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Louis Jugnet vu d’Argentine

 

 

 

par Gustavo Daniel Corbi

 

 

 

Signe évident de l’audience dont jouissait Louis Jugnet bien au-delà de nos frontières, l’étude suivante (traduite de l’espagnol par nos soins, et revue par l’auteur avant publication) fournit en même temps une synthèse très complète des différents témoignages portés sur sa personne et son œuvre. Elle parut en 1977, dans la revue argentine Mikael, sous le titre « Un auténtico maestro y gran filósofo tomista : Louis Jugnet » [1].

Le professeur Gustavo Daniel Corbi, directeur, en Argentine, de la collec­tion Clásicos Católicos Contrarrevolucionarios, fut en correspondance avec Louis Jugnet et traduisit en espagnol plusieurs de ses ouvrages.

Le Sel de la terre.

 

 

Introduction

 

« Bonus miles Christi Jesu »

(2 Tm 2, 3)

 

LE PROFESSEUR Louis Jugnet, grand philosophe thomiste – « un des plus nobles re­présentants de la pensée contre-révolutionnaire de notre absurde XXe siècle [2] » – et maître de nombreuses générations d’étudiants sur les­quelles il exerça une grande influence par sa personne, son enseignement et ses écrits, naquit le 28 septembre – veille de saint Michel archange – en 1913, à Villefranche-sur-Saône, fils d’un universitaire protestant.

Intelligence précoce, il connut la philosophie scolastique à l’âge de seize ans, pendant des vacances scolaires qui déterminèrent définitivement sa vocation philo­sophique. Désormais, il se consacra à approfondir sans répit cette doctrine qui sa­tisfaisait si bien son intelligence, affamée de clarté, de beauté, d’ordre et d’harmonie.

En 1933, à la faculté de Lille, il obtint son diplôme d’études supérieures avec une thèse sur Suarez et Leibniz. Après avoir obtenu l’agrégation à Paris, il com­mença sa carrière de professeur au lycée Jean-Giraudoux à Châteauroux.

Mais c’est à Toulouse qu’il exerça la plus grande partie de son activité pédago­gique : de 1945 à 1973, il y enseigna en classe préparatoire à Saint-Cyr, en cours de Lettres supérieures (khâgne), en dernière année du lycée Pierre-de-Fermat et à l’Institut des Études Politiques, dont il fut professeur pendant plus de vingt ans.

C’est aussi à Toulouse, où il avait enseigné pendant vingt-huit ans, que, dans la nuit du 11 février (fête de Notre-Dame de Lourdes) au 12, en 1973, tandis qu’il ré­citait son chapelet en l’honneur de sa Mère, Reine du ciel et de la terre, Dieu le rappela subitement à la Maison du Père.

Peu après sa mort, le 29 septembre 1973, se constitua à Paris l’association des Amis de Louis Jugnet [3], se proposant de publier son œuvre inédite (cours, notes de travail, conférences, etc.), considérable par son étendue et sa profondeur ; de présenter des articles et commentaires sur sa personnalité et son influence ; enfin de rééditer ses livres épuisés. Elle édite les Cahiers Louis Jugnet (cinq numéros déjà parus, entre 1975 et 1979, de plus de cent pages chacun [4]).

Chez Jugnet, nous découvrons une personnalité aux multiples facettes : l’homme, l’intellectuel, le maître, le philosophe, l’apologiste, le prophète, l’écrivain, le chrétien.

 

 

L’homme

 

Jugnet fut une grande âme, mal servie par un corps souffrant, qui le gêna toute sa vie, selon le témoignage d’un de ses plus fidèles disciples, le père Georges Delbos, M.S.C. :

 

Le drame de Jugnet, ce fut son corps. Il s’en plaignait, et non sans raison, dans presque toutes ses correspondances, sans s’y attarder certes, mais tout de même avec une précision clinique qui dénotait une préoccupation habituelle. Toute sa vie il a souffert physiquement. Il fallait savoir cela pour le comprendre. Il dormait peu et mal, et pour cette raison, il vivait dans la distension perpétuelle de son âme et de son corps. Chez lui, le cœur et l’intelligence devaient constamment « émerger » : il lui a fallu pour cela une force spirituelle peu commune.

Une telle complexion retentissait inévitablement sur son caractère. Ceux qui le connaissaient mal le jugeaient froid et distant, dominateur et autoritaire. Certes, il avait, dans son physique et son comportement, quelque chose de l’« hidalgo ». Que de fois m’a-t-il dit : « Je suis un Espagnol ! Du reste, je ne crains pas la mort : c’est un signe qui ne trompe pas » [5].

 

Son amour pour l’Espagne et les idéaux de l’hispanité le poussaient à étudier notre langue qu’il parlait et lisait parfaitement :

 

Je comprends et je parle l’espagnol, mais je ne veux pas l’écrire de peur de commettre des erreurs [6].

 

Il se déclarait « passionné » par l’histoire de l’Espagne. Et il savait que la tradi­tion catholique contre-révolutionnaire était dans le carlisme :

 

Vous savez jusqu’à quel extrême me touchent les problèmes de l’hispanité. Depuis les années 1936, et même avant, les événements de l’Espagne me passionnaient, et j’étudiais votre histoire nationale, spécialement celle du carlisme. Mais ce fut un peu plus tard, alors que j’étais déjà à Toulouse, que je commençai à étudier votre langue et à résider en Espagne pendant deux ou trois mois chaque année [7].

 

En vérité, c’était un passionné. Quelqu’un qui l’a connu pendant plus de trente ans d’amitié intellectuelle, le décrit ainsi :

 

Il avait, du passionné, la générosité : c’était réellement un « pauvre », pas au sens où on l’entend trop souvent aujourd’hui, qui est pharisaïque, mais « un vrai pauvre » qui eût tout donné, et sans ostentation, si on l’eût laissé faire : l’enthousiasme, qu’il savait com­muniquer à ses étudiants dont il était l’idole ; la fidélité humaine et sacrée, qui faisait de lui un ami sûr en qui on pouvait compter et un chrétien à toute épreuve ; par-dessus tout, l’amour de l’ordre, qui se manifestait chez lui de cent manières : la tenue de ses dossiers, le classement de ses notes, l’organisation de sa bibliothèque, la netteté de sa table de travail, la préparation minutieuse d’un voyage, la logique des idées, la clarté de ses exposés, et jus­qu’à ses convictions politiques, qui, ainsi que chacun le sait, car il n’en faisait pas mystère, même dans son enseignement officiel, l’inclinaient vers la monarchie [8].

 

 

L’intellectuel

 

Jugnet refusait de s’enfermer dans les limites de la spécialisation d’un sous-pro­blème ou d’un problème particulier. Il cherchait à embrasser la totalité des ma­nières de considérer l’univers : science, art, littérature, politique, histoire, philoso­phie, religion. Comme sa compétence était grande en tous ces champs, il lisait beaucoup, depuis le bulletin paroissial ou la revue de combat, jusqu’au dernier livre de Geiger, Fabro ou Merleau-Ponty. Il en tirait grand profit, car il dominait l’art de savoir lire et conservait le fruit de ses immenses lectures dans des  notes abondantes et prolixes.

Parmi les auteurs modernes, il relisait avec plaisir ses favoris : Garrigou-Lagrange, Billot, Tonquédec, Maurras, Chesterton… : il en savait par cœur de nombreux passages [9]. Mais tout son savoir était au service de la vérité :

 

Il allait toujours droit à l’intelligence de ses élèves. Il mettait l’appareil de la science au service de la vérité. Il ne paradait pas de son savoir. Son érudition était pourtant consi­dérable. Il avait le don des langues, en parlait au moins trois, en lisait cinq. Il suivait de près la production des historiens. Il était familier de plusieurs littératures, dont la mo­derne. J’ai appris de lui à aimer Claudel, et à connaître ce « romantisme du mal » illustré par Graham Greene et Mauriac. Il nous a familiarisés avec les écrivains catholiques an­glais, Hilaire Belloc, R.H. Benson et surtout Chesterton.

Il ne composait pas ses cours comme on organise un discours académique. S’il y met­tait de l’ordre, ce n’était pas celui, artificiel, d’une certaine rhétorique. Il ne cherchait qu’à démontrer. Une multitude de citations tirées d’innombrables notes de lecture soutenait la démonstration. Jugnet lisait beaucoup. Il lisait de bout en bout les ouvrages, et la plume à la main [10]

 

 

Le maître

Le sacrifice d’une vie

 

Jugnet confesse lui-même, dans la préface de son œuvre Problèmes et grands courants de la philosophie, avoir « donné l’essentiel de sa vie et de ses efforts à l’enseignement oral, raison pour laquelle il n’a pas publié davantage ». Comme le dit à juste titre Marcel de Corte dans son prologue, Jugnet « avait délibérément sa­crifié la belle carrière d’écrivain-philosophe à laquelle il était promis, à l’enseigne­ment de la vérité et à la préservation des jeunes intelligences des corruptions du siècle [11] ».

Même s’il publia divers livres et plus d’une demi-centaine d’articles dans des re­vues, l’essentiel de son œuvre – selon l’opinion générale – est, bien au-delà du texte écrit, dans l’enseignement offert à tant de générations d’étudiants qui lui doi­vent le meilleur de leur formation, et dans les qualités intellectuelles et morales qui animaient cet enseignement, dans sa passion à transmettre la vérité. C’est pour cela que l’on peut dire qu’il offrit aux jeunes intelligences le meilleur de lui-même :

 

Professeur né, il n’a jamais pu se résoudre à entreprendre une thèse, travail utile certes pour l’avancement des sciences, mais qui oblige à placer l’enseignement au second plan. Il savait, il est vrai, qu’une chaire à l’université de Toulouse lui serait toujours refu­sée pour non-conformisme [12].

 

Éducateur né

 

De Corte le définit comme un « éducateur né » dont la mission fut de restituer à l’esprit humain ce qui aujourd’hui lui manque le plus : la santé [13]. Et tous ceux qui l’ont connu s’accordent sur ce constat :

 

De temps à autre naissent des sujets privilégiés qui ont reçu de Dieu le don d’ensei­gner, de faire comprendre, doués d’un discernement aigu, capables de distinguer dans les divers courants de pensée de leur époque leurs conséquences plus ou moins lointaines. Louis Jugnet était de ceux-là [14].

 

Sa vocation pédagogique et les qualités de son intelligence l’apparentent au génie grec que son esprit avait assimilé pleinement :

 

Manifestement, cet homme avait été créé et mis au monde pour enseigner. Son intel­ligence, surtout synthétique, était à l’aise dans le travail d’exposition. Lucide, pénétrant, allant droit à l’essentiel, il excellait à débrouiller les problèmes, mais il avait par-dessus tout le don d’en présenter les solutions avec une clarté éblouissante. Ce n’est pas pour rien qu’il admirait les Grecs, et j’ai relevé à ce sujet dans son cours de « khâgne » des citations caractéristiques de ses inclinations profondes. Jugnet était un hellène [15].

 

Avec les jeunes gens

 

Animé de cette double passion : savoir et communiquer aux autres le fruit de ses efforts, il cherchait avant tout à libérer ses élèves de l’esclavage de l’ignorance et de la servitude de l’erreur. Il répétait fréquemment la maxime Veritas liberabit vos, parce qu’il la portait dans sa chair. « La vérité est toujours libératrice » disait-il en concluant un de ses articles [16].

Dans le numéro d’hommage posthume que lui dédicacera l’excellente revue contre-révolutionnaire L’Ordre français [17] on peut lire des articles de collègues et de professeurs amis (Delbos, De Corte, Lamasson, Giraudon), et de quelques-uns de ses nombreux élèves, qui rappellent avec émotion le grand maître et apôtre chrétien qu’ils connurent et qu’ils apprirent à aimer.

Beaucoup de ses disciples reconnaissaient avoir tout reçu de lui : « Je lui dois tout, sauf la vie de la chair », avoua l’un d’eux à Marcel de Corte [18].

Il leur ouvrait toujours la porte de sa maison et de son cœur. Le père Delbos, M.S.C., conclut ainsi le récit de sa première rencontre, en 1942, avec Jugnet :

 

Finalement, Jugnet me congédia, avec un sourire encourageant qui se localisait chez lui surtout à la commissure des lèvres et dans les yeux qu’il avait particulièrement pétil­lants, et, me tendant sa carte de visite, il m’assura que son dévouement m’était acquis, il restait à mon entière disposition pour tout conseil utile et que je ne frapperais jamais en vain à sa porte. Toute ma vie, je devais vérifier l’authenticité de cet engagement, et en me­surer l’imprévisible portée.

J’ai décrit longuement cette première rencontre avec Jugnet parce qu’elle a été pour moi décisive. Elle constitue peut-être l’élément majeur de mon existence, au point que je n’hésite pas à la considérer comme une des plus grandes grâces que Dieu m’ait faites. Elle m’a lié à un penseur exceptionnel, par la médiation de qui m’a été révélée progressivement une conception du monde à la fois philosophique, théologique, et, partant, profondément humaine, dont je puis dire, avec le recul du temps et l’expérience des vicissitudes propres à notre époque, qu’elle a été éclairante et féconde. Ma vie personnelle, mon rayonnement de prêtre et de professeur ont été marqués par elle de façon indélébile. J’ai eu le privilège de vivre au contact d’une personnalité extraordinairement riche, autant par la diversité de ses aspects que par la solide unité de ses composantes, unité réalisée grâce à une intelli­gence et une volonté hors pair, et en dépit d’un corps délabré qui ne donnait à l’âme et à l’esprit que le minimum d’assises matérielles. Car, chez Jugnet, l’épée a toujours usé le fourreau [19].

 

Sa vocation était de conduire ses disciples vers la vérité. Par le contact quoti­dien, par une formation quasi permanente, il parvenait à leur imprimer une marque spéciale :

 

Avec Louis Jugnet nous apprîmes à former notre esprit : au sens précis du terme, il fut notre maître à penser. Nous devions retenir que la vérité se définit l’accord de la pen­sée avec le réel. Pour tout sujet, il procédait avec cette méthode patiente des approches successives qui nous émerveillait : en premier lieu, nécessité de délimiter le thème, mettre en évidence ce qu’il implique, ce qu’il suppose, ce qu’il nie [20]

 

Sa grande influence chez les jeunes gens était due à son don total, sa patience, sa compréhension des difficultés soulevées :

 

— S’il était exigeant pour nous comme pour lui-même, il ne se bornait pas à donner du travail, il était toujours prêt à indiquer des sources, à fournir des idées [21]

— Il était heureux de son succès auprès de la jeunesse. Mais il n’a jamais fait de dé­magogie. Pourtant, peu de professeurs ont eu plus d’influence que lui. Car l’accent de la vérité touche les cœurs et les intelligences. En outre, cet homme souvent présenté comme un caractère difficile et susceptible, était avec ses élèves d’une patience infinie. Il écartait toutes les objections, et ne se moquait jamais, même des âneries. Il répétait volontiers la démonstration, et ne refusait jamais une information supplémentaire ou un conseil de lec­ture. Il ne se dérobait pas. Je crois d’ailleurs qu’il était fait pour vivre au milieu des jeunes. S’il était irrité, c’était par les adultes, par leurs trahisons et leurs compromis. Il aimait la fidélité. Il détestait les sceptiques. Il vomissait les tièdes. Il honorait l’intelligence [22].

 

 La qualité de son enseignement fut reconnue même par les représentants du laïcisme scolaire et de l’agnosticisme officiel. Le professeur Giraudon cite la phrase de Georges Canguilhem – logicien, professeur à la Sorbonne – qui, étant, en 1953, inspecteur général de philosophie, après avoir visité les lycées du sud-ouest de la France, dit à son retour à Paris :

 

Jugnet est le meilleur professeur de philosophie de France, non pas malgré son tho­misme, mais à cause de son thomisme [23].

 

Giraudon commente :

 

Cependant, être thomiste, en France républicaine, dans l’enseignement d’État, entre 1933 et 1973, c’est une aventure peu commune [24].

 

Les visites de ses élèves

 

Les disciples et les anciens élèves de Jugnet savaient qu’ils avaient toute ouverte la porte de son appartement. Il faut lire la description – concordante – que trois de ses disciples font des visites chez Jugnet, pour comprendre l’énorme importance formatrice qu’il accordait à ces contacts personnels, où apparaît en pleine lumière sa grande âme de maître, d’intellectuel, et de chrétien :

 

— Parfois aussi, il nous accordait rendez-vous à son domicile, après avoir noté avec un soin précautionneux la date et le motif de l’entretien… Alors, au jour dit, nous pre­nions le chemin de la rue Louis-Bonnat, le cœur empli d’une joie profonde mêlée d’une appréhension révérencieuse. Ces jours-là, au cours de ces entretiens dont il avait lui-même déterminé le rythme, nous découvrions – car les sujets doctrinaux n’en constituaient pas la seule matière – sa sollicitude si attentive pour le côté plus personnel de nos vies d’étu­diant, et les difficultés de celles-ci [25].

— Formés par lui à l’école de la haute sagesse, ayant reçu de lui ce don inestimable de la vraie philosophie, nous avons été nombreux parmi ses élèves à demeurer en relations avec lui, à le solliciter encore et toujours. Il nous recevait chez lui, rue Bonnat, dans son petit bureau, orné des photos de saint Pie X et de Maurras, nous faisait asseoir dans l’unique fauteuil, le dos à la fenêtre, prenant pour lui la chaise de l’autre côté de la table. Après avoir demandé avec grand soin des nouvelles de nos familles et de nos amis, il s’efforçait de répondre aux questions que nous lui posions. Je l’ai pour ma part consulté sur bien des sujets d’histoire et d’idées, sur le jansénisme, le cartésianisme, le mécanisme, que sais-je. Il disait ce qu’il savait, puis cherchait et trouvait aussitôt dans sa bibliothèque le livre ou le document qui devait compléter l’information. Nous devions lire séance te­nante les pages désignées, et prendre des notes. Commençait ensuite le tour d’horizon ; nous passions en revue les faits politiques et religieux [26]

 

— Il souhaitait vivement connaître à l’avance l’heure précise de la rencontre projetée afin de la préparer soigneusement, et il appréciait l’exactitude dans la réalisation du pro­gramme. Dès son arrivée, tout de suite après le mot de bienvenue, il s’enquérait du délai dont je disposais, afin d’ajuster son plan à la durée de notre entrevue. Il tirait alors de son sous-main une feuille qu’il avait préparée, et sur laquelle il avait noté les jalons de notre discussion, dont il respectait et faisait respecter l’ordonnance. Un entretien avec lui ne se déroulait jamais à bâtons rompus, mais selon un ordre préétabli avec soin. Le programme débutait toujours par un échange de nouvelles personnelles et familiales. Il se poursuivait par l’examen des problèmes d’actualité, et se terminait généralement par la discussion d’un point de doctrine philosophique ou théologique. J’avoue que la première fois, cette rigueur didactique me surprit, et, même, me fit sourire, car je n’y vis d’abord qu’un trait de déformation professionnelle. Très vite cependant, j’appréciai la méthode en raison de ses résultats. D’un entretien avec Jugnet, on ne sortait jamais sans avoir fait le plein du cœur, de l’âme et de l’esprit. Je conserve précieusement certaines de ces notes recueillies au cours de semblables rencontres, car il aimait qu’on consignât sur le champ, par écrit, certains détails plus importants [27].

 

La correspondance

 

Ceux qui lui faisaient part, par lettre, de leurs difficultés philosophiques ou théologiques ne se voyaient pas frustrés. Ils recevaient rapidement une solide ré­ponse, argumentée, riche en explications et suggestions. Sur ce point, la descrip­tion du père Delbos est amplement éclairante :

 

A vrai dire, c’est, en Jugnet, le maître que j’ai d’abord découvert, et je dois dire qu’il fit tout de suite mon admiration. De retour dans mon couvent, je lui écrivis ma première lettre pour le remercier, et, déjà, lui soumettre quelques difficultés philosophiques ou théologiques. Je fus émerveillé de la rapidité et de la qualité de sa réponse.

Nous avions l’autorisation, au scolasticat, d’écrire en principe le dimanche. Ma lettre, postée le soir même à Issoudun, parvenait normalement à son destinataire le lendemain à Châteauroux où Jugnet enseignait la philosophie au lycée J. Giraudoux dont il était un des professeurs tout nouvellement agrégé. Ses tâches professionnelles, déjà absorbantes, étaient encore alourdies par son succès même auprès des élèves qui le harcelaient jusqu’à son domicile pour prolonger le cours et l’assaillir de questions, sur l’hylémorphisme d’Aristote, par exemple, comme j’en fis l’admirative constatation un jour que je lui avais rendu visite inopinément : malgré cela, il me faisait tenir sa réponse dès le mercredi ma­tin. Et quelle réponse ! Généralement, elle comportait quatre, cinq, six feuilles, parfois da­vantage, de format 21 x 27, non quadrillées, couvertes recto-verso de sa petite écriture fine, aux lignes tassées, aux mots abondamment et nerveusement soulignés. Le texte, tou­jours très minutieusement ponctué, manifestait le souci scrupuleux du mot propre et de la concision, était nourri de citations et truffé de références précises à des ouvrages de qua­lité, ce qui supposait – c’était effectivement le cas – des fichiers bien tenus et des dossiers bien classés […].

L’ensemble de ce courrier, qui compte au moins plusieurs centaines de lettres, est, à lui seul, révélateur du vrai visage de Jugnet que peu ont réellement connu. Je conserve précieusement cette correspondance pour sa richesse doctrinale, sa valeur d’actualité, sur­tout son poids d’amitié [28].

 

L’ami

 

Chez Jugnet s’équilibraient harmonieusement l’intelligence et le cœur. Il tendait la main à celui qui en avait besoin et offrait avec délicatesse son aide, adaptée à chacun. Il savait aller à la rencontre des préoccupations d’autrui :

 

Plus tard – des années même plus tard – il n’oubliait jamais ses anciens élèves. S’il était fier des succès remportés à la rue d’Ulm – et il se dépensait sans compter pour pré­parer les meilleurs d’entre nous, à la limite de ses forces physiques – il s’inquiétait aussi de ceux qui, moins heureux, devaient choisir une autre voie, opter pour telle discipline. Sur chacun, il aurait souhaité être informé. Combien de fois, dans le quartier des écoles – rue du Taur, place du Capitole – avons-nous aperçu sa silhouette familière, sa haute stature élégante qui, pour nous, évoquait, avec une ressemblance singulière, ces chevaliers castil­lans peints par Vélasquez. Déjà, il venait à nous, avant même que nous l’ayons salué : au hasard de l’entretien le plus fugace fût-il, il savait déceler l’essentiel de nos préoccupations et nous repartions, riches de quelque référence glanée, de quelque précision notée, tou­jours réconfortés [29].

 

 

Le philosophe

Le réaliste

 

Jugnet se définissait lui-même « philosophe catholique [30] », « métaphysicien [31] », « catholique traditionnel, contre-révolutionnaire et de formation scolastique [32] ».

Comme tout bon philosophe réaliste, il s’était formé à la pensée d’Aristote, « le maître de ceux qui savent » – comme dit Marcel de Corte, en citant Dante, dans son magnifique prologue à l’œuvre posthume de Jugnet – et à celle de saint Thomas :

 

Jugnet était un Hellène. Comme tous les fils d’Athéna, il était né philosophe, et comme la plupart d’entre eux, les plus représentatifs de la race, il avait naturellement le sens de l’ordre et donc de la beauté. Son intuition fondamentale est indiscutablement le sens du réel. Sa philosophie est essentiellement une philosophie de l’être dans toutes ses dimensions. La pente naturelle de son esprit l’orientait spontanément vers Aristote et saint Thomas. Je ne pense pas que Jugnet soit devenu ce qu’il était à cause d’eux. Il les a plutôt choisis pour guides en raison de ce qu’il était [33].

 

Œuvres

 

Ce qui frappe d’abord l’attention, dans toute sa production littéraire, c’est la ri­gueur de l’armature logique, le sérieux de la documentation de première main, la clarté et la simplicité de son style pénétrant.

Si Jugnet écrivit quelques livres, le plus gros de son œuvre est consacré à l’en­seignement : articles de revues (plus de cinquante), cours, conférences et de très nombreuses notes d’étude :

 

Ce n’est donc pas sans raison qu’il s’étonnait d’avoir rédigé près de 70 000 pages de notes et publié, en articles, livres ou opuscules – sans parler de ses conférences et d’un nombre incalculable de mises au point et de notes de lectures – l’équivalent de cinq ou six volumes, alors qu’il avait depuis si longtemps choisi de « consacrer (sa) carrière essentiel­lement à l’enseignement oral et aux contacts personnels » [34].

 

[…] Ses innombrables notes ronéotypées – la bibliographie fragmentaire de LOrdre Français donne 81 titres – traitent des sujets les plus variés de philosophie, théologie, littérature, histoire et questions connexes. C’était des études d’étendue variée, composées pour ses élèves, ses correspondants ou ses amis.

Rédigées avec sa précision et sa concision caractéristiques, riches en citations, références et définitions, ses notes donnent une belle preuve de sa capacité de synthèse. Véritables joyaux par le fond comme par la forme, et magnifiquement adaptées au rythme de l’homme contemporain – dévoré par le temps – elles méri­tent, à elles seules, une édition complète. Quelques-unes ont commencé à être pu­bliées dans les Cahiers Louis Jugnet édités par l’« Association des Amis de Louis Jugnet » […].

 

Pour connaître la pensée de saint Thomas d’Aquin

 

Cette œuvre fondamentale de Jugnet, qu’il publia à 37 ans, et qui fut rapide­ment épuisée, valut à son auteur « une chaleureuse et longue lettre de félicitations » de Pie XII [35] : deux pages extrêmement élogieuses.

Œuvre simple mais dense, écrite en une langue accessible, elle prétend mettre à la portée de tous l’essentiel du « clair et complet savoir philosophique de saint Thomas » qui reflète les essences des choses réelles en leur vérité sûre et im­muable, et qui « n’est ni médiéval, ni propre à une nation particulière. Il transcende le temps et l’espace et n’a rien perdu de sa valeur pour toute l’humanité de notre temps [36] ». Jugnet ne se contente pas ici de présenter les grandes thèses thomistes ; il les confronte aux objections des théologiens ou d’autres philosophes anciens ou modernes. La force de la pensée qu’il défend, et la qualité de sa propre dialectique pulvérisent les arguments contraires, tandis que Jugnet conduit peu à peu le lec­teur, avec une main de maître, à l’harmonieuse concaténation des vérités de la rai­son et de la foi.

Cette introduction à la pensée thomiste – malheureusement pas encore traduite [en espagnol] –et Problèmes et grands courants de la philosophie – sa magnifique œuvre posthume que nous avons eu l’honneur de traduire – représentent deux œuvres extraordinairement utiles pour le néophyte, parce que, bien qu’il existe de nombreuses introductions et présentations générales du thomisme, et diverses his­toires de la philosophie, ces deux créations du génie pédagogique de Jugnet ap­partiennent aux quelques rares que l’on peut recommander à l’apprenti-philosophe sans courir le risque de le décourager dès le premier chapitre. Bien au contraire, elles possèdent une « mica salis [37] » capable d’enthousiasmer et de passionner litté­ralement le lecteur. C’est pour cela que le grand philosophe belge Marcel De Corte recommande tous les ans à ses étudiants le Saint Thomas de Jugnet [38].

 

Le thomiste

Sa conversion

 

En un merveilleux travail intitulé « Se passer de métaphysique ? » en réponse à une enquête sur la place de la métaphysique dans le monde actuel, et qui forme une partie de l’ouvrage collectif Peut-on se passer de métaphysique ?, Jugnet écrit :

 

Pour notre part, nous resterons fidèles à l’orientation fondamentale qu’une quasi-conversion d’ensemble (religieuse, philosophique et politico-sociale) nous imprima depuis bientôt un quart de siècle [39].

 

Dans un autre article, il découvre quelques-unes des circonstances de ce tour­nant qu’il prit alors qu’il avait à peine seize ans :

 

Fils d’universitaire, élevé en un milieu fort éloigné de ce qu’on nomme l’« intégrisme », nous avons eu la chance, lors de notre année de philosophie (faite dans le plus classique des lycées, avec un professeur qui n’avait que sarcasmes pour la scolas­tique !) de découvrir le thomisme grâce à quelques-uns de ces admirables prêtres tradi­tionnels, hommes de doctrine et de caractère, dont le souvenir nous rend plus douloureux encore le spectacle des eunuques du néo-modernisme qui nous est quotidiennement infligé [40].

 

« Ite ad Thomam [41] »

 

Après avoir exposé la doctrine intégrale de saint Thomas, Jugnet montrait l’ob­jectif final : inciter à la lecture directe du saint docteur « tous ceux qui ont faim de vérité », pour « lui demander la nourriture de saine doctrine qu’il a en surabon­dance pour la vie éternelle des âmes [42] ». Il était certain qu’ils ne le regretteraient jamais et lui seraient toujours fidèles, imitant ce que raconte Gilson dans son beau discours de réception à l’Académie Française : sur une suggestion de Lévy-Bruhl, son maître à la Sorbonne, il ouvrit « pour la première fois cette Somme Théologique dont ni lui ni moi ne nous doutions alors que l’ayant une fois ouverte, je ne me déciderais jamais à la refermer [43] ».

Le professeur Giraudon rapporte une confidence de Jugnet, de sens identique :

 

A quoi bon écrire ? me disait-il un jour : l’essentiel est dans saint Thomas d’Aquin ; il est donc plus important de conduire les autres à lire son œuvre que de multiplier les para­phrases de celle-ci ; on ne publie que trop. Le meilleur passe inaperçu [44].

 

Sa méthode

 

Sa méthode ne pouvait être issue que du même saint Thomas : authentique « dialogue », et respect de l’adversaire idéologique :

 

Son enseignement aristotélicien et thomiste a affermi nos esprits. […] Aucun d’entre nous n’oubliera non plus sa méthode, la méthode même de saint Thomas, et qui consiste à présenter d’abord les thèses adverses, à y discerner le bon grain de l’ivraie, à leur opposer ensuite les conclusions vraies dûment prouvées [45].

 

Thomisme assimilateur et non éclectique

 

Si le thomisme assimile « les matériaux les plus divers », ce n’est pas un éclec­tisme à la manière de ces costumes de clowns faits de pièces multicolores :

 

Fermeté indispensable sur les principes, ouverture sincère aux enrichissements ulté­rieurs, ces deux traits complémentaires permettent au thomisme d’assimiler et de repenser les matériaux les plus divers, empruntés aux sciences, à l’art, à l’histoire ; tel un être vivant qui se maintient et se développe grâce à un constant processus d’assimilation, mais en éliminant tout ce qui est toxique ou inassimilable ; tout vrai progrès suppose un point d’appui assuré, une base solidement acquise, sans quoi tout croulera à chaque instant. Et l’unité ferme des principes et de l’inspiration d’ensemble empêche le thomisme d’être un de ces brassages éclectiques, un de ces manteaux d’Arlequin, comme on en voit trop de nos jours, tant certains imaginent qu’en juxtaposant des phrases des auteurs les plus oppo­sés, on obtient une harmonieuse synthèse [46].

 

Thomisme intégral

 

Qu’on ne croie pas, cependant, que son thomisme était quelque peu édulcoré ou altéré, affaibli ou atténué. Il concluait ainsi un excellent travail déjà cité :

 

Il ne suffit pas de juxtaposer quelques lieux communs vaguement spiritualistes pour obtenir une véritable philosophie chrétienne, robuste, synthétique, et satisfaisante pour l’intelligence la plus exigeante [47].

 

Et de citer son cher maître, le père de Tonquédec :

 

Il est facile de se moquer des spéculations sur l’acte et la puissance, sur la matière et la forme ; mais, après cela, il l’est beaucoup moins d’exposer philosophiquement les thèses qui concernent Dieu et l’âme. Et c’est une grosse naïveté de croire que les « thèses utiles » se tiennent toutes seules, en l’air. Accorder la dose métaphysique indispensable à une théodicée ou à une psychologie rationnelle, c’est accorder la métaphysique tout entière. Ce n’est donc pas un thomisme mutilé pour des raisons utilitaires, et par là même incon­sistant, que nous envisageons ici, mais le thomisme intégral, organique, tel que saint Thomas l’a conçu [48]

 

Pour comprendre combien son thomisme était un thomisme intégral, combatif parce que vivant, il suffit de lire cette page d’anthologie, excellente illustration, par ailleurs, de son « style parlé » :

 

Qu’entend-on par « thomisme mitigé » ? S’il s’agit d’un thomiste qui tient compte des problèmes nouveaux, il est excellent, mais pour ce faire, rien ne l’oblige à sacrifier quoi que ce soit de sa rigueur ni de sa fidélité à saint Thomas sur le plan doctrinal. Nous connais­sons de fort près un universitaire qui parle à divers auditoires de psychanalyse, de marxisme, de surréalisme, ou d’existentialisme, et qui se fait gloire de sa fidélité thomiste. S’il s’agit d’un thomiste « élargi » en ce sens qu’il distende les principes eux-mêmes, deux significations sont possibles : ou bien on sollicitera les textes de saint Thomas pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas et y retrouver les idées de Blondel, de Bergson, voire de Marx ou de Rousseau. Moralement c’est malhonnête, et intellectuellement c’est ridicule (confusionnisme à l’état pur [49]). Certains auteurs catholiques se sont malheureusement es­crimés à ce jeu depuis pas mal de temps. Ou bien on avouera carrément que saint Thomas s’est trompé dans ses principes mêmes, et on ne sera plus thomiste du tout (ni « fixiste », ni « mitigé »…). En réalité, nous nous trouvons là en présence d’une mentalité incurable­ment a-philosophique. On se représente la philosophie comme un pur devenir, où aucun principe stable ne demeure acquis (et non comme le développement harmonieux de matériaux étrangers repensés en fonction de nos principes). On pense que l’éclectisme est le « nec plus ultra » de la spéculation, alors qu’il en est la négation, et qu’il se trouve de­vant l’alternative suivante : ou bien il juxtapose des matériaux hétéroclites et hétérogènes, comme ces cadavres « artificiels » fabriqués parfois par des étudiants en médecine, avec le nez d’un tel, la jambe d’un tel etc., et auxquels ne manque que l’unité véritable et la vie. Ou bien, il fait un choix. Mais au nom de quoi ? De principes ? Et lesquels ? Et venus d’où ?… Ce n’est pas sérieux [50].

 

Thomisme vivant

 

Jugnet comprit très bien que si le thomisme est quelque chose de vivant, il ne peut jamais se circonscrire à la simple littéralité d’un texte qu’on répète en psal­modiant, comme des sourates coraniques :

 

La vérité n’a jamais été pour Jugnet ni un système philosophique qui serait le tho­misme, ni la pensée d’un homme qui s’appellerait Thomas, né à Aquin, et dont les opi­nions lui auraient mieux convenu que celles d’un autre, ou lui auraient paru plus vraisem­blables. Il préférait la rigueur doctrinale à l’exactitude érudite. Il citait très peu, même dans ses notes personnelles, les œuvres mêmes de saint Thomas, la vérité s’explicitant mieux encore dans les œuvres des grands commentateurs, Cajetan et Jean de Saint-Thomas surtout.

Il s’était fait une règle de l’audace mesurée des carmes de Salamanque écrivant : « Bien que ce que nous disons ne se trouve pas en propres termes chez saint Thomas, ce qui serait pour nous un motif d’adhésion très pressant, néanmoins nos assertions sont as­sez efficacement fondées sur les principes posés par le saint docteur et cadrent entièrement avec sa doctrine [51] » [52].

 

Pour cette raison, dès les premières pages de son Saint Thomas, Jugnet reven­dique la vie pour le thomisme, refusant de réaliser un simple travail « archéologique » d’exhumation de textes :

 

Cet ouvrage, on s’en doute par ce qui précède, est celui d’un disciple fidèle, voire mi­litant, de saint Thomas, et non d’un archéologue indifférent. Ceci explique que l’exposé qui suivra soit plutôt une « mise en valeur » formelle, une reconstruction objective, mais non historiciste, de la doctrine choisie. L’esprit de la collection nous y autorise abon­damment. Pour la même raison, nous ne nous tiendrons pas obligatoirement à la lettre même de saint Thomas. Le thomisme est une tradition vivante, un courant spontané, qui a connu ses hauts et ses bas, mais qui ne tient pas tout entier dans l’œuvre même de saint Thomas [53].

 

Et pour prouver que le thomisme est quelque chose « d’éternel », il cite une phrase de Léon XIII destinée – dit Jugnet – à « scandaliser les imbéciles » :

 

Il n’est point de problème posé devant la conscience moderne qui ne trouve dans saint Thomas souvent la solution vraie et adéquate, toujours les principes nécessaires pour le résoudre [54].

 

Et il explique son véritable sens :

 

Elle ne veut pas dire, en effet, que toute la philosophie se réduise, jusqu’à la fin des temps, à un commentaire littéral de saint Thomas, ni que le thomisme du XXe siècle n’ait pas d’efforts à faire pour repenser les problèmes. Mais elle maintient, et elle a raison, que les principes posés par saint Thomas sont gros d’applications fécondes et virtuellement il­limitées [55].

 

La vérité, non pas l’originalité

 

Jugnet fut original en ce sens que, pour résoudre tout problème philosophique ou théologique, il remontait aux origines, aux plus lointaines causes et aux pre­miers principes.

Jugnet fut original en ce sens que toute sa documentation, toutes ses références bibliographiques n’étaient jamais de seconde main, mais toujours tirées aux sources mêmes.

Jugnet fut original en ce sens qu’il avait réellement lu, analysé et assimilé toutes ses nombreuses citations bibliographiques, et c’est pour cela qu’il les indiquait, et non pour se donner une supposée hauteur « scientifique », comme une certaine re­vue au nom grec et aux monstrueux apparats critiques d’érudition « à la tudesque » avec, à chaque page, trois lignes de texte et vingt-cinq de notes…

Jugnet fut original, enfin, en ce sens que, selon Chateaubriand, un écrivain ori­ginal n’est pas celui qui n’imite personne, mais celui que personne ne peut imiter.

Mais il ne fut pas original au sens anticonformiste du terme, à la façon des mo­dernes « Mo-Co-So » – Moyens de Communication Sociale [56] –, qui est la façon la moins authentique d’être original, puisqu’il existe un conformisme de l’anticon­formisme.

Et surtout, jamais il ne prétendit être original dans ce dernier sens, parce que son unique préoccupation fut la vérité, l’unique absolu, bien qu’elle dérange toutes les idoles modernes :

 

Si quelqu’un était tenté, après nous avoir lu, de déplorer notre peu d’originalité, nous lui répondrions qu’en philosophie il faut être vrai plutôt qu’original [57].

 

 

L’apologiste

Sa vocation

 

Ce maître, présentateur clair, au style enthousiaste, des grands thèmes de la philosophie et de la théologie catholiques, fut aussi un grand défenseur de la vé­rité, à la manière des Pères apologistes des premiers siècles du christianisme.

Il mena de grandes batailles avec lucidité et ardeur, critiquant de façon pro­fonde et prophétique l’humanisme intégral de Maritain, la « Nouvelle Théologie », l’évolutionnisme teilhardien, le progressisme catholico-marxiste et le pan-sexua­lisme freudien.

Jugnet n’admettait pas le divorce entre la pensée et l’action. Il considérait avec juste raison que toute science est vaine si elle ne conduit pas à Dieu. Et Dieu est amour. Et tout amour a sa contrepartie de coups, de répréhensions et même de blessures. C’est pourquoi Jugnet fut un homme d’action :

 

[…] Depuis sa jeunesse estudiantine dans les ligues d’Action Française jusqu’à l’œuvre de sa maturité, le Cercle Saint-Pie X, il fut un homme d’action, surtout d’action intellec­tuelle profonde, structurante, très différente de l’action psychologique que les dangereux imbéciles qui pratiquent les sciences dites humaines prétendent exercer sur les masses [58].

 

Jugnet décrit de façon judicieuse sa vocation d’apologiste lorsqu’il déclare :

 

Nous ne scrutons pas les reins et les cœurs ; nous analysons la logique interne des at­titudes doctrinales [59].

 

Le professeur Giraudon explique très bien la raison de son action et la manière objective dont il la mena à bien :

 

Il était conscient de remplir une fonction de sévérité dans et pour une société d’ori­gine divine : l’Église catholique. Et s’il lui est arrivé de faire d’une querelle d’idées une af­faire personnelle, il n’a jamais fait d’une querelle personnelle une affaire d’idées [60].

 

Son engagement

 

Louis Jugnet n’était pas un philosophe de tour d’ivoire. Il s’impliquait profon­dément dans la vie et dans la défense de la vérité. En sont témoins ses nombreux élèves, le Cercle Saint-Pie X qu’il avait fondé – son œuvre de maturité –, sa corres­pondance, ses publications, ses amis, sa position claire en matière politique, so­ciale et religieuse.

D’intelligence vive, il argumentait aussi rapidement qu’il lisait, ce qui faisait de lui un dialecticien redoutable, de caractère incisif. Mais il était respecté, parce qu’il aimait l’authentique « dialogue » :

 

Le rôle et la personnalité du professeur débordaient largement le cadre circonscrit de l’université. A Toulouse, Louis Jugnet représentait, pour tous les courants de pensée tradi­tionaliste et même pour les « gens du dehors », beaucoup plus qu’un nom connu et es­timé, une sorte de pôle moral. Ses conférences données dans l’amphithéâtre du Sénéchal (sur des sujets de philosophie pure ou de philosophie politique), lui avaient valu une répu­tation des plus flatteuses et lui attiraient un auditoire toujours passionné. Très à l’aise dans la contestation (il aimait la polémique), il avait su donner au mot « dialogue » si gal­vaudé de nos jours un sens vivifiant et chaleureux, et la « discussion », qui suivait l’exposé magistral, se prolongeait fort avant dans la nuit, sur les gradins…

Philosophe engagé dans l’acception la plus noble, il ne se privait pas de prendre pu­bliquement position sur les problèmes de l’heure, avec un courage et une lucidité qui fai­saient l’admiration unanime de ses étudiants, et forçaient celle-là même de ses adversaires [61].

 

Son impartialité

 

Sa méthode pédagogique était claire :

 

Rigueur et fermeté de la pensée, tolérance à l’égard des personnes [62].

 

Il inculquait à ses élèves le respect du travail d’autrui, respect qu’il pratiquait lui-même :

 

… Deux conseils que donnait Louis Jugnet à ses élèves de philosophie : ne pas cher­cher à simplifier à l’excès les thèses d’un auteur avant de l’avoir compris, et respecter le travail de toute une vie, parfois [63].

 

Et le docteur Lamasson rappelle que, après avoir analysé de manière critique quelques positions de Tresmontant [64], Jugnet se complut, dans un travail posté­rieur, à montrer la nouvelle direction – plus orthodoxe en certains points – de cet auteur [65].

Si on se souvient que Tresmontant était, à ce moment, un fervent disciple de Teilhard, on appréciera mieux l’impartialité de Jugnet dans le jugement qui suit :

 

M. Tresmontant est un homme de valeur, un esprit loyal, et dont l’évolution, depuis ses premiers ouvrages, doit retenir l’intérêt [66].

 

De nombreux autres exemples pourraient être donnés. Contentons-nous de si­gnaler que Jugnet dédia tout un article au protestant et républicain Jacques Ellul, professeur de l’université de Bordeaux, reproduisant de manière élogieuse de longs paragraphes de son œuvre Fausse présence au monde moderne [67].

 

 

Ses batailles

 

1. Le relativisme

 

Jugnet vécut au cœur d’un monde rongé par un relativisme omniprésent, dont il fut toujours le plus grand ennemi :

 

Son intransigeance doctrinale, renforcée par le tranchant de la voix, n’était que la manifestation de sa passion du vrai. Rien ne l’irritait plus que le relativisme. Il en était l’adversaire farouche et irréductible [68].

 

L’anecdote que narre le père Delbos, au sujet de l’examen au cours duquel il connut pour la première fois le maître, en fournit une bonne illustration :

 

Ayant sans doute un moment perdu pied, et me raccrochant désespérément aux frêles branches du rivage, je ne trouvai rien de mieux, pour me dégager de la vase où je m’em­bourbais, que de me faire l’écho du relativisme populaire qui prétend que toute erreur contient une parcelle de vérité. Il me foudroya aussitôt de son regard perçant et, oubliant intentionnellement mon uniforme occasionnel : « Monsieur l’abbé, me dit-il, voulez-vous me dire ce qu’il y a de vrai dans l’affirmation que Dieu n’existe pas ! » Je baissai la tête et confessai ma sottise [69].

 

Jugnet combattit surtout de toutes ses forces la version scientifique du relati­visme : « La misère du libéralisme », qui « n’est en réalité que la destruction de l’idée de vérité, ni plus ni moins [70] » :

 

Aucune époque passée […] n’a connu tant de personnes pour lesquelles l’idée de vé­rité, conçue comme rien de plus « qu’un point de vue » fugace et subjectif, n’évoque abso­lument rien [71].

 

Contre cette véritable perversion intellectuelle, Jugnet lutta toute sa vie, en af­firmant le primat de la vérité :

 

Comme l’écrivait un religieux mort en odeur de sainteté, et que nous avons bien connu : « La corruption des mœurs est un mal guérissable, mais la perversion de l’intelli­gence est humainement sans remède, parce qu’elle supprime la racine de tout bien qu’est la connaissance du vrai » [72].

 

C’est pourquoi, l’exemple que nous laisse Jugnet, est d’aimer la vérité sans compromis :

 

Si nous voulons sauver la différence spécifique de l’homme et assurer à l’intelligence un avenir digne d’elle, c’est l’intransigeance de celui que nous pleurons que nous devons imiter. Il n’y a là aucun fanatisme, aucun zèle aveugle, car la vérité que nous aspirons à défendre et à répandre à la suite de Louis Jugnet n’admet aucun compromis, ni avec l’erreur, son contraire, ni moins encore, s’il se peut, avec les innombrables caricatures avec lesquelles on la confond par crainte du jugement des hommes [73].

 

2. L’idéalisme

 

Sa philosophie d’ouverture à la réalité, de réceptivité à ce qui est, rejetait l’ap­parence, qui est en philosophie l’idéalisme, la grande tare de l’intelligence, dont il combattit les infiltrations, sous toutes ses formes, phénoménologiques et existentialistes :

 

Toute sa vie, il a voué à l’idéalisme une haine farouche et lui a livré une guerre sans merci, quel que soit le masque sous lequel il se soit présenté à lui : celui de l’hégélianisme ou celui de l’évolutionnisme, du freudisme ou de la démocratie, ou encore du moder­nisme ancien ou actuel, pastoral ou doctrinal. Il avait compris d’emblée que le subjecti­visme du cogito cartésien, à travers les avatars du relativisme kantien et du positivisme, était la source de tous nos maux, et que le salut résidait essentiellement dans la réintégra­tion de l’objet par la redécouverte du caractère intentionnel de la représentation [74].

 

3. L’évolutionnisme

 

Parmi toutes les formes d’idéalisme ou d’intellectualisme, il en est une contre laquelle s’est élevé Louis Jugnet toute sa vie : le mythe de l’évolution, qu’il s’agisse de la déesse, de la sainte évolution de Teilhard de Chardin [75], de l’évolution de la pensée primitive jusqu’à nos jours, la farce des archétypes chère aux psychanalystes [76], de cette autre forme d’évolu­tion plus communément connue sous le nom de sens de l’histoire [77], de l’évolution des êtres vivants, hypothèse indémontrable mais si reposante pour l’esprit […] [78].

 

4. Le modernisme

 

Dès 1946, Jugnet dénonça et attaqua avec force le néo-modernisme, et sa ver­sion de « science-fiction » (Gilson dixit), le teilhardisme :

 

Il crut un moment au triomphe de la vérité, quand parut, en 1950, l’admirable en­cyclique de Pie XII, Humani generis, qui condamnait l’évolutionnisme moniste et pan­théiste, l’existentialisme et le relativisme doctrinal. J’ai sous les yeux la lettre enthousiaste qu’il m’écrivit alors : « Dieu parle par la bouche de son pontife » concluait-il, après avoir dressé la liste des thèses condamnées par le pape. De même, le « monitum » du Saint-Office mettant en garde les fidèles contre les « ambiguïtés » « et même les erreurs » conte­nues dans l’œuvre du père Teilhard, le combla de joie. Elle fut, hélas, de courte durée. Bientôt l’horizon s’assombrit [79].

 

Irrité, il repoussait l’objection selon laquelle la ré-interprétation et l’adaptation modernistes de la foi convertissaient les incroyants :

 

Quant au modernisme catholique, qu’il s’agisse de celui que Pie X condamna si vi­goureusement ou de celui qui refleurit de nos jours, à coups d’hyper-évolutionnisme, de néo-hégélianisme, de semi-marxisme, de radicalisme biblique, c’est un produit de décom­position qui pue effroyablement et qui dégoûte les incroyants au lieu de les convertir, car ceux-ci, surtout en notre âge apocalyptique, sont à la recherche d’une synthèse souple et rigoureuse à la fois et non d’un magma d’hypothèses pseudo-scientifiques et infra-philo­sophiques [80].

 

Et il montrait le désaccord des incroyants et la responsabilité de beaucoup de pasteurs :

 

« Comment adhérer à une religion dont les représentants ne peuvent même plus dire ce qu’il convient de croire ? » nous disait un étudiant d’agrégation en philosophie. Nous livrons le propos aux responsables ès-« conquêtes du monde moderne » mais nous croyons qu’ils auront de lourds comptes à rendre in die judicii [81]

 

C’est pour cette raison qu’après avoir invité à étudier très méthodiquement l’en­cyclique Pascendi – chaque jour plus actuelle –, il ajoutait :

 

Car presque tout ce que dit Pie X peut être repris presque mot pour mot en l’an de grâce 1964 [82]

 

Et il invoquait son aide et sa protection :

 

Que saint Pie X soit notre garde et notre intercesseur au moment où le nouvel aria­nisme semble gagner la partie [83] !…

 

5. Le freudisme [84]

 

Dès 1930, date à laquelle il commença ses études de psychiatrie, Jugnet pré­voyait la vague d’érotisme et d’immoralité qui envahirait le monde moderne. Il dé­nonça de manière permanente les dangers de la diffusion de la psychanalyse dans tous les milieux et spécialement dans les milieux catholiques. Il combattit les idées théosophico-teilhardiennes-psychanalytiques de Maryse Choisy. Déjà en 1950, il se lamentait, indigné, de l’étude psychanalytique d’un saint.

 

— Réfutation du freudisme

 

Jugnet, suivant surtout Allers, pulvérise les trois piliers du freudisme :

1°) la notion d’inconscient, refusée par Nattin, Combes, Gemelli, Allers ;

2°) le rôle prédominant du facteur sexuel ; Jugnet montre la valeur de la critique de Adler : sous la libido freudienne se trouve l’affirmation du moi (le défaut capital de l’homme n’est pas la luxure, mais l’orgueil) et de Allers : encore plus profond que l’affirmation du moi est le « conflit métaphysique », c’est-à-dire, le choc de l’homme contre une condition précaire, finie, menacée, mal acceptée, qui le porte à la névrose.

3°) Le prétendu effet curatif de la prise de conscience des éléments réprimés ou des tendances inconscientes. Ici, Jugnet est près d’éminents psychiatres : Baruck, Brisset, en France ; Eysenck, en Angleterre ; Ramon Sarro, en Espagne ; Rudolf Allers, aux États-Unis ; Klugé, en Allemagne etc. Même des sympathisants de la psychanalyse, comme Régis et Hesnard, reconnaissent que la « mise au jour de la conscience ne suffit à guérir le malade que dans les cas très bénins [85] ». Et Marc Oraison lui-même affirme que la psychanalyse ne fait, dans le meilleur des cas, que guérir cliniquement le malade [86].

La valeur des travaux de Jugnet sur psychanalyse et catholicisme est mise en re­lief par un spécialiste, le docteur Lamasson :

 

C’est pourquoi, dès 1946, Louis Jugnet prenait vis-à-vis de la psychanalyse une posi­tion de refus très fortement motivée et très nuancée. La valeur de son œuvre sur ce sujet est telle que le premier auteur français cité par Mgr André Combes dans sa conférence donnée à Bruxelles sur Psychanalyse et Spiritualité [87] est Louis Jugnet [88].

 

— Doctrine et méthode

 

Avec le père Gemelli et Mgr Combes, Jugnet réagit vigoureusement contre la thèse de Roland Dalbiez, qui dissocie la méthode psychanalytique de la doctrine, baptisant celle-là et repoussant seulement celle-ci.

Jugnet, s’inspirant tout particulièrement d’Allers, n’accepte pas une telle distinc­tion : l’une comme l’autre sont pernicieuses et il est impossible de les séparer ; l’application de la méthode freudienne suppose nécessairement la doctrine. Il est impossible de dissocier la méthode psychanalytique du matérialisme et du déter­minisme freudiens. Jugnet cite divers arguments d’Allers pour prouver l’intime soli­darité de la méthode et de la doctrine, montrant que ce qu’on nomme « fait » est au fond une « interprétation du fait », c’est-à-dire une interprétation intimement unie à la doctrine générale freudienne de l’instinct, de l’inconscient, etc.

D’une manière générale, nous ne pensons aucun bien de la distinction doctrine-méthode : c’est elle qui a servi à répandre le freudisme en milieu catholique, en disant que, si la doc­trine freudienne est une idéologie fausse, la méthode psychanalytique, elle, est un excel­lent instrument d’analyse, pur de toute prénotion spéculative. Le même procédé est utilisé par les progressistes : le marxisme comme système du monde athée est faux, mais son ana­lyse dialectique de l’histoire est utilisable, etc. En fait, la méthode, c’est la manière dont une théorie se construit, et la théorie – ou doctrine – c’est ce qu’on obtient avec la méthode, elles sont comme la face concave et la face convexe d’une même courbe : la même chose regar­dée différemment [89].

 

— Rudolf Allers, ou l’anti-Freud [90]

 

Dans ce grand petit livre, Jugnet, grand connaisseur de toute la bibliographie de et sur Allers, résume magistralement son anthropologie spiritualiste, ses idées sur les névroses, le caractère et l’éducation, et, surtout, sa critique destructrice de la doctrine et de la méthode freudiennes : Allers critique fortement le pan-sexualisme freudien, l’explication de l’homme réduite à son instinct – et à un seul instinct, le sexuel –, et établit, a contrario, la clef de l’unité psychique dans l’esprit.

Jugnet revendique, dans son œuvre, le droit de s’exprimer comme philosophe-médecin, étant donné que, même s’il n’en avait pas le titre officiel, il possédait une expérience personnelle en psychiatrie depuis 1930. Et il rappelait avec malice – argumentant ad hominem – que Freud préférait les psychologues non-médecins aux médecins de profession [91].

Allers se reconnut pleinement dans l’excellente œuvre de Jugnet, et, étonné de sa maîtrise de la bibliographie mondiale sur le sujet, loua le sérieux et la profon­deur du travail réalisé :

 

Pour autant qu’un auteur est juge de son œuvre, il me semble qu’on n’aurait pas pu présenter mes idées d’une manière plus claire, ni les résumer en si peu de lignes […]. Votre texte n’a pas besoin d’être élargi, sauf peut-être en ce qui concerne la déshumanisa­tion impliquée par la psychanalyse […]. En réalité, je trouve remarquable votre connais­sance de la production non française [92] : ici, la plupart des auteurs, même cultivés ou sa­vants, ne lisent presque pas de revues ou de livres publiés à l’étranger […]. C’est un travail énorme que vous avez entrepris et si bien exécuté [93]

 

 

Le prophète

Avant Humani generis

 

Jugnet sentit venir avec beaucoup d’avance la relance néo-moderniste dans l’Église, qui fut condamnée en 1950 par le pape Pie XII :

 

— J’ai toujours admiré la lucidité et le caractère quasi prophétique de ses diagnostics. C’est ce qui le rendait redoutable à ses adversaires, car il déjouait par avance tous leurs plans. Dès 1946-1947, il commença à m’envoyer les éléments d’un dossier qu’il venait d’ouvrir, avec une prescience extraordinaire de l’avenir, sous le titre : « De Neo-Modernismo ». Que de fois, sortant d’un entretien avec lui, il m’est arrivé de douter de ses pronostics. Trois ans après, les événements lui donnaient raison, et je devais confesser mon erreur. Certains le jugeaient pessimiste, malheureusement il n’était seulement qu’en avance sur eux [94] !

 

— Sur le triste sujet de la crise de l’Église, je n’ai pas connu d’homme plus averti que lui. Car il a été un des plus terribles adversaires du néo-modernisme naissant. Il convien­dra de rappeler en particulier son rôle dans le combat contre le teilhardisme. Un des pre­miers, il a fait voir dans les écrits fumeux de l’étrange jésuite les germes d’infection qui devaient engendrer le culte du monde et de l’homme. Je me souviens de sa satisfaction lors de la parution d’Humani generis, et de ses réticences devant certaines tolérances du gouvernement de Pie XII à l’égard des premiers « nouveaux prêtres ». De très loin il a vu venir la catastrophe. Quand elle est arrivée, il n’a pas cherché à masquer la vérité ni pour lui-même, ni pour ses amis. Il pensait que nous pouvions descendre encore plus bas [95].

 

Après Humani generis

 

Devant le nouveau péril religieux qui approchait – cette fois pire que le pre­mier –, son regard expérimenté ne se trompa pas :

 

La situation doctrinale du catholicisme français est des plus mauvaises ; malgré l’op­timisme officiel, tout est attaqué : liturgie, politique, morale, philosophie, exégèse, théo­logie. L’état des choses, certainement pire qu’à l’époque du modernisme sous Pie X, se présente bien plus semblable au XVIe siècle et au XVIIIe siècle (…). Je crains de grands maux à venir [96].

 

Dans une lettre postérieure, après s’être excusé pour son retard (« je suis véri­tablement très pris de tous côtés : cours, cercle d’étudiants, conférences, etc. »), il commente – en trois longues pages, de son écriture nerveuse et serrée – les tenta­tives du catholicisme français de rapprochement avec le marxisme, et conclut :

J’ai une idée très pessimiste de la suite des événements [97].

 

A cette époque, Jugnet se lamentait tout particulièrement que le virus progres­siste eût pénétré même dans sa chère Espagne :

 

La crise moderniste et progressiste croît sans cesse. J’ai constaté avec douleur qu’en Espagne un certain nombre de jeunes gens se sentent attirés par les plus détestables de nos auteurs et de nos publications (Teilhard de Chardin, Esprit, Témoignage chrétien, etc.) Qu’en sera-t-il du pays qui fut Lumière de Trente s’il s’intègre au courant néo-moder­niste ? Il faut réagir contre cette corruption […]. En somme, la crise doctrinale actuelle est une répétition, en plus grave, de celles des XVIe et XVIIIe siècles et du modernisme des années 1900. Je ne sais, humainement, comment nous en sortirons [98]

 

Son espérance surnaturelle

 

Les raisons de son espérance devant la crise moderniste dans l’Église étaient uniquement surnaturelles. Il espérait non en une improbable amélioration du monde, mais dans le triomphe de Dieu, qui guide son Église :

 

Malgré une vue assez sombre de notre situation, en France, nous avons bon espoir – disons plutôt : espérance vraie… – quant au fond. D’abord, parce que c’est Dieu qui mène le jeu, et que les cabrioles modernistes ne sauraient prévaloir indéfiniment dans son Église. Ensuite, parce que, même sur un plan naturel, nous ne croyons aucunement au triste « sens de l’histoire », cette machine de guerre progressiste. Tout peut être repris et reconstruit. Plus d’une fois, au cours de l’histoire de l’Église, l’erreur a semblé avoir gagné la partie (que l’on pense donc au triomphe apparent de l’arianisme ! ), chaque fois elle a été vaincue car, comme disait García Moreno : « Dios no muere » (Dieu ne meurt pas [99][100].

 

Victime de l’« auto-démolition » de l’Église

 

Les témoignages de ses collègues, amis, et anciens élèves sont concordants : Jugnet mourut victime de la souffrance qu’il éprouva devant le spectacle de l’« autodémolition » de l’Église :

 

— Aussi, avec la plus vive intensité, notre maître a-t-il vécu la crise actuelle de l’Église : elle n’a pas peu contribué à sa disparition [101].

— Le mouvement d’« auto-démolition » dont a parlé Paul VI se déchaîna. Il en souf­frit cruellement et je ne suis pas loin de penser qu’au fond il en mourut [102].

— Il n’est pas un seul instant douteux pour moi que Louis Jugnet est mort martyr de l’auto-démolition de l’enseignement et de la foi théologale. Plus précisément encore – nous pourrions citer des noms – il est mort martyr des démolisseurs du bien commun naturel et du bien commun surnaturel, dans l’échancrure du rempart où il aura lutté jus­qu’à son dernier souffle [103].

 

 

L’écrivain

Son style

 

Ce qui frappe tout d’abord, dans le style de Jugnet, c’est une extraordinaire clarté – « la clarté est la politesse du philosophe », disait très justement Vauvenargues – qui ne diminue en rien la profondeur philosophique [104].

Il possédait comme bien peu, le don d’exposer, analyser et discuter les idées ; le sens et l’art de la synthèse, l’habileté pour détecter et démasquer les sophismes parés de vérité. Il rayonnait d’un enthousiasme communicatif et contagieux, même en présentant les thèses les plus austères. Le style de Jugnet constitue pour le lec­teur une source salutaire de satisfaction intellectuelle et une permanente injection de vitalité inépuisable. Car c’est un style « parlé », incisif et vigoureux.

 

Un style « parlé »

 

Pour avoir donné l’essentiel de sa vie à ses élèves, Jugnet imprégna ses écrits du style communicatif propre à son enseignement. Il le définit comme un style « direct, spontané, parlé » qui, s’il perd en « académisme », gagne en contact vital avec le lecteur [105].

 

[Notre livre] est, nous le savons, « écrit en style parlé ». Oserons-nous rappeler que certains préfèrent encore cette présentation vivante, avec toutes ses imperfections, à un académisme austère ? Et que des maîtres de la littérature, de Montaigne à Léon Daudet, ont allègrement pris la défense de cette spontanéité, eût-elle quelque négligence matérielle comme contrepartie [106]

 

Son style facilite beaucoup, pour notre entendement, l’assimilation de notions élevées. Style vif parlé, imagé, propre d’un authentique maître de philosophie, qui sait que :

 

Tout d’abord, les questions métaphysiques sont difficiles et hautement abstraites. Ce n’est pas être injurieux pour le genre humain que de constater que sa majorité est plus encline à jouer aux boules ou à produire des objets manufacturés qu’à spéculer sur l’être ou la substance. Même en sa partie intellectuelle, notre espèce comprend plus de gens doués pour l’observation et le calcul que pour l’étude des essences [107].

 

Rappeler des exemples de son style parlé nous mettrait dans l’« embarras du choix ». Ainsi, après avoir cité le texte teilhardien de 1947, « La foi en l’homme », sur la convergence finale christianisme-communisme, il commente : « On ne vous l’envoie pas dire [108] ! », ce que nous pourrions traduire : « ¡ No tienen pelos en la lengua ! »

Parlant du modernisme qui, précise-t-il ironiquement, « a bel et bien existé », « du moins » selon l’enseignement de « la sainte Église romaine », il ajoute, entre pa­renthèses : « (n’oubliez pas : romaine, ce qui ne se dit plus de ce côté des Alpes) [109] ».

Mais à continuer, c’est tout Jugnet qu’il nous faudrait transcrire [110]

 

Style incisif

 

Son style « parlé » est truffé de notes incisives qui rendent passionnante sa lecture.

En exposant la « puérile contradiction » de l’historicisme qui utilise deux notions de vérité : l’une, dialectique, pour les autres doctrines, et l’autre, classique, pour lui-même, il conclut :

 

Malgré le vocabulaire allemand, une telle attitude ne dépasse pas la sophistique grecque [111].

 

Après avoir fait l’historique du thomisme de Claudel, il se tourne vers Mauriac qui lui fournit l’occasion d’une observation ironique toujours d’actualité, nunc et semper ubique terrarum [112] :

 

Mauriac déclare avec une sorte de satisfaction (pourquoi ?) : « Je ne suis, grâce à Dieu, ni philosophe ni théologien », ce qui est d’une évidence éclatante. Mais il nous distribue à longueur d’année ses vues religieuses, la philosophie et la théologie étant, comme chacun sait, les seules disciplines dont on peut parler sans les avoir étudiées [113].

 

De Lamennais à Maritain, la magistrale œuvre du père Meinvielle, fut suscitée par un texte du père Duccatillon qui affirmait de manière explicite l’origine libérale du Maritain politique.

Jugnet cite cette phrase de Duccatillon : « Les lignes générales de l’humanisme intégral procèdent de L’Avenir » et y ajoute, entre parenthèses : « (Mon Dieu, gar­dez-moi de mes amis !) [114] »

 

Style vigoureux

 

C’est un style qui ne rejette ni le qualificatif exact ni la phrase tranchante quand c’est nécessaire. Quelques exemples.

Réfutant l’objection bergsonienne, systématisée par E. Le Roy, contre la pre­mière preuve thomiste de l’existence de Dieu :

 

Nous répondrons, fort brièvement, que cette objection vaut très exactement ce que valent le nominalisme et le mobilisme radical, d’esprit moniste, qui la soutiennent et lui don­nent son sens. C’est-à-dire, à nos yeux, absolument rien [115].

 

A propos d’un défenseur de la thèse de la « circonstancialité » du thomisme, car lié à une « science » périmée :

 

Lorsque Pierre Lasserre écrit que le sort du thomisme est lié à celui de la physique d’Aristote, périmée depuis des siècles, il est clair qu’il ne sait pas ce qu’il dit [116].

 

Il définit ainsi la Semaine des intellectuels catholiques :

 

En fait, un petit trust minoritaire de l’adulation réciproque [117].

 

Après avoir pulvérisé l’opuscule de Louis Rougier : Une Faillite, la scolastique, il clôt son bilan négatif de ce trait final :

 

Le thomisme est de taille à enterrer tous les Rougier du monde [118]

car,

 

La métaphysique a toujours fini par enterrer ceux qui annonçaient sa mort [119].

 

 

Le chrétien

 

Sur ce terrain si intime, nous devons remercier ceux qui, pour l’avoir connu de près, ont mis par écrit leur témoignage sur la profondeur et la constance de la foi de Jugnet. Devant le mystère d’une âme, les commentaires sont superflus.

 

Sa conversion

 

Cet homme était un grand chrétien, passionnément attaché à son Église dont il fut, lui aussi, « un beau défenseur ». Dans sa jeunesse, il avait dû lutter pour sa foi : dans son milieu familial, s’il avait bénéficié des exemples d’une mère très pieuse, par contre, il s’était heurté à l’anticléricalisme de son père, universitaire, protestant de fortune, qui, certes avec bonhomie mais aussi avec conviction, unissait en lui le relativisme des parti­sans du libre examen et le pur laïcisme du siècle naissant. « Allez prier pour moi, à la cha­pelle Saint-Bernard, sur le bord de la route qui mène d’Anse à Trévoux, m’écrivait-il un jour, car elle a été bien souvent le témoin de mes luttes d’adolescent pour conserver ma foi » [120].

 

Sa foi

 

Au cours de cette décennie de nos relations, qui ne faiblirent point, il avait bien voulu m’honorer de son amitié. Je sus ainsi, mieux sans doute que par le lycée, que pour ce pédagogue sévère et accueillant à la fois, intransigeant mais bienveillant, l’essentiel de l’existence résidait dans la foi. Le professeur Jugnet possédait au plus haut point « ce don inestimable de la piété » dont parle Bossuet, et que l’orateur catholique considère comme le « tout de l’homme ». Souvent, il reprenait à son compte la définition pascalienne des ordres de grandeur : les grandeurs de la charité sont infiniment supérieures aux grandeurs matérielles mais aussi aux grandeurs de l’intelligence ou de l’esprit – car la charité appar­tient au surnaturel. Dans ce domaine comme en d’autres, pour expliciter la foi, l’éclairer, il faisait autorité [121].

 

Sa piété

 

Quant à sa piété, elle était celle des humbles. Lui, l’agrégé, le professeur de Faculté, l’intellectuel dont le regard d’aigle embrassait d’un seul coup d’œil tous les systèmes et scrutait l’abîme des problèmes humains, récitait tous les jours, comme une modeste cam­pagnarde sans culture, son chapelet, qu’il portait constamment sur lui. Il est mort, du reste, avec le rosaire enroulé autour de son poignet. Trois fois par jour, il disait l’Angélus pour lequel il avait une dévotion toute particulière. La première fois qu’il vint me voir à Trévoux, la cloche tintait au moment où nous passions devant la chapelle : « Entrons ! me dit-il, pour réciter notre Angelus. » Toute la communauté fut profondément édifiée par ce geste. D’ailleurs, il avait pour la sainte Vierge un amour d’enfant. Dans son bureau, qui ressemblait étrangement à la cellule d’un moine, une statuette de Notre-Dame trônait à la place d’honneur, derrière lui, si bien que le visiteur, assis en face, voyait la Vierge dans le prolongement de son interlocuteur, comme s’il eût voulu rendre évident, aux yeux de tous, le lien qui unissait l’un et l’autre. Tous les jours, même au cœur de l’hiver, il appor­tait une fleur à sa Maman. Au printemps, en la cachant derrière son dos, comme fait un enfant pris en flagrant délit, il « volait » à son épouse, qui, pour la forme, faisait les gros yeux, la plus belle rose du jardin, et surtout la première, pour en faire l’hommage et en offrir les prémices à la Reine du ciel. Il avait pour le titre de Notre-Dame du Sacré-Cœur une prédilection marquée, en raison, je crois, de sa richesse doctrinale au sujet de laquelle il m’avait rédigé une note. Que de fois il m’a montré le livret de neuvaine, usé à force d’avoir servi, qu’il portait sur lui dans son portefeuille. Car sa piété s’accommodait fort bien des pratiques populaires. Du reste, il lui arrivait fréquemment de recommander à ses « khâgneux » l’usage de la neuvaine de Notre-Dame du Sacré-Cœur dont il avait toujours en réserve quelques exemplaires à leur intention [122].

 

L’épreuve

 

En une circonstance surtout, je découvris toute la profondeur de ses convictions reli­gieuses. C’était au cours des vacances de 1950. Il se trouvait avec les siens en villégiature en Bretagne. Il eut la douleur de perdre sa fille dans un accident d’automobile. Ce fut un coup terrible pour un cœur aussi sensible. Et pourtant, grâce à sa foi, il surmonta l’épreuve. Le lendemain de la sépulture, il écrivait à sa mère qui me la montra par la suite, une lettre admirable dans laquelle ce chrétien exemplaire, avec une lucidité et un réalisme tout à fait dans la ligne de ses positions philosophiques, recherchait le signe de Dieu dans l’événement : « Ma fille, disait-il, s’appelait Anne et elle avait tout récemment accompli un pèlerinage auprès de sa sainte patronne, à Sainte-Anne d’Auray ; elle y avait même communié. Par ailleurs, dans l’ancien Testament, Dieu demandait, comme offrande des prémices, le sacrifice des aînés… » et il accumulait ainsi les preuves que le doigt de Dieu était là, avec tout ce que cela suppose d’amour caché. Sur le mémento de la petite, ce père éploré qui cherchait, comme à tâtons, dans la pénombre de la foi, les signes de Dieu pour essayer de les interpréter sans être sûr d’y parvenir, avait voulu que soit reproduite la pa­role de Claudel, qui prend aujourd’hui une signification bouleversante : « Tout cela te sera expliqué un jour ! » A cette heure, dans la clarté de la gloire, du moins nous l’espé­rons, il voit que l’événement, contre toute apparence, fut un dessein d’amour [123].

 

Sa dévotion angélique

 

Sa dévotion pour les saints anges était proverbiale. Dans le prologue de la se­conde édition – décembre 1969 – de son ouvrage Catholicisme, foi et problème re­ligieux, il écrivait :

 

Puissent Dieu, sa Mère (que l’on prie de moins en moins) et ses saints anges (auxquels on ne croit plus) aider le lecteur à tirer le plus de profit possible de cette lec­ture [124].

 

Sa familiarité avec l’Ange des écoles explique sa fervente vénération envers les esprits angéliques :

 

D’une piété d’enfant, dévot aux saints anges comme son maître saint Thomas, il en­trevoyait la vision béatifique, où il comptait fermement trouver, selon la doctrine du Docteur angélique, la pleine satisfaction de son intelligence [125].

 

C’était une vénération qui naissait de la doctrine et qui prenait tout l’homme :

 

Il eut surtout, toute sa vie, un culte extraordinaire pour les anges. La fréquentation du Docteur angélique y fut sans doute pour beaucoup. Je pense aussi que cet esprit si mal servi par son corps était naturellement enclin à considérer comme des frères les créatures à qui Dieu avait épargné les servitudes de la matière. Quoi qu’il en soit, un des premiers documents qu’il m’envoya fut un florilège sur les anges et des litanies que j’ai beaucoup utilisés tout au long de ma vie sacerdotale. Tous les ans, il faisait à ses « khâgneux » un cours, attendu, sur les esprits angéliques. A cause de cette inclination de sa piété, il avait conçu pour l’Orthodoxie une grande vénération, qui devint presqu’une tentation quand l’« autodémolition » commença à s’instaurer dans l’Église de son baptême. Il supportait mal tout écrit ou propos sacrilèges, voire tendancieux, ou même simplement restrictifs, sur les esprits célestes. Certains directeurs de revue l’ont appris à leurs dépens. Il ne com­prenait pas que l’on escamotât ainsi tout un pan de la création, le plus beau : pour lui, l’envers était l’endroit, et la face cachée de notre univers plus merveilleuse que celle qui tombe sous nos sens : « Il voyait l’invisible » [126] !

 

 

Conclusion

 

Intellectuel, maître, philosophe, apologiste, prophète, écrivain, chrétien… Nobles et belles facettes de douze lustres de vie si pleine ! Toute sa vie se résume dans la phrase évangélique, presque sa devise : Veritas liberabit vos.

Jugnet fut magister veritatis, et, pour cela, sa vie ne fut qu’une longue para­phrase de la profession de foi de son maître – le Docteur angélique – au début de la Somme contre les Gentils :

 

Propositum nostræ intentionis est veritatem quam fides catholica profitetur, pro nos­tro modulo manifestare, errores eliminando contrarios : ut enim verbis Hilarii utar « ego hoc vel præcipuum vitæ meæ officium debere me Deo conscius sum, ut eum omnis sermo meus et sensus loquatur » [127].

 

Louis Jugnet brûla sa vie au service de l’unique Vérité qui est le Christ. Son sa­crifice ne fut pas vain. Que la lumière de son œuvre et de son exemple nous guide et nous éclaire pendant notre cheminement vers la maison du Père !

 

Ceux qui auront été intelligents brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui auront enseigné la justice brilleront comme étoiles pour toute l’éternité. (Dn 12, 3).

 

Buenos Aires, 16 juillet 1977

Fête de Notre-Dame du Carmel.

 


[1]Mikael, revista del seminario de Paraná, nº 15, 3e cuatrimestre de 1977, p. 81-118. Cette étude servit ensuite d’introduction à l’ouvrage Psicoanálisis y marxismo (Buenos Aires, 1977) qui livrait au public hispanophone deux chapitres des Problèmes et grands courants de la philosophie, de Louis Jugnet. Elle fut enfin reprise, en 1980, dans l’ouvrage de Gustavo Daniel Corbi intitulé Tres maestros : Billot, Jugnet, Meinvielle (Buenos Aires, Iction, 1980, 234 p.), pages 65-180.

[2] — Marcel De Corte : « In memoriam Louis Jugnet », L’Ordre français, nº 174, septembre-octobre 1973, p. 24.

[3] — Siège social, 21, rue d’Edimbourg, 75008 Paris ; adresse postale : M. Louis Croux, 31, rue Bucourt, 92210 - Saint-Cloud. Le président de l’association est Jean de Viguerie ; secrétaire : Gabriel Jugnet ; trésorier : Louis A. Croux. Dans le comité d’honneur figurent Mgr Marcel Lefebvre, le R.P. Delbos M.S.C., Marcel de Corte, Louis Salleron, Gustave Thibon, Juan Vallet de Goytisolo, etc. [L’association est actuellement en sommeil. (Note du traducteur, 2003.)]

[4] — Un 6e cahier est paru en 1981. C’est le dernier à ce jour. (Note du traducteur, 2003.)

[5] — Georges Delbos M.S.C., « Hommage à mon maître : Louis Jugnet », L’Ordre français, nº 174, septembre-octobre 1973, p. 21-22.

[6] — Louis Jugnet, lettre à l’auteur, 17 février 1959.

[7] — Louis Jugnet, lettre à Raphaël Gamba, 21 juillet 1959, dans Rudolf Allers ou l’anti-Freud, Spevio, Madrid, 1974, p. 6.

[8] — Georges Delbos M.S.C., ibid., p. 22.

[9] — Voir la scène évoquée par le P. Georges Delbos M.S.C. : ibid., p. 11.

[10] — Jean de Viguerie, « Témoignage d’un ancien élève de philosophie », L’Ordre français, nº 174, septembre-octobre, 1973, p. 58-59.

[11] — Marcel De Corte, prologue à Problèmes et grands courants de la philosophie, Cahiers de L’Ordre français, 1974, p. 8.

[12] — Jean de Viguerie, ibid., p. 59.

[13] — Marcel De Corte, prologue, ibid., in fine, p. 12.

[14] — Dr François Lamasson, « Louis Jugnet et la psychologie réaliste », L’Ordre français nº 174, septembre-octobre 1973, p. 44.

[15] — Georges Delbos M.S.C, ibid., p. 15-16.

[16] — Voir Dr François Lamasson, ibid.., p. 53.

[17]L’Ordre français, nº 174, septembre-octobre 1973, 116 p.

[18] — Marcel De Corte, ibid., p. 24.

[19] — Georges Delbos M.S.C.., ibid., p. 12-13.

[20] — Jean de Quissac, « Témoignage d’un ancien “khâgneux” », L’Ordre français, nº 174, septembre-octobre 1973, p. 54.

[21] — Jean de Quissac, ibid., p. 55.

[22] — Jean de Viguerie, ibid., p. 59.

[23]  René Giraudon, « La Dogmatique de l’affirmation selon Louis Jugnet », L’Ordre français, nº 174, septembre-octobre 1973, p. 31.

[24] — René Giraudon, ibid., p. 32.

[25] — Jean de Quissac, ibid., p. 55.

[26] — Jean de Viguerie, ibid., p. 60.

[27] — Georges Delbos M.S.C. : ibid., p. 15.

[28] — Georges Delbos M.S.C., ibid., p. 13-14.

[29] — Jean de Quissac : ibid., p. 55.

[30] — Marcel De Corte : prologue, ibid., p. 11.

[31] — Louis Jugnet, Pour connaître la pensée de saint Thomas d’Aquin, éd. Bordas, 2e éd., 1964, p. 6.

[32] — Louis Jugnet, lettre à Raphaël Gambra, 26 mars 1959, citée dans la version espagnole de Rudolf Allers ou l’anti-Freud, Madrid, Speiro, 1974, p. 5.

[33] — Georges Delbos M.S.C., ibid., p. 16. [Nous sautons, dans ce paragraphe, les passages où Gustavo Daniel Corbi énumère les œuvres de Louis Jugnet : on en trouvera une liste plus complète dans la bibliographie du présent numéro. (NDLR.)]

[34] — René Giraudon : ibid., p. 32.

[35] — Louis Jugnet, Pour connaître la pensée de saint Thomas d’Aquin, avertissement pour la 2e édition [Paris, Bordas, 1949], p. 3.

[36] — Paul VI, Lettre au père Anicet Fernandez, O.P., maître général de l’Ordre dominicain, 7 mars 1964.

[37] — Un assaisonnement. (Note du traducteur.) — Voir Col. 4, 6 : « Sermo vester semper in gratia sale sit conditus, ut sciatis quomodo oporteat vos unicuique respondere. — Que votre parole soit toujours aimable, assaisonnée de sel, en sorte que vous sachiez comment il faut répondre à chacun ».

[38] — Marcel De Corte, ibid., prologue, p. 7.

[39] — Louis Jugnet : « Se passer de métaphysique ?, » dans Peut-on se passer de métaphysique ?, Privat, 1954, reproduit dans L’Ordre français nº 174, septembre-octobre 1973, p. 90.

[40] — Louis Jugnet, « Comment combattre une hérésie », Itinéraires, nº 87, novembre 1964, p. 126.

[41] — Pie XI, encyclique Studiorum ducem, 29 juin 1923, AAS, 15 (1923), p. 323.

[42] — Pie XI, ibid.

[43] — Étienne Gilson, Discours de réception à l’Académie Française, DC, 1947, col. 858.

[44] — René Giraudon, ibid., p. 32.

[45] — Jean de Viguerie, ibid., p. 60.

[46] — Louis Jugnet, « Thomisme et néo-modernisme », L’Ordre français, nº 20, décembre 1964, p. 27-28.

[47] — Louis Jugnet, Se passer de métaphysique ?, ibid., p. 96.

[48] — J. De Tonquédec, La Critique de la connaissance, Paris, éd. Beauchesne, 1929, p. 18.

[49] — En exergue de son article « Réflexions sur le teilhardisme », (Revue des Cercles d’études d’Angers, février 1963, reproduit dans L’Ordre français, nº 5, mai 1963, p. 37-56), Jugnet place cette citation de Papini : « Notre époque a des idoles vénérées ! Moloch, Mamon, Priape. Il faut leur ajouter Belphégor, le démon de la confusion mentale. » [Note de G.D. Corbi.]

[50] — Louis Jugnet, Pour connaître la pensée de saint Thomas d’Aquin, p. 210-211.

[51] — Salmaticenses, Tract. XXI, disp. IV, dub. I, cité par Louis Jugnet dans La Pensée catholique nº 13, p. 35.

[52] — René Giraudon, ibid., p. 41.

[53] — Louis Jugnet, Pour connaître la pensée de saint Thomas d’Aquin, p. 6-7.

[54] — Léon XIII, Æterni Patris.

[55] — Louis Jugnet, Pour connaître la pensée de saint Thomas d’Aquin, p. 9, n 1.

[56] — En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[57] — Louis Jugnet, Pour connaître la pensée de saint Thomas d’Aquin, p. 10.

[58] — Giraudon René, ibid. p. 31.

[59] — Louis Jugnet, « Le R.P. Garrigou-Lagrange, métaphysicien », La Pensée Catholique, nº 91, p. 42, n. 4.

[60] — René Giraudon, ibid., p. 31.

[61] Jean de Quissac, ibid., p. 55-56

[62] — Jean de Quissac, ibid., p. 54.

[63] — Dr François Lamasson, ibid. p. 45.

[64] — Louis Jugnet, « Claude Tresmontant et la philosophie chrétienne », La Pensée Catholique, nº 106,

[65] — Dr François Lamasson, ibid., p. 45.

[66] — Louis Jugnet, « Un fastidieux fatras », Itinéraires, nº 108, décembre 1966, p. 184, n. 3.

[67] — Louis Jugnet, « Fausse présence au monde moderne », de Jacques Ellul, L’Ordre français, nº 16, 1964, p. 17-28.

[68] — Georges Delbos M.S.C., ibid., p. 22.

[69] — Georges Delbos M.S.C., ibid., p. 11.

[70] — Louis Jugnet, « Vérité et libéralisme », Cahiers Louis Jugnet, t. I, 1975, p. 14.

[71] — Louis Jugnet, ibid. dans Cahiers Louis Jugnet, t. I, 1975, p. 5.

[72] — Louis Jugnet, recension de l’ouvrage Fausse présence au monde moderne de Jacques Ellul, L’Ordre français, nº 16, juin 1964, p. 27, n. 5.

[73] — Marcel De Corte, ibid., p. 29.

[74] — Georges Delbos M.S.C., ibid., p. 16.

[75] — Louis Jugnet :

— « Progrès ou régression », La Pensée Catholique nº 3, 1947, p. 57-61.

— « A propos de l’évolutionisme catholique », La Pensée Catholique nº 4, 1947, p. 52-78.

— « Une métaphysique néo-chrétienne », La Pensée Catholique nº 8, 1948, p. 22-42.

— « Science allemande, théologie romaine et évolution », La Pensée Catholique nº 11, 1949, p. 24-30 ; traduit dans Presencia, Buenos Aires, nº 25, 23 décembre 1949, p. 4-6.

[76] — Louis Jugnet, Rudolf Allers ou l’anti-Freud, Paris, Cèdre, 1950, p. 22.

[77] — Voir Louis Jugnet, Problèmes et grands courants de la philosophie, ch. X : « Les idéologies du progrès », ibid., p. 81-86.

[78] — Dr François Lamasson, ibid., p. 47.

[79] — Georges Delbos M.S.C., ibid., p. 17-18.

[80] — Louis Jugnet, Catholicisme, foi et problème religieux, 3e édition, Paris, Nouvelle Aurore, 1975, p. 62.

[81] — Louis Jugnet, « Comment combattre une hérésie », Itinéraires nº 87, novembre 1964, p. 131.

[82] — Louis Jugnet, « Face au modernisme », Itinéraires nº 86, septembre-octobre 1964, p. 44, n. 11.

[83] — Louis Jugnet, « Comment combattre une hérésie », Itinéraires nº 87, novembre 1964, p. 131.

[84] — Voir Louis Jugnet, Problèmes et grands courants de la philosophie, le précieux chapitre XV : « Freud et la psychanalyse », avec son annexe de bibliographie anti-freudienne, ibid., p. 143-170.

[85] — Voir Louis Jugnet, « A propos de la psychanalyse », La Pensée Catholique nº 9, 1949, p. 44.

[86] — Marc Oraison, Une morale pour notre temps, Paris, éd. Fayard, 1965 ; cité par le Dr François Lamasson, ibid., p. 50, n.15.

[87] — Mgr André Combes, Psychanalyse et Spiritualité, Bruxelles-Paris, Éditions Universitaires, p. 27.

[88] — Dr François Lamasson, ibid. p. 47.

[89] — Louis Jugnet, « La philosophie de Charles Maurras », Études maurassiennes, t. I, 1972, p. 91.

[90] — Louis Jugnet, Rudolf Allers, ou l’anti-Freud. Un psychiatre philosophe, Paris, éd. du Cèdre, 1950 ; trad. espagnole : Spiro, Madrid, 1974, 180 p.

[91] — Louis Jugnet, Rudolf Allers, ou l’anti-Freud, p. 17.

[92] — Entre mille autres exemples que l’on pourrait citer, l’un nous touche de très près, en tant qu’Argentins, catholiques et contre-révolutionnaires. Dans son article « Science allemande, théologie romaine et évolution » (La Pensée Catholique nº 11, 1949, p. 24-30), Jugnet écrit à la note 20 : « Ce n’est pas sans une certaine amertume que nous lisions récemment dans le grand périodique catholique d’Argentine Presencia […] ». Il se réfère au nº 5 de Presencia, le bimensuel que dirigeait le père Julio Meinvielle, qui reproduisit dans le nº 25, du 23 décembre 1949, p. 4-6, l’article cité de Jugnet. D’autre part, dans sa conférence de 1953 sur « La philosophie politique de Jacques Maritain : thomisme et révolution », Jugnet montre qu’il a étudié longuement toutes les œuvres du P. Meinvielle sur ce sujet, même la correspondance avec Garrigou-Lagrange, et, dans sa démonstration, il cite abondamment l’« abbé Meinvielle » : sept fois en quinze pages ! [Le texte de cette conférence figure dans le présent numéro du Sel de la terre. (NDLR.)]

[93] — Lettre du 10 janvier 1950, citée en Louis Jugnet, Rudolf Allers ou l’anti-Freud, p. 10-11.

[94] — Georges Delbos M.S.C., ibid, p. 17.

[95] — Jean de Viguerie, ibid. p. 61.

[96] — Louis Jugnet, Lettre à l’auteur, 17 février 1959.

[97] — Louis Jugnet, Lettre à l’auteur, 30 mai 1959.

[98] — Louis Jugnet, Lettre à Rafaël Gambra, 30 mai 1959, cité dans Rudolf Allers, ou l’anti-Freud, Madrid, éd. Speiro, 1974, p. 6.

[99] — Les novissima verba du président martyr équatorien García Moreno sont cités en espagnol, avec leur traduction française, par Jugnet. [Note de G.D. Corbi.]

[100] — Louis Jugnet, « Thomisme et néo-modernisme », L’Ordre français nº 20, décembre 1964, p. 34.

[101] — de Quissac, ibid., p. 57.

[102] — Georges Delbos M.S.C., ibid., p. 18.

[103] — Marcel De Corte, ibid. p. 25.

[104] — Voir la phrase d’un anti-scolastique contemporain, cité par le père Ramírez : « On me pardonnera – je l’espère – la franchise et la clarté de la phrase. Ortega lui-même répète à maintes reprises cette belle sentence : “La clarté est la politesse du philosophe” (Qué es filosofía, p. 27, 40). » (S. Ramírez, O.P., ¿ Un orteguismo católico ?, Salamanque, San Esteban, 1958, p. 17).

[105] — Louis Jugnet, Préface à Problèmes et grands courants de la philosophie, ibid., p. 14.

[106] — Louis Jugnet, Pour connaître la pensée de saint Thomas d’Aquin, 2e éd., 1964, p. 3.

[107] — Louis Jugnet, ibid., p. 97.

[108] — Louis Jugnet, « Teilhard et les incroyants », Itinéraires nº 108, décembre 1966, p. 67, n. 1.

[109] — Louis Jugnet, « Face au modernisme », Itinéraires nº 86, septembre-octobre 1964, p. 40.

[110] — Voir, supra, le texte sur le « thomisme mitigé ».

[111] — Louis Jugnet, « Se passer de métaphysique ? », L’Ordre français nº 174, septembre-octobre 1973, p. 92, n. 19.

[112] — Maintenant et toujours, sur toute la surface de la terre. (Note du traducteur.)

[113] — Louis Jugnet, « Claudel, saint Thomas et Teilhard », Itinéraires nº 115, juillet-août 1967, p. 103, n. 1.

[114] — Louis Jugnet, « La philosophie politique et Jacques Maritain : thomisme et révolution », L’Ordre français nº 176, décembre 1973, p. 36.

[115] — Louis Jugnet, Pour connaître la pensée de saint Thomas d’Aquin, p. 148.

[116] — Louis Jugnet, ibid. p. 75.

[117] — Louis Jugnet, « La philosophie politique de Jacques Maritain : thomisme et révolution », L’Ordre français nº 176, décembre 1973, p. 37.

[118] — Louis Jugnet, « Sur un affligeant pamphlet », Itinéraires nº 115, juillet-août 1967, p. 221.

[119] — Louis Jugnet, « Le Réalisme de Charles Maurras », Études maurrassiennes II, 1973, p. 118.

[120] — Georges Delbos M.S.C., ibid., p. 18.

[121] — Jean de Quissac, ibid., p. 56.

[122] — Georges Delbos M.S.C., ibid. p. 19-20.

[123] — Georges Delbos M.S.C., ibid. p. 18-19.

[124] — Louis Jugnet, Catholicisme, foi et problème religieux, prologue à la 2e édition ; 3e éd. Paris, éd. Nouvelle Aurore, 1975, p. 5.

[125] — Jean de Viguerie, ibid., p. 61.

[126] — Georges Delbos M.S.C., ibid. p. 20-21.

[127] — Saint Thomas d’Aquin, Summa contra Gentiles, I, ch. II, 9. « Nous nous sommes proposé comme but d’exposer selon notre mesure la vérité que professe la foi catholique, en faisant disparaître les erreurs contraires. Pour reprendre les paroles de saint Hilaire : l’office principal de ma vie, auquel je me sens obligé devant Dieu, c’est que toutes mes paroles, tous mes sentiments parlent de lui. »

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 47

p. 140-171

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