« Ayant l’Esprit du Christ »
par le frère Pierre-Marie O.P.
AVANT LE CONCILE Vatican II, il était facile à tout un chacun de savoir s’il faisait partie ou non de l’Église catholique, et s’il était sur le chemin du salut ou non.
— Quant à l’appartenance à l’Église. Dans cet heureux temps, on donnait trois conditions, et trois seulement, pour être membre de l’Église : le baptême, la foi et la soumission à la hiérarchie légitime. On lit par exemple dans Mystici Corporis (29 juin 1943), de Pie XII :
Seuls font partie des membres de l’Église ceux qui ont reçu le baptême de régénération et professent la vraie foi, qui, d’autre part, ne se sont pas pour leur malheur séparés de l’ensemble du Corps, ou n’en ont pas été retranchés pour des fautes très graves par l’autorité légitime.
Ces trois conditions sont faciles à connaître : pour savoir si l’on est baptisé, on consulte le registre de baptême ; en ce qui concerne la vraie foi, on lit son catéchisme et l’on vérifie que l’on croit à tout ce qui y est enseigné ; quant à la soumission à l’autorité légitime, il suffit de contrôler que nos pasteurs sont soumis à l’autorité (légitime) du pape.
— Quant à savoir si l’on était ou non sur le chemin du salut, on répondait très simplement : Pour être sauvé, il faut faire partie de l’Église catholique [1] et être en état de grâce [2].
Toutefois, on expliquait que ces deux conditions ne sont pas nécessaires au même titre :
L’appartenance à l’Église est nécessaire d’après un précepte du Seigneur [3] : on peut donc en être dispensé si on ignore – sans faute de sa part – l’existence de ce commandement.
L’état de grâce est nécessaire comme un moyen indispensable pour atteindre la fin [4] : il n’y a donc aucune exception.
Cependant, l’état de grâce ne peut exister sans qu’on ait la foi surnaturelle et le désir, au moins implicite, d’accomplir tous les commandements de Dieu. Par conséquent, une personne ne peut être en état de grâce sans avoir au moins implicitement le désir du baptême et de l’obéissance aux pasteurs légitimes de l’Église, donc le désir d’appartenir à l’Église : on disait qu’une telle personne, même si elle n’appartient pas de fait à l’Église, y est ordonnée [5].
Le concile Vatican II « a changé tout cela ». On lit, dans la constitution dogmatique Lumen gentium [LG], au § 14, la proposition suivante :
Sont incorporés pleinement à la société qu’est l’Église ceux qui, ayant l’Esprit du Christ, acceptent intégralement son organisation et tous les moyens de salut institués en elle, et qui, en outre, grâce aux liens constitués par la profession de foi, les sacrements, le gouvernement ecclésiastique et la communion, sont unis, dans l’ensemble visible de l’Église, avec le Christ qui la dirige par le Souverain Pontife et les évêques [6].
Le changement le plus significatif, sur lequel nous proposons de réfléchir ici, consiste dans l’adjonction d’une nouvelle condition pour appartenir à l’Église : « Spiritum Christi habentes, ayant l’Esprit du Christ ».
Signification de l’expression : « Ayant l’Esprit du Christ »
Cette expression ne se trouvait pas dans le schéma original [7]. L’adjonction fut faite dans le texte corrigé, confectionné entre le mois de novembre 1963 et le mois de mars 1964 [8].
Une telle adjonction, à la dernière heure, ne s’est pas faite sans motifs graves. Le rapporteur donna cette explication :
Puisque les pécheurs ne sont pas pleinement incorporés à l’Église, même s’ils lui appartiennent, la Commission a décidé d’ajouter, selon Rm 8, 9 : « ayant l’Esprit du Christ [9] ».
On voit que le rapporteur oppose « les pécheurs », qui ne sont pas pleinement incorporés à l’Église, à « ceux qui ont l’Esprit du Christ » : ceux-ci « sont incorporés pleinement à la société qu’est l’Église » ; de telle sorte que « avoir l’Esprit du Christ » ne peut signifier autre chose que : « ne pas être en état de péché, être en état de grâce ».
— Francesco Coccopalmerio, dans un long article paru en 1979 [10], s’est livré a une étude exhaustive de la signification de ces trois petits mots : « Spiritum Christi habentes ». Il en trouve une source dans l’observation écrite de Mgr Duval [11], dans celle de Mgr Weber et Mgr Elchinger [12], et dans l’intervention orale de Mgr Van der Brugt [13]. Cette étude confirme que ces mots ont été ajoutés pour signifier que la grâce sanctifiante est requise pour un pleine incorporation à l’Église entendue comme une société, tandis que les pécheurs [14] n’y sont pas pleinement incorporés : on donne comme motif qu’une incorporation pleine à l’Église suppose une union vitale avec le Christ [15]. Sans doute, LG affirme que l’Église contient aussi des pécheurs [16], mais ceux-ci n’y sont pas pleinement incorporés, il y ne font qu’y appartenir (« pertinere ad [17] »).
— Le père Congar O.P., quant à lui, revendique d’être le rédacteur de cette incise, où il a voulu, dit-il, corriger la « brutalité » du cardinal Billot (en réalité de saint Robert Bellarmin) :
Billot considérait le corps de l’Église conceptuellement séparé de son âme de grâce : ce corps existait comme tel indépendamment de la grâce et des vertus qu’on trouve dans ses membres, à savoir comme « societas membrorum colligatio sub hierarchia instructa duplici potestate [une société union de membres sous une hiérarchie douée d’un double pouvoir] », de juridiction et d’ordre. En face de cette option brutale, pensons à cette phrase de Lumen gentium nº 14, « Illi plene Ecclesiæ societati incorporantur qui, Spiritum Christi habentes… [sont incorporés pleinement à la société qu’est l’Église ceux qui, ayant l’Esprit du Christ] », etc. Très consciemment, j’en suis témoin étant le rédacteur, on a pensé que se jouait là, dans la question des membres, toute une conception de l’Église concrètement prise. […] Quatre mots sont très importants dans le nº 14 de LG. Il s’agit du rapport entre les fidèles catholiques et la société-Église. Sous cette question classique se jouait en réalité une définition de l’Église. Le Concile dit, et nous soulignons les quatre mots en question : « Illi plene Ecclesiæ societati incorporantur, qui Spiritum Christi habentes, integram, eius ordinationem... accipiunt. » Ainsi l’Église-société ou la société-Église ne peut se définir qu’en incluant l’Esprit du Christ. C’est le début du dépassement d’un « christomonisme [18] ». Le début seulement [19].
On voit que Congar a introduit très consciemment ces quatre mots pour changer la « conception de l’Église » et introduire un processus révolutionnaire : car ce n’est là que « le début seulement » d’une évolution.
Incorporation non pleine et communion imparfaite
Cette phrase de LG § 14 introduit une distinction que l’on ne faisait pas jusqu’à Vatican II, entre ceux qui sont incorporés à l’Église de manière pleine et ceux qui le sont de manière non pleine.
Cette distinction est à rapprocher d’une autre distinction introduite par le Concile dans le décret sur l’œcuménisme entre la pleine communion et la communion imparfaite avec l’Église :
Ceux qui croient au Christ et qui ont reçu validement le baptême, se trouvent dans une certaine communion, bien qu’imparfaite, avec l’Église catholique. Assurément, des divergences variées entre eux et l’Église catholique sur des questions doctrinales, parfois disciplinaires, ou sur la structure de l’Église, constituent nombre d’obstacles, parfois fort graves, à la pleine communion ecclésiale. Le mouvement œcuménique tend à les surmonter [UR 3].
La suite de ce même paragraphe va nous montrer qu’il y a bien équivalence entre « communion imparfaite » et « incorporation non pleine ».
Cependant, nos frères séparés, soit eux-mêmes individuellement, soit leurs communautés ou leurs Églises, ne jouissent pas de cette unité que Jésus Christ a voulu dispenser à tous ceux qu’il a régénérés et vivifiés pour former un seul corps en vue d’une vie nouvelle, et qui est attestée par l’Écriture Sainte et la vénérable Tradition de l’Église.
C’est, en effet, par la seule Église catholique du Christ, laquelle est le « moyen général de salut », que peut s’obtenir toute plénitude des moyens de salut. Car c’est au seul collège apostolique, dont Pierre est le chef, que furent confiées, selon notre foi, toutes les richesses de la Nouvelle Alliance, afin de constituer sur la terre un seul Corps du Christ auquel il faut que soient pleinement incorporés [20] tous ceux qui, d’une certaine façon, appartiennent déjà au peuple de Dieu. [UR 3].
Relisons en parallèle le texte de LG :
Sont incorporés pleinement à la société qu’est l’Église ceux qui, ayant l’Esprit du Christ, acceptent intégralement son organisation et tous les moyens de salut institués en elle, et qui, en outre, grâce aux liens constitués par la profession de foi, les sacrements, le gouvernement ecclésiastique et la communion, sont unis, dans l’ensemble visible de l’Église, avec le Christ qui la dirige par le Souverain Pontife et les évêques [LG 14].
Ceux qui n’ont pas l’Esprit du Christ « ne sont pas pleinement incorporés à l’Église [21] » ; de même ceux qui manquent de l’une parmi les autres conditions (la foi, les sacrements, la soumission à la hiérarchie) sont incorporés eux aussi de manière non pleine à l’Église.
Un expert de l’œcuménisme, Gustave Thils [22], nous le confirme :
Ceux qui, par exemple, n’acceptent pas tous les sacrements, ne sont pas incorporés pleinement à l’Église. On notera que, de même, ceux qui ne sont pas en état de grâce, « qui n’ont pas l’Esprit du Christ », ne sont pas, eux non plus, pleinement incorporés à l’Église. C’est en ce sens que Rm 8, 9 : « Ceux qui ont l’Esprit du Christ » a été ajouté au texte primitif de la constitution Lumen gentium [23].
Ne sont donc pas pleinement incorporés, ceux qui n’acceptent pas tel moyen de salut, tel sacrement, tel dogme. Mais ne sont pas « pleinement » incorporés non plus, ceux qui n’ont pas l’Esprit du Christ, bref, ceux qui ne sont pas en état de grâce [24].
Ainsi, les pécheurs « qui ne sont pas en état de grâce, “qui n’ont pas l’Esprit du Christ” », sont dans une situation analogue à ceux qui « n’acceptent pas tous les sacrements » ou que ceux « qui n’acceptent pas tel dogme », c’est-à-dire que les hérétiques qui ne sont pas membres de l’Église [25]. Logiquement, on affirmera aussi que les catholiques en état de péché ne sont pas « en pleine communion [26] » ou en « communion normale [27] » avec l’Église catholique, même s’ils ne sont soumis à aucune peine d’excommunication.
Du danger de ces nouveautés
La nouvelle doctrine est apparemment peu différente de la doctrine traditionnelle. Certains, même, ont pensé qu’il ne s’agissait que d’expliciter ce qui était implicitement contenu dans la doctrine de l’Église :
