Noël : mystère redoutable
par Gustavo Corção
Ce court article de Gustavo Corção, envoyé par nos amis brésiliens, a été écrit en 1957, pour le journal O Globo. Il est inédit en français [1].
Le Sel de la terre.
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Pour quelle raison les nations ont-elles frémi et les peuples ont-ils formé de vains desseins ? Les rois de la terre se sont soulevés et les princes se sont ligués contre le Seigneur. […] Mais celui qui habite dans le ciel se rit des puissants de la terre – qui habitat in cœlis irridebit eos : et Dominus subsannabit eos –, et il leur parlera dans sa colère et les remplira de terreur.
CES DURES PAROLES sont tirées du Psaume deuxième, que l’Église chante au premier nocturne des matines de la tendre et douce fête de Noël – par où l’on voit que la fête de la Nativité du Sauveur n’est pas seulement douce et tendre.
Il y a sans doute beaucoup de bon et de consolant en cette persistante tendresse humaine avec laquelle, à temps et à contretemps, les peuples célèbrent le jour de Noël. Cette tendresse vient du mystère lui-même qui nous montre un Dieu nouveau-né. Elle vient du doux rayonnement des scènes évangéliques de cette heureuse nuit qui a donné au monde une lumière nouvelle. Elle vient des plus authentiques traditions de cette joie permanente ainsi entrée dans l’histoire.
Il faut cependant se rappeler que le véritable sens de Noël se perd, quand il n’en reste qu’un sentiment de tendresse humaine dans les cœurs. Il faut rappeler que Noël est la fête prodigieuse et terrible du divin « atterrissage ». C’est pourquoi, l’Église, dès l’Avent, et même dès les derniers dimanches après la Pentecôte, met intentionnellement une certaine ambiguïté dans les textes qui préparent la venue du Seigneur. L’Avent de la miséricorde et l’Avent de la justice sont entrelacés dans la liturgie préparatoire à Noël. Chaque année, se renouvelle le souvenir du premier jour de l’ère chrétienne et se répète, se prépare, la scène du jour du jugement final. Voilà pourquoi, après le psaume invitatoire, l’Église tempère la suavité de cette heureuse nuit par les paroles qui rappellent la folie des princes et la colère de Dieu : « Astiterunt reges terrae et principes convenerunt in unum adversus Dominum et adversus Christum ejus… » ; « Qui habitat in coelis irridebit eos… »
En notre temps plus que jamais, les peuples ne pensent qu’à des choses vaines – les faits sont là. Ainsi, le monde entier s’agite-t-il à cause d’une boule métallique qu’un peuple a lancée dans les airs pour donner de l’éclat aux fêtes des quarante ans du régime rouge [2]. Le monde entier oublie la terre du pain et du vin, et les nombreux problèmes de la vie en commun et de la subsistance qui demandent une solution : il s’intéresse à la lune ! Il y a aussi ceux qui s’imaginent avoir vu des soucoupes volantes et même avoir conversé avec les habitants de Mars, lesquels seraient, selon eux, des super-hommes dotés d’un génie surhumain capable de résoudre nos angoisses ou de punir nos égarements. On dirait qu’il y a une psychose collective d’évasion. La déshumanisation se renforce dans cette attitude anti-terrestre.
Voilà pourquoi il est bon de célébrer la plus terrestre des fêtes célestes. Ce n’est pas le génie de l’homme qui monte, c’est la miséricorde de Dieu qui descend. Et elle descend pour rendre l’homme plus parfaitement humain.
Et à cause des folies et des frivolités, il convient aussi de rappeler que la fête de Noël n’est pas une simple et tiède fête humaine. C’est aussi, et surtout, un mystère redoutable, qui s’annonce par ce coup de tonnerre liturgique : « Qui habitat in cœlis irridebit eos… »
Sages-femmes lavant l’Enfant-Jésus. Tradition apocryphe. Vitrail du Mans |
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[1] — Sur Gustavo Corção (1896-1978) qui est à la fois un des plus grands écrivains brésiliens et un des grands défenseurs de la tradition catholique dans la crise post-conciliaire, on peut se reporter au dossier publié dans Le Sel de la terre 27, p. 119-162.
[2] — 1957 est l’année du premier lancement d’un satellite dans l’espace : Spoutnik 1, lancé le 4 octobre 1957 par les Soviétiques. (NDLR.)

