaire ? Nous dirions que le peuple aura sa part de toute chose, sauf de la littérature et de l’art, domaine réservé, chasse gardée, pièges dans la propriété ? Est-ce logique ? Est-ce dé­sirable ? Est-ce seulement possible  [68] ?

 

 

*

  

 

 

IV. René Bazin : âme sacerdotale

et admirable penseur

 

Ame sacerdotale

 

Pierre Fernessole le dit sans détour : René Bazin « possède vraiment une âme sacerdotale des plus délicates et des plus élevées [69] ». René Bazin a montré com­bien il ne voulait pas même risquer de froisser les âmes. Nul ne contestera que l’objectif visé a été atteint. Mais chacun aussi reconnaîtra avec le cardinal Pacelli, le bienfait que cette œuvre a procuré et peut procurer encore dans l’âme des lec­teurs. Une chose est de ne pas heurter son prochain, autre chose est de susciter dans son âme un mouvement qui le porte au bien, qui le conduit vers Dieu. Ce mouvement intérieur dans l’âme des lecteurs est produit par les exemples et les contre-exemples donnés dans le roman. A cet endroit, l’interrogation est simple : les personnages créés par Bazin sont-ils ces êtres tirés des « vies de saints » ? Pas précisément.

 

M. Bazin, obsédé par la sainteté, nous a donné un grand exemple : il a peint certes de saintes âmes, mais il n’a pas, que je sache, inventé de saints, au sens où l’Église l’entend [70].

 

Effectivement, dans ses romans, René Bazin n’a pas décrit ces saints qualifiés « d’admirables mais non imitables ». A l’appui de ce constat, notons que lorsqu’il a voulu montrer un saint, il s’est attaché à la figure sublime du père de Foucauld [71] dont il s’est fait le premier historien, ou à la vie de Pie X [72].

Mais si, dans ses romans, il n’a pas peint ce type de saints, il a décrit de saintes âmes.

 

Le célèbre critique Brunetière soulignait la « tendresse si nouvelle dans le ro­man français » dont est pénétrée l’œuvre de René Bazin. Il soulignait mais ne dé­finissait pas. D’où pouvait venir cette « tendresse si nouvelle » ? Un autre critique, Mauriac, le révèle dans son commentaire de la phrase de Brunetière, d’un mot qui mérite la plus grande attention. C’est une clef nécessaire à la compréhension de l’œuvre de René Bazin :

 

M. René Bazin a mérité de voir ce que les plus grands n’ont pas vu : l’action de la grâce dans le monde.

 

Il déduit :

 

René Bazin a été, en ce sens, plus réaliste, plus naturaliste que Flaubert, que Maupassant et que Zola parce qu’il dépasse la surface des êtres. Pour lui, le drame de la créature n’a pas tenu tout entier dans le conflit des instincts [73].

 

René Bazin avait constaté très tôt cette dernière affirmation, puisqu’en 1887, il formulait dans ses cahiers intimes cette plainte :

 

Aujourd’hui, on ne fait plus que le roman des corps. L’étude des âmes ne s’y compose que d’une vulgaire analyse de sensations enchaînées. Toute la partie haute de nous-même y est laissée de côté, ignorée, niée par voie de silence [74].

 

René Bazin a vu l’action de la grâce dans le monde. La grâce est « un fleuve souterrain aux ramifications innombrables ». Elle est « invisible aux yeux de ceux qui ne croient qu’à ce qu’ils touchent ».

 

Pourtant, une végétation plus riche, de surprenantes fleurs décèlent son cours et le devraient déceler même aux moins attentifs ; d’autant que, parfois, l’eau divine se fraie un passage et jaillit ; mais comment la verraient-ils, ceux qui se veulent aveugles dès qu’ils pressentent le surnaturel ? M. René Bazin a d’abord reçu le don de discer­ner la grâce [75].

 

De la discerner, mais aussi de la décrire. C’est la grâce qui permet aux per­sonnages de ses romans de s’élever, comme de savoir où est leur devoir. René Bazin n’a pas décrit des personnages qui, tout le long du roman, vivent en amitié avec Dieu. Non ! combien sont dans le péché ? combien chutent et – Ciel ! – vers quels bas-fonds ? Mais René Bazin introduit l’action du pasteur sur ces âmes en perdition : elles ont des secours, ces âmes, et des lumières. Dans cette œuvre, que de souffrances acceptées par la grâce et offertes pour le rachat ! Que de souffrances salvatrices !

Dans ses notes intimes, René Bazin remarque que « Dieu agit tout le temps et tout le temps se cache [76] », et c’est pourquoi il fera l’action de Dieu si discrète dans ses romans. Si discrète mais efficace. La grâce agit d’une façon si cachée sur l’âme des personnages de ses romans que les lecteurs peu attentifs mais voyant tout de même la progression de l’âme, dénonceront un « certain volontarisme ». Ils se trompent lourdement car, dans l’esprit de René Bazin, c’est la grâce, agis­sant de mille manières, qui conduit notre volonté à choisir et à faire le bien. Est-il volontariste celui qui note dans ses cahiers intimes la phrase suivante – qu’il faut lire jusqu’au bout ?

 

De minimes circonstances conduisent notre volonté : elles ont été combinées par le Souverain miséricordieux. Une parole est dite devant nous, qui ne nous est point destinée, dans l’esprit de celui qui la prononce : et elle nous apporte une lu­mière, un conseil, un ordre, une vérité. La coopération de l’univers matériel et des hommes à notre sanctification est constante. Je sais bien qu’elle ne constitue point une violation des lois de la nature, et qu’elle ne peut donc être appelée miraculeuse dans le sens propre du mot : elle est telle cependant, et supra-merveilleuse, si l’on tient compte de sa répétition et de la miséricorde du Seigneur Dieu qu’elle cache et qu’elle désigne [77].

 

Ailleurs, il écrivait avec talent cette phrase ramassée : « Il n’y a pas de grands chrétiens ; il y a le Bon Dieu, et de pauvres hommes [78] » ; autre part, il constatait notre orgueil : « Il nous aide. Il nous porte et nous appelons cela nos mérites [79] ».

Dans son dernier roman, Magnificat, René Bazin nous livre, en l’une de ses plus belles pages, l’action de la grâce sur l’âme d’une des filles de son intelli­gence. Il s’agit d’Anna Maguern, celle qui avait le secret désir d’épouser Gildas, celle aussi que René Bazin appelle « fille de l’oubli de soi ». Lorsque Gildas an­nonce à Anna sa volonté d’entrer au séminaire une fois la guerre terminée, le cœur de la jeune fille est bouleversé. Anna résiste tout d’abord à cette décision qui éprouve son jeune amour. Puis, sentant que cette attitude l’entraîne à s’oppo­ser à la volonté de Dieu même, elle fait, petit à petit, son sacrifice. Enfin, elle prononce, héroïque, son Fiat :

 

Mon Dieu, je renonce à mes enfants. Je renonce à ma jeunesse. Je renonce à être aimée. Je ne me marierai jamais. J’élèverai la fille de ma cousine Denise. Protégez-le de la guerre et ramenez-le. Pas pour moi, pour vous ! Avant qu’elle n’eût commencé de se relever, elle ajouta, avec un sourire de douleur, fille habituée au langage des Écritures : Vous ne pouvez pas me le refuser. Je demande votre gloire [80].

 

Elle ira jusqu’à économiser le peu d’argent qu’elle gagne pour payer la pen­sion du séminariste, elle, la fiancée délaissée. Mais est-ce avec ses propres forces qu’elle a pu agir ainsi ? Non, elle a agi sous l’effet de la grâce demandée, de la grâce accordée et enfin acceptée.

 

Ceux qui s’obstinent à considérer la nature humaine isolée de tout secours di­vin, s’étonnent de l’héroïsme de certains personnages de René Bazin et ils raillent son optimisme béat. Ils ne savent pas que la religion explique cette évasion hors de la nature [81].

 

Relisons la page qui précède le Fiat d’Anna Maguern. Qui, avant René Bazin avait exprimé avec tant de poésie et tant de force le dogme de la communion des saints ?

 

Le combat en elle était si fort qu’elle dit à demi-voix :

– Grands-pères et grand’mères du ciel, aidez-moi !

Elles l’entendirent, les âmes saintes de là-haut, et se mirent en prière devant le trône de Dieu afin que cette fille de leur sang eût le courage de faire ce qu’elle vou­lait faire. Des anges s’écartèrent et leur firent une place, car le cri de l’âme en peine avait touché le peuple élu où tant de Maguern étaient mêlés et formaient un groupe de beaux saints et de belles saintes, ignorés du monde où ils avaient peiné, mais glorifiés à présent et magnifiques. Il y avait là les plus anciens Bretons, convertis par saint Armel, cultivateurs, à qui les païens avaient fait beaucoup de dommage, et qui ne s’en étaient pas vengés. Il y avait là Talbot, le premier établi dans la région de Muzillac qui n’était alors que marécages et forêts, tueur de loups, abatteur d’arbres, justicier auquel les compagnons sans juges venaient demander d’arranger leurs que­relles ; il y avait ces jeunes vierges émigrées du pays proche, au XIIe siècle, devenues moniales dans les monastères de Cornouaille, et qui apprenaient aux filles demi-bar­bares que la pureté réjouit le cœur de Dieu et celui de ses servantes. Il y avait Pierre le Défricheur qui avait, avec son soc d’orme durci, défriché tant de terre qu’il en pouvait à peine ensemencer la moitié aidé de ses quatre fils ; il y avait Blennoc qui perdit tout son bétail dans une épidémie, et ne se plaignit point, et ne se découragea pas ; et aussi la chouanne Yvonnette, porteuse de messages la nuit quand les pauvres gens, sans messe et vêpres, devaient s’assembler dans une lande ; il y avait cinquante grand’mères, exactes en leurs devoirs sans fin, et la propre mère d’Anna qui se repen­tit et fut pardonnée parce qu’elle avait eu un mari difficile, jaloux et buveur de pi­cherelle. Assemblée puissante ! les autres élus aperçurent qu’une bénédiction descen­dait sur le monde, et ils dirent : « Hosannah ! Une âme est bénie parce que toute sa race a prié pour elle [82] ! 

 

Certains ont prétendu que « la terre » était le personnage principal des romans de René Bazin. Elle tient un rôle important, mais n’est-ce pas plutôt la « grâce » qui occupe cette première place ?

 

La réversibilité des mérites

 

La communion des saints permet cette communication des fidèles avec les saints du ciel qui intercèdent pour eux auprès de Dieu. Elle permet également une communication des fidèles de la terre entre eux. Car dans l’œuvre méritoire, nous enseigne le catéchisme, il y a une part personnelle à celui qui fait l’œuvre et il y a une part réversible, c’est-à-dire applicable à ceux qui n’ont pas mérité par eux-mêmes. Ce deuxième aspect du dogme est la réversibilité des mérites, si présente dans la pensée et dans l’œuvre de René Bazin. Combien René Bazin était sensible à ce dogme !

« "Ta prière a soutenu des hommes dans la tentation, des politiques dans leurs conseils, des navires qui allaient périr…" et ce spectacle sera prodigieux de notre participation à la communion des saints, note René Bazin [83]. »

 

Elle croyait, écrit René Bazin d’une de ses héroïnes, à l’immortalité de l’âme, au mérite et au démérite de nos actes, à la répercussion de chacun d’eux dans l’éternité ; elle croyait à la fraternité des hommes survivant à la vie, au pouvoir de compensa­tion donné aux meilleurs d’entre eux pour effacer la faute des autres, au partage des richesses de l’âme, à l’incessant pardon de la justice divine. Par là, elle était sublime, et celle qui ne savait ni lire ni écrire pouvait rejoindre et dépasser les plus grands es­prits de ce monde [84].

 

Faisons la France chrétienne, Dieu la fera royale

 

Le duc d’Alençon avait ce mot : « Faisons la France chrétienne, Dieu la fera royale ». S’inspirant de cette phrase, René Bazin avait noté, sur son carnet intime, l’idée selon laquelle travailler d’abord sur un plan politique serait « préférer une forme de gouvernement au salut des âmes », et « qu’il serait juste de convertir à Dieu le peuple avant de le convertir au roi ». Puis, relisant ces carnets il marque en marge cette rectification : « Erroné. Il n’y a aucune raison pour ne pas travail­ler en même temps à la restauration politique et à la restauration religieuse [85] ».

Cette idée éclaire son œuvre. Par ses romans, il cherche à conduire les âmes vers Dieu, mais il souhaite également que la société retrouve ses fondements na­turels. Il a le souci des âmes en même temps que le souci du bien commun. Il veut la grâce de Dieu dans les âmes et le règne de Notre-Seigneur sur la société. Non pas l’un avant l’autre, mais l’un en même temps que l’autre.

 

Admirable penseur

 

Chose extrêmement rare, ce poète à la sensibilité frémissante et à l’imagination souveraine, ami des humbles, artiste harmonieux et puissant, est un très grand pen­seur. C’est ce que trop souvent on refuse de comprendre ; on s’accorde à reconnaître son charme incomparable, on ne voit pas l’étendue, la plénitude et la vigueur de cette pensée : c’est que René Bazin va droit son chemin, sans fracas, sans réclame ta­pageuse, sans un atome de pédantisme. Mais en vérité, son œuvre est riche d’idées claires et directrices, de sages enseignements, de salutaires principes d’action ; il s’en dégage une philosophie singulièrement haute et forte [86].

 

En 1907, le père de Foucauld écrivait à l’abbé Huvelin ces quelques lignes :

 

Notre Algérie, on n’y fait pour ainsi dire rien pour les indigènes […]. Nous avons là plus de trois millions de musulmans, depuis plus de 70 ans, pour le progrès moral desquels on ne fait pour ainsi dire rien […]. Depuis des mois, pensant à ce mal, à ce devoir envers ces peuples qu’on n’accomplit pas […], je souhaite un bon livre, sous une forme attrayante et facile à lire, écrit par un laïc pour avoir plus de lecteurs, pénétrer partout, qui mette, non d’une manière aride et sous forme de traité, mais d’une façon émouvante qui remue ceux qui ont bonne volonté, bon cœur, en lumière ce que nous devons faire pour ces frères arriérés ; non seulement qui montre la voie à suivre, mais qui y pousse en émouvant ceux qui sont capables d’être émus. […] Voyez-vous quelqu’un ? Un seul nom me vient à l’esprit : l’auteur des Oberlé, M. Bazin [87].

 

Le saint religieux avait ainsi confiance dans la force de la pensée de René Bazin ; dans sa capacité de traiter d’un problème politique et de montrer la voie. Merci ! Merci cher Père de Foucauld pour cet hommage ! 

René Bazin, admirable penseur, a saisi tous les problèmes que soulevait son époque. Nous relèverons les principaux qu’il a traités en faisant référence à cer­tains de ses romans. Mais comment, en quelques pages, présenter une œuvre romanesque qui fait plus de vingt volumes ?

 

Le paysan

 

Ils commettent une erreur ceux qui considèrent que René Bazin s’est es­sentiellement préoccupé de la terre et des paysans. Proportionnellement, il n’a consacré qu’une faible partie de son œuvre à cette question. Il est vrai que dans cette partie nous trouvons le roman que beaucoup considèrent comme son chef-d’œuvre : La terre qui meurt. Avant ce roman, qui a fait de lui l’un des auteurs les plus lus en France, il faut noter Les Noëllet ; René Bazin y dénonce le déclasse­ment social d’un membre d’une famille de paysan ; il montre les effets d’un trop brusque changement de situation sociale qui fait, de celui qui a voulu arriver, un malheureux dépourvu de tout repère parce qu’il a rejeté sa destinée naturelle, les idées et les sentiments de sa famille.

Le problème posé dans La terre qui meurt est plus large puisqu’il concerne la dépopulation de la campagne, la lente émigration des paysans vers la ville. La famille Lumineau est désorganisée. Les enfants mettent en péril la ferme de la Fromentière : l’aîné aime la terre, mais il est infirme, le second se lasse et devient homme d’équipe, sa sœur le rejoint à la ville et achète un esta­minet, le troisième fils aime la terre, mais gagne l’Amérique, tant vantée dans les journaux, car là-bas les champs sont féconds. Ce drame se joue dans toutes les fermes de France et René Bazin veut le freiner. D’une main de maître, il dénonce la condition des paysans partis rejoindre la ville : un emploi subalterne, des dis­tractions médiocres, une sécurité matérielle sans grandeur ni joie. Pour ramener l’homme à la terre maternelle et nourricière, il en chante les charmes et les bien­faits, il dit combien elle est génératrice de joies saines et de fortes vertus.

 

La famille

 

Qu’il est beau, ce roman où René Bazin, face au problème de la séparation de deux époux, indique la possibilité du rôle conciliateur de l’enfant ! C’est tout le sujet de Madame Corentine, également traité dans Donatienne, mais sans en constituer le thème principal. La frivolité de madame Corentine a été la cause de la séparation des époux. La petite Simone, la fille, prie pour la réconciliation de ses parents. Elle prie avec son grand-père qui l’emmène au pardon de la Clarté, cette église en dentelle entre Ploumanach et Perros. Elle prie avec sa tante Anne-Marie, qui attend son premier enfant et dont le mari navigue. Et voici que l’an­goisse envahit la famille de tante Anne-Marie où séjournent madame Corentine et sa fille : le marin ne donne plus de nouvelles, l’épave du bateau a été recueillie en Saintonge. La tante pleure son mari devant madame Corentine, qui a quitté le sien. Ces événements bouleversent la maman séparée, car elle constate combien elle fut égoïste et frivole et « cette âme, écrit René Bazin, s’accusait, oubliait, apercevait une voie de sacrifice et de salut, et tremblante, heureuse, remontait vers l’amour [88] ». Décidée à demander pardon à son mari elle se heurte à sa belle-mère qui vit avec son fils et n’a pas désarmé. Qui réussira à abaisser cet obstacle ? La petite Simone, la fille des époux séparés.

 

Pour prévenir les divorces et les séparations il importait à René Bazin de dire l’importance de faire un bon mariage ; c’est un trait qui caractérise l’œuvre de notre auteur et qui le distingue parmi les romanciers.

 

Le roman a étudié les mauvais ménages, les demi-ménages – après divorce – et les faux ménages jusqu’à épuiser […] la patience de beaucoup de lecteurs […]. Nous en souffrons d’abord à l’étranger, où la France est ainsi calomniée par ses propres écrivains. On croit toujours ceux qui disent du mal d’eux-mêmes […]. Mais le tort que nous fait cette littérature n’est pas moindre en France bien qu’il ne soit pas le même. Elle manque à la fois de vérité quand on généralise les histoires qu’elle ra­conte, et d’idéal quand on essaye de lui demander un conseil, un avis, un espoir. De tous ces livres sur les ménages désunis ou ressoudés après fracture, on ne peut pas ex­traire la philosophie d’un mariage passable. Ils renferment l’analyse extrêmement subtile et fine des éléments de dissolution, et ne nous renseignent guère sur les conditions d’un bonheur auquel beaucoup de leurs auteurs ne croient pas [89].

 

Si René Bazin pouvait, en toute justice, écrire des phrases si sévères sur ses contemporains, c’est que nul ne peut en formuler de telles sur son œuvre. Dans La Barrière, il a si bien su dégager cette philosophie du mariage que Léon Jules, dans le Dictionnaire pratique des connaissances religieuses de J. Bricout, reprend des pages entières de ce roman dans son article sur le mariage [90]. Marie Limerel est demandée en mariage par Félicien ; interrogée sur ses sentiments, elle lui ré­pond par cette question :

 

Es-tu encore un chrétien ? Avons-nous la même foi ? Comprends bien ce que je veux dire. Je sais que tu continues d’aller à la messe et que tu y accompagneras ta femme, je vois que, par tradition de famille, tu es, tu restes provisoirement respec­tueux de l’idée catholique, des cérémonies, des usages… mais, respectueux, mon ami, ce n’est pas assez, ce n’est pas vivre de la foi, comme j’en veux vivre. – Que voudrais-tu ? interroge Félicien. – Que mon mariage eût quelque chose d’éternel. Je crois qu’ils sont médiocres, ceux qui ne sont pas faits pour une durée sans fin. Je pense qu’une famille qui se fonde a un retentissement infini, avant elle, après elle. Je voudrais être la mère d’une race sainte [91].

 

Mais Félicien ne sait pas vivre de sa foi. Sa responsabilité est limitée. Elle in­combe à ses parents. A son père, indifférent et arriviste, à la table duquel on pouvait tout dire et tout entendre. A sa mère, dont la religion n’est que routine et formalisme. Félicien n’obtiendra pas la main de Marie.

 

L’ouvrier

 

Que réclame ce milieu ouvrier des bords de Loire où règnent la misère, la dé­bauche, le vice ? Le secours de quelques âmes généreuses, dévouées, pures et charitables comme celle d’Henriette Madiot, l’héroïne dans De toute son âme. René Bazin la décrit ainsi :

 

A mesure qu’elle grandissait, une puissance mystérieuse se développait en elle, et c’était la vierge, celle qui est comme une autre âme dont l’influence pénètre tout, le sourire, le regard, les mots, le geste de la main qui s’offre, celle qui est douce et dont on a peur ; celle qui ne sait point le mal et qui devine cependant ses pièges, la vierge qui meurt d’une pensée, contre laquelle toute la luxure du monde est soule­vée, et qui passe au travers, ayant le signe de Dieu [92].

 

René Bazin montre tout le réconfort que peut procurer celle qui a accepté de se donner à la misère ouvrière… de toute son âme.

 

La question des syndicats et de la lutte des classes a retenu l’attention de René Bazin dans l’un de ses romans le plus riche en idées, Le blé qui lève. Comment prévenir le socialisme et empêcher le peuple de défiler au chant de l’Internatio­nale ? Dans cet ouvrage, René Bazin répond avec vigueur ou plutôt, avec dou­ceur, c’est-à-dire avec force et raison. Il trace ses devoirs à l’aristocratie, à cette noblesse qui possède et la terre et la ferme. Elle a l’obligation de se dévouer pour les humbles, de ne pas abandonner la terre où elle devait retrouver, en somme, son rôle protecteur. Il suggère aux prêtres de ne pas rester passifs, mais d’apporter au peuple la lumière dont il a soif ; il rappelle aux pauvres que la source de l’unique lumière, de la véritable consolation, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ.

 

René Bazin « est un des très rares romanciers de ce temps – au vrai, n’est-il pas le seul – qu’intéresse profondément le conflit du capital et du travail [93] ». L’auteur de ces lignes fait référence au Roi des archers. Monsieur Lepeers-Hoogue tient une maison de tissage en Flandre ; c’est un vrai patron chrétien, père de dix enfants qui peut dire de sa femme : « Tout est venu de Dieu, par Marie-Louise [94] ». Alfred Demesteers est tisserand ; il est veuf et élève Claire, l’enfant de sa fille divorcée. Une idée nouvelle vient à son patron, Monsieur Lepeers-Hoogue : faire construire des habitations ouvrières dans la banlieue, une maison commode, claire, en bon air et dont l’ouvrier deviendrait vite propriétaire. Il vou­drait y mettre un métier, souhaitant rétablir l’atelier familial, mais avec les moyens modernes, puisque le métier serait mu par l’électricité. Des hommes seraient chargés d’apporter les fils et de récupérer les tissus. Il propose son plan à Alfred Demesteers. Celui-ci est défiant. Le socialisme ambiant lui a appris à se méfier du patron. N’est-ce pas un piège que cette proposition ? Ces craintes dissipées, il ac­cepte. Et René Bazin va décrire les avantages du métier à la maison : l’organisa­tion plus souple du temps, la possibilité de voir le printemps revenir ; l’union de la famille autour du métier, puisque la fille, la mal mariée et désormais veuve, demande à son père le pardon et vient rejoindre son enfant sous le toit paternel où l’attend un deuxième métier à tisser qu’elle partage avec Claire.

 

La patrie et la nation

 

La patrie est très présente dans l’œuvre de René Bazin. Elle l’est particu­lièrement dans Les Oberlé. Oh ! combien les Allemands en ont voulu à René Bazin d’avoir écrit ce roman ! Combien d’Alsaciens ont déserté les rangs de l’ar­mée prussienne après avoir lu ce livre ? Nul ne peut le dire vraiment. Le livre a été publié en 1901 ; du 1er janvier au 31 décembre 1902, on compta un millier de déserteurs dans le 16e corps allemand, basé à Metz. Neuf cents se réfugièrent en France. Comme Jean Oberlé. Est-ce parce que Les Oberlé relançait la flamme pa­triotique que les Allemands avaient inscrit René Bazin sur la liste des écrivains qui devaient être arrêtés dès que les armées impériales seraient entrées dans Paris ? Le romancier analyse les conséquences qui résultent du choc de deux grandes civilisations opposées. Une fois renseigné, il s’aperçoit qu’une partie des Alsaciens accepte la conquête allemande : par intérêt, par résignation, par lassi­tude de la résistance. Mais il s’aperçoit également que d’autres refusent le fonc­tionnaire prussien, qu’ils restent fidèles et réclament la patrie perdue. Que de conflits possibles ! Quelle source de désunion même à l’intérieur d’une famille ! Tel est le cas dans la famille Oberlé.

 

L’Église et l’État

 

La question religieuse a été traitée dans plusieurs romans. Il y a eu le pro­blème de la séparation de l’Église et de l’État. Que sont devenues toutes ces reli­gieuses brusquement et brutalement rejetées dans le monde ? Dans un ouvrage terrible, L’Isolée, le romancier décrit un couvent de religieuses enseignantes, il décrit l’expulsion et le sort des sœurs dispersées : l’une devient promeneuse et gouvernante d’un enfant malade, l’autre adjointe dans une école libre, la troi­sième retrouve sa mère, une pauvre garde-barrière, une autre est devenue va­chère dans le Limousin chez son frère qui lui reproche le pain qu’elle mange et l’accable d’humiliations. Enfin, il y a la pauvre Pascale, l’Isolée ; jusque-là blottie tout près du Maître et dans la chaleur de ses saintes amitiés, elle se réfugie chez un parent qui s’est décidé à la corrompre ; elle tombe dans la pire déchéance qui soit. Par ce trait saisissant, il souhaite montrer l’abomination des expulsions. Il y réussit. Quelles sataniques besognes ! Comme les drames de René Bazin s’achèvent toujours sur une lueur de divine espérance, la pauvre petite sœur sauva son âme : les anciennes avaient prié pour elle.

 

L’anglicanisme

 

La crise religieuse en Angleterre a fait l’objet d’un roman qui mérite l’attention. Il s’agit de La Barrière. Il décrit le cheminement d’un anglican vers le catholi­cisme. Réginald Breynolds est le fils de Sir George Breynolds qui « était très rude, comme il convient à un homme, mais plus peut-être qu’il ne convient à un père [95] », et qui avait voué son fils « à l’exactitude dans les rites de la religion an­glicane, et à la détestation, non pas de tout autre religion, mais du catholi­cisme [96] », dont il ne prononçait le mot qu’avec mépris. Malgré cette éducation religieuse, le fils a longuement étudié, médité et observé la religion catholique. Il trouve « de l’éloquence, et des pensées élevées [97] » dans les discours des meil­leurs pasteurs de l’Église officielle, mais remarque aussi :

 

Je constatais que la vie du Christ sur terre ne se rapprochait pas de moi, que rien ne me la faisait imitable et voisine. Je vivais moralement sur les principes que j’avais entendu développer et que j’avais vu appliquer chez nous et dont le principal était : « Chercher la vérité ; suivre la vérité ; s’attacher à la vérité ». Ces belles for­mules ennoblissaient ma volonté, mais je les sentais vagues, imprécises. Je me de­mandais : « Où est la vérité, puisque je n’agis pas toujours comme les autres ? Puis-je en tout la déterminer ? Elle ne peut recevoir de moi son caractère, et ce n’est donc que ma bonne foi, et sans doute mon aveuglement qui est mon principe ? » Je souf­fris, par moments, dans ma raison mais aussi dans mon cœur, parce que le modèle divin ressemblait trop à une idée, et n’était pas assez un ami présent [98].

 

Il avait vu des filles de la charité :

 

Ce qui m’a le plus ému, c’est qu’elles étaient naturelles dans la pureté et dans la charité.

 

Il avait entendu les chants de l’Église catholique :

 

Les chants de cette Église et la discipline que j’apercevais en toute chose, que je savais être identique par toute la terre, m’ont donné l’impression d’une organisation très grande et très forte, dont je ne faisais pas partie [99].

 

Il essayait de se faire une opinion sur le dogme catholique de la présence réelle.

 

J’étais très ému de ce fait que notre Église anglicane n’enseigne pas officielle­ment la présence réelle. Certains fidèles y croient, s’écartant en cela, plus ou moins, de l’enseignement officiel de l’Église. Et cependant, je lisais dans saint Jean : Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et je demeure en lui. Je lisais dans le même apôtre : Le pain que je donnerai pour la vie du monde est ma chair. Mon an­goisse était grande. Pourquoi retrancher ces textes ? Comment les expliquer au­trement que par la présence réelle ? J’en arrivais peu à peu à ce dilemme qui a occupé mon esprit, l’a troublé, l’a brisé pendant des mois de solitude : si le catholicisme n’est pas la vérité, toutes les Églises chrétiennes sont fausses, à plus forte raison ; tout le christianisme est une illusion de centaines de millions d’hommes, parce qu’il m’apparaissait, ce catholicisme, non comme l’objet de ma foi, mais comme la perfec­tion certaine du christianisme, son maximum d’énergie, son maximum dans la fami­liarité divine, son achèvement et sa fleur [100].

 

A un dîner en présence de ses parents et de personnalités anglicanes de l’aris­tocratie, ce haut monde cherche à connaître la cause de l’agitation des masses. L’un dit qu’elle était politique. Réginald rectifie : « Elle est aussi religieuse [101] ». Puis il justifie en ces termes :

 

Il y a un désordre, un élément mauvais, qui fermente plus ou moins partout. Il est chez nous aussi. Je le vois. C’est la conjuration contre les âmes, l’effort pour les tirer toutes en bas, la colère contre celles qui montent, ce que je nomme la Révolution essentielle. Je pense quelquefois que si l’Angleterre est attaquée, c’est à cause de l’Hostie qu’elle voit déjà se lever sur les collines [102]

 

La stupéfaction est générale. Le père, voulant éprouver son fils, « porte une santé » à l’Église d’Angleterre. Tous les gobelets répondent, sauf un. Celui de Réginald.

Ce dernier était prêt à se convertir ; celui qui « ressemblait au portrait de Newman très jeune [103] », selon le mot de Madame Limerel, avait détruit sa foi en l’Église anglicane, mais, pour adhérer de tout son cœur à l’Église catholique, il lui manquait la lumière. Alors, René Bazin « emmène » son héros en France, « dans le pays où la religion est la plus ancienne, la plus apostolique, la plus combattue » ; à Paris, il lui fait d’abord voir la charité qui s’y exerce ; le voici dans une clinique de cancéreux où il reconnaît une veuve qu’il avait rencontrée dans le monde et qui donne, ignorée de tous, son temps aux malades :

 

Quelles femmes sublimes ! Et si simples ! Mais qui les anime ? Qui les fait, à ce point, victorieuses ? Toute force en suppose une autre. Aucune n’est de soi. De quelle puissance initiale procède celle-là qui dépasse toute la pitié humaine [104] ?

 

Il se rend un soir dans une église de banlieue où un prêtre diocésain prêche une mission. Enfin, il monte, un soir à Montmartre pour une nuit d’adoration.

 

Deux cent trente âmes humaines étaient absorbées dans la contemplation du même objet. Elles le désignaient invinciblement, plus impérieusement que si elles eussent crié son nom, par la puissance unanime des pensées qui s’échappaient d’elles, et qui se rassemblaient au-dessus de l’autel, flèches vivantes dirigées toutes ensemble vers l’heure éternelle [105].

 

Réginald pensait : 

 

Pourquoi des temples si nous n’y tenons pas notre Dieu prisonnier ? Là où le Christ est le plus près, là doit être la vérité. Avoir Jésus-Christ en soi… avoir Jésus-Christ ! Non la simple grâce, mais la vie [106].

Il songeait encore :

 

C’est le renversement de la raison murmurante, mais le triomphe de la plus haute sagesse et de l’amour. S’il était ici, Lui, tout proche, impossible à reconnaître avant qu’Il ait parlé comme en Judée, dans le jardin du sépulcre, lorsque Madeleine Le prenait pour le jardinier ! " L’avez-vous vu ?" Elle le voyait, et elle le cherchait en­core…Lui demander la force, la voie, la vie [107] !

 

« Le doute de Réginald priait comme la foi des autres [108] ». Puis, un peu comme des disciples d’Emmaüs, il reconnaît son Sauveur par l’hostie élevée. Le roman se termine à Rome. En la ville où bat le cœur de l’Église catholique, Réginald Breynolds reçoit son Sauveur.

Pierre Fernessole a dit de ce roman qu’il était « le plus bel hymne chanté à la religion chrétienne, un poème très suave et très puissant à l’eucharistie, principe de toute vie véritable [109] ». Le cardinal Pacelli ne devait pas être d’un avis contraire. Dans un discours au congrès eucharistique de Lourdes de juillet 1914, l’éminent homme d’Église, le futur Pie XII, fait allusion « à cette hostie dont votre René Bazin, en un de ses plus beaux livres, montre la gloire s’irradiant toujours davantage sur le monde [110] ».

 

L’enseignement

 

Elle est grave, cette question de l’enseignement laïc et des institutrices. Avec quel doigté René Bazin l’a traitée dans Davidée Birot. De ce roman est sortie une œuvre, les Davidées. Il raconte le travail de la grâce sur une institutrice laïque d’une école du pays de Trélazé : Davidée Birot, normalienne, sans éducation re­ligieuse. Elle était enfermée par ses études et par sa directrice dans un étroit sec­tarisme laïc.

 

Davidée Birot se résigna, comme les autres institutrices, avec plus de peine, à appeler Dieu l’Inconnaissable. Elle souffrait de se sentir non appuyée, non aimée, de songer que le Ciel était sans amour et qu’elle n’avait pas de protection invisible, de juge d’appel [111]

 

L’institutrice note ses difficultés au jour le jour dans un cahier. Un jour qu’elle s’avise de faire la leçon à un homme de libre vie, elle s’attire cette riposte qui va produire en elle un choc décisif. - « Dites donc, mademoiselle, où donc que vous l’avez apprise, votre morale [112] ? » Dans cette réplique imprévue, Davidée Birot eut soudain l’intuition que les bases de sa morale étaient vermoulues. Elle pense un instant se donner l’appui d’une autorité, sa directrice. Mais cette dernière lui jette cette réponse :

 

La morale, c’est ce que je dis en classe d’après des programmes qui changent… c’est ce que voudra l’inspecteur, ce que voudra le ministre. Ça le regarde, ça ne me regarde pas [113] !

 

Davidée Birot se replonge dans son cours de l’École Normale. Elle redécouvre ces phrases dont la pauvreté soudainement révélée la saisit d’étonnement et de pitié :

 

Est moral dans une société ce que cette société exige… et elle exige ce que l’opinion sanctionne [114].

 

Le point culminant du roman est atteint lorsqu’une petite élève de Davidée Birot lui demande en mourant : « Mademoiselle, n’est-ce pas qu’il y a un Bon Dieu [115] ? ». L’institutrice ne se sent plus assez sûre d’elle-même pour répondre non, ni même pour recourir à l’Inconnaissable, au trop commode « je ne sais pas ». Dans son silence, il y a déjà comme un acte de foi. Le manteau de plomb du positivisme lui tombe des épaules. René Bazin arrive à cette belle scène finale où, sentant son cœur fondre d’amour, Davidée Birot s’abandonne au Crucifié dont l’image est là, devant elle :

 

Un moment, elle chercha sur l’image la place de son baiser, mit ses lèvres sur le Cœur blessé et dit : Aidez-moi bien [116] !

 

L’ouvrage connut un retentissement extraordinaire parmi les institutrices issues d’un milieu catholique, qui avaient perdu la pratique de la religion à l’École Normale et se retrouvaient confrontées à des situations où seule la foi pouvait les secourir. Des institutrices se regroupèrent en association, les Davidées [117] ; elles créèrent un bulletin de liaison appelé Aux Davidées ; elles organisaient des re­traites chaque année ; de très nombreux cercles d’études leurs permettaient d’ac­quérir ou de compléter leur formation ; la prière, la méditation, la visite au Saint-Sacrement, le chapelet, achevaient de les unir. Le roman a paru en 1911 ; en 1927, les Davidées étaient plus de trois mille. La très sectaire Ligue de l’ensei­gnement s’inquiéta. A juste titre. Seule difficulté pour elle : les Davidées remplis­saient leur devoir d’institutrices mieux que les autres.

La question de l’enseignement est reprise sous un angle un peu différent dans Baltus le Lorrain. L’Alsace et la Moselle, provinces annexées, ne connurent pas la séparation de l’Église et de l’État. Une fois rattachées à la France, allait-on leur imposer ce régime ? Allait-on laïciser l’école ? René Bazin envisage la situation. Le livre est remarquable de réalisme, d’esprit catholique et patriotique.

 

La vocation

 

René Bazin a consacré son dernier roman, Magnificat, à la question de la vo­cation dans le milieu paysan. Le livre a déjà été présenté. Il y a mis tout son art pour servir son Église déjà menacée par la crise du recrutement. Tous les cri­tiques notent en achevant la lecture de Magnificat : décidément, l’œuvre de René Bazin n’a pas connu le déclin.

 

Tout est vrai dans Magnificat, déclara René Bazin ; il a bien fallu forger les per­sonnages et ourdir la trame du récit ; mais tout ce qui touche à la formation du prêtre, institutions, sentiments, idées, jusqu’aux paroles typiques et jusqu’aux anec­dotes, est rigoureusement vrai ; tout a été vécu [118].

 

 Après le succès d’un roman il regardait son petit crucifix de plâtre et disait : « L’Auteur, c’est Lui [119] ». Il est vrai qu’avant d’écrire il formulait cette prière : « Je demande à Dieu de faire tout, le serviteur tenant la plume aux yeux des hommes [120] ».

« Que de bons mouvements, que de saintes inspirations, que de vocations même n’avez-vous pas inspirés, avec la grâce de Dieu dont vous fûtes le fidèle instrument, dans l’âme de vos lecteurs ! » écrivait le cardinal Pacelli. Poète comme il l’était, René Bazin aurait connu un même succès en se contentant de chanter une hymne à la nature. Il aurait récréé ses lecteurs. Loin du naturalisme, il a cherché à élever leurs âmes. Quelques années avant de mourir, il s’écriait : « Si, à mon âge, j’avais derrière moi une œuvre mauvaise ou simplement indifférente, comme j’aurais peur [121] ! ». Il était bien conscient des dangers que la Révolution fait courir, lui qui, dans La Barrière, a mis sur les lèvres de Mme Limerel s’adres­sant à sa fille : « Plus tu vivras, plus tu reconnaîtras que la lutte la plus âpre dans le monde n’est pas pour l’argent, mais pour ou contre les âmes [122] ».

 

*

 

« L’idéal est de faire une œuvre qui approche de la beauté et qui serve [123] » di­sait René Bazin. Il atteint cet idéal. Un contemporain disait de lui :

 

Il s’entend chaque jour, et à juste titre, féliciter d’avoir travaillé pour le bien ; mais peut-être ne songeons-nous pas assez à lui rendre ce témoignage qu’il a aussi, et comme les plus grands, travaillé pour le beau [124].

 

Le lecteur de ses carnets intimes peut y cueillir ces quelques fleurs desquelles se dégage un parfum de confiance en Dieu et de souffrances acceptées :

 

— Toute ma confiance tient en ces mots : J’ai avoué le Christ pour mon Seigneur, à jamais [125].

— La souffrance d’un moment peut, si nous le voulons, devenir de la joie éter­nelle, et c’est pour cela que Dieu la permet [126].

—  Ma misère même d’à présent m’est une promesse de joie [127].

— Quand on vieillit, tout s’en va mais Dieu vient [128].

— Je voudrais vivre dans un pays où il n’y aurait plus d’ennemis de Jésus-Christ. La parole sans voix m’a répondu : Tu y vas [129].

 

Cette spiritualité a nourri l’âme de René Bazin. Il n’est guère surprenant de constater que les derniers moments de cet écrivain furent ceux d’un grand chré­tien. « La mort est notre dernier devoir, il faut le bien faire [130] », écrivait-il.

Le 28 avril 1932 René Bazin écrivait : « Je crois que Dieu va me donner congé [131] ». Le 29 avril il recevait l’extrême-onction et dit ensuite : « J’accepte tout ce que Dieu voudra [132] ». Le 17 juillet il murmurait un dernier Magnificat. Le 19 du même mois, il entra dans un grand silence, interrompu par quelques appels à Dieu ou à sa femme. Le même jour, en murmurant « Jésus !... Mon Jésus-Christ… », René Bazin rendait son âme à Dieu. Avec la miséricorde divine, il par­tait voir « de bien belles choses ». Sur sa tombe, on peut lire, ultime acte de foi, cette inscription simple et sublime : « Je crois de tout mon esprit, de tout mon cœur, toute la vérité catholique ».

Les hommes ont fait de René Bazin un Immortel. Lui-même avait conscience que « la mort d’un homme n’arrête pas son service [133] ». Puisse l’œuvre de cet écrivain catholique sortir de l’ombre dans laquelle elle a été tenue cachée ! Puisse-t-elle se pérenniser et faire encore du bien ! Puisse René Bazin rester un instrument de la grâce !

 

 

*

  

 

 

Bibliographie

 

Antoine Louis, Un témoin de l’Église, René Bazin, ses conflits d’après ses car­nets inédits, éd. P. Lethielleux, coll. Apôtre d’aujourd’hui ; Baussan Charles, René Bazin, P. Lethielleux, 1941 ; Bazin René, Étapes de ma vie, Paris, Calmann-Lévy-Editeurs, 1936 ; Bersaucourt Achille de, René Bazin, Sansot, 1910 ; Catta Tony, Un romancier de vraie France, René Bazin, Paris, Calmann-Lévy-Editeurs, 1936 ; Duhamelet Geneviève, René Bazin, romancier catholique et français, Éducation intégrale, 1935 ; Gourdon Pierre, René Bazin, Mon Maître, Durandal, 1946 ; Mauriac François, Fauteuil XXX, René Bazin, Librairie Félix Alcan, coll. les Quarante, 1931 ; Moreau Abel, René Bazin et son œuvre romanesque, Staub, 1934 ; Souriau Maurice, René Bazin, La Bonne Presse, coll. La Noble France, 1945 ; Vincent Mgr Francis, René Bazin, L’homme et l’écrivain, La Bonne Presse, coll. Idéalistes et Animateurs, 1941.

 

Œuvres de René Bazin

 

— Romans :

 

Stéphanette, roman, Paris, Retaux, 1884 ; Ma tante Giron, roman, Paris, Retaux, 1886 ; Une tache d’encre, roman, Paris, Les débats et Calmann-Lévy, 1888 ; Les Noëllet, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1890 ; La sarcelle bleue, roman, Calmann-Lévy, 1892 ; Madame Corentine, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1893 ; De toute son âme, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1897 ; La terre qui meurt, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1899 ; Les Oberlé, Paris, Calmann-Lévy, 1901 ; Donatienne, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1903 ; L’isolée, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1905 ; Le blé qui lève, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1907 ; La barrière, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1909 ; Davidée Birot, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1911 ; Gingolph l’abandonné, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1914 ; La closerie de Champdolent, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1917 ; Les nouveaux Oberlé, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1919 ; Il était quatre petits enfants, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1923 ; Baltus le Lorrain, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1926 ; Le roi des archers, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1928 ; Magnificat, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1931.

 

— Nouvelles, recueils de nouvelles et manuel scolaire :

 

La fille du sardinier, nouvelle, Correspondant, 10 août 1880, signé Jean Stret ; Humble amour, nouvelle, Paris, Calmann-Lévy, 1894 ; En province, essais, Paris, Calmann-Lévy, 1896 ; Contes de bonne Perrette, nouvelles, Paris, Calmann-Lévy, 1897 ; Le guide de l’Empereur, nouvelles, Paris, Calmann-Lévy, 1901 ; Récits de la plaine et de la montagne, nouvelles, Paris, Calmann-Lévy ; Le mariage de Mademoiselle Gimel, dactylographe, nouvelles, Paris, Calmann-Lévy, 1909 ; Lectures françaises, manuel scolaire, Tours, Mame, 1923 ; Le conte du Triolet, nouvelles, Paris, Calmann-Lévy, 1924.

 

— Monographies et études historiques :

 

Un homme d’œuvres, Ferdinand-Jacques Hervé-Bazin, monographie, Tours, Palmé et Mame, 1891 ; L’enseigne de vaisseau Paul Henry, monographie, Tours, Mame, 1901 ; Le duc de Nemours, étude historique, Tours, Mame, 1905 ; Charles de Foucauld, explorateur au Maroc, ermite au Sahara, monographie, Plon, 1920 ; Fils de l’Église, récits, Tours, Mame, 1927 ; Pie X, monographie, Flammarion, 1929 ; Un monastère de saint Pierre Fourrier : les Oiseaux, étude historique, Paris, Calmann-Lévy, 1932.

 

— Recueils de conférences et d’essais :

 

Questions littéraires et sociales, conférences et essais, Paris, Calmann-Lévy, 1906 ; Mémoires d’une vieille fille, essais, Paris, Calmann-Lévy, 1908 ; Pages reli­gieuses, Tours, Mame, 1915 ; Aujourd’hui et demain, essais, Paris, Calmann-Lévy, 1916 ; Notes d’un amateur de couleurs, essais, Tours, Mame, 1916 ; Paysages et pays d’Anjou, récits et essais, Calmann-Lévy, 1930.

 

— Récits de voyage et recueils de récits :

 

A l’aventure, croquis italiens, Paris, Calmann-Lévy, 1890 ; Sicile, récits de voyage, Paris, Calmann-Lévy, 1893 ; Les italiens d’aujourd’hui, récits de voyage, Paris, Calmann-Lévy,  1894 ; Terre d’Espagne, récits de voyage, Paris, Calmann-Lévy, 1894 ; Croquis de France et d’Orient, récits de voyage et nouvelles, Paris, Calmann-Lévy, 1899 ; Les métiers, Puteaux-sur-Seine, Prieur et Dubois, 1899 ; La douce France, récits, de Gigord, 1911 ; Nord-Sud, récits de voyage, Paris, Calmann-Lévy, 1913 ; Récits du temps de la guerre, Paris, Calmann-Lévy, 1915 ; La campagne française et la guerre, récits, Eggimann, 1916.

 

— Poésies et recueil de poésies :

 

La légende de sainte Béga, poésies, Correspondant, 10 octobre 1884 ; Contes en vers, Nouvelle bibliothèque populaire, 1891.

 

Cette liste ne comprend que les ouvrages de René Bazin ; pour une bi­bliographie comprenant les nombreux articles et études qu’il a fait paraître, il faut se reporter à La Documentation catholique - Questions actuelles, 15-22 juin 1935, colonnes 1557 à 1562.

Actuellement, la réédition la plus récente d’un ouvrage de René Bazin est la suivante : La terre qui meurt, Siloë, édition du centenaire, 1999. Ce livre est disponible à l’adresse suivante : SA DPF, BP 1, 86190 Chiré-en-Montreuil.

Il est possible de trouver les autres ouvrages de René Bazin chez les bouqui­nistes et sur les sites internet de livres d’occasion, notamment : www.chapitre.com ou encore www.livre-rare-book.com ; la plus grande partie des ouvrages de René Bazin sont disponibles sur ces sites ; les prix sont va­riables, mais généralement plus élevés sur le premier site que sur le second.

 

 

 

`

` `

 

 


[1] — Pacelli cardinal, in La Documentation catholique – Questions actuelles, 15-22 juin 1935, col. 1546.

[2] — Bazin René, Étapes de ma vie, Paris, Calmann-Lévy, 1936, p. 165.

[3] — Duhamelet Geneviève, René Bazin, romancier catholique et français, Paris, Éducation intégrale, 1935, p. 26.

[4] — Le chantre de cette querelle est Louis Antoine qui a publié : Un témoin de l’Église, René Bazin, ses conflits d’après ses carnets inédits, Paris, P. Lethielleux, coll. Apôtre d’aujourd’hui. Ce livre n’est pas daté mais il fait référence à certains ouvrages postérieurs à la Deuxième Guerre mondiale.

[5] — Bazin René, cité par G. Lenotre dans son Éloge de René Bazin, in DC, 15-22 juin 1935, col. 1491.

[6] — Antoine Louis, Un témoin de l’Église, p. 135.

[7] — Antoine Louis, ibid., p. 112 ; la phrase est la suivante : « Sous l’influence de Brunetière, et porté par ses propres tendances et ses scrupules religieux, René Bazin en vint à pratiquer la théorie, morale pour certains de ses lecteurs , mortelle pour son œuvre, de l’art bienfaisant (…) Jusqu’ici l’artiste avait réussi à sauver une part de son talent poétique grâce au compromis de l’art roman ».

[8] — Notons qu’à côté de ces opposants il y a ceux qui traitent René Bazin de volontariste. Contrairement aux autres, ces querelleurs n’ont, semble-t-il, pas lu l’œuvre.

[9] — Antoine Louis, ibid., p. 190.

[10] — Antoine Louis, ibid., p. 125.

[11] — Bazin René, « Avertissement », in Contes de Bonne Perrette, Tours, Mame, 1941, p. 9.

[12] — Bazin René, in Vincent Mgr Francis, René Bazin, l’homme et l’écrivain, La bonne presse, coll. Idéalistes et animateurs, 1941, p. 27.

[13] — Bazin René, in Vincent Mgr Francis, ibid., p. 21.

[14] — Rumeau Mgr, « Éloge funèbre prononcée aux funérailles de René Bazin le 22 juillet 1932 », in DC, 15-22 juin 1935, col. 1547.

[15] — Ce fait remonte à avril 1915 ; il est rapporté en DC, 15-22 juin 1935, col. 1507.

[16] — Rumeau Mgr, Éloge funèbre, DC, 15-22 juin 1935, col. 1547.

[17] — Bazin René, textes cités par Catta Tony in Un romancier de vraie France, René Bazin, Paris, Calmann-Lévy-Editeurs, 1936, p. 176 s.

[18] — Rumeau Mgr, Éloge funèbre, DC, 15-22 juin 1935, col. 1547.

[19] — Bazin René, Étoiles, cité par Catta Tony, ibid., p. 61.

[20] — Bazin René, Étapes de ma vie, Paris, Calmann-Lévy, 1936, p. 90. 

[21] — Bazin René, Pie X, Flammarion, coll. Les grands cœurs, 1928.

[22] — Bazin René, Notes intimes, 1921, in Catta Tony, ibid., p. 119.

[23] — Bazin René, Étapes de ma vie, Paris, Calmann-Lévy, 1936, p. 212. 

[24] — Bazin René, ibid., p. 90.

[25] — Catta Tony, Un romancier de vraie France, p. 121.

[26] — Bazin René, Étapes de ma vie, p. 98.

[27] — Bazin René, « Les braves gens », in Questions littéraires et sociales, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 305 ; conférence faite à Besançon le 10 décembre 1905.

[28] — Bazin René, Père de Clorivière, contemporain et juge de la Révolution, Paris, J. de Gigord, 1926, p. 40.

[29] — Bazin René, ibid., p. 3.

[30] — Bazin René, « Discours sur les prix de vertu », in Questions actuelles, T. 1154, p. 879-895.

[31] — Catta Tony, Un romancier de vraie France, p. 168.

[32] — Bazin René, « Celui qui fonda l’Église », in Fils de l’Église, Tours, Mame, 1927, p. 31.

[33] — Catta Tony, ibid., p. 103.

[34] — Bazin René, cité dans Catta Tony, ibid., p. 191.

[35] — Bazin René, « Le roman populaire », in Questions littéraires et sociales, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 77 ; conférence faite à Paris le 21 mars 1899.

[36] — Bazin René, ibid., p. 77.

[37] — Bazin René, ibid., p. 84.

[38] — Bazin René, « Les lecteurs de roman », in Questions littéraires et sociales, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 144 ; conférence faite à Paris le 20 mars 1900.

[39] — Bazin René, ibid., p. 146.

[40] — Bazin René, « Les braves gens », in Questions littéraires et sociales, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 332 ; conférence faite à Besançon le 10 décembre 1905.

[41] — Bazin René in Duhamelet Geneviève, René Bazin, romancier catholique et français, Paris, Éducation intégrale, 1935, p. 31.

[42] — Bounnamour Monsieur l’abbé L., Semaine religieuse d’Autun, 10 septembre 1932.

[43] — Bazin René, « Les lectures », in Mémoires d’une vieille fille, Paris, Calmann-Lévy, 1908, p. 301.

[44] — Le lecteur s’étonnera peut-être que nous nous référions à François Mauriac ; nous apaiserons ses craintes de deux manières : d’abord, nous ne souhaitons pas cautionner l’esprit de ce démocrate populaire, que nous réprouvons ; cependant nous ne pouvons que constater que sa critique littéraire de l’œuvre de René Bazin est honnête et supérieure à beaucoup d’autres ; en second lieu le lecteur se souviendra de la consigne de saint Thomas : Non respicias a quo audias, sed quidquid boni dicatur, memoriæ recommenda (Ne regarde pas à celui qui parle, mais tout ce que tu entends de bon, confie-le à ta mémoire. Traduction tirée de La Lettre des dominicains d’Avrillé, nº 23, septembre 2002).

[45] — Mauriac François, Fauteuil XXX, René Bazin, Paris, Félix Alcan, coll. les Quarante, 1931, p. 28-29.

[46] — Mauriac François, ibid., p. 28.

[47] — Merry del Val Cardinal, lettre à René Bazin datée du 29 janvier 1914 ; le texte latin de cette lettre se trouve dans les Acta Apostolicæ Sedis du 24 février 1914 ; la traduction donnée ici se trouve dans Questions Actuelles, t. 116, p. 321, ainsi que dans La Documentation catholique – Questions actuelles, 15-22 juin 1935, col. 1547, note I.

[48] — Bazin René, « Les lecteurs de roman », in Questions littéraires et sociales, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 147.

[49] — Vincent Mgr Francis, René Bazin l’homme et l’écrivain, p. 77.

[50] — Bazin René, Donatienne, Paris, Calmann-Lévy, 1903, p. 152-153.

[51] — Bazin René, lettre citée in DC, 15-22 juin 1935, col. 1545.

[52] — Baussan Charles, René Bazin, P. Lethielleux, 1941,  p. 23.

[53] — Bazin René, « Les personnages de roman », in Questions littéraires et sociales, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 51.

[54] — Bazin René, ibid., p. 48.

[55] — Bazin René, ibid., p. 72.

[56] — Bazin René, ibid., p. 73 s. pour la citation de ce paragraphe et toutes celles du précédent.

[57] — Mauriac François, Fauteuil XXX, René Bazin, Paris, 1931, p. 20.

[58] — Mauriac François, ibid., p. 20-21.

[59] — Lenôtre Georges, Éloge de René Bazin, DC, 15-22 juin 1935, col. 1491 ; Georges Lenôtre fut élu à l’Académie française en remplacement de René Bazin, le 1er décembre 1932.

[60] — Fernessole Pierre, La littérature française par l’étude des textes, Paris, J. de Gigord, 1912, p. 257.

[61] — Bazin René, La terre qui meurt, Paris, Calmann Lévy, 1923, p. 76.

[62] — Souriau Maurice, René Bazin, La Bonne Presse, coll. La Noble France, 1945, p. 17.

[63] — Bazin René, La terre qui meurt, Paris, Calmann-Lévy, 1899, p. 142.

[64] — Bazin René, Les Oberlé, Paris, Calmann-Lévy, 1946, p. 2.

[65] — Informations recueillies dans La terre qui meurt, éd. du centenaire, 1999, Siloë.

[66] — Maurras Charles, « Un grand peintre du sol français », in Action française, 22 juillet 1932.

[67] — Du critique littéraire Émile Faguet (1847-1916, élu en 1900 à l’Académie française), le Dictionnaire pratique des connaisances religieuses indique : « On définirait assez exactement É. Faguet en disant qu’il fut un libéral de tempérament conservateur, curieux et défiant tout à la fois des nouveautés, doctrinaire et sceptique, assez ignorant des matières religieuses mais attentif pourtant à ne pas blesser les consciences, et croyant dans le fond, comme sa mort chrétienne l’a montré ». (Jules Léon, « Faguet Émile », Dictionnaire pratique des connaissances religieuses, Paris, Letouzey et Ané, 1926.)

[68] — Bazin René, « Le roman populaire », in Questions littéraires et sociales, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 99.

[69] — Fernessole Pierre, La Littérature française par l’étude des textes, Paris, J. de Gigord, 1912, p. 269.

[70] — Mauriac François, Fauteuil XXX, René Bazin, p. 22.

[71] — Bazin René, Charles de Foucault, explorateur du Maroc, ermite du Sahara, Paris, Plon, 1920.

[72] — Bazin René, Pie X, Paris, Flammarion, 1929.

[73] — Mauriac François, Fauteuil XXX, René Bazin, p. 9.

[74] — Bazin René, Étapes de ma vie, Paris, Calmann-Lévy, 1936, p. 10.

[75] — Pour les deux citations de ce paragraphe : Mauriac François, ibid., p. 10.

[76] — Bazin René, Étapes de ma vie, Paris, Calmann-Lévy, 1936, p. 212.

[77] — Bazin René, ibid., p. 210.

[78] — Bazin René, ibid., p. 152.

[79] — Bazin René, ibid., p. 148.

[80] — Bazin René, Magnificat, Paris, Calmann-Lévy, 1953, p. 165.

[81] — Calvet Jacques, Le Renouveau catholique dans la littérature contemporaine, Paris, F. Lanore, 1931, p. 121.

[82] — Bazin René, Magnificat, Paris, Calmann-Lévy, 1953, p. 164.

[83] — Bazin René, Étapes de ma vie, Paris, Calmann-Lévy, 1936, p. 152.

[84] — Bazin René, « La mère Chaussée », in Le Guide de l’Empereur, Paris, Nelson & Calmann-Lévy, 1930, p. 164.

[85] — Catta Tony, Un romancier de vraie France, p. 120-121.

[86] — Fernessole Pierre, La Littérature française par l’étude des textes, Paris, J. de Gigord, 1912, p. 260.

[87] — Foucauld père Charles de, Correspondance Père de Foucauld – Abbé Huvelin, correspondance inédite, Tournai, Desclée, 1957, p. 275-277 (lettre du 22 novembre 1907).

[88] — Bazin René, Madame Corentine, Paris, Calmann-Lévy, 19ème édition, p. 154.

[89] — Bazin René, « Les compagnes de la vie », in Questions littéraires et sociales, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 218 ; conférence faite à Paris, janvier 1904.

[90] — Jules Léon, « Mariage (morale et pastorale) », in Dictionnaire pratique des connaissances religieuses, Paris VI, Letouzey et Ané, 1925. Signalons que si les articles de Léon Jules sont d’un bon esprit, ce n’est pas le cas de tous les collaborateurs de ce dictionnaire, à tendance généralement libérale.

[91] — Bazin René, La Barrière, Paris, Nelson Calmann-Lévy, 1931, p. 127.

[92] — Bazin René, De toute son âme, Paris, Calmann-Lévy, 1897, 38ème édition, p. 51.

[93] — Mauriac François, Fauteuil XXX, René Bazin, p. 26.

[94] — Bazin René, Le roi des archers, Paris, Calmann-Lévy, 1929, p. 99.

[95] — Bazin René, La Barrière, Paris, Nelson Calmann-Lévy, 1931, p. 49.

[96] — Bazin René, ibid., p. 49.

[97] — Bazin René, ibid., p. 52.

[98] — Bazin René, ibid., p. 52.

[99] — Bazin René, ibid., p. 53.

[100] — Bazin René, ibid., p. 55.

[101] — Bazin René, ibid., p. 71.

[102] — Bazin René, ibid., p. 72.

[103] — Bazin René, ibid., p. 81.

[104] — Bazin René, ibid., p. 163.

[105] — Bazin René, ibid., p. 188.

[106] — Bazin René, ibid., p. 191.

[107] — Bazin René, ibid., p. 193.

[108] — Bazin René, ibid., p. 193.

[109] — Fernessole Pierre, La Littérature française par l’étude des textes, Paris, J. de Gigord, 1912, p. 268.

[110] — Pacelli Cardinal, « Discours au congrès eucharistique de Lourdes, le 15 avril 1935 », in Osservatore Romano du 28 avril 1935.

[111] — Bazin René, Davidée Birot, Paris, Calmann-Lévy, 1912, p.66.

[112] — Bazin René, ibid., p. 100.

[113] — Bazin René, ibid., p. 101.

[114] — Bazin René, ibid., p. 106.

[115] — Bazin René, ibid., p. 132.

[116] — Bazin René, ibid., p. 351.

[117] — Voir DC, tome 17, col. 1561-1565 ; aussi « Une amitié spirituelle : les Davidées » dans la Vie spirituelle, nº 139, T. 27, avril 1931.

[118] — Bazin René, cette parole est rapportée par François Veuillot, dans Vers l’avenir, de Namur, 9 août 1932.

[119] — Bazin René, Carnets intimes, 12 août 1907, in Catta Tony, Un romancier de vraie France, p. 174.

[120] — Bazin René, cité dans Tony Catta, ibid., p. 198.

[121] — Bazin René, in DC, 15-22 juin 1935, col. 1514.

[122] — Bazin René, La Barrière, Paris, Nelson Calmann-Lévy, 1931, p. 38.

[123] — Bazin René, cité dans Tony Catta, ibid., p. 193.

[124] — Mauriac François, Fauteuil XXX, René Bazin, p. 31.

[125] — Bazin René, Étapes de ma vie, Paris, Calmann-Lévy, 1936, p. 216.

[126] — Bazin René, ibid., p. 120.

[127] — Bazin René, ibid., p. 206.

[128] — Bazin René, ibid., p. 196.

[129] — Bazin René, ibid., p. 219.

[130] — Bazin René, ibid., p. 92.

[131] — Bazin René, ibid., p. 220.

[132] — Les citations de ce paragraphe sont tirées de Catta Tony, Un romancier de vraie France, p. 210 s.

[133] — Bazin René, Étapes de ma vie, p. 140.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 46

p. 116-160

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Civilisation Chrétienne : Fondements, Histoire et Restauration

Littérature et Humanités Chrétiennes : Analyse et Critique Classique

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page