+ Jean de Viguerie, L’Église et l’éducation
Il aura fallu un peu plus d’un siècle pour que nous assistions à la faillite totale de l’école républicaine, laïque et obligatoire instituée par les radicaux et socialistes anticléricaux de la fin du XIXe siècle. Pour s’étonner de la crise sans précédent qui frappe l’ensemble du système éducatif français, il faut ignorer, ou avoir oublié, que l’accaparement de la mission éducatrice par l’État relève d’une usurpation pure et simple, au détriment de la famille et de l’Église ; que la prétention prométhéenne à éduquer la jeunesse en ignorant, ou pire, en prenant volontairement le contre-pied des vérités révélées par Dieu, est pure folie.
C’est pourquoi nous recommandons à tous ceux qui veulent comprendre la crise actuelle, la lecture de L’Église et l’éducation de Jean de Viguerie. Historien ayant consacré des années de recherches aux questions éducatives à travers l’histoire, le professeur de Viguerie établit dans cet ouvrage une synthèse aussi limpide que rigoureuse de cette question essentielle et méconnue : l’histoire de l’Église éducatrice. En un peu plus de cent cinquante pages d’une lecture agréable, il nous dresse le tableau de la mission éducatrice de l’Église à travers l’histoire, une histoire de la catéchèse, de l’école, des maîtres et de la pédagogie chrétiennes.
Cette lecture redresse bien des idées fausses, répandues même chez de nombreux chrétiens ignorants de leur propre histoire. Ainsi, l’école catholique aurait privilégié l’éducation des garçons au détriment de celle des filles : faux, déclare l’auteur, qui rappelle que le premier « traité » d’éducation chrétienne concerne les filles (Lettre de saint Jérôme à Læta sur l’instruction de sa fille), que la première fondation d’un grand institut enseignant à l’époque moderne concerne également les filles (fondation des ursulines en 1537 par sainte Angèle Merici).
Autre erreur : l’école chrétienne serait l’école des riches. Or la doctrine constante de l’Église est que l’école doit être ouverte à tous, riches ou pauvres. C’est pourquoi l’école doit être gratuite. Jean de Viguerie rappelle opportunément que le principe de gratuité repose sur deux considérations : l’école est une œuvre de miséricorde et l’on ne fait pas payer la miséricorde ; le savoir est un don gratuit de Dieu et « l’on ne doit pas vendre ce que l’on tient de la munificence du Ciel » (pape Alexandre III, XIIe siècle). Si l’école chrétienne est devenue payante après la Révolution de 1789, c’est sous l’emprise de la nécessité et contre sa propre volonté, et non par reniement de ses propres principes. C’est bien plutôt l’État qui, en spoliant l’Église de ses possessions temporelles, en se séparant radicalement d’elle et en accaparant, pour des raisons idéologiques, la mission des parents et de l’Église, a renié sa propre vocation à collaborer au salut de ses sujets.
Or la finalité des institutions, divines comme humaines, est bien de conduire les hommes sur le chemin qui mène à Dieu. Il n’en va pas différemment de l’école, « noviciat du christianisme » (M. Bourdoise, curé de Paris) qui doit « travailler au salut des âmes » (Père Nicolas Barré, XVIIe siècle). C’est pourquoi tout l’enseignement, y compris celui des matières profanes, doit être dispensé dans un esprit vraiment chrétien, ainsi que le rappelle encore l’encyclique Divini illius Magistri (1929). Hélas, constate l’auteur, « depuis un demi-siècle environ, ce langage n’est plus tenu. Le magistère continue de revendiquer pour l’Église le droit d’avoir ses propres écoles, mais il ne dit plus que la formation de l’enfant catholique passe obligatoirement par l’école catholique » (p. 89). Il note également que si la déclaration du concile Vatican II sur l’éducation (Gravissimum educationis momentum, 1965) « reprend dans ses grandes lignes l’argumentation de l’encyclique Divini illius Magistri » (p. 40) [1], elle y introduit également une nouveauté en reconnaissant un rôle spécifique à l’État :
C’est encore le rôle de l’État de veiller à ce que tous les citoyens parviennent à participer véritablement à la culture, et soient préparés comme il se doit à l’exercice des devoirs et des droits du citoyen.
Le drame du temps présent nous semble précisément résider dans ce fait qu’au moment où l’école laïque traverse une crise sans précédent, l’Église ne parvient plus à indiquer l’authentique remède, parce qu’elle s’est laissé contaminer par les principes qu’elle avait toujours combattus : le laïcisme et le naturalisme. Ces principes pervertissent les différents aspects de l’école chrétienne moderne : prétendue neutralité confessionnelle, formation des maîtres, principes pédagogiques et éducatifs, catéchismes, etc. Autant de questions dont l’auteur retrace l’histoire pour mieux nous aider à comprendre les errements actuels.
Dans la conclusion de son étude, Jean de Viguerie emploie des mots forts pour décrire les conséquences de cette crise qui sévit au sein même de l’Église :
En sorte qu’aujourd’hui, l’Église éducatrice manque à la famille et ne lui apporte plus le soutien et le réconfort dont celle-ci a plus que jamais besoin. Elle manque aussi à la jeunesse. Parmi les causes du « mal-être » dépressif dont souffrent aujourd’hui tant de jeunes, il y a un défaut de transmission (p. 145).
Sur un autre plan, l’auteur souligne fort justement (et l’on comprend pourquoi les éditions du Cerf, qui lui avaient pourtant demandé l’ouvrage pour une collection dirigée par le père Bédouelle O.P., refusèrent finalement de le publier, abandonnant ce privilège à Dominique Martin Morin) :
Après 1970 et jusqu’à aujourd’hui, les fondations d’écoles nouvelles en Europe ont été très rares. En France, la plupart sont dues aux instituts suivants : la Fraternité Saint-Pie X, les deux congrégations de dominicaines enseignantes de Brignoles et de Fanjeaux, proches de la Fraternité Saint-Pie X, et l’Institut de droit pontifical des Dominicaines du Saint-Esprit (Pontcalec) (p. 27).
Dans ces conditions, on mesure toute la valeur du combat de Mgr Lefebvre et de ses successeurs pour restaurer une école chrétienne authentique, véritable « noviciat du christianisme », que les éducateurs du XVIIe siècle s’assignaient comme programme. Ce combat devrait être celui de tous les catholiques, conscients de leurs devoirs et soucieux du bien commun.
Joël Daire
Jean de Viguerie, L’Église et l’éducation, Bouère, Dominique Martin Morin, 2001, 158 pages, 13,8 x 21.
[1] — Cette affirmation demanderait à être fortement nuancée. Elle est exacte en ce que la déclaration conciliaire reprend la distinction de l’encyclique entre rôles de l’Église, de la famille et de la société civile en matière d’éducation. Cependant, la simple lecture des deux textes montre que l’esprit de 1965 n’est plus celui de 1929. Au lieu de l’exposé clair et précis, totalement thomiste, de Pie XI, la déclaration conciliaire est marquée du même défaut que les autres textes de Vatican : style verbeux et confus, difficulté à manier l’affirmation, etc. Surtout, alors que le rôle de l’Église est clairement affirmé comme prééminent par l’encyclique (ce point est développé en premier par le pape et longuement argumenté), il est très estompé par la déclaration conciliaire (cité en dernier, sans affirmation claire de la prééminence de l’Église, qui semble mise sur le même pied que la société civile et la famille).

